‹ Le livre mystique (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

U est en l'homme un phénomène dësespé' rant pour les esprits méditatifis qui yeulent trouTer un sens à la marche des sociétés et donner des lois de progression au mouvement de l'intelligence. Quelque grave que soit un fait , et s'il pouvait exister des faits surnaturels, quelque grandiose que serait un miracle opéré publiquement , l'éclair de ce fait , la foudre de ce miracle s'abymerait dans l'océan moral dont la surface onduleuse serait troublée par un bouillonnement aussitôt effacé.

Pour mieux se faire entendre-, la Voix passe*t-elle par la gueule de l'Animal? la fflain écritelle des caractères aux frises de la salle où se

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goberge la Cour? FOEiléclaire-t-il le sommeil du roi ? le Prophète Tient-il expliquer le songe? le Mort évoqaé se dresse-t-il dans les régions lumineuses où revivent les facultés? l'Esprit écrase-t-il la Matière au pied de l'échelle mystique des Sept Mondes Spirituels arrêtés les uns sur les autres dans l'espace , et se révélant par des ondes brillantes qui tombaient en cascades sur les marches du Parvis céleste? Quelque profonde que soit la Révélation intérieure^ quelque visible que soit la Révélation extérieure*, le lendemain Balaam doute de son ânesse et de lui; Balthazar et Pharaon font commenter la Parole par deux Yoyans , Moïse et Daniel. L'Esprit vient , emporte l'homme audessus de la terre, lui soulève les mers , lui en fait voir le fond , lui montre les espèces disparues , lui ranime les os desséchés qui meublent de leur poudre la grande vallée ; l'Apôtre écrit l'Apocalypse î Vingt siècles après la science humaine approuve l'apôtre, et traduit ses images en axiomes. Qu'importe I la masse continue à vivre comme elle vivait hier^ comme elle vivait à la première olympiade , comme elle vivait le lendemain de la création, ou la veille de la grande catastrophe. Le Boute couvre tout de ses vagues. Les mêmes flots bat-

ient par le même mouyement le granit humain qui sert de bornes à l'océan de l'intelligence. Après s'être demandé s'il a vu ce qu'il a tu y s'il a bien entendu les paroles dites , si le fait était un fait^ si l'idée était une idée ^ l'homme reprend son allure, il pense à ses affaires, il obéit à je ne sais quel yalet qui suit la Mort , à rOubli qui de son manteau noir couvre une ancienne humanité dont la nouvelle n'a nul souvenir. L'Homme ne cesse d'aller , de marcher y de pousser végétativement jusqu'au jour où la Cognée l'abat. Si cette puissance de flot , si cette haute pression des eaux amères empêche tout progrès , elle prévient sans doute aussi la mort. Les Esprits préparés pour la foi parmi les êtres supérieurs , aperçoivent seuls l'échelle mystique de Jacob.

Après avoir entendu la réponse où Séraphita Bi sérieusement interrogée avait déroulé l'Étendue divine , comme un orgue touché remplit une église de son mugissement et révèle l'univers musical en baignant de ses sons graves les voûtes les plus inaccessibles , en se jouant comme la lumière dans les plus légères fleurs des chapiteaux ; Wilfrid rentra chez lui tout épouvanté d'avoir vu le monde en ruines , et sur ces ruines des clartés inconnues , épanchées à flots

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par les mains de edtke terrible jeane fiile. Le lendemain , il y pensait enoore ; mais Féponyante était ealmëe, il ne se mrtait ni détroit^ ni changé; ses passions, ses idées se réreillèrent fraicbes et vigoureuses • Il alla déjenner ches H. Becker^ et le tronra sérieusementplongé dans le Traité des Incaniationê ^ qu'il avait feuilleté depuis lematin pour rassurer son b6te.Avec l'enfantine bonne foi du savant, le pasteur avait fait des plis aux pages où Jean Wier rapportait des preuves authentiques qui prouvaient la possibilité des événemens arrivés la veille ; car, pour les docteurs , une idée est un événement. A la cinquième tasse de thé que prirent ces deux pinlosophes , la mystérieuse soirée devint naturelle ; les vérités célestes furent des raisonnemens plus ou moins forts et susceptibles d'examen ; Séraphita leur parut être une fille plus ou moins éloquente; il fallait faire la part à son organe enchanteur, à sa beauté séduisante, à son geste f ascinateur^ à tous ces moyens oratoires par l'emploi desquels un acteur met dans une phrase un monde de sentimens et de pensées , tandis qu'en réalité , souvent la phrase est vulgaire.

