I. Lu Couromu'de bhtett, par Anèae HouMàye
était plus élucidée, trouverait-on que ce poète dut le jour à un de ces bleus qui combattirent les chouans. Il en a Penthousiasme révolutionnaire en même temps que la foi ardente et plus moderne de rénovation sociale. Avec Casimir Delavigne Chaumier fut le Tyrtçe des journées de Juillet. Lisez ;
Ils sont là les enfants du grand quatre-vingt-neuf Qui^ couvés quarante ans sous l'aile de la gloire. Vinrent, bons combattants, aux trois jours de victoire, S'enfermer dans Paris comme le coq dans l'œuf.
Il est des poètes qui font vibrer les cordes d^airain de leur lyre et qui se retirent sous la tente lorsqu'elles ont monté les esprits au diapason de la révolte. Siméon Chaumier ne fut pas de ces êtres prudents. Il resta insurgé. Lisez encore :
Aux armes!
Allons!
Chassons
Gendarmes,
Qui vont
Et font
Vacarmes.
Tirez !
Parez La fusillade!
Levez
Pavés En barricades !
De tels vers valent des coups de fusil. Oui , celui qui, à des époques troublées, trouve Tinspiration nécessaire à ce tour de force duo-syllabique a le cœur plein de tempêtes, le fusil plein de poudre, la giberne pleine de cartouches, du sang révolutionnaire plein les veines.
C'est pourquoi, en 1848, alors que les pavés de Fémer n'étaient pas encore rentrés dans leur trou, attendant leurs frères, les pavés de Juin, Siméon Chaumier, laissant de côté la lyre, prit d'assaut la tribune et devint président du club. Vous entendez: président de club à côté du club Barbes, du club Blanqui, du club Raspail, du club Sobrier, du Club central, du Club des Clubs !
Un ancien ami du poète, à qui je dois connaissance de ce détail biographique, me prie de n'en parler qu'avec réserve, quoiqu'il réprouve les doctrines politiques de Siméon Chaumier. Il m'en coûte peu de répondre à ses vœux. L'histoire moderne a des ombres qui enveloppent les plus glorieux combattants. Siméon Chaumier, président de club, sans doute du quartier de la Bastille, n'a laissé que je sache aucune trace des bouillon-
LES ROMANTIQUES OUBLIES aop
nements patriotiques de son sang de généreux citoyen. Je ne trouve pas son nom mentionné parmi les défenseurs des barricades non plus que parmi les envahisseurs de l'Assemblée. Le citoyen révolté ne passa pas devant les conseils de guerre ; il ne fut pas transporté. Son nom, je le cherche en vain parmi celui des victimes des guerres civiles.
J^ai su quMl mourut à Paris en 1860, dans la maison de son beaupère, rue Beautfeillis. Tout donne à penser queSiméon ChaumierPhumanitaire déplorait profondément ces sanglants malentendus entre la bourgeoisie et le peuple et que, retiré au coin de son foyer, il ne voulait pas admirer de trop près « les horreurs de la canonnade ».
L'homme, las des révolutions, crut à Napoléon III, sauveur de la société. En 1854 il lui adressa une « Odyssée ». Ce fut le chant du cygne du poète. En fut-il récompensé selon ses mérites? J'en doute. L'Empire avait son barde attitré, qui, au seuil de TElysée, écartait les poètes ses rivaux.
Siméon Chaumier rentra dans la coquille de l'oubli. Il avait commis une faute ; il l'expia dans là solitude. Ses Dithyrambes n'en restent pas moins dans leur audace et leur vigoureux élan, et j'ai fait un jour un pèlerinage au Marais, cherchant le logis de l'auteur de P Hôtel du PetaU' diable.
Au numéro 6 de la rue Beautreillis demeurait le poète. La maison a été bâtie par un architecte ; elle n'appartient pas au domaine de l'architecture. Si une époque pleine d'agitations n'eût fait disparaître l'Institut historique, nul doute que ses membres n'eussent apporté leur obole pour rendre hommage à un de leurs collègues les plus méritants : audessus de la porte qui donnait quotidiennement passage à Siméon Ghaumieret à ses tumultueuses pensées, un buste du poète, d'après l'image tracée par Aimé de Bayalos, eût appelé l'attention du passant. Ne seraientelles pas à méditer les paroles mêmes du penseur gravées sous son effigie? Ayant sous la main un tuyau de plume pour servir de siphon à son besoin d'épanchement, V auteur s'est pris à le tailler avec le tranchant modeste d'une réflexion trempée à V océan des faits,
Champfleury.
L D'est point nécessaire après tant d'excellentes monteraphies de parler ici du papier. En possession de cette précieuse découverte, l'homme chercha à y confier l'expression de sa pensée avec ordre et symétrie. De là l'emploi du compas, de la règle et du crayon, pour tracer des lignes espacées régulièrement. Le crayon des anciens (plumbum) consistait en un morceau ou plutôt en une plaque ronde et mince, et non un long cylindre, forme qui dispensait de tailler le crayon et l'empêchait de se courber ou d'écorcher le parchemin en glissant sur la règle [régula), comme le remarque Saumaise dans ses notes sur Solin. Plusieurs épigrammes votives de l'Anthologie grecque en font mention. Philippe de Thessalooique parle d'un t plomb circulairement aiguisé pour régler les pages • ; Damocharis cite < un disque de plomb noir à tracer les ^ lignes et une règle qui en garantit la rectitude »; enfin
Paul le Silentiaire décrit ■ ud plomb cylindrique > , c'està-dire ■ la rondelle de plomb qui trace la route suivie par l'écriture en lignes harmonieuses, et la règle qui sert de guide au plomb dans sa course rapide ■. Catulle consacre également
quelques mots au crayon à régler (poème XXII), quand il nous montre le par* chemin réglé à l'aide du plomb, entre autres préparatifs qui devaient mettre un livre dans son dernier état de perfection.
