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128 LE LITU MYSTIQUE.
Wilfrid^ sur qui la lecture d'un premier traité de Swedenborg qu'il avait rapidement parcouru, yeaait de produire un effet violent ^ était déjà dans le corridor , occupé à mettre sef patins. Minna fut prête aussitôt. Tous deux laissèrent en arrière les deux vieillards , et s'élancèrent Ters le château suédois.
— Entendez-Tous ce craquement ? dit Wilfrid à Minna.
— La glace du Fiord remue^ répondit Hinna.
Mais voici bientôt le printemps.
Wilfrid garda le silence. Quand tous deux furent dans la cour ^ ils ne se sentirent ni la faculté ni la force d'entrer dans la maison.
— Que pensez-vous d'elle ? dit Wilfrid.
Quelles clartés ! s'écria Minna qui se plaça devant la fenêtre du salon. Le voila ! mon Bieu^ qu'il est boau ! mon SéraphitûsJ prends-moi?
L'exclamation de la jeune fille fut tout intérieure. Elle voyait Séraphitûs debout^ légèrement enveloppé d'un brouillard couleur d'opale qui s'échappait à une faible distance de ce corps presque phosphorique.
— Gomme elle est belle, s'écria-t-il mentalement aussi.
En ce moment. M. Becker arriva, suivi de JhrJd^ il vil sa fille et l'étranger devant la fe-
StRAPHITA. 129
nètfe^ vint près d'eux, regarda dans le salon, et dit : — Eh bien ! David , elle fait ses prières .
— Mais, monsieur, essayez d'entrer.
— Pourquoi troubler ceux qui prient ? répondit le pasteur.
£n ce moment, un rayon de la lune, qui se leyait sur le Falberg , jaillit sur la fenêtre. Tous se retournèrent émus par cet effet naturel qui les fit tressaillir, mais quand ils revinrent pour voir Séraphita, elle avait disparu.
— Voilà qui est étrange! dit Wilfrid surpris.
— Oh! j'entends des sons délicieux! dit Minna.
— £h bien ! quoi , dit le pasteur, elle va sans doute se coucher ?
David était rentré. Ils revinrent en silence ; aucun d'eux ne comprenait les e£Fets de cette vision de la même manière : M. Becker doutait^ Minna adorait , Wilfrid désirait.
Wilfrid était un homme de trente-six ans.
Quoique largement développées,ses proportions ne manquaient pas d'harmonie. Sa taille était médiocre, comme celle de presque tous les hom> mes qui se sont élevés au-dessus des autres , sa poitrine et ses épaules étaient larges , et son cou était court comme celui des homm.e« dovii
180 LE LIYRB KTSnQDE.
le cœur devait être rapproché de la tête. Ses cheveux étaient noirs , épais et fins ; ses yeux , d'un jaune brun, possédaient un éclat solaire qui annonçait avec quelle avidité sa nature aspirait la lumière. Si ses traits mâles et bouleversés péchaient par l'absence du calme iqtérieur que communique une vie sans orages , ils annonçaient les ressources inépuisables de sens fougueux et les appétits de l'instinct ; da même que ses mouvemens indiquaient la perfection de l'appareil physique , la flexibilité des sens et la fidélité de leur jeu. Cet homme pouvait lutter avec le sauvage , entendre comme lui le pas des ennemis dans le lointain des forêts^ en sentir le goût dans les airs , et voir à l'horizon le signal d'un ami. Son sommeil était léger comme celui de toutes les créatures qui ne veulent pas se laisser surprendre. Son corps se mettait proraptement en harmonie avec le climat des pays où le conduisait sa vie à tempêtes. L'art et la science eussent admiré dans cette organisation une sorte de modèle humain ; en lui tout s'équilibrait ; l'action et le cœur , l'intelligence et la volonté. Au premier abord , il semblait devoir être classé parmi les êtres purement instinctifs qui se livrent aveuglément aux besoins matériels^ mais dès le matin de la vie , il s'était élancé dans le
SiAA^HITA. 131
