‹ Le livre mystiqueChapitre 2 sur 13 · LE LIVRE MTSTIQCB. T. II · texte numérisé non relu

LE LIVRE MTSTIQCB. T. II

44 LE LIYBE MYSTIQUE.

profil de sa tète , eût semblé l'expression de la force humaine arrivée à son pins hant degré.

— Elle souffre et ne veut pas me le dire y pensa le vieillard ^ elle se meurt comme une fleur frappée par un rayon de soleil trop vif.

£t il pleura ^ le vieil homme.

Pendant la soirée, David rentra dans le sa-

— Je sais qni tous m'annoncez , loi dit Séka- PBiTA d'une Yoix endormie. Wilfrid peut entrer.

£n entendant ces mots , une homme se présenta soudain , et vint s'asseoir près d'elle.

— Ma chère Séraphita , souflFrez-vous ? Je TOUS trouve plus pâle que de coutume.

Elle se tourna lentement vers lui y après avoir chassé ses cheveux en arrière comoiQ\i.uâ

jolie femme qui , accablée par la migraine^ n'a plus la force de se plaindre.

— J'ai fait , dit -elle ^ la folie de traverser le FiordavecMinna^ desenfantillages! Nous ayons monté sur le Falberg.

— Vous vouliez donc vous tuer ! dit-il avec l'effroi d'un amant.

— N'ayez pas peur , bon Wilfrid , j'ai eu bien soin de votre Minua.

Wilfrid frappa violemment de sa main la table, se leva, fit quelques pas vers la porte en laissant échapper une exclamation pleine de douleur, puis il revint et voulut exprimer une plainte.

— Pourquoi ce tapage , si vous croyez que je souffire ? dit Séraphita.

— Pardon, grâce ! répondit-il en s'agenouillant. Parlez-moi durement, exigez de moi tout ce que vos cruelles fantaisies de femme vous feront imaginer de plus cruel à supporter ; mais , ma bien-aimée, ne mettez pas en doute mon amour. Vous prenez Minna comme une hache , et m'en frappez à coups redoublés. Grâce !

— Pourquoi me dire de telles paroles, mon ami , quand vous les savez inutiles? réponditelle en lui jetant des regards qui finissaient par devenir si doux que Wilfrid ne voyait plus les

8ÉRAPHITA. 47

yeux de Séraphîta , mais une fluide lainière dont les tremblemens ressemblaient aux dernières vibrations d'un chant plein de mollesse.

— Ah ! l'on ne meurt pas d'angoisse , dit-il. — ^Vous souffirez ? reprit-elle d'une Toix dont

les émanations produisaient au cœur de cet homme un effet semblable à oelui des regards. Que puis-je pour vous ?

— Aimez-moi comme je vous aime.

— Pauvre Minna ! répondit-elle.

— Je n'apporte jamais d'armes, cria Wilfrid.

— Yous êtes d'une humeur massacrante ^ dit en souriant Séraphita. N'ai-je pas bien dit cela comme ces Parisiennes dont vous me racontez les amours ?

Wilfrid s'assit^ se croisa les bras^ et contem* pla Séraphita d'un air sombre.

— Je vous pardonne^ dit-il^ car vous ne savez ce que vous faites.

— Oh ! reprit -elle , une femme , depuis Ève^ a toujours fait sciemment le bien et le mal.

— Je le crois , dit-il.

— J'en suis sûre , Wilfrid. Notre instinct est précisément ce qui nous rend si parfaites. Geqtfe vous apprenez, vous autres^nousle sentons^nous.

— Pourquoi ne sentez-vous pas alors combien je vous aime ?

— Parce que tous ne m'aimez pas.

— Grand Dieu !

— Pourquoi donc tous plaignez^vous de vos angoisses ? demanda-t-elle.

— Vous êtes terrible ce soir , Séraphita. Vous êtes un yrai démon.

— Non , je suis une pauvre créature douée du malheur de comprendre. La douleur , Wilfrid^ est une lumière qui nous éclaire la vie.

— Pourquoi donc alliez-yous sur le Falberg?

— Minna vous le dira, moi je suis trop lasse

pour parler. A vous la parole , à vous qui savez tout y qui avez tout appris, n'avez rien oublié , vous qui avez passé par tant d'épreuves sociales. Amusez-moi, j'écoute.

— Que vous dirai-je , que vous ne sachiez?

D'ailleurs votredemande est une raillerie. Vous n'admettez rien du monde , vous en brisez les nomenclatures, vous en foudroyez les lois, les mœurs, les sentimens, les sciences , en les réduisant aux proportions que ces choses contractent quand on se pose eu dehors du globe.

