‹ Le livre (volume 2)Chapitre 68 sur 107 · AVEC HONORÉ DE BALZAC · texte numérisé non relu

AVEC HONORÉ DE BALZAC

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i: )Our même où l'article de Balzac sur sa Pkyliologie du mariage parut dans le Mercure du mx' siècle, jedînais chez mon propriétaire, H. N***, juge au tribunal de première instance : son beau-pére, le célèbre baron Dubois, ancien premier chirurgien de l'empereur, était au nombre des convives. M" de B***, l'intime amie et la généreuse protectrice de Balzac, avait aussi été invitée à ce dtner, où je devais lui être présenté par M"* N***, une des filles du baron Dubois. La présentation eut lieu avant de se mettre à table, et M"* de B.... me fit le plus gracieux accueil, en me disant avec la meilleure grâce du monde :

» C'est la première fois, monsieur, que j'ai le plaisir de vous voir, mais je vous connais depuis longtemps, car on fait connaissance avec un homme de lettres dans ses livrés. M. de Balzac m'a beaucoup parlé de vous ; il est fort reconnaissant de vos bontés pour lui. Ainsi vous avez écrit, sur la Physiologie du mariage, un excellent article qui a paru es matin dans le Mercure du

xix« siècle. Je suis heureuse de pouvoir vous en remercier la première, au nom de Tauteur de la Physiologie. »

Je m'inclinai en silence et j'acceptai respectueusement la paternité littéraire que Balzac avait mise sur mon compte. L'article, dont je devenais ainsi l'auteur et l'éditeur responsable, en disait plus que je n'aurais pu en dire moi-même. Le baron Dubois avait entendu le compliment qu'on m'adressait en face ; il s'approcha de moi en souriant de son air malin et narquois.

« Ainsi, monsieur, me dit-il d'un ton cassant et un peu bourru, vous avez eu le courage de louer publiquement un ouvrage très spirituel sans doute, mais très impertinent, dont, à coup sûr, les maris ne feront pas l'éloge. M. de Balzac est condamné par lui-même à ne se marier jamais.

— Et il n'aura pas tort ! repartit vivement M"* de B***, qui vint à mon aide en répondant pour moi plus hardiment que je n'eusse osé faire. Je suis sûr, monsieur le baron, que vous avez ri plus d'une fois, en lisant la Physiologie que j'ai eu l'honneur de vous offrir. Avouez donc que vous êtes désarmé, puisque vous avez ri.

— Votre M. de Balzac est un drôle de corps, reprit le baron Dubois. Il a réimprimé sans façon, dans son livre, la petite galanterie du baron Denon : Point de lendemain, que je lui avais prêtée et qu'il ne m'a pas rendue, par parenthèse. Ayez la complaisance de le lui rappeler, madame : je tiens à mon petit volume, qui est fort rare et peu connu, puisqu'on n'en a tiré que dix ou douze exemplaires; j'y tiens surtout, parce qu'il m'a été donné par Denon lui-même, qui est le héros de l'aventure ; j'y tiens aussi, parce que l'héroïne de Taventure n'est autre que la princesse Pauline....

— La princesse Pauline! m'écriai-je, stupéfait, en souriant d'un air de doute qui n'échappa point au baron Dubois. La pauvre princesse Pauline est bien innocente du fait.

— Innocente ! répliqua aigrement le baron Dubois. Le mot me semble fort pour elle. C'est Denon lui-même qui m'a confié son secret; il m'a dit aussi qu'il n'avait pas tout mis dans ce récit galant, où il se vante d'avoir fait des merveilles. Il était un peu vantard, ce brave Denon! Je me souviens de l'avoir interrogé sur certains détails scabreux dont je vous fais grâce, mesdames. Par exemple, il avait bien cinquante-six à cinquante-sept ans, quand la chose est arrivée....

— Allons, mon père, interrompit M"»" N***, vous raconterez cela à M*»* de B*** quand vous serez seul avec elle, d'autant plus qu'elle a connu le baron Denon pour l'avoir vu chez la reine Marie-Antoinette.

