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Le livre mystique

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SÉRAPHÎTÛS.

 Toir sur une carte les côtes de la Norwége^ quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures, et de cette longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord? Qui n'a rêvé les majestueux spectacles o£Perts par ces rivages sans grèves, par cette multitude de criques , d'an* ses, de petites baies dont aucune ne se ressemble, et qui toutes sont des abymes sans chemins? Ne dirait-on pas que la nature s'est plu à dessiner par d'ineffiAcjableslâjfeto^^^;^^*^^^

LE LiYBB MTSTIQUE. T. II. ^

symbole de la vie norwégienne , en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d'un immense poisson ; car la pêche forme le principal commerce et fournit presque toute la nourriture de quelques hommes attachés comme une touffe de lichen à ces arîdes rochers?

Là , sur quatorze degrés de longueur, à peine existe-t-il sept cent mille âmes. Grâce aux périls dénués de gloire, aux neiges constantes que réservent aux voyageurs ces pics de la Norwége , dont le nom donne froid déjà , leurs sublimes beautés sont restées vierges et s'harmouleront aux phénomènes humains, vierges encore, pour la poésie du moins , qui s'y sont accomplis, et dont voici l'histoire.

Lorsqu'une de ces baies , simple fissure aux yeux des aigles , est assez ouverte pour que la mer ne gèli^ pas entièrement dans cette prison dç piètre où elle se débat , les grais. du pays a^nninent ce petit golfe un fiord, mai que pres« que tous les géographes ont essayé de naturaliser dans leurs langues respeetives* lEalgré la re^^mblance q^^ont entre eux ces espèces de canaux , cbacun a sa physionomie partioulifre : partout la m^ est violemment entrée dans leurs. Ciassures , mais partout les rochors ^y «ont cbVar$^iBei}t fendus, et leurs tumnl-

StRAPHlTA. •

Uieux précipices défient les termes bizarres de la géométrie ; ici , le roc s'est dentelé comme uoe soie -, là , ses tables trop droites ne souffrent Ht le séjour de la neige ^ ni les sublimes aigrettes des sapins du nord ; plus loin , \eé commotions du globe ont arrondi quelque sinuosité coquette, belle vallée que meublent par étages des arbres au noir plumage ; vous seriez tenté de nommer ce pays la Suisse des mers. Entre Drootheim et Christiana se trouva une de ces baies , nommée le Stromfiord* Si le Stromfiord n'est pas le plus beau de ces paysages , il a du moins le mérite de résumer les magnificences terrestres de la Norvirége , et d'avoir servi de théâtre aux scènes d'une histoire toute céleste.

La forme générale du Stroiftfiord est au pre* roier aspect celle d'un entonnoir ébréohé par la mer. Le passage que les flots s'y étaient ou^ vert présente à l'œil l'image d'une lutte entre l'Océan et le granit, deux créations égale^ ment puissantes , l'une par son inertie , l'an** tre par sa mobilité. Pour preuve , quelques écueils de formes fantastiques en défendent l'entrée aux vaisseaux. Les intrépides enfans de la Norwége peuvent , en quelques endroits ^ sauter d'un roc à un autre sau% &'éV.QiuwKt ^^^ûkx

10 LE LITMS HTSTIQUS.

abyme profond de cent toises^ large de six pieds. Tantôt un frêle et chancelant morceau de gneiss y jeté en travers , unit deux rochers. Tantôt les chasseurs ou les pêcheurs ont lancé des sapins, en guise de pont , pour joindre les deux quais taillés à pic au fond desquels gronde incessamment la mer. Ce dangereux goulet se dirige yers la droite par un mouvement de serpent , y rencontre une montagne élevée de trois cents toises au-dessus du niveau de la mer , et dont les pieds forment un banc vertical d'une demi-lieue de longueur où l'inflexible granit ne commence à se briser , à se crevasser, à s'onduler qu'à deux cents pieds environ au-dessus des eaux. Entrant avec violence, la mer est donc repoussée avec une violence ^ale par la terrible force d'inertie de la montagne vers les bords opposés auxquels les réactions du flot ont imprimé de douces courbures. Le Fiord est fermé dans le fond par un bloc de gneiss couronné de forêts , d'où tombe en cascades une rivière qui à la fonte des neiges devient un fleuve, forme une nappe d'uneimmense étendue , s'échappe avec fracas en vomissant de vieux sapins et d'antiques mélèzes , aperçus à peine dans la chute des eaux. Vigoureusement plongés au fond du golfe, ces arbres reparais-

SiBAPHlTA. 11

sent bientôt à sa surface y s'y marient et construisent des ilôts qui viennent échouer sur la rive gauche , où les habitans du petit village assis au bord du Stromfiord , les retrouvent brisés y fracassés y quelquefois entiers , mais toujours nus et sans branches. La montagne qui dans le Stromfiord reçoit à ses pieds les assauts de la mer et à sa cime ceux des vents du nord ^ se nomme le Falberg. Sa crête, toujours enveloppée d'un manteau de neige et de glace , est la plus aiguë de la Norvirége , où le voisinage du pôle produit , à une hauteur de dix-huit cents pieds , un froid égal à celui qui règne sur les montagnes les plus élevées du globe. La cime de ce rocher, droite vers la mer, s'abaisse graduellement vers l'est et se joint aux chutes de la Sieg par des vallées disposées en gradins sur lesquels le froid ne laisse venir que des bruyères et des arbres souffirans. La partie du Fiord d'où s'échappent les eaux , sous les pieds de la forêt , s'appelle le Siegdalhen , mot qui pourrait être traduit par le versant de la Sieg, nom de la rivière. La courbure qui fait face aux tables du Falberg est la vallée de Jarvis , joli paysage dominé par des collines chargées de sapins , de mélèzes , de bouleaux , de quelques chênes et de hêtres , la plus riche ,\^ tcCve^^ ^^-

lorée de toutes les tapisseries que la nature du nota ait tendues sur ses âpreis rochers. Là , l'œil pouvait facilement saisir la ligne où les terrains réchauffés par les rayons solaires commencent à souffrir la culture et laissent apparaître les végétations de la Flore norwégienne. £n cet endroit, le golfe est assez large pour que la mer , refoulée parleFalberg, vienne expirer en murmurant sur la dernière frange de ces collines , rive doucement bordée d'un sable fin y parsemé de mica , de paillettes , de jolis cailloux , de porphyres, de marbres aux mille nuances amenés de la Suède par les eaux de la rivière , et de débris marins , de coquillages , fleurs de la mer que poussent les tempêtes, soit du pôle , soit du midi.

