‹ Le livre noir, drame en cinq actes et six tableauxChapitre 9 sur 80 · I.E MAJOR · texte numérisé non relu

I.E MAJOR

Point d'emportement, M, Poinceleî, pas de duel.

POINCELET.

Un dueîî... fi!... c'est bon pour les braves!... j'ai d'autres armes...

LE MAJOR. L'assassinat?

POINCELET.

Oh! non, j'ai des armes plus paissantes, les armes de la justice, une balance.

LE MAJOR

Un procès on adultère ?

POINCELET.

Voilà mon rêve; mais que la réalisation en est difficile avec une femme comme la mienne!

Vous Taimez, encore peut-être?

POINCELET.

Moi?... je ne l'ai jamais aimée. Je l'épousai, quoique jeune et jolie, parce qu'elle possédait dix mille francs et que j'étais loin de tes avoir. IVîais un an après mon oncle mourut et me laissa deux cent mille francs. Ce fut mon tour à être riche. Ma femme prit alors sa revanche. Elle se mit à dépenser quinze mille francs par an pour sa toilette, sous prétexte qu'elle en avait apporté dix mille dans le ménage. Jug'^z si en allant de ce pas, lin hotiime doit être vite ruiné. Je me plaignis, on ne m'écouta pas... je parlai de me séparer, on me dit que pour obtenir la séparation en justice, il fallait avoir quelque grave sujet de plainte, comme si je n'en avais pas eu! Je souffrais horriblonienl. Enfin. Dieu eut pitié de moi, ma femme se conduisit mal. Josépha eut un amant.

LU MAJOR

Le médecin ?

POINCELET.

Le médecin d'abord, pui» Tcffinier du génie... enfin,

14 LE LÏ7RB NOIB.

elle a pour amnnt aujourd'hui je ne sais qn'cHo profi^ssion... vous comprenez qu'un procès en adultère me sauve. On nous scparcrn... je serai condamné à faire une pension alimentaire à Josépha, et ma fortune est assurée pour toujours.

LE MAJOR. Faites-le donc ce procès,

POINCELET.

Je vous le répète, voilà le difficile. .. la loi veut des preuves de radullère,et les preuvesque vous savez. Or, Josépha est si mobile, si légère, si insaisissable que lorsque je suis sur le point de la surprendre dans les conditions que la loi exige... crac! elle a déjà un autre amant. Je pars pour voir un dénouement et je n'arrive jamais qu'à un premier cl)apitre... je crois cependant que celte fois je touche à mon fl.igrant délit. Mon jeune homme est ici... je le découvrirai... je m'attacherai à lui, et, selon tontes les probabilités, il ira chez Josépha en sortant. Il y a beaucoup de commissaires de police dans cette honorable maison ; j'enai retenu deux pour mon compte. Ils m'accompagneront... et, au petit jour, descente, procès-verbal, arrestation, enfin, procès en adultère.

LE MAJOR

Savez-vous le nom du jeune homme imprudent que vous venez chercher ici ?

POINCELET.

Non; mais j'ai 8es traits là... Je le trouverai, soyezen sûr... Un beau jeune hom?ne, bien fait, élégint, plus jeune que le médecin de Dijon, et infiniment supérieur, sous tous les rapports, à i'officier du génie do Maçon. Oh! Josépha a du goût; il ne faut pas que la colère m'aveugle au point de ne pas en convenir.

LE MAJOR

En attendant, voulez-vous que nous allions concerter et mettre à exécution le fai^ieux coup que m'enseigna en Grèce lord Byron, mon ami, mon compagnon d'armes, ce coup qui vous a déjà fait gagner douze cents francs, et qui doit vous en h'we gagner ce soir six mille d'emblée?'

POINQELET,

Si jo le veux? mais de toute mon âme! Si je suis ici, moi qui par goût et par habitude me suis toujours tenu éloigné des maisons comme celle où nous sommes, c'est que j'ai voulu voir si le vieux proverbe : uMalhcQroux en femmes, heureux au jeu, » était vrai ou non.

LE MAJOR. Il sera vrai pour vous.

POINGELET.

Allons, M. le major; mais que je me soti vienne bien du rôle que j'ai à jouer dans cette partie, à laquelle, jo le confesse, je ne comprends rien, si ce n*est que vous la gagnez toujours.

LE MAJOR

Cela ne vous suffit-il pas?

POINCELET.

Sans doute; nous disons donc, répétez-le-moi, je vous prie, car ma tête est un peu troublée... Vous serez assis près du banquier au moment où il se disposera à faire tourner le cylindre de la roulette?

LE MAJOR

Très-bien; et vous, M. Poincelet, vous serez placé vis-à-vis du banquier. Vous me regarderez fixement, comme hier.

POINCELET, faisant un jeu de physionomie.

Ainsi, n'est-ce pas?

LE MAJOR

Non î c'est trop d'affectation. Vous pensez toujours à votre femme. C'est beaucoup mieux de c(itte maiiière : si je ferme l'œil droit, vous mettrez votre or sur la rouge et vous gagnerez.

P(>I?<CELET.

Si, au contraire, vous fermez i'œil gauche, je mettrai sur la noire, et je gagnerai pareillement.

LE MAJOR

A merveille !

Dans les deux cas, je dois gagner; seulement, il faut que je remarque avec la plus grande attention quel est l'œil que vous feiinez.

^6 LB LIVRS NOIR.

Six mille francs valent bien celte peine. Venez, maintenant.

POINCELET.

Joséplia, je saurai le nom de votre troisième séducteur, et si je vous surprends ensemble. ,,

Le MAJOR.

Venez, la fortune vous traitera mieux que les amours. Ils entrent dans le salon.

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