Archives de Venise. Papiers des Inquisitori di Stato
2. Archives des Affaires étrangères à Paris. Correspondance de Venise, année 17 Bj.
les bruits du jour, et voici ce qu'il dit, en Tune de ses lettres, à M, le comte de Vergennes son maître.
L'auteur de la lettre anonyme aux Inquisiteurs d'État qui nous menace à Venise d'un tremblement de terre funeste pour le 25 de ce mois est découvert; c'est un nommé Casanova qui l'a écrite de Vienne et a trouvé le moyen de la glisser dans le paquet même de l'ambassadeur 1.
Et quelques jours plus tard, le 10 juin, le sieur Schlick écrit encore :
Si le sieur Casanova ; qui s'est plu à inquiéter les Vénitiens en annonçant un tremblement de terre, est le même qui a fait parler de lui en Saxe, en Pologne et en Russie, il y a apparence qu'il a voulu se venger d'avoir été mis sous les Plombs, il y a une vingtaine d'années*.
Si ces faits sont véritables, — je n'ai pu les confirmer par autres preuves,— il faut avouer que c'était là une manière bien singulière à un citoyen de donner de ses nouvelles à la chère patrie.
De mai à septembre de cette même année 1783, nous ne connaissons rien du héros. Mais à la date du 6 septembre, et peu de jours avant qu'il arrive à Paris, où le sort devait lui ménager une rencontre si heureuse pour le reste de ses jours, apparaît une lettre de lui Casanova qui est extrêmement curieuse et toute remplie de faits personnels. Datée d'Anvers, adressée à son bon ami M. l'abbé Eusebio délia Lena, cette lettre nous initie à une nouvelle odyssée où figure une Anglaise, de qualité sans doute, qui veut soumettre le voyageur à des épreuves dont l'espèce est facile à comprendre, quoiqu'elles ne soient pas affirmées absolument. Cette curieuse missive se trouve reproduite en son texte original italien dans les notes d'un article biographique du bon lettré Gamba. La voici fidèlement traduite :
AnverS) 6 septembre i783é
Après trois mois de continuelles alternatives, je me vois enfin dans le cœur une lueur de paix qui m'est nécessaire pour vous écrire longuement. Vous aurez sans doute su que j'ai passé huit jours à Udine où j'eus l'honneur de dîner avec Son Excellence le chevalier Nicolo Foscarini. Je passai de là à Venise où je voulus avoir le capricieux divertissement de n'aller pas ailleurs que chez moi, et puis à Mestre, puis à Bassano pour y retrouver le père Boscovith. Je m'arrêtai ensuite à Trente, puis à Inspruck où j'eus un long entretien avec la sérénissime infante de Parme, puis à Augsbourg où je trouvai que tous mes amis étaient morts, puis à Francfort et à Mayence où je vis le comte Duzazzo. Pour me joindre à lui, j'abandonnai ma place de la chaise de poste, tout heureux de pouvoir l'accompagner à Cologne et épargner six sequins. Il alla en Hollande et moi à Aix-la-Chapelle où je perdis huit jours avec l'administration qui ne voulut pas entendre à tout le bien d'une très utile proposition que je lui fis et qui m'aurait procuré de grands avantages. Je passai de là à Spa où je ne sais par quell» convention se donnent rendez-vous une fois par an, chaque été, toutes les nations de l'Europe pour y faire mille folies. J'y fis aussi les miennes, et mon séjour fut d'un mois. Il y avait le noble Nicolo Venier, le marquis Manzi, la Bonafini, le baron Thugut, l'ambassadeur de Venise Dolfino avec son fils et le musicien Pachiarotd qui donna un concert public. Une dame anglaise, qui avait la rage de parler latin
t. Archives des Affaires étrangères à Paris. Correspondance de Venise, année 1783. 3. Id. Ibidem.
loS LE LIVRE
m^en^i^ea à raccompagner jtuqa*â Amsterdam, et il éuic question que )e dusse Tojager avec elle pendant quatre ans.