Au bas des montagnes de Jarvis se trouve le village composé de deux cents maisons de bois , èù vit une population perdue là, comme dans une forêt ces ruches d'abeilles qui , sans augmenter ni diminuer , végètent heureuseâ , en butinant leur vie au sein d^une sauvage nature. L'existence anonyme de ce village s'explique facilement. Peu d'hommes avaient la hardiesse de s'aventurer dans les rescifs pour gagner les bords de la mer et s'y livrer à la pèche que font en grand 2es Horwégiens sur les côtes moins

dangereuses. Les nombreux poissons du Fiord suffisent en partie à ]a nourriture de ses habita ns; les pâturages des vallées leur donnent du lait et du beurre^ puis quelques terrains excellens leur permettent de récolter du seigle, du chanvre , des légumes qu'ils savent défendre , et contre les rigueurs du froid, et contre l'ardeur passagère , mais terrible de leur soleil , avec toute l'habileté que déploie le Norwégien dans cette double lutte. Le défaut de communications , soit par terre où les chemins sont impraticables, soit par mer où de faibles barques peuvent seules parvenir à travers les défilés maritimes du Fiord , les empêche de s'enrichir en tirant parti de leurs bois. Il faudrait des sommes aussi énormes pour déblayer le chenal du golfe, quepour s'ouvrir une voie dans l'intérieur des terres. Les routes de Christiana à Brontheim tournent toutes le Stromfiord , et passent la Sieg sur un pont situé à plusieurs lieues de sa chute. La c6te, entre la vallée de Jarvis et Drontheim , est garnie d'immenses forêts inabordables , enfin le Falberg se trouve également séparé de Christiana par d'inaccessibles précipices. Le village de Jarvis aurait peut-être pu communiquer avec la Norwége intérieure et la Suède par la Sieg -^um^^xn^Vt^

14 LB LITU KYSTIQUE.

mis en rapport ayeo la civilisation ^ le Stroiufiord Toulait un homme de génie ^ et ce génie, parut en e£Eet: ce fut un poète, un Suédois religieux qui mourut en admirant et respectant les beautés de ce pays , comme un des plus magnifiques ouvrages du Créateur.

Maintenant , les liommes doués par l'étude de cette vue intérieure dont les véloces perceptions amènent tour à tour dans l'ame comme sur une toile les paysages les plus contrastans du globe , peuvent facilement embrasser l'ensemble du Stromfiord. Eux seuls, peut-être,, sauront s'engager dans les tortueux rescifs du goulet où se débat la mer, fuir avec ses flots le long des tables éternelles du Falberg dont les pyramides blanches se confondent avec les.

nuées brumeuses d'un ciel presque toujours gris de perle; admirer la jolie nappe échancrée du golfe, y entendre les chutes delà Siegqui pend en longs filets et tombe sur un abattis pittoresque de beaux arbres confusément épars , debout ou couchés parmi des fragmens de gneiss; . puis, se reposer sur les rians tableaux que présentent les collines abaissées de Jarvis d'où s'élancent les plus riches végétaux du nord , par. familles , par myriades : ici , des bouleaux S^racieux comaie des jeunes filles et penchés

SÉKAPHITA. 15

comme elles; là des colonnades de hêtres aux fûts centenaires et moussus ; tous les contrastes des difiGérens verts , de blanc)ies nuées parmi les sapins noirs , des landes de bruyères pourprées et nuancées à l'infini , enfin toutes les couleurs, tous les parfums de cette Flore aux meryeilles ignorées. Étendez les proportions de ces amphithéâtres , é]ancez-YOus dans les nuages , perdez-vous dans le creux des roches où reposent les chiens de mer , votre pensée n'atteindra ni à la richesse, ni aux poésies de ce sitenorwégien ! Votre pensée pourrait-elle être aussi grande que l'océan qui le borne, aussi capricieuse que les fantastiques figures dessinées par ses forêts^ ses nuages, ses ombres, et par les changemens de sa lumière? Voyez-vous, au-dessus des prairies de la plage, sur le dernier pli de terrain qui s'ondule en bas des hautes collines de Jarvis, deux ou trois cents maisonscouvertes en nœvery espèce de couvertures faites avec l'écorce du bouleau y maisons toutes frêles, plates, et qui ressemblent à des vers à soie sur une feuille de mûrier jetée là par les vents? Au-dessus de ces humbles, de ces paisibles demeures est une église construite avec une simplicité qui s'harmonie à la misère du village. Un cimetière entoure le chevet de cette église , et çV\x% Vrâv «^

16 LE LIVJIB HTStlQUE.

troayeie presbytère. Encore plus haut, sur une bosse de la montagne est située une habitatîoii , la seule qui soit en pierre , et que pour cette raison les habita ns ont nommée le château du Suédois. £n effet, un homme riche vint de Suède, tretite ans avant le jour ou cette histoire com-^ menoe, et s'établit à Jarvis dont il s'efforça d'à* raéliorer la fortune. Cette petite maison , construite dans le but d'engager les habitans à s'en bâtir de semblables , était remarquable par sa solidité , par un mur d*enceinte , chose rare en Norwége, où, malgré l'abondance des pierres , l'on se sert de bois pour toutes les clôtures, même pour celles des champs. La maison ainsi garatitie des neiges s'élevait sur un tertre, au milieu d'une cour immense. Les fenêtres en étaient abritées par ces auvens d'une saillie prodigieuse appuyés sur de grands sapins équarris qui donnent aux constructions du nord une espèce de physionomie patriarcale. Sous ces abris, il était facile d'apercevoir les sauvages nudités du Falberg , de comparer l'infini de la pleine mer À la goutte d'eau du golfe écumeux , d'écouter les vastes épanchemens de la Sieg dont la nappe semblait de loin immobile en tombant dans sa coupe de granit , bordée sur trois lieues de tour par les glaciers an nord, enfin tout le paysage

SiRAFillTA. 17

OÙ Tont se passer les surnaturels et simples évé* mens de oette histoire.