Du XI* au xiir siècle, les copistes se servaient d'un style de fer ou pointe sèche pour la réglure des pages, ce qui ne laissait pas d'endommager le papier* Les paléographes connaissent bien ce genre de réglure, qui leur sert parfois à déterminer l'âge d'un manuscrit.
A partir du xiii* siècle, on remplaça le style de fer par une tige de plomb simple et taillée en pointe. On n'obtenait pas, de la sorte, le moelleux des crayons modernes, ni les différents degrés d'intensité dans la couleur ; mais on traçait ainsi des lignes suffisamment apparentes sur le parchemin ou le papier, sans entamer les substances.
C'est alors que le crayon emprunta la forme du style antique [stilus). Si l'on consulte des représentations irrécusables, dit Arthur Forgeais {Crayons histo^ ries du moyen âgé), par exemple des peintures antiques bien conservées, entre autres celles reproduites dans le Museo Borbonico (t. XIV, p. 3i), on reconnaîtra que le style est une pointe sèche en métal ou en matière dure, dont la partie supérieure se termine par un bouton ou un élargissement quelconque, qui s'employait pour écraser (sur les tablettes enduites de cire) les caractères qu'on voulait remplacer.
Ce crayon un peu grossier, avec son bouton supérieur en tète de clou, fîit apparemment la forme primitive employée par les mouleurs en plomb du moyen âge. Ainsi Floire, séparé de Blanceflor qui est envoyé à Montoire, est tenté de se suicider avec le poinçon que lui avait donné son ami d'enfance.
Un grafe (graphium) a trait de son grafier (écritoire); D'argent estoit, moult l'ot cier.
Por Blanceflor qui lui donna Le darrain jor qu'à lui parla.
Ailleurs, dans le même roman, les deux enfants se communiquent l'un à l'autre des phrases en façon d'exercices scolaires :
à Pécole venoient,
Lor tables (tablettes) d'yvoire prenoient Adont lor voissiez escrife Lettres et vers d'amor en cire.
De telles allusions à la littérature jadis en vogue pouvaient recommander notre gros poinçon malgré sa forme en clou de charpentier.
En effet, Arthur Forgeais a publié dans le Musée archéologique plusieurs spécimens curieux des crayons en plomb historiés du xiii* siècle, trouvés dans la Seine, à Paris. La plupart de ces styles sont surmontés d'un écusson en forme de spatule ou de croissant, ornés de croix latines ou de fleurs de lis, et reposant quelquefois sur un nœud ajouré en forme de quatre-feuilles. L'un d'eux porte cette inscription : KAROLI SCRIPTORIS.
Le moyen âge connut aussi la règle pour tracer les lignes sur le papier.
Selon le Dit de la Maaîtte, petite monnaie qui valait une obole, on pouvait, au ïHi' siècle, s'approvisionner à peu de frais d'objets de toute sorte, mSme
L'érudit el paléographe Pierre-Camille Lemoine, dans sa Diplomatique publie'e en 1765, cite un document de 1387 réglé au moyen d'un crayon, et il fait remarquer que l'usage de régler l'écriture à l'aide d'un style de plomb et
Ua marchand da crijona aa pont Neuf — itii* liècte.
d'u.ie règle fut abandonné vers 141 1 ou 1414, ce qui est cause que l'écriture est devenue irrégulière et gauche.
Quoi qu'il en soit, dans les pays qui possèdent des gisements de carbure ■ de fer naturel, nommé graphite ou plombagine, on ne larda pas k découvrir la propriété que possède cette substance de laisser sur le papier une teinte grise et luisante, et l'idée vint de l'appliquer au même usage que les stylets de plomb, qui avaient le défaut d'inciser le papier. Seulement, comme elle est très fragile, on imagina de la rendre plus solide en l'enfermant dans de petits cylindres de bois. Ainsi naquit, en Angleterre ou en Allemagne, peut-être même dans les deux pays à la fois, la fabrication des crayons modernes ou crayons de mine de plomb, mais on ignore k quelle époque précise. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'elle eiistait bien avant le xvi' siècle. Comme la plombagine la plus pure se trouve à Borrowdale, dans le Cumberland, c'est en Angleterre que, depuis très longtemps, on a pu faire des crayons de bonne qualité.
En effet, la notice la plus ancienne du crayon, rapporte M. Daniel Ramée, se trouve dans un livre imprimé de C. Gessner de l'année i56S, intitulé : De
Rerum fossilium JSguris. On a, dit-il, des crayons pour écrire avec un manche de bois : ils sont en plomb ou d'un mélange artificiel que quelques-uns nomment sfimmt ang/i'canwm. L'auteur en donne un dessin, ce qui fait présumer que ces crayons étaient encore rares. Ensuite on enveloppa le métal de bois. Trente années plus tard, André Césalpin, médecin italien, né à Arezzoen Toscane, donna daos son traité De Melallicis, etc. (iSgôJ une description plus complète du métal employé qu'il nomma molyboïdes, parce qu'il croyait que Dioscoride l'avait appelé ainsi. En 1 599, Imperato nomme le crayon grajio
Ewai de* prcmiera crayoD* Conlj,
piamhino, et il en donne une meilleure description. Enfin l'Anglais Pettus, auteur d'un ouvrage paru en i683, rapporte que les crayons faits avec la mine de Cumberland sont enchâssés dans du bois de sapin ou de cèdre. L'usage du crayon a eu sa renaissance au xvi* siècle, où tant d'artistes en avaient besoin pour leurs dessins, surtout les architectes.
Au commencement du xvii* siècle, les crayons de mine de plomb étaient généralement couverts de bois. C'est, dît Tavernier, dans son Voyageies Indes, t Je peur qu'ils ne se rompent, et à mesure que le crayon s'use on oste du bois pour le découvrir ». Plusieurs écrits contemporains mentionnent aussi les porte-crayons. Le Testament et Inventaire des biens de Claudine Boufonnet Stella {1693-1697), femme artiste de cette époque, cite n dix pièces d'argent,
si4 LE LIVRE
tant porte-crayons qu'estuys à cure-dent », ainsi que des a petits porte*crayons d'argent ».