Lundi, à dîner à Saardam, tête-à-tête, elle me tint un discours qui me fit changer d*idée. Je restai une demi-heure plongé dans mes pensées, sans qu'elle me pressât de lui répondre. Rerenu à moi, je lui dis : c Permettez-moi, madame, qu'aussitôt revenus â l'hôtel, je tous quitte pour ne tous revoir jamais, et que je m'en aille où il me plaira. Cette étrange femme ne me répondit pas autrement qu'en latin par ces trois mots: Sequere voluntatem tuam, et sur Theure elle me remit un ordre sur son banquier de Tingt-cinq guinées, et me laissa seul.
Je rerins à la maison et partis une heure après. Je passai un jour à La Haye, im autre k Rotterdam, et arriTai ici aTant-hier. Pour le 20 courant, je serai à Paris, d'où \c TOUS ferai connaître mon sort, et si à la fin de mars je ne me résolvais pas à aller à Madagascar, je retournerai une fois encore en Italie, mais en Italie je ne resterai pas. Fata viam inventent. Je ne raconterai jamais à qui que ce soit quel a été le propos de la dame anglaise, mais un grand éTénement pourrait, aTec le temps, tous le faire deTiner, ainsi qu'à tout autre qui aurait été informé de mon union STec elle*.
Voilà donc « messcr Giacomo » ou c M. le chevalier de Seingalt », — c'est comme on voudra, — revenu à Paris, à Paris la grande ville, à laquelle il a fidt l'honneur de dire que • l'on ne vit qu'à Paris et Ton végète ailleurs ». Toutefois ce sort dont il parlait ne devait point l'y attacher longtemps. L'abbé Eusebio délia Lena, qui avait ainsi l'agrément de ses confidences, a dû venir l'y retrouver promptement. Ce fut lui, en effet, au dire de l'écrivain Gamba, qui présenta son bon ami, un beau jour de l'année 1784, au comte Waldstein, neveu du prince de Ligne, chez l'ambassadeur de Venise. Cette pr^ntation eut des conséquences bien inattendues. Elle assura ime situation à l'aventurier en lui ouvrant les portes d'un beau château qui n'était pas en Espagne, mais bien réellement en Bohême, et qui devint sa résidence. Voici comment advint ce changement à vue dans l'existence de ce cosmopolite.
.Casanova n'aurait pas été le Casanova qu'il fut, s'il n'avait eu l'étoffe d'un magicien. Il aimait à traiter des sciences occultes. Il aurait eu certes bonne place aux tables tournantes, s'il avait vécu de notre temps et aurait fait se fort ébahir les coureuses d'oracles. Il connaissait à fond tous les classiques en ce genre de savoir inutile et trompeur. M. le comte de Waldstein, de son côté, était fort engagé dans ces mêmes sciences ; il croyait sérieusement à la cabale, il y croyait non pas à la façon de Casanova qui savait bien ce qu'en valait l'aune , mais à la Êiçon d'un adepte plein de ferveur. Ces deux messieurs eurent beau jeu pour se complaire et s'entendre en cette première rencontre chez M. l'ambassadeur de Venise à Paris. Quelque jour, sans doute, on retrouvera quelque plaisante lettre de Casanova racontant lui-même l'épisode de cette relation nouvelle, basée sur un goût réciproque des connaissances cabalistiques et fortifiée bientôt par un contrat qui lui assurait chez les Waldstein le gîte, les vivres et de convenables honoraires. La demeure s'appelait Dux, près Tœplitz, en Bohême ; la charge à lui confiée était celle de bibliothécaire, les honoraires étaient de mille florins l'an.
Casanova se rendit à Dux en 1 784. Ce fut où il mourut, en 1 798. Il y vécut
I. Biografla di illuttai lialiani, publiée par E. de Tipaldi. Tome s, page 397. Venice I volumes. i8j$.
donc quatorze ans. Ce fut où il écrivit l'Histoire de sa vie, ses fameux Mi^moirw, de l'œuvre desquels il nous reste à démontrer mieux, et plus encore que nous ne l'avons fait, qu'ils ne sont point apocryphes ; qu'à tort, très à tort, divers lettrés les ont attribués à tel ou tel \ qu'ils sont de lui Giacomo Casanova, dit de Seingalt et non d'autre; que le manuscrit de l'ouvrage existe; qu'il est entièrement écrit de la main dudit Casanova; que désormais la question littéraire de l'authenticité des Mémoires ne peut plus être chose contestée.
