SCÈNE ni
LE MAJOR , les domestiques au fond.
Landrouil se fait bien attendre ; je pensais qu’il m’aurait devancé , et il n’est pas encoro venu. Il faut cepcndaut qu’il m’apporte cet argent , ccs mille écus, pour quo j’exécute ma sublime martingale, cette combinaison avec laquelle, en six coups, nous ferons sauter la banque. Oh ! elle sautera ou je sauterai. Calculons : les mille écus de Landreuil ot les roillo francs quo jo gagnerai avec co monsieur Poincelet, co provincial à qui j’en ai déjh fait gagner douze cents, c’est notre compte : total , quatre mille francs. Très-bien. Avec celle sommo , la martingale est infaillible. Voilé vingt-deux ans, trois mois,dix-sept jours que je la cherche, et hier jo l'ai trouvée. Il était temps , car demain il n’y aura plus do banque, ce sera fini. Il ne nous reste donc
justo mois '
quo cette nuit, que quelque heures. N'importe, c’est assez. Mais Londreuil ne parait pas ; qui peut donc le retenir ? Ce qui le relient , je le devine , c’est encore uno maîtresse , cette croule de la Martinique qu’il aurait bien mieux fait de renvoyer « sa famille ou è son mari. Que les hommes sont vicieux ! Ils ont a leur disposition le jeu, la plus ardente de» passions, b plu* belle des maîtresses, cel'e qui no vieillit jamais, et ils vont s embarrasser do femmes. Mais joie détacherai de la sienne, et il sera tout à moi, tout au jeu. 11 faut quo Landreoil so range. Oui, en six coups tout sma balayé colto nuit : argent, or, billets de banque... Avec cot immense gain, que ferons-nous? Ma foi, nous ferons commo tout le monde, nous achèterons des fermes en Normandie , des châteaux sur la Loiro, des actions dans toutes les entreprises. Nous ferons mieux quo cela ! nous jouerons encore, nous jouerons toujours, nous jouerons è perpétuité 1 Mais ccs millo écus ! ccs mille écus ! Ah ! voici LandreuiL (Landrcuil entre il remet son chapeau au domestique.)
seman rv.
LANDREUIL, LE MAJOR.
, LS MAJOR
Enfin!
LANDREUIL.
Excusez-mol, cher Major ; vous savez les contrariétés dômes tiques que j’éprouve sans cesse 1
LE MAJOn.
Encoro votre créole?
LANDREUIL.
Oui, elle est cause quo je viens si tard ; lorsque Henriette m’a vu ouvrir co soir le secrétaire, elle a soupçonné que mon intention était de toucher h ces trois mille francs en or qu’elle appelle ridiculement nos petites économies. Kilo est accourue vers moi, et alors les récriminations d’usage ont commencé.
LE MAJOR
Mon ami, avouez-le, votre conduite n’est pas irréprochable.
; On n’enlève pas ainsi la femme d’autrui sans payor du repos de toute sa vie une pareille taule... Vous avez cet or?
LANDREUIL.
Bientôt la discussion 6’est aigrie. Henriette est passionnée, jo suis vif; ajoutez quo dans la matinée j’avais écrit è ma mère pour lui dire que jo voulais décidément les cinquante mille francs de diamants quo ma tante en mourant lui a laissés. Ma mère m'avait répondu quo ces diamants n’étaient plus en sa possession depuis longtemps, cequi est inexact, j’en suis sûr, car que seraientils devenus ? Ah ! mais je saurai où ils sont, madame de Valpin, jo lo saurait
LE MAJOR
Vous avez nommé madame <1 • Valpin, cetto riche comtesse n ...
LANDREUIL.
C’est ma mère ; elle s'appelle Valpin, du nom do son soc • ! mari. A ma lettre, dis-je, elle avait donc répondu par un refus; jo lui avais écrit do nouveau dans des termes très-énergiques très-peu respectueux... j’étais monté!... Henriette, do son côté, a fini par prendre uu ton si blessant avec moi...