Nos crayons à régler ou à prendre des notes devinrent d'un usage général à partir du xviii* siècle, puisque, selon le grammairien Dumarsais, les écoliers devaient avoir a des cahiers propres et réglés avec du plomb ou du crayon », qu'ils ef&çaient à volonté à l'aide du caoutchouc. En effet, avant 1771, suivant Edouard Fournier, le caoutchouc manufacturé en petites tablettes servait pour effacer le crayon ; c'était là son seul emploi. Il existait alors deux espèces de crayons, toutes deux vendues à Paris, par les petits marchands installés sur les parapets du Pont-Neuf.
Les crayons de qualité inférieure, semblables à nos crayons noirs actuels, se mettaient dans des porte - crayons ; on les fabriquait en plombagine de Hollande. Ajoutons que, dès 1726, les porte-crayons à calendrier commencèrent à être à la mode. Suivant le Mercure d'avril de cette année-là, l'inventeur était un sieur Meynier.
Ce fut vers la fin de 1794, sur l'ordre du Comité de salut public et sur la désignation de l'École des mines, que le chimiste français Jacques Conté inventa les célèbres crayons qui portent son nom et l'ont rendu populaire. L'Angleterre fournissait alors l'Europe de crayons fabriqués chez elle avec le graphite ou plombagine. Plus ou moins chargée de carbone, cette substance donnait un crayon plus ou moins tendre : on la faisait bouillir dans l'huile ; après quoi on la sciait en petites baguettes fines qu'il n'y avait qu'à introduire dans les rainures de cylindres de bois. Le Conseil des Mines de la République, lorsque la guerre eut privé la France des crayons anglais, chargea Conté (an III) de rechercher les moyens de fabriquer des crayons artificiels. Le problème était difficile, écrit un de ses biographes, M. Paul Boiteau, et la solution de ce problème beaucoup plus importante qu'elle ne le paraît tout d'abord. Conté, dès le 2 pluviôse de la même année, avait résolu la question et obtenu un brevet pour la fabrication des crayons qui manquaient à sa patrie. L'invention consistait à mélanger avec de l'argile parfaitement pure, soit du carbure de fer pour obtenir des crayons faisant l'effet et jouant le rôle de la plombagine, soit du noir de fumée pour obtenir des crayons noirs, soit diverses substances pour obtenir des crayons diversement colorés. Rien de plus simple en apparence ; mais il fallait découvrir les propriétés de l'argile, et surtout il fallait triompher heureusement des mille difficultés qui pouvaient empêcher la bonne préparation et la fabrication économique des crayons artificiels. En lisant les détails donnés par Conté lui-même, lorsqu'il dut, en demandant un brevet, décrire ses procédés, on a un exemple de plus des obstacles qui se présentent presque partout devant l'industrie des hommes et des ingénieux efforts que les inventeurs ont à faire pour enrichir leurs concitoyens de leurs travaux.
Ainsi furent inventés les crayons gris artificiels, les crayons noirs de toutes nuances, et les crayons bistre, les crayons rouges, les crayons bleus, etc., etc.
Les crayons ne présentant pas par eux-mêmes assez de résistance, on les renferme dans des cylindres de bois préparés convenablement, tels que le peuplier ou le bois blanc, quelquefois noircis au moyen de la noix de galle et d'un sel de fer, particulièrement le nitrate. Mais comme le bois blanc a l'inconvénient de présenter des fils qui deviennent une occasion fréquente de fracture
du crayon, quand on le taille, l'industrie lui a substitué certains bois des lies, entre autres Le bois du genévrier virginien ou genévrier rouge, dit aussi cèdre rouge, que sa solidité et ta facilité avec laquelle il se laisse tailler ont fait généralement préférer.
Pendant quelques années, la France a tiré d'Angleterre la plombagine nécessaire pour la fabrication des crayons; vers i835, Fischtenberg, de Paris, employa avec avantage celle des environs de Briançon. Mais cette industrie, d'origine toute française, n'a pu continuer à prospérer dans notre pays, et maintenant elle lutte avec peine contre la concurrence étrangère. Les fabricants français se trouvent, en effet, dans les conditions les plus désavantageuses ; ils n'ont ni le bois, ni la mine qu'ils sont obligés de tirer, l'un d'Amérique, l'autre de Prusse et de Bohême. A part les crayons fabriqués dans l'Ariège, la France n'exporte plus guère que les crayons de l'ancienne maison Conté, qui possède le secret d'un noir que les étrangers n'ont pu encore imiter.
Après les crayons Conté, les plus renommés sont ceux de Cacheux, de Gilbert, de Faber, de J.-G, Walther, etc., etc.
Terminons par une anecdote. Notre grand poète Lamartine ne se servait de plumes que pour écrire sa correspondance. Lorsqu'il confiait au papier ses inspirations, prose ou yen, c'était à l'aide du crayon. Il y trouvait cet avantage, que le crayon glisse sur le papier rapidement et sans bruit, sans l'exposer aux interruptions, aux lenteurs, aux impatiences, aux refroidissements qui naissent de l'obligation de s'interrompre pour prendre de l'encre, d'en prendre avec mesure, ni trop, ni trop peu, de la crainte d'efiacer l'écriture, de l'ennui de la sécher, etc., etc. Il diminuait ainsi autant que possible l'intervalle qui sépare la pensée de l'expression. Plusieurs douzaines de crayons étaient toujours taillés sur son bureau.
S. BI.o^DEL.
JAMET LE JEUNE
L me reste à parler de la bibliothèque de Janaet ; à examiner la nature et la valeur de ses annotations manuscrites.
Sa bibliothèque, qui était assez nombreuse, mériterait une étude à part, car l'homme y est tout entier; dans la pénurie des documents qui subsistent sur Jamet, c'est là qu'on a chance de ressaisir les éléments qui peuvent permettre de restituer sa physionomie.
