I. Voir namfro du lo Nplembrc iBBi
sur le boulevard de Gcmd, jeune, non pas précisément joli garçon, mais des yeux pleins d'esprit. Comme Cabanon contait agréablement, avec un regard. pétillant de malice;^ qu'il débutait en coureur d'aventures de femmes, le jeune homme fut admis dans le monde des grands créateurs de journaux du temps, Bohain, Emile de Girardin, ainsi que dans celui des habitués de Tortoni et du balcon de l'Opéra : Lautour-Mézeray, Nestor Roqueplan, Alphonse Royer, qui se piquaient plus d'être des gens d'esprit que des gens de lettres,
Dès lors la vie de Cabanon se passa gaiement en mystifications et en pourchasse de jolies créatures.
Servi par une faculté particulière, le nouveau venu parodiait sans s'arrêter le volume de poésie de Hugo qui venait de paraître, mais d'une façon piquante et sans la bouffonnerie commune des vaudevillistes de profession ; aussi le recherchait-on dans un certain monde pour sa verve. Emile Cabanon devint l'ami d'Hippolyte Royer-CoUard, du prince de Belgiojoso et de tout un groupe d'étrangers auxquels cette spontanéité d'esprit parisien plaît par-dessus tout.
Avec les femmes, Emile Cabanon faisait preuve d'une audace et d'un sang-froid qui rendaient toute résistance difficile. C'est à Cabanon qu'arriva l'aventure qui depuis a roulé un peu partout, du théâtre au livre ; mais ne convient-il pas d'en reporter l'honneur à son inventeur?
L'humoriste suit une femme dans la rue, lui adresse des douceurs ; la dame ne répond rien et presse le pas. Cabanon presse le pas. La femme entre dans un hôtel de bonne apparence. Cabanon entre également. La dame monte l'escalier. Cabanon monte l'escalier. Elle s'arrête au premier étage. Cabanon à sa suite. La porte du salon s'ouvre : la dame rend visite à une amie. Cabanon s'assied, se mêle à la conversation. La dame sort; Cabanon lui offre son bras. On ne garde pas rancune à un pareil impertinent.
Une autre histoire est plus dramatique. Un soir d'Opéra, Emile Cabanon avait remarqué au balcon une femme d'une rare beauté. Comment l'aborder? Le spectacle terminé, l'inconnue monte dans sa voiture. Les chevaux partent. Tout à coup éclate un cri d'efifroi ; en traversant la chaussée un homme a été renversé parle timon de la voiture; c'est Cabanon, qui n'a trouvé d'autre moyen pour corser son plan que de se faire contusionner. L'étrangère, pleine de pitié, donne asile dans sa voiture au blessé et le fait transporter à son hôtel. Cabanon prolonge sa convalescence, passe deux mois près de la dame, qui s'intéresse à lui et ne peut faire autrement que de se montrer charitable pour un admirateur si déterminé.
On contait à Tortoni vingt histoires de même nature, avec Cabanon pour auteur et acteur. Moins flegmatique qu'Henry Monnier, l'homme d'esprit ne dédaignait pourtant pas la mystification. C'est à l'ambassade
américaine qu'il demandait à une très belle négresse si son deuil serait encore long à porter. Ces facéties ont été depuis mises sur le compte de plus d^un homme en vue.
On doit également à Cabanon les frais d^enterrement de Duponchel de son vivant. Ce direaeur de TOpéra, qui paraît avoir été assez mal vu des gens d'esprit de la Loge infernale, trouva un jour la rue dans laquelle il demeurait obstruée par cinquante voitures de deuil, tandis qu'à sa porte attendait un corbillard empanaché dont les porteurs réclamaient le « chargement », soit la bière contenant le corps de Duponchel. Cela ne ressemblait guère à un corps de ballet.
Dans une des voitures en tête Cabanon^ Roger de Beauvoir étaient censés représenter la famille du défunt.
Le « tout Paris » d'alors s'amusa de cette invention, dont Roger de Beauvoir consacra le souvenir dans une épigraphe ^ ; renouvelée depuis, cette mystification a quelque peu perdu de son piquant.
Le malheur est que ces gens d'esprit, ces coureurs d'aventures galantes ne trouvent pas le temps de se recueillir : ils guettent les occasions, s'y laissent aller et n'y prêtent guère plus d'attention qu'un policier à un crime, lorsqu'il est dûment constaté. £mile Cabanon était sans cesse trop à l'affût des femmes pour laisser un mémorandum du résultat de ses chasses. Ce qui est fâcheux, car notre littérature manque de récits d'aventuriers galants de Tordre du chevalier de Grammont.
