LB LIYBB MYSTIQUE. T. II
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profil de sa tète, eût semblé l'expression de la force humaine arrivée à son pins haut degré. 1
— Elle souffre et ne vent pas me le dire , pensa le vieillard y elle se meurt comme une fleur frappée par un rayon de soleil trop yif < j
Et il pleura , le yieil homme.
SÉRA-PHITA.
Pendant la soirée , David rentra dans le salon.
— Je sais qui tous m'annoncez y lui dit Sera- PHiTA d'une Toix endormie. Wilfrid peut entrer.
£n entendant ces mots , une homme se présenta soudain ^ et yint s'asseoir près d'elle.
— Ma chère Séraphita ^ souffrez-yous ? Je TOUS trouve plus pâle que de coutume.
Elle se tourna lentement vers lui^ après avoir chassé ses cheveux en arrière comme une
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jolie femme qui y accablée par la migraine, n'a plus la force de se plaindre.
— J'ai fait , dit -elle, la folie dfe traverser le FiordavecMinna, des enfantillages ! Nous avons monté sur le Falberg.
— Tous vouliez donc vous tuer! dit-il avec l'effroi d'un amant.
— N'ayez pas penr , bon Wîlfrîd , j'ai eu bien soin de votre Minna.
Wilfrid frappa violemment de sa main la table, se leva, fit quelques pas vers la porte en laissant écbapper une exclamation pleine de douleur, puis il revint et voulut exprimer une plainte.
— Pourquoi ce tapage , si vous croyez que je souffre ? dit Séraphita*
—^Pardon, grâce! répondit-il en s'agenouillant. Parlez-moi durement, exigez de moi tout ce que vos cruelles fantaisies de femme vous feront imaginer de plus cruel à supporter ; mais , ma bien-aimée, ne mettez pas en doute mon amour. Vous prenez Minna comme une bacbe , et m'en frappez à coups redoublés. Grâce !
— Pourquoi me dire de telles paroles, mon ami , quand vous les savez inutiles? répondit-* elle en lui jetant des regards qui finissaient par devenir si doux que Wilfrid ne voyait plus les
yeux de Séraphita y mais ane fluide lumière dont les tremblemens ressemblaient aax dernières vibrations d'un cbant plein de mollesse.
— Ah ! Ton ne meurt pas d'angoisse , dit-il. -^Yous souffrez ? reprit-elle d'une roix dont
les émanations produisaient au cœur de cet homme un effet semblable a celui des regards. Que puis-je pour vous ?
— Aimez-moi comme je tous aime.
— Pauvre Minna i répondit«-elle.
— Je n'apporte jamais d'armes, cria Wilfrid.
— Vous êtes d'une humeur massacrante ^ dit en souriant Séraphita. N'ai-je pas bien dit cela comme ces Parisiennes dont tous me racontez les amours ?
Wilfrid s'assit , se croisa les bras , et contempla Séraphita d'un air sombre.
— Je TOUS pardonne^ dit-il ^ car tous ne saTez ce que tous faites.
-— Oh ! reprit-elie y une femme , depuis Èto^ a toujours fait sciemment le bien et le mal.
— Je le crois ^ dit-il.
— J'en suis sûre , Wilfrid. Notre instinct est précisément cequi nous rend si parfaites. Ce que TOUS appreneZjTOus autres^nousle sentons^nous.
— Pourquoi ne sentez-TOus pas alors combien je TOUS aime ?
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— Parce que tous ne m'aimez pa».
— Grand Dieu !
— Pourquoi donc tous pla%nez-YOus de yos angoisses? demanda*t-eile*
— Vous êtes terrible ce soir ^ Sëraphita. Vous êtes un vrai démon.
— Non , je suis une pauvre créature douée du malheur de comprendre. La doaléur , Wilfrid , est une lumière qui nous éclaire la vie.
— Pourquoi donc alliez-vous sur le Falberg? — Minna vous le dira^ moi je suis trop lasse
pour parler. A vous la parole ^ à vous qui savez tout y qui avez tout appris, n'avez rien oublié , vous qui avez passé par tant d'épreuves sociales . Amusez-moi, j'écoute.
— Que vous dirai-je , que vous ne sachiez? D'ailleurs votredemande est une raillerie. Vous n'admettez rien du monde , vous en brisez les nomenclatures , vous en foudroyez les lois , les mœurs, les sentimens, les sciences , en les réduisant aux proportions que ces choses contractent quandonseposeen dehors du globe.
— Vous voyez bien, mon ami, que je ne suis pas une femme. Vous avez tortde m'aimer. Quoi ! je quitte les régions éthérées de ma prétendue force, je me fais humblement petite, je me courbe à la manière des pauvres femelles de toutes les
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espèces^ et tous me rehaussez aussitôt ! Enfin je suis en pièces , je suis brisée ^ je tous demande du secours^ j'ai besoin de votre bras , et tous me repoussez. Nous ne nous entendons pas.
— Vous êtes ce soir plus méchante que je ne TOUS ai jamais vue.
— Méchante , dit-elle enlui lançant un regard qui fondait tous les sentimens en une sensation céleste^ non , je suis souffrante ^ voilà tout. Alors quittez-moi , mon ami. Ne sera-ce pas user de vos droits d'homme? Nous devons toujours vous plaire , vous délassa , être toujours gaies , et n'a voir que les caprices qui vous amusent. Que dois-je faire , mon ami ? Youlez-vous que je chante^ que je danse^ quand la fatiguem'ôte l'usage de la voix et des jambes? Messieurs, fussionsnous àragonie,nous devons encore vous sourire! Tous appelez cela , je crois , régner. Les pauvres femmes ! jeles plains. Dites-moi^ vous les abandonnez quand elles vieillissent, elles n'ont *donc ni cœur niame? £hbien! j'ai plus décent ans, Wilfridy allez- vous-en! allez aux pieds de Minua.
— Oh I mon éternel amour !
— Savez-vous cequ'est l'éternité ? Taisez- vous, Wilfrid. Vous me désirez et ne m'aimez pas. Dites-moi, ne vous rappelé-je pas bien quelqua femme coquette ?
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— Oh ! certes , je nereconnais plas en tous la pure et céleste jeune fille que j'ai vue pour la première fois dans l'église de Jarvis.
Aces motS; Séraphita se passa les maiiM sur le fti*ont, et quand elle se dégagea la figure, Wilfrid fut étonné de la religieuse et sainte expression qui s'y était répandue.
— Vous avez raison , mon ami. Tai toujours tort de mettre les pieds sur yotre terre.
— Oui; chère Séraphita, soyez mon étoile ^ et ne quittez pas la place d'où vous répandez sur moi de si yires lumières.
En acherant ces mots , il avança la main pour prendre celle de la jeune fille, qui la lui retira sans dédain ni colère. Wilfrid se leva brusquement et s'alla placer près de la fenêtre , vers laquelle il se tourna pour ne pas lailsser voir à Séraphita quelques larmes qui lui roulèrent dans les yeux. ■■
— I^ounpioi pleurez-vous ? lui dit -die. Vous n'êtes plus un enfant , Wilfrid. Allons , revenez près de moi, je le veux. Vous me boudez quand je devrais me fâeher. Vous voyez que je suis soufiPrante , et vous me forcez , je ne sais par quels doutes , de penser , de parler , ou de partager des caprices et des idées qui me lassent. Si vous aviez l'intelligence de ma nature , vous m'auriez fait
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delà musique I vous auriez endormi mes ennuis; mais TOUS m^aimez pour tous et non pour mdi. L'orage qui bouleversait le cosfat de Wilfrid fut soudain calmé par ces paroles ; il se rapproeha lentement , afin de pouvoir contempler la séduisante créature qui gisait étendue à ses yeux y mollement couchée , la tête appuyée sur sa main et accoudée dans la pose la plus amoureusement décevante.
— Vous croyez que je ne vous aime point , reprit-elle. Vous vous trompez. Écoutez-moi ^ Wilfrid, Vous commencez à savoir beaucoup^ vous avez beaucoup souffert. Laissez-moi vous expliquer votre pensée. Vous vouliez ma main.
Elle se leva sur son séant , et ses jolis mouvemens semblèrent jeter des lueurs.
— Une jeune fille qui se laisiie prendre la main, ne fait-elle pas une promesse^ et ne doitelle pas l'accomplir ? Vous savez bien que je ne puis être à vous. Deux sentimens dominent les amours qui séduisent les femmes de la terre. Ou elles se dévouent à des êtres souffrans, dégradés, criminels, qu'elles veulent consoler, relever, racheter ; ou elles se donnent à des êtres supérieurs, sublimes, forts, qu'elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels souvent elles sont écrasées. Vous êtes grand et dégradé; vous vous
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êtes ^aré dans les feax du repcmtir ; mais je suis trop faible pour être votre égale^ et trop religieuse pour m'humilier sous une puissance autre que celle d'en haut. Geci^ mon ami, n'est-il pas bien métaphysique? Mais vous ayez aimé la métaphysique ! Puis nous sommes dans le nord, parmi les nuées.
— Vous me tuez, Séraphita, lorsque vous parlez ainsi, répondit-il. Je souffire toujours en TOUS voyant user de la science monstrueuse avec laquelle vous dépouillez toutes les choses humaines des propriétés que leur donnent le temps, l'espace, la forme , pour les considérer mathématiquement sous je ne sais quelle expression pure, ainsi que le fait la géométrie pour les corps dont elle abstrait la solidité.
— Bien, Wilfrid, je vous obéirai. Laissons cela. Gomment trouvez- vous ce tapis de peau d'ours que mon pauvre David a tendu là ?
— Mais très bien.
— Vous ne me connaissiez pas cette Doucha greka?
C'était une espèce de pelisse en cachemire doublée de martre zibeline, dont le nom signifie chaude à l'ame,
— Croyez-vous, reprit-elle, que dans aucune
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oovr y un souyeraiii possède une fourrure semblable ?
«^— Elle est sans prix^ et digne d'ailleurs de ûelle qui la porte.
— *- Et que vou» trouvez bien belle ?
— Les mots humains ne lui sont pas applica-^ blesy il faut lui parler de cœur à cœur.
— Wilfrid, TOUS êtes bon d'endormir mes douleurspar de douces paroles... que vous avez dites à d'antres.
— Adieu.
-^ Restez. Je vous aime bien vous et Hinna ^ croyez-le ! Mais je vous confonds en un seul être. Réunis ainsi^ vous êtes un frère^ ou^ si vous voulez^ une sœur pour moi. Mariez-vous^ que je vous voie heureux avant de quitter pour toujours cette sphère d'épreuves et de douleurs. Mon Dieu, de simples femmes ont tout obtenu de leurs amans! Elles leur ont dit : — Taisezvous ! Us ont été muets. Elles leur ont dit : ^— Mourez! Ils sont morts. Elles leur ont dit : — Ai* mez-moi de loin ! Ils sont restés à distance comme les courtisans devant un roi. Elles leur ont dit : — Mariez-vous ! Ils se sont mariés. Moi , je veux que vous soyez heureux , et vous me refusez. Je suis donc sans pouvoir ? £h bien ! Wilfrid, écoutez, venez plus près de moi .Oui, je
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«eraifl fâchée de vous Toir épouser Minna ; mais quand tous ne nie verrez plus^ alors. . . dites, oui,
— Je Toos ai déticieusement écoutée , Seraphita. Quelque incompréhensibles que soient vos paroles, elles ont des charmes. Mais que voulez-vous dîjre ?
— Vous avez raison, j'oublie d'être folle, d'être cette pauvre créature dont vous n'aimez que la faiblesse. Je vous tourmente, et vous êtes venu dans cette sauvage contrée pour y trouver le repos , vous , brisé par les impétueux assauts d'un génie méconnu , vous , exténué par les patiens travaux de la science, vous qui avez trempé vos mains dans le crime et porté les chaînes delà justice humaine.
Wilfiid était tombé demi-mort sur le tapis , mais Séraphita souffla sur le front de cet homme qui dormit aussitôt paisiblement à ses pieds.
— Dors, repose-toi, dit-elle en se levant. Après avoir imposé pour ainsâ dire ses mains
au-dessus du front de Wilfrid , ces phrases s'échappèrent une à une de ses lèvres , toutes différentes d'accent, mais toutes mélodieuses et empreintes d'une bofnté qui semblait émaner de sa tète par ondées nuageuses , comme les lueurs dont la déesse profane en toure chastement son berger bien -aimé durant sonsommeiL
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« Je puis me moulrer à toi /cher Wilfrid, tel que je suis , à toi qui es fort.
« L'heure est venue, l'heure où les brillantes lumières de l'avenir jettent leurs reflets sur les âmes , l'heure où l'ame s'agite dans sa liberté.
« Maintenant il m'est permis de te dire combien je t'aime. Ne vois^tu pasquel est mon amour, un amour sans aucun propre intérêt , un sentiment plein de toi seul^ un amour qui te suit dans l'avenir , pour t'éclairer l'avenir , car cet amour est la vraie lumière. Conçois-tu maintenant avec quelle ardeur je voudrais te savoir quitte de cette vie qui te pèse , et te voir plus près que tu ne l'es encore du monde où l'on aime toujours ? N'est-ce pas souf&ir que d'aimer pour une vie seulement? N'as-tu pas senti le goût des étemelles amours? Comprends-tu maintenant à quels ravissemens une créature complète s'élève, alors qu'elle est double à aimer celui qui ne trahit jamais l'amour , celui devant lequel on s'agenouille en adorant ?
« Je voudrais avoir des ailes , Wilfrid , pour t^en couvrir , avoir de la force à te donner pour te faire entrer par avance dans le monde où les plus pures joies du plus pur attachement qu'on éprouve sur cette terre feraient une ombre dans
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le jour qui Tient incessamment éclairer et réjouir les cœurs.
u Pardonne à une ame amie , de t'aToir présenté en un mot le tableau de tes fautes y dans la charitable intention d'endormir les douleurs aiguës de tes remords. Entends les concerts du pardon . Rafraîchis ton ame en respirant l'aurore qui se lèyera pour toi par delà les ténèbres de la mort. Oui , ta Tic est par delà !
f( Que mes paroles revêtent les brillantes formes des rêves ^ qu'elles se parent d'images, flamboient et descendent sur toi. Monte, monte au point où tous les hommes se voient distinctement, quoique pressés et petits comme des grains de sable au bord des mers. L'humanité s'est déroulée comme un simple ruban ; regarde les diverses nuances de cette fleur des jardins célestes. Yois-tu ceux auxquels manque l'intelligence, ceux qui commencent à s'en colorer, ceux qui sont éprouvés, ceux qui sont dans l'amour, ceux qui sont dans la sagesse et aspirent au monde de lumière?
« Comprends- tu par cette pensée visible la destinée de l'humanité ? d'où elle vient, où elle va ? Persiste en ie^ voie. £n atteignant au but de ton voyage , tuentendras sonner les clairons de la toute-puissance, retentir les cris de la victoire.
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et des accords dont un seul ferait trembler la terre y mais qui se perdent dans un monde sans orient et sans occident.
« Comprends-tu , pauvre cher éprouvé^ que sans les engonrdissemens ^ sans les yoiles du sommeil , de tels spectacles emporteraient et déchireraient ton intelligence y comme le vent des tempêtes emporte et déchire une faible toile, et raviraient pour toujours à un homme sa raison ? Gomprends-tu que Tame seule y élevée à sa toute-puissance, résiste à peine, dans le rève^ aux dévorantes communications de l'esprit?
« Yole encore à travers les sphères brillantes et lumineuses, admire, cours. £n volant ainsi, tu te reposes, tu marches sans fatigue. Gomme tous les hommes , tu voudrais être toujours ainsi plongé dans ces sphères de parfums, de lumière, où tu vas, léger de tout ton corps évanoui , où tu parles par la pensée ! Cours, vole , joais un moment des ailes dont tu seras armé bientôt, quand l'amour sera si complet en toi que tu n'auras plus de sens , et que tu seras tout intelligence et tout amour ! Vois celui qui te parle , celui qui te soutient an-dessus de ce monde , on sont les abymes. Plus haut tu montes et moins tu conçois les abymes! Il n'y a point de précipices 4ans les cieux. Vois , contemple-moi encore un
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moment^ ear tune me verras plcm qu'iraparfai-* tement y comme tu me vois à la clarté du pâle soleil de la terre. »
Là, Séraphita se dressa sur sespieds, resta la tête mollement inctinée , les cheveux épars , dans la pose aérienne que les plus sublimes peintres ont tous donnée aux Messagers d'en haut. Les plis de son vêtement eurent cette grâce indéfinissable qui arrête l'artiste, l'homme qui traduit tout par le sentiment , devant les délicieuses lignes du voile de la Polyranie antique. Puis elle étendit la main , et Wilfirid se leva. Quand il regarda Séraphita, la blanche jeune ftUe était couchée sur la peau d'ours, la tête appuyée sur sa main , le visage calme , les yeux brillans. Wilfrid la contempla silencieusement, mais une crainte respectueuse animait sa figure, et se trahissait par une contenance timide.