L'hiyer de 1799 à 1800 fut un des plus rudes dont les Européens aient gardé le souvenir. La mer de Norwége se prit entièrement dans les Fiords où la yiolenee du ressac l'empêche ordinairement de geler. Un vent dont les effets res« semblaient à ceux du levantis espagnol, avait balayé la glace du Stromfiord en repoussant les neige» vers le fond du golfe^ Depuis long-tempa il n'avait pas été permis aux gens de Jarvia de voir en hiver le vaste miroir des eaux réfléchissant les couleurs du ciel, spectacle curieux au sein de ces montagnes dont tous les accidens étaient nivelés sous les couches successives de la neige , et où les plus vives arêtes comme les vallons les plus ereux ne formaient que de faibles plis dans l'immense tunique jetée par la nature sur œ paysage , alors tristement éclatant et monotone. Les longues nappes delà Sieg, subilement glacées, décrivaient une énorme arcade son» laquelle les habitans eussieiit pu pas^ ser à l'abri desi tourbillons , si quelques uns d'entre eux eussent été assez hardis pour s'aventurer dans le pays. Mais les dangers de la moindre course retenaient au logis les plus in-r trépides phassmrs qui craignaie^it d^ \3i&^Vâ&\^-

connaître SOUS la neige les étroits passages pratiqués au bord des précipices ^ des creyasses ou desversans. Aussi nulle créature n'animai t-elle ce désert blanc où régnait la bise du pôle, seule Toix qui résonnât en de rares momens. Le ciel y presque toujours grisâtre , donnait au lac les teintes de l'acier bruni. Peut-être un vieil eider traversait-il parfois impunément l'espace à l'aide ducbaud duvet sous lequel glissent les songes des riches , dont aucun ne soupçonne par combien de dangers cette plume s'achète? Mais, semblable au Bédouin qui sillonne seul les sables de l'Afrique ^ l'oiseau n'était ni vu ni entendu ; l'atmosphère engourdie , privée de ses communications électriques^ ne répétait ni le sifflement de ses ailes, ni ses joyeux cris. Quel œil assez vif eût d'ailleurs pu soutenir l'éclat de ce précipice garni de cristaux étincelans, et les rigides reflets des neiges, à peine irisées à leurs sommets par les rayons d'un pâle soleil qui apparaissait par momens, comme un moribond jaloux d'attester sa vie? Souvent^ lorsque des amas de nuées grises, chassées par escadron» à travers les montagnes et les sapins, cachaient le ciel sous de triples voiles, la terre^ à défaut de lueurs célestes, s'éclairait par elle-même. Là donc 56 rencontraient toutes les majestés du

8ÉRAPB1TA. 19

froid éternellement assis sur le pôle, et dont le principal caractère est le royal silence au sein duquel -vivent les monarques absolus. Tout principe extrême porte en soi l'apparence d'une négation, et les symptômes de la mort : la yie n'est-elle pas le combat de deux forces? Là, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance, la force improductive de la glace, régnait sans contradiction. Le bruissement de la pleine mer agitée n'arrivait même pas dans ce muet bassin, si bruyant durant les trois courtes saisons où la nature se hâte de produire les chétives récoltes nécessaires à la vie de ce peuple patient. Quelques hauts sapins élevaient leurs noires pyramides chargées de festons neigeux , et la forme de leurs rameaux à barbes inclinées complétait le deuil de ces cimes où , d'ailleurs , ils n'apparaissaient que comme des points bruns.

Chaque famille restait au coin du feu , dans une maison soigneusement close, fournie de biscuits, de beurre fondu, de poisson sec, de provisions faites à l'avance pour les sept mois d'hiver. A peine voyait-on la fumée de ces habitations. Presque toutes sont ensevelies sous left neiges, contre le poids desquelles elles sont néanmoins préservées par de longues planches qui partent du toit et vont s'aiiachet k \av^

T. tl, 'L

20 LE LIYBS MYSTIQUE.

grande distance sur de solides poteaux en for-» manl un chemin conTert autour de la maison.

Pendant ces terribles hivers y les femmes tissent et teignent les étofifes de laine ou de toile dont se font les yêtemens ; tandis que la plupart des hommes lisent ou se livrent a ces prodigieuses méditations qui ont enfanté les profondes théo* ries , les rêves mystiques du nord y ses croyan* ces y ses études si complètes sur un point de la scienee fouillée comme avec une sonde; mœurs à demi monastiques qui forcent l'ame à réagir sur elle-même ^ à y trouver sa nourriture, et qui font du paysan norwégien un être à part dans la population européenne. Dans la première année du dix-neuvième siècle, et vers le milieu du mois de mai y tel était donc l'état du Siromfiord.

Par une matinée où le soleil éclatait au sein de ce paysage en y allumant les feux de tous les diamans éphémères produits par les cristallisa^ tiosks de la neige et des glaces^ deux personnes passèrent sur le golfe^ le traversèrent et volèrent le long des bases du Falberg, vers le sommet duquel elles s'élevèrent de f riseen frise. Était-ee deux créatures y était-ce deux flèches ? Qui les eût vues à cette hauteur les aurait prises pour deux eiders cinglant de conserve à travers les

StR&PHITA.. Il

nuées. Ni le pécheur le plus superstitieul ^ ni le chasseur le plus intrépide n'eût attribué à des créatures humaines le pouvoir de se tenir le long des faibles lignes tracées sur les flancs du granit, où ce couple glissait néanmoins avec l'effirayante dextérité que possèdent les somnambules quand ^ ayant oublié toutes les conditions de leur pesanteur et les dangers de la moindre déviation , ils courent au bord des toits en gardant leur équilibre sous l'empire d'une force inconnue.

