La Caricature, Article signé Alex, de B. 9 déc. i8jo
3. Nouveau tableau de Paris au six* siècle,u VI. Paris, Béchet, iSjs, in-8«.
CÉNACLES ROMANTIQUES ii
vain, que fut lancé dans les salons le mot rococo, dont le sens ne fut pas fixé tout d'abord.
Rococû! Drôle de mot que celui-là, qui se replie comme un serpent sans qu'on puisse Patteindre, échappe à toutes les défini tions, se livre à toutes les fantaisies, se prête à tous les caprices, proscrit tout ensemble les genres les plus opposés et permet d'accoupler David à M. Dubufe, M. Viennet à Racine; on n'ignore pas qu'avant d'être un polisson, Racine était rococo.
Suivant l'honnête M. Deglény, qui s'en plaint amèrement, pour les uns, racocOy c'était l'antique; pour les autres, rococo figurait le gothique; ou bien rococo atteignait en pleine poitrine Girodet et ses imitateurs. C'était également une sorte de qualificatif dédaigneux de Boucher, de Dorât, de Watteau, de Crébillon fils; sous cette dernière désignation le mot est resté, et M. Littré, qui Ta accueilli dans son Dictionnaire, le fait dériver des ornements rocaille dont abusaient les décorateurs du xviii' siècle.
En même temps que la langue s'enrichissait de mots d'art nouveaux, les salons, sous l'influence des célèbres collectionneurs Sauvageot et du Sommerard, se modernisaient par l'introduction d'anciens objets d'art : vieux bahuts, figures gothiques allongées, manuscrits à miniatures, vitraux, etc. Ce fut alors, dans les appartements à la mode, un pêle-mêle de moyen âge et de renaissance, de meubles encombrants, de tapisseries dans lesquelles se logeait la poussière, de vitraux qui empêchaient de voir clair, de commodes incommodes. Grands et menus objets de pierre, de marbre, de cuivre recouvraient les murailles ; il fallut tout un attirail de dressoirs, de crédences, de consoles, pour supporter des émaux, des bas-reliefs, des verreries, tout le bric-à-brac des boutiques de marchands de curiosités.
Un soir que Goethe s'entretenait de la mode romantique avec ses amis, « on parla, dit Eckermann, de l'âge gothique, et, à ce propos, de l'habitude moderne de disposer ses appartements dans le goût gothique et d'habiter dans cet entourage d'un temps vieilli 9.
Goethe dit alors : — Dans une maison qui renferme tant de chambres qu'on en laisse quelques-unes vides et qu'on n'y entre que trois ou quatre fois par an, on peut se permettre une pareille fantaisie, et on peut avoir aussi une chambre gothique, comme je trouve fort joli que madame Panckoucke, à Paris, en ait une chinoise. Mais garnir la chambre que Ton habite d'un pareil attirail d'ornements étrangers et vieillis, cela me paraît blâmable. C'est toujours une espèce de mascarade qui, à la longue, ne produite aucun point de vue de bons effets; elle peut même, sur l'homme qui s'y laisse aller, avoir une influence nuisible.
Que penserait Goethe aujourd'hui de la manie des bibelots qui a succède à la manie moyen âge de nos pères ? Que ces méchants objets d'étagère, que ces faïences accrochées à la muraille, que ces petites peintures à la mode du jour qui emplissent les maisons, de la mansarde à la loge du portier, font penser à un homme qui se ferait la barbe en face d'un miroir fêlé en mille morceaux, et qu'ayant de si menues distractions sans cesse devant les yeux, l'esprit ne ressent pas le calme que produirait certainement une collection de minéraux correctement classés.