*— Bah ! dit le bon ministre en faisant one petite grimace philosophique, pendant qu'il

étalait une couche de beurre salé sur sa tartine, le dernier mot de œs belles énigmes etsA à ait pieds sous terre.

— • Néanmoins , dit Wilfrid , en sucrant son tbé, je ne conçois pas comment une jeune fille de sme ans peut sayoir tant de choses , car sa parole a tout pressé ..comme dans un étau. •

— Mais y dit le pasteur^ lisez donc l'histoire de cette jeune Italienne qui , dès l'âge de douze ans 9 parbit quarante-deux langues, tant anciennes que modernes ; et l'histoire de cemoinç qui par l'odorat devinait la pensée ! Il y a dans Jean Wier, et dans une douzaine de traités que je vous donnerai à lire, mille preuves pour une. . . — D'accord , cher pasteur, mais pour moi Séraphita doit être une femme divine à possé- — Elle est tout intelligence , répondit dubitativement M. Becker. ,

Quelques jour^ se passèrent pendant lesquels la neige des vallées fondit insensiblenient , le Tcrt des forêts pointa comme Therbe nouvelle, la nature nowégienne fit les apprêts de sa parure, pour ses noces d'un jour. Pendant ces luomens où l'air adouci permettait de sortir , Séraphita demeura dans la solitude. La passion

de Wilfrid s'accrut ainsi par l'irritation que

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cause la prëience d'une femme aimée <|ui ne aé montre pas. Quand cet être monstrueusement divin reçut Minna , Minna reconnut en lui les rayages d'un feu intérieur, sa Toix était devenue profonde, son teint commençait à blondir ; et si jusque-là les poètes en eussent comparé la blancheur à celle des diamans , elle avait alors l'éclat des topazes.

— Vous Pavez vue , dit Wilfrid qui rôdait autour du château suédois , et qui attendait le retour de Minna.

— Nous allons ie perdre, répondit la jeune fille dont les yeux se remplirent de larmes.

— Mademoiselle, s'écria l'étranger en répri* mant le volume de voix qu'excite la colère, ne vous jouez pas de moi , vous ne pouvez aimer Séraphita que comme une jeune fille en aime une autre, et non de l'amour qu'elle m'inspire. Vous ignorez quel serait votre danger, si ma jalousie était justement alarmée. Pourquoi ne puis-je aller près d'elle? Est-ce vous qui me créez des obstacles ?

— J'ignore, répondit Minna calme en apparence, mais en proie à une profonde terreur, de quel droit vous sondez ainsi mon cœur. Oui je l'aime, dit -elle en retrouvant la hardiesse des convictions pour confesser la religion de son

cœur. Hais ma jaloasie^ si naturelle à l'amour, ne redoute ici personne. Hélas y je suis jalouse d'un sentiment caché qui l'absorbe ; il est entre lui et moi des espaces que je ne saurais franchir; je voudrais savoir qui des étoiles ou de moi y l'aime mieux y qui de nous se dévouerait plus promptement à son bonheur? Pourquoi ne serais-je pas libre de déclarer mon affection? En présence de la mort, nous pouvons avouer nos préférences, et... Monsieur, Séraphitûs va mourir.

-— Minna, vous vous trompez , la sirène que j'ai ei souTent baignée de me. désir. , et qui « laissait admirer, coquettement étendue sur son divan, gracieuse, faible et dolente, n'est pas un jeune homme

— Monsieur , répondit Minna troublée ^ celai ^ont la main puissante m'a guidée sur le Falberg , à ce sœler abrité par le Bonnet de Glace ; là , dit-elle en montrant le haut du pic, n'est pas non plus une faible jeune fille. Ah! si vous l'aviez entendu prophétisant , sa poésie était la musique de la pensée. Une jeune fille n'eût pas déployé les sons graves de la voix qui me remuaitrame.

— Mais quelle certitude avez-vous?.».. dil Wilfrid.

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— Anoniie autre qae eeUe du eceor, répondit Minna oonfiue, en se hâtant d'interrompre l'étranger*

«- Eh bien ! moi y s'écria Wilfrid , en jetant snr Hinna l'effirayant regard do désir et de la ▼olopté qni toent , moi qni sais aossi eombien est paissant son empire sur raoi^ je vous proa* Tarai Totre errenr*

£n ce moment oà les mots se pressaient sur la langae de Wilfrid , aossi Tivement que les idées abondaient dans sa tête^ il yit Séraphita sortant du château suédois , suivie de David 5 et cette apparition calma son efforvescenoo.

