IV
a Et maintenant, dit Balzac à M. Marne, lisez ceci ; puis, approuvez récriture, datez et signez. »
M. Marne prit le papier que Balzac lui présentait , en lut et relut la teneur, réfléchit quelques instants, et ensuite approuva l'écriture, data et signa. Balzac, à qui M. Marne rendit le papier signé, le plia et le mit dans son portefeuille sans autre explication ; après quoi, il souhaita le bonjour à Levavasseur, tendit la main à M. Marne, en promettant de passer chez lui le lendemain matin, et partit en grande hâte.
Voici pourquoi M. Marne avait souscrit si promptement à la proposition imprévue de Balzac. Peu de jours auparavant, un libraire était venu lui offrir de publier, de compte à demi, les Mémoires du bourreau, dont il disait avoir le manuscrit, qu'il refusait de communiquer cependant, sans vouloir s'expliquer sur l'origine de ces Mémoires, qu'il prétendait avoir payés fort cher. M. Mame ne lui avait pas caché que la publication d'un pareil ouvrage ne pouvait avoir lieii qu'avec l'autorisation de l'exécuteur alors en fonctions, auquel on attribuerait la responsabilité de cet ouvrage anonyme. Les pourparlers des deux libraires n'avaient donc pas eu de suite, mais le bruit s'était répandu dans la librairie que les Mémoires du bourreau étaient sous presse. M. Mame avait donc cru que ces Mémoires n'étaient autres que ceux dont Balzac lui garantissait la publication autorisée par le sieur Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution.
Il y avait, dans toute cette affaire, un mystère qui ne fut jamais bien éclairci. Le lendemain, Balzac s'était rendu chez M. Mame, en compagnie d'un homme de lettres d'un talent réel, mais d'une assez triste réputation, L.-Fr. L'Héritier, de l'Ain, ancien officier du génie, rédacteur des fameux Mémoires de Vidocq, dont les derniers volumes venaient d'être achevés et qui obtenaient un succès d'assez mauvais aloi. L'Héritier, de l'Ain, annonça donc à M. Mame qu'il se faisait fort de rendre immédiatement exécutoire l'engagement qui avait été souscrit la veille et dont M. de Balzac lui avait fait connaître les conditions. En conséquence, il devait apporter, d'un jour à l'autre, un acte authentique, signé par le sieur Sanson, ancien exécuteur, qui autoriserait, de la manière la plus formelle, la publication des Mémoires qu'on rédigerait sous son nom et expressément avec son concours, M. Mame aurait alors à payer comptant la somme de 4,000 francs,'en échange de cet acte, qui constituerait le droit de l'éditeur.
c II s'agira donc de rédiger ces Mémoires, dit M. Mame ; ce qui change un peu la situation, car je pensais que le manuscrit était prêt, comme on me l'avait annoncé.
— Qui a pu vous annoncer cela ? interrompit Balzac. Ce n'est pas moi, car j'ai écrit positivement le contraire, dans l'engagement que vous avez signé.
— Sans doute, mais je me suis trompé moi-même, en croyant acquérir le droit de publier les Mémoires du bourreau, qu'on m'avait offert de faire imprimer de compte à demi sur le manuscrit original, lequel se trouvait à la disposition d'un libraire.
— Je sais, s'écria Balzac en riant, c'est le vieux Lombard, de Langres, qui a bâclé des Mémoires de l'exécuteur des hautes œuvres, que M. Sanson fera saisir dès qu'ils paraîtront, s'ils paraissent jamais.
— Mais qui est-ce qui composera les Mémoires de Sanson? objecta
M. Marne, car il faut que ces Mémoires soient publiés tout de suite, dans un mois ou deux au plus tard.
— Comme vous y allez ! dit Balzac. Et vous pensez à faire, avec le nom de Sanson, huit ou dix volumes ?
— Pourquoi pas , si la chose réussit ? L'important, c'est de commencer tout de suite et de mettre sous presse la semaine prochaine. Voyons, monsieur de Balzac, est-ce vous, qui vous chargerez de l'affaire? Il me faut un volume imprimé dans un mois.