Cette bibliothèque comprenait un fonds lorrain qui était certainement important et pour lequel Jamet paraît avoir eu une particulière afTeccion. Personne encore n'a signalé cette partie des collections jamétiques, et l'on ignore ce qu'est devenue cette réunion de volumes. C'est une perte fâcheuse, surtout pour l'étude intime et profonde de notre personnage, si énigmatique par tant de côtés. En efTet, les rares épaves qui ont survécu au naufrage portent, dans leur condition matérielle et dans leurs annotations, le double témoignage des prédilections de Jainet pour les éludes et les livres lorrains. On y trouve aussi la preuve de ses vastes et sérieuses connaissances, surtout dans le cercle contemporain, des hommes et des choses de son pays d'adoption ; — sans compter
JÂMET LE JEUNE 317
que son caractère et ses idées s'y montrent parfois sous un jour tout nouveau et accusent une pénétration et une sûreté de vue dont il donne peu de preuves ailleurs.
Quant au reste de sa bibliothèque, — seule part qui ait jusqu'ici attiré, sans la fixer beaucoup, l'attention des érudits, — il n'offre, à la vérité, et bibliographiquement parlant, rien de bien remarquable.
Presque toutes les classes de la bibliographie y sont représentées. Mais dans l'ensemble, on ne voit point se dessiner avec ses proportions exactes, avec les exigences des goûts particuliers d'un collectionneur, le plan d'une bibliothèque de bibliophile, encore moins d'une bibliothèque d'homme d'étude. Je ne parle pas seulement au point de vue de la critique bibliophilique de notre temps : il serait souverainement abusif et injuste de demander à Jamet cette étendue de notions spéciales, cette méthode méticuleuse, ces patientes investigations bibliographiques où se dégage si bien la valeur comparative des livres ; en un mot, tout l'appareil d'une véritable science, née d'hier.
Mais, en nous tenant aux traditions, aux goûts, à la pratique du xvni* siècle, dont les témoignages se conservent en tant d'oeuvres didactiques et de catalogues de bibliothèque, cette réunion de volumes, organisée par Jamet au hasard des circonstances ou de ses fantaisies^ fait une étrange impression, qui dispose peu à la juger avec indulgence. C'est bien pis^ si l'on prend garde à la quantité considérable d'ouvrages sotadiques qu'il y a fait entrer et dont le chiffre s'augmente encore de pauvres bouquins qui n'en peuvent mais — l'ami de don Calmet ayant eu le talent (grâce à ses annotations) de fourrer en cette compagnie équivoque jusqu'à de vénérables traités tout confits d'ascétisme.
Après cela, le chapitre des livres rares et précieux est ici bien court 1 Aussi bref pour le moins est celui de la haute littérature et des maîtresses sciences.
Ce capharnaUm bibliographique ne renferme guère que de petites œuvres singulières ou bizarres, des écrits de second ou troisième ordre, à la portée d'un esprit sans élévation, qui ne donne rien à l'imagination, encore moins à l'art, et qui ne perd pas son temps à la lecture des chefs-d'œuvre.
La théologie y est relativement assez importante, grâce aux générosités de l'abbé Lebeuf. Il ne s'y trouve toutefois aucun ouvrage véritablement digne de remarque. Je note seulement : la Marmite renversée, de Beaulxamis (1572); V Explication du cantique des cantiques^ de Bourdaille (1689) ; le Catéchisme en vers, de d'Heauville (1706).
En jurisprudence, presque rien ; mais le Discours sur l'impuissance (inévitablement) et trois autres pièces sur ce sujet scabreux.
Dans les sciences et arts, je rencontre : les Centuries, de Nostradamus (1689); la Doctrine curieuse, du P. Garasse (1624); le Dictionnaire des mono^ grammes^ de Christ (1750).
Dans les belles-lettres, les Emblèmes, d'Alciat (i552, en latin; 1549, en français); le Celt- hellénisme^ de Trippault (i58i) ; la Nomenclature françoise et espagnole, d'Oudin (1643); Sainte- Aldegonde, tragédie (1645); le Livre jaune (1748); Chaulieu (i75o).
Enfin, l'histoire nous offre : VOrdre tenu au sacre de la reyne Catherine (1549}; le Voyage du prince de Fernando, de Chifflet (i635); le Problème his- IV. 28
3i8 LE LIVRE
torique sUr la Pucelle, de Polluche (1749)*; lu- Catalogue de la riche bibliothèque de Lancelot, l'ami de Jamet (1741).
Ce petit relevé donne à peu près exactement le niveau bibliophilique des livres composant la bibliothèque de Jamet le jeune. Au-dessus de ce niveau, il n'y a rien ou presque rien. Je l'ai dit, on ne saurait y rencontrer qu'un petit nombre des œuvres consacrées par l'admiration universelle et qui sont les vrais et premiers objets de toute culture intellectuelle. L'examen le plus scrupuleux ne m'a fait découvrir, en dehors des limites que je viens d'indiquer : parmi les anciens^ qu'un Horace en latin (161 3)»; les Épîtres et les Élégies, d'Ovide, en français (lySô); chez les moderneSyCL Marot (i553)»; Rabelais (i566) ; Montaigne (1725); V Adonis, de La Fontaine (1669) ; les Maximes, de La Rochefoucauld (1672).
Je ne crois pas que Jamet ait possédé d'histoire de France, pas plus qu'aucune autre histoire générale, à l'exception toutefois des œuvres historiques pouvant concerner la Lorraine et le Barrois.
Je dois aussi remarquer, et cela confirme ce que j'ai dit des goûts et des tendances de Jamet, que ce dernier collectionnait fort peut les poètes : en dehors des volumes de poésie amoureuse ou erotique, je ne vois pas qu'il se soit guère attaché à recueillir les inspirations de la muse. La muse chaste et idéale n'était pas son fait : ce philosophe, fort peu platonicien, était d'avis aussi de bannir les poètes de son cénacle bibliographique; mais il retenait ceux qui étaient couronnés de roses... sur des oreilles de satyre.
