‹ Le livre (volume 2)Chapitre 4 sur 107 · IV · texte numérisé non relu

IV

lo LE LIVRE

un essaim de beautés, Tidéal que caresse son esprit; le court monologue suivant a sa date bien marquée; il peut être appliqué à un songeur regardant tourbillonner devant lui les danseuses :

Tu seras belle pour moi; tes yeux seront noirs, tes sourcils harmonieusement tracés, tes chairs blanches se carminant aux moindres excitations d'un sang impatient, la prunelle sera vive et languissante, le son de ta voix plein d'une amoureuse paresse, ton corps flexible comme celui de la couleuvre... O mon Dieu, que tu seras belle!

Ainsi fait parler un de ses héros M. Âmédée Kermel, auteur d'un roman romantique^ qui n'en est pas meilleur malgré sa date, mais qu'une élégante vignette de Tony Johannot a sauvé de l'oubli. Qu'importe! Quelque faibles que fussent certaines de ces œuvres, elles n'en reflètent pas moins une tournure et des sensations qu'il serait difficile de rendre avec la langue moderne.

Il en est de même des lectures d'œuvres inédites qui se faisaient dans les salons les soirs où l'on ne dansait pas ; les épithètes iaudatives sont tout à fait modifiées aujourd'hui et d'une autre langue. Balzac jeune, alors qu'il rédigeait presque à lui seul la Caricature de Philipon, a tracé une amusante charge de ces soirées et des cris d'enthousiasme qui coupaient une lecture.

— C'est sombre et magnifique comme une nuit d'hiver!

— C'est de la poésie qui ne peut malheureusement être comprise que de dix hommes par peuple!

— C'est une tour d'ivoire sculptée !

— C'est apocalyptique !

— C'est Homère, le Dante, Mil ton et l'Arioste, traduits par une vignette du moyen âge!

— C'est une nielle de Florence !

— C'est un miroir concentrique où la nature se réfléchit. .

Puis les voix devenant plus confuses, j'entendis comme un chœur d'opéra, à travers le bruit duquel perçaient certaines notes plus fortes que les autres :

Psychologique, — œcuménique, — polytechnique, — pathologique, — figue, — plique, — blique, — curieux, — divin? — d'honneur !... — étourdissant! — vissant? — gisant? — poétique, — scriptural!... — Byron!... — Scott, — crott', — bon, — tal, — pal, — Zschokke'!... »

A travers cette gausserie rabelaisienne que se permettait Balzac, écrivain peu sacerdotal, on retrouve les adulations des salons, parfois de commande et parfois ironiques, dont se payent les auteurs, à la suite de la lecture de morbifiques et piteuses tragédies, ou de sonnets et de sornettes rimes dont se rendent complices, vis-à-vis de leurs invités, quelques maîtres de maisons.

— Il y a de la poésie là'-dedansl est un cliché romantique de l'époque qui faisait le désespoir d'un certain M. Ch. Deglény, auteur d'une étude sur le langage à la mode^. C'est également à cette date, à s'en rapporter au même écri-

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