— Je suis bien occupé, dit Balzac : la Physiologie du mariage à terminer, les Scènes de la vie privée à continuer.
— Vos Scènes de la vie privée, je vous les achète ; mais vous parliez d'un ouvrage entièrement achevé en quatre ou cinq volumes in-8<> ?
— Au moins six volumes; je n'en ai fait encore que trois et je veux les publier tous ensemble. Si je n'avais que cela à faire ! Je travaille, en outre, aux Contes drolatiques, qui formeront dix dizains de contes, en dix volumes.
— Je les achète, reprit Mame ; mais je veux avoir d'abord les Mémoires de Sanson.
— Je consens à mettre la main à la pâte, pourvu que l'on m'aide. Toi, L'Héritier, tu pourrais entamer l'ouvrage, en 1789, à la prise de la Bastille, et tu entrerais de plain-pied dans la Révolution, que tu connais mieux que personne, comme si tu avais été massacré au 2 septembre 92, guillotiné sous la Terreur, fructidorisé et envoyé à Cayenne.
— Je saurai ce que je dois faire, interrompit L'Héritier, quand M. Sanson aura signé l'acte de cession et d'autorisation. Nous pourrions revenir demain, avec cet acte en règle et l'on se mettrait à l'œuvre? Je consens à m'atteler au second volume, si tu veux bien fournir à M. Mame un premier volume qui sera comme un bouquet de fleurs. »
Le lendemain, dans l'après-midi, Balzac revint seul, apportant l'acte en question, copié sur papier timbré, et dûment signé par Sanson, que L'Héritier lui avait remis ; mais ce dernier se faisait excuser de n'avoir pu venir au rendez-vous : il était indisposé, dit Balzac, et gardait le lit. M. Mame demanda où il demeurait pour aller le voir. Balzac parut embarrassé et répondit qu'il s'informerait de son adresse, car il avait besoin de le voir lui-même, pour s'entendre au sujet des Mémoires de Sanson. M. Mame remit à Balzac les 4,000 francs, qu'il s'était engagé à payer, en échange du consentement de Sanson à la publication de ces Mémoires, qui n'existaient encore qu'en projet et qu'il s'agissait de préparer le plus tôt possible.
Balzac aurait bien voulu se soustraire à un travail qu'il regardait comme une corvée désagréable; M. Mame le décida, en lui offrant, pour le premier volume, une rétribution bien supérieure à celle dont L'Héritier avait promis de se contenter pour le second; quant à la suite de l'ouvrage, M. Mame déclara qu'il ne serait pas en peine de la confier à un des jeunes gens que je lui avais recommandés pour des travaux analogues, qu'il y aurait à faire dans la collection des Mémoires inédits sur la cour de France aux xvii" et xvin* siècles. Sur ces entrefaites, j'entrai dans le bureau de M. Mame, à qui j'apportais de la copie des Mémoires de la belle Gabrielle. C'était la première fois que je me rencontrais avec Balzac. M. Mame nous présenta l'un à l'autre, en faisant notre
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éloge réciproque très rondement et très gracieusement, et se félicitant d'être notre éditeur en titre. Balzac répondit avec une grâce parfaite à cette flatteuse présentation, en disant que nous ne pouvions souhaiter un meilleur éditeur, et que, comme nouveau venu dans la maison, il me priait de lui en faire les honneurs.
« Il y a longtemps, lui dis-je, que je désirais faire votre connaissance personnelle, car je vous connais, par tous vos ouvrages, monsieur, par vos anciens romans, et surtout par votre beau roman de Wann Chlore.
— Ahl ne me parlez pas de ces babioles, reprit-il vivement avec l'intention de me fermer la bouche ; ce sont là des péchés de jeunesse. Mais vous avez peut-être vu mon Dernier Chouan, et vous verrez bientôt ma Physiologie du mariage, qui vous donnera une idée de ce que je suis capable de faire comme écrivain moraliste et humoristique.