— Yoyei, dit-il, on homme pent-il avoir cette grâce et cette mollesse ?

— Il sou£Fre , et se promène pour la dernière fois, dit Hinna.

David s'en alla sor un signe de sa maîtresse, an-devant de laquelle vinrent Wilfridet Kinna.

-— Allons jusqu'aux chutes de la Sieg , lear dit cet être , en manifestant un de ces désirs de malade auxquels on s'empresse d'obéir.

Un léger brouillard blanc couvrait alors les vallées et les montagnes du Fiord dont les sommets , étincelans comme des étoiles ,. le perçaient en lui donnant l'apparence de voies lactées en marche. Le soleil se voyait à travers cette fumée

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terrestre comme on globe de fer roage. Malgré ces derniers jenx de l'IÛTer , quelques bouffées d'air tiède chargées des senteurs du bouleau déjà paré de ses blondes efflorescences comme une jeune fille délicate , et pleines des Toluptneux parfums exhalés par les mélèzes dont les houppes de soie étaient renouvelées y ces brises échauffées par l'encens et les soupirs de la terre attestaient le beau printemps du Nord ^ rapide joie de la plus mélancolique des natures. Leyent commençait à enlever ce voile de nuages qui dérobait imparfaitement la vue du golfe ^ les oiseaux chantaient^ l'écorce des arbres encore humides on le soleil n'avait pas séché la route des frimas qui en étaient découlés en ruisseaux murmurans^ égayait la v^e par leurs fantastiques apparences.

Tous trois cheminaient en silence le long de la grève. Wilfrid et Minna> contemplaient seuls ce spectacle magique pour eux qui avaient subi le tableau monotone de ce paysage en hiver. Leur compagnon marchait pensif ^ comme s'il cherchait à distinguer une voix dans ce concert.

Us arrivèrent au bord des rochers entre les* quels s'échappait la Sieg , au bout de la longue avenue bordée de vieux sapins que le cours do torrent avait ondoleusement tracée dans la

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forêt , sentier couTert en aiceaox neryenx comme une nef de cathédrale. De là le Fiord se déconvrait tout entier , et la mer étincelait à l'horizon comme une lame d'acier. £n ce moment , le brouillard dissipé laissa Toir le ciel bleu. Partout dans les vallées y dans les arbres y il ne restait plus que des parcelles étincelantes qui voltigeaient, poussière de diamans balayée par une brise fraîche y magnifiques chatons de gouttes suspendues au bout des rameaux en pyramide. Le torrent roulait au-dessus d'eux. En s'échappant y sa nappe dégageait une vapeur teinte de toutes les nuances de la lumière par le soleil dont Tes rayons s'y décomposaient , en dessinant des écharpes aux sept conleurs, en faisant jaillir ses feux dans mille prismes dont les reflets se contrariaient. Ce quai sauvage était tapissé par plusieurs espèces de lichen y belle éto£BB moirée par l'humidité, comme une magnifique tenture de soie. Des bruyères dé^à fleuries couronnaient les rochers de leurs guÛLlandes habilement mélangées ; tous les feuillages mobiles attirés par la fraîcheur des eaux laissaient pendre au-dessus leurs chevelures; les mélèzes agitaient leurs dentelles en caressant les pins y immobiles comme des vieillards soudeux. Cette luxuriante parure avait un oon*

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traste dans la gravité des yieilles colonnades qae dëcriTaient les forêts étagées sur les montagnes , dans la grande nappe do Fiord étalée aux pieds des trois spectateurs , et où le torrent noyait sa foreur ; dans le lointain , la mer en^ cadrait cette page écrite par le plus grand des poètes^ le hasard , ce pêle-mêle de la création en apparence abandonnée à elle-même. Jarris était un point perdu dans cette immensité y sublime comme tout ce qui, n'ayant qu'une vie éphémère , offre une rapide image de la per-> f ection ; car , par une loi , fatale à nos yeux seulement, les créations en apparence achevées , cet amour de nos cœurs et de nos regards n'a qu'un printemps ici. £n haut de ce rocher, certes ces trois êtres pouvaient se croire seuls dans le monde.

— Quelle volupté ! s'écria Wilfrid.

