LE BOUQUINISTE ACHAINTRE ET L'ÉTUDIANT EN MÉDECINE
de cette maladie chronique qui pourrait avoir sa place dans le cadre nosologique^ sous le nom de « bibliomanie », s'était senti le courage d'affronter la bise glacée pour se mettre en quête de bouquins plus ou moins poudreux^ plus ou moins roussis et moisis par l'âge.
A force de fureter d'échoppe en échoppe, le long de la rivière, notre homme était arrivé devant le pont des Arts.
Tout en foce du palais de l'Institut, sur le parapet même du quai, s'étalaient nombre de volumes, les uns fermés, d'autres ouverts au hasard et maintenus contre les rafeiles du vent de bise par une ficelle protectrice.
Devant cette friperie littéraire, allait et venait un vieillard long et maigre, et dont le costume, composa surtout d'un feutre à la Macaire et d'un mince carrick d'une nuance sans nom, s'harmonisait à merveille avec le piteux accoutrement de la plupart de ses livres.
Mais que faisaient à notre bibliophile cet homme et son carrick? Il ne les avait aperçus ni l'un ni l'autre. Ce qu'il voyait, ce qu'il couvait d'un regard d'ardente et fébrile convoitise, c'était un assez gros volume in-8«, sur lequel il venait de mettre là main dans la case aux fines épices, et portant pour titre :
Juyenalis et Persius.
« Cum Notis variorum accurante Schrevelio. 1671. »
A la vue de ce livre, il échappa à notre hireteur une large aspiration d'aise qui signifiait : « Je le tiens enfin, et dans quelle superbe condition ! »
En effet, le Juvenalis était ici dans sa splendide reliure originale en maroquin vert-olive, aux armes de Nicolas de Servières, celles-ci entourées de volutes, de rinceaux et d'entrelacs d'un goût irréprochable, et qui faisaient de cette reliure un vrai chef-d'œuvre d'ornementation et de dorure dite à c petits fers ».
En 1 8 II , c'est-à-dire à cette époque encore si rapprochée de la grande tourmente révolutionnaire, alors que tant de trésors en tous genres, et notamment de bibliothèques, avaient été dispersés à tous les vents, que d'épaves précieuses de toutes sortes ne trouvait-on pas chez les plus infimes marchands de brio-àbrac et même sur les quais !
Trop adroit cependant pour trahir la satisfiEiction que lui causait sa découverte, ce fut avec un ton de parfaite indifférence que notre étudiant appela le marchand :
c Hé! brave homme, combien ce livre? »
Le vieillard s'approcha humblement, tendit l'oreille et lui fit signe qu'il n'entendait pas.
c II paraît qu'il est sourd », se dit l'étudiant ; et, haussant le diapason de sa voix, il répéta en criant :
« Combien ce livre?
— Six francs, monsieur.
— Six francs 1 vous voulez rire. Je vous donne trois francs de ce bouquin, et n'en parlons plus.
— Un bouquin 1 murmura le vieillard, un bouquin ! Vous n'y pensez pas, monsieur. Je vous crois trop bon connaisseur pour mésestimer ce livre. Cette
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édition des Variorum, pour être moins recherchée que celle d'Amsterdam de 1684, ne mérite pas, selon moi, le mépris que vous affectez pour elle. U ne la comparerai pas cependant aux éditions aldines données à Venise en i5oi, et dont la première a cela de particulier qu'elle ne porte pas Tancre aldine, marque si célèbre de ces fameux imprimeurs. Pourtant, quel que soit le mérite de ces éditions, vous devez vous rappeler qu'Aide lui-même, par son Monitum de i5o3, y signale plusieurs fautes; par exemple, tenet uxorem pour tener uxorem, et d'autres encore. »
L'étudiant restait tout ébahi devant le pauvre vieux bouquiniste et ne savait comiment concilier ces misérables haillons et ce langage.
Le vieillard, de son côté, se méprenant sur la cause du silence et de l'air stupéfait de son chaland, eut grand'peur de s'être montré trop susceptible, et ce fut avec timidité qull reprit :
t Vous savez mieux que moi, monsieur, que- les éditions de Juvénal, les plus rares ne sont pas toujours pour cela les plus recherchées. J'oserai vous citer à ce propos lés éditions de Juntes, à Florence, en i5i3 et iSig. Elles sont introuvables, et pourtant on leur préfère celles de Robert Estienne, en 1544 et 1549. ^u reste, puisque Juvénal est du nombre de vos auteurs favoris, vous les avez peut-être collationnées avec l'édition de Plantin, donnée à Anvers en 1 566, et enrichie des annotations de Théodore Poulman. •
Oh 1 alors, confondu par une érudition si profonde, secondée par une mémoire si prodigieuse, il n'y eut plus là pour l'étudiant ni bouquins ni bouquiniste, et, curieux de prouver au vieillard qu'en interpellant à tout propos ses connaissances bibliographiques il ne s'était pas totalement trompé d'adresse, il lui fit observer que, dans sa longue énumération des éditions de Juvénal, il oubliait celle d'Henninius, à Leyde, dont il ne savait plus la date, et celle de Coustelier, Paris, 1746.
