SOMMAIRE DE LA LIVRAISON DU 10 JUILLET
BIBLIOGRAPHIE ANCIENNE
ROMANTIQUES OUBLIÉS : SIMÉON CHAUMÏER, par CHAMPFLEURY.
LES OUTILS DE L'ÉCRIVAIN : LE CRAYON, par Spire BLONDEL.
JAMET LE JEUNE (quatrième article;, par Gustave MOURAVIT.
CHRONIQUE DU LIVRE. — Ventes aux enchères. — Renseignements et miscellanées.
Gravures hors texte : UN ÉRUDIT CHERCHEUR, par CANELLA.
BIBLIOGRAPHIE MODERNE
I. — Gorrespondanoes étrangères : AUeinagne. — Pays-Bas. —- Pologne.
— Russie, — Suisse,
II. — Questions du jour: Victor Hugo: Torquemada, par Armand d'Artois.
ni. — Comptes rendus des livres récents publiés dans les sections de : Tlieologie, Jurisprudence. — Philosophie, Morale. — Questions poli' tiques et sociales, — Sciences naturelles et médicales. — BELLES* LETTRES : Linguistiiue, Philologie, Romans, théâtre. Poésie. — Beaux-orts. — Archéologie, Musique, — Histoire et Mémoires, — Géographie et Voyages. — Bibliographie et études littéraires. — Livres d'amateurs et Mélanges.
IV. — Gazette bibliographique : Documents officiels. — Académie. — Sociétés savantes. — Cours publics, — Publications nouvelles, — Publications en préparation. — r^'ouvelles diverses. — Nécrologie.
— Le livre devant les tribunaux.
V. — Sommaire des publications périodiques françaises : Revues littéraires. — Principaux articles littéraires ou scientifiques parus dans les journaux quotidiens de Paris. — Nouveaux journaux parus à Paris, d'après la liste des dépôts, etc.
AVIS
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Pour ce qui concerne l'administration, à M. A. Quantin, éditeurgérant.
AVIS : Les deux premières années du LIVRE, en voluoies brochés, sont en vente au prix de 60 fr., chaque année prise séparément.
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avec les caprices que gravité et raillerie s^harmonisaient et se complétaient comme dans la vie.
J'entrevois presque sous un même jour la littérature romantique. Au seuil se dressent de nobles statues pensives que le temps a respectées, d'autres mutilées conservant toutefois de la grandeur, certaines tout à fait fçustes gisent sur le sol, couvertes de mousse, pendant qu'à côté les hdmmes et les intempéries de l'atmosphère ont respecté des bas-reliefs de peu d'importance.
Ces images n'ont pas la même proportion et ne jouissent pas de la même lumière. Aux étages supérieurs du monument s'agite, perdu le plus souvent dans Tombre, tout un monde de statuettes, de figurines, de mascarons, de gargouilles que notre siècle curieux fait mouler dans leurs niches et leurs tourelles pour les mettre en pleine lumière dans des musées d'architecture. Ce sont là les proportions et les écarts de l'art qui trouvent un écho dans le monde intellectuel. A côté de Balzac et de Viaor Hugo, ces hommes au regard profond qui transperce l'humanité, se dresse toute une série de figures de troisième ordre qui n'avaient pas été vues jusqu'ici et qu'il était bon de descendre de la hauteur où elles étaient placées pour les bien juger.
La critique moderne a donné beaucoup d'extension, peut-être trop, à un groupe d'êtres méconnus et oubliés dont on remplirait un Panthéon. J'y adjoindrai volontiers quelques statuettes, par cette raison que sous les maîtres il est utile de grouper les élèves. Dans l'école je choisis quelques écoliers : ils ont pour avantage d'avoir moins de tenue^ de réserve, dédire imprudemment tout haut ce que les maîtres pensaient tout bas, de montrer les défauts des qualités, enfin de servir d'écorchés faciles à étudier.
Dans cette galerie Siméon Chaumier réclame sa place. En tant que romancier historique il est au bibliophile Jacob ce que celui-ci est à Victor Hugo ; mais alors qu'au faîte de l'échelle tout est lumière et nimbe glorieux, en bas les ombres accumulées et la poussière du temps n'avaient pas ^rmis jusqu'ici de discerner ce héros plein d'ardeur.