— Oui,chère, dit-il enfin comme s'il répondait k une question , nous sommes séparés par des mondes entiers. Je me résigne, et ne puis que vous adorer. Kais que vais-je devenir , moi pauvre, seul?
— Wilfrid , n'avez-vous pas votre Minna? Il baissa la tête.
— Oh ! ne soyez pas si dédaigneux l La femme comprend tout par l'amour! Quand elle n'entend
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pas , elle sent ; quand elle ne sent pas , elle Yoit ; quand elle ne Toit, ni nesent^ ni n'entend, eh bien ! eet ange de la terre tous deyine pour TOUS protéger , et cache ses protections sous la grâce de l'amour.
— Séraphita , suis-je digne d'appartenir à iwe femme?
— Vous êtes devenu soudain bien modeste ! Ne serait-ce pas un piège? Une femme est toujours si touchée de Toir sa faiblesse glorifiée! Eh bien ! après-demain soir , venez prendre le thé chez moi; le bon M. Becker y sera; tous y Terrez Hinna , la plus candide créature que je sache en ce monde. Laissez-moi maintenant^ mon ami^ j'ai ce soir de longues prières à faire pour expier mes fautes.
— Gomment pouTez-vous pécher?
— ^PauTre eher^abuser de sa puissance,n'est-ce pas de l'orgueil ? Je crois aToir été trop orgueilleuse aujourd'hui. Allons y partez. A demain.
— A demain , dit faiblement Wilfrid en jetant un long regard sur cette créature dont il Toulait emporter une image ine£Eaçable.
£t il sortit; mais quoiqu'il Toulût s'éloigner^ il demeura pendant quelques momens debout y occupé à regarder la lumière qui brillait par les fenêtres du château suédois.
eO LV LIVRE HTSTIQVB.
— Qu'ai-jedonc vu? se demandait-if. Non ce n'est pas nne simple créature , mais toute une création. De ce monde, entrevu à travers des voiles et des nuag'es, il me reste des retentissemens semblables aux souvenirs d'une douleur dissipée, ou pareils aux éblouissemens causés par ces rêves dans lesquels nous entendons le gémissement des générations passées qui se mêle aux voix barraonieuses des sphères élevées où tout est lumière et amour. YeiUé-je? Suis-je encor« endormi? Ai-je gardé mes yeux de sommeil, ces yeux devant lesquels de lumineux espaces se reculent indéfiniment, et qui suivent les espaces? Malgré le froid de la nuit , ma vie est encore en feu. Allons au presbytère ! entre le pasteur et sa fille , je pourrai rasseoir mes idées.
Mais il ne quitta pas encore la place d'on sa vue pouvait plonger dans le salon de Sérapbita. Cette mystérieuse créature semblait être le centre rayonnant d'un cercle qui formait autour d'elle une atmosphère plus étendue que ne l'est celle des autres êtres ; et quiconque y entrait , subissait le pouvoir d'un tourbillon de clartés et de pensées dévorantes. Obligé de se débattre contre cette inexplicable force, Wilfrid n'en triompha pas sans de grands e£Ports; mais, après
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dTOÎr francbi l'enceiiite de cette maison , il conquit son libre arbitre y marcha précipitamment vers le presbytère , et se trouva bientôt sous la hante voûte en bois qui servait de péristyle à l'habitation de M. Becker. Il ouvrit la première porte , garnie de nœver^ contre laquelle le vent poussait la neige , et frappa vivement à la seconde , en disant : — Voulez-vous me permettre de passer la soirée avec vous^mon sieur Becker ?
— Oui , crièrent deux voix qui confondirent leurs intonations.
En entrant dans le parloir^ Wilfrid revint par degrés à la vie réelle. Il salua fort affectueusement Minna , serra la main de M. Becker , promena ses regards sur un tableau dont les images calmèrent les convulsions de sa nature physique, chez laquelle s'opérait un phénomène comparable à celui qui saisit parfois les hommes habitués à delongues contemplations. Siqndque pensée vigoureuse enlève sur ses ailesdeGûmère un savant ou un poète , et l'isole parfaitement des circonstances extérieures qui l'enserrent ici-bas , en lui faisant parcourir les régions sans bornes où les plus immenses collections de faits deviennent des abstractions , où les plus vastes ouvrages delà nature sont des images ; malheur
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à lui si quelque brait soudain frappe ses sens el rappelle dans sa prison d'os et de chair cette ame royagense. Le choc de ces denx puissances^ le Corps et FEsprit^ dont l'une participe de l'inyisible action de la foudre^ et l'autre partage avec la nature sensible cette molle résistance qui défie momentanément la destruction ; ce combat ^ ou mieux cet horrible accouplement engendre des souffrances inouïes. Le corps a redemandé la flamme qui le consume , et la flamme a ressaisi sa proie ; mais cette fusion ne s'opère pas sans les bouillonnemens , sans les taplosions et les tortures dont la chimie nous oSre de visibles témoignages, quand se séparent deux principes ennemis qu'elle s'était plu à réunir. Depuis quelques jours, lorsque Wilfrîd entrait chez Séraphita , son corps y tombait dans un gouffre. Par un seul regard , cette siugulière créature l'entraînait en esprit dans la sphère où la méditation entraine le savant , où la prière transporte l'ame religieuse, où la vision emm^e un artiste, où le sommeil emporte quelques hommes; car à chacun sa voie pour aller aux aby mes supérieurs, à chacun son guide pour s'y diriger, à tous la sonffirance au retour. Là seulement se déchirent les voiles et se montre à nu la Révélation, cette ardente et terrible
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Gon&denoe d'un monde inconnu ^ dont l'esprit ne rapporte ici^bas que des lambeaux. Pour Wilfrid y une heure passée près de Séraphîia ressemblait souvent à ee délicieux songe qu'af-^ fectioiment et que désirent incessamment les thériakis , et où chaque papille nerveuse devient le centre d'une jouissance rayonnante. Il en sortait brisé comme une jeune fille qui s'est épuisée à suivre la course d'un géant. Le froid commençait à calmer par ses flagellations aigoës la trépidation morbide que lui causait la combinaison de ses deux natures violemmaat disjointes; puis ^ il revenait toujours au presbytère, attiré près de Minna par le spectacle de la vie vulgaire dont il avait soif, autant qu'un aventurier d'Europe a soif de la patrie , quand la nostalgie le saisit au milieu des féeries orientales qui l'avaient séduit. En cemomei|t , plus fatigué qu'il ne l'avait jamais été, cet étranger tomba dans un fauteuil , et regarda pendant quelque temps autour de lui , comme un homme qui s'éveille. M. Becker, accoutumé sans doute ^ aussi bien que sa fille , à l'apparente bizarrerie de leur hôte , continuèrent tous deux à tra* vaiUer.
Le parloir avait pour ornement une collection des insectes et des coquillages de la
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Norwëge. Ces cariositës y habUement disposées sur le fond jaune dn sapin qui boisait les murs y y formaient une riche tapisserie à laquelle la fumée du tabac avait imprimé se» teintes fuligineuses. Au fond ^ en face de la porte principale ^ s'élevait un poêle énorme en fer forgé qui , soigneusement frotté par la serrante 9 brillait comme s'il eût été d'acier poli. Assis dans un grand fauteuil en tapisserie y près de ce poêle y devant une table , et les pieds dans mie espèce de chancelière^ M. Becker lisait un in-folio placé sur d'autres livres comme sur un pupitre ; à sa gauche était un broc de bière et un verre ; à sa droite brûlait une lampe fumeuse, entretenue par de l'huile de poisson. Le ministre paraissait âgé d'une soixantaine d'années. Sa figure appar* tenait à ce type afiectiouné par les pinceaux de Rembrandt : c'étaient bien ces petits yeux vifs, enchâssés par des cercles de rides et surmontés d'épais sourcils grisonnans^ ces che> veux blancs qui s'échappent en deux lames floconneuses de dessous un bonnet de velours noir 'y ce frond large et chauve ; cette coupe de visage que l'ampleur du menton rend presque carrée ) puis ce calme profond qui dénote à l'observateur une puissance quelconque, sott
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la royauté que donne l'argent , soit le pouvoir tribunitien du borgmestre ^ soit la conscienee de Fart^ ou la force cubique de l'ignorance heureuse. Ce beau vieillard^ dont l'embonpoint annonçait une santé robuste , était enveloppé dans une robe de chambre en drap grossier simplement orné de sa lisière. Il tenait gravement à sa bouche une longue pipe en écume de mer ^ et lâchait par temps égaux la fumée du tabac , en en suivant d'un œil distrait les fantasques tourbillons , occupé sans doute à s'assimiler par quelque méditation digestive les pensées de l'auteur dont il lisait les œuvres. Be l'autre côté du poêle et près d'une porte qui communiquait à la cuisine , Minna se voyait indistinctement dans le brouillard produit par la fumée , à laquelle elle paraissait habituée. Bevaut elle^ sur une petite table , étaient les ustensiles nécessaires à une ouvrière^ une pile de serviettes^ des bas à raccommoder , et une lampe semblable à celle qui faisait reluire les pages blanches du livre dans lequel son père semblait absorbé. Sa figure fraîche^ à laquelle des contours délicats imprimaient une grande pureté , s'harmoniait avec la candeur exprimée sur son front blanc et dans ses yeux clairs. Elle ae tenait droite sur sa
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chaise en se penchant un peu vers la lumière pour y mieux Toir , et montrait à son insu la beauté de son corsage. £lle était déjà vêtue pour la nuit d'un peignoir en toile de coton blanche. Un simple bonnet de percale, sans autre ornement qu'une ruche de même étoffe^ enveloppait sa chevelure. £1 le^raissait plongée dans quelque contemplation secrète qui ne l'empêchait pas de compter les fils de sa serviette ou les mailles de son bas. Elle offrait ainsi l'image la plu» complète , le type le plus vrai de la femme destinée aux œuvres terrestres , dont le regard pourrait percer les nuées du sanctuaire y mais qu'une pensée à la fois humble et charitable maintient à hauteur d'homme. Wilfrid s'était jeté sur un fauteuil , entre ces deux tables, et contemplait avec une sorte d'ivresse ce tableau plein d'harmonies , et auquel les nuages de fumée ne messeyaient point. La seule fenêtre qui éclairât ce parloir pendant la belle saison était alors aoigneusement close. £n guise de rideaux , une vieille tapisserie , fixée sur un bâton , pendait en formant de gros plis. Là y rien de pittoresque, rita d'éclatant, mais une simplicité rigoureuse , une bonhomie vraie , le laisser-aller de la nature, et toutes les habitudes d'une vie domestique sans troubles ni
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soucis. Beaucoup de demeures ont l'apparence d'un rêve ; l'éclat du plaisir qui passe semble y cacher des ruines sous le froid sourire du luxe ; mais ce parloir était sublime de réalité ^ harmonieux de couleur^ et réveillait les idées patriarcales d'une vie pleine et recueillie. Le silence n'était troublé que par les trépignemens de la serrante occupée à préparer le souper.^ et par les frissonnemens du poisson séché, qu'elle faisait frire dans le beurre salé y suivant la méthode du pays.
— Voulez- vous fumer une pipe ? dit le pasteur en saisissant un moment où il crut* que Wilfrid pouvait l'entendre.
— Merci, cher monsieur Becker, répondit-il.
— Vous semblez aujourd'hui plus souffrant que vous ne l'êtes ordinairement , lui dit Minna frappée de la faiblesse que trahissait la voix de l'étranger.
— Je suis toujours ainsi quand je sors du château.
Minna tressaillit.
— Il est habité par une étrange personne , monsieur le pasteur y reprit-il après une pause. Depuis six mois que je suis dans ce village , je fi'ai point osé vous adresser de questions sur
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elle 9 et suis obligé de me faire Tiolence aujourd'hui pour TOUS en parler. J'ai commencé par regretter bien Tivement de voir mon voyage interrompu par l'hiver , et d'être forcé de de* meurer ici ; mais depuis ces deux derniers mois chaque jour les chaînes qui m'attachent à Jarvis se sont plus fortement rivées ; et j'ai peur d'y finir mes jours. Vous savez comment j'ai rencontré Séraphita , quelle impression me fit son regard et sa voix , enfin comment je fus admis chez elle qui ne veut recevoir personne. Dès le premier jour ^ je revins ici pour vous demander des renseignemens sur cette créature mystérieuse. Là commença pour moi cette série d'enchantemens. . .
— D'enchantemens ! s'écria le pasteur en secouant les cendres de sa pipe dans un plat grossier plein de sable qui lui servait de crachoir. Ëxiste-t-il des enchantemens?
— Certes , vous qui lisez en ce moment si consciencieusement le livre des Incantations de Jean Wier^ vous comprendrez l'explication que je puis vous donner de mes sensations y reprit aussitôt Wilfrid. Si l'on étudie attentivement la nature dans ses grandes révolutions comme dans ses plus petites œuvres^ il est impossible de ne pas reconnaître Tilnpossibilité d'un enchante-
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menl^ en donnant à ce mot sa yéritable signification . L'homme ne crée pas de forces y il emploie la seule qni existe ^ et qui les résume tontes^ le mouvement^ souffle incompréhensible du souverain fabricateur des mondes. Les espèces sont trop bien séparées pour que la main humaine puisse les confondre ; et le seul miracle dont elle était capable s'est accompli dans la combinaison de deux substances ennemies. Encore la poudre est-elle germaine de la fou» dre ! Quant à faire surgir une création soudaine ? toute création exige le temps ^ et le temps n'avance ni ne recule sous le doigt. Ainsi y en dehors de nous y la nature plastique obéit à des lois dont aucune main d'homme n'intenrertirci ni l'ordre ni l'exercice. Hais y après avoir ainsi fait la part de la Matière y il serait déraisonnable de ne pas reconnaître en nous l'existence d'un monstrueux pouvoir dont les effets sont tellement incommensurables que les générations connues ne les ont pas encore parfaitement classés. Je ne vous parle pas de la faculté de tout abstraire et de contraindre la nature à se renfermer dans le Verbe y acte gigantesque auquel le vulgaire ne réfléchit pas plus qu'il ne songe au mouvement ; mais qui a conduit les théosophes indiens à expliquer la création par un
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verbe auqaei ib ont donné ]a puissance inverse. La pins petite portion de lenr nourritare y UD grain de riz d'où sort une création , et dans lequel cette création se résume alternativement , leur offirait une si pure image du verbe créateur et du verbe abstractenr, qu'il était bien simple d'appliquer ce système à la production des mondes. La plupart des hommes devaient se contenter du grain de riz semé dans le premier verset de toutes les Genèses. Saint Jean , disant que le Verbe était en Dieu y n'a fait que compliquer la difficulté. Mais la granificatioii y la germination et la floraison de nos idées est peu de chose ^ si nous comparons cette propriété, partagée entre beaucoup d'hommes, à la faculté tout anormale de communiquer à cette propriété des forces plus ou moins actives par je ne sais quelle concentration , de la porter à une troisième , à une neuvième , à une vingt-septième puissance y de la faire mordre ainsi sur des masses, et d'obtenir des résultats magiques en condensant les effets de la nature. Or je nomme des enchantemens , ces exorbitantes actions jouées entre deux membranes sur la toile de notre cerveau. Il se rencontre, dans la nature inexplorée et nommée le Monde Spirituel , des êtres humains qui sont armés de ces
StlAFBXTA* 71
facultés inoaîes , comparables à la terrible puissance que possèdent les gaz , les acides ou les sels dans le monde physique , et qui se combinent avec d'autres êtres , les pénètrent comme cause actiye^ produisent en eux des sortilèges contre lesquels ces pauvres ilotes sont sans défense. Il les enchantent, les dominent, les réduisent à un horrible vasselage, et font peser sur eux les magnificences et le sceptre d'une nature supérieure, en agissant tantôt à la manière de la torpille qui électrise et engourdit le pécheur y tantôt comme une dose de phosphore qui exalte la vie , en accélère la projection -, tantôt comme l'opium qui endort la nature corporelle, dégage l'esprit de ses liens, le laisse voltiger sur le monde, le lui montre à travers un prisme , et lui en extrait la pâture qui lui plaît le plus -, tantôt enfin comme la catalepsie qui annule toutes les facultés au profit d'une seule vision. Les miracles, les enchantemens , les incantations , les sortilèges, enfin les actes, improprement appelés surnaturels , ne sont possibles et ne peuvent s'expliquer que par le despotisme avec lequel un Esprit nous contraint à subir les effets d'une optique mystérieuse qui grandit , rapetisse , exalte la création , la fait mouvoir eu nous à son gré , nous la défigure ou nous rembellit ,
72 LE UVRK HT8TIQ1JB.
nous ravit au ciel ou nous plonge en enfer , les deax termes par lesquels s'expriment l'extrême plaisir et l'extrême douleur. Ces phénomènes
, sont en nous et non au dehors. L'être que nous nommons Séraphita me semble un deces rares et terribles démons aux quels il est donné d'étreindre les hommes y de presser la nature et d'entrer en
\partage avec l'occulte pouvoir de Bieu. Le cours de ses enchantemens a commencé chez moi par le silence qui m'était imposé. Chaque fois que j'osais vouloir vous interroger sur elle, il me semblait que j'allais révéler un secret dont je devais être l'incorruptible gardien; chaque fois que j'ai voulu vous questionner, un sceau brûlant s'est posé sur mes lèvres , et j'étais le ministre involontaire de cette mystérieuse défense. Vous me voyez ici , pour la centième fois , abattu , brisé , pour avoir été jouer avec le monde hallucina teur que porte en elle cette jeune fille douce et frêle pour vous deux , mais pour moi la magicienne la plus dure. Oui, elle est pour moi comme une sorcière qui , dans sa main droite , porte un appareil invisible pour agiter le globe , et dans sa main gauche la foudre pour tout dissoudre à son gré. Enfin je ne sais plus regarder son front, il est d'une insupportable clarté. Je côtoie trop inhabilement depuis quelques jours les abymes
SÉBAPHtTA. 7S
de la folie ^ pour ne pas parler. Je saisis donc le moment où j'ai le courage de résister à ce monstre qui m'entraîne après lui, sans me demander si je puis suivre son vol. Qui est-elle? L'avez- vous vue jeune? Est-elle née jamais, a-t-elle eu des parens ? Est-elle enfantée par la conjonction de la glace et du soleil? Elle glace et brûle ! elle se montre et se retire comme une vérité jalouse ? elle m'attireet me repousse ! elle me donne tour à tour la vie et la mort , je l'aime et je la hais. Je ne puis plus vivre ainsi Je veux étretout-àfait ou dans le ciel ou dans l'enfer.