Je suis porté à croire que le premier projet d'écrire les Mémoires de sa vie se forma et se développa dans l'esprit de Casanova pendant qu'il rédigea, pour le publier en langue française, le récit de sa a fuite des prisons de la République de Venise qu'on appelle les Plombs d. L'intérêt qui fut marqué à ce petit ouvrage dut mettre l'auteur en goût de raconter bien d'autres choses. Il présida à l'impression de cet opuscule à Prague, l'année 1 787. Une lettre de lui à un personnage alors en résidence à Dresde nous indique qu'il l'avait terminé pendant l'été de cette même année.
J'ai la lettre (écrit-il) dont vous m'avez honoré il y a quatre mois àDux... Le comte de Waldstein, qui est encore ici avec soixante-dix chevaux qu'il conduira à Vienne, m'a dit que je peux hardiment vous envoyer vingt-cinq exemplaires de l'histoire de ma fuite < que vous vous êtes offert de me faire vendre... Le prix de chaque exemplaire est d'un florin et demi, qui fait vingt-quatre gros de Saxe J'ai cent quatrevingts associés (souscripteurs) dans cette seule ville où je demeurerai jusqu'à la fin de septembre, car l'impression a grand besoin de ma présence. Si vous restez à Dresde, j'aurai l'honneur de vous voir souvent lorsque le nouveau ministre de Vienne, comte de Hartig, s*y sera rendu : peu de seigneurs ont eu en Europe à mon égard une bonté pareille à la sienne : il part demain pour Vienne où il fera un séjour de trois mois, il sera à Dresde à la fin du mois de mai. Je vous prie, monsieur, de me donner une marque de votre amitié en m'honorant de vos ordres. Je désire que vous soyez sûr que je suis, avec une considération toute particulière.
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Casanova de Seingalt*.
Il n'aurait pas eu besoin, d'ailleurs, d'écrire le récit de sa fiiite de la prison des Plombs pour se mettre en belle humeur de faire des confidences au public sur toutes les aventures de sa vie. Je suis d'avis qu'il y fut, de tout temps, disposé. En ses jeunes ans, il assure avoir adressé au cardinal Acquaviva une c histoire-journal » de son voyage et séjour à Constantinople en 1 744* Partout, en ses quelques ouvrages imprimés avant son départ définitif de Venise, on peut remarquer ses tendances à faire le mémorialiste de ses actions personnelles.
t. Histoire dé ma fuite des prisons de la République de Venise qu'on appelle les Plombs. Écrite à Dus, en Bohême, Tannée 1787 (à Leipzig, chez le noble de Schônfeld, 1788). In-8«.
a. Recueil d'aaiographes. Lettre écrite en français. Je la crois adressée au comte Mancolini.
zio LE LIVRE
Dans sa ce Réfutation de Thistoire du gouvernement de la République des Vénitiens, par Amelot de La Houssaye », publiée en 1 769, chaque page, pour ainsi dire, est à demi remplie de notes qui ne sont autres qu'un enregistrement de faits qui lui sont propres. C'est d'instinct qu'il était porté aux libres façons, aux aveux et déclarations d'un écrivain de Mémoires, Ce n'est pas toutefois aussitôt après la publication du récit de sa fuite qu'il se prépara à rédiger les siens, il produisit auparavant un autre ouvrage, fort étrange, et de plus longue haleine, aussi indigeste qu'étrange, sous ce titre bizarre : Icosameron ou histoire d'Edouard et d'Elisabeth qui passèrent quatre-vingt-un ans ches[ les Mégamicres, habitants aborigènes du Protocosme, dans l'intérieur de notre globe, traduite de Vanglois par Jacques Casanova de Seingalt, Vénitien, docteur es loix, bibliothécaire de monsieur le comte de Waldstein, seigneur de Dux, chambellan de Sa Majesté impériale, royale, apostolique *.