L'œuvre de Siméon Chaumier n'est pas considérable et on peut citer la nomenclature bibliographique donnée par Quérard, sans risque de noyer la bibliographie de l'homme dans une note trop développée «. Trois romans, deux volumes de poésie, une brochure forment le bagage d'un écri-
I. L'aatear de la France littéraire et ses continaatears ont mis à l'avoir de Siméon Chaumier les onvrages suivaDts :
La Tavemière de la Cité, Paria, Baudouin, Pougin, Corbet, 18) $. In-8*. L'Hôtel de Vetau-diable, Paris, His, i8jtf. a vol. in^*. L'évêque d'Autun. Paris, Baudouin, Legrand, Pougin. a vol. in-8. Les Dithyrambes, Paris, Gallois, Pougiu, Legrand. 18^, in-8. Les Auréoles, Paris, Baudouin. 18 41, in-8* Napoléon IIL Odyssée. Paris, Hoquet, 18$ 4. In-8.
LES ROMANTIQUES OUBLIÉS so|
vain ignoré de la génération actuelle et qui peut cependant fournir certains points utiles pour Thistoire des lettres.
Siméon Chaumier naquit à Nantes en 1806 et mourut à Paris en 1860. C'est tout. Au début de l'étude actuelle je ne savais rien de la biographie de rhomme ; je ne voulais rien savoir, ayant devant les yeux son portrait en tête des Dithyrambes, image qui est une révélation, une confession. Le portrait est dessiné par un ami, Aimé de Bayalos, et lorsqu'à mes heures de mélancolie j'ouvre ce volume, l'image de Siméon Chaumier écarte tous les brouillards de mon esprit.
Le poète m'apparaît en chair et en os avec sa chevelure romantique et son habit d'une coupe quelque peu jacobine. Les yeux de l'homme, Aimé de Bayalos a essayé de les ouvrir aussi grands que possible sur des mondes inconnus. C'était un penseur que Siméon Chaumier, assurément candide, mais de bonne foi ; de son propre portrait l'homme a dit dans le dithyrambe Études et impressions, dédié à son peintre ordinaire :
Si quelque ami lisant les livres que j*ai faits Donnait à leur auteur à sa guise des traits, Toi^ tu lui paraîtras tenant en main ta pierre, Lui découvrant du doigt ma tête tout entière. Non point telle jamais qu'elle paraît aux yeux Du monde, où je souris quand j'assiste à ses jeux, Mais pleine de Pidée à Theure où je travaille Quand l'inspiration m'apporte sa trouvaille.
Ou que son coin de fer forme un pli sur mon front, Lorsque sa main saisit une idée à tâtons, Et que pour l'enchaîner au tuyau de ma plume Mon cerveau l'analyse et bientôt la résume.
Le portrait est donc garanti ressemblant par le modèle lui-même. C'est l'image exacte de Siméon Chaumier aux heures d'inspiration. Ce qui n'empêche pas le curieux de le juger et de faire connaître l'impression qu'il en ressent. Est-il injuste de trouver dans cette face, sous ces habits, un mélange romantique de saint-simonien, d'accusé d'Avril, de disciple de Bûchez et de grenouille? Tels étaient les courants qui produisaient en 1840 cette singulière fusion et dont il est facile de se moquer; mais la génération qui suivit ne fut-elle pas quelque peu atteinte de la même maladie en matière de costume ?
Pour moi, il ne me coûte pas de déclarer que vers 1848, imbu des doctrines rustiques du peintre de la Femme qui taille la soupe, je revins un jour du Puy-en-Velay, habillé à la mode des paysans des montagnes par un petit tailleur de l'endroit qui avait obéi scrupuleusement à mes instructions : soit un habit en bouracan vert avec col à la Marat, un gilet de couleur bachique et une culotte en drap de bourre d'un jaune assez malséant. Une triomphante cravate de soie jaune, mise à la mode par le poète Baudelaire, un feutre ras dans le goût de la coiffure de Camille Des-
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moulins complétaient cette toilette que j'étais assez effronté pour porter en plein quartier latin et arborer fièrement sous laportecochèredeThôtel Pellaprat, siège d'un caravansérail de lettrés dont le costume appartenait
à tous les styles.
