‹ Le livre (volume 2)Chapitre 50 sur 107 · IV · texte numérisé non relu

IV

i8tf LE LIVRE

Amédée Pichot n'avait pas souffert que je nommasse Balzac, qui ne s'était pas nommé, et n'avait pas osé se nommer sur le titre de son ouvrage qu'il présentait comme « publié par un jeune célibataire »•

< J'approuve votre annonce, m'avait dit Pichot en corrigeant l'épreuve, et je l'approuve d'autant mieux que vous vous êtes abstenu de citer en entier le titre du livre, où s'étale une magnifique faute de grammaire : Physiologie du mariage. Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur con^ iugal. Il eût fallu mettre : conjugaux^ puisque l'épithète qualificative se rapporte également au bonheur et au malheur des gens mariés. Mais qu'est-ce qu'un solécisme de plus ou de moins pour M. de Balzac? •

Ce fut chez moi que Balzac me vint trouver pour épiloguer sur l'annonce que j'avais faite de son livre. J'étais absorbé dans le travail d'achèvement de mon roman historique : les Deux Fous, lequel devait voir le jour, au courant de février ; ma porte avait été fermée et défendue ; personne ne pouvait pénétrer jusqu'à moi. Mais cet enragé de Balzac fit un tel vacarme, pérora et cria si fort, témoigna de tant d'obstination, que le domestique vint frapper à la porte de mon cabinet et me remettre la carte de ce visiteur impatient, qui m'attendait au salon. Je fus horriblement contrarié, mais je fis bonne contenance, et j'allai rejoindre mon homme qui s'était mis à refaire le feu, comme pour se préparer à une longue conférence.

«t Vous avez eu le temps de relire le livre? me cria»t-il de sa voix la plus vibrante, en me voyant paraître en robe de chambre, la plume entre les dents. Eh bien 1 que vous en semble ?

— Je l'avais lu avec plaisir, répondis-je; il n'était pas nécessaire que je le relusse.

— Vous avez dit pourtant dans votre annonce : « Nous le relirons. • Franchement, une seconde lecture n'était pas de trop, pour vous persuader que ce livre est le plus raisonnable qu'on ait écrit sur le mariage depuis l'École des femmes et le George Dandin^ de Molière.

— Ne faites pas attention à une apparence de critique générale, qui est faite pour la galerie. Votre ouvrage est superbe, et je ne vous ai pas, d'ailleurs, mâché les éloges.

— - Bien, bien, je ne viens pas pour vous chercher querelle; je viens pour vous sommer de tenir votre promesse et pour vous demander de publier un compte rendu où vous me rendrez mieux justice.

-* Par grâce, vous me laisserez au moins le temps de respirer, monsieur de Balsac. Je suis, en ce moment, tout à fait pris par mes travaux; je n'ai pas une minute à moi,c'est*à-»dire aux autres, car je termine mon roman des Deux Fous, qu'on imprime à force et qui est annoncé pour février.

-^ C'est si peu de chose que de faire un article de journal ! On a si vite écrit quatre oU cinq pages!

— Vous en parlez à votre aise, vous qui, depuis deux mois, n'en avez pas fini avec votre premier volume des Mémoires deSanson! Quatre ou cinq pages d'écriture, c'est neuf ou dix pages d'impression : en fournissant dix pages d'impression par jour, vous avez un volume de 400 pages en six semaines 1

— Il y a là de la mauvaise volonté. Un homme comme vous, comme moi, qui tient la plume pendant vingt heures chaque jour, improvise lestement un

article de critique, dans lequel il ne faut que des éloges. C'est votre annonce qui m'autorise à compter sur ces éloges. Allons, cher monsieur, un peu de complaisance; vous avez là votre plume ; il ne faut plus qu'un cahier de papier, et l'article est fait. Écrivez* le, là, devant moi ; je vous aiderai, je vous soufflerai le mot propre, je vous rappellerai ce que vous avez à citer dans ce livre prodi^ gieuXf comme vous dites.