niond^ aoqûil aTeo lequel ses sentimeas l'aysôeat commis 3 l'étude avait agrandi sou intelligence^ la méditation avait aiguisé sa pensée , les sciences avaient élargi son entendement. Il avait étudié les lois humaines , le jeu des intérêts mis en présence par les passions , et paraissait s'être familiarisé de bonne heure avec les abstractions sur lesquelles reposent les sociétés. U avait pâli sur les livres qui sont les actions humaines mortes ^ puis , il avait veillé dans les capitales européennes au milieu des fêtes , il s'était éveillé 4dns plus d'un lit ^ il avait dormi peut-être sur lechamp de bataille pendant la nuit qui précède le combat et pendant celle qui suit la victoire ^ peut-être sa jeunesse orageuse l'avait-elle jeté sur le tillac d'un corsaire à travers les pays les plus contrastans du globe -, il connaissait ainsi les actions humaines vivantes. Il avait donc le présent et le passé ; l'histoire double , celle d'au* trefois, celle d'aujourd'hui. Beaucoup d'hommes ont été , comme Wilfrid , également puissans par la main , par le cœur et par la tête j comme lui , la plupart ont abusé de leur triple pouvoir^ mais si cet homme tenait encore par son enveloppe à la partie limoneuse de l'humanité; certes, il appartenait également à la sphère où* la force est intelligente. Blalgré les voiles
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dans lesquels s'enveloppait son ame ^ il se rencontrait' en lui ces indicibles symptômes visibles à l'œil des êtres purs , à celui des enfans dont l'innocence n'a reçu Je souffle d'aucune passion mauvaise, à celui du yiéillard qui a reconquis la sienne -, ces marques dénonçaient un Caîn auquel il restait une espérance , et qui semblait chercher quelque absolution au bout de la terre. Minna soupçonnait le forçat de la gloire en cet homme , et Séraphita le connaissait ; toutes deux l'admiraient et le plaignaient. D'où leur venait cette prescience? Rien à la fois de plus simple et de plus extraordinaire. Dès que Thomme veut pénétrer dans les secrets de la nature, où rien n'est secret , où il s'agit seulement de voir , il s'aperçoit que le simple y produit le merveilleux.
— Séraphitûs , dit un soir Minna quelques jours après l'arrivée de Wilfrid à Jarvis , vous lisez dans l'ame de cet étranger, tandis que je n'en reçois que de vagues impression». Il me glace ou m'échauffe; mais vous paraissez savoir la cause de ce froid ou de cette chaleur. Vous pouvez me le dire , car vous savez tout de lui.
— Oui, j'ai vu les causes , dit Séraphitûs en abaissant sur ses yeux ses larges paupières.
— Par quel pouvoir? dit la curieuse Minnu.
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— -* Tai le don de Spécialité , loi répondit-il , une espèce de vue intérioQre qui pénètre tout et dont tu ne comprendras la portée que par une comparaison. Dans les grandes villes de l'Ëuropcd'où sortent des œuvres où la main humaine cherche à représenter les efiPets de la nature morale aussi hien que ceux de la nature physique , il est des hommes suhlimes qui expriment des idées avec du marhre. Le statuaire agit sur le marhre, il le façonne, il y met un monde de pensées. 11 existe des marhres que la main de l'homme a doués de la faculté de représenter tout un côté sublime, ou tout un côté mauvais de l'humanité. La plupart des hommes y Voient une figure humaine et rien de plus ; quelques autres, un peu plus haut placés sur l'échelle des êtres , y aperçoivent une partie des pensées traduites par le sculpteur, ils y admirent la forme. Mais les initiés aux secrets de l'art sont tous d'intelligence avec le statuaire en voyant son marbre ^ ils y reconnaissent le monde entier de ses pensées -, ceux-là sont les princes de l'art, ils portent en eux-mêmes un miroir où vient se réfléchir la nature avec ses plus légers accidens. Eh bien ! il est en moi comme un miroir où vient se réfléchir la nature morale avec ses causes et ses effets; je devine
134 u urts vranQiJB.
l'atenir et le passé en pénétrant ainsi la oonsoienoe. Comment ? me diras-tu tonjonrs. Fais que le marbre soit le corps d'un 'homme ^ fais que le statuaire soit le sentiment ^ la passion y le TÎce ou le crime , la vertu y la faute ou le repentir; tu comprendras comment j'ai lu dans l'ame de l'étranger^ sans néanmoins t'expliquer la Spécialité; car pour concevoir ce don y il faut le posséder.