J'éprouve aujourd'hui quelque étonnement à me voir dans mes habits de Bacchus de cabaret à côté de Théophile Gautier revenant de Constantinople, coiffé d'un fez rouge imperturbable, à côté surtout d'Arsène Houssaye habillé par les meilleurs faiseurs, et que je ne saurais mieux comparer qu'à un élégant personnage des vignettes de Johannot. Heureusement Gérard de Nerval et Alphonse Esquiros étaient si piteux dans leurs habits d'un noir inquiet qu'ils faisaient comprendre la nécessité du rehaut de couleurs voyantes ; aussi bien les maîtres, nos prédécesseurs, affirmaient la doctrine que tout artiste, ou se croyant tel, avait la liberté de traverser Paris, vêtu à sa fantaisie, sans s'inquiéter des regards ahuris des bourgeois.
Ne raillons donc pas à la légère Siméon Chaumîer. En 1840, son costume, symbole des anciennes doctrines jacobines, était sans doute quelque peu arriéré. Il n'en disait pas moins sa foi politique, ses regrets de n'avoir pas pris part aux barricades du cloître Saint-Merry; comme ses devanciers, il regardait la coupe d'habit et les pans eux-mêmes comme une révélation ^.
Ces développements donnés à la toilette ne doivent pas prendre la place réservée à l'étude des œuvres de Siméon Chaumier.
La préface de V Hôtel du Petau^diable met en lumière le pourquoi intellectuel de l'auteur; là il a tracé à grands traits un historique de la poésie depuis le commencement de la civilisation, mais ne convient-il pas de donner un spécimen de l'auteur?
Siméon Chaumier dit qu'ayant trouvé a sous la main un tuyau de plume pour servir de siphon à son besoin d'épanchement, il s'est pris à le tailler avec le tranchant modeste d'une réflexion trempée à l'océan des faits ».
Ce style à redoublements d'images fera sans doute regretter aux admirateurs du roman historique que Tauteur n'ait pu mettre la dernière main au Prêtre-baron qui, avec le Tavemier de la Cité et V Hôtel du Petau" diable^ formait un ensemble de vues sur les mœurs des siècles antérieurs.
C'était le temps des nobles ambitions. Un livre n'était pas jeté alors à la tête des lecteurs pour les désennuyer. Grave était la pensée de l'écrivain ; elle s'infiltrait à travers d'autres œuvres et aboutissait parfois à une
I. Le pan de l*habit était alors regardé comme une partie caractéristiqae du vêtement. Les romantiques couTraient les bourgeois d'opprobres, & cause de leurs habits à queue d'aroude ou en tujau de si filet. Un poète de l'école démoniaque et byronnienne se faisait remarquer à cette époque dans la vie par un habit d'une coupe tout à fait particulière, avec de singuliers pans qui avaient fait qualifier cette partie du costume d'habit à pandœmonium.
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trilogie. L^existence de Siméon Chaumier ne suffit pas à rachivement de sa trilogie.
Il fut plus heureux dans le domaine poétique. De son livre Siméon Chaumier put dire qu'il était « une épopée intime fiévreusement faite par dithyrambes ■».
Portrait de Simion Cluumîcr {Fae-ùmilt de la lithographie d'Aimé Bigalo*].
En étudiant les diverses pièces qui le composent, j'y constate un esprit patriotique, une nature chrétienne, des aspirations au grand art et, avec les préoccupations d'un penseur, celles d'un démocrate.
Sur uit brattcard formé d'hoaiilei baïonnettes Les Bourbons Eont venus s'asseoir, marjonitettes.
Sur un trdne déjà eapê; Et, faisant la courbette aux cours coalisées, lU ont mis leurs couleurs en or fleurdelisées
Sous ce patronage ripé.
La politique est absorbante pour les natures peu richement douées. Le puissant cerveau de Siméon Chaumier était assez développé pour per-
mettre à Tart de s^y introduire. Ce sont des conseils de haute portée qu^il donne à un statuaire de ses amis.
Sonde resthétique.