Ce dut être pendant l'année ou dans le cours des deux années qui suivirent la mise au jour de ce singulier ouvrage, que Casanova réunit tous les matériaux de ses Mémoires; qu'il dressa et disposa des chapitres; que, sans doute même, il en écrivit quelques-uns pour prendre le ton, se mettre dans la note, se rendre compte de Telfet de sa manière par des lectures faites à des auditeurs en visite chez son maître et seigneur. Il est une lettre de lui qui, si on s'en rapportait expressément à ce qu'elle déclare, permettrait de croire que dès l'année même 1791, il aurait bientôt terminé tout son récit et que la rédaction du sixième et dernier volume courait déjà sous sa plume. Je suis persuadé qu'en s'exprimant comme il a fait dans cette lettre curieuse, il a pris le sommaire de son œuvre pour l'œuvre elle-même, et qu'il s'est vanté d'avoir accompli ce qu'il n'avait fait que préparer. Un sentiment excellent l'a du reste porté à écrire cette lettre. Dans la réunion et dans l'exposé sommaire des faits de sa vie, parvenu à la période des événements de l'année 1782, si tristes pour lui, il se prit d'un beau remords sur la conduite qu'il avait eue à l'égard du patricien Grimani. Voulant fair^ la paix avec sa conscience, en cette conjoncture rétrospective, tout plein du désir de faire amende honorable, la pensée lui vint de s'humilier en termes formels adressés à celui dont il avait offensé le caractère honorable dans un mauvais pamphlet. Le 8 avril 1791, Giacomo Casanova écrit donc ceci au patricien Gian Carlo Grimani :
Excellence,
A présent que mon âge me fait croire que j'en ai atteint les limites, j*ai écrit VHis^ taire de nui vie, que naturellement le seigneur curieux auquel j'appartiens et qui restera possesseur de mes écrits fera imprimer aussitôt que j'aurai pris rang parmi ceux qui ne sont plus. Dans cette Histoire, qui sera développée en six volumes in-S" et qui sans doute sera traduite dans toutes les langues. Votre Excellence, dans le sixième volume, représente un personnage très intéressant. Lorsqu'elle le lira, elle reconnaîtra avoir un vif regret que l'auteur soit mort avant que sa manière de penser lui ait été révélée; et alors, bien que trop tard, elle lui rendra sa bonne grâce. Votre Excellence, que j'ai souvent reconnu être un profond explorateur du cœur humain, verra quelle
I. V Icosameron n'est point une traduction de l'anglais ainsi que l'annonce le titre. C'est une œuvre originale de Casanova. Voyez deux articles très curieux de M. Loredau-Larchey, publiés dans le Bibliophile français, septembre et octobre iQ6ç. « Un voyage de Casanova. » Mon érudit confrère est le premier qui ait analysé cet ouvrage.
AUTHENTICITÉ DES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA m
différence il peut y avoir entre une plume qui écrit sous Pinfluence des passions du moment et la même plume qui, éclairée par une pure philosophie^ écrit neuf années après. Mon Histoire sera une école de morale d'autant plus particulière qu^on ne trouvera en elle qu^une satire à moi adressée^ propre à démontrer aux lecteurs que si rhomme qui Ta composée pouvait renaître, il serait Thomme parfait parmi les hommes.