— La nature a ses hymnes y dit Séraphita* Cette musique n'est-elle pas délicieuse? Avouezle, Wilfrid : aucune des femmes que vous avec connues n'a pu se créer une aussi magnifique retraite? Ici j'éprouve un sentiment rarement inspiré par le spectacle des villes , et qui me porterait à demeurer couchée au milieu de ces herbes si rapidement venues. Là , les yeux au ciel, le cœur ouvert , perdue au sein de l'immensité.

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je me laÎMeraifl aller à entendre le soufÂr de la fleur, qui, à peine dégagée de sa jN^imitive nature, Toudrait oourir , et les eris de l'eider impatient de n'avoir eneore que des ailes ; en me rappelant les désirs de l'homme qui tient de tous et qui lui aussi- désire ! Mais ceci, Wil* frid, est de la poésie de femme! Vous aperee- ▼ez une voluptueuse pensée dan» cette fumeuse étendue liquide , dans ces Toiles brodés où la nature se joue comme une fiancée çoqu^te , et dans cette atmost)hère où elle parfume pour ses hymënées sa cheyelure verdâtre. Vous toudriez voir la forme d'une naïade dans ces draps de vapeurs? Et , selon vous, je devrais écouter la voix mâle du Torrent*

— L'amour n'est- il pas là, comme une abeille dansle calice d'une fleur? répondit Wilfrid qui^ pour la première fois , apercevant en elle les traces d'un sentiment terrestre, crut le moment favorable à l'expression de sa bouillante tendresse.

— Toujours donc? répondit en riant Séraphita que Minna avait laissée seule.

L'enfant gravissait un rocher où elle avait aperçu des saxifrages bleues.

— Toujours, répéta Wilfrid. Écoutez-moi, dit-il en lui jetant un regard dominateur qui

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rencontra oomme une armure de diamant , tous ignorez ce que je suis , ce que je peux et ce que jc'Teux. Ne. rejetez paâ ma dernière prière! Soyez à moi pour le bonheur du monde que tous portez en votre cœur ; soyez à moi pour que j'aie une conscience pure^ pour qu'une voix céleste résonne à mon oreille en m'inspirant le bien dans la grande entreprise que j'ai résolue , conseillé par ma haine contre les nations ; mais que j'accomplirais alors pour leur bien-être , si tous m'accompagnez ! Quelle plus belle mission donnmez'vous à l'amour? quel plus beau rôle une femme peut-elle rêver? Je suis venu dans ces contrées , en méditant un grand dessein.

— Et vous en sacrifierez, dit-elle., les grandeurs à quelque jeune fille bien simple que vous aimerez, et qui vous mènera dans une voie tranquille.

' — Que m'importe? répondît-il en reprenant son discours , je ne veux que vous ! Sachez mon secret. J'ai parcouru tout le Nord , ce grand atelier où se forgent les races nouvelles qui se répandent sur la terre comme des nappes humaines chargées de rafraîchir les civilisations vieillies. Je voulais commencer sur un de ces points , y conquérir l'emfkire que donne la force et rintelligence sur une peuplade, la former

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aux combats y entamer la gnerre y la répandre comme nn incendie y dévorer TEorope en criant liberté à cenx-ci y pillage à ceux-là ; gloire à l'an , plaisir à l'antre ; mais en demeurant, moi, comme la fignredu Destin y implacable et cruel, en marchant comme l'orage qui s'assimile dans l'atmosphère toutes les particules dont se compose la foudre, en me repaissant d'hommes comme un fléau vorace. Ainsi j'aurais conquis l'Europe , elle se trouye à une époque où elle attend ce messie nouveau qui doit ravager le monde et refaire les sociétés. Elle ne croira plus qu'à celui qui la broiera sous ses pieds. Un jour les poètes , les historiens auraient justifié ma vie, m'auraient grandi, m'auraient prêté des idées , à moi pour qui cette immense plaisanterie, écrite avec du sang, n'est qu'une vengeance. Mais , chère Séraphita , mes observations m'ont dégoûté du Nord ^ la force y est trop aveugle. J'ai soif des Indes ! un duel entre un gouvernement égoïste , lâche , mercantile et moi, me séduit davantage. Puis l'imagination des peuples assis aux pieds du Caucase est facile à émouvoir. Donc je suis tenté de traverser les steppes russes, d'arriver au bord de l'Asie, et de la traverser triomphant en m'avançant avec mon inondation humaine jusqu'au Gange, oà