Si Wilfrid tenait aux deux premières portions de l'humanité si distinctes^ aux hommes de force et aux hommes de pensée ^ ses excès y sa vie tourmentée et ses fautes l'avaient souvent conduit vers la Foi, car le doute a deux côtés : le côté de la lumière et le côté des ténèbres. Wilfrid avait trop bien pressé le monde dans ses deux formes y la Matière et l'Esprit y pour ne pas être atteint de la soif de l'inconnu , du désir d'aller au-delà y dont sont presque tous saisis les hommes qui savent y peuvent et veulent. Mais ni sa science, ni ses actions, ni son vouloir n'avaient de direction. Il avait fui la vie sociale par nécessité , comme le grand coupable cherche le cloître. Le remords, cette vertu des faibles, ne l'atteignait pas; le remords est une impuissance , il recommencera sa faute; le repentir seul est une force, il termine tout.
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lais en parcourant le monde dont il s'était fait un cbitre , Wiifrid n'avait trouvé nulle part de baume pour ses blessures , il n'avait vu nulle part une nature à laquelle il se put attacher. En lui y le désespoir avait desséché les sources du désir. Il était de ces esprits qui y s'étant pris avec les passions , s'étant trouvés plus forts qu'elles 9 n'ont plus rien à presser dans leurs serres ; auxquels l'occasion manquant de sie mettre à la tête de quelques uns de leurs égaux pour fouler sous le sabot de leurs montures des populations entières^ achèteraient^ au prix d'un horrible martyre , la faculté de se ruiner dans uie croyance; espèces de rocbers sublimes qui attendent un coup de baguette qui ne vient pas, 9t qui pourrait en faire jaillir les sources lointaines. Jeté par un dessein de sa vie inquiète et ebercheuse dans les chemins de la Norwége^ l'hiver l'y avait surpris à Jarvis. Le jour où ^ pour la première fois ^ il vit Séraphita^ cette rencontre lui fit publier le passé de sa vie. La jeune fille lui causa ces sensations extrêmes qu'il ne croyait plus ranimables ; les cendres laissèrent échapper une dernière flamme^ et se dissipèrent au premier souffle de cette voix. Qui jamais s'est senti redevenir jeune et pur après avoir froidi dans la vieillesse eX^'i^Vt^^si^
136 LB LIY&B MYSTIQUE.
dans l'impureté! Tout à coup Wilfrid aima comme il n'avait jamais aimé^ il aima secrètement^ avec foi, avec terreur, avec d'intimes folies. Sa vie était agitée dans la source même de ]a vie, à la seule idée de voir Séraphita. En l'entendant, il allait en des mondes inconnus; il était muet devant elle , elle le fascinait. Là , sous les neiges , parmi les glaces , avait grandi sur sa tige cette fleur céleste à laquelle aspiraient ses vœux jusque-là trompés , et dont la vue réveillait les idées fraîches , les espérances, les senti mens qui se groupent autour de nous, pour nous enlever en des régions supérieures, comme les anges enlèvent aux cieux les Elus dans les tableaux symboliques dictés aux peintres par quelque génie familier. Un céleste parfum amollissait le granit de ce rocher, une lumière douée de la parole loi versait les divines mélodies qui accompagnent dans sa route le voyageur pour le ciel. Après avoir épuisé la coupe de l'amour terrestre dont ses deo ts avaient tout broyé jusqu'aux graviers , il apercevait le vase d'élection où brillaient les ondes limpides, et qui donne soif des délices immarcessibles à qui peut y approcher des lèvres assez ardentes de foi pour n'en point faire éclater le cristal. H avait rencontré ce mur d'aitrâi àfranchir qu'il