Gardant d'une main sa pipe toute chargée, et de l'autre le couvercle sans le remettre, M. Becker écoutait Wilfrid d'un air mystérieux , en regardant par ins tans sa fille qui paraissait comprendre ce langage , en harmonie avec l'être qui l'inspirait. Wilfrid était beau comme Hamlet résistant à l'ombre de son père , et avec laquelle il converse en la voyant se dresser pour lui seul, au milieu des vivans.
— Ceci ressemble fort au discours d'un homme amoureux , dit naïvement le bon pasteur.
— Amoureux ! reprit Wilfrid , oui , selon les idées vnlgaires.Mais, mon cher monsieur Becker, aucun mot ne peut exprimer la frénésie avec
74 LE UVIE KTSTIQVB.
laquelle je me précipite vers cette sauvage créature.
— Vous l'aimez donc? dit Minna d'uu ton de reproche.
— Mademoiselle ^ j'éprouve des tremblemens si singuliers quand je la vois y et de si profondes tristesses quand je ne la vois plus , que ^ chez tout homme , de telles émotions annonceraient l'amour 3 mais ce sentiment rapproche ardemment les êtres ^ tandis que, toujours entre elle et moi y s'ouvre je ne sais quel abyme dont je sens le froid quand je suis en sa présence , et dont je n'ai plus la conscience quand je suis loin d'elle. Je la quitte toujours plus désolé , je reviens toujours avec plus d'ardeur; comme les savans qui cherchent un secret y et que la nature repousse; comme le peintre qui veut mettre la vie sur une toile , et se brise avec toutes les ressources de l'art dans cette vaine tentative.
— Monsieur, répondit naïvement la jeune fille, tout cela me parait bien juste.
— Gomment pouvez- vous le savoir, Minna? demanda le vieillard.
— Ah ! mon père , si vous aviez été ce matin avec nous sur les sommets du Falberg , et que vous l'eussiez vu priant , vous ne me feriez pas cette question! Vous diriez, comme M. Wilfrid,
8ÉRAPHITA. 75
qaand il l'aperçut pour la première fois dans notre temple : C'est le Génie de la Prière.
Ces derniers mots furent suivis d'un moment de silence.
— Ah! certes y reprit Wilfrid, elle n'a rien de commun avec les créatures qui s'agitent dans les trous de ce globe.
— Sur le Falberg ! s'écria le vieux pasteur. Comment avez-yous fait pour y parvenir?
— Je n'en sais rien, répondit Minna. Ma course est maintenant pour moi comme un rêve dont on se souvient ! Je n'y croirais peut-être point sans ce témoignage matériel.
Elle tira la fleur de son corsage et la montra. Tous trois restèrent les yeux attachés sur la jo> lie saxifrage encore fraîche , qui y bien éclairée par les lampes, brilla dans le nuage de fumée comme une autre lumière.
— Voilà qui est surnaturel, dit le vieillard en voyant une fleur éclose en hiver.
— Un aby me, fit Wilf rid exalté par le parfum .
— Cette fleur me donne le vertige! s'écria . Hinna. Je crois encore entendre sa parole qui est la musique de la pensée, comme je vois encore la lumière de son regard qui estl'amour.
— De grâce , mon cher monsieur Becker , dites-moi la vie de Séraphita, énigmatique fleur
hamaine dont cette tonffe mystériease semble être l'image.
— Mon cher hôte, répondit le vieillard en lâchant une boaffée de tabac, pour vous expliquer la naissance de cette créature, il est nécessaire de vous débrouiller les nuages de la plus obscure de toutes les doctrines chrétien nés; mais il n'est pas facile d'être clair en parlant de la plus incompréhensible des révélations , dernier éclat de la foi qui ait , dit -on , rayonné sur notre tas de boue. Connaissez-vous Swedenborg?
— De nom seulement ; mais de lui^ de ses livres, de sa religion^ je ne sais rien .
— Hé bien ! je vais vous raconter Swedenborg en entier.
SÉRAPHITA— SÉRAPHITÙS.
Après une pause pendant laquelle le pasteur parut recueillir ses souvenirs ^ il reprit en ces ternies :
— Emmanuel de Swedenborg est né à Upsal y en Suéde ^ dans le mois de janvier 1688^ suivant quelques auteurs; en 1689^ suivant son épitaphe; son père était évêque de Skara; il vécut quatre-vingt-cinq années , sa mort étant arrivée à Londres le â9 mars 1772. Je me sers de cette expression pour exprimer un simple changement d'état. Selon ses disciples^ Swe->
78 LE LIVRE HTSTIQVB.
denborg aurait été tu à Jarris et à Paris postérieurement à cette date.
— Permettez y mon cher monsieur Wilfrid , dit M. Becker en faisant un geste pour préyenir toute interruption, je raconte des fails sans les affirmer, sans les nier. Écoutez , et après, vous penserez de tout ceci ce que tous voudrez. Je TOUS préviendrai lorsque je jugerai, critiquerai, discuterai les doctrines , afin de constater ma neutralité intelligentielle entre la raison et lui !
La vie d'Emmanuel Swedenborg fut scindée en deux parts, reprit le pasteur. De 1688 à 1745, le baron Emmanuel de Swedenborg apparut dans le monde comme un homme du plus vaste savoir , estimé, chéri pour ses vertus, toujours irréprochable , constamment utile. Tout en remplissant de hautes fonctions en Suède, il a publié de 1709 à 1740 , sur la minéralogie , la physique , les mathématiques et l'astronomie, des livres nombreux et solides qui ont éclairé le monde savant. 11 a inventé la méthode de bâtir des bassins propres à recevoir les vaisseaux ; il a écrit sur les questions les plus importantes, depuis la hauteur des marées jusqu'à la position de la terre ; il a trouvé tout à la fois les moyens de construire de meilleures écluses pour les canaux , et des procédés plus
8IBAPHITA. 79
simples pour l'extraction des métaux ; enfin , il ne s'est pas occupé d'une science sans lui faire faire un progrès. Il étudia pendant sa jeunesse les langues hébraïque y grecque , latine , et les langues orientales dont la connaissance lui dévint si familière , que plusieurs professeurs célèbres l'ont consulté souvent^ et qu'il put reconnaitre dans la Tartarie les yestiges du plus ancien livre de la Parole^ nommé lis guibres de JEHOVAB , et les tifoifcts dout il est parlé par Moïse dans les hohbees ( xxi^ 14 ^ 15^ 27 — SO) ; par Josué, par Jérémie et par Samuel. Lis cveiebs DE JBHOVAH scraicut la partie historique , et ibs ÉNORGts la partie prophétique de ce livre antérieur à la Genèse. Swedenborg a même affirmé que le jaschae , ou le livbe vit ivste^ mentionné par Josué^ existait dans la Tartarie- Orientale , avec le culte des Correspondances. . Un Français a, dit-on , récemment justifié les prévisions de Swedenborg^ en annonçant avoir trouvé à Bagdad plusieurs parties de la Bible inconnues en Europe. Lors de la discussion presque européenne que souleva le magnétisme animal à Pftris^ et a laquelle preque tous les savans prirent une part active^ en 1785, M. le marquis de Thomé vengea la mémoire de Swedenborg en relevant des assertions échap-
80 LB LIVIE HTSTIQUE.
pées aux commissaires nommés par le roi de France pour examiner le magnétisme. Ces messieurs prétendaient qu'il n'existait aucune théorie de l'aimant , tandis que Swedenborg s'en était occupé dès l'an 1720. M. de Thomé saisit cette occasion pour démontrer les causes de l'oubli dans lequel les hommes les plus cé> lèbres laissaient le savant Suédois afin de pouvoir fouiller ses trésors et s'en aider pour leurs travaux. « Quelques uns des plus illustres , dit H. de Thomé en faisant allusion à la Théorob ds LA TEiKB par Bufibn ^ ont la faiblesse de se parer des plumes du paon sans lui en faire hommage. » Enfin , il prouva par des citations victorieuses , tirées des œuvres encyclopédiques de Swedenborg , que ce grand prophète avait devancé de plusieurs siècles la marche lente des sciences humaines. Il suffit , en efiPet , de lire ses œuvres philosophiques et minéralogiques , pour en élire . convaincu. Dans tel passage^ il se fait le précurseur de la chimie actuelle^ en annonçant que les productions de la nature organisée sont toutes décomposables 9 et que l'eau ^ l'air^ le feu f ne sont pas des élémens; dans tel autre } il va par quelques mots au fond, des mystères magnétiques do^t il ravit ainsi la première connaissance à Mesmer. — Enfin , voici de lui , dit
SiRAPHITA. 81
M. Becker en' montrant une longue planche attachée entre le poêle et la croisée , sur laquelle étaient des livres de toutes grandeurs^ voici dix-sept ouvrages difiërens , dont un seul ^ ses OËuvres Philosophiques et Minera logiques^ publiées en 17â4 , ont trois volumes in-folio. Ces productions, qui attestent les connaissances positives de Swedenborg, m'ont été données par M. Séraphitûs , son cousin , père de Seraphita.
£n 1740 , Swedenborg tomba dans un silenee absolu , d'où il ne sortit que pour quitter ses occupations temporelles , et penser exclusivement au monde spirituel. Il reçut les premiers ordres du ciel en 1745. Voici comment il a raconté sa vocation : Un soir, à Londres, après avoir diné de grand appétit, un brouillard épais se répandit dans sa chambre. Quand les ténèbres se dissipèrent , une créature qui avait pris la forme humaine se leva du coin de sa chambre et lui dit d'une voix terrible : Ne mange pas tant / Il fit une diète absolue. La nuit suivante le même homme vint , rayonnant de lumière , et lui dit : Je suie envoyé par Dieu qui t'a choisi pour ejppliquer aux hommes le sens de sa parole et de ses créations. Je te dicterai ce que tu dois écrire. La vision dura peu de momens. L£ SEIGNEUR
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étaitydiaait-il^ yétode pourpre. Pendant cette nnit^ les yenx dé son kamme itUMeur forent onverts et disposés pour yoir dans le Ciel , dans le monde des Esprits et dans les Enfers; trois sphères difiPérentes où il rencontra des personnes de sa connaissance ^ dont les unes avaient péri dans leur forme humaine depuis long-temps , les autres depuis peu. Dès ce moment^ Swedenborg a constamment yécn de la yie des Esprits y et resta dans ce monde comme Envoyé de Dieu. Si sa mission lui fut contestée par les incrédules , sa conduite fut évidemment celle d'un être supérieur à l'humanité. D'abord^ quoique borné par sa fortune au strict nécessaires il a donné des sommes immenses ^ et notoirement relevé^ dans plusieurs villes de commerce^ de grandes maisons tombées ou qui allaient faillir. Aucun de ceux qui fir^it un appel à sa générosité ne s'en alla sans être aussitôt satisfait. Un Anglais incrédule s'est mis à sa poursuite ^ l'a rencontré dans Paris et a raconté que chez lui les portes restaient constamment ouvertes. Un jour , son domestique s'étant plaint de cette négligence, qui l'exposait à être soupçonné des vols dont il serait immanquablement victime : — Qu'il soit tranquille s dit Swedenborg en souriant, je luipardonne sa défiance,
SÉBAPSITA. 83
il no voit pas le gardien qui veille à ma porte. £n effet , jamais, en quelque pays qu'il habitât, il ne ferma ses portes , et rien ne fut perdu chez lui. A Gotlierobourg, TÎUe située à soixante luillesde Stockholm, il annonça trois jours avant l'arrivée du courrier l'heure précise de l'incendie qui ravageait Stockholm , en faisant observer que sa maison n'était pas brûlée; ce qui était vrai. La reine de Suède dit à Berlin au roi son frère , qu'une de ses dames étant assignée pour payer une somme qu'elle savait avoir été rendue par son mari avant qu'il mourût, mais n'en trouvant pas la quittance, alla chez Swedenborg et le pria de demander à son mari où pou- Tait être la preuve du paiement. Le lendemain, Swedenborg lui indiqua l'endroit où était la quittance; mais comme , suivant le désir de cette dame, il avait prié le défunt de lui apparaître, celle-ci vit en songe son mari vêtu de la robe de chambre qu'il portait avant de mourir , il lui montra la quittance dans l'endroit désigné par Swedenborg , et où elle était effectivement cachée. Un jour , en s'embarquant à Londres dans le navire du capitaine Dixon , il entendit une dame qui demandait si l'on avait fait beaucoup de provisions : -~I1 n'en faut pas tant,
répondit-il; dans huit jours, à deux heures,
84 LB Livra HTflTlQlJB.
nous serons dans le port de Stockholm. Ce qui arriva. L'état de vision dans lequel Swedmiborg se mettait à son gré , relativement aux choses de la terre, et qui étonna tous ceux qui l'approchèrent par des effets merveilleux , n'était qu'une faihle application de sa faculté de voir les cieux. Parmi ces visions y celles où il raconte ses voyages dans les teakes ASTRALES , uc sout pas Ics moius curieuses , et ses descriptions doivent nécessairement surprendre par la naïveté des détails. Un homme dont l'immense portée scientifique est incontestable , qui réunissait en lui la conception, la volonté , l'imagination, aurait certes inventé mieux, s'il eût inventé. La littérature fantastique des Orientaux n'offre rien qui puisse donner une idée de cette œuvre étourdissante et pleine de poésies en germe , s'il est permis de comparer une œuvre de croyance aux œuvres de la fantaisie arahe. L'enlèvement de Swedenborg par l'ange qui lui servit de guide dans son premier voyage est d'une sublimité qui dépasse , de toute la distance que Dieu a mise entre la terre et le soleil , celle des épopées de Klopstock , de Milton , da Tasse et de Dante. Cette partie , qui sert de début à son ouvrage sur les TBRiss astrales ^ n'a jamais été publiée^
SÉRàPHITA. 85
elleapparti^nt aux traditions orales. laissées par Swedenborg aux trois disciples qui étaient au plus près de son cœur. H. Silyerichm la possède écrite. M. Sérapldtûs a touIu m'en parler quelquefois ; mais le souyenir de la parole de son cousin était si brûlant , qu'il s'arrêtait aux premiers mots et tombait dans une rêverie (L'où rien ne le pouyait tirer. Le discours par lequel l'Ange prouve à Swedenborg que ces corps ne sont pas faits pour être errans et déserts^ écrase , me disait le baron , toutes les sciences humaines , sous le grandiose d'une logique divine. Selon lui , les babitans de Jupiter ne cultivent point les sciences qu'ils nomment des ombres ; ceux de Mercure détestent l'expression des idées par la parole qui leur semble trop matérielle , ils ont un langage oculaire j ceux de Saturne sont continuellement tentés par de mauvais esprits ; ceux de la Lune sont petits comme des enfans de six ans , leur voix pari de l'abdomen , et ils rampent ; ceux de Vénus sont d'une taille gigantesque , mais stupides , et vivent de brigandages ; néanmoins une partie de cette planète a des babitans d'une grande douceur qui vivent dans l'amour du bien. Enfin , Swedenborg décrit les mœurs des peuples attachés à ces globes y et traduit le sens général de
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leur existence par rapporta rmiivers^ en des termes si précis ; il donne des explications qui concordent si bien aux effets de leurs révolutions apparentes dans le système général du monde ^ fjae, peat-être un jour, les savans viendront-ils s'abreuver à ces sources lumineuses. Voici , dit M. Becker après avoir pris un livre en l'ouvrant à l'endroit marqué par le signet , voici par quelles paroles il a terminé cette œuvre : « Si l'on doute que j'aie été « transporté dans un grand nombre de terres (( astrales, qu'on se rappelle mes observations (c sur les distances dans l'autre vie^ elles n*exis- <( tent que relativement à l'état externe de « l'homme ] or , ayant été disposé intérienre- (( ment comme les Esprits Angéliques de ces « terres , j'ai pu les connaître. »
Les circonstances auxquelles nous avons dû de posséder dans ce canton le baron Séraphitûs^ cousin bien-aimé de Swedenborg, ne m'ont laissé étranger à aucun événement de cette vie extraordinaire. Il fut accusé dernièrement d'imposture dans quelques papiers publics de l'Europe, qui rapportèrent le fait suivant, d'après une lettre du chevalier Beylon. Swedenborg, disait -on , inêiruii pardeê êén&ieurs de la o&rres' pondance secrète de la feue reine de Suède atee le
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prince de Prusse y son frère , en révéla les mystères à cette princesse y et la laissa croire qu'il en avait été instruit par des moyens surnaturels. Un homme digne de foi , H. Gharles-Léonhard de Stahlhammer, capitaine dans la garde royale , et chevalier del'Épée^ a répondu par une lettre à cette calomnie.
