‹ Le livre (volume 3)Chapitre 21 sur 103 · ANT.-LAUR. POTIER · texte numérisé non relu

ANT.-LAUR. POTIER

j'eus l'honneur d'être l'élève, pour celui que nous venons d'avoir la douleur de perdre, pour M. Potier. Et je n'étais certes pas seul à éprouver un pareil sentiment pour cet homme de bien. Tous les gens d'élite qui sont venus lui rendre les derniers devoirs et ont suivi son cortège peuvent en fournir la preuve.

M. Potier jouissait d'une grande considération, bien méritée, auprès des bibliophiles, et il était très aimé de ses collègues les libraires, qui ne sont pourtant pas (disons-le à regret) suspects de bienveillance confraternelle ! Aussi, à peine était-il mort depuis quelques heures, que la nouvelle était déjà connue dans tout le monde des bibliophiles et de la librairie. Quelle perte! quel videl se disait-bn en s'abordant avec tristesse. — Hélas l oui, une perte irréparable! répondaient les autres. — Et tous avaient raison ; on ne remplacera pas facilement ce libraire intelligent, ce bibliophile précis, d'un jugement si sûr et si droit, cet homme loyal , honnête et probe jusqu'au scrupule. Il était d'une race qui a malheureusement bien dégénéré depuis quelques années et tend à disparaître de jour en jour, dans ce siècle de lucre et d'agiotage, où l'onvit si fiévreusement, oii l'on veut gagner tant et si vite, où l'on a tant de hâte de parvenir à la fortune par tous les moyens possibles.

Lui aussi était arrivé à la fortune, en passant par une situation modeste ; mais il avait mis cinquante ans à parcourir ce chemin alors difficile; et il l'avait parcouru sans laisser la moindre parcelle de conscience ou de probité aux ronces d'alentour. Ce sont là des choses qu'il faut dire bien haut, car ils sont rares, les hommes de commerce, de finances ou d'affaires, à la mémoire desquels on pourrait rendre cette justice.

Né à Paris le i5 avril 1806, de parents qui étaient dans l'aisance, mais qui avaient une assez nombreuse famille, Antoine- Laurent Potier reçut une éducation fort simple. On se borna à lui faire faire des études primaires. Il était, d'ailleurs, d'un caractère assez rebelle et d'une nature peu studieuse; ses parents auraient eu, sans doute, de la peine à lui faire enseigner ce qu'il ne voulait pas essayer d'apprendre. Il s'instruisit bien tout seul, plus tard.

De bonne heure, vers l'âge de quatorze ans, il entra en librairie et^ après avoir passé quelque temps dans diverses maisons, il fut employé chez J. Techener et chez Croret. Là il dut prendre un peu l'habitude de vivre au milieu des vieux livres, qu'il devait tant aimer et si bien connaître plus tard. Ces deux libraires étaient l'un et l'autre, non pas seulement des marchands, mais encore des bibliophiles, presque des bibliomanes; il n'est donc pas étonnant que L. Potier ait contracté chez eux un goût prononcé pour les livres eux-mêmes, autant que des habitudes de commerce.

A cette époque il y avait sur le quai Voltaire un excellent homme de libraire, M. Nozeran, qui, sans entreprendre des affaires brillantes, se contentait d'un bon petit négoce de livres anciens, lui fournissant assez de bénéfices et assez de loisirs pour lui permettre