— Vous voyez bien, mon ami, que je ne suis pas une femme. Vous avez tort de m'aimer . Quoi ! je quitte les régions éthérées de ma prétendue force, je me fais humblement petite, je me courbe à la manière des pauvres femelles de toutes les

StRAPBlTA. 40

espèces^ et vous me rehaussez aussitôt ! Enfin je suis en pièces , je suis brisée^ je tous demande du secours^ j'ai besoin de votre bras ^ et tous me repoussez. Nous ne nous entendons pas.

— Vous êtes ce soir plus méchante que je ne TOUS ai jamais yue.

— Méchante , dit-elle en lui lançant un regard qui fondait tons les sentimens en une sensation céleste ^ non , je suis souffrante , voilà toi^t. Alors quittez-moi ^ mon ami. Ne sera-ce pas user de vos droits d'homme? Nous devons toujours vous plaire , vous délasser y être toujours gaies y. et n'a voir que les caprices qui vous amusent. Que dois-je faire ^ mon ami ? Voulez- vous que je chante^ que je danse^ quandlafatiguem'ôte L'usage de lavoix et des jambes? Messieurs, fussionsnous àl'agonie, nous devons encore vous sourire! Vous appelez cela ^ je crois , régner. Les pauvres femmes ! jeles plains. Dites-moi^ vous les abandonnez quand elles vieillissent^ elles n'ont donc ni cœur ni ame? Ëhbien ! j'ai plus décent ans^ Wilfrid^ allez-vous-en! allez aux pieds de Minna.

— Oh ! mon éternel amour !

— Savez-Tous ce qu'est l'éternité ? Taisez- vous, Wilfrid. Vous me désirez et ne m'aimez pas.

Dites-moi y ne vous rappelé-je pas bien quelque femme coquette ?

— Oh ! certes , je ne reconnais plus en tous la pure et céleste jeune fille que j'ai vue pour la première fois dans l'église de Jarvis.

Aces mois^ Séraphita se passa les mains sur le front, et quand elle se dégagea la figure, Wilfrid fut étonné de la religieuse et sainte expression qui s'y était répandue.

— Vous avez raison, mon ami. J*ai toujours tort de mettre les pieds sur votre terre.

— Oui, chère Séraphita, soyez mon étoile, et ne quittez pas la place d'où vous répandez sur moi de si vives lumières.

En achevant ces mots , il avança la main pour prendre celle de la jeune fille, qui la lui retira sans dédain ni colère. Wilfrid se leva hrusquement et s'alla placer près de la fenêtre , vers laquelle il se tourna pour ne pas laisser voir à S^a phita quelques larmes qui lui roulèrent dans les yeux.

— Pourquoi pleurez- vous ? lui dit -elle. Vous n'êtes plus un enfant , Wiltrid. Allons , revenez près de moi, je le veux. Vous me houdez quand je devrais me fâcher. Vous voyez que je suis souffrante , et vous me forcez , je ne sais par quels doutes , de penser , de parler , ou de partager des caprices et des idées qui me lassent. Si vous aviez J 'Intelligence de ma nature , vous m'auriez fait

de la musique ! vous auriez endormi mes ennuis; mais TOUS m'aimez pour tous et non pour moi.

L'orage qui bouleversait le cœur de Wilfrid fut soudain calmé parées paroles ; il se rapprocha lentement, afin de pouvoir contempler la séduisante créature qui gisait étendue à ses yeux y mollement couchée y la tête appuyée sur sa main et accoudée dans la pose la plus amoureusement décevante.

— Vous croyez que je ne vous aime point , reprit-eUe. Vous vous trompez. Écoutez-moi , Wilfrid. Vous commencez à savoir beaucoup, vous avez beaucoup souffert. Laissez-moi vous expliquer votre pensée. Vous vouliez ma main.

Elle se leva sur son séant , et ses jolis mouvemens semblèrent jeter des lueurs.

— Une jeune fille qiii se laisse prendre la main, ne fait-elle pas une promesse, et ne doitelle pas l'accomplir ? Vous savez bien que je ne puis être à vous. Deux sentiraens dominent les amours qui séduisent les femmes de la terre. Ou elles se dévouent à des êtres souffrans, dégradés, criminels, qu'elles veulent consoler, relever, racheter ; ou elles se donnent à des êtres supérieurs, sublimes, forts, qu'elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels souvent elles sont écrasées. Vous êtes grand et dégradé \ vqu<& ^q\^

êtes épuré dans les feux du repentir ; mais je suis trop faible pour être votre égale^ et trop religieuse pour m'humilier sous une puissance autre que celle d'en haut. Geci^ mon ami^ n'est-il pas bien métaphysique? Mais vous avez aimé la métaphysique ! Puis nous sommes dans le nord, parmi les nuées.