•^ J'étais bien jeune, presque enfant, à cette époque-là, dit M''* de B*** en rougissant. M. Denon, ancien gentilhomme ordinaire de Louis XV, avait composé une fort jolie comédie, Julie ou le bon père, qui fut représentée sur le théâtre de la cour, dix ou douze ans avant la naissance de la princesse Pauline

— En 1769 ou 70? ajoutai-je pour venir en aide à l'embarras de M"'* de B***, forcée d'accuser son âge. C'est à peu près vers la même époque que Dorât publiait, dans le Journal des Dames, sa charmante historiette intitulée : Point de lendemain...,

— Que dites-vous là, jeune homme! s'écria le baron Dubois. Vous donnez

%j% LE LIVRE

à Dorât Thistoire de la princesse Pauline et de mon ami Vivant Denon? Dorât n'a rien à faire là- dedans 1

— C'est bien Dorât qui a écrit Point de lendemain, répondis-je avec une assurance pleine de politesse. Vous trouverez Thistoire imprimée textuellement dans un recueil qui parut en 1 780, à Paris, sous ce titre : Coup d'oeil sur la littéraiurey ou collection de différents ouvrages tant en prose qu'en vers, par M. Dorât, pour servir de suite à ses œuvres.

— Il est bien fâcheux vraiment que Denon soit mort, reprit l'implacable baron Dubois ; je lui aurais fait compliment de son plagiat, en rendant à César ce qui est à César....

— A Dorât ce qui est à Dorât, continuai-je gaiement, et à la comtesse de Beauharnais ce qui n'a jamais appartenu à Pauline Bonaparte. Au reste, ça ne sortira pas de la famille. Quant à Vivant Denon....

— Nous le renverrons à M. de Balzac, s'écria malicieusement le baron Dubois, pour qu'ils se disputent ensemble la possession de l'âne, comme les deux voleurs de la fable de La Fontaine, en attendant qu'un troisième voleur vienne s'emparer de la nouvelle de Dorât. En vérité, la princesse Pauline était un peu trop compromise; mais, comme dit le proverbe, on ne prête qu'aux riches. »

On passa dans la salle à manger. M*"^ de B***, qui était visiblement mal à l'aise, me prit le bras avant que je le lui offrisse et me dit à voix basse, avec émotion :

« Je vous prie instamment, monsieur, de ne pas répéter à M. de Balzac la discussion qui vient d'avoir lieu : il en serait très troublé. Ainsi vous êtes bien sûr que la nouvelle de Point de lendemain est de Dorât et non du baron Denon?... N'importe; j'avertirai M. de Balzac, qui fera un changement dans la seconde édition de la Physiologie, »

Je savais garder un secret et je restai bouche close vis-à-vis de Balzac, qui finit sans doute par se persuader que j'étais l'auteur de son compte rendu de sa Physiologie du mariage. Cependant Amédée Pichot, qui ne se faisait pas faute de railler finement le tiers et le quart sans en avoir l'air, rencontrait tous les jours Balzac à la librairie Mame, et lui demandait le plus innocemment du monde s'il mettrait bientôt en vente les Mémoires de son bourreau. Mais Balzac faisait la sourde oreille.

« Je ne crois pas, répondait-il, que mes Scènes de la vie privée puissent être mises en vente, ce mois-ci. L'imprimeur ne me seconde pas comme il fau* drait.

— C'est pourtant un de vos anciens confrères, répliquait Pichot, et l'imprimerie de Lachevardière a souvent imprimé deux volumes en huit jours. M. Mame se plaint des débauches de correction que vous faites ; c'est double composition à payer....

— Ce n'est pas vous qui la payez, n'est-ce pas ? murmurait Balzac. Je sais bien qu'on monte la tête à M. Mame. au sujet de ces corrections, qui sont l'accessoire indispensable de toute création littéraire. Au surplus, j'aime mieux prendre à mon compte les corrections plutôt que de foire un mauvais travail. Je gagerais que vos épreuves sont nettes de toute surcharge? Une lettre retournée, une virgule à mettre ou à ôter....