« J'en oublie bien d'autres, répondit le vieillard, qui mériteraient cependant d'être nommées » ; et là-dessus il se mit à citer encore plusieurs éditions du XVI* siècle et, finalement, le rarissime Juvénal de 1474, imprimé à Naples par Arnold, de Bruxelles.
« Je serais heureux, poursuivit l'étudiant, puisque nous sommes sur ce terrain, de savoir ce que vous pensez de cette nouvelle édition de Juvénal que vient de nous donner M. Achaintre, le premier latiniste de notre époque, édition que les journaux et les recueils les plus autorisés ont prônée à l'envi et signalée à l'attention de tout le monde savant? v
A ces mots, le pauvre bouquiniste parut confiis, embarrassé.
a Eh bien 1 monsieur, vous refusez de me dire votre avis?
— C'est que... voyez-vous, balbutia le vieillard, c'est que... je suis Achaintre. Et tenez, monsieur, après un moment de sUence, je ne veux pas vous sur&ire. Voici le Schrevelius cum Notis variorum pour cinq francs; c'est mon tout dernier prix. »
Il paraît que M. de Fontanes, alors grand-maître de l'Université, avait Achaintre en grande estime et l'aurait très volontiers casé quelque part. Mais oii ? Là était la difficulté. Car que pouvait-on faire dans un lycée, par exemple, d'un pauvre sourd comme lui?
Il avait d'ailleurs un bon emploi dans la maison Didot, oii il était oorrec-
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MOT d'^reuves lAdnes ; puis, dans ses moments de loisir, on lui confiait quelques livres à vendre, et il foisait son petit commerce sur les quais,
Àchointre est mort depuis lon^emps, et mort aussi sans doute son acheteur de i3ii.
Quant au Juvmalis, céd^ alors pour cinq francs à notre étudiant en mMecine, qu'est-il devenu? Nous llgnorons. Hais ce qui est présumable, en raison du profond discrédit dans lequel sont tombés de nos jours, en librairie, les auteurs latins, c'est qu'un exemplaire de condition ordinaire, c'est* à-dire relié en veau brun ou en vélin, de cette même édition de 1671, moisirait sans doute longtemps en magasin avant de trouver acquéreur à ce prix si modique de cinq francs. Hais, en revanche (oyez ici, lecteur bénévole, les étranges caprices de la mode!), grâce à l'engouement actuel et toujours croissant des bibliophiles de la faskian pour les reliures en maroquin de provenance historique, à quel prix énorme l'eiemplaire de de Thou, l'illustre amateur, avec sa belle reliure à pelits fers, — style Renaissance, — ne serait-il pas porté, s'il était, de hasard, exposé aujourd'hui en vente publique ?
Ce livre précieux n'aurait-il tout simplement que centuplé de valeur?
Demandez cela aux grands libraires de Paris.
Décidément, le vieil adage a toujours raison : Hâtent sua fata libellit
Cette lettre s'est vendue loo fr. ; — Sainte-Beuve : Lettre où il s'excuse de n'avoir pu rendre compte dans la Revue des Deux Mondes des Pages de la vie intime : « J'ai dû plus d'une fois maudire ce métier de critique qui me met dans la nécessité ou d'écrire à tout prix et de juger ou de fâcher des personnes dont sans cela les relations resteraient pour moi précieuses et intactes... » : 25 fr. ; — Ck. Nodier; Pièce de vers intitulée Une fosse; la pièce débute ainsi :
« Quand je rêve tout seul à travers la campagne, Je me creuse parfois des fosses... en Espagne. Il est bon d^étre à Taise où Ton sera toujours. »
vendue 55 fr.; — Correspondance inédite du comte de Pontécoulant au comte de Villemanzy (la janv. au 7 fév. 18 14) relative à la défense de la Belgique par les Français en 1814, contre les armées alliées : 1,900 fr.; — Poésies autographes de Dumas père. Manuscrit de 95 p. écrit avec le plus grand soin et destiné à Mélanie Waldor. Ce recueil, composé vers 1826, comprend 16 pièces dont voici les titres : Fqy, pièce sur la mort de ce général; l'Enfant malade, dédié à M"*« Desbordes- Valmore ; le Sylphe; Canaris,^ dédié à Casimir Delavigne; le Mancenillier, dédié à Mélanie Waldor; l'Aigle blessé y dédié au poète Arnault ; Souvenir, dédié à sa sœur; le Poète, dédié à F. Soulié; Leipsick, dédié au baron Fain; la Néréide, dédiée à Pongerville; le Signe de croix; les Anes; le Pâtre, dédié à Th. Villeneuve ; Rêverie; la Lettre; les Génies. Ce manuscrit a été acheté 680 fr.; — le Meunier d'Angibault, manuscrit autographe de G. Sand, contenant plusieurs passages raturés et de nombreuses corrections : 2,000 fr.; — Béranger : Original de sa lettre (datée de Passy, 3o mars 1848) aux électeurs du département de la Seine, par laquelle il refuse la candidature qu'ils lui ont offerte à l'Assemblée