— • Si vous insistez, je ne vous pardonnerai pas d'avoir forcé ma porte, lorsque j'étaisdanslafièvredu travail.. .A vous parler franc,la choseest plus épineuse que vousne croyez. Vous avez dit à Amédée Pichot que vous le dispensiez de rendre compte de votre ouvrage, et Pichot n'en est que mieux décidé à faire cet article où il donnera carrière à son humeur de critique. Moi, je n'y peux rien et je me vois empêché de vous tenir la promesse...

— Ce serait affreux et indigne de vous, si vous souffriez que M. Pichot me taillât des croupières. Il n'y a pas de sympathie entre M. Pichot et moi. C'est lui, je m'en aperçois bien, qui me dessert auprès de M. Marne... Il me faut un article signé de vous, dans le Mercure,

— Ne demandez pas l'impossible; je ne signe jamais, pas même de mes initiales. Pichot, au contraire, signe ses articles de l'initiale de son prénom Amédée... Je ne sais que faire.

— Ma parole d'honneur l si vous me livrez au bras séculier de Pichot, je me brouille avec vous-; oui, j'aurai le chagrin de me brouiller avec un confrère, qui m'est si sympathique*

— Écoutez ; j'imagine un biais pour arranger tout. Faites vous-même l'article.

— Que je fasse moi-même un article sur mon ouvrage ? Ce serait indécent et ridicule.

— Mais vous savez bien que cela s'est toujours feiit, et cela n'empêche pas la terre de tourner et le soleil de faire mûrir les petits pois.Oui, mon cher monsieur de Balzac, faites votre article, ou plutôt le mien, car les lecteurs du Mercure croiront que l'article sort de ma plume, et je dirai à Pichot que cet article m'a été fourni... par un de nos meilleurs collaborateurs, que je me garderai bien de nommer.

— Et vous me permettez de défendre mon livre dans cet article et de faire valoir des raisons toutes-puissantes pour justifier l'intention et pour louer l'exécution? L'idée est originale; j'y songerai. »

Balzac y songea de telle sorte, que la semaine suivante il m'apportait son article et me le lisait lui-même avec l'emphase de satisfaction intime, qu'il prêtait à ses lectures faites à haute voix. Cet article était écrit avec une verve et un humour qui me charmèrent. Je lui promis de le faire insérer dans le Mercure du xix* siècle, le plus tôt possible, et sans y changer un seul mot. Ce fut la seule condition formelle et rigoureuse qu'il m'imposa. J'allai raconter l'aventure à Pichot et lui montrer l'article, dont Balzac m'avait donné l'original autographe. Amédée Pichot le lut attentivement, en riant sous cape.

t C'est fort bien, me dit-il gaiement. Nous ne rendrons pas l'autographe qui nous servira de pour copie conforme. Je vais porter l'article à l'imprimerie. Quelle signature faut-il donner?

— Aucune. C'est une convention entre l'auteur et moi. De plus, ne pas y

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ajouter un seul mot, ne pas en changer un seul. En outre, mon cher ami, je pense que nous sommes tenus de garder le secret ; car ce n'est pas Balzac, qui est venu spontanément m'ofFrir cet article écrit à sa louange ; c'est moi qui l'ai prié expressément de le faire, pour m'en épargner la peine. »

Amédée Pichot se. rendit à mes observations, et l'article fut imprimé dans la seconde livraison du mois de février. Nous le réimprimons ici textuellement pour la première fois, en invitant l'éditeur des Œuvres complètes de Balzac à reprendre ces pages qui renferment le jugement de l'auteur sur son propre ou* vrage.