MÉMOIRES INÉDITS DE P.-L. JACOB S7j

— Vous Tavez dit, la correction typographique est très coûteuse. Ainsi donc, vous pourriez, c'est-à-dire nous pourrions nous contenter de corriger les solécismes et les barbarismes ; mais, croyez-moi, dépêchez-vous de publier votre Bourreau, si vous craignez la concurrence. La mode est aux bourreaux, et nous aurons bientôt, outre vos Mémoires pour servir à Vhistoire de la Révolution française, les Mémoires de V exécuteur des hautes œuvres, par A. Grégoire, qui n'est autre que Lombard de Langres; le Bourreau, roman de guillotine, par Maurice Dufresne; le Bourreau de Drontheim... »

Balzac ne voulut pas en entendre davantage ; il partit à fond de train, en criant: « Monsieur Amédée Pichot, vous me feriez perdre la tête, si vous aviez pris l'état de bourreau, au lieu de traduire les œuvres de lord Byron. » Le lendemain, il me rencontra, encore ému de son entretien de la veille; il évitait de se montrer chez M. Mame, qui le tympanisait avec les Mémoires de Sanson.

c Vous avez du crédit auprès de M. Mame, me dit-il assez tristement : rendezmoi le service de lui faire comprendre que j'ai terminé le premier volume, le seul dont j'avais eu l'imprudence de me charger ; le second volume a été confié à Lhéritier, qui s'est arrêté court. Je m'en lave les mains. Il ne faudrait que quelques louis pour le remettre en haleine. Ce diable d'homme s'est fait le pensionnaire des demoiselles d'une maison de la rue de l'Échaudé ; il y dort la grasse matinée et semble renoncer à Sanson, à ses pompes et à ses œuvres. Son volume sera sans doute affreusement canaille, tandis que le mien est aussi distingué qu'il peut l'être. J'insiste donc pour que mon Sanson voie le jour avant le Sanson de Lhéritier, qui n'est plus bon qu'à faire du Vidocq. C'a été pourtant un gaillard de première force, un écrivain de grand talent, mais un jacobin enragé, un souteneur de filles, un coureur de tapis francs. J'ai été bien fou d'entrer dans cette galère, avec un homme qui me déshonorera, si j'ai l'air d'être son copinl »

Balzac voyait juste ; je m'intéressai à la situation fausse et malpropre qui lui était faite par un collaborateur peu délicat. Je n'euç pas de peine à persuader au libraire Mame que le plus sage parti à prendre était de faire paraître le premier volume seul des Mémoires de Sanson. Ce premier volume parut donc, au mois d'avril, à la librairie centrale du Palais-Royal, galerie d'Orléans. Il n'eut aucun succès; la critique refusa de s'en occuper, et il fut à peine annoncé dans les journaux; les cabinets de lecture eux-mêmes le repoussèrent avec horreur. Et cependant ce volume était un des ouvrages les plus curieux et les plus remarquables que Balzac eût écrits. Mais il n'avoua pas son œuvre, il se défendit même d'y avoir mis la main et il laissa ce volume tomber dans le mépris, sans avoir été lu.

a Combien je regrette, me disait Balzac, d'avoir traîné dans la boue et dans le sang un de mes chefs-d'œuvre, ma Messe expiatoire, et la plus belle de mes Scènes de la vie^privée, Monsieur de Paris et Monsieur de Versailles! Il en fEiut faire mon deuil : on ne retire pas du ruisseau ce qu'on y a jeté. On découvrira, un jour, que maître Sanson était un écrivain de génie, et je n'aurai pas l'audace de crier à la cantonade : a C'est moi, messieurs, qui suis cet écrivain-là; rien de Sanson, tout de Balzac. »

Il en prit toutefois son parti et n'y pensa plus. On imprimait toujours les Scènes de la vie privée, qu'il retouchait et remaniait sans cesse sur l'épreuve.

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