Il LE LIVRE
Aux quelques salons romantiques qui faisaient autorité, il convient d'ad- )oiodre la Revue des Deux Mondes; non pas que cette publication eût conquis au début l'autorité suprême qui en fit plus tard, avec le Journal des Débals, le dispensateur principal des fauteuils académiques. La Revue des Deux Mondes cherchait sa voie; elle avait paru en juillet 1829 et se consacrait alors presque exclusivement aux événements politiques de l'Europe, à des relations de voyage ; elle ne se lança résolument dans la littérature qu'en juillet iS3o : mois mémo'
L Rame da Deax Uondet, en
rable, car la fortune de la Revue, depuis cette époque, tint à une série d'événements politiques dont était touchée la maison d'Orléans. En juillet i83o, la Revue crut devoir porter les couleurs de Tony Johannol, suivant la mode du temps qui ne permettait à aucun journal littéraire, k aucun périodique, de paraître sans un frontispice signé de ce maître, L'Europe et l'Amérique furent symbolisées par la vignette avec la grSce attachée aux moindres crayons du maître.
Sous le coup du courant d'art nouveau qui soufflait à cette époque, le romantisme fut défendu chaudement par la Revue. La citation suivante donnera une
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idée de la liberté qui y régnait; un des rédacteurs, rendant compte du drame de la Maréchale d'Ancre^ d'Alfred de Vigny, disait :
Ainsi la liberté politique a amené aussi la liberté de Tart : nulle bataille ridicule ne s'est, comme autrefois, livrée à cette représentation. Lorsque, en philosophie et en religion, toutes les voix sont libres, ne serait-il pas plaisant d'être dogmatique en poésie! Euripide et Périclès parlaient le même jour à Athènes. Il faut nous faire à cette vie de mouvement. Les arts doivent fleurir chez un peuple libre. Il y a deux mois, nous avons eu VAntony'dc M. Dumas; après la Maréchale tT Ancre nous aurons le drame de M. Victor Hugo. Athéniens, que vou lez- vous donc ^?
Il est vrai que les collaborateurs de la Revue, tous plus ou moins dans le mouvement, s'appelaient Charles Nodier, Edgar Quinet, Balzac, Alfred de Vigny, Auguste Barbier, Jules Janin, Alexandre Dumas, Sainte-Beuve, Gustave Planche, Paul Foucher, Emile Deschamps.
Défendre le comte Alfred de Vigny et ses doctrines semblera naturel à ceux qui ont connu le poète-gentilhomme qui fréquentait les salons et y apportait cette politesse exquise, ce grand air qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie; mais à quelque temps de là devait paraître, dans la même Revue, une machine de guerre bien autrement foudroyante qui avait pour titre : Une lettre sur le théâtre à propos d'Antony, lettre prudemment signée Y, car l'auteur ne crut pas devoir se présenter dans la lice, visière découverte.
Oh! bel art de la scène, disait l'écrivain anonyme, si tu corriges les mœurs, ce n'est pas en riant cette fois!
Non, on ne rit pas, on pleure peu, mais on souffre beaucoup en voyant ce drame. On éprouve cette nerveuse agitation des personnages qui crispe les mains et les pieds malgré qu'on en ait, comme si on voyait quelqu'un toujours prêt à tomber d'un toit. . .
Cette jeune femme est comme menacée par un vautour qui tourne sur elle. L'épouvante saisit pour elle à la vue d'un jeune homme convulsif qui porte en luimême deux causes d'exaltation, son amour d'abord, puis cette rancune de bâtard et d'orphelin qui lui fait bouillonner dans le cœur une éternelle rage contre la société.
On pressent (et c'est habile à l'auteur), on pressent que cet homme, toujours en garde contre tous, qui a toujours l'épigramme à la bouche et le poignard à la main, saisira la première occasion de se donner une victime. Et qui choisira-t-il ? Cette douce et gracieuse beauté qu'il a perdue en combinant froidement l'héroïsme et calculant sur sa pitié, en ensanglantant son salon de soie pour qu'elle l'y garde, en volant ses faveurs sur la grande route comme un brigand. . . Ce serait horrible si ce n'était utile et moral.
Il ne m'est pas possible de croire que M. Dumas écrive un ouvrage pareil sans une pensée dominante et sans conclusion, comme on parle sans idées dans un bal. — Non, je crois ce drame médité dans un but d'utilité morale et même religieuse'.
Et il y en a onze pages sur le même ton I
Toute cette période de i83 1, la Revue des Deux Mondes la remplit d'audaces et d'excès. Sa critique du Salon, elle la confiait à Henry Monnierll! La Revue