StKAPUTA. ^ 21S

je renverserai la puissance anglaise. Sept hommes ont déjà réalisé ce plan à diverses époques. Je renonveUerai l'art comme l'ont fait les Sarrasins lancés par Mahomet sur l'Europe! Je ne serai pas un roi mesquin comme ceux qui gou- Tcment aujourd'hui les anciennes provinces de l'Empire romain et se disputent avec leurs sujets^ à propos d'un droit de douane. lïon rien n'arrêtera ni la foudre de mes regards , ni la tempête de mes paroles ! Mes pieds couvriront un tiers du globe , comme ceux de Gengis-Kan. Ma main saisira l'Asie , comme l'a déjà prise celle Aureng-Zeb. Soyez ma compagne^ asseyez-vous^ belle et blanche figure^ sur un trône! Je n'ai jamais douté du succès , mais soyez dans mon cœur , j'en serai sûr !

— • J'ai déjà régné ! dit Séraphita.

Ce mot fut comme un coup de hache donné par un habile bûcheron dans le pied d'un jeune arbre qui tombe aussitôt. Les hommes seuls peuvent savoir ce qu'une femme excite de rage en l'ame d'un amant , quand , voulant démontrer à sa maîtresse sa force on son pouvoir^ son intelligence ou sa supériorité , la capricieuse penche la tête, et dit : u Ce n'est rien I » quand blasée, elle sourit^ et dit : « Je sais cela ! » quand pour elle , la force est une petitesse.

214 U LITBB HTITIQUB.

— Comment y cria Wilfirid aa désespoir^ les riehesses des arts , les richesses des mandes,- ks splendeurs d'une cour

Elle l'arrêta par une seule inflexion de ses le- -vres, et dit : — Des êtres plus pnîssans que vous ne l'êtes , m'ont offert davantage.

— £h bien, tu n'as donc pas d'ame, n tu n'es pas séduite par la perspectiye de consoler un grand homme qui te sacrifiera tout pour Tivre avec toi dans une petite maison au bord d'un îac.

—Mais, dit-elle, je suis aimée d'un amour sans bornes.

*— Par qui ? s'écria Wilfrid en s'a vançant par un mouvement de frénésie vers Séraphita pour la précipiter dans les cascades écumenses de la Sieg.

Elle le regarda , son bras se détendit , elle hii montrait Minua qui accourait blanche et rose, jolie comme les fleurs (Qu'elle tenait à la main.

'— Enfant ! dit Séraphitus en allant à sa rencontre.

Wilfrid demeura sur le haut du rocher, immobile comme une statue , perdu dans ses pensées, voulant se laisser. aller au cours de la Sieg comme un des arbres tombés qui passaient sous ses yeux, et disparaissaient au sein dugolfe.

StRAMlITA. 315

— Je les ai oueiliies pour tous y dit lliana qui présenta son boaqaet à l'être adoré. L'une d'elles, celle-Ksi) dit--ello en lui présentant une fleur, est semblable à celle que nous avons trourée sur le Falberç.

Séraphitùs regarda tour à tour la fienr et Hinna.

— Pourquoi me fais-tu cette question, doutes-tu de moi ?

-^NoU', dit la jeune fille .« ma confiance en TOUS est infinie. De même que pour moi tous êtes plus beau que cette belle nature , de même TOUS me • paraissez plus intelligent que ne Test rbumanité tout entière. Quand je tous ai tu, je crois aToir prié Dieu ^ je Toudrais...

-^ Quoi? dit Sérapliitûs en lui lançant .un regard par lequel il rérélait à la jeune fille l!immense étendue qui les s^arait.

— Je voudrais souffrir à votre place

. — ^ Voici la plus dangereuse des. créatures , se

ditSérapiutûs .en se woisant lesJbvas, comme un

capitaine obligé de prendre une décision au fort

d'une bataille ; est-ce donc un pensée criminelle

que de Touloir te la présenter, ô' mon Dieu I

— - Ne te souTieas*-tu pins de ce que je t'ai dit

là-baut 7 reprit«dl en s'adressant à la jeune fille

et lui montrant la cime du Bonnet de Glace.

316 U LITIB HTiriQUB.

— Le Toilà redevena terrible! se dit Miniui frémissant de eraînte.

La Toix de la Sieg accompagna les pensées de ces trois êtres qui demeorèreat pendant quelques momens réunis sur une plateforme de rochers en saillie y mais séparés par des abymes.