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cherdiait sur la terre. Il allait impétueusement chez Séraphita dans le dessein de lui exprimer la portée d'une passion sous laquelle il bondissait comme le cheval de la fable sous ce cavalier de bronze que rien n'émeut^ qui reste droit^ et que les efforts de l'animal fougueux rendent toujours plus pesant et plus pressant. U arrivait pour dire sa vie , pour peindre la grandeur de son ame par la grandeur de ses fautes^ pour montrer les ruines de ses déserts ; mais quand il avait franchi l'enceinte , et qu'il se trouvait dans la zone immense embrassée par ces yeux dont le scintillant azur ne rencontrait point de bornes en avant et n'en ofirait aucune en arrière y il devenait calme et soumis comme le lion qui^ lancé sur sa proie dans une plaine d'Afrique^ reçoit sur l'aile des vents un message d'amour^ et s'arrête. Il s'ouvrait un abyme où tombaient les paroles de son délire, et d'où s'élevait une voix qui le changeait; il était enfant, enfant de seize ans , timide et craintif devant la jeune fille au front serein, devant cette blanche forme dont le calme inaltérable ressemblait à la crjaelle impassibilité de la justice humaine. Et le combat n'avait jamais cessé que pendant cette soirée , où d'un regard elle l'avait enfin abattu , comme un milan qui après avoir décnt
18S LE LlYRS MYSTIQUE.
ses étourdissantes spirales autour de sa proie ^ )a fait tomber stupéfiée avant de l'emporter dans son aire. 11 est en nous-mêmes de longues luttes dont nos actions deyiennent le terme, et qui font comme un envers à l'humanité. Cet envers est à Dieu , l'endroit est aux hommes. Plus d'une fois Séraphita s'était plu à prouver à Wilfrid qu'elle connaissait cet envers si variée qui compose une seconde vie à la plupart dtiS hommes. Souvent elle lui avait dit de sa voix de tourterelle : — Nous étions bien en cotèréf quand Wilfrid se promettait en chemin de l'eu* leVer afin d'en faire une chose à lui. Wilfrid seul était assez fort pour jeter le cri de révolta qu'il venait de pousser chez H. Beckér^ et qu6 le récit du vieillard avait calmé. Cet homme si moqueur, si insultenr, voyait enfin poindre ht clarté d'une croyance sidérale en sa niiit \ il sd demandait si Séraphita n'était pas une exilée des sphères supérieures en route pour la patrie. Les déifications dont abusent les amans en tout pays, il n'en décernait pas les honneurs à ce lis de la Norwège , il y croyait. Pourquoi restait-* elle au fond de ce Fiord? qu'y faisait-elle ? Les interrogations sans réponse abondaient dans son esprit. Qu'arriverait-il entre eux surtout? Quel sort l'avait amené là? Pbur lui| SérapUta
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était ce marbre immobile , mab léger comme une ombre ^ que Minna Tenait de Toir se posant an bord du goufiEre; elle demeurait ainsi devant tous les gouffres sans que rien pût l'atteindre , sans que l'arc de ses sourcils fléchit , sans que la lumière de sa prunelle yacillât. C'était donc un amour sans espoir^ mais son sans curiositéi Dès le moment où Wilfrid soupçonna la nature éthérée dans la magicienne qui lui avait dit le secret de sa vie en songes harmonieux , il tou*^ lut tenter de se la soumettre y de la garder, de la ravir au ciel où peut-être elle était attendue. ^Humanité, la Terre, ressaisissant leur proie > il lesireprésenterait. Son orgueil, seul senti-> ment par lequel l'faomtne puisse être exalté long-temps , le rendrait heureux de ce triomphe pendant le reste de sa vie. A cette idée, son sang bouillonna dans ses veines , son cœur se gonfla. S'il ne réussissait pas, il la briserait. Il est si naturel de détruire ce qu'on ne peut pos* aéder, de nier ce qu'on ne comprend pas , d'insulter à ce qu'on envie!
