LES ATELIERS. — LES THÉÂTRES
Une gazette de modes était sous le gouvernement constitutionnel le seul moniteur des petits détails de coulisses ; les grands journaux qui avaient de la tenue les négligeaient, et c'est pourquoi pour tout ce qui concerne les menues choses qui s'agitent autour d'une importante représentation, il faut consulter les feuilles spéciales. Si par exemple on veut avoir quelque idée de la représentation de Marie Tudor à la Porte Saint-Martin, le Petit Follet, journal des modes, nous apprendra comment Victor Hugo et Harel le directeur «faisaient» la salle. Chose importante en matière de théâtre que le choix et le groupement des spectateurs.
Le roi, la reine, apparaissaient rarement dans ces solennités. Louis-Philippe tenait pour les classiques ; mais ses fils étaient plus dans le mouvement, surtout le duc d'Orléans : il occupait l'avant-scène de gauche avec ses frères, les ducs de Nemours et de Montpensier ; à l'avant-scène de droite on remarquait le prince de Joinville et le duc de Trévise. Dans la salle étaient groupés les amis de la famille Hugo, les défenseurs, les enthousiastes, les poètes, les critiques : Méry, Théophile Gautier, Charles Nodier, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, Gustave Planche, Henry Berthoud, Frédéric Soulié, Lassailly, jusqu'à Marco de Saint-Hilaire; on y voyait aussi des hommes politiques, des historiens, le comte de Rambuteau, Lautour-Mézeray, de Vaulabelle. Les journaux politiques et littéraires étaient représentés par Emile de Girardin, Armand Marrast, Anténor Joly, Bohain, Nestor Roqueplan, Capo de Feuillide, etc.
Un chroniqueur aujourd'hui ne manquerait pas de détailler les toilettes des c lions 9 de l'époque : habits de Staub , pantalons de Blin, gilets de Blanc, chapeaux de Gibus, bottes de Sakosky, cannes de Marcadée. Il vaut mieux parler des chapeaux-calèches « de chez Herbault » et des robes à manches pendantes dites « à la folle » que portaient Delphine Gay, accompagnée de sa mère, M">« O'Donnel, soeur de Delphine, la duchesse d'Abrantès, M»« Eugénie Foa et nombre d'autres femmes célèbres.
Hélas! le Petit Follet^ malgré la sûreté de ses informations, ne dura qu'un
an. L'homme de génie qui Tavait fondé était de cinquante ans en avance sur le siècle du c reportage ».
En continuant avec persévérance des recherches du même ordre dans les petits journaux, on aurait une idée plus complète des succès ou de l'attente de succès au théâtre ; leur popularité se continuait à l'atelier ainsi que dans certains salons en camp volant, et un auteur dramatique remuant pouvait encore étonner le « tout Paris » de son temps par des fêtes improvisées.
Alexandre Dumas, l'homme le plus exubérant de l'époque, représente bien cet écrivain que j'ai en vue. Aimant à paraître et à se donner lui-même en spectacle, doué d'une vitalité excessive, Dumas arbora sans cesse un panache voyant ; mais ce remuement, ce grimpementsurles épaules des autres tenaient tellement à la nature du créole que ses rivaux eux-mêmes ne s'offensaient pas de l'étalage de sa personne que disait ce grand enfant.
Alexandre Dumas marqua ses divers campements parisiens par des fêtes dont les décors étaient merveilleux. Les quelques peintres d'alors en réputation regardaient comme un plaisir, comme un honneur, de travailler pour la gloire de ce roi du romantisme. Peut-être un banquier n'eût-il pas obtenu à prix d'or ce que Dumas obtenait avec un sourire. Ce fut en i832 ou i833 que l'auteur d'Antony donna une fameuse fête de nuit, au square d'Orléans où il campait plutôt qu'il n'y résidait. Pour ce bal costumé Célestin Nanteuil avait ' peint des anges soutenant le médaillon de Victor Hugo; Louis Boulanger s'était réservé une scène de Lucrèce Borgia; Ziégler avait représenté Phœbus et Esmeralda. Le rival de Victor Hugo ne lui marchandait pas la gloire, comme on le voit ; il n'avait demandé à Clément Boulanger comme pendentif que trois scènes de la Tour de Nesle. Parmi les décorateurs se faisait remarquer en outre Eugène Delacroix qui avait peint à la détrempe un Rodrigue fuyant, d'après une poésie d'Emile Deschamps.