— On en dit merveille, répliquai-je, et mon ami Amédée Pichot, qui a eu l'avantage d'en lire quelques pages sur les épreuves, se plaît à répéter que le succès de votre livre est assuré.
— Certainement, ajouta M. Mame. M. de Balzac a eu la bonté de m'en lire lui-même différentes pages et je ne puis que regretter de n'être pas l'heureux éditeur d'un pareil ouvrage. Mais j'aurai ma part très prochainement, je l'espère, car c'est moi qui publierai les Scènes de la vie privée^ que M. de Balzac m'a promises, et auparavant les Mémoires de Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution.
— Oh ! monsieur Mame, pas d'indiscrétion 1 interrompit Balzac, qui rougit et parut contrarié. Vous savez, messieurs, je n'avoue absolument que les livres qui sont signés de mon nom.
— C'est bien comme je Tentends, dit M. Mame; mais, entre nous, les Mémoires de Sanson doivent être faits de la même manière qu e les Mémoires historiques que publie Ladvocat : Bourrienne, Constant, M"* d'Avrillon.
— Nous reparlerons de tout cela en temps et lieu, reprit Balzac. Je vous reverrai à cet égard, demain sans doute, lorsque j'aurai revu L'Héritier. Nous allons faire route ensemble ? me dit-il de l'air le plus affable, en se tournant vers moi. Où demeurez-vous?
— Rue d'Enfer, numéro 8, répondis-je; mais, dans quelques semaines, je dois aller demeurer au numéro 53 de la même rue, presque au coin de la rue Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
— Alors nous serons assez voisins, dit Balzac, car j'ai loué un appartement dans la rue Cassini, près de l'Observatoire, où j'irai m'installer au commencement de l'année prochaine. . . Alors nous nous verrons souvent, je l'espère ».
Nous sortîmes ensemble de chez M. Mame, et nous nous promîmes de nous retrouver sans cesse dans cette librairie, où nous appelaient dés lors nos travaux et nos intérêts littéraires.
Cette première entrevue avec Balzac avait éveillé chez moi plus de curiosité que de sympathie pour lui, C'était bien le type accompli de la personnalité la plus envahissante et la plus absorbante. Il ne devait pas avoir un ami, et il s'en passait le mieux du monde, puisqu'il ne pouvait être occupé que de lui seul. On n'avait chance de l'intéresser ou de lui plaire, qu'en le flattant ou en l'écoutant se flatter lui-même, ce qu'il ne se lassait pas de faire avec la plus
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naYve complaisance. Il n'était pas méchant, car il ne prenait pas le temps de se mêler des actions et des affaires des autres ; mais il le devenait quelquefois par boutade, quand il avait à venger les susceptibilités de son amour-propre. Il n'avait jamais douté de sa supériorité et il ne souffrait pas qu'on eût Tair d'en douter. Jamais, peut-être, la vanité littéraire n'avait offert un plus complet spécimen.
Mais, en revanche, il faut bien le reconnaître, c'était un génie de premier ordre, qui avait à son service toutes les puissances de l'imagination, de l'invention, de l'observation, de la création ; il aurait pu exceller dans tous les genres, s'il était parvenu à se faire un style correct, élégant, simple et noble à la fois ; là seulement il sentait son insuffisance, et il fit des efforts continuels pour acquérir ce qui lui faisait défaut de ce côté-là.
Les portraits de Balzac sont nombreux, mais je n'en connais pas de cette époque. Il avait environ trente-deux ans et paraissait plus jeune que son âge. Il n'avait pas encore pris trop d'embonpoint, mais il était loin d'être maigre, comme il l'avait été cinq ou six ans plus tôt. Il ne portait pas encore les cheveux longs ni la moustache* Sa physionomie ouverte accusait ordinairement un caractère bienveillant et jovial : haut en couleur, sa bouche rubiconde et ses yeux émerillonnés pouvaient souvent faire croire qu'il sortait de table et qu'il n'y avait pas perdu son temps, quoiqu'il fdt, disait-on, très sobre et peu difficile en matière de cuisine. Son air, sa démarche, son maintien, manquaient absolument de distinction ; quel que fût le soin qu'il apportât à sa toilette, il était ou du moins semblait être mal habillé. Ainsi on ne l'avait jamais vu porter de gants.