Le lendemain, Wilfrid, Préoccupé par les idées que devait faire uaitre le spectacle extraordinaire dont il avait été le témoin la veille , voulut interroger David, et vint le voir en prenant le prétexte de demander des nouvelk^
de Séraphita. Quoique M. Becker crût le pauYte homme tombé en énfaDce^ l'étranger se fia sur sa perspicacité pour découYrir les parcelles de vérité que roulerait le serviteur dans le torrent de ses divagations.
David avait la physionomie immobile et indécise de l'octogénaire; sous ses cheveux blancs se voyait un front où les rides formaient des assises ruinées; son visage était creusé comme le lit d'un torrent à sec. Sa vie semblait s'être entièrement réfugiée dans les yeux où brillait un rayon ^ mais cette lueur était comme couverte de nuages^ et comportait l'égarement actifs aussi bien que la stupide fixité de l'ivresse. Ses mouvemens lourds et lents annonçaient les glaces de l'âge et les communiquaient à qui s'abandonnait à le regarder Ion g- temps ^ car il possédait la force de la torpeur. Son intelligence bornée ne se réveillait qu'au son de la voix , à la vue, au souvenir de sa maîtresse. Elle était l'ame de ce fragment tout matériel. En voyant David seul , vous eussiez dit un cadavre ; Séraphita se montrait-elle, parlait-elle,était-il question d'elle,... le mort sortait de sa tombe, il retrouvait le mouvement et la parole. Jamais lesos desséchés que le souffle divin doit ranimer dansla vallée de Josaphat , jamais cette image apocalyp-
tique ne fut mieux réaHsée que par ce Lazare sans cesse rappelé du sépulcre à la yie par la voix de la jeune fille. Son langage constamment figuré, souTcnt incompréhensible , empêchait les habitans de lui parler; mais ils respectaient en lui cet esprit profondément déyié de la route tuIgaire que le peuple admire instinctivement.
Wilf rid le trouva dans la première salle, en apparence endormi près du poêle. Comme le chien qui reconnaît les amis de la maison , le vieillard leva les yeux , aperçut l'étranger ^ et ne bougea pas.
— Eh bien! où est-elle? demanda Wilfrid au vieillard en s'asseyant près de lui.
David agita ses doigts en l'air comme pour peindre le vol d'un oiseau.
— Elle ne soufFre plus? demanda Wilfrid.
— Les créa t ures promises auciel savent seules
souffrir, sans que la souffrance diminue leur amour, répondit gravement le vieillard comme un instrument essayédonne une note an hasard. Ceci est la marque de la vraie*foi.
— Qui vous a dit ces paroles ?
— L'Esprit.
— Que lui est-il donc arrivé hier au soir? Aveavous enfin forcé les Yertumnes en sentinelle? vous êtes-vous glissé à travers les Hammoii^'^
142 LB UVAB MYSTIQUE.
^ Oui y répoBdlt Dayid en se rémllant comme dVn songe.
La Yapeur confuse de son œil se fondit sous une lueur comme venue de l'ame qui le rendit papr degrés brillant comme celui d'un aigle, iiltolligeot pomme celui d'un poète.
^^ Qu'aTCZ-YOus vu ? lui demanda Wilfrid étofipé de ce changement subit .