— Arrête-moi, StRàPHircs, dit une pâle jeune fille , et laissennoi respirer. Je n'ai voulu regarder que toi en côtoyant les murailles de ce gouffre; autrement, que serais-je devenue ? Mais aussi ne suis-je qu'une bien faible créature^ Te £atigué-jc?

— Non , dit l'être sur le bras duquel elle s'appuyait. Allons toujours, Minna ? la place où nous sommes n'est pas assez solide pour nous y arrêter.

De nouveau , tous deux firent siffler sur la neige de longues planches attachées à leurs pieds, et parvinrent sur la première plinthe que le hasard avait franchement dessinée sur les pans de cet abyme. La personne que Minna nommait Séraphitûs s'appuya sur son talon droit pour relever la planche longue d'euVvtQXk^a^^

22 IB IIYRS HTSTIQVB.

toise ^ étroite comme un pied d'enfant , et qni était attachée à son brodequin par deux courroies en cuir de chien marin. Cette planche épaisse de deux doigts était doublée en peau de renne dont le poil , en ^e hérissant sur la neige y arrêta soudain Séraphitûs ; il ramena son pied gauche , dont le patin n'avait pas moins de deux toises de longueur , tourna lestement sur lui-même, vint saisir sa peureuse compagne^ l'enleya y malgré les longs patins dont ses pieds étaient également armés , et l'assit sur un quartier de roche , après en avoir balayé la neige d'un coup de pelisse.

— Ici^ Minna^ tu es en sûreté, tu pourras y trembler à ton aise.

— Nous sommes déjà montés au tiers du Bonnet de glace , dit-elle en regardant le pic auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le connaît en Nowége. Je ne le crois pas encore.

Mais , trop essoufflée pour parler davantage , elle sourit à Séraphitûs qui , sans répondre , la tenait dans ses bras en écoutant , la main posée sur son cœur , de sonores palpitations aussi précipitées que celles d'un jeune oiseau surpris.

— n bat souvent aussi vite sans que j'aie couru , dit-elle.

Séraphitûs inclina la tête sans dédain ni froidear. Malgré la grâce dont ce mouvement était

SiRAPHlTA. 33

empreint , il n'en trahissait pas moins une négation q^ , chez une femme , eût été d'une eni<- Trante coquetterie. Séraphitûs pressa -vivement la jeune fille. Minna prit cette caresse pour une réponse , et continua de le contempler. Au mo* ment où Séraphitûs releva la tête en rejetant en arrière^ par un geste presque impatient ^ les rouleaux dorés de sa chevelure , afin de se découvrir le front , il vit du bonheur dans les yeux de sa compagne.

— Oui y Minna y dit-il d'une voix toute paternelle et charmante chez un être encore adolescent^ regarde-moi^ n'abaisse pas la vue.

— Pourquoi ?

— Tu veux savoir ? essaie.

Minna jeta vivement un regard à ses pieds et cria soudain comme un enfant qui aurait rencontré un tigre. L'horrible sentiment des abymes l'avait envahie 9 et ce seul coup d'œil avait suffi pour lui en communiquer la contagion. Le Fiord y jaloux de sa proie , avait une grande voix par laquelle il l'étourdissait en tintant à ses oreilles ^ comme pour la dévorer plus sûrement en s'interposant entre elle et la vie. Puis , de ses cheveux a ses pieds ^ le long de son dos , tomba un£risson glacial d'abord^ mais qui bientôt lui

versa dans les nerfs une insuppoii^AA^ <:\v^^'<s£ ^

24 LE LIVBE MYSTIQUE.

battit dans ses Tein«s , et brisa toutes ses extrémités par des atteintes électriques semblables à celles que cause le contact de la torpille. Trop faible pour résister , elle se sentait attirée , par tine force inconnue , en bas de cette table où elle croyait yoir quelque monstre qui lui lançait sonyenin , un monstre dont les yeux ma^ gnétiques la charmaient^ et dont la gueule ouTcrte semblait broyer sa pâture par avance.

— Je meurs , mon Séraphitus^ n'ayant aimé que toi , dit-elle en faisant un mouvement machinal pour se précipiter.

Séraphitûs lui souffla doucement sur le front et sur les yeux. Tout à coup , semblable au voyageur délassé par un bain , Hinna n'eut plus que la mémoire de ses vives douleurs déjà dissipées par cette haleine caressante qui pénétra son corps y et l'inonda de balsamiques effluves ^ aussi rapidement que le souffle avait traversé.l'air.

— Qui donc es>tu ? dit-elle avec un sentiment de terreur douce. Mais je le sais , tu es ma vie. — ' Comment peux-tu regarder ce gouffre sans mourir? reprit-elle après une pause.

Sérapbitûs laissa Minna cramponnée au granit, et s'alla poser, comme eût fait une ombre, sur le bord de la table d'où ses yeux plongèrent au fond du Fiorà , en en défiant l'éblouissante

StRAPHITA. 23

profondeur. Son corps ne vacilla point ^ son front resta blanc et impassible comme oelni d'une statue de marbre. Abyme contre abyme.

— Séraphitûs , si tu m'aimes , reviens ! cria la jeune fille. Ton danger me rend mes douleurs. — Qui donc es-to poar avoir cette force surhumaine à ton âge? lui deinanda*t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.

— Mais, répondit Séraphitûs^ tu regardes sans peur des espaces encore plus immenses ? Et ^ de son doigt levé y cet être singulier lui montra l'auréole bleue que les nuages dessinaient en laissant un espace clair au-dessus de leurs têtes.

— Quelle difiërence ! dit-elle en souriant.

— Tu as raison^ répondit-il , nous sommes nés pour tendre au ciel. La patrie^ comme le visage d'une mêre^ n'effraie jamais un enfant.

Sa voix vibra dans les entrailles de sa com^ pagne ^ devenue muette.