Enfin, il y a un autre genre d'omission que je ne puis passer sous silence à cause de sa singularité. On ne trouve presque nulle trace des ouvrages composés par les amis de Jamet dans la bibliothèque qu'ils avaient si généreusement dotée. Non seulement l'Essai sur les lanternes, auquel avait collaboré Jamet, en est absent, mais pas une des productions de l'abbé Lebeuf n'y figure ! Je constate le fait. Toutefois, des découvertes ultérieures pourront me contredire à cet égard, car il y a lieu de croire qu'une grande partie de ces volumes d*ex dono sont entrés dans cette collection lorraine, particulièrement chère à Jamet et qui a disparu presque tout entière. Il y a là une piste à suivre.
Toutes réserves faites en ce qui touche ce fonds lorrain, dans l'exposé qui précède, je me suis guidé sur des données aussi sûres que précises, sur les témoignages même fournis par la bibliothèque de Jamet, j'entends cette bibliothèque véritablement sienne et familière, aujourd'hui en grande partie reconstituée, qui se compose de ses volumes annotés.
Telle fut cette collection, si souvent citée, mais très peu étudiée; un mot suffit pour l'expliquer et la juger : elle était « composée un peu au hasard de volumes de hasard ». Car c'est un dernier trait à noter, Jamet n'était, en général, ni curieux de beaux livres, ni scrupuleux à l'endroit de la conservation et
1. Ce volume est suivi d'une notice bibliographique de la main de Jamet, sous le titre : Bibliothèque de la Pucelle d'Orléans.
2. Cet Horace, qui a appartenu à Parison, et, en dernier lieu, au marquis de Morante, contient d'assez nombreuses notes, dont quelques-unes fort singulières.
3. Jamet a possédé deux éditions des œuvres de CI. Marot : celle de i$$a, depuis passée à Colomb de Batines, et une petite édition de Niort, i$9<î, en dernier lieu chez M. de la Fons de MéJicocq.
JAMET LE JEUNE aip
de la condition des exemplaires qui obtenaient son hospitalité. Que ui importait cette fleur de bibliophilie qui ravit les amoureux du livre ? Qu'avait-il à faire de volumes au papier de choix, aux belles marges, aux reliures élégantes, lui qui était avant tout (il faut le reconnaître) un esprit studieux et qui devait inévitablement les livrer un jour ou l'autre aux caprices de sa plume ?
Nous savons, en efiPet, qu'il annotait presque sans exception tous les livres qu'il lisait^.
Maintenant que nous connaissons la bibliothèque du collectionneur, nous allons passer en revue ces notes dont les rangs pressés s'alignent sur les feuillets préliminaires, ou se divisent en petites escouades le long des marges des volumes de Jamet. Les ouvrages obscènes ont eu surtout le privilège d'attirer cette noire volée de réflexions et de commentaires, tout ainsi qu'aux rayons d'un soleil d'été on voit s'abattre de petites nuées bourdonnantes sur ces choses impossibles à nommer qui s'étalent le long des murs.
Je vais essayer d'indiquer la méthode de notre bibliophile-graphomane et la forme habituelle de ces commentaires, son œuvre capitale, œuvre bigarrée, multiple, importante par sa variété et son étendue, mais avant tout essentiellement personnelle et intime ; car il ne faut pas perdre cela de vue, Jamet, ici, travaille pour lui seul, — pour sa satisfaction d'abord, pour son profit éventuel ensuite, — sans jamais songer au public et au contrôle de la critique. C'est à ce point de vue qu'en bonne justice nous devons nous prononcer sur le fond et sur la forme des annotations qui ont fait la réputation de Jamet.
Or, voici comment il procède :
Sur le titre du livre, et sans respect aucun pour les blancs et pour l'imprimé, il étale tout à l'aise sa signature, avec [paraphe, et constate les circonstances et le temps de l'entrée du volume dans sa collection. Une notice biographique, plus ou moins étendue, souvent une liste bibliographique, couvrent les feuillets de garde. Jamet a été loué publiquement en son temps de ces petits résumés en forme de prolégomènes; l'un des rédacteurs du Journal de Verdun lui écrit : « J'applaudis fort, monsieur, à l'usage où vous êtes de joindre, aux livres rares que vous rassemblez dans votre cabinet, un abrégé de la vie de l'auteur et une courte notice sur ses ouvrages. C'est le moyen de faire une histoire littéraire intéressante et curieuse. » (1757, t. XII, p. 44). Il n'y a, en effet, qu'à décerner des éloges à cette pratique intelligente qui permet de faire connaissance avec l'écrivain, avant de pénétrer dans son œuvre.
I. Un assez grand nombre de bibliophiles et d'écrivains ont eu le goût d'annoter les livres de lenr bibliothèque, mais aucun, saos contredit, ne s'y est adonné autant que Jamet. M. Gustave Bmnet a cité les noms des personnages les plus connus qui ont sacrifié à ce goût {Fantais. bibliogr., p. 26^-268). A sa longue liste, on peut ajouter parmi nos contemporains : Sainte-Beuve, le poète Brizenx (voy. ses Œuvres, 1874, t. 1«', p. 47), feu du Bois de Bcauchesne, l'auteur de Louis XVII; Edouard Fournier, M. Gustave Brunet lai-méme. Quel prix ajoutent ces notes aux volumes qu'elles enrichissent! Après avoir signalé les écrivains qui ont aimé à annoter leurs livres, il serait curieux de nommer les bibliophiles qui se sont plu à recueillir les livres annotés par des plumes plus ou moins célèbres ; je me bornerai à citer, pour notre temps, deux collectionneurs émérites qui ont fait leurs preuves desavoir et d'intelligence : A.-A. Barbieret Aimé Martin. On prend encore le plus vif intérêt à parcourir, à ce seul point de vue des livres enrichis d'autographes, leurs catalogues .* 1* CaUlogue des livres de la bibliothèque de feu M. Barbier, Paris, i8a8, in-8, aaio et 60 n«*; a« Bibliothèque de M. Aimé Martin, Paris, 1847» gr. in-8, ii8tf n<
»ot.