Toutefois, le principal incident d'Un Roman pour les cuisinières est dû, me disait M. Camille Rogier, à une aventure arrivée à Emile Cabanon, et qui causa quelque étonnement dans le monde des grands vainqueurs. L'humoriste, qui avait peu trouvé [de cruelles, rencontra en soirée une femme qu'imprudemment il avait blessée quelque temps auparavant. C'était une créature des plus recherchées dans le monde des coulisses. Peu cruelle de son métier, mais rancunière de nature, elle parut se réconcilier avec Cabanon et l'emmena à la suite du souper.
De prime-abord Cabanon s'était introduit dans le lit de la dame ; il rêvait déjà au septième ciel de Mahomet, dont la houri était d'ailleurs un fort remarquable échantillon. Cependant la belle, sans quitter son costume de soirée, s'était assise dans un fauteuil, au coin de la cheminée, sonnait sa femme de chambre et se faisait servir du thé.
« Vous avez pris ma place, dit-elle, souffrez que je prenne la vôtre. »
Les heures coulaient; la dame fermait l'oreille aux plus tendres supplications. Ce que voyant. Cabanon se leva en galant chevalier, prit la place de la cruelle près du feu pendant qu'elle reprenait la sienne dans
I. Voir U Livrey 10 ooTembrc 1881. Essai dt classement méthodique des épigraphes roman< tiques*
le lit. Une nuit des plus blanches, qui mordit tellement Tinfortuné au cœur que cette fois il entreprit de la conter, mais avec un dénouement plus humain. Cest ce qui a valu à la littérature française Un Roman pour les cuisinières et une des plus galantes vignettes qui se puisse imaginer.
La vie de Cabanon était passablement décousue. Il devait une somme assez ronde à des fournisseurs, qui d^ailleurs ne le tracassaient pas; imitant ses compagnons, les gentilshommes de lettres du boulevard de Gand, qui nageaient comme des poissons dans le fleuve de la dette, comptaient plus sur leurs relations que sur leur plume, dépensaient de Pesprit comptant en veux-tu en voilà, savaient la puissance de cet agent, professaient le scepticisme politique le plus complet et, en attendant que leur heure vînt à sonner, savaient au besoin faire avancer les aiguilles.
Leur temple était TOpéra, c^est-à-dire le monde élégant, la galanterie facile, la camaraderie avec des étrangers millionnaires, tout un groupe parisien très particulier, que le filet de la galanterie enveloppe dans ses mailles et qui ne demande qu'à y rester, à condition que Tamour y soit relevé d'un piment d'esprit. Génération d'épicuriens dont le troisième empire a entrevu les derniers représentants : les Véron, les Morny, les Roqueplan.
Emile Cabanon, quoique aussi sceptique que ses amis, s'était toutefois laissé arracher quelques plumes ; la galanterie est rarement bon marché. Le père, qui n'admettait pas qu'elle fût le principal ressort de la vie, essaya d'arracher son fils aux pompes et aux œuvres des coulisses de l'Opéra. Le négociant fondait à Paris un important commerce de soieries; il consentait à payer les dettes du mauvais sujet, à condition que celui-ci dirigeât l'établissement. Cabanon se laissa faire. N'ayant pas le génie de la diplomatie comme Lautour-Mézeray et Romieu, il était heureux de ne pas quitter son cher Paris ; un établissement semblable à ceux d'Ooigez et de Gagelin ne l'empêcherait pas de fréquenter, comme par le gâssé, ses amis de Tortoni.
A quelque temps de là. Cabanon entreprît un voyage à Lyon pour son commerce. Pressé d'en terminer, il partit en poste. Le chemin de fer n'existait pas alors. Une actrice se rencontra dans la voiture, qui également avait hâte d'aller tenir l'emploi des Dugazon au théâtre de Lyon.
Emile Cabanon fit de ces deux jours et de ces deux nuits de têteà-tête une succession de folies. Trop prodigue quand, en pareille matière, la nature ordonne de compter, Cabanon dépensa pour l'actrice les économies qu'il n'avait pas.
Il revint à Paris mourant et finit en épicurien. Faut-il l'en blâmer? Mourir jeune, avoir beaucoup aimé, s'être amusé dans la vie, laisser un volume plein d'esprit, est un sort que les anciens viveurs qui s'entêtent à vieillir doivent envier. Cabanon fut peut-être pleuré par quelques
femmes, regretté de certains amis pour la vivacité de son esprit. 11 eut la bonne fortune de ne pas emplir les chroniques de ses prouesses.
Cabanon effleura la littérature; il intéresse encore aujourd'hui quelques curieux; c'est pourquoi, sans me préoccuper du gros public, je me suis étendu sur un écrivain que seuls les bibliophiles connaissent, et à l'œuvre duquel on ne saurait trop ■ recommander de réserver une belle reliure.
Chahpfleury.