— Allons , viens , reprit-ih

£t tous les deux s'élancèrent sur les faibles sentiers tracés le long de la montagne^ en y dévorant les distances^ et volant d'étage en étage y de ligne en ligne y avec la rapidité dont est doué le cheval arabe y cet oiseau du désert. En quelques momens ils atteignirent un taç\& dL\v<esc^%)

26 LE LIYBS MYSTIQUE.

de mousses et de fleurs^ sur lequel personne ne s'était encore assis.

— Le joli sœler I dit Minna en donnant à cette prairie son yéritable nom^ mais comment se trouve-t-il à cette hauteur ?

— Là cessent , il est yrai , les végétations de la Flore norwégienne , dit Séraphitûs , mais s'il se rencontre ici quelques herbes et des fleurs , elles sont dues à ce rocher qui les garantit contre le froid du nord. — Mets cette touffe dans ton sein , Minna , dit-il en arrachant une fleur, prends cette suave création qu'aucud œil humain n'a vue encore , et garde cette fleur unique comme un souvenir de cette matinée unique dans ta vie ! Non, tu ne trouveras plus de guide pour te mener à ce sœler.

Et il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d'aigle lui avaient fait apercevoir parmi des silènes acaulis et des saxifrages^ véritable merveille éclose sous le souffle des anges. Minna saisit avec un empressement enfantin la touffe d'un vert transparent et brillant comme celui de l'émeraude, formée par de petites feuilles roulées en cornet , d'un brun clair au fond, mais qui ^ de teinte en teinte , devenaient vertes à leurs pointes partagées en découpives d^une délicatesse infinie. Ces feuilles étaient si

StRAPHITA. 27

pressées qa'elles semblaient se confondre , et produisaient nne foule de joties rosaces. Ça et là^ sur ce tapis, s'élevaient des étoiles blanches , bordées d'un filet d'or^ du sein desquelles sortaient des anthères pourprées, sans pistil. Une odeur qui tenait a la fois de celle des roses et des calices de l'oranger, mais fugitive et sauvage , achevait de donner je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse que Séraphitûs contemplait avec mélancolie, comme si la senteur lui eût exprimé de plaintives idées dont il comprenait le langage. Mais , à Minna , ce phénomène inouï parut être un caprice par lequel la nature s'était plue à douer quelques pierreries de la fraîcheur-, de la mollesse et du parfum des plantes.

— Pourquoi serait-elle unique ? Elle ne se re* produira donc plus? dit la jeune fille à Séraphitûs, qui rougit et changea brusquement de conversation.

— Asseyons-nous, retourne-toi, vois ! A cette hauteur, peut-être, ne trembleras-tu point?

Les abymes sont assez profonds pour que tu n'en distingues plus la profondeur; ils ont acquis la perspective unie de la mer, le vague des nuages, la couleur du ciel : la glace du Fiord est une assez jolie turquoise , tu n'açet^oîà \^% ^^-

28 LE LITKE HTSTIQVE.

rets de sapins (jue comme de légères lignes àe bistre ; ponr vons, les abyraes doivent être parés ainsi.

Séraphitûs jeta ces paroles arec cette onction dans l'accent et le geste connue seulement de ceux qui sont parrenus au sommet des hautes montagnes du globe ^ et contractée si inyolon* tairement que le maître le plus orgueilleux se trouve obligé de traiter son guide en frère , et ne s'en croit le supérieur qu'en s'abaissant vers les vallées où demeurent les hommies. 11 défaisait les patins de Hinna , aux pieds de laquelle il s'était agenouillé. L'enfant ne s'en apercevait pas y tant elle s'émerveillait du spectacle imposant que présente la vue de la Norwége dont elle pouvait embrasser d'un seul coup d'œil les 'longs rochers ; tant elle était émue par la solennelle permanence dont ses cimes froides donnent une idée que les paroles ne peuvent exprimer.

— Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine , dit-elle en joignant les mains , je rêve sans doute.

— Vous appelez surnaturels les faits dont vous ne voyez pas les causes, répondit-il.

— Tes réponses , dit-elle , sont toujours empreintes de je ne sais quelle profondeur. Près

SÉftAraiTA* 29

de toi 9 je comprends tout sans effort. Ah! je suis libre.

— Tu n'as plus tes patins , voilà tout.

— Oh ! dit-elle , moi qui aurais voulu délier les tiens en te baisant les pieds.

— Garde ces paroles pour Wilf rid , répondit doucement Sëraphitûs.

— Wilfrid ! répéta Minna d'un ton de colère qui s'apaisa dès qu'elle eut regardé son compagnon. — Tu ne t'emportes jamais^ toi! dit-eUe en essayant , mais eu vain de lui prendre la main^ tu es en toute chose d'une perfection désespérante.

— Alors tu en conclus que je suis insensible. Minna fut effirayée d'un regard û lucidement

jeté dans sa pensée.

— Tu me prouves que nous nous entendons, répondit-elle avec la grâce de la fonme qui aime.

Séraphitûfl agita mollement la tête en lui lançant un r^ard à la fois triste et doux.

— Toi qui sais tout y reprit Minna , dis-moi pourquoi la timidité que je ressentais là-bas , près de toi > s'est dissipée en montant ici ? pourquoi j'ose te regarder^ pour la première fois^ en faee^ tandis que là-bas , à peine osé-je te voir à la dérobée?

30 L£ LITBE MTSTIQrE.

— • Ici y peut-être ^ avons-nous dépouillé les petitesses de la terre ^ répondit-il en .défaisant quelques brandebourgs de sa pelisse.

— Jamais tu n'as été si beau, dit Minna en s'asseyant sur une roche moussue et s'abymant dans la contemplation de l'être qui l'avait conduite sur une partie du pic qui de loin semblait inaccessible.