Le pasteur chercha dans le tiroir de sa tahle parmi quelques papiers^ finit par y trourer une gazette , et la tekidit à Wilfrid qui lut à haute ▼oix la lettre suivante :
« Stockholm, i3 mai 1788.
« J'ai lu avec étonnement la lettre qai rapporte l'entretien qu'a eu le fameux Swedenborg avec la reine Louise-Ulrique; les circonstances en sont tout-à-fait fausses , et j'espère que l'auteur me pardonnera si , par un récit fidèle qui peut être attesté par plusieurs personnes de distinction qui étaient présentes , et qui sont encore en vie , je loi montre combien il s'est trompé. £n 17â8, pou de temps après la mort du prince de Prusse^ Swedenborg vint à la cour : il avait coutume de s'y trouver régulièrement. A peine eut-il été aperçu de la reine , qu'elle lui dit : « A propos^ monsieur Passes-
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seur^ aTez-vous tu mon frère ? » Swedenborg répondit que non , et la reine lui répliqua : « Si TOUS le rencontrez , saluez-le de ma part. » £u disant cela , elle n'avait d'autre intention que de plaisanter , et ne pensait nullement à lui demander la moindre instruction touchant son frère. Huit jours après , et non pas vingt-quatre jours après , ni dans une audience particulière , Sviredenborg vint de nouveau à la cour ^ mais de si bonne heure ^ que la reine n'avait pas encore quitté son appartement^ appelé la Chambre- Blanche , où elle causait avec ses dames d'honneur et d'autres femmes de la cour. Sv^edenborg n'attend point que la reine sorte , il entre directement dans son appartement et lui parle bas à Toreille. La reine ^ frappée d'étonnement , se trouva mal 9 ejt eut besoin de quelque temps pour se remettre. Revenue à elle-même , elle dit aux personnes qui l'entouraient : « Il n'y a que Dieu et mon frère qui puissent savoir ce qu'il vient de me dire! » Elle avoua qu'il lui avait parlé de sa dernière correspondance avee ce prince^ dont le sujet n'était connu que d'eux seuls. Je ne puis expliquer comment Sv^edeuborg eut connaissance de ce secret; mais ce que je puis assurer sur mon honneur , c'est que ni le comte H.... > comme le dit l'auteur de la
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lettre, ni personne^ n'a intercepté ou lu les lettres de la reine. Le sénat d'alors lui permettait d'écrire à son frère dans la plus grande sécurité, et regardait cette correspondance comme très indifférente à l'état . Il est évident que l'auteur de la susdite lettre n'a pas du tout connu le caractère du comte H Ce seigneur respectable, qui a rendu les services les plus importans à sa patrie, réunit aux talens de l'esprit les qualités du cœur, et son âge avancé n'affaiblit point eu lui ces dons précieux. Il joignit toujours, pendant toute son administration, la politique la plus éclairée à la plus scrupuleuse intégrité , et se déclara l'ennemi des intrigues secrètes et des menées sourdes , qu'il regardait comme des moyens indignes pour arriver à son but. L'auteur n'a pas mieux connu l'assesseur Swedenborg. La seule faiblesse de cet homme, vraiment honnête , était de croire aux apparitions des esprits; mais je l'ai connu pendant très long-temps, et je puis assurer qu'il était aussi persuadé de parler et de converser avec des esprits , que je le suis , moi , dans ce moment, d'écrire ceci. Gomme citoyen et comme ami, c'était l'homme le plus intègre, ayant en horreur l'imposture , et menant une vie exemplaire. L'explication qu'a voulu donner
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de ce fait le chevalier Beylon est , par conséquent^ destituée de fondement; et la visite faite pendant la nuit à Swedenborg , par les comtes H... et T... , est entièrement controuyée. Au reste 9 l'auteur de la lettre peut être assuré que je ne sms rien moins que sectateur de Swedenborg; l'amour seul de la yérité m'a engagé à rendre avec fidélité un fait qu'on a si souvent rapporté avec des détails entièrement faux^ et j'affirme ce que je viens d'écrire ^ en apposant la signature de mon nom. »
— Les témoignages que Swedenboi^ a donnés de sa mission aux familles de Suède et de Prusse ont sans doute fondé la croyance dans laquelle vivent plusieurs personnages de ces deux cours, reprit H. Becker en remettant la gazette dans son tiroir. — Néanmoins y dit-il en continuant, je ne vous dirai pas tous les faits de sa vie matérielle et visible; ses mœurs s'opposaient à ce qu'ils fussent exactement connus. Il vivait caché , sans vouloir s'enrichir ou parvenir à la célébrité. Il se distinguait même par une sorte de répugnance à faire des prosélytes, s'ouvrait à peu de personnes, et ae communiquait ses dons extérieurs qu'à celles en qui éclataient la foi , la sagesse et l'amour. Il savait reconnaître par un seul r^ard l'état
SÉBAPflITA. 91
de l'ame de ceux qui l'approchaient y et changeait en Voyans ceax qu'il voulait toucher de sa parole intérieure. Ses disciples ne lui ont ^ depuis l'année 1745 ^ jamais rien vu faire par aucun motif humain. Une seule personne ^ un ' prêtre suédois ^ nommé Matthésius , l'accusa de folie. Par un hasard extraordinaire ^ ce Matthésius^ ennemi de Swedenborg et de ses écrits j devint fou peu de temps après ^ et vivait encore il y a quelques années à Stockholm avec une pension accordée par le roi de Suède. L'éloge de Swedenborg a d'ailleurs été composé avec un soin minutieux^ quant aux événemens de sa vie ^ et prononcé, dans la grande salle de l'Académie royale des sciences ^ à Stockholm y par M. de Sandel^ conseiller au collège des Mines , en 1786. Enfin une déclaration reçue par le lordmaire ^ à Londres, constate les moindres détails de la dernière maladie et de la mort de Swedenborg y qui fut alors assisté par M. Férélius , ecclésiastique suédois de la plus haute distinction. Les personnes compames attestent que, loin d'avoir démenti ses écrits , Swedenborg en a constamment attesté la vérité , — « Dans cent ans , dit-il à M. Férélius , ma doctrine régira l'ÉGLISE. » U a prédit fort exacte-
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ment le jour et l'heure de sa mort. Le jour même» le dimanche 39 mars 1772, il demanda l'heure. — Cinq heures, lui répondit-on. — ^Voilà qui est fini , dit-il , Dieu tous bénisse ! Puis , dix minutes après y il expira de la manière la plus tranquille en poussant un léger soupir. La simplicité , la médiocrité , la solitude , furent donc les traits de sa vie. Quand il avait achevé l'un de ses traités , il s'embarquait pour aller l'imprimer à Londres ou en Hollande , et n'en parlai t jamais. Il publia successivement ainsi vingtsept traités difiérens , tous écrits, dit-il , sous la dictée des anges. Que ce soit ou non , peu d'hommes sont assez forts pour en soutenir les flammes orales. Les voici tous, dit M. Becker en montrant une seconde planche sur laquelle étaient une soixantaine de volumes. Les sept traités où l'esprit de Dieu jette ses plus vives lueurs, sont : lbs déliges de l'axour conjugai^ —
LBtIIEL ET l'eNPER, — l' APOCALYPSE RÉ VÉIÊE, l'eX-
POSmOIT DV SEIfS INTERNE, l'aHOVR DIVIN, — LE VRAT
CHRISTIAHISIE, — LA SAGESSE ANGÉUQVE DE l'oINIPO- TBNCE, 0MNISCIS1TGE, OMNIPRÉSENCE DE CEUX QTO FARTA-
GBNT l'éteritité, l'immeitsité DE DIEU . Sou cxplication de l'Apocalypse commence par ces paroles , dit M. Becker en prenant et ouvrant le premier volume qui se trouvait près de lui. Ici, je n'ai rien
SÊR/IPHITA. 93
mis du fnien f j'ai parlé d'après le Seigneur qui avait dit par le même an^e à Jean : Tu he scelleras PAS LES PAROLES DE CETTE PROPHÉTIE. ( ApOCE-
lypse, 22. 10. ) »
— Mon cher monsieur , dit M. Becker en regardant Wilfrid f j'ai souvent tremblé de tous mes membres pendant les nuits d'hiver^ en lisant ces œuyres.terribles^ où cet homme déclare avec une parfaite innocence les plus grandes mer- Teilles, u J'ai YU^ dit-il^ les cieux et les anges. « L'homme sprirituel voit l'homme spirituel u beaucoup mieux que l'homme terrestre nevoit « l'homme terrestre . En décrivant les merveilles «c des cieux , et au-dessous des cieux , j'obéis à 4( l'ordre que le Seigneur m'a donné de le faire. « On est le maître de ne pas me croire, je ne puis tt mettre les autres dans l'état où Dieu m'a mis ; u il ne dépend pas de moi de les faire converser « avec les anges , ni d'opérer le miracle de la u disposition expresse de leur entendement. Ils u sont eux-mêmes les seuls instrumens de leur « exaltation angélique. Voici vingt-huit ansque u je suisdans le monde spirituel avec les anges, u et sur la terre avec les hommes ; car il a plu u au Seigneur de m'ouvrir les yeux de l'Esprit, «I comme il les ouvrit à Paul , à Daniel et à «( Elisée. » Néanmoins , cei^taines personnes ont
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des visions du monde spirituel par le détachement complet qae le somnambulisme opère entre leur forme extérieure et leur homme inté* rieur. Z^afM cet état, dit Swedenborg en son traité db i.asagbssb AifGiLiQUB (n^ ^^7) ^ l'komtne peut être élevé jusque dans la lumière eéieste , parce que les sens corporels étant abolis ^ l'influence du ciel agit sans obstacle sur F homme itUérieur, Beaucoup de gens , qui ne doutent point que Swedenborg n'ait eu des révélations célestes , pensent néanmoins que tous ses écrits ne sont pas également empreints de l'inspiration divine. D'autres exigent une adhésion absolue à tout Swedenborg , en admettant qu'il s'y rencontre des obscurités ; mais ils croient que le prophète n'a pu , par suite de l'imperfection du langage terrestre , exprimer ses visions spirituelles , et que ses obscurités disparaissent dans l'entendement de ceux que la foi a régénérés; car^ suivant l'admirable expression de l'un de ses disciples, la chair est une génération extérieure. Pour les poètes et les écrivains, son merveilleux est immense ; pour les Yoyans , tout en est d'une réalité pure. Ses descriptions ont été pour quelques chrétiens des sujets de scandale. Certains critiques ont ridiculisé la substance céleste de ses temples, de ses palais d'or^
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de ses villas superbes où s'ébattent les anges; d'antres se sont moqués de ses bosquets d^arbres mystérieux , de ses jardins où les fleurs parlent , où l'air est blanc ^ où les pierreries mystiques , la sardoine ^ l'escarboucle , la cbrysolîte , la chrysoprase , la cyanée , la cbaloédoine ^ le béryl , I'urih et le thuiih sont doués de mouTement y expriment des vérités célestes , et qu'on peut interroger , car elles répondent par des -variations de lumière (vraie beligion, 21^); beaucoup de bons esprits n'admettent pas ses mondes où les couleurs font entendre de délicieux concerts , où les paroles flamboient ^ où le Verbe s'écrit en cornicules (vaaie religion, â7 8). Même dans le Nord , quelques écrivains ont ri de ses portes de perles , des diamans qui tapissent et meublent les maisons de sa Jérusalem où les moindres ustensiles sont faits des substances les plus rares sur notre globe, u Mais , disent ses disciples , parce que tous ces objets sont clairsemés dans ce monde , est-ce une raison pour qu'ils ne soient pas abondans en l'autre ? Sur la terre , ils sont d'une substance terrestre , tandis que dans les cieux , ils sont sous les apparences célestes et relatives à l'état d'ange. » Swedenborg a d'ailleurs répété à ce sujet ces grandes
paroles de JÉSUS-CHRIST : Je vauê enseigne en
96 LB LITBS HTSTIQUS.
me iêrvant des paroles terresireê , et vous ne m'entende» pas; si je parlais le langage du ciel, comment pourriez-vous me comprendre? (Jean, S-12.) — Monsieur, moi, j'ai lu Swedenborg en entier, reprit M. Becker en laissant échapper un geste emphatique. Je le dis avec orgueil , puisque j'ai gardé ma raison. £n le lisant , il faut ou perdre le sens ou devenir un Voyant. Quoique j'aie résisté à ces deux folies , j'ai souvent éprouvé des ravissemens inconnus, des saisissemens profonds, des joies intérieures que donnent seules la plénitude de la vérité , l'évidence de la lumière céleste. Tout ici-bas semble petit quand l'ame parcourt les pages dévorantes de ces Traités. Il est impossible de ne pas être frappé d'étonnement en songeant que, dans l'espace de trente ans , cet homme a publié sur les vérités du Monde Spirituel vingt -cinq volumes in-quarto , écrits en latin , dont le moindre a cinq cents pages , et qui sont tous imprimés en petits caractères. Il en a laissé, dit-on , vingt autres à Londres , déposés à son neveu, M. Silverichm, ancien aumônier du roi de Suède. Certes , l'homme qui , de vingt à soixante ans , s'était presque épuisé par la publication d'une sorte d'encyclopédie , a dû recevoir des secours surnaturels pour composer ces pro-
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digieux traités ^ a l'âge où les forces de l'homme commencent à s'éteindre. Dans ces écrits, il se trouTC des milliers de propositions numérotées, dont aucune ne se contredit. Partout, l'exactitude, la méthode, la présence d'esprit , éclatent et découlent d*un même fait , l'existence des anges. Sa Vraie Religion, où se résume tout son dogme, œuvre vigoureuse de lumière , a été conçue , exécutée à quatre-vingt-trois ans. Enfin , son ubiquité , son omniscience n'est démentie par aucun de ses critiques, ni par ses ennemis. Néanmoins , quand je me suis abreuvé à ce torrent de lueurs céleàtes, Dieu ne m'a pas ouvert les yeux intérieurs et j'ai jugé ces écrits avec la raison d'un homme non régénéré. J'ai donc souvent trouvé que l'inspiiii Swedenborg avait dû parfois mal entendre les anges. J'ai ri de plusieurs visions auxquelles j'aurais dû , suivant lesYoyans, croire avec admiration. Je n'ai conçu ni l'écriture corniculaire des anges, ni leurs ceintures dont l'or est plus ou moins faible. Si, par exemple, cette phrase : Il est des anges soli- TAiEBS , m'a singulièrement attendri d'abord i par réflexion , je n'ai pas accordé cette solitude avec leurs mariages. Je n'ai pas compris pourquoi la Vierge Marie conserve , dans le ciel, des habillemeus de satin blanc. J'ai osé me deman-
«8 LE LIVRE KYSTIQUE.
der pourquoi les gigantesques démons Enakiia et Héphilim yenaieat toujours combattre lesché» rubius dans les champs apocalyptiques d'Àrmageddon. J'ignore comment les Satans peuvent encore discuter avec les anges. M. le baron Séraphitûs m'objectait que ces détails concernaient les anges qui demeuraient sur la terre sous forme humaine. Souvent les visions du pro^ phète suédois sont barbouillées de figures gro* tesques. Un de ses MiHORioiLEs , nom qu'il leur a donné, commence par ces paroles : — <c Je vis des esprits rassemblés, ils avaient des chapeaux sur leur tète. » Bans un autre Mémorable, il reçoit du ciel un petit papier sur lequel il vit y dit-il, les lettres dont se servaient les peuples primitifs, et qui étaient composées de lignes courbes, avec de petits anneaux qui se portaient en haut. Pour mieux attester sa communication avec les cieux, j'aurais voulu qu'il déposât ce pe* tit papier à l'Académie royale des sciences de Suède. Enfin peut-être ai-je tort, peut-être les absurdités matérielles semées dans ses ouvrages ont-elles des significations spirituelles. Autrement comment admettre la croissante influence de sa religion? Son Église compte aujourd'hui plus de sept cent mille fidèles, tant aux États-Unis d'Amérique, où différentes sectes s'y
ag^gent en masse, qu'en Angleterre , où sept mille Swedenborgistes se trouvent dans la seule ville de Manchester. Des hommes aussi distingués par leurs connaissances que par leur rang dans le monde , soit en Allemagne, soit en Prusse et dans le Nord , ont publiquement adopté les croyances de Swedenborg, plus consolantes d'ailleurs que ne le sont celles des autres communions chrétiennes. Maintenant je voudrais bien pouvoir vous expliquer en quelques paroles succinctes les points capitaux de la doctrine que Swedenborg a établie pour son Église; mais cet abrégé, fait de mémoire , serait nécessairement fautif. Je ne puis donc me permettre de vous parler que des Arcanes qui concernent la naissance de Séraphita.