flao LE LIVRE
Après cela, Jamet, en compagaie de son auteur, prend avec lui et avec le malheureux volume toutes les libertés imaginables. En .haut ou en bas, à droite ou à gauche, suivant sa commodité, il établit des conférences de textes, rectifie les fautes que Terrata lui révèle et celles qu'il découvre lui-même, cherche et fournit des étymologies, multiplie les explications, formule ses critiques, glisse des renseignements historiques ou bibliographiques, accumule les citations, sème les réflexions et les anecdotes ; le tout, d'ordinaire, avec une assez grande sobriété et un laconisme que le court espace laissé à sa plume, autour de la justification typographique, explique suffisamment. Si, par exception, il lui prend fantaisie de donner à une note quelque développement, il la confie à un de ces papiers volants, mis par le hasard à sa portée*, dont notre regretté Edouard Fournier a rempli ses volumes, lui que son respect pour le livre a presque toujours porté à en épargner les marges. Ce n'est pas tout : dans les volumes de Jamet, au commentaire écrit, s'associe celui qui, muet pour nous, ne se révèle que par des vestiges parfois trop abondants. Je veux parler de ces soulignures et traits de plume qui s'étendent, en tous sens et sous toutes les formes, dans le texte imprimé : lignes droites ou brisées, verticales ou horizontales, doubles ou simples; stries rapides, bizarres crochets! Comme tout liseur acharné, Jamet va vite et sa ligne n'est pas, tant s'en faut, d'une rectitude géométrique. Dans cette précipitation, quand sa plume, trop chargée, laisse échapper un de ces astéroïdes si redoutés des bibliophiles, il y remédie bravement en un tour de manche, et la malencontreuse tache se transforme en comète ou se profile en spectre solaire. Ces accidents sont assez rares, à vrai dire, dans les volumes qui ont passé par mes mains ; mais le procédé employé pour y remédier m'a paru constant.
Il faut, en outre, remarquer que Jamet n'abordait pas toujours ses com* mentaires de front et avec le dessein arrêté de conduire la campagne jusqu'au bout. Il quittait son travail et le reprenait à loisir. Parfois, une étoile placée en vedette, renvoyant à une note laissée en blanc, nous avertit que l'annotateur est resté court, ou qu'il a remis le commentaire aux calendes... grecques. D'ailleurs, sa tâche terminée, Jamet y revenait à de longs intervalles, ajoutant ou modifiant, suivant les circonstances et au fur et à mesure des informations nouvelles que lui apportait une plus grande lecture. La couleur de l'encre, le plus ou moins de fermeté de l'écriture, rendent témoignage à cet égard.
En ce qui concerne son écriture, — qui n'est pas précisément « fort jolie i, comme l'affirme Nodier, mais correcte et assez nette, même dans son exiguïté, — il y aurait beaucoup à dire, car elle a varié suivant le temps et les circonstances, et il est parfois très difficile d'en établir l'identité. De grosseur moyenne, assez libre et dégagée, incolore et sans aucun cachet de personnalité, si j'ose dire, quand Jamet se fait copiste et se livre à une œuvre courante, où il est à l'aise, elle s'amenuise et prend une physionomie très spéciale dans ses annotations. Elle est là tout autre, en général peu déliée, parfois même grasse et alourdie ; manquant d'ailleurs de solidité, elle se déforme avec l'âge ou se disloque quand la plume a pris un trop vif galop.
Voilà pour la forme matérielle. Quant au fond des commentaires jamé-
I. Ou tait que l'abbé Mercier de Saint-Léger n'annotait guère aatreoient aea ▼olamea.
JAMET Le jeune i%i
tiques, après le jugement que j'ai porté sur Jamet érudit, je me bornerai à quelques remarques caractéristiques et me dispenserai d'entrer ici dans un examen détaillé.
Dans les annotations manuscrites de Jamet, rien ne trahit une main sûre ou profondément expérimentée. Au total, cet annotateur, perpétuel et obstiné, fait preuve d'une science philologique assez bornée et d'un sens critique peu délicat et peu développé. Les citations de Montaigne et de Rabelais reviennent sous sa plume à satiété; elles forment, avec celles d'Horace, Juvénal, Bouchet, Tabourot, de Verville, Régnier, Deslauriers, Oudin, Bayle et Niceron, le fond le plus solide de son érudition. Tout le reste compte peu. Sans doute, il excite quelquefois la surprise et pique la curiosité par des rapprochements inattendus et des testimonia inopinés. Ce n'est là qu'un trompe-l'œil : un examen un peu attentif révèle le vide qui se dissimule sous ce léger apparat d'érudition. Sa richesse n'est que pauvreté ; toutes ses citations, prises à droite et à gauche, réalisent à merveille le dodus cum libro, mais il est facile de se convaincre qu'hors les ouvrages des auteurs que j'ai nommés tout à l'heure et les travaux concernant la Lorraine, Jamet connaissait réellement assez peu cette masse d'écrits dont les titres émaillent ses annotations.
D'autre part, sa bile contre le clergé et son acrimonie antireligieuse se déversent à tout propos, à pleins bords et sans mesure; jusque-là, qu'il n'a pas craint d'atteindre Fénelon et Bossuet lui-même de sa petite seringue chargée d'encre*.
L'intérêt et le piquant de ses commentaires résident tout entiers dans ses réflexions sur l'histoire (je dirais mieux l'historiette) locale et contemporaine, dans la désinvolture avec laquelle il lance ses traits de bonne ou de mauvaise humeur. On ne saurait se défendre de trouver plaisantes et parfois très originales ses boutades satiriques; on se laisse désarmer par la rondeur et la franchise, en quelque sorte, de ses grivoiseries. Que dis-je? En le voyant instruit, quoique médiocrement, d'une foule de choses qui n'ont pas, du moins, le défaut de la banalité et qu'il assaisonne d'une façon si singulière, on irait jusqu'à l'absoudre, même avec éloge, s'il n'abusait de la permission d'être mordant et obscène, et s'il ne répandait trop abondamment les condiments de haut goût, là même où ils sont le moins tolérables.