LE MAJOR
Landreuil, il faudra absolument rompro avec celte intriguo quo réprouvent hautement les bonnes mœurs ; il faudra renvoyer cette femme è son mari. Vous avez pris ces mille écus? LANDREUIL.
Mais elle n’a jamais eu de mari.
LE MAJOn.
A sa famille.
Elle est orpheline depuis l’âge do quatorze ans.
LE MAJOR
D’uno manière on d’une autre, vous romproz avec cette intrigue.
LANDREUIL.
J’ai presque rompu, et déjh uno autre passion...
LE MAJOR
Il faut rompre entièrement ; l’amitié lo vout, elle l’exige. Enfin, apportez-vous ces millo cens en or?
landreuil, lui montrant une bourse.
Oui 1
* LE MAJOR
Jo respire ! notre fortuno est faito.
LANDREUIL.
Courons donc nous on emparer I... Venez. (Entrent plusieurs invités qui déposent leurs chapeaux et passent dans le salon du fond.)
le major.
Non, j’aUcnds quelqu'un.
LAtnmvuiL.
Qui donc T
LB MAJOR
Un provincial, un habitant do Dijon avec lequel, depuis trois jours, jo suis associé dans le bénéfice d’un coup particulier.
LAXDHIUL.
Co n'est pas notre martingale ?
le major.
Allons donc! prostituer les découvertes du génie au profit d’un bourguignon inconnu! Oh! non; mais sans le concours do co bravo Dijonnois, notre martingalo no serait pas aussi sûre.
lANDMDlt,
Comment celât
le Major.
Il nous faut quatre mille francs, jo vous l’ai dit, pour qu’ello réussisse infailliblement ; vous n'en apportez que trois mille, c’est encore mille francs qui nous manquent. Mon provincial nous vient en aido merveilleusement. Je lui forai gagner ce soir, en un seul coup , six millo francs, sur lesquels il m'en donnera 1 mille de gratification.
LANDRBl IL.
Mais pourquoi, cher Major, ne pas recommencer vingt ou trento fois pour notre propre compte co môme coup-là sans recourir à notro martingale?
LR MAJOR.
Parce que co coup no peut so faire qu'uno fois dans la soirée.
LAXDRKCIL.
11 est bien extraordinaire...
LB MAJOR
11 ne peut se faire qu'une seule fois, vous allez le comprendre. 11 faut que la rouge ou la noire sorte.
uunmcuii.
Sans doute.
LB MAJOn.
Jo dis à mon provincial, qui a déjà gagné deux fois par ce moyen : Si vous rao voyez faire tel signe, vous jouerez la rougo ; si je fais tel autre signe, vous jouerez la noire.
LAHDRBÜIL.
Très-bien t
LB MAJOR
Au moment oû lo banquier va dire la couleur, j’envoie l'un ou l’autre signe convenu à mon provincial qui, fidèlement, y obéit.
LARDRBCIL.
Permettez, permettez. Comment savez-vous que c’est la rougo ou la noire que le banquier va proclamer?
Ll MAJOR.
Je ne lo sais pas plus quo vous.
LAXDRBUIL.
Mais alors?...
LB MAJOR
Jo lo dis au hasard. Si j’ai deviné josto, mon provincial croit qno j'ai un secret, et il me donne ma gratification.
LAMIRBUIL.
Oui. Mais si vous ne dovinez pas juste?
LB MAJOR
Alors, jo mo perds dans la foule. Mais mon associé do Dijon va venir, laissez-moi avec lui ; d'ailleurs , nous n’emploierons guère notre martingalo que vers la fin de la nuit, quand la banque sera gorgée de tout l’or qu'elle aura pompe... nous la dégorgerons. En attendant ce beau moment, allez vous distraire par la vue do l’or qui nous appartiendra bientôt.
LAKIIREÜIL.
Ah ! oui, j’ai besoin de mo distraire, de m’étourdir. [H entre dans le talon du fond.)
LB MAJOR
II a uno mère, et ello est riche ! Ah ! c’est mal de manquer de respect à sa mère, surtout quand elle a tant de diamants. II a raison de vouloir connaître où ils sont cachés... car ils sont cachés... je l'approuve, c’est d’un bon fils.