Cependant les Mémoires de Sanson en étaient au même point, c'est-à-dire que M. Mame, qui les avait annoncés partout en librairie, ne se trouvait pas en possession d'un feuillet de copie. Balzac ne s'était mis au travail qu'avec une invincible répugnance, et il imaginait tous les prétextes pour retarder la livraison du manuscrit de ce premier volume^ que Mame lui avait payé d'avance et très largement. Quant à L'Héritier, on ne le voyait plus et il ne donnait pas signe de vie à l'éditeur, qui ne savait pas même où le trouver. Il y avait eu pourtant, dans la maison patrimoniale des Sanson, rue Albouy, plusieurs dîners mémorables auxquels M. Mame fut invité avec Balzac et L'Héritier. J'ai raconté, d'après le propre récit de Balzac, ce qui s'était passé à un de ces dîners, où le vieux Sanson, entouré de sa famille comme un patriarche, avait exhibé, au dessert, le couteau de la guillotine, qui avait tranché la tête de Louis XVI et celle de Marie-Antoinette. En outre, dans ces dîners, Sanson avait narré avec bonhomie une foule d'anecdotes horribles, mais intéressantes, relatives à son rôle d'exécuteur pendant la Révolution. L'Héritier s'était chargé de recueillir ces anecdotes, pour les employer dans le second volume des Mémoires.
Le premier volume devant être tout entier une oeuvre d'imagination, puisque Balzac, qui en avait fait le plan, voulait y présenter un tableau des exécutions antérieures à la Révolution, M. Mame me pria, à plusieurs reprises, de venir en aide à Balzac pour la rédaction de ce volume ; mais, tout en lui cachant l'horreur que m'inspirait un travail de cette espèce, je lui fis comprendre que j'étais empêché, non seulement par la composition des Mémoires de la belle Gabrielle, que l'imprimeur réclamait sans paix ni trêve, mais encore par plusieurs romans historiques, qu'il me fallait livrer à mon libraire Eugène
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Renduel, suivant les termes rigoureux d'un traité d'ancienne date. Paul Lacroix n'avait que trop attendu pour acquitter la dette du bibliophile Jacob.
«t Ma Physiologie du mariage paraîtra demain ! me dit Balzac, que je pressais de contenter M. Mame dans l'intérêt bien entendu de ses relations futures avec cet éditeur bienveillant et généreux. Je vous en fais envoyer un exemplaire. Je ne voudrais pas que ce fût Amédée Pichot, qui en rendît compte dans le Mercure; je me défie de lui; son sourire caustique ne promet rien de bon.
— Vous avez tort ; c'est le plus aimable et le plus obligeant des hommes ; il est fort lié avec votre libraire Levavasseur, et il tiendra peut-être à parler du livre.
— Et moi, je ne tiens pas du tout à ses épigrammes, ni à ses conseils protecteurs. C'est à vous que j'ai demandé un article sur mon livre et j'y compte, pour vous rendre la pareille,
— Mais, votre livre à part, repris- je en insistant sur la nécessité de publier promptement les Mémoires de SansoUy vous ne quitterez plus votre bourreau, jusqu'à ce que son premier volume soit imprimé et mis en vente. C'est M. Mame qui m'a prié expressément d'obtenir de vous, à titre de service personnel, l'achèvement de ce premier volume.
— J'en ai fait quelque chose, entre autres une très jolie nouvelle, que je voudrais vous lire : le fond n'est pas de moi, car c'est une simple anecdote que j'ai entendu raconter par Becquet, du Journal des Débats, Cette nouvelle, que j'appelle le Mouchoir Bleu, mériterait de prendre place dans mes Scènes de la vie privée,
— Entre nous, je vous dirai, mon cher monsieur de Balzac, que M. Mame est buté et qu'il ne publiera pas vos Scènes de la vie privée^ si vous vous refusez à lui donner votre premier volume des Mémoires de Sanson.