Jamais, à la vérité, Sérapbitûs n'avait brillé d'un si vif éclat , seule expression qui puisse rendre les effets de son visage et l'aspect de sa personne. Cette splendeur était-elle due à la nitescence que donne au teint l'air pur des montagnes et le reflet des neiges , ou au mouvement interne qui anime le corps à l'instant où il se repose d'une longue agitation ? provenait-elle du contraste subit entre la clarté d'or projetée par un nouveau soleil, et l'obscurité des nuées à travers lesquelles ce joli couple venait dépasser? Peut-être, à ces causes, faudrait-il encore ajouter les efiPets d'un des plus beaux phénomènes qui puissent se rencontrer en l'organisation humaine. Si quelque habile physiologiste eût examiné cette créature qui dans ce moment, à voir la fierté de son front et l'éclair de ses yeux , paraissait être un jeune homme âgé d'environ dix-sept ans 3 s'il eût

cherché les ressorts de cette florissante vie sous le tissu le pins hlanc dont la nature septentrionale ait vêtu ses enfans^ il aurait cru sans doute, soit à l'existence de quelque fluide phosphori* que en des nerfs qui semblaient reluire sous répiderme , soit à la constante présence d'une lumière intérieure qui colorait Séraphitûs ardemment, mais doucement et à la manière de ces lueurs contenues dans une coupe d'albâtre. Quelque mollement effilées que fussent ses main» qu'il arait dégantées pour délier les patins de Minna , elles paraissaient avoir une force égale à celle que le Créateur a mise dans les diapha-* nés attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard d'or luttaient évidemment avec les rayons du soleil , et il semblait ne pas en rece* voir , mais lui donner de la lumière. Son corps , mince et grêle comme celui d'une femme, attestait une de ces natures faibles eu apparence, mais dont la puissance égale toujours le désir, et qui , fortes à temps , sont à l'état normal presque débiles. De taille ordinaire , Séraphitûs se grandissait en présentant son front , comme s'il eût voulu s'élancer. Ses cheveux , bouclés par la main d'une fée , et comme soulevés par un souffle , ajoutaient à l'illusion que produisait son attitude aérienne. l&Av^ f^e tdaSiv-

T. il, ^

32 LE LIVRK MYSTIQUE.

tien dénué d'efforts résultait plus d'un phéncH mène moral que d'une Ibabitude corporelle.

L'imagination de Minna était complice de cette constante hallucination sous l'empire de laquelle chacun serait tombé , et qui prêtait à Séra|4iitûs l'apparence des figures rêvées dans un heureux sommeil. Nul type connu ne pourrait donner une image y même yague , de cette figure majestueusement mâle pour Minna ^ mais qui , aux yeux d'un homme , eût éclipsé par sa grâce féminine y les plus belles tètes dues à Raphaël. Ce peintre des cieux a constamment mis une sorte de joîe tranquille ^ une amoureuse suavité dans les lignes de ses beautés angéliques -y mais à moins de contempler Sera phi tua lui-même^ quelle ame inventerait le voile de tristesse mêlée d'espérance qui nuançaitles sentimens ineffables empreints dans ses traits? Qui saurait^ même dans les fantaisies d'artiste où tout devient possible^ Toir les ombres que jetait une mystérieuse terreur sur ee front intelligent qui semblait interroger les cieux et toujours plaindre la terre ? Cette tète savait planer avec dédain comm&un sublime oiaeau de proie dont les cris troublent l'air y et se résigner comme la tourterelle dont la voix verse la tendresse au fooà des bfûs silencieux. Le teint deSéraphitûs

Sift&PHlTA. 43

était d'une blaacheursurprenante^qae faisaient encore ressortir des lèvres ronges , des sourcils brons et des cils soyeux , seuls traits qui tranehassent sur la pâleur d'un yisage dont la parfaite régularité ne nuisait en rien à l'éclat des aentîmens qui s'y reflétaient sans secousse ni yio* lence, mais avec cette majestueuse et naturelle gravité dont nous aimons à douer les êtres su*périeurs. Tout , dans cette figure marmorîne , exprimait la force et le repos. Blinna se leva pour prendre la main de Séraphitûs , en espérant qu'elle pourrait ainsi l'attirer à elle, et déposer sur ce front séducteur un baiser arraché plus à l'admiration qu'à l'amour ; mais un regard du Jeune homme , regard qui la pénétra comme un rayon de soleil traverse le prisme , glaça la pauvre fille. Elle sentit , sans le comprendre, un ahyme entre eux , détourna la tête et pleura. Tout à coup une main puissante la saisit par la taille , une voix pleine de suavité lui dit : — Viens. Elle obéit , posa sa tête soudain rafraîchie sur le cœur du jeune homme ^ qui réglant son pas sur le sien , douce et attentive conformité ^ la mena vers une place d'où ils purent voir les radieuses décorations de la nature polaire.

—«Avant de regarder et de t'écouier , dvvtaov >

34 LE IITBE MYSTIQUE.

Séraphîtûs^ pourquoi tu me repousses? T'ai~je déplu ? comment? dis. Je voudrais ne rien avoir à moi ; je voudrais que mes richesses terrestres fussent à toi , comme y sont déjà les richesses de mon cœur; que la lumière ne me vînt que par tes yeux , comme ma pensée me vient de ta pensée ; je ne craindrais plus de t'offenser en te renvoyant ainsi les reflets de ton ame ^ les mots de ton cœur ^ le jour de ton jour ^ comme nous renvoyons à Dieu les contemplations dont il nourrit nos esprits. Je voudrais être tout toi 1

— Hé bien , Minna , un désir constant est une promesse que nous fait l'avenir. Espère ! Mais si tu veux être pure, mêle toujours l'idée du Tout-Puissant aux affections d'ici-bas , alors tu aimeras toutes les créatures , et ton cœur ira bien haut !

— Je ferai ce que tu voudras , répondit-elle en levant les yeux sur lui par un mouvement timide.

— Je ne saurais être ton compagnon ^dit Seraphitûs avec tristesse.

Il réprima quelques pensées , étendit les bras vers Christiana y qui se voyait comme un point à l'horizon , et dit : — Vois !

— Nous sommes bien petits^ répondit-elle.