En résumé, les conférences de textes, la recherche des petites curiosités de la littérature ou de l'érudition, la poursuite des étymologies sur l'hippogrifiFe des conjectures, les diatribes impies, les traits de satire, les gauloiseries au gros sel, tels sont les points les plus saillants dans son œuvre d'annotateur.
A l'égard du style, je ne puis trouver aucune atténuation à la critique : ces myriades de remarques ont, à peu près invariablement, une grande sécheresse et une désespérante vulgarité de forme ; Jamet est bas et commun. Nodier luimême avoue c le peu de soin qu'il a mis à la rédaction de ses notes ». D'autre part, M. Gustave Brunet écrit, après un examen spécial des recueils de la Bibliothèque nationale : « La très grande partie des notes jamétiques excitent
I. I] est vnl que, par compensatioa, dans son commentaire sur le Traités des BibL, de Le Gallois, à la liste des Pères de l'Eglise donnée par ce dernier (p. 193), il a ajouté de sa maiu : « et Bossuet. »
aaa LE LIVRE
fort peu rintérêt. » Je le crois volontiers. La faiblesse et la médiocrité de la forme donnent encore plus de relief à V insignifiance^ qui est aussi le défaut de beaucoup de ces notes et le trait par lequel j'achève de les caractériser.
Je vais maintenant, comme pièces à Tappui et pour la complète édification du lecteur, rapporter quelques-uns des commentaires de Jamet. Je donnerai exclusivement de l'inédit^.
I. — Je voudrais bien pouvoir produire les notes du Montai gne^j où Jamet, revenant sur l'œuvre fraternelle, avait réuni, d'après le témoignage de Barbier, tous les éléments d'un commentaire pour une nouvelle édition des Essais. Qui nous rendra cet exemplaire ? Nos regrets seraient certainement diminués si nous nous persuadions (et pourquoi pas?) que Jamet n'avait pas mieux fait pour Montaigne qu'il ne fit pour Rabelais, le plus cher et le plus familierde ses hôtes, celui dont l'humeur et les idées étaient si parfaitement en .harmonie avec les siennes. En effet, si quelque chose doit surprendre, c'est le peu que Jamet a trouvé à écrire sur l'œuvre rabelaisienne, son véritable bréviaire, son livre de chevet, qu'il n'a cessé de citer à tous propos et hors de propos. M. Gustave Brunet a déjà donné une idée des annotations déposées par Jamet sur un exemplaire de la petite édition de 1 566. (Bu//e/tn du Bouquiniste^ i863, p. 471 et suivantes). Je vais élargir un peu son cadre et, en évitant de reproduire ce qu'il a imprimé, je donnerai tout ce que peut offrir de 'plus intéressant la partie restée inédite de ce commentaire.
Liv. I, ch. 22 : Grignoteur d'un transon de grâces... « V. le Baron de Feneste, par d'Aubigné, liv. 11, ch« i. »
Ch. 23 : 56 disputoient en Bracque... c Jeu de paume dans le faubourg Saint-Marceau, à Paris : un chien braque y pendoit pour enseigne. Ménage, Dict. étymol. »
Ch. 38 : Les poy^ards : « Chaume ou tige de pois. En Poitou et dans le pays messin, poizar; en Normandie, posa. 9
Ch. 68 : Énigme : c Cette pièce est de Melin de Saint-Gelais, aux deux premiers vers près et aux deux derniers qui sont de Rabelais '. »
Liv. II, ch. 3 : Foy de gentilhomme, c Serment ordinaire de François I«. V. H. Estienne, Apologie pour Hérodote, ch. i5. »
Ch. 22 : Faire la combrecelle. « Prêter le dos, s'abaisser. »
Liv. m, ch. 10 : Pierre Amy. « P. Amy, ami intime de Rabelais et comme lui cordelier en i52o; il se déroba depuis aux farfadets ou cordeliers. V. les Épîtres (C. et I) du célèbre Budé, leur ami commun. »
Ch. 14 : Nostre maistre de Cornibus. «C'est le nom latin d'un Cordelier,
I. Dant cet citations, je ne puis, cela se comprend, offrir de spécimen des notes gaillardes on des réflexions indécentes ; il est facile de recourir, pour être édifié à ce sujet, aux parties imprimées des Commentaires de Jamet, par exemple, aux notes sur le Bruscambille. Je me bornerai à de rares échantillons soflBsamment gazés et anodins. Avant de faire ces citations, je dois avertir que, pour les bien apprécier, il est nécessaire de se reporter an texte qui a motivé la note de Jamet.
a. Publié par Gneulette et par Jamet l'atné.
|. Voir Melin de Saint-Gelais, édit. de Blanchemain, 1875, t. Il, p. aoa à 107.