— Qu'il ne me pousse pas à bout, votre Mame ! s'écria Balzac avec plus de dédain que de colère. Je ne suis pas en peine d'un éditeur, j'en trouverai dix pour un : BouUand, par exemple, qui a les trois premiers chapitres de mon roman de la Bataille de Dresde, et qui me sollicite, l'argent à la main ; Urbain Canel, qui ne se console point de n'avoir pas eu les Scènes de la vie privée, « C'est votre faute aussi, lui ai-je dit; pourquoi n'avoir pas mis sous presse, quand vous aviez le manuscrit qui est resté six mois dans vos mains ?» A propos, vous êtes de bon conseil : il faut que je vous consulte.
-r- Mon cher monsieur de Balzac, répliquai-je, voulez-vous que M. Mame mette sous presse vos Scènes de la vie privée ? Donnez-lui ces Mémoires de Sanson, qui l'empêchent de dormir.
— Je ne demande pas mieux, et c'est pour cela que je veux vous consulter. Il y a, dans mes Scènes de la vie privée, une nouvelle excellente, un petit chefd'œuvre, intitulé la Messe expiatoire. Cela ferait une magnifique introduction pour les Mémoires; mais j'ai regret de perdre, de sacrifier une œuvre aussi bien réussie.
— En effet, ce serait là un sacrifice dont vous pouvez vous dispenser, en écrivant sans prétention une vingtaine de pages, où vous exposerez historiquement que l'exécuteur est devenu, à l'époque de la Terreur, un premier rôle tragique et inconscient sur la scène de la République. Il n'était, avant la Révolution, qu'une espèce de boucher plus ou moins habile dans son métier; il n'était
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pas encore un représentant presque solennel de la peine de mort. Vous en serez quitte pour des phrases sonores, et vous garderez votre Messe expiatoire dans les Scènes de la vie privée.
— Excellent ! Mais il y a une question délicate. J'ai eu l'imprudence de lire à M. Marne ma nouvelle de la Messe expiatoire, et M. Marne en est resté enthousiasmé. C'est que cette nouvelle, qui formerait une admirable préface pour les Mémoires, repose sur un fait ignoré, le plus curieux, le plus touchant de l'histoire de la Révolution.
— En ce cas-là, il faut faire le sacrifice de votre Messe, car M. Mame, et je le connais bien, ne vous pardonnerait pas d'avoir gardé une œuvre qu'il regarde comme sa chose.
— C'est vrai, ce que vous dites là. Je sacrifie donc ma Messe. Ce n'est pas tout, je destine, au troisième volume des Scènes de la vie privée, un bijou, un des meilleurs morceaux que j'aie écrits, une nouvelle des plus dramatiques, une véritable idylle au milieu d'une sanglante tragédie ; cette nouvelle porte ce titre mystérieux : Monsieur de Paris et Monsieur de Versailles. Voilà un titre comme on n'en trouve guère.
— Eh bien, avez-vous révélé votre titre à M. Mame? Le lui avez-vous promis pour les Mémoires de Sanson ? Bien mieux, lui avez-vous lu votre idylle en pleine tragédie ?
— Non, je ne lui ai pas lu ma nouvelle, qui remplirait un demi -volume in-8^, qui composerait un roman entier, un délicieux roman, si je voulais lui donner les développements qu'elle comporte, et c'est là une idée que je caresse et qui m'a empêché de fourrer mes deux messieurs dans le tome premier de Scènes de la vie privée; aussi bien, en littérature, faut-il aller toujours crescendo, de plus fort en plus fort, de mieux en mieux. Si j'avais lu à M. Mame l'histoire de mes deux bourreaux, car ces deux messieurs sont les maîtres exécuteurs de Paris et de Versailles, M. Mame n'en dormirait plus, et il m'enverrait un huissier pour appréhender au corps mes deux jolis messieurs.
— Vous pouvez donc sans crainte garder vos deux messieurs et les incorporer dans vos œuvres? interrompis- je, fatigué de cette apothéose que Balzac se décernait à lui-même.