Mais afin qu'il n'advienne pas que Votre Excellence mette trop tard en oubli mon audacieux manquement dMI y a neuf ans, je viens au-devant d'elle, espérant un complet pardon de ma faute accordé encore à temps, pour que je puisse lui donner place parmi les codicilles qui formeront le septième volume posthume de VHistoire de ma vie; ce septième volume sera gros, car étant .donnée la santé dont je jouis, il pourra facilement arriver que je vive dix ans encore, et ledit volume pourra aussi être augmenté des diverses anecdotes [storiette) qui se produiront. Voilà donc la substance de cette très humble mienne lettre qui sera imprimée dans le supplément de mon Histoire, suivie de la réponse bienveillante, comme je l'espère, de laquelle Votre ExceN lence se plaira de m'honorera
Que conclure de ce document intéressant en ce qui regarde Touvrage des Mémoires, sinon que dès cette époque, avril 1791, l'auteur les avait préparés et mis en ordre de iaits, de dates et de personnages; qu'il en avait non seulement conçu le plan, mais encore disposé l'étendue en six volumes, ayant développé peut-être çà et là quelques épisodes répondant le mieux, pour telle ou telle raison, au caprice de sa plume et à l'intérêt de ses souvenirs? C'est chose manifeste puisque, dans maints endroits des pages du manuscrit de ses MémoireSy il lui arriva de dire entre parenthèses : Cela est écrit en lygô ou T écris cela en Jjgj- La vérité est qu'il a mis sept ans à les écrire, y travaillant à ses heures, à ses moments favorables, les délaissant un jour, y revenant un autre. Dans tous les cas, rien ne prouve mieux que cette lettre au patricien Grimani, l'authenticité de l'ouvrage, rien ne démontre mieux qu'il y eut un Casanova véritablement et incontestablement auteur de Mémoires,
Mais dans le cours même du récit, que de preuves inconsciemment données par l'auteur l Que de preuves en quelque sorte matérielles de la composition qu'il fit au jour le jour 1 Que les contradicteurs se reportent seulement à l'un des derniers chapitres du dernier volume (chapitre xxiii). Qu'ils recherchent le récit de l'entretien de Casanova avec le marquis d'Argens, et qu'ils s'arrêtent sur le point de la conversation oit le marquis d'Argens dit à son visiteur : Vous ave^ là tout ce que j'ai écrit, si ce n'est une partie des mémoires qui concernent ma jeunesse, volumineux griffonnage que f ai brûlé. Qu'ils lisent la suite avec attention, toute la page du moins. Il y a là un accent de vérité qui ne se saurait imiter. D'Argens semble avoir persuadé Casanova de tous les inconvénients qu'offrent les aveux personnels. Qu'est-ce que des mémoires oîi l'auteur ne dit toute la vérité? Et qui aura jamais le courage de la dire ? — Ce courage^ je l'aurai! — répond Casanova. — Prene^-y garde, réplique d'Argens avec force démonstrations, trop longues pour être rapportées ici. Convaincu de la jus^ tesse de ces observations, écrit finalement Casanova, je jurai au marquis que je
I. L'original de cette lettre est en italien. M. Luigi Artelli qui la possède autographe l'a obligeamment communiquée à M. l'abbé Fulin, qui l'a publiée dans l'intéressant opuscule dont nous avons parlé précédemment. La lettre de Casanova est beaucoup plus longue, nous n'avons traduit ici que la partie relative à la composition des Mémoires,
lia LE LIVRE
ne ferais jamais pareille folie. Et cependant je la commets chaque jour depuis
sept ans; or, ces lignes-là, il les écrivait en 1797 ou au commencement de
1 798, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par une note précise, peu de pages après. Et il y avait alors exactement sept ans qu'il avait écrit la lettre que nous avons citée, écrite au patricien Grimani, le 8 avril 1 79 1 . Avant même que je réponde aux contradicteurs par la description même du manuscrit, par Tindication du lieu où il se trouve et par la désignation des mains qui le possèdent, je les prierai encore de se porter au chapitre xiv du premier volume, où ils trouveront une digression si plaisante, mais si naturelle, sur Tinconvénient plus grand qu'ils y a « d'avoir un sot serviteur qu'un méchant, par cette raison qu'on peut se tenir en garde contre un méchant, jamais contre une bête ». Tout ce beau dire est à propos de deux chapitres des Mémoires fraîchement terminés et de la servante imbécile de l'auteur qui les a détruits. Ce chapitre, dit-il, et les deux suivants étaient achevés; ils contenaient en détail ce que je vais sans doute écrire en gros, car la sotte fille qui me sert s* en est emparée pour son usage. Elle m'a dit pour s'excuser que ces papiers étant usés, griffonnés et pleins de ratures, elle les avait pris de préférence à ceux qui n'étaient point écrits, jugeant que ces derniers devaient m' être bien plus précieux.... Après avoir perdu mon temps à lui dire des injures dont elle n'a point senti la force, et à lui prouver qu'elle était une sotte bête, elle a réfuté tous mes arguments par le silence le plus absolu. J'ai dû prendre mon parti, et encore avec un reste de mauvaise humeur, je me suis remis à l'ouvrage. Ceci ne vaudra pas sans doute ce que j'ai fait, étant de bonne humeur; mais que le lecteur s'en contente, car^ comme le mécanicien, il gagnera en temps ce qu'il perdra en force. Ce sont là de ces menus dires que l'on ne saurait inventer : ce sont là des menues preuves, sans doute, mais empreintes d'une telle ^ réalité qu'elles défient les plus beaux arguments empruntés à la rhétorique.