Pour consacrer le souvenir de cette fête, Célestin Nanteuil se chargea d'en graver à l'eau-forte les principaux motifs décoratifs. Un ami, fort lancé jadis dans le mouvement romantique, me fit cadeau d'une suite de cinq croquis si rare que je ne l'ai jamais vu signalée jusqu'ici. Ce sont des dessus de portes avec des figures allégoriques soutenant les unes, le portrait de Victor Hugo avec le masque de Quasimodo au-dessous, les autres le profil d'Alexandre Dumas, auquel est jointe une scène de roman, de théâtre ou de poésie dont je n'ai pu retrouver le sujet; la dernière représente la porte d'un bahut qui semble ornementé, dans ses cartouches en relief, de diverses peintures. A l'aide de ces eaux-fortes on peut reconstituer jusqu'à un certain point, et dans quelques parties de détail, les décors de la salle de bal.
Le salon de Victor Hugo, les fêtes de Dumas n'empêchaient pas la formation de cénacles moins nombreux, plus intimes, où étaient discutées, entre peintres et poètes, des questions d'art nouveau et parfois dissident, mais sans prendre la proportion d'un schisme ; c'est ainsi qu'à la rue du Doyenné le moyen âge est laissé de côté et abandonné pour le xvni* siècle : Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, le peintre Camille Rogier évoquent tout un monde galant qu'ils rendent plus romanesque encore que ne le comportent Crébillon fils et Boucher; de belles filles d'opéra se mêlent à ces historiens du fard et des mouches ; mais l'historique de ce cénacle a été
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traité maintes fois par l'auteur du Roi Voltaire et il n'y a pas à revenir sur son témoignage.
Le goût de ces fêtes d'artistes s'était répandu jusqu'en province. Â Rouen, le jeune comédien Mélingue, en compagnie d'archéologues, de peintres, de poètes et de journalistes normands, devait, en costume triomphant, marquer sa personnalité essentiellement romantique dans un « bal d'artistes » organisé à l'hôtel de ville. L'annonce de ce bal par la Revue de Rouen mérite d'être recueillie :
Ce n'est pas une fête ordinaire que ce bal, disait le rédacteur; c'est la reconnaissance en action de ce grand principe que tous les arts sont frères; c'est le premier pas fait en dehors de cette ligne de démarcation qui séparait jusqu'alors le bourgeois d'avec Vartiste.
Bourgeois! Artiste! La grande injure antithétique du moment. Les romantiques n'avaient jamais pu pénétrer au cœur du monde orléaniste, dont les principales têtes, dont les gouvernants étaient voltairiens. L'ombre de Voltaire tenait les portes fermées de ce monde aux novateurs. Voltaire, c'est-à-dire' la raison, la mesure, l'esprit français par excellence. Les romantiques pouvaient faire une large enjambée de Ronsard à Chateaubriand, passer par-dessus Molière, La Fontaine, Le Sage ; le gros de la nation ne les suivait pas, étant composé d'hommes qui avaient étudié à ces sources.
M. Thiers est bien le type de ces bourgeois parvenus qui représentaient le sentiment du pays et dont les opinions littéraires méritent d'être recueillies à titre de renseignements. M.John Lemoinne, dans son discours de réception du vaudevilliste Labiche à l'Académie française, a bien montré la nature du président de la République, très hostile, même cinquante ans plus tard, aux courants littéraires qu'il avait côtoyés :
Je me rappelle qu'un matin, dans les plus mauvais jours de 1871, M. Thiers, que j'étais allé voir à Versailles, m'ayant demandé des nouvelles de M. de Sacy, je lui répondis qu'il continuait à être amoureux de ses vieux livres et à ne pas connaître les romantiques. Et M. Thiers me dit avec cette vivacité dont vous avez le souvenir : — Ah ! il a bien raison, Sacy ; les romantiques, c'est la Commune !
Il ne faut pas trop prendre au pied de la lettre cette boutade ; je la recueille comme un fragment de conversation, devant la cheminée d'un salon, entre deux hommes politiques, et en enlevant la passion qui est dans la forme, je retrouve les sentiments peu sympathiques des hommes d'Etat de la génération de Louis- Philippe pour les romantiques.