-r^ J'ui VU les Espèces et les Formes , j'ai entçpdu l'Esprit des choses , j'ai vu la révolte d^ mauvais^ j'ai écouté la parole des Bons! Us sont venus sept démons , il est descendu sept ar- Qba|}g09; les archanges étaient loin , ib contemplaient voilés ; les démons étaient près , ils brillaient et agissaient. Mammon est venu sur sa conque nacrée , et sous la forme d'une belle femme nue; la neige de son corps éblouissait^ jamais les formes humaines ne seront aussi parfaites y et il disait : — « Je suis le plaisir , et tu me possédera^ ! i> Lucifer , le prince des serpens , est venu dans son appareil de souverain ^ et l'Homme était en4ui beau comme un ange^ et il a dit: — « L'humanité te servira ! y La reine des avares, celle qui ne rend rien de ce qu'elle a reçu^ la Mer, est venue enveloppée de sa mante verte; elle s'est ouvert le sein^ elle a montré son éorin depierretieè ^ elle a vomi ses trésors et les
a offerts ; elle a fait arriver des Taguee de saphirs et d'émerandes ^ et ees productions se, sont émues ; elles ont surgi de leurs retraites , elles ont parlé; la plus belle d'entre les perles a dé* ployé ses ailes de papillon ; elle a rayonné , elle a fait entendre ses musiques marines ^ elle a dit : — u Toutes deux filles de la souffrance , nous sommes sœurs ^ attends-moi? nous partirons ensemble 9 je n'ai plus qu'à devenir femme. » L'Oiseau qui a les ailes de l'aigle et les pattes du lion , une tête de femme et la croupe du cheval, l'Animal s'est abattu^ lui a léché les pieds y promettant sept cents années d'abon^ dance à sa fille bien-aimée. Le plus redoutable , l'Enfant , est arrivé jusqu'à ses genoux en pleurant et lui disant : — « Me quitteras -tu ^ i^oi faible et souffî'ant? reste, ma mère! » Il jouait avec les autres, il répandait la paresse dans l'air^ et le ciel se serait laissé aller à sa plainte. La Vierge au chaut pur a fait entendre ses concerts qui détendent i'ame. Les rois de l'Orient sont venus avec leurs esclaves , leurs armées et leurs femmesj les Blessés ont demandé d'être secourus, les Malheureux ont tendu la main : — « Ne nous quittez pas ! ne nous quittezpas ! » Moi-même j'ai crié : — He nous quittez pas ! Nous vous adorerons, restez! Les fleurs sont &oxii^ ^^
leurs graines en l'entourant de leurs parfums qui disaient : — « Restez î n Le géant £nakim est sorti de Jupiter , amenant l'Or et ses amis ^ amenant les Esprits des Terres Astrales qui s'étaient joints à lui^ tons ont dit : — «Nous serons à toi pour sept cents années. » Ënfin^ la Mort est descendue de son chcTal pâle et a dit : — « Je t'obéirai ! » Tous se sont prosternés à sespieds^ et si TOUS les aTiez tus ^ ils remplissaient la grande plaine ^ et tous lui criaient : — u Nous t'aTons nourri y tu es notre enfant^ ne nous abandonoe pas. » La Vie est sortie de ses Eaux Rouges^ et a dit: — « Je ne te quitteraipas! » Elle a relui comme le soleil en s'écriant : — u Je suis la lumière! » — La lumière est là ! s'est-elle écriée en montrant les nuages où s'agitaient les archanges. Elle était fatiguée , le Désir lui aTait brisé les nerfs ^ elle ne pouTait que crier : — mon Dieu! Mais Dieu l'entendait^ ellea Taincu. Combien d'Esprits Angéliques^ en graTissant la montagne^ et près d'atteindre au sommet ^ ont rencontré sous leurs pieds un graTier qui les a fait rouler et les a replongés dans l'abyme ! Tous ces Esprits déchus admiraient sa constance ! ils étaient là formant un Chœur immobile et tous lui disaient en pleurant : — Courage ! Enfin ellea vaiacu le Désir déch^LUié tutelle sous toutes
StRAPHITA. 145
les Formes et dans toutes les Espèces. Elle est
restée en prières , et quand elle a leyé les yeux^
elle a tu le pied des anges révolant aux cîeux.
— Elle a vu le pied des anges ? répéta Wilfrid.
— Oui , dit le vieillard.
— C'était un rêve qu'elle vous a raconté ? demanda Wilfrid.
— Un rêve aussi sérieux que celui de votre vie , répondit David ; j'y étais.
Le sérieux du vieux serviteur frappa Wilfrid, qui s'en alla se demandant si ces visions étaient moins extraordinaires que celles dont Swedenborg avait écrit les relations, et qu'il avait lues la veille.
— Si les esprits existent, ils doivent agir, se disait-il en entrant au presbytère , où il trouva M. Beckerseul.
— Cher pasteur , dit Wilfrid , Séraphita ne tient à nous que par la forme , et sa forme est impénétrable. Ne me traitez ni de fou , ni d'araoureux ! une conviction ne se discute point. Convertissez ma croyance en suppositions scientifiques , et cherchons à nous éclairer. Demain soir nous irons tous deux chez elle.