— « Physiologie^ que me veux-Zt/ ? disais- je avec l'auteur, au commencement de son ouvrage éclectique ou plutôt pantagruélique et sganarellique. Je suppose, en faisant cette exclamation, que je suis marié avec une femme jeune ou vieille, laide ou belle, vertueuse ou non ; je suppose encore que j'ai des enfants, qui me ressemblent ou ne me ressemblent pas; le cas peut se rencontrer conjugalement. Or, pour continuer la supposition, étant marié et père, qualités respectables et non assez respectées, je ne lirai pas les Méditations du jeune célibataire, méditations que chaque mari doit faire, au moins par humilité, une fois par semaine. Ou je connais ce sujet épineux et m'y suis résigné, ou j'ignore ce mystère horrifîque, et je perdrai la tête à être initié? Voilà les raisons, tirées de la condition du mariage, que les critiques font valoir contre ce livre qu'ils traitaient d'hérétique, de schismatique, et qui me semble, à moi, fort orthodoxe, si je suppose, au contraire, que je goûte les douceurs du célibat.

« C'est donc à titre de célibataire, ou me supposant tel, que je louerai la Physiologie du mariage, sans restriction et sans arrière-pensée; peu m'importe que ce soit un traité sérieux ou une débauche d'esprit. Il y a du vrai au milieu de l'exagération, de la profondeur sous le semblant de la légèreté, de la sagesse mélangée de folie, et de l'originalité d'exécution, pour compenser le commun du sujet. Car est-il un fonds plus usé et cependant plus fertile que le mariage depuis le paradis terrestre jusqu'à la mairie du X* arrondissement ? Les vieux écrivains français surtout, que le jeune célibataire parait avoir en affection, se sont jetés sur cette matière inépuisable de plaisanteries. Depuis les Sei^e joyes du mariage, depuis l'admirable Panurge de Rabelais, depuis les Snagarelle de Molière, on compte toute une population de poètes, de comiques, de conteurs et de galants compères, qui ont perpétué, à propos du mariage, le rire inextinguible des dieux. Il en est résulté cette vieille conséquence que le mariage serait la chose la plus bouffonne, si elle n'était pas la plus sérieuse. Le célibataire a professé, d'après cette doctrine bifrons. On dirait, tantôt à sa grande gravité, qu'il pense tout ce qu'il dit, et tantôt, à sa joyeuseté, on reconnaît qu'il dit tout ce qu'il pense. Ceux qui ont vu quelque chose d'immoral dans cette excellente satire en deux volumes condamneraient au feu la satire de Boileau sur les femmes, le George Dandin du bon Poquelin, et plusieurs articles du Code civil. C'est imiter Armande qui voulait bannir des mots les syllabes sales, ou bien c'est regarder le mariage comme inviolable. Il ne faut jamais oublier que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles. Le célibataire ne propose rien moins que de reconstituer le mariage. Pourquoi? On a bien fait le Code Napoléon. Mais ce qui est merveilleux, c'est sa perspicacité à voir la paille dans l'œil d'un prédestiné. C'est le nom poli qu'il donne à la plupart de ceux qui ont cessé d'être

célibataires. Dieu lui fasse la grâce de ne pas changer d'état! Il n'est pas rare qu'un pilote se noie en conduisant les autres au port. Le célibataire , au joyeux temps de la Régence, aurait passé pour un roué de bonne compagnie, et son livre de théorie lui aurait ouvert les portes du Palais-Royal et peut-être de l'Académie. Il a étudié les Grecs, les Romains et nos vieux Gaulois; mais particulièrement les femmes, qui, dit-on, aiment qu'on les calomnie. Le mal que dit d'elles le célibataire avec une si charmante fatuité aurait valu dix conquêtes au duc de Richelieu.