Ceux-ci s'en consolaient en donnant des fêtes; je veux en signaler une qui fut la dernière et comme une sorte de bouquet de feu d'artifice. Une grande fête de nuit parée et masquée eut lieu à l'Opéra-Comique le 14 janvier i835. Comme toujours, les peintres en avaient fait les frais. Clément Boulanger était le directeur des divertissements. Pour décor une toile de fond représentant le golfe de Venise et un pont des Soupirs jeté entre la scène et la salle. Des
CENACLES ROMANTIQUES 17
tableaux vivants, d'après la Jane Grey et le Cromwell de Paul Delaroche, avaient été confiés à Camille Roqueplan. Les danses étaient coupées par des a proverbes, scènes comiques et lazzis composés par Henry Monnier. » Enfin un élégant programme était orné d'une eau- forte de Célestin Nanteuil.
Ces plaisirs et ces fêtes, dont Tart faisait les frais, ne valent-ils pas les bals des BatignoUes organisés en l'honneur de l'Assommoir par des messieurs en blouse et en casquette de soie à trois ponts ?
C'est une humble nature que celle de la banlieue de Paris; elle était encore plus pauvre en i83o qu'aujourd'hui : des jardins de maraîchers, des carrés de fleurs et de légumes au milieu desquels le jardinier se garde bien de laisser pousser des arbres: d'un côté, la grande route droite et interminable bordée d'ormes; parfois un champ de seigle avec son petit sentier qui le partage ; puis, se détachant sur le ciel, l'armature d'une énorme roue de carrier; à l'horizon, quelques collines s'estompant en bleu. Avec quelques masures plâtreuses, tel était alors le quartier de la barrière Montparnasse. A la suite de guinguettes, de bals, de marchands de vin, de fricoteurs de gibelottes commençait ce paysage particulier que seul peut apprécier le Parisien. En traversant la chaussée du Maine, après avoir suivi* quelques sentiers détournés, on voyait au milieu de la plaine une petite maison. Des tables et des bancs de bois garnissaient une cour plantée d'acacias, chose rare dans ces parages. C'était le cabaret de la mère Saguet, fréquenté assidûment par Charlet.
Chez la mère Saguet se réunissaient également à de certains jours les poètes et les artistes du quartier du Luxembourg. Et quels poètes, quels artistes s'asseyaient sur les bancs de bois du cabaret 1 Victor Hugo, David d'Angers, Sainte- Beuve, les Devéria, l'architecte Roblin et un pindarique par excellence, Denne- Baron; là, comme l'a dit un écrivain qui a recueilli avec ces noms le souvenir d'agapes sans prétention, on mettait en commun « la gaieté, la bonnehumeur ' ». On se livrait à des plaisanteries anticlassiques, faisant comparaître à la barre un faux Bignan pour discuter avec lui sur la prosodie nouvelle et avoir facilement raison de son classicisme.
C'est encore un cénacle que le cabaret. Celui de la mère Saguet fut très suivi alors que Victor Hugo demeurait rue de Vaugirard. Vint le jour où la gloire appela le poète sur la rive droite.
J'ai connu, dans ma jeunesse, ce dernier cabaret littéraire jadis hanté par les romantiques et j'ai été lié avec les deux derniers hommes qui étaient restés fidèles au quartier Montparnasse : le sculpteur Préault, promenant ses agitations et l'étincelle de ses mots dans Paris; Sainte-Beuve, qui faisait sa promenade quotidienne sur le boulevard extérieur.
Recherché dans les salons du monde orléaniste et du second empire, l'aimable vieillard se plaisait à entendre les chansons des étudiants revenant de la Closerie des lilas et le gai babillage des grisettes du quartier. Dans ses promenades à la barrière, le vieil homme se rappelait l'heureux temps de sa jeunesse
I. Max de Villemarett. La barrière Montparnasse, les Cent et un, t. III, i8ja. In-8*.
où la gloire n'api>araissait que doucement estompée sans les exigences que commande k génie. La main dans la main, le cœur sur les lèvres, les propos joyeux de taMe. tout cela renaissait au souvenir du cabaret de la mère Saguet pour le critique devenu philosophe et prenant les sacerdoces littéraires, le char de triomphe des poètes, tes succès retentissants d'aujourd'hui pour ce qu'ils vaudront demain.