Code de pratique En la loi de Dieu
Juge les statues.
Ou qu'elles soient nues
Ou sous le manteau.
Siméon Chaumier grave a ses heures de badinage. S^nspirant des caprices des poètes du xvi« siècle qui, rompus à toutes les difficultés de la prosodie, assouplissaient les vers et en faisaient une pâte malléable, si propre à s^adapter à toutes les formes que certaines de leurs chansons bachiques prenaient la forme d'un vase à boire, Fauteur des Dithyrambes a donné, par une coupe habile de vers, la forme d'un sablier à la pièce intitulée le Sablier de mes heures.
.... Oh! je pense, penser du diable!
Sablier, que tout marche à descendre au cercueil.
Il n'eût pas fallu défier ce poète habile en l'art des fantaisies rythmées; si la pensée lui en était venue, il eût donné à son inspiration poétique la forme d'une faux pour compléter le sablier.
Siméon Chaumier ne fut pas toutefois un sectateur de l'art pour l'art; aussi a-t-il dit sévèrement leur fait à ceux qui se laissaient entraîner à cette fallacieuse doctrine. Dans les Dithyrambes j pas de fâcheuses personnalités; parfois un coin de rideau entr'ouvert sur les passions des jeunes hommes de son temps ; je ne crois pas me tromper en disant que dans les quatre vers qui suivent ressort une admonestation adressée à Alfred de Musset.
Ceux-ci, gorgés d^orgueil par un brillant début. Jugeant que Pavenir sera du peu qui fut.
Déposent le laurier que leur tête dérobe Dans les bras crapuleux d'une femelle en robe.
Siméon Chaumier était marié et réprouvait la courtisane, fût-elle habillée d'une robe de brocart d'or. L'idéal du poète, plus chaste, plus intime, s'échappe d'une pièce de vers adressée à sa femme Arsène; mais à travers les lignes de ce portrait on sent poindre quelque misanthropie, et, comme les Alceste trop sincères sont laissés à l'écart par leurs contemporains, Siméon Chaumier fut méconnu de son temps. Il né vivait pas avec ses confrères, avec les journalistes. Son œuvre passa inaperçue; j'ai
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longuement feuilleté les journaux de Tépoque et je n^ai trouvé le nom du poète cité que par le clown malicieux qui en parle dans les Odes funambulesques :
Avant que la brise adultère.
Qui fait le charme des hivers, N'émaille de recueils de vers Les parapets du quai Voltaire ; Avant que Chaumier Siméon N'ait publié ses hexamètres.
Le poète n'a rempli qu'une partie de sa mission; s'il vit à l'écart, il doit communiquer, mieux encore, communier avec le public. Il faut que les femmes s'accrochent aux cordes de sa lyre, qu'un public nombreux soit suspendu à ses lèvres. Le poète a charge d'âmes et ce n'est pas dans l'ombre qu'iront le trouver les esprits inquiets.
Si le poète craint de salir ses ailes au contact de la foule, que, retranché derrière un petit groupe d'intelligences choisies, il cherche des adeptes capables de discuter avec lui, d'épouser sa pensée, de répandre sa parole. Ce fut le projet auquel s'arrêta Siméon Chaumier. Peu soucieux d'adapter de gothiques palmes vertes au collet d'un habit à la française, le poète avait brigué l'honneur de s'adjoindre aux membres d'une société dans les veines de laquelle coulait un sang moins académique. L'Institut histo^ rique venait d'être fondé avec des hommes nouveaux : les Monglave, les Stéphane Niquet, les Saint- Prosper, les Fresse-Monval, les Marc Jodot, les Constant-Berrier, les Saint-Edme, les Odolant-Desnos. Tous poètes, philologues, penseurs, esprits d'élite. Dans ces réunions on lisait des Mémoires savants, des fragments de tragédie, des morceaux poétiques dignes de remporter la violette ou l'églantine au concours des Jeux Floraux. Paris possédait enfin un Institut libre, une Académie sans préjugés où des récompenses flatteuses pour l'amour-propre étaient décernées aux plus méritants.
Dans la burlesque moralité qui termine un roman d'ami ^, l'auteur des Jeune^France signait irrévérencieusement :