Mais quel plus sûr garant que la simple mention des Mémoires de Casanova faite par M. le prince de Ligne, oncle de ce même comte de Waldstein, au possesseur et seigneur du château et domaine de Dux, où le prince connut si particulièrement l'auteur? Où trouver une assertion plus simplement énoncée? Certes, elle n'est pas inédite, mais elle occupe si bien sa place ici qu'on peut bien aussi la lui donner encore.
Ce Casanova, écrit M. le prince de Ligne, était un homme de beaucoup d'esprit, de caractère et de connaissances. Il s'avoue, dans ses Mémoires comme aventurier.... Je ferai mon possible pour me ressouvenir de ses Mémoires, dont le cynisme est le plus grand mérite, mais que cette raison empêchera malheureusement de voir le jour. Il y a du dramatique, de la rapidité, du comique, de la philosophie, des choses neuves et inimitables.
Au moment où M. le prince de Ligne, visiteur fréquent du château de Dux, où était son neveu, et du château de Tœplitz, où était sa sœur, écrivait cela, les Mémoires de Casanova n'avaient pas été répandus au delà des limites des deux châteaux. M. le prince de Ligne est encore plus précis et plus formel, lorsqu'il dit : Quoique Casanova m'ait lu ses Mémoires.... Comment ce seigneur aurait-il inventé alors tous les faits et les aventures qu'il avait retenus de la lecture que Casanova faisait à la compagnie, tantôt à Dux, tantôt à Tœplitz chez le prince Clary Aldringhen ? Quoique Casanova m'ait lu ses Mémoires,
AUTHENTICITÉ DES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA ii}
dit-i), je n'ai pas observé la date de tous les singuliers événements de sa vie; ainsi point de chronologie de ma part dans son histoire. Après quoi, M. le prince de Ligne fait défiler dans son récit des anecdotes de tout genre, que bien des années après on retrouve exposées dans l'ouvrage imprimé, maïs qui, d'abord, lui avaient été lues par l'auteur sur son propre manuscrit. Quel intérêt ce grand seigneur, partit homme d'honneur, aurait-ii eu à préciser ainsi le &it de ces Mémoires et de cette lecture ? Ne dit-il pas un peu plus loin, dans le fragment qu'on a publié de lui, b la fin de toutes les éditions des Mémoires .- Casanova a passé en celte qualité (de bibliothécaire) les quatorze dernières années de sa vie au château de Dux, près de Tœplitj, oit, pendant six étés, it me rendit heureux par son imagination aussi vive qu'à vingt ans, son enthousiasme pour moi, et son utile et agréable instruction. C'est là, je pense, un témoin de toute qualité. Pourquoi aurait-il parlé des Mémoires de Casanova, s'il n'y avait pas eu de Mémoires de Casanova, et du Casanova logé, hébergé, traité chez le Waldstein, son neveu ? Puéril d'ailleurs est le soin que je prends de produire ces témoignages épars et connus déjà. Un seul devrait suffire. Un seul est à présenter aux contradicteurs. Ce seul témoignage est le manuscrit autographe. C'est par son histoire et sa description que je donnerai fin à cet exposé des Preuves es, etc.
{A suivre.) Armand Bascret.