< En somme, ces Méditations contiennent tant de choses de tous genres et de toutes couleurs, qu'il serait difficile de les analyser ; et, selon l'expression de Pascal, le mariage est un grand centre dont la circonférence n'est nulle part. La première Méditation, dans laquelle l'auteur lutte avec son sujet, comme Jacob avec Fange, est en tout point un chef-d'œuvre de fine raillerie. La statistique conjugale est plus amusante que les calculs du baron Charles Dupin : le célibataire prouve clair et net (malheur à la foi conjugale!), d'après le nombre exact des femmes en France, celui des femmes honnêtes et des femmes vertueuses. Je n'oserais rapporter les totaux, de peur de décourager ce petit bataillon sacré. La Méditation des pensionnats est pleine d'une prudente morale, basée sur les faits. Ce chapitre s'adresse aux mères de famille et mérite d'être médité. Ce ne sont pas les seules choses bonnes et utiles que l'auteur ait dites pêle-mêle avec les plus étranges utopies. L'Hygiène du mariage, les Aphorismes, la Charte conjugale, offrent souvent un sens remarquable, une grande expérience pour un célibataire, et trop d'esprit. Il n'est pas jusqu'aux Méditations des lits jumeaux^ d'un seul et même lit, qui ne renferment de quoi plaire, instruire et divertir. Le chapitre des religions et de la confession considérés dans leurs rapports avec le mariage en dit plus qu'on ne croit au premier coup d'œil. Enfin, cet évangile sacramentel est vraiment confortable, de quelque façon qu'on le considère; et le défaut dont n'a pu se garder le célibataire est d'avoir quelquefois rompu la glace. Glissez, mais n'appuyez pas. Mais un style chaleureux et pittoresque, des bons mots et des sarcasmes, des anecdotes agréables et plus agréablement racontées, sont le dernier trait à l'éloge sincère de cet ouvrage curieux, oii la pensée est plus hardie que l'expression et qui, après la Physiologie du goût, de Brillât-Savarin, ne semblera fade à personne. Nous attendons Tauteur au jour de ses noces, si tant est qu'il ose se marier, passé l'âge des Physiologies, »

Certes, un pareil article, écrit de main de maître, serait la plus digne préface qu'on devrait placer en tête de la Physiologie du mariage.

P.-L. Jacob, bibliophile.

(A suivre.)

Aiterantuic rcrum fticies^.me auer-o,riec ad^iun Tfon Hun quiinerain non piitor "efâe:fiii.

JACÇUES CASArîOVA IDE 3EÎ.^GALT à l'aéc de 63 ans

On ne manquera pas de rapprocher ce profil casanovien de celui de Restif de la Bretonne. Les points de ressemblance apparaîtront très nombreux aux yeux des disciples de Lavater.

— 2* Illustrations de T. de Marc, d'après Ch. Coypel, pour Molière. —

Il 7 a quelques mois nous signalions les charmantes gravures de M. T. de Marc, d'après Boucher^ pour illustrer les Œuvres de Molière. M^' Lefilleul,qui était l'éditeur de ces belles illustrations, vient d'y donner un complément, en faisant exécuter par le même artiste une réduction des grandes estampes faites d'après Gh. Coypel pour les principales comédies de notre grand poète comique.

Les originaux de ces sujets datent de 1 726 et furent exécutés en grand format in-4* oblong. Ils étaient au nombre de cinq, plus un frontispice qui représente le rideau d'un théâtre, la rampe et les premiers rangs de spectateurs, la plupart vus de dos, avec ce titre au milieu : Suite d'estampes des principaux sujets des comédies de Molière gravées sur les esquisses de Charles Coypel, dé' diée au public en i'^26.

Les cinq sujets sont tirés des pièces suivantes : George Dandin, Monsieur de Pourceaugnac, l'École des Femmes, les Femmes savantes et Psyché»

Ces grands sujets étaient fort bien gravés par François JouUain. M. T. de Marc, dont nous n'avons plus à vanter ici le talent déjà connu et très apprécié, a tiré un parti excellent de ces réductions. Tout en leur laissant le caractère prime-sautier et large des grandes planches, il leur a donné une finesse et un rendu qui ne sauraient déplaire dans des gravures de cette dimension.

En un mot, cette petite série de 7 planches à l'eau-forte ne le cède en rien à la suite « d'après Boucher » publiée l'année dernière par M*"* Lefilleul et il sera très intéressant de réunir ces deux œuvres relatives à Molière.

Le sujet de la gravure que nous offrons ici est tiré de l'École des Femmes, acte V, scène ui«.