JAMET LE JEUNE saj
appelé Pierre Cornu, docteur à Paris, mort en 1542. V. Moréri^au mot Cornu, et des Accords, dans ses Bigarrures. »
Liv. IV, ch. 3 : Un dar de Lqyre. « Voy. Champier, liv. 11, ch. 2a, de Recibaria. »
Ch. 9 : L'un appelait une autre mon verd; elle V appelait son coquin, « Vert est ici un tapis, ordinairement d'étoffe verte; coquin se prend pour fripon, dans la signification de bon compagnon; c'est comme si ce drôle eût voulu faire souvenir à sa garce qu'elle lui servoit souvent de tapis à jouer. »
Ch. 12 : Ne peuvent.,, dresser s'ils ne sont très bien fouette^. « Voir Pic de la Mirandole, liv. in de son Traité contre l'astrologie judiciaire ; Cœlius Rhodiginus, liv. II, ch. i5, de ses Anciennes leçons; S. Goulart, t. IV, p. 635, de ses Histoires admirables i, »
Ch. 38 : Le serpent qui tenta Eve estait andouillicque. a Telle est l'opinion d' Agrippa. Voir le 4* entretien du comte de Gabalis; Menagiana, 1716, t. III, 449. C'est aussi l'avis de Robert Pludd. »
Ch. 45 : Je vais tenter les nobles nannains de Pettesec. c Les auteurs du pamphlet de V Académie des francs-péteurs de Caen ont ignoré cette gentille polissonnerie qui a fait dire plaisamment à l'abbé Thomasseau* qu'il falloit se méfier d'une sainte qui pet te. »
Prognostication. « Olivier de Grave, docteur en l'Université de Louvain et astrologue, a composé plusieurs pronostications et almanachs imprimés; Od. Thibaut, mathématicien de Louvain, et Guy Vidame, médecin de la même ville, en ont fait aussi ; c'est d'eux que se moque Rabelais '. »
II. — De Rabelais, je passe au Maran^akiniana, le plus inepte, mais aussi le plus rare des anas. »
Je ne reproduirai pas la petite notice fort curieuse dont Jamet a fait précéder le Maran^akiniana (Philomneste Junior l'a publiée), mais je citerai, parce qu'ils méritent d'être rapportés à plus d'un titre, les mots qui la terminent : a Je me souviens d'avoir ouï dire, en 1742, à l'abbé de Grécourt, que
I. Comment Jamet a-t-il pu s'arrêter en aussi beaa chemin et ne pas citer le de Flagorum usu, de ).-H.Meîbomius, sur lequel une notice bibliographique a paru i Londres en 1875 O^''^}» <t les dissertations de J. JElhaf. d'Olads Worm, etc. ? Comment sa plume médisante n'a-t-elle pas consigné ici le trait si connu attribué par la chronique scandaleuse à son contemporain La Popelinière.
9. C'est le singulier abbé dont M. Célestin Port a révélé,, dans la Revue de l'Anjou (1877 dem. livr.), les prétentions nobiliaires si mal justifiées. Le savant archiviste ne parait pas avojr connu la plus ancienne des pièces où l'abbé a étalé ses prétentions. Cette pièce, que possédait Jamet, est aussi restée inconnue à M. G. Brunet ; on la trouvera mentionnée ci-après.
3. Telle est la dernière note jamétique sur Rabelais. Je dois observer que MM. Rathery et Bur, gand des Marets ont utilisé le petit travail de Jamet sans en prévenir le lecteur. J'en ai trouvé la preuve en rapprochant de leur commentaire les annotations de Jamet. M. Rathery, qui serait le vrai coupable, a-t-il oublié de citer la source, ou bien a-t-il accordé trop peu d'importance à ses emprunts pour les laisser sous leur vraie signature? Au surplus, feu Prosper Blanchemain n'en a guère usé autrement avec Jamet dans son édition des Œuvres de Melin de Saint-Gelays (187J, l vol. in-i6) ; il dit bien qu'il « a profité des notes de Jamet », écrites sur un exemplaire des Œuvres poétiques^ de 15749 petit in-ia, mais je n'ai trouvé cité qu'une seule fois avec sa.signature le commentaire de Jamet.
M^"* la duchesse s'amusoit tellement de l'esprit balourd de son Ma ranzac qu'elle Tauroit préféré à Fontenelle et à Fénelon ». Jamet était bien un peu du même avis, car, après le don de son premier exemplaire à l'abbé Lebeuf, non seulement il a mis tout en œuvre pour en obtenir un second, mais encore il a fait réémmarger celui-ci* pour y placer plus commodément les commentaires dont voici quelques extraits :
Pag. 5o (Édit. de M. G. Brunet) : Ce solut « Officier de la vénerie du Dauphin*. »
P. 63 : Darboulin. « Marchand de vin du roi, au lieu de Dumoulin, médecin. »
P. 65 : Rhemus et Romulus. « Deux tableaux qu'on envoyoit au roi* ».
P. 71 : Un nouveau wourstier, « Nom d'un cheval (wourst) donné à un postillon. »
P. 74 : Olo, monseigneur, « Holo, olio, cri de chasse des veneurs en voyant la bete qu'ils poursuivent. V. le Diction, de Trippault, p. 172 ; i55o. »
P. 76 : Il y a dans la bulle de cette année-çy qu'il faut être Molinos pour faire ses Pâques, « (Bulle Unigenitus, 8 septembre 171 3.) Pour moi, je n'y crois pas, car je suis de Tan XII (1672), où l'on ne connoissoit point cela. (Addition de l'abbé de Grécourt.) »
P. 78 : Martialo. « Martialot, fameux cuisinier de M*"* la Duchesse. Le fils de ce Martialot, dit Fontenay, est trésorier de France à Paris, 1746. »
P. 85 : Je suis vrai comme Vangil, « L'Angely, fou du grand Condé*. »
P. 88 : Fin, Jamet ajoute : « Comme Gribouille. »
Cette plaisanterie de la fin est une appréciation fort pertinente d'un livret qui n'a d'autre mérite que de déterminer les limites extrêmes où s'arrête la bêtise humaine.
III. — Jamet, bibliophile, commentant un bibliographe, est digne de nous intéresser davantage. J'ai ttouvé sur un livre injustement décrié de quoi satisfaire à cet égard la curiosité des amateurs. J'emprunte les citations qui vont suivre aux notes d'un exemplaire du Traité des plus belles bibliothèques, par Le Gallois (1680, ^n-12), donné à Jamet par l'abbé Lebeuf, le 22 juillet 1751. Dix ans encore après, notre annotateur travaillait à ce petit commmentaire : on trouve, en effet, sous sa plume les dates de 1760 et 1761, dans les citations qui suivent :
Page 18 : £e livre des remèdes attaché à Ventrée du temple, Vide. Cedremus. V. aussi la Prose chagrine, de La Motte le Vayer, 2* partie, p. 92-93. Paris, Courbé, 1662, et le singulier ouvrage du jésuite Binet, intitulé : Remèdes souverains contre la peste et la mort soudaine, p. 39-40. Paris, 1629. »