Ici M. Becker fit une pause pendant laquelle il parut se recueillir poar rassembler ses idées , et reprit ainsi : — Après avoir mathématiquement établi que Thomme vit éternellement en des sphères , soit inférieures , soit supérieures , Swedenborg appelle Esprits Angéliques les êtres qui, dans ce monde, sont préparés pour le ciel, où ils se font auges. Selon lui. Dieu n'a pas créé d'anges spécialement , il n'en existe point qui n'ait été homme sur la terre ; la terre est ainsi la pépinière du ciel. Les anges ne sont
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dono pas anges par eux-mêmes (sao. ano. S7); ils le deviennent par une conjonction intime avec Dieu , à laquelle Dieu ne se refuse jamais : l'essence de Dieu n'étant jamais négative ^ mais incessamment active. Ces Esprits Angéliques passent par trois natures d'amour , car l'homme ne peut être régénéré qae successivement (yraib ■KL. ) . D'abord I'amourdb SOI : la suprême expression de cet amour est le génie humain dont nous admirons les œuvres. Puis I'axocb du hondb y qui produit les prophètes , les grands hommes que la Terre prend pour guides et salue du nom de divins. Enfin I'amove du ciel y qui fait les Esprits Angéliques. Ces Esprits sont , pour ainsi dire y les fleurs de l'humanité qui s'y résume et travaille à s'y résumer. Ils doivent avoir ou l'Amour du ciel ou la Sagesse du ciel ; mais ils sont toujours dans l'Amour avant d'être dans la Sagesse. Ainsi la première transformation de l'homme est I'a- HouR. Pour arriver à ce premier degré , ses existers antérieurs ont dû passer par l'Espérance et la Charité qui l'engendrent pour la Foi et la Prière. Les idées acquises par l'exercice de ces Tcrtus se transmettent à chaque nouvelle enveloppe humaine sous laquelle se cachent les métamorphoses de I'Êtrs Iittérieur ; car rien ne se sépare y tout est nécessaire : l'sEspérance ne
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Ta pas sans la Charité ^ la Foi ne va pas sans la Prière ; les quatre faces de ce carré sont solidaires. « Faute d'une vertu , dit-il , l'Esprit Angélique est com oieune perle brisée . » Chacun de ces existers est donc un cercle dans lequel s'enroulent les richesses célestes de l'état antérieur. La grande perfection des Esprits Angéliques vient de cette mystérieuse progression par laquelle rien ne se perd des qualités successivement acquises pour arriver à leur glorieuse incarnation; car à chaque transformation ils se dépouillent insensiblement de la chair et de ses erreurs. Quand il vit dans l'Amour^ l'homme a quitté toutes ses passions .mauvaises. L'Espérance, la Charité, la Foi, la Prière, ont vanné, suivant le mot d'Isaîe, son intérieur qui ne doit plus être pollué par aucune des affections terrestres. De là cette grande parole de saint Luc : Faites-vous un trésor qui ne périsse pas dans les deux. Et celle de Jésus-Christ : Laissez ce monde aux hommes , il est à eux; faites-vous purs j et venez chez mon père. La seconde transformation est la Sagesse. La Sagesse est la compréhension des choses célestes auxquelles l'Esprit arrive par l'Amour. L'Esprit d^ Amour a conquis la force , résultat de toutes les passions terrestres vaincues; il aime aveu-
103 LB LIVBB KTSnQUI.
glément IHea. Mais l'Esprit de Sagesse a l'intel ligence et sait pourquoi il aime. Les ailes de l'un sont déployées et remportent yers Dieu^ les ailes de l'autre sont repliées par la terreur que lui donne la Science : il connaît Dieu; l'un, désire incessamment le Toir et s'élance yers lui, l'autre y touche et tremble. L'union qui se fait d'un Esprit d'Amour et d'un Esprit de Sagesse met la créature à l'état divin ^ pendant lequel son ame est feue , et son corps est houb , der~ nière expression humaine où l'Esprit l'emporte sur la Forme , où la Forme se débat encore contre l'Esprit divin; car la forme^ la chair ignore , se révolte^ et veut rester grossiàre. Cette épreuve suprême engendre des souffrances inouïes dont les cieux sont seuls témoins ^ et que Christ a connues dans le jardin des Oliviers. Après la mort^ le premier ciel s'ouvre à cette double nature humaine purifiée. Aussi les hommes meurent-ils dans le désespoir , tandis que l'Esprit meurt dans le ravissement. Ainsi leiiatubbl, état dans lequel sont les êtres non régénérés; LB snuTUBL y état dans lequel sont les Esprits Angéliques ; et le divin , état dans lequel demeure l'ange avant de briser son enveloppe , sont les trois degrés de l'exister par lesquels l'homme parvient au ciel. Une pensée de Swe-
SEBAPHITA. 103
denborg vous expliquera merreilleusetnent la difiBérence qui existe entre le natveel et le spiRiTUKL : — Pour les hommes , dit-il y le Naturel passe dans le Spirituel , ils considèrent le monde sous ses formes visibles et le perçoivent dans une réalité propre à leurs sens. Mais pour r Esprit Angélique y le Spirituel passe dans le Naturel , il considère le monde dans son esprit intime y et non dans sa forme. Ainsi, nos sciences humaines ne sont que l'analyse des formes. Le savant selon le monde est purement extérieur comme son savoir y son intérieur ne lui sert qu'à conserver son aptitude à l'intelligence de la vérité. L'Esprit Angéliqueva bien au-delà, son savoir est la pensée dont la science humaine n'est quela parole ; il puise la connaissance des choses dans le Verbe y en apprenant lbs corrisporbaiicbs par lesquelles les mondes concordent avec les cieux. La FAROLËde Dieu fut entièrement écrite par pures Correspondances , elle couvre un sens interne ou spirituel qui y sans la science des Correspondances, ne peut être compris. Il existe, dit Swedenborg (doctrine célsstb, 26), des AicAKES innombrables dans le sens interne des Correspondances. Aussi les hommes qui se sont moqués des livres où les prophètes ont recueilli la Parole, étaient-ils dans l'état d'ignorance où
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sont ici -bas les hommes qui ne savent rien d'une science y et se moquent des Térités de cette science. Savoir les Correspondances de la Parole avec les cieux^ savoir les Correspondances qui existent entre les choses visibles et pondérables du monde terrestre et les choses invisibles et impondérables du monde spirituel , c'est avoir les deux dan$ son entendement. Tous les objets des diverses créations , étant émanés de Dieu, comportent nécessairement un sens caché 9 comme le disent ces grandes paroles dlsaîe : La terre est un vêtement ( Isaîe^ ^ ? ^ )• Ce lien mystérieux entre les moindres parcelles de la matière et les cieux constitue ce que Swedenborg appelle un Arcans Céleste. Aussi son traité des Arcanes Célestes , où sont expliquées les Correspondances ou signiiiances du Naturel an Spirituel , devant donner , suivant l'expression de Jacob Boehm , la signature de to$tte chose, u'a-t-il pas moins de seize volumes et de treize mille propositions. « Cette connais- « sauce merveilleuse des Correspondances, que (I la bonté de Dieu permit à Swedenborg d*a- « voir , dit un de ses disciples , est le secret de « l'intérêt qu'inspirent ses ouvrages. Selon ce <c commentateur , là tout dérive du ciel , tout « rappelle au ciel ; les écrits du prophète sont
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« sublimes et clairs ; il parle dans les eieux et se « feit entendre sur la terre -, sur une de ses 4( phrases on ferait un volume, n Et le disciple cite celle-ci entre mille autres : Le royaume du ciel y dit Swedenborg ( arcaiî . célbs. ) , est le royaume des motifs. Z' action se produit dans le ciel , de là dans le monde , et par degrés dans les infiniment petits de la terre; les effets terrestres étant liés à leurs causes célestes font que tout y est coBBESFONDAifT ef SIGNIFIANT. Vkomme ost lemoycu d^union entre le Naturel et le Spirituel. Les Esprits Angéliques connaissent donc essentiellement les Correspondances qui relient au ciel chaque chose de la terre , et savent le sens intime des paroles prophétiques qui en dénoncent les révolutions. Ainsi , pour ces Esprits tout icibas a sa signifiance. La moindre fleur est une pensée , une vie qui correspond à quelque linéament du Grand-Tout dont ils ont une constante intuition. Pour eux , L'ADULTERE et les débauches dont parlent les Écritures et les Prophètes^ souvent estropiés par de soi-disant sa vans , signifient Tétat des âmes qui y dans ce monde ^ persistent à s'infecter d'afiPections terrestres y et continuent ainsi leur divorce avec le ciel. Les nuées signifient les voiles dont s'enveloppe Dieu. Les flambeaux , les pains de pro-
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position^ les chevaux et les cavaliers, les prostituées, les pierreries , tout dans l'EGRITURE a pour eux un sens exquis et révèle l'avenir des faits terrestres dans leurs rapports avec le ciel. Tous peuvent pénétrer la vérité des ÉitoNCÉs de saint Jean , que la science humaine démontre et prouve matériellement plus tard , tels que celui-ci : « gros , dit Swedenborg , de plusieurs sciences humaines. » Je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre j car le premier ciel et la première terre étaient pasêés, ( Ap. , xxi , 1 ) : Ils connaissent les festins où l'on mange la chair des rois , des hommes libres et des esclaves , et auxquels convie un ange debout dans le soleil (Apo- CAL. XIX, 11 à 18). Ils voient la femme ailée, revêtue du soleil y et l'homme toujours armé (Apo- CAL. ) Le cheval de l'Apocalypse est , dit Swedenborg , l'image visible de l'intelligence humaine montée par la mort, car elle porte en elle son principe de destruction. Enfin , ils reconnaissent les peuples cachés sous des formes qui semblent fantastiques a\ix ignorans. Quand im homme est disposé à recevoir l'insufflation prophétique des Correspondances , elle réveille en lui l'esprit de la Parole ; il comprend alors que les créations ne sont que des transformations i elle vivifie son intelligence , et lui donne
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pour les Térités une soif ardeate qui ne peut s'étancber que dans le ciel. Il conçoit ^ suivant le plus ou le moins de perfection de son intérieur , la puissance des Esprits Angéliques ^ et marche, conduit par le Désir, Tétat le moins imparfait de l'homme non régénéré , yers l'Espérance qui lui ouvre le monde des Esprits, puis il arrive à la Prière qui lui donne la clef des Gieux. Quelle créature ne désirerait se rendre digne d'entrer dans la sphère des intelligences qui vivent secrètement par l'Amour ou par la Sagesse? Ici-bas , pendant leur vie, ces Esprits restent purs ^ ils ne voient , ne pensent et ne parlient point comme les autres hommes. 11 existe deux perceptions : l'une interne, l'autre externe ; l'Homme est tout externe, l'Esprit Angélique est tout interne. L'Esprit va au fond des Nombres, dont il possède la totalité, dont il connaît les signifianoes, et il dispose du mouvement. Il s'associe à tout par l'ubiquité : Un ange, selon le Prophète suédois est préseni à un autre quand il le désire (sap. ano. db div. ah.) ; car il a le don de se séparer de son corps , et voit les cieux comme les prophètes les ont vus, et comme Swedenborg les voyait lui-même, «t Dans cet état, dit-il (vraie rbligion , IM), l'esprit de
l'homme est transporté d'un Ueu à un autre , le
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corps restant où il est^ état dans lequel j'ai demeuré pendant vingt-six années. » Nous devons entendre ainsi toutes les paroles bibliques où il est dit : L'esprit m'emporta. La Sagesse angelique est à la Sagesse humaine ce que les innombrables forces de la nature sont à son action, qui est une. Tout revit, se meut, existe en l'Esprit, caril est en Dieu, ce qu'expriment ces paroles de saint Paul : u In deo sumus y tnovemuê , et vivimu8 , » nous vivons, nous agissons, nous sommes en Dieu. La Terre ne lai offre aucun obstacle , comme la Parole ne lui offre aucune obscurité. Sa divinité prochaine lui permet de voir la pensée de Dieu voilée par le Verbe , de même que , vivant par l'esprit , il communique avec le sens intime caché sous toutes les choses de ce monde. La Science est le langage du monde Temporel, l'Amour est celui du monde Spirituel. Aussi l'homme décrit-il plus qu'il n'explique , tandis que l'Esprit Angélique voit et comprend. La Science attriste l'homme, l'Amour exalte l'ange^ la Science cherche epcore, l'Amour a trouvé. L'Homme juge la nature dans ses rapports avec elle, l'Esprit Angélique la juge dans ses rapports avec le ciel. Enfin tout parle aux Espriisj ils sont dans le secret de l'harmonie des créations entre elles. Ils s'enlendent avec l'es-
prit des sons y avec l'esprit des couleurs y avec l'esprit des végétaux. Ils peuvent interroger le minéral y et le minéral répond à leurs pensées. Que sont pour eux les sciences et les trésors de la terrC; quand ils les étreignent à tout moment par leur vue, et que les mondes, dont les hommes s'occupent tant , ne sont pour eux que la derdière marche d'où ils vont s'élancer à Dieu? L'Amour du ciel ou la Sagesse du ciel s'annoncent en eux par un cercle de lumière qui les entoure et que voient les élus. Leur innocence ^ dont celle des enfans est la forme extérieure , a la connaissance des choses que n'ont point les enfans ; ils sont innocens et savans. — u £t , dit «( Svfredenborg y l'innocence des cieux fait « une telle impression sur l'ame y que ceux « qu'elle affecte en gardent un ravissement qui « dure toute leur vie y comme je l'ai moi-même tt éprouvé. Il suffit peut-être, dit-il encore , u d'en avoir une minime perception pour être « à jamais changé, pour vouloir aller aux cieux «( et entrer ainsi dans la sphère de l'Espérance. » Sa doctrine sur les mariages peut se réduire à ce peu de mots : « Le Seigneur a pris la beauté y l'élégance de la vie de l'homme et l'a transportée dans la femme. Quand l'homme n'est pas réuni a cette beauté y à cette élégance de sa
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Yie, il est sévère ; triste et farouche^ quand il y est réuni , il est joyeux^ il est complet, n Les anges sont toujours dans le point le plus parfait de la beauté. Leurs mariages sont célébrés par des cérémonies merveilleuses. Dans cette union , qui ne produit point d'enfans , l'homme a donné L'ENTENDEmn* , la femme a donné la VOLONTÉ. Ils deviennent un seul être^ une seule chair ici-bas -, puis , ils vont aux cieux après avoir revêtu la forme céleste. Ici-bas^ dans Fétat natnrel, le penchant mutuel des deux sexes vers les voluptés est un Effet qui entraine et fatigue et dégoût ; mais sous sa forme céleste^ le couple devenu le même Esprit trouve en luimême une CAUSE incessante de voluptés. Swedenborg a vu ce mariage des Esprits^ qui^ selon saint Luc^ n'a point de noces (20^ ^^ ) > et qui ne donne que des plaisirs spirituels. Un ange s'offrit à le rendre témoin d'un mariage et l'entraîna sur ses ailes ( les ailes sont un symbole et non une réalité terrestre ). Il le revêtit de sa robe de fête , et quand Swedenborg se vit habillé de lumière , il demanda pourquoi. — Dans cette circonstance^ répondit l'ange^ nos robes s'allument , brillent et se font nuptiales. (delicijb SAP. DE AH. coRj.^ 10^ jtO, âl ). Il aporçut alors deux anges qui vinrent^ l'un du Hidi^
StBÂPHlTA. 111
l'autre de l'Orient y l'ange du Midi était dans un char attelé de deux chevaux blancs^ dont les rênes avaient la couleur et l'éclat de l'aurore ; mais quand ils furent près de lui, dans le ciel , il ne vit plus ni les chars ni les chevaux. L'ange de l'Orient vêtu de pourpre , et l'ange du Midi vêtu d'hyacinthe accoururent comme deux souffles et se confondirent ; l'un était un ange d'Amour , l'autre était un ange de Sagesse. Le guide de Swedenborg lui dit qu'ils avaient été liés sur la terre d'une amitié intérieure et toujours unis, quoique séparés par les espaces. Le consentement , qui est l'essence des bons mariages sur la terre, est l'état habituel des anges dans le ciel. L'amour est la lumière de leur monde. Le ravissement éternel des anges vient de la faculté que Dieu leur communique de lui rendre à lui-même la joie qu'ils en éprouvent. Cette réciprocité d'infini fait leur vie. Dans le ciel, ils deviennent infinis en participant de l'essence de Dieu qui s'engendre par lui-même. L'immensité des cieux où vivent les anges est telle , que si l'homme était doué d'une vue aussi continuellement rapide que l'est la lumière en venant du soleil sur la terre et qu'il regardât pendant l'éternité, ses yeux ne trouveraient pas un horizon où se reposer. La lumière explique