— 3* Victor Hugo dessinateur. — « On sait que Victor Hugo, s'il n'était pas le plus prodigieux des poètes, serait le plus merveilleux des peintres. Sa plume, quand elle a cessé d'écrire des chefs-d'œuvre, se repose en en dessinant.

a C'est ainsi, dit un des rédacteurs du Temps, que des amis et des admira* teurs de Victor Hugo présentent au public une collection de dessins tracés par l'auteur des Travailleurs de la mer en marge du manuscrit de ce roman ou en face de la page écrite — et, avec ces cinquante-deux dessins, une dizaine de ma* rines qui sont comme la représentation graphique de ces drames de la mer si magnifiquement contés par le poète. Ce livre, ou plutôt cet album, dont le prix sera considérable^ un jour, ne se vend pas. Il n'est point mis dans le commerce. M. Paul Dalloz l'a imprimé admirablement, pour le plaisir de rendre l'aspect même des dessins de Victor Hugo, la différence des encres, le fac-similé du paysage ou du personnage jeté sur le papier par le poète.

c On connaissait déjà de Hugo un album de dessins, publié, il y a de longues années, par M. Chenay avec une pré/ace de Théophile Gautier ; mais cet album, devenu rare, n'est point comparable à celui-ci. C'est une œuvre d^art que

la collection de ces précieux dessins aux aspects étranges, qui ont stupéfait plus d'un peintre.

« Aspects fantastiques des ruelles bossuées du vieux Guemesey ou de Saint- Malo ; tempêtes pleines d'épouvantes, torsions des arbres échevelés par le vent d'orage, gouffres creusés en pleine mer par l'ouragan ; personnages farouches comme miss Lethierry, ou effrayants comme Clubin noyé, Victor Hugo a rendu lui-même avec une énergie supérieure les types et les scènes de son roman. Quel manuscrit inappréciable que celui-là 1 II ira, comme tous les autres, à la Bibliothèque nationale. »

Cet album de planches fac-similés, admirablement gravées par MéauUe, vient de paraître et sera vite recherché, étant tiré à très petit nombre. Le Livre a voulu donner à ses nombreux abonnés la plus belle reproduction de ce recueil précieux. C'est une marine magistrale que l'on peut admirer ici ; une de ces belles pages digne des Rayons et des Ombres où le maître a hardiment fixé une vision, traçant un ciel du bec de sa plume d'oie, retroussant les vagues avec les barbes de la plume trempées d'encre et crânement traînées sur le papier.

Nos lecteurs auront donc ici un aperçu de Victor Hugo à la plume, mais la plupart d'entre eux, cela est certain, s'empresseront d'acquérir la collection complète des dessins marginaux du manuscrit des Travailleurs de la mer, reproduits par M. MéauUe.

Livres aux enchères. — Plusieurs critiques, entre autres M. P. Bourget du Parlement et Dancourtde la Galette de France^ ont, avec raison, déploré que l'État n'ait pas cru devoir se rendre acquéreur d'un certain nombre de manuscrits qui se sont vendus à l'hôtel Drouot au mois d'avril dernier.

A la plupart de ces manuscrits qui étaient la propriété de la veuve de Balzac étaient jointes les épreuves en deuxième, troisième et dernier état, avec les nombreuses corrections, suppressions et additions de la main de Balzac. On sait comment travaillait l'auteur de la Comédie humaine. Il livrait à l'imprimerie son premier jet : l'épreuve lui revenait, entourée de grandes marges blanches. Sur ces marges il ajoutait des phrases, des pages entières, qu'il intercalait dans le premier texte, en tirant, ce qu'en langage de typographie on appelle des fusées. Ce travail accompli, l'épreuve, ainsi surchargée de texte manuscrit nouveau, retournait à l'imprimerie. Elle revenait ensuite à Balzac, entièrement rema- | niée, réimprimée au net. Alors Balzac recommençait, comme si de rien n'était, à piquer en marge de nouveaux ajoutés, qui venaient, comme les précédents, s'intercaler dans le texte déjà complété. Et cela continuait jusqu'à ce que l'infa- | tigable écrivain fût satisfait, jusqu'à ce qu'il trouvât que son œuvre fût bonne. Tel de ses livres, Pierrette par exemple, lui a coûté i,ooo à i,5oo francs de correction, au lieu de lui rapporter le moindre bénéfice. Et c'est tout simple, les corrections typographiques aussi étendues entraînent des remaniements de caractères qui constituent un surcroît de travail manuel, et pïir conséquent de dépenses. Mais Balzac, emporté, dominé par cette passion de génie de donner tout ce qu'il pouvait, tout ce qu'il devait, oubliait jusqu'à son intérêt même pour livrer un livre seulement lorsqu'il le jugeait digne de lui^