— Vous me tuez, Séraphita, lorsque vous parlez ainsi, répondit-il. Je souffre toujours en TOUS voyant user de la science monstrueuse avec laquelle vous dépouillez toutes les choses humaines des propriétés que leur donnent le temps, l'espace, la forme , pour les considérer mathématiquement sous je ne sais quelle expression pure, ainsi que le fait la géométrie pour les corps dont elle abstrait la solidité.

— Bien, Wilfrid, je vous obéirai. Laissons cela. Gomment trouvez-vous ce tapis de peau d'ours que mon pauvre David a tendu là ?

— Mais très bien.

— Tous ne me connaissiez pas cette Doucha greka?

G'était une espèce de pelisse en cachemire doublée de martre zibeline, dont le nom signifie chaude à l'ame.

— Croyez^rous, reprit-elle, que dans aucune

coiir> un souverain possède une fourrure semblable ?

— Elle est sans prix, et digne d'ailleurs de celle qui la porte.

— Et que vous trouvez bien belle ?

— Les mots humains ne lui sont pas applicables^ il faut lui parler de cœur à cœur.

— Wilfrid, vous êtes bon d'endormir mes douleurspar de douces paroles... que vous avez dites à d'autres.

— Adieu.

— Restez. Je vous aime bien vous et Minna , croyez-le I Mais je vous confonds en un seul être; Réunis ainsi^ vous êtes un frère^ ou^ si vous voulez^ une sœur pour moi. Mariez-vous, que je vous voie heureux avant de quitter pour toujours cette sphère d'épreuves et de douleurs. Mon Dieu, de simples femmes ont tout obtenu de leurs amans ! Elles leur ont dit : — Taisezvous ! Es ont été muets. Elles leur ont dit : — Mourez ! Ils sont morts. Elles leur ont dit : — Aimez-moi de loin ! Ils sont restés à distance comme les courtisans devant un roi. Elles leur ont dit : — Mariez-vous ! Ils se sont mariés. Moi , je veux que vous soyez heureux , et vous me refusez. Je suis donc sans pouvoir ? Eh bien ! Wilfrid, écoutez^ venez plus près de mov ,^m j\^

54 LE LIVRE HTSTIQUE.

serais fâchée de tous voir épouser Minna ; mais quand vous ne me yerrez plus, alors. . . dites^ oui.

— Je TOUS ai délicieusement écoutée , Seraphîta. Quelque incompréhensibles que soient Tos paroles^ elles ont des charmes. Mais que voulez-vous dire ?

— Vous avez raison, j'oublie d'être folle, d'être cette pauvre créature dont vous n'aimez que la faiblesse. Je vous tourmente, et vous êtes venu dans cette sauvage contrée pour y trouver le repos , vous , brisé par les impétueux assauts d'un génie méconnu , vous , exténué par les patiens travaux de la science, vous qui avez trempé vos mains dans le crime et porté les chaînes de la justice humaine.

Wilfrid était tombé demi-mort 'sur le tapis, mais Séraphita souffla sur le front de cet homme qui dormit aussitôt paisiblement à ses pieds.

— Dors , repose-toi , dit-elle en se levant.

Après avoir imposé pour ainsi dire ses mains

au-dessus du front de Wilfrid , ces phrases s'échappèrent une à une de ses lèvres , toutes différentes d'accent, mais toutes mélodieuses et empreintes d'une bonté qui semblait émaner de sa tête par ondées nuageuses, comme les lueurs dont la déesse profane en toure chastement son berger bien-aimé durant son sommeil.

8ÉRAPH1TA. 55

« Je puis me montrer à loi , cher Wilfrid , tel que je suis , à toi qui es fort.

a L'heure est venue , l'heure où. les brillantes lumières de l'aTenir jettent leurs reflets sur les âmes , l'heure où l'ame s'agite dans sa liberté.

(c Maintenant il m'est permis de te dire combien je t'aime. Ne vois-tu pas quel est mon amour^ un amour sans aucun propre intérêt ^ un sentiment plein de toi seul , un amour qui te suit dans l'avenir , pour t 'éclairer l'avenir , car cet amour est la vraie lumière. Conçois-tu maintenant avec quelle ardeur je voudrais te savoir quitte de cette vie qui te pèse , et te voir plus près que tu ne l'es encore du monde où l'on aime toujours ? N'est-ce pas souf&ir que d'aimer pour une vie seulement? N'as-tu pas senti le goût des éternelles amours? Comprends-tu maintenant à quels ravissemens une créature complète s'élève, alors qu'elle est double à aimer celui qui ne trahit jamais l'amour , celui devant lequel on s'agenouille en adorant ?

a Je voudrais avoir des ailes , Wilfrid , pour t'en couvrir, avoir delà force à te donner pour te faire entrer par avance dans le monde où les plus pures joies du plus pur attachement qu'on éprouve sur cette terre feraient une ombre do^ri^

Page 1