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seule les félicités du ciel. C'est, dit-il (sap. , AUG. , 7 , 28 , 26 , 27 ) , une vapeur de la vertu de Dieu, une émanation pure de sa clarté, d'une blancheur auprès de laquelle notre lumière serait l'obscurité. Elle peut tout , renouvelle tout , ne s'absorbe pas, environne l'ange et lui fait toucher Dieu par des jouissances infinies que l'on sent se multiplier infiniment par elles-mêmes. Cette lumière tue tout homme qui n'est pas pré* paré à la recevoir. Nul ici- bas, ni même dans le ciel , ne peut voir Dieu et vivre. Voilà pourquoi il est dit (£'a?. XIX , 12,18,21,22, 23): La montagne où Moïse parlait au Seigneur était gardée f de peur que quelqu'un venant à y toucher , ne mourût. Puis encore {Ex. xxxiv , 29 — 85) : Quand Moïse apporta les secondes Tables^ sa face brillait tellement, qu'il fut forcé de la voiler pour ne faire mourir personne en parlant au peuple. La transfiguration de Jésus -Christ accuse également la lumière que jette un Messager du ciel et les ineffables jouissances que trouvent les anges à en être continuellement imbus. Sa face y dit Saint Mathieu (xvii, 1-5), resplendit comme le soleil , sesvétemens devinrent comme la lumière , et un nuage couvrit ses disciples, £nfin quand le monde n'enferme plus que des hommes qui se refusent au Seigneur , que sa parole est
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méconnue , que les Esprits Angéliques ont été assemblés des quatre vents ^ Dieu envoie un Ange exterminateur pour changer la masse du inonde réfractaire qui n'est ^ pour lui^ dans l'immensité de l'univers , que ce que peut être pour nous un germe infécond. En approchant du Globe y l'Ange Exterminateur porté sur uno comète , le fait tourner sur son axe^ les continens deviennent le fond des mers , les plus hautes montagnes deviennent des iles ^ et les pays ^ jadis couverts des eaux marines, renaissent parés de leur fraîcheur en obéissant aux lois de la Genèse, et la parole de Dieu reprend sa force sur une terre qui garde en tous lieux les effets de l'eau terrestre et du feu céleste. Alors la lumière, que l'Ange apporte d'£n~Haut , fait pâlir le soleil. Alors , comme dit Isaîe (19-20) : Lei hommes entreront dans des fentes de rochers^ se blottiront dans la poussière. Ils cneron/( Apocalypse, vu, 15-17) aux montagnes : Tombez sur nous ! A la mer : prends-^ous ! Aux airs ! cachez-^ious de la fureur de V Agneau! L'Agneau est la grande figure des anges méconnus et persécutés ici -bas. Aussi Christ a-t-il dit: Heureux ceux qui souffrent ! Heureux les simples / Heureux ceux qui aiment / Tout Swedenborg est là : Soufibir, Croire, Aimer. Pour bieki aimer ^
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ne faut-il pas avoir souffert , et ne faut-il pas croire ? L'Amour engendre la Force et la Force donne la Sagesse ; de là l'Intelligence , car la Force et la Sagesse comportent la Volonté. Être intelligent ^ n'est-ce pas Savoir y Vouloir et Pouvoir, les trois attributs de l'esprit Angélique* Si l'univers a un sens , voiià le plus digne de Dieu, me disait M. Saint- Martin que je vis pendant le voyage qu'il fit en Suède. — Mais, monsieur, reprit M. Bec ker après une pause , que signifient ces lambeaux pris dans l'étendue d'une œuvre dont on ne peut donner une idée qu'en la comparant à un fleuve de lumière, à des ondées de flammes? Quand un homme &'y plonge, il est emporté par un courant terrible , et le poème de Dante Aligbîeri fait à peine l'effet d'un point , à qui veut se plonger dans les innombrables versets à l'aide desquels Swedenborg a rendu palpables les mondes célestes , comme Beethoven a bâti ses palais d'harmonie avec des milliers de notes , comme les architectes ont édifié leurs cathédrales avec des milliers de pierres. Vous y roulez dans des gouffires sans fin , où votre esprit ne vous soutient pas toujours ^et il est nécessaire d'avoir une puissante intelligence pour en revenir sain et sauf à nos idées sociales.
9tRAPRITA. IIS
— Swedenborg , reprit le pasteur^ affectionnait particulièrement l6 baron de Séraphitz^ dont , suivant un vieil usage suédois , le nom avait pris depuis un temps immémorial la terminaison latine us. Le baron fut le plus ardent disciple du Prophète suédois qui avait ouvert en lui les yeux de l'Homme Intérieur^ et l'avait disposé pour une vie conforme aux ordres d'En-Haut. Il chercha parmi les femmes un Esprit Angélique ; et Swedenborg le lui trouva dans une vision. Sa fiancée fut la fille d'un cordonnier de Londres , en qui y disait Swedenborg , éclatait la vie du ciel , et dont les épreuves antérieures avaient été accomplies. Après la transformation du Prophète , le baron vint à Jarvis pour faire ses noces célestes dans les pratiques de la prière. Quant à moi y monsieur^ qui ne suis point un Voyant^ je ne me suis aperçu que des œuvres terrestres de ce couple. Leur vie a bien été celle des saints et des saintes dont l'Église romaine exalte les vertus; ils ont adouci la misère des habitans et leur ont donné à tous une fortune qui ne va point sans un peu de travail, mais qui suffît à leurs besoins. Les gens qui vécurent près d'eux ne les ont jamais surpris dans un mouvement de colère ou d'impatience ; ils ont été constam-
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ment bienfaisans et doux ^ pleins d'aménité^ de grâce et de rraie bonté. Leur mariage a été l'harmonie de denx âmes incessamment unies. Deux eiders yolant du même vol , le son dans récbo y la pensée dans la parole , sont peut-être des images imparfaites de leur union. Ici chacun les aimait de cette affection dont l'amour de la plante pour le soleil peut seul donner une idée. La femme était simple dans ses manières y belle de formes , belle de yisage , et d'une noblesse semblable à celle des personnes les plus augustes. £n 1788; dans la vingt-sixième année de son âge , cette femme conçut un enfant. Sa gestation fut une joie grave. Les deux époux faisaient ainsi leurs adieux au monde^ car ils me dirent qu'ils seraient sans doute transformés quand leur enfant aurait quitté la robe de chair qui avait besoin de leurs soins jusqu'au moment où la force d'être par elle-même lui serait communiquée. L'enfant naquit et fut cette Séraphita qui nous occupe en ce mumeut. Dès qu'elle fut conçue , son père et sa mère vécurent encore plus solitairement que par le passé, s'exaltant vers le ciel, par la prière. Leur espérance était de voir Swedenborg , et la foi réalisa leur espépance. Le jour de la naissance de Séraphita, Swedenborg se manifesta dans Jarvis, et rem-
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plit de himière la chambre où naissait Tenfani. Ses paroles furent, dit-on : — U œuvre est ac' eompHe , les deux- se réjouissent ! Les gens de la maison entendirent les sons étrangles d'une mélodie qui y disaient-ils , semblait être apportée des quatre points cardinaux par le souffle des Tents. L'esprit de Swedenborg emmena le père hors de la maison et le conduisit sur le Fiord , où il le quitta. Quelques hommes de Jarvis s'étant alors approchés de M. Séraphitus, l'entendirent prononçant ees suaves paroles de l'Écriture : — Combien sont beaux sur les montagnes les pieds de l'ange que nous envoie le Seigneur ! Je sortais du presbytère pour aller au château y baptiser l'enfant , le nommer et accomplir les devoirs que m'imposent les lois, lorsque je rencontrai le baron. — Votre ministère est superflu , me* dit-il , notre enfant doit être sans nom sur cette terre. Vous ne baptiserez pas avec l'eau de rÈglise terrestre celui qni vient d'être ondoyé par le feu du Ciel ; cet enfant restera fleur, vous ne le verrez pas vieillir, TOUS le verrez passer ; vous avez l'exister , il a la rie; vous avez des sens extérieurs, il n'en a pas : il est tout intérieur. Ces paroles furent prononcées d'une voix surnaturelle dont je fus affecté plus vivement encore que de l'éclat em-
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preint «ur son visage qui suait la lumidre. Son aspect réalisait les fantastiques images que nous conceyons des inspirés^ en lisant les prophéties de la Bible , mais de tels effets ne sont pas rares au milieu de 'nos montagnes^ où le nitre des neiges subsistantes produit dans notre organisation d'étonnans phénomènes. Je lui demandai la cause de son émotion , — Swedenborg est Tenu , je le quitte , j'ai respiré l'air du ciel , me dit-il. — Sous quelle forme tous est-il apparu? repris-je. — Sous son apparence mortelle, Têtu comme il l'était la dernière fois que je le Tis à Londres ^ chez Richard Shearsmith, dans le quartier de Cold'Bath-'Field , en juillet 1771. Il portait son habit de ratine à reflets changeans y à grands boutons d'acier , son gilet fermé, sa cravate blanche, et la même perruque magistrale , a rouleaux poudrés sur les côtés , et dont les cheveux relcTés par devant lui découvraient ce front vaste et lumiDCux , en harmonie avec sa grande figure carrée, où tout est puissance et calme. J'ai reconnu ce nez à larges narines pleines de feu ; j'ai revu cette bouche qui a toujours souri, cette bouche aogélique d'où sont sortis ces mots pleins de mon bonheur : — A bientôt. £t j'ai senti les resplendissemens de l'amour céleste. La coi^viction qui
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briHail dans le visage du baron m'interdisait tonte discussion : je l'écoutais en silence; sa Toix avait une cbalear contagieuse qui m'échanffiiit les entrailles; son fanatisme agitait mon cœur, comme la colère d'autrui nous fait vibrer les nerfs. Je le suivis en silence et vins dans sa maison , où j'aperçus l'enfant sans nom , couché sur «a mère , qui l'enveloppait mystérieusement. Sérapbita m'entendit venir et leva la tête vers moi , ses yeux n'étaient pas ceux d'un enfant ordinaire ; pour exprimer l'impression quej'en reçus^il (faudrait direqu'ils voyaient et pensaient déjà. L'enfance de cette créature prédestinée fut accompagnée de circonstances extraordinaires dans notre climat. Pendant netif années , nos hivers ont été plus doux et nos étés plus longs que de coutume. Ce phénomène oausa plusieurs discussions entre les sa vans; mais si leurs explications parurent suffisantes aox académiciens elJes firent sourire le baron quand je les lui communiquai. Jamais Sérapbita n'a été vue dans sa nudité, comme le sont quelquefois les enfans. Jamais elle n'a été toucbée ni par un homme ni par une femme^ Elle a vécu vierge sur le sein de sa mère, et n'a jamais crié. Le vieux David vous confirmera ces
£aits, si vous le questionnex sur sa maîtresse
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pour laqiiielle il a d'ailleurs une aâoratîun semblable à celle qu'avait pour l'arche sainte le roi dont il porte le nom. Dès l'âge de neuf ans ^ elle a commencé à se mettre en état de prière. La prière est sa vie. Vous l'avez vue dans notre temple , à Noël , seul jour où elle y vienne ; elle y est séparée des autres chrétiens par un espace considérable. Si cet espace n'existe pas entre elle et les hommes^ elle souffre; aussi reste-t-elle la plupart du temps au château. Les événemens de sa vie sont d'ailleurs inconnus , elle ne se montre pas ; ses facultés ^ ses sensations y tout est intérieur; elle demeure la plus grande partie du temps dans l'état de contemplation mystique^ habituel^ disent les écrivains papistes ^ aux premiers chrétiens solitaires en qui demeurait la tradition de la parole du Christ. Son entendement^ son ame, son corps ^ tout en elle est vierge comme la neige de nos montagnes. A dix ans elle était telle que vous la voyez maintenant. Quand elle eut neuf ans^ son père^ et sa mère expirèrent ensemble^ sans douleur^ sans maladie visible^ après avoir dit Theiire à laquelle ils cesseraient d'^re. Debout^ à leurs pieds ^ elle les regardait d'un œil calme > sans témoigner ni tristesse ni douleur ^ ni joie y ni curiosité ; son père et sa mère lui sou-
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liaient. Qaand nous yinmes prendre les deux corps , elle dit : — Emportez ! — Séraphita , lui dis^je , car - nous FaTons appelée ainsi ^ n'êtes-Tous donc pas afFeclée de la mort de totre père et de votre mère ? ils tous aimaient tant ! — Morts ? dit-elle. Non , ils sont en moi pour toujours. Ceci n'est rien y ajouta-t>elle en montrant sans aucune émotion les corps que Ton enlcTait. Je la voyais pour la troisième fois depuis sa naissance. Au temple^ il est difficile de l'apercevoir, elle est debout près de la colonne à laquelle tient la chaire , dans une obscurité qui ne permet pas de saisir ses traits. Des serviteurs de cette maison* , il ne restait^ lors de cet événement , que le vieux David , qui, malgré ses quatre-vingt-deux ans, suffit à ser- Tir sa maîtresse. Quelques gens de Jarvis ont raconté des choses merveilleuses sur cette fille , Leurs contes ayant pris une certaine consistance dan» ua pays essentiellement ami des mystères, je me suis mis à étudier le traité des Incantations de Jean Wier, et les ouvrages relatifs à la démonologie où sont consignés les effets prétendus surnaturels en l'homme, afin d'y chercher des faits analogues à ceux qui lui sont attribués.
— Vous ne croyez donc pas en elle? ditWilfrid.
laa LB LIVRK MYSTIQUE»
— Si fait, dit aveq bonhomie le pasteur; je Tois en elle une fiLlle extrêmement capricieuse , gâtée par ses pareus qui lui ont tourné la tête ayec les idées religieuses dont je viens de tous donner un léger aperçu.
JSinna laissa échapper un signe de tête qui e:i.prima doucement une négation.
— Pauyre fille! disait le docteur en continuant. Ses parens lui ont légué l'exaltation funçstQ qui égare les mystiques et les rend plus ou moins fous. Elle se soumet à 4^8 diètes qui désolentlepauvreSaTid.Cebon vieillard ressemble à une plante chétive qui s'agite au moindre vent j qui«'épanouit au moindre rayqn de foleiU Sa maîtresse > dqnt il a pris le langage incompréhensible, est spn vent et son soleil j elle a pour lui des pieds de diamant , son front est parsemé d'étoiles, elle marche euTironnée d'une lumineuse et blanche atmosphère, sa voix, est aoisompagoée de musique, elle a le don de se rendre in visiUe. Demandez à la voir , il voua répondra qu'elle voyage dans les Terres Astrales. U est difficile de croire à de telles fables. Vous le savez, tout miracle ressemble plus ou moiua à l'histoire de la Dent d'or. Nous avon^ une dent d'or à Jarvis, voilà tout. Ainsi, Duncker le pêcheur affirme l'avoir vue, tantôt se pion-
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géant dans le Fiord^ d'où elle ressoH sous la forme d'un eider , tautât marchant sur les flots pendant la tempête. Fergus , qui mène les troupeaux dans les sœler, dit ayoir vu^ dans les temps pluvieui^ , le ciel toujours clair audessus du château suédois, et toujours bleu au-dessus de la tète de Séraphita quand elle sort. Plusieurs femmes entendent les sons d'un orgue immense quand Séraphita vient dans le temple, et demandent sérieusement à leurs voisines si elles ne les entendent pas aussi* Hais ma fiUe, que, depuis deux ans Séraphita prend en affection, n'a point entendu de musique, et n'a point senti les parfums du ciel qui, dit<-on, embaument les airs quand elle se promène. Minna est souvent rentrée en m'exprimant une naïve admiration de jeunefiUe pour les beautésde notre printemps , elle revenait enivrée des odeurs qiie jettent les premières pousses des mélèzes , des pins ou des fleurs qu'elle avait été respirer avec elle ; mais après un si long hiver , rien n'est plus naturel que cet excessif plaisir. La compagnie de ce démon n'a rien de bien extraordinaire, dis, mon enfant?