— Eh bien ! dit M. Becker.
— Si son œil ignore l'espace , reprit Wilfrid, si sa pensée est une vue intelUgeule (\\i\\\x\\f€t-
9iet d'embmuier les choses dans leur essence ^ et de les relier à l'évolntioa générale des mondes^ si^ en nn mot, elle sait et voit tout^ asseyons la pythonisse sur son trépied ^ forçons cet aigle implacable à déployer ses ailes en le menaçant , Aidez-moi , je respire un f en qui me dévore 9 je veux l'éteindre ou me laisser consumer. Enfin j'ai découvert une proie , je la yeux.
— Ce serait , dit le ministre ^ une conquête assez difficile à faire , car cette pauvre fille est.. .
— Est? reprit Wilfrid.
— Folle 9 dit le ministre.
— Je ne vous conteste pas sa folie , ne me contestez pas sa supériorité. Cher M. Becker^ elle m*a souvent confondu par son érudition.
A-t-elle voyagé ?
— De sa maison au Fiord.
— Elle n'est pas sortie d'ici! s'écria Wilfrid, elle a donc beaucoup lu ?
— Pas un feuillet, pas un iota I moi seul ai des livres dans Jarvis. Les œuvres de Swedenborg, les seuls ouvrages qui fussent au château , les voici ? Jamais elle n'en a pris un seul.
— Avez-vous jamais essayé de causer avec elle ?
— A quoi bon ?
-*- Personne n'a vécu aou.^ son toit ?
SÉRAPUITA. 147
— Elle n'a pas eu d'autres amis que vous et Minna , ni d'autre serviteur que David ?
— £Ue n'a jamais entendu parler de sciences , ni d'arts ?
-— Par qui ? dit le pasteur.
~ Si elle disserte pertinemment de ces choses, comme elle en a souvent oausé avQC moi , que croirez^-vous ?
— Que CQtte fille a conquis peut-être, pendant quelques années de silence, les facultés dont jouissait Apollonius de Tyhane et beaucoup de prétendus sorciers que l'inquisition a br^^lés , ne voulant pas admettre la seconde vue.
— Si elle parle arabe, que penserez -vous ?
— L'histoire des sciences médicales consacre plusieurs exemples de filles qui ont parlé des langues à elles inconnues,
— Que faire? dit Wilfrid. Elle connaît dans le passé de ma vie des choses dont j'avais seul le secret.
— Nous verrons , dit M. Becker , si elle me dit les pensées que je n'ai confiées à personne.
Minna rentra.
— Hé bien ! raia fille, que devient ton démon ?
— Il souffre , mon père , répondit-elle en saluant Wilfrid. Les passions humaines, revêtues de leurs fausses richesses, l'ont entouré ^eiidajQiV.
148 LE LIT&B HTSnQUB.
la nnit^ et lui ont déroulé des pompes inouïes. Mais TOUS traitez ces choses de contes. . .
— Atcc ou sans ta permission , mon enfant , dit le pasteur en souriant.
— Satan ^ reprit-elle, n'a-t-il pas transporté le Sauveur sur le haut du temple , en lui montrant les nations à ses pieds ?
— Les Évangélistes ^ répondit le pasteur, ' n'ont pas si bien corrigé les copies qu'il n'y ait plusieurs yersions.
— Vous croyez à la réalité de ses visions , dit Wilfrid à Minna.
— Qui peut en douter quand il les raconte?
— Il, il ! demanda Wilfrid, qui?
— Celui qui est là , répondit Minna en montrant le château.
-4- Vous parlez de Séraphita ! dit l'étranger surpris.
La jeune fille baissa la tète en lui jetant un regard plein de douce malice.
— Et vous aussi, reprit Wilfrid, vous vous plaisez à confondre mes idées. Qui est-ce? qne pensez- vous d'elle?
— Ce que je sens^ reprit Minna en rougissant, est inexplicable.
— Vous êtes fous , s'écria le pasteur.
— A demain ! dît Wilftid.