— Hé bien! Séraphitûs, enseignez-mcn , dit Minna d'une Toix argentée comme une perle , et douce comme un mouvement de sensitirb est doux^ apprenez-moi ce que je dois faire pour ne pas Tons aimer ? Qui ne tous admirerait pas ? l'amour est une admiration qui ne se lasse pas»

— PauTre enfant ! dit Sérapliitûs &k pâlissant^ on ne peuf^imer ainsi qu'un seul être.

— Qui?... demanda Minna.

•-- Tu le sauras, répondit-il avec la Toix faible d'un homme qui se coudie pour mourir»

— Au secours y il se meurt ! s'écria Minna..

Wilfrid accourut, et voyant cet être gracieusement posé dans un fragment de gneiss sur lequel le temps avait jeté son manteau de velours, ses lichens lustrés, ses mousses fauves que le soleil satinait , il dit : — Elle est bimi belle !

— Voici le dernier regard que je pourrai jeter sur cette nature en travail ! dit-elle en ^assemblant ses forces pour se lever.

Elle s'avança sur le bord du rocher, d'où

StlAHIITA.- 217

ellepouTaii embrasser^ flearis^ rerdoyans^ animés, les spectacles de ce grand et sublime paysage, enseyeli naguère sous une tunique de neige.

« Adieu y dit-elle, foyer brûlant d'amour où tout marche ayec ardeur du centre aux extrémités, et dont les extrémités se rassemblent comme une chevelure de femme , pour tresser la natte inconnue par laquelle tu te rattaches dans l'éther indiscernable à la pensée divine !

Voyez-vous Celui qui, courbé sur un sillon arrosé de sa sueur, se relève un moment pour interroger le ciel ; Celle qui recueille les enfans pour les nourrir de son lait -, Celui qui noue les cordages au fort de la tempête ; Celle qui reste assise au creux d'un rocher attendant le père ; Toyez-vous tous Ceux qui tendent la main après une vie consommée en d'ingrats travaux?.. A tous paix et courage , à tous adieu !

Entendez-vous le cri du soldat mourant in* connu, la clameur de l'homme trompé qui pleure dans le désert ? à tous paix et courage , a tons adieu. Adieu , vous qui mourez pour les rois de la terre. Mais adieu aussi , peuples sans patrie ^ adieu , terres sans peuples , qui vous souhaitez les uns les antres. Adieu, surtout à Toi, qui ne sais où reposer ta tète, proscrit

aiS LB UVKI MTSIIQUB.

ftoblime. Adien, ohères innocentes Iraioéet par les cberenx pouf aToir trop aimé! Adien, mères assises auprès de vos filsraonransl Adien, saintes femmes blessées ! Adieu^ Pauvres ! adieu ^ Petits, Faibles et Sonffirans ^ tous dont j'ai si souvent épousé les douleurs. Adieu ^ toos tous ^i gravitez dans la sphère de riostinct en y souffiraint pour autrui I

Adieu y navigateurs qui cberoheii l'Orienta travers les ténèbres épaisses de vos abstractions atlantiques. Adieu y martyrs de la pensée menés par elle à la vraie lumière I Adieu sphères studieuses où j'entends la plainte du génie insulté, le soupir da savant éclairé trop tard.

Voici le concert angélique, la brise de parfums, l'encens du cœur exhalé par ceux qui vont priant, consolant, répandant la himiàre divine et le baume céleste dans lesam^ tristes; courage, chœur d'amour! Vous à qui les peuples crient: — « Consolez-nous , défendez-rnous! » courage et adieu !

Adieu, granit, tu deviendras flei^; adieu, fleur, tu deviendras colombe ; ^dieu, OQlombe^ tu seras femme j adieu, femme, tu seifis souffrance; adieu, homme, tu seras croyance; adieu, yous qui serez tout amour et prière I )>

Abattu par la fatigue, cet être inexpliqué

s'appuya pour la première fois sur Wilfrid et BUT Minna pour reyenir à son logis. Wilfrid et Minna se sentirent atteints par une contagion inconnue. '

A peine ayaient-ils fait quelques pas , David se montra pleurant : — Elle ya mourir^ pourquoi Tayez-yous amenée jusqu'ici? s'écria-t-il de loin.

Séraphita fut emportée par le yieillard qui retrouva les forces de la jeunesse^ et yola^ comme un aigle emportant quelque blanche brebis dans son aire^ jusqu'à la porte du château suédois.

LE

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