constituante. La lettre se termine ainsi : c Enfin, chers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pouvez avoir besoin encore qu'on relève votre courage, qu'on ranime vos espérances; vous regretteriez alors d'avoir étouffé sous les honneurs le peu de voix qu'il me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier. » Cette lettre a été achetée 5o fr. ; — MalesherbeSy défenseur de Louis XVI : 60 lettres autographes dont 3 signées (1771-75). Précieuse correspondance adressée à un ami intime, M. Bellanger, avocat général à la cour des aides : 1,000 fr. ; — Marquis de Sade : 14 lettres importantes pour la biographie de cet écrivain : 710 fr. ; — Comte de Tressan : 26 lettres intéressantes pour l'histoire politique et littéraire du xvni* siècle : i ,950 fr. ; — Les pièces suivantes proviennent des cabinets de MM. Fillon et Potier : les Brames, tragédie ; manuscrit inédit de La Harpe : 70 fr. ; — Plan de l'Amazone, manuscrit autographe de Bernardin de Saint-Pierre. Précieux manuscrit d'un livre que l'auteur n'exécuta pas et dont on ne connaît que des fragments. Cet ouvrage devait débuter par un affreux tableau de la Révolution française : 3oo fr. ; — Entre-tien de deux philosophes, 'manuscrit autographe de Camille Desmoulins contenant des appréciations sur divers sujets de philosophie et de morale, entre autres sur les miracles : 3oo fr. ; — Ordre d'arrestation du poète André Chénier. Pièce signée par les membres du Comité de sûreté générale, Élie Lacoste,
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Vadier, Dubarran, Louis (du Bas-Rhin) et Jagot, 7 prairial an II. Le Comité confirme l'arrestation provisoire du f nommé André Chénier dont la renommée a publié depuis le commencement de la Révolution la conduite incivique. » Ce document a été vendu 210 fir. ; — Manuscrits autographes de Lamennais; 38 articles autographes : aoo fr. ; — Manuscrit autographe de Mirabeau : Des lettres de cachet et des prisons d'État; ouvrage posthume composé en 1778, 188 p. pet. in-4. Cet ouvrage, composé en prison par Mirabeau, fiit publié en 1782. Le manuscrit présente un véritable intérêt historique et littéraire par les nombreuses corrections et variantes qui s'y trouvent. Quérard mentionne cet ouvrage dans sa France littéraire avec la note suivante : c On assure que ces lettres sont du bailli de Mirabeau, oncle du comte ; on y trouve en e£fet trop de citations pour croire qu'elles aient pu être composées à la Bastille. • La découverte du manuscrit met à néant cette assertion.
Ajoutons que c'est au donjon de Vincennes et non à la Bastille que Mirabeau composa cet ouvrage. Ce manuscrit, mis en vente le 3o mai dernier, n'a pas été adjugé faute d'enchères suffisantes. La mise sur table était de 1 5,ooo fr.
Dernièrement on a vendu, au prix de 740 fr., un très curieux autographe. C'est un bulletin de la santé de Louis XVI, alors prisonnier au Temple , avec le cachet de la Commune de Paris, et signé par le cordonnier Antoine Simon, l'un des membres les plus ardents du club des Cordeliers*
Ce bulletin, daté du 19 novembre 1792, est ainsi conçu :
« Louis a passé la nuit assez tranquillement, ayant moins toussé que la précédente, de Pavis du citoyen Monter, médecin. Il a pris ce matin du petit lait et le continuera pendant quelques jours. Ensuite il prendra quelques légers purgati£B, ce qui n'annonce qu'une légère indisposition. »
Citons encore une lettre de J.-J. Rousseau au peintre Latour, dans laquelle il le remercie de l'envoi de son portrait ; cette lettre a atteint la somme de 410 fr.
Une lettre de Robespierre à André Dumont, commissaire du gouvernement dans l'Oise, 3oo fr.
Une lettre de Robespierre jeune, 36o fr.
Une pièce de vers de Sainte-Beuve, Desir, a été adjugée 55 fr.
La minute d'une lettre de Voltaire au prince Galitzin, ambassadeur de Russie, 220 fr.
On s'est vivement disputé , avant-hier, une correspondance du comte de Tressan, intéressante pour l'histoire littéraire du xviu* siècle. Elle a été adjugée pour 1,900 fr.
Une lettre du marquis de Sade a atteint 700 fr. Elle a été également très disputée, beaucoup plus disputée qu'une lettre de Salvator Rosa, qu'un amateur a acquise pour 5o fr. seulement.
Une lettre de la Malibran, adressée à son frère, a été vendue 5o fr. aussi, ainsi qu'une lettre de Dupont (de l'Eure) au sous-préfet de Bemay, M. Dubois.
On peut s'étonner cependant qu'on n'ait pas foit monter à plus de i,3oo fr. une très précieuse correspondance relative au mariage de Louis XV avec Marie Leczinska.