— - Ses secrets ne sont pas les miens, répondit Sinna. Près de lui , je sais tout ; loin de lui , je ne sais plus rien. Près de lui, je ne suis plus moi;
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loin de lui y j'ai tout oublié de cette vie déHeieuse. Le Toir est un rêve dont je n'ai souvenance que suivant sa volonté. J'ai pu entendre près de lui^ sans m'en souvenir loin de Ini^ les musiques dont parlent la f^mme de Banker et celle d'Érikson ; j'ai pu près de lui sentir des parfums célestes, contempler des merveilles, et ne plus en avoir idée.
— Ce qui m'a ici surpris le phis , depuis que je la connais, ce fut de la voir vous souffrir près d'elle, reprit le pasteur en s'adressantà WHfrid.
— Près d'elle! dit l'étranger, elle ne m'a jamais laissé ni lui baiser, ni même lui toucher la main. Quand elle me vit pour la première fois, son regard m'intimida» Elle me dit : — Soyez le Inen-venu ici , car vous deviez venir. Il me sembla qu'elle me connaissait. J'ai tremblé. La terreur me fait croire en elle.
— Et moi l'amour, dit Minna sans rougir.
— Ne vous moquez -vous pas de moi? dit M. Becker en riant avec bonhomie , toi , ma fille y en te disant un Esprit d'Amour, et vous, monsieur, en vous faisant un Esprit de Sagesse?
U but un verre de bière, et ne s'aperçut pas du singulier regard que Wilfrid jeta sur Minna.
— Plaisanterie à part , reprit le ministre, j'ai été fort surpris d'apprendre qu'aujourd'hui ,
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pour la première fois, ces deux folles seraient allées sur le sommet du Falberg ; mais n'est-ce pas une exagération de jeunes filles qui seront montées sur quelque colline? il est impossible d'atteindre à la cime du Falberg.
— Mon père , dit Minna d'une Toix émue y j'ai donc été sous le pouvoir du démon ^ car j'ai gravi le Falberg avec lui.
— Voilà qui devient sérieux y dit M. Becker^ Minna n'a jamais menti.
— Monsieur Becker, reprit Wilfrid , je vous affirme que Séraphita exerce sur moi des pouvoirs si extraordinaires , que je ne sais aucune expression qui puisse en donner une idée. £lle m'a révélédes choses dont moi «eul suis instruit.
— Somnambulisme! dit le vieillard. D'ailleurs plusieurs effets de ce genre sont rapportés par Jean Wier comme des phénomènes fort explicables et jadis observés en Egypte.
— Confiez -moi les œuvres théosophiques de Swedenborg , dit Wilfrid , je veux me plonger dans ces gouffres de lumière dont vous m'avez donné soif.
M. Becker tendit un volume à Wilfrid qui se mit à le lire aussitôt. Il était environ neuf heures du soir. La servante vint servir le souper. BUnna fit le thé. Le repas fini^ chacun d'eux resta
IM U tnrWM HTtnQDB.
silenciensemenioooiipéy le pasteur à lirele traité deslncantationsy Wilfrid à saisir l'esprit de Swedenborg , la jeune fille à coudre en s'abyraant dans ses aouyenirs. Ce fnt une veillée de Norwége , une soirée paisible , studieuse, pleine de pensées , des fleurs sous de la neige. En dévorant les pages dn Prophète , Wilfrid n'existait plus que par ses sens intérieurs. Parfois, le pasteur le montrait d'un air moitié sérieux, moitié railleur à Hinna , qui souriait avec une sortede tristesse. Pour Minna , la tête de Séraphitûs lui souriait en planant sur le nuage de fumée qui les enveloppait tons trois. Minuit sonna. La porte extérieure fut violemment ouverte. Dea pas pesans et précipités , les pas d'un vieillard effrayé se firent entendre dans l'espèce d'antichambre étroite qui se trouvait entre les deux portes. Puis , tout à coup David se montra dans le parloir.
— Violence! violence I s'écria-t-il. Yenes! venez tous ! Les Satans sont déchaînés ! ils ont des mitres de feu. Ce sont des Adonis , des Ver* tumnes, des Sirènes ! ils le tentent comme Jésus fnt tenté sur la montagne. Venez les chasser.
— Reconnaissez-vous le langage de Swedenborg? le voilà pur, dit en riant le pasteur.
Mais Wilfrid et Minna regardaient avec ter-
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reor le yieux Dayid qui , les cheveux blancs épars^ les yeux égarés , les jambes tremblantes et couvertes de neige ^ car il était venu sans patins^ restait agité comme si quelque vent tumultueux le tourmentait.
— Qu'est-il arrivé ? lui dit Blinna.
— £h bien ! les Satans espèrent et veulent le reconquérir.
Ces mots firent palpiter Wilfrid.
•— Yoici près de cinq heures qu'elle est debout , les yeux levés au ciel ^ les bras étendus; eUe souffire^ elle crie à Dieu. Je ne puis franchir les limites^ l'enfer a posé des Yertumnes en sentinelle. Ils ont élevé des murailles de fer entre elle et son vieux David. Si elle a besoin de moi^ comment ferai- je? Secourez-moi 1 venez prier!
Le désespoir de ce pauvre vieillard était effrayant à voir.
— La clarté de Dieu la défend, mais si elle allait céder à la violence.
-^Silence! David, n'extravaguez pas! Ceci est un fait à vérifier. Nous allons vous accompagner, dit le pasteur, et vous verrez qu'il ne se trouve chez vous ni Yertumnes, ni Satans, ni Sirènes.
— Yotre père est aveugle, dit tout bas David àHiiina.
T. II. Il
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WilFridy sur qnilalectared'unpremiertraîté de Swedenborg qu'il avait rapidement parcooru^ venait de produire un effet violent , était déjà dans le corridor , occupé à mettre ses patins. Minna fut prête aussitôt. Tous deux laissèrent en arrière les deux vieillards , et s'élancèrent vers le château suédois.
— Entendez-vous ce craquement ? dit Wilfrid à Minna.
— La glace du Fiord remue, répondit Minna. Hais voici bientôt le printemps.
Wilfrid garda le silence. Quand tous deux furent dans la cour , ils ne se sentirent ni la faculte ni la force d'entrer dans la maison.
— Que pensez-vous d'elle ? dit Wilfrid.
Quelles clartés ! s'écria Minna qui se plaça devant la fenêtre du salon. Le voilà ! mon Dieu, qu'il est beau ! 0 mon SéraphitûsJ prends-moi? L'exclamation de la jeune fille fut tout intérieure. Elle voyait Séraphitûs debout, l%èrement enveloppé d'un . brouillard couleur d'opale qui s'échappait à une faible distance de ce corps presque phosphorique.
— Gomme elle est belle, s'écria-t-il mentalement aussi.
En ce moment. M. Becker arriva, suivi de David j il vit sa fiUe et l'étranger devant la fe-
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aètre, yint près d'eux , regarda dans le salon , et dit : — £h bien ! Dairid y elle fait ses prières.
— Mais^ monsieur^ essayez d'entrer.
— Pourquoi troubler ceux qui prient ? répondit le pasteur.
£n ce moment^ un rayon de la lune^ qui se levait sur le Falberg, jaillit sur la fenêtre. Tous se retournèrent émus par cet effet naturel qui les fit tressaillir j mais quand ils revinrent pojir voir Séraphita^ elle avait disparu.
— Voila qui est étrange! dit Wilfrid surpris.
— Oh! j'entends des sons délicieux! dit Minna.
— £h bien ! quoi, dit le pasteur , elle va sans doute se coucher ?
David était rentré. Ils revinrent en silence ; aucun d'eux ne comprenait les effets de cette vision de la même manière : M. Becker doutait, Minna adorait , Wilfrid désirait.
Wilfrid était un homme de trente-si]( aus. Quoique largement développées^ses proportions ne manquaient pas d'harmonie. Sa taille était médiocre , comme celle de presque tous les hommes qui se sont élevés au-dessus des autres; sa poitrine et ses épaules étaient larges , et son cou était court comme celui des hommes dont
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le cœur deyait être rapprocbé de la télé. Ses oheveux étaient noirs , éfuiis et fins ; ses yeux , d'un jaune bran» possédaient un éclat solaire qui annonçait avec qoelle avidité sa nature aspirait la lumière. Si ses traits mâles et boulevarsés péchaient par l'absence du calme intérieur que communique une vie sans orages , ils annonçaient les ressources inépuisables de sens fougueux et les appétits de l'instinct ; de même que ses mouTcmens indiquaient la perfection de l'appareil physique , la flexiMlité des sens et la fidélité de leur jeu. Cet homme pouvait lutter avec le sauvage ^ entendre comme lui le pas des ennemis dans le lointain des forêts^ en sentir lé goût dans les airs , et voir à l'horizon le signal d'un ami. Son sommeil était léger comme celui de toutes les créatures qui ne veulent pas se laisser surprendre. Son corps se mettait promptement en harmonie avec le climat des pays où le conduisait sa vie à tempêtes. L'art et la soienee eussent admiré dans cette organisation une sorte de modèle humain ;, en loi tout s'équilibrait : l'action et le cœur , l'intelligence et la volonté. Au premier abord , il semblait devoir être classé parmi les êtres purement instinctifs qui se livrent aveuglément aux bescnqs matériels; mais dès le matin de la vie, il s'était élancé dans le
monde social avoc lequel aes senlimêna l'aTaîent oonunÎB; Féiude aTàit agrandi son intelligence , la méditation avait aiguisé sa pensée, les sciences avaient âargi son entendement. 11 avait éta» dié les lois humaines, le jeu des intérêts mis en présence par les passions , et paraissait s'étoe familiarisé de bonne heure avec les abstractions sur lesquelles reposent les sociétés. U avait pâli sur les livres qui sont les actions humaines mortes 3 puis , il avait veillé dans les capitales européennes au milieu des fêtes , il s'était éveillé dans plus d'un lit y il avait dornd peut-être sur leohainp de bataille pendant la nuit qui précède le combat et pendant celle qui suit la victoire ; peut-être sa jeunesse orageuse Tavait-elle jeté sur le tillac d'un corsaire à travers les pays les plus contrastans du globe ; il connaissait ainsi les actions humaines vivantes. Il avait donc le présent et le passé ^ l'histoire double , celle d'autrefois, ceUe d'aujourd'hui. Beaucoup d'hommes ont été, comme Wilfrid ^ également puisaaas par la main, par le cœur et par la tète; comme lui , la plupart ont abusé de leur triple pouvoir, mais si cet homme tenait encore par son enveloppe à la partie limoneuse de l'humanité; certes, il appartenait également a la sphère
où la force est intelligente. Malgré les voiles
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dans lesquels s'enyeloppait son ame ^ il se rencontrait en lui ces indicibles symptômes yisiblés à l'œil des êtres purs , è celai des enfans dont l'innocence n'a reçu Je souffle d'aucune passion mauvaise, à celui du vieillard qui a reconquis la sienne ; ces marques dénonçaient un Caîn auquel il restait une espérance , et qui semblait chercher quelque absolution au bout de la terre. Minna soupçonnait le forçat de la gloire en cet homme , et Séraphita le connaissait ; toutes deux l'admiraient et le plaignaient. D'où leur venait cette prescience? Rien à la fois de plus simple et de plus extraordinaire. Dès que rhomrae veut pénétrer dans les secrets de la nature , où rien n'est secret , où il s'agit seulement de voir , il s'aperçoit que le simple y produit le merveilleux.
— Séraphitûs , dit un soir Minna quelques jours après l'arrivée de Wilfrid à Jarvis , vous lisez dans l'ame de cet étranger, tandis que je n'en reçois que de vagues impressions. Il me glace ou m'échanfFe ; mais vous paraissez savoir la cause de ce froid ou de cette chaleur. Vous pouvez me le dire, car vous savez tout de lui.
— Oui , j'ai vu les causes , dit Séraphitûs en abaissant sur ses yeux ses larges paupières.
— Par quel pouvoir? dit la curieuse Minna.
BiBAnaXA. 183
— - J*ai le don de Spécialité , lai répondit*il , «ne espèce de vue intérieure qni pénètre toat et dont ta ne comprendras la portée que par une comparaison. Dans les grandes Tilles de rSorope d'où sortent des œuvres où la main humaine cherche à représenter les efiEets de la nature morale aussi bien que ceux de la nature physique ^ il est des hommes sublimes qui expriment des idées avec du marbre. Le statuaire agit sur le marbre, il le façonne^ il y met un monde de pensées. U existe des marbres que la main de l'homme a doués de la faculté de représenter tout un côté sublime , ou tout un côté mauvais de l'humanité. La plupart des hommes y voient une figure humaine et rien de plus; quelques autres , un peu plus haut placés sur l'échelle des êtres ^ y aperçoivent une partie des pensées traduites par le sculpteur; ils y admirent la forme. Mais les initiés aux secrets de l'art sont tous d'intelligence avec le statuaire en voyant son marbre ; ils y reconnaissent le monde entier de ses pensées ; ceux-là sont les princes de l'art ^ ils portent en eux-mêmes un miroir où vient se réfléchir la nature avec ses plus légers accidens. £h bien ! il est en moi comme un miroir où vient se réfléchir la nature morale avec ses causes et ses effets; je devine
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l'ayeidr et le passé en pénétrant ainsi la ocmsoienoe, GoBinient?mediras-ta tOQJonrs. Fais que le marbre soit le eorps d'un homme ^ fais que le statnaire soit le sentiment y la passion y le "vioe on le crime, la vertu , la faute ou le repentir; tu comprendras comment j'ai lu dans l'amede l'étranger, sans néanmoins t'expliquer la Spécialité ; car pour concoToir ce don , il faut le posséder.
Si Wilfrid tenait aux deux premières portions de l'bnmanité si distinctes, aux hommes de force et aux hommes de pensée , ses excès , sa vie tourmentée et ses fautes l'avaient souvent conduit vers la Foi, car le doute a deux côtés : le côté de la lumière et le côté des ténèbres. Wilfrid avait trop bien pressé le monde dans ses deax formes , la Matière et l'Esprit , pour ne pas être atteint de la soif de l'inconnu , du désir d'aller au-delà, dont sont presque tous saisis les hommes qui savent , peuvent et veu-^ lent. Mais ni sa science, ni ses actions, ni son vouloir n'avaient de direction. Il avait fui la vie sociale par nécessité , comme le grand coupable cherche le cloître. Le remords, cette vertu des faibles, ne l'atteignait pas; le remords est une impuissance, il recommencera sa faute; le repentir seul est une force, il termine tout.