— Je ne lui en ai rien lu ou presque rien, reprit Balzac continuant son plaidoyer balzacien pro domo sua; mais je lui en ai parlé plus d'une fois, je lui ai même raconté mon sujet, qui est très original; je lui ai dépeint mes personnages , je lui ai décrit les scènes les plus saisissantes.
— Vous m'en direz tant ! m'écriai-je. Pas moyen de sauver vos deux messieurs; ils appartiennent à M. Mame et, qui plus est, aux Mémoires de M. Snnson, qui me paraît être un bon type.
— Je suivrai donc votre conseil, quoique bien à regret, car on ne fait pas deux fois dans sa vie une nouvelle aussi bien venue que Monsieur de Paris et Monsieur de Versailles. C'est peut-être là mon chef-d'œuvre.
— Adieu, il faut que je vous quitte, dis-je en lui prenant la main. Je viens d'emménager dans mon nouvel appartement et j'ai beaucoup à faire pour mon installation.... Adieu 1
— Le mois prochain, j'aurai les mêmes tracas et les mêmes ennuis, dit-il en me retenant par la main , car je déménage aussi. Nous nous verrons, quand je
serai logé près de vous, rue Cassini. A propos, je vous aurais montré le premier exemplaire de ma Physiologie, qui paraît demain.
— A quoi bon, puisque vous m'enverrez le livre, pour que je lui consacre un article dans le Mercure du xix« siècle,
— Cet article, je ne veux pas que M. Pichot s'en occupe, vous m'entendez ? Je le lui ai dit à lui-même ; je ne veux pas qu'il délaye mon ouvrage dans son style à la guimauve....
— Que dites-vous là ? Amédée Pichot écrit mieux que nous. Mais, puisque vous le désirez, c'est moi qui me chargerai d'annoncer votre ouvrage dans le prochain numéro du Mercure. »
Je m'enfuyais, pour échapper à cette tyrannie d'infatuation et d'égoïsme; il me rappela et courut après moi, en me forçant à m'arrêter pour l'attendre, a J'oubliais, me dit-il : vous nous donnerez bientôt quelque chose ?
— J'achève les Mémoires de Gabrielle d'Estrées, répondis-je : les compositeurs ont peine à me suivre.
— Ces Mémoires-là, n'est-ce pas, c*est de la boutique ? Mais vous verrez plus tard mes Mémoires de Ferragus.
— Ferragus! repris-je, piqué au vif du dédain de Balzac pour mon ouvrage que le public, le bon public, accueillait avec tant de faveur. Ferragus 1 N'estce pas un des anciens rois de votre dynastie ?
— Non, répondit-il distraitement, sans avoir senti l'épigramme. Ferragus, c'est le chef des Treize; vous serez étonné de cette création.... Mais vous, faites autre chose que votre belle Gabrielle, qui m'avait, comme vous, acoquiné ? Que faites-vous de bon ?
— Le second volumedes Soirées de Walter Scott, et les Deux Fous, histoire du temps de François I*', que Renduel est impatient de mettre sous presse.
— C'est encore une chronique, avec dialogue en vieux langage? L'idée est ingénieuse, mais vous auriez dû vous y préparer de longue main, mieux étudier Rabelais et Béroalde de Verville.
— Adieu, monsieur de Balzac. Malgré leplaisirde causer avec vous, il me faut aller où je suis attendu. Je vais chercher, pour vous les offrir, un exemplaire de mon édition de Clément Marot et un exemplaire de mon édition de Rabelais, afin de vous prouver que j'avais lu ces deux auteurs, avant notre conversation d'aujourd'hui. »
Je l'avouerai, bien que je n'aie jamais eu la moindre velléité de présomption et de suffisance, j'avais été blessé de la désobligeance avec laquelle Balzac s'était exprimé au sujet de mes ouvrages, qui avaient mérité un succès et une vogue, que les siens étaient loin d'avoir obtenu. Dès ce moment, je me rendis bien compte de mon antipathie pour cette grosse vanité faite homme de lettres, et je restai convaincu qu'il y avait, qu'il y aurait toujours un abîme entre lui et moi. Je l'évitai donc avec autant de soin qu'il semblait me rechercher, sans doute pour me débiter son Apologétique, plus longue et moins acceptable que celle de TertuUien.