1. On troQTera dans nne petite plaquette de M. Chaoïpfleury, intitalée Balxac, sa méthode de Irawail, de curieux renseignements sur ce sujet. (Paris, Patay, in-}».)

Quelques-unsdeces manuscrits contenaient des notes, des additions curieuses, ou même de très singuliers dessins.

Parmi les plus curieux manuscrits se trouvait celui de César Birotteau. Il se compose de 196 feuilles d'une écriture penchée, très fine, peu lisible le plus souvent. En tête de la première page, Balzac avait dessiné le type de son héros. Birotteau est vu de profil, il a Tcèil à demi fermé ; les cheveux sont relevés sur le front.

Il y avait également deux manuscrits des Contes drolatiques. L'un complet ; l'autre ne contenant qu'un conte et un autre, entièrement raturé, de ces ratures en forme de crochet qui reprennent chaque lettre et qui rendent indéchiffrable la première pensée.

Les Illusions perdues étaient, moitié en manuscrit, moitié en épreuves. Il n'y avait là que notes ajoutées et collées, formant comme un second manuscrit greffé sur ce qui fut imprimé.

Un énorme scarabée se dessinait sur la première page de V Histoire des Treii[e.

Des comptes, retraçant les préoccupations matérielles qui assiégeaient le malheureux écrivain, se lisaient sur plusieurs manuscrits. Nous avons pu lire ceci sur celui de la Recherche de l'absolu :

Total de juin 7,5o5

— juillet i,5oo

Dette flottante ^,700

Et, au-dessous :

12,705 Manque : i,7o5.

Sur la couverture du manuscrit d'Eugénie Grandet, Balzac avait tracé le plan de la maison de M. Grandet. Il y a, là aussi, une liste de noms qu'il a cherchés, avant de se décider. C'est ainsi que celui ' du président de Bonfonds a été l'objet de divers tâtonnements.

Le papier dont se servait Balzac était un papier de format in-8^ parcheminé. Tous les manuscrits sont renfermés dans des chemises de cuir de Russie.

Voici, au surplus, d'après le catalogue, la description de ces manuscrits, avec l'indication des prix auxquels ils ont été adjugés :

Pierrette : 420 fr.; — Histoire des Treize, avec cette dédicace : Offert à AP^ Evelina de Hanska, née comtesse R(ewuska . 65o fr.; — Eugénie Grandet, avec cette dédicace : Offert par l'auteur à M"* de Hanska^ en témoi" gnage de son respectueux attachement; 24 décembre i833, Genève, H. de Balzac: 2,000 fr.; — César Birotteau ; le manuscrit, i vol.; deuxièmes épreuves, avec de nombreuses corrections, 2 vol. ; troisièmes épreuves, également avec corrections, 4 vol.: ensemble, 7 vol. in-4® et in-8«>: i,520 fr.; — Mémento pour les Cent contes drolatiques : 200 fr.; — le Lys dans la vallée; le manuscrit I vol.; premières et deuxièmes épreuves, avec suppressions et additions, 2 vol.: troisièmes épreuves, avec de nombreuses corrections, 3 vol.; ensemble, 6 vol. ; i,5oo fr.; — la Recherche de l'absolu : 860 fr. ; — Seraphita; manuscrit, i vol.;

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