StRANUTA. 1S5
liais en paroourani le monde dont il s'était fait un cloître 9 Wilfrid n'ayait trouyé nulle part de baume pour ses blessures , il n'avait tu nulle part une nature à laquelle il se pût attacher. En lui , le désespoir avait desséché les sources du désir. Il était de ces esprits qui , s'étant pris avec les passions , s'étant trouvés plus forts qu'elles^ n'ont plus rien à presser dans leurs serres ; auxquels l'occasion manquant de se mettre à la tète de quelques uns de leurs égaux pour fouler sous le sabot de leurs montures des populations entières, achèteraient, au prix d'un horrible martyre, la faculté de se ruiner dans une croyance; espèces de rochers sublimes qui attendent un coup de baguette qui ne vient pas, et qui pourrait en faire jaillir les sources lointaines. Jeté par un dessein de sa vie inquiète et oherchense dans les chemins de la Norwége, l'hiver l'y avait surpris à Jarvis. Le jour où, pour la première fois , il vit Séraphita, cette rencontre lui fit oublier le passé de sa vie. La jcmne fille lui causa ces sensations extrêmes qu'il ne croyait plus ranimables ; les cendres laissèrent échapper une dernière flamme, et se dissipèrent an premier souffle de cette voix. Qui jamais s'est senti redevenir jeune et pur après avoir f roidi dans la vieillesse et s'être sali
dans l'impureté ! Tout à coup Wilfrid aima comme il n'avait jamais aimé^ il aima secrètement^ avec foi^ avec terreur^ avec d'intimes folies. Sa vie était agitée dans la source même de la vie , à la seule idée de voir Séraphita. En l'entendant , il allait en dès mondes inconnus ; il était muet devant elle , elle le fascinait. Là , sous les neiges , parmi les glaces , avait grandi sur sa tige cette fleur céleste à laquelle aspiraient ses vœux jusque-là trompés , et dont la vue réveillait les idées fraîches , les espérances, les sentimens qui se groupent autour de nous , pour nous enlever en des régions supérieures, comme les anges enlèvent aux ciéux les Élus dans les tableaux symboliques dictés aux peintres par quelque génie familier. Un céleste parfum amollissait le granit de ce rocher, une lumière douée de la parole lui versait les divines mélodies qui accompagnent dans sa route le voyageur pour le ciel. Après avoir épuisé la coupe de l'amour terrestre dont ses dents avaient tout broyé jusqu'aux graviers , il apercevait le vase d'élection où brillaient les ondes limpides, et qui donne soif des délices immarcessibles à qui peut y approcher des lèvres asses ardentes de foi pour n'en point faire éclater le cristal. Il avait rencontré ce mur d'airain à franchir qu'il
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chercbait sur la terre. Il allait impetaeasement cliez Séraphita dans le dessein de lui exprimer la portée d'une passion sous laquelle il bondissait comme le cbeyal de la fable sous ce caya* lier de bronze que rien n'émeut^ qui reste droite et que les efforts de l'animal fougueux rendent toujours plus pesant et plus pressant. Il arriyait pour dire sa yie ^ pour peindre la grandeur de son ame par la grandeur de ses fautes^ pour montrer les ruines de ses d^rts -, mais quand il ayait francbi l'enceinte , et qu'il se trouyait dans la zone immense embrassée par ces yeux dont la scintillant azur ne rencontrait point de bornes en ayant et n'en ofirait aucune en arrière , il devenait calme et soumis comme le lion qui^ lancé sur sa proie dans une plaine d'Afrique^ reçoit sur l'aile des yents un message d'amour^ et s'arrête. Il s'ouvrait un abyme où tombaient les paroles de son délire^ et d'où s'élevait une voix qui le changeait * il était enfant^ enfant de seize ans , timide et craintif devant la jeune fille au front serein^ devant cette blanche forme dont le calme inaltérable ressemblait à la cruelle impassibilité de la justice humaine. Et le combat n'avait jamais cessé que pendant cette spirée , où d'un regard elle l'avait enfin abattu , comme un milan qui après avoir décrit
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ses étourdissantes spirales autour de sa proie , la fait tomber stupéfiée arant de remportop dans son aire. Il est en nous-mêmes de longue» lottes dont nos actions deTÎensent le terme, et qui font oomme un envers à l'humanitë. Cet envers est à Bien , l'endroit est aux hommes* Plus d'une fois Sérapbita s'était plu à prouref à Wilfrid qu'elle connaissait cet envers si variée qui compose une seconde vie à la plupart des hommes. Souvoit elle lui avait dit de sa voix de tourterelle : — Kous étions bien en oolère i quand Wilfrid se promettait en ohemhi de Vett^ lever aftn d'en faire une chose à lui. WilMd seul était assez fort pour jeter le ori de révolte qu'il venait de pousser chez M. Becker, et que le récit du vieillard avait calmé. Cet homme si moqueur^ si insulteor, voyait enfin poindre lA clarté d'une croyance sidérale en sa nuit ; il se demandait si Séraphita n'était pas une exilée des sphères supérieures en route pour la patrie* Les déifications dont abusent leaamana en tout pays, iln'en décernait pas les honneurs à ce lia de la Norwège, il y voyait. Pourquoi restait-^ elle au fond de ce Fiord? qu'y faisait-elle? Lee interrogations sans réponse abondaient dans son esprit. Qu'arriverait-il entre eux surtout? Quel sort l'avait amené là ? Pour lui, SérapUia
steâPaiTA. is»
éiail 06 marbre imniobile^ mais léger comme uneomlnre, que MinDa venait de voir se posant aa bord dn gouffire; elle demeurait ainsi devant tons les gouffres sans que rien pût l'atteindre , sans que l'arc de ses sourcils fléchit y sans que la lumière de sa prunelle vaciUât. C'était ddnc un amour sans espoir^ mais non sans curiosité. Dès le moment où Wilfrid soupçonna la native éthérée dans la magicienne qui tui avail dit le secret de sa vie en soDges harmonieux y il von-* lut tenter de se la soumettre y de la garder, de la ravir au eiel où peut-être elle était attendue* L'Humanité, la Terre, ressaisissant leur proie, il les représenterait. Son orgueil, seul senti*» ment par lequel rhomme piûsaB être exftlté long-temps, le rendrait heureux de ce triomphe pendant le reste de sa vie. A eette idée, 8oi> sang bouiUonna dans ses veines ; son cœur se gonfla. S'il ne réussissait pas, il la briserait. U est si naturel de détruire ce qu'on ne peut pos* aéder, de nier ce qu'on ne comprend pas , d'insulter à ce qu'on envie!
Le lendemain, Wilfrid, Préoccupé par les idées que devait faire naitre le spectacle extraordinaire dont il avait été le témoin la veille, voulut interroger David, et vint le voir en prenant le prétexte de demander des nouvelles
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de Sérapbita. Qaoiqae M. Beeker crût le pauvre homme tombé en enfance^ l'étranger se fia snr sa perspicacité ponr découvrir les parcelles de vérité que roulerait le serviteur dans le torrent de ses divagations .
David avait la physionomie immobile et indécise de l'octogénaire ; sous ses cheveux blancs se voyait un front où les rides formaient des assises ruinées ; son visage était creusé comme le lit d'un torrent à sec. Sa vie semblait s'être entièrement réfugiée dans les yeux où brillait un rayon ^ mais cette lueur était comme couverte de nuages, et comportait l'égarement actif , aussi bien que la stupide fixité de l'ivresse. Ses mouveraens lourds et lents annonçaient les glaces de l'âge et les communiquaient à qui s'abandonnait à le regarder long-temps , car il possédait la force de la torpeur. Son intelligence bornée ne se réveillait qu'au son de la voix , à la vue, au souvenir de sa maîtresse. Elle était l'ame de ce fragment tout matériel. Eu voyant David seul , vous eussiez dit un cadavre ; Sérapbita se montrait-elle', parlait-elle,était-il question d'elle,... le mort sortait de sa tombe, il retrouvait le mouvement et la parole. Jamais les os desséchés que le souffle divin doit ranimer dansla vallée de Josaphat, jamais cette image apocalyp-
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tique ne fat mieux réalisée que par ce Lazare sans cesse rappelé du sépulcre à la vie par la Toix de la jeune fille. Son langage constamment figuré , souvent incompréhensible , empêchait les habitans de loi parler; mais ils respectaient en lui cet esprit profondément dévié de la route vulgaire que le peuple admire instinctivem^it. Wilfrid le trouva dans la première salle^ en apparence endormi près du poêle. Comme le chien qui reconnaît les amis de la maison , le vieillard leva les yeux , aperçut l'étranger , et ne bougea pas.
— £h bien ! où est-elle? demanda Wilfrid au vieillard en s'asseyant près de lui.
David agita ses doigts en l'air comme pour peindre le vol d'un oiseau.
-^— Elle ne souffre plus? demanda Wilfrid.
— Les créatures promises au ciel savent seules souffrir^ sans que la souffrance diminue leur amour, répondit gravement le vieillard comme un instrument essayé donne une note an hasard. Ceci est la marque de la vraie foi.
— Qui vous a dit ces paroles ?
— L'Esprit.
— Que lui est-il donc arrivé hier au soir? Avexvous enfin forcé les Yertumnes en sentinelle? vous êtes- vous glissé à travers les Hammons?
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— Otti^répoaditfiayid en se réveillant «NMiime d'un songe.
La Tapeur confuse de son œil se fondit sons nne lueur comme Tenue de Famé qui le rendit par degrés brillant comme celui d'un aigie^ intelligent comme cdui d'un poète.
— > Qu'avez-Tous tu ? lui demanda WilFrid étonné de ce changement subit .
— J'ai TU les Espèces et les Formes y j'ai entendu l'Esprit des choses , j'ai tu la révolte des MauTais, j'ai écouté la parole des Bons! Us sont Tenus sept démons , il est descendu sept archanges; les archanges étaient loin , ib contemplaient voilés; les démons étaient près , ils brillaient et agissaient. Blammon est Tenu sur sa conque nacrée^ et sous la forme d'une belle femme nne ; la neige de son corps éblouissait , jamais les formes humaines ne seront aussi parfaites , et il disait : — « Je suis le plaisir , et tu me posséderas ! » Lucifer , le prince des serpens , est Tenu dans son appareil de souTcrain , et l'Homme était en loi beau comme un ange y et il a dit: — « L'humanité te servira 1 » La reine des avares, celle qui ne rend rien dé ce qu'elle a reçu^ la Mer^ est Tenue cnTcloppée de sa mante Tcrte; elle s'est ooTcrt le sein, elle a montré son écrin de pierreries, elleaTomises trésors et les
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a o£^ts ; elle a fait arriver des vagmes de sapldn et d'émeraudes y et ses prodnctionâ se sont émues ; elles ont surgi de leurs retraites y elles ont parlé; la plus belle d'entre les perles a déployé ses ailes de papillon ; elle a rayonné , elle a fait entendre ses musiques marines , elle a dit : — « Toutes deux filles de la souffirance , nous sommes sœurs, attends-moi? nous partirons ensemble , je n'ai plus qu'à devenir femme. » L'Oiseau qui a les ailes de l'aigle et les pattes du Hon , une tête de femme et la croupe du cbeval, l'Animal s'est abattu, lui a léché les pieds, promettant sept cents années d'abondance à sa fille bien-aimée. Le plus redoutable , l'Enfant , est arrivé jusqu'à ses genoux en pleurant et loi disant : — « Me quitteras -tu, moi felble et souffirant ? reste , ma mère! » U jouait aTCO les autres, il répandait la paressedans l'air, et le ciel se serait laissé aller à sa plainte. La Vierge au chaut pur a fait entendre ses concerts qui détendent i'ame. Les rois de l'Orient sont venus avec leurs esclaves , leurs armées et leurs femmes; les Blessés ont demandé d'être secourus, les Halhenreux ont tendu la main : — « Ne nous quittez pas ! ne nous quittezpas ! » Moi-même j'ai crié : — Ne nous quittez pas ! Nous vous
adorerons, restes! Les fleurs sont sorties de
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lears graines en l'entourant de leurs parfums qui disaient : — « Restez ! » Le géant Ënakioi est sorti de Jupiter , amenant l'Or et ses amis , amenant les Esprits des Terres Astrales qui s'étaient joints à lui; tous ont dit : — uMous serons à toi pour sept cents années. » Enfin^ la Mort est descendue de soncheyal pâle et a dit : — « Je t'o* béirai ! » Tous se sont prosternés a ses pieds^ et si TOUS les aviez tus , ils remplissaient la grande plaine , et tous lui criaient : — « Nous t'ayons nourri , tu es notre enfant, ne nous abandonne pas. » La Vie est sortie de ses Eaux Rouges, et a dit: — « Je ne te quitteraipas! » Elle a relui comme le soleil en s'écriant : -— u Je suis la lumière! » — La lumière est là ! s'est-elle écriée en montrant les nuages où s'agitaient les archanges. Elle était fatiguée, le Désir lui avait brisé les nerfs, elle ne pouvait que crier : — 0 mon Dieu! Mais Dieu l'entendait, elle a vaincu. Combien d'Esprits Angéliques, en gravissant la montagne , et près d'atteindre au sommet , ont rencontré sous leurs pieds un gravier qui les a fait rouler et les a replongés dans l'abyme ! Tous ces Esprits déchus admiraient sa constance ! ils étaient là Formant un Chœur immobile .et tous lui disaient en pleurant : — Courage ! Enfin elle a vaincu le Désir déchaîné sur elle sous toutes
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les Fonnes et dans toutes les Espèces. Elle est
restée en prières , et quand elle a levé les yeux,
elle a vu le pied des anges reyolant aux cieux.
— Elle a TU le pied des anges ? répéta Wilfrid.
— Oui , dit le vieillard.
— C'était un rêve qu'elle tous a raconté ? demanda Wilfrid.
. — Un rêve aussi sériçux que celui de votre TÎe , répondit David ; j'y étais.
Le sérieux du vieux serviteur frappa Wilfrid , qui s'en alla se demandant si ces visions étaient moins extraordinaires que celles dont Swedenlaorg avait écrit les relations , et qu'il avait lues la veille.
— Si les esprits existent, ils doivent agir, se disait-il en entrant au presbytère , où il trouva H. Beckerseul.
— Cher pasteur, dit Wilfrid , Séraphîta ne tient à nous que par la forme , et sa forme est impénétrable. Ne me traitez ni de fou , ni d'amoureux ! une conviction ne se discute point. Convertissez ma croyance en suppositions scien* tifiques , et cberchons à nous éclairer. Demain soir nous irons tous deux chez elle.
— Eh bien ! dit M. Becker.
— Si son œil ignore l'espace , reprit Wilfrid, si sa pensée est une vue intelligente qui lui per-
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■Mi d'en^raMàr les ekose» dant leur eMenœ, et de les relier à l'éTolalkui générale des mon-- 4es; si; en un mot, elle sait et Toit tout; asseyons la.pythonisse sur son trépied ^ fcur^ns cet aigle implacable à déployer ses ailes en le menaçant. Aides-mui y je respire un feu qui me dévore , je veux l'éteindre ou me laisser consumer. Enfin j'ai découvert une proie , je la yeux.
— Ce serait , dit le ministre y une conquête asseï difficile à faire y car cette pauvre fille est. . .
— Est? reprit Wilfrid.
— Folle ; dit le ministre.
— - Je ne vous conteste pas sa folie y ne me^ contestez pas sa supériorité. Cher M. Becker, elle ma souvent confondu par son érudition. A-t-dle voyagé ?
— De sa maison au Fiord.
— Elle n'est pas sortie d'ici! s'écria Wilfrid ^ elle a donc beaucoup lu ?
— Pas un feuillet, pas un iota f moi seul ai des livres dans Jarvis. Les œuvres de Swedenborg , les seuls ouvrages qui fussent au château y les voici ? Jamais eUe n'en a pris un seul.
— Avez-vous jamais essayé de causer avec elle?
— A quoi bon ?
•— Personne n'a vécu sous son toit ?
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•^-~ EUe n'a pas eu d'autres amis que tous et Minna , ni d'autre serviteur que David ?
— Elle n'a jamais entendu parler de sciences , ni d'arts ?
— Par qui ? dit le pasteur.
— Si elle disserte pertinemment de ces choses, comme elle en a souvent causé avec moi , que croi rez-vous ?
— Que cette filb a conquis peut-être, pendant quelques années de silence, les facnltés dont jouissait Apollonius de Tyhane et beaucoup de prétendus sorciers que l'inquisition a brûlés , ne voulant pas admettre la seconde vue.
— Si elle parle arabe, que penserez -vous ?
— L'histoire des sciences médicales consacre plusieurs exemples de filles qui ont parlé des langues à elles inconnues.
— Que faire? dit Wilfrid. Elle connaît dans le passé de ma vie des choses dont j'avais seul le secret.
— Nous verrons , dit M. Becker , si elle me dit les pensées que je n'ai confiées à pers<mne.
Hinna rentra.
— Hé bien ! ma fille, que devient ton démon ?
— 11 souf&e , mon père , répondit-elle en saluant Wil&id. Les passions humaines, revêtues de leurs fausses richesses, l'ont entouré pendant
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la nuit^ et lui ont déroulé des pompes inouïes. Mais TOUS traitez ces choses de contes. . .
— Ayec ou sans ta permission ^ mon enfant^ dit le pasteur en souriant.
— Satan , reprit-elle , n'a-t-il pas transporté le Sauveur sur le haut du temple , en lui montrant les nations à ses pieds ?
— Les Ëvangélistes ^ répondit le pasteur , n'ont pas si hien corrigé les copies qu'il n'y ait plusieurs yersions.
— Vous croyez a la réalité de ses visions y dit Wilfrid à Minna.
— Qui peut en douter quand il les raconte?
— Il, il I demanda Wilfrid, qui?
— Celui qui est là , répondit Minna en montrant le château.
— Vous parlez de Séraphita ! dit l'étranger surpris.
La jeune fille baissa la tète en lui jetant un regard plein de douce malice.
— Et vous aussi , reprit Wilfrid , vous vous plaisez à confondre mes idées. Qui est-ce? que pensez- vous d'elle ?
— Ce que je sens, reprit Minna en rougissant, est inexplicable.
— Vous êtes fous , s'écria le pasteur.
— A demain ! dit Wilfrid.