Il n'avait pas oublié de m'adresser un exemplaire de sa Physiologie du mariage, deux beaux volumes très bien imprimés, avec couverture allusive en papier jaune serin, portant cet ex done autographe : A monsieur de Lacroix j témoignage d*estime. H. de Balzac. Les critiques, qui reçoivent beaucoup de
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livres et de toute espèce, n'en lisent jamais un seul en entier ; ils les effeuillent, pour ainsi dire, en allant tantôt de la fin au commencement et tantôt du com* mencement à la fin ; ib promènent çà et là leur regard plus ou moins paresseux, en attaquant çà et là un paragraphe et en saisissant au hasard une phrase ou un mot. Loin de là, j'accordai au nouvel ouvrage le privilège d'une lecture suivie, souvent minutieuse et toujours attentive : j'étais conquis et accaparé par ce prodigieux esprit, par ce merveilleux fantaisiste, par ce trouveur original. Les deux volumes y passèrent, sans désemparer; peu s'en fallut que je ne fusse entraîné à relire ce qui m'avait le plus charmé.
J'étais encore tout confit d'admiration pour le livre de Balzac, quand, deux ou trois jours après (c'était le i*' de l'an i83o), j'eus l'occasion d'en parler avec Amédée Pichot.
« Vous me voyez encore, lui dis-je, tout ébahi, après lecture de la Physio* logie du mariage. L'auteur me Ta envoyée, en me priant d'en rendre compte, et je l'ai dévorée d'un seul coup.
— Et vous n'en avez pas eu une indigestion ? reprit-il avec son tin et malicieux sourire.
— C'est tout simplement un chef-d'œuvre, mon cher ami; un chef-d'œuvre d'esprit,
— Et d'audace, interrompit-il, et d'impertinence, et de polissonnerie. Je suis peut-être un peu sévère à certains points de vue ; mais, pour être plus indulgent, j'admettrai, si vous voulez, que c'est une folie trop sérieuse ; c'est aussi, convenez-en, une facétie spirituelle trop prolongée.
— Je comprends le motif de votre désapprobation : vous trouvez de mauvais goût cette furieuse attaque contre le mariage. Il y a là, je le reconnais, un cri furieux de Delenda Cartkago,
— Je vous prédis, mon ami, que votre terrible Scipion l'Africain ne détruira pas Carthage et ira quelque jour s'y établir avec ses pénates. Mais, plaisanterie à part, nous ne parlerons pas, dans notre Mercure, de cette petite drôlerie en deux gros volumes in-8<* et cela par convenance.
— Il n'est pas possible, mon ami, de passer sous silence un ouvrage qui va faire tant de bruit. Je reconnais que je vais un peu loin dans mes éloges, mais il faut au moins l'annoncer.
— Annoncez-le, si vous voulez. Moi, je m'en lave les mains, et je proteste. » Je n'eus pas de peine à faire fléchir les répugnances d'Amédée Pichot, qui
avait déclaré au libraire Levavasseur que le Mercure du xix^ siècle ne dirait mot de la Physiologie du mariage; il consentit à me laisser glisser cette annonce dans la seconde livraison de janvier 1 83o : « Les Physiologies vont devenir à la mode : la Physiologie du goût, œuvre d'art de M. firillat- Savarin, a donné naissance à la Physiologie du mariage^ laquelle sera suivie de la Physiologie du célibat, que nous devrons à un homme du monde de beaucoup d'esprit. La Physiologie du mariage, dont un célibataire a pris toute la responsabilité, est, sans contredit, un livre prodigieux. La lecture, que nous en avons faite rapidement, nous a laissé stupéfait et ébloui. L'auteur est nourri à l'école de Rabelais, de Diderot et de Beaumarchais. On pourrait trouver un ouvrage plus raisonnable que le sien, mais non plus étincelant de verve et d'originalité. Nous le relirons. »