— Oaîy mais nous devenons grands par le

StBAPBITA. 35

sentiment et par l'intelligence , reprit Séraphitus. A nous seuls , Minna , commenoe la connaissance des choses ; le peu que nous apprenons des lois du monde visible nous fait découvrir l'immensité des mondes supérieurs. Je ne sais s'il est lemps de te parler ainsi ; mais je voudrais tant te communiquer la flamme de mes espérances ! Peut-être serions-nous un jour ensemble , dans le monde où l'amour ne périt pas.

— Pourquoi pas maintenant et toujours?

dit-eUe en murmurant.

— Rien n'est stable ici , reprit-il dédaigneusement. Les passagères félicités des amours terrestres sont des lueurs qui trahissent à certaines âmes l'aurore de félicités plus durables^ de même que la découverte d'une loi de la nature en fait supposer , à quelques êtres privilégiés , le système entier. Notre fragile bonheur d'icibas n^est-il donc point l'attestation d'un autre bonheur complet , comme la terre , fragment du monde y atteste le monde? Nous ne pouvons mesurer l'orbite immense de la pensée divine^ dont nous ne sommes qu'une parcelle ; mais nous pouvons en pressentir l'étendue^ nous agenouiller , adorer , attendre. Les hommes se trompent toujours dans lenra sciences , en ne voyant pas que tout^ «ur leur globe , est Te\a\\^ ^"^^^

30 LE LIYBE KYSTIQUE.

coordonne à une révolution générale^ à une production constante qui nécessairement entraîne un progrès et une fin. L'homme lui-même n^est pas une création finie ^ sans quoi y Dieu ne serait pas !

— Gomment as~tu trouvé le temps d'apprendre tant de choses ? dit la jeune fille.

— Je me souviens ^ répondit-il.

— Tu me semblés plus beau que tout ce que je vois , répondit-elle.

— Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pas donné la faculté de réfléchir la nature, de la concentrer en nous par la pensée ^ et de nous en faire un marchepied pour nous élancer vers lui ? Nous nous aimons en raison du plus ou du moins de lumière que contiennent nos âmes. Mais ne sois pas injuste , Minna , Tois le spectacle qui s'étale à tes pieds y n'est-il pas grand ? A tes pieds , l'océan se déroule comme un tapis , les montagnes sont comme les murs d'un cirque , le ciel est au-dessus comme le voile arrondi de ce théâtre y et d'ici l'on respire les pensées de Dieu comme un parfum. Vois y les tempêtes qui brisent des vaisseaux chargés d'hommes ne nous semblent^ ici , que de faibles bouillonncmens y

et si tu lèves la tète au-dessus de nous y tout est

SÉBAPHITA. 37

bleu. Voici comme un diadème d'étoiles. Ici , disparaissent les nuances des expressions terrestres. Appuyée sur cette nature subtilisée par l'espace, ne sens-tu point en toi plasde profondeur que d'esprit , n'as-tu pas plus que de grandeur que d'enthousiasme , plus d'énergie que de volonté ? n'éprouves-tu pas des sensations dont le corps n'est plus l'interprète. Ne te sens-tu pas des ailes ? Prions.

Séraphîtûs plia le genou , se posa les mains en croix sur le sein , et Minna tomba sur ses deux genoux en pleurant. Ils restèrent ainsi pendant quelques instans. Pendant quelques instans l'auréole bleue qui s'agitait dans les cieux audessus de leurs têtes s'agrandit , et , à leur insu , de lumineux rayons les enveloppèrent.

— Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure? lui dit Minna d'une voix entrecoupée.

— Les esprits ne pleurent pas, répondit Sérapbitûs en se le vaut. Comment pleurerais- je? je ne vois plus les misères humaines. Ici , le bien éclate dans toute sa majesté; en bas, j'entends les supplications et les angoisses de la harpe des douleurs qui vibre sous les mains de l'esprit captif. D'ici , j'écoute le concert des harpes heureuses. £n lias, vous avei V^^T^tkC;^ , ^^

38 LE LIVBE MYSTIQUE.

beau commencement de la foi ; mais ici règ^ne la foi , qui est l'espérance réalisée !

— Tu ne m'aimeras jamais , je suis trop imparfaite , tu me dédaignes , dit la jeune fille.

— Minna , la violette cachée au pied du chêne , se dit : « Le soleil ne m'aime pas , il ne vient pas. » Le soleil se dit : « Si je l'éclairais , elle périrait y cette pauvre fleur! » Ami de la fleur^ il glisse ses rayons à travers les feuilles du chêne , et les afFaiblit pour colorer le calice de sa hien-aimée. Je ne me trouve pas assez de voiles et crains que tu ne me voies encore trop , tu frémirais si tu me connaissais davantage.

Ecoute , je suis sur la terre sans goût pour vos fruits^ sans ame pour vos joies. Je comprends malheureusement tout, et, comme ces empereurs débauchés de la Rome profane , je suis arrivé au dégoût de toutes choses. Enfin , j'ai honte de moi l — Abandonne-moi, dit douloureusement Séraphitûs.

Puis il s'alla poser sur un quartier de roche , en laissant tomber sa tête sur son sein.

— Pourquoi me désespères-tu donc ainsi? lui dit Minna.

— Va-t'en! s'écria Séraphitûs, je n^ai rien de ce que tu veux de moi. Ton amour est trop gros-

sierpour moi* Pourquoi n'aimes-tu pas Wilfrid?

8ÉBAPHITA, 39

Wilf rîd est un horame y un homme éprouvé par les passions , qui saura te serrer dans ses bras nerveux^ qui te fera sentir une main large et forte. Il a de beaux cbeveux noirs, des yeux pleins de pensées humaines , un cœur qai verse des torrens de lave dans les mots que sa bouche prononce. II te brisera de caresses. Ce sera ton bien-aimé^ ton époux. A toi Wilfrid.

Minna pleurait à chaudes larmes.

— Oses-tu dire que tu ne l'aimes pas ? dit-il d'une voix qui entrait dans le cœur comme un poignard.

— Grâce 9 grâce , mon Séraphîtûs !

— Aime-le , pauvre enfant de la terre , où ta destinée te cloue invinciblement ^ dit le terrible Séraphitûs en s'emparant de Minna par un geste qui la força de venir au bord du sœler , d'où la scèneétait si étendue qu'une jeune fille pleine d'enthousiasme pouvait facilement se croire audessus du monde. Je souhaitais un compagnon pour retourner dans la patrie^ j'ai voulu te montrer ce morceau de boue , et t'y vois encore at-tachée. Adieu. Restes-y^ jouis par les sens, obéis à ta nature , pâlis avec les hommes pâles , rou> gis avec les femmes, joue avec les enfans, prie avec les coupables, lève les yeux vers le ciel dans tes douleurs; tremble, espère, palpite-, t\i%»x^%

^n compagnon, tu pourras encore rire et pleurer; donner et recevoir. Moi, je suis comme un proscrit, loin du ciel; et comme un monstre, loin de la terre. Hou cœur ne palpite plus; je ne vis que par moi et pour moi. Je sens par l'esprit, je respire par le front , je vois par la pensée , je meurs d'impatience et de désirs. Personne icibas n'a le pouvoir d'exaucer mes souhaits , de calmer mon impatience, et j'ai désappris à pleurer. Je suis donc seul, je me résigne et j'attends.

Séraphitûs regarda le tertre plein de fleurs sur lequel il avait placé Minna , puis il se tourna du côté des monts sourcilleux dont les pitons étaient couverts de nuées épaisses dans lesquelles il jeta le reste de ses pensées.

— N'entendez-vous pas un délicieux concert, Minna? reprit-il de sa voix de tourterelle, car l'aigle avait assez crié. Ne dirait-on pas la musique des harpes éoliennes que vos poètes mettent au sein des forêts et des montagnes? Voyezvous les indistinctes figures qui passent dans ces nuages? apercevez-vous les pieds ailés de ceux qui préparent les décorations du ciel? Cesaccens rafraîchissent l'ame, le ciel va bientôt laisser tomber les fleurs du printemps, une lueur s^est élancée du pôle. Fuyons , il est

. StEAPHITA. 41

En un moment leurs patins furent rattachés, et tons deux descendirent le Falbergpar les pen* tes rapidesqui Punissaient aux yallées de la Sieg. Une intelligence miraculeuse présidait à leur course , ou pour mieux dire , à leur toI. Quand une crerasse couverte de neige se rencontrait , Séraphitûs saisissait Minna et s'élançait par un raouTcment rapide sans peser plus qu'un oiseau sur la fragile couche qui courrait on abyme.

SoQYent en poussant sa compagne , il faisait une l^ère déviation pour éviter un précipice , un arbre, un quartier de roche qu'il semblait voir sous la neige, comme certains marins habitués à l'Océan en devinent les écueils à la couleur , au remous , an gisement des eaux. Quand ils atteignirent les chemins du Siegdalhen et qu'il leur fut permis de voyager presque sans crainte en ligne droite pour regagner la glace du Stromfiord, Séraphitûs arrêta Minna : — Tu ne me dis plus rien ? demanda-i-il.

— Je croyai», répondit respectueusement la jeune fille , que vous vouliez penser tout seul.

— Hâtons-nous , ma Minnette , la nuit va venir, rq>rit-il.

Minna tressaillit en entendant la voix , pour ainsi dire nouvelle de son guide , voix pure et faible comme celle d'une jenne fille. GeltANOvi.

42 LE LIYftS MTSnQVE.

dissipa les Ineurs fantastiques da songe à tra- Ters leqael jusqu'alors elle ayait marché. Séra^ phitûs commençait à laisser sa force mâle et à dépouiller ses regards de leur trop yive intelli-^ gence. Bientôt ces deux jolies créatures cinglérent sur le Fiord, atteignirent la prairie de neige qui se trouvait entre la rive du golfe et la première rangée des maisons de Jarvis; puis , pressées par la chute du jour , elles s'élancèrent en montant vers le presbytère ^ comme si elles eussent gravi les rampes d'un immense escalier.

— Mon père doit être inquiet^ dit Minna.

— Non y répondit Séraphitûs.

En ce moment ^ le couple était devant le porche de l'humble demeure où M. Becker y le pasteur de Jarvis, lisait en attendant sa fille pour le repas du soir.

— Cher monsieur Becker y dit Séraphitûs / je TOUS ramène Minna saine et sauve.

— Merci y mademoiselle y répondit le vieUlard en posant ses lunettes sur le livre. Vous devez être fatiguées.

— Nullement^ dit Minna qui reçut en ce moment sur le front le souffle de sa compagne.

— Ma petite , voulez-vous après-demain soir venir chez moi prendre du thé?

— VoiontierS; chère. .

SÉBAPHITA. A3

— Monsieur Becker ^ tous me l'amèoeres.

— Oni^ mademoiselle.

Séraphitûs inclina la tête par un geste coquet, salua le vieillard , partit , et en quelques instans arriva dans la cour du château suédois. Un serviteur octogénaire apparut sous l'immense auvent , en tenant une lanterne. Séraphitûs quitta ses patins avec la dextérité gracieuse d'une femme , s'élança dans le salon du château, tomba sur un grand divan couvert de pelleteries , et s'y coucha.

— Qu'allez-vous prendre ? lui dit le vieillard en allumant les bougies démesurément longues dont on se sert en Norwége.

— Rien, David , je suis trop lasse.

Séraphitûs défit sa pelisse fourrée de martre ,

s'y roula et dormit. Le vieux serviteur resta pendant quelques momens debout à contempler avec amour l'être singulier qui reposait sous ses yeux , et dont personne n'eût su définir le genre. A le voir ainsi posé, enveloppé de son vêtement habituel, qui ressemblait autant à un peignoir de femme qu'à un manteau d'homme, il était impossible de ne pas attribuer à une jeune fille les pieds menus qu'il laissait pendre, comme pour montrer la délicatesse avec laquelle la nature les avait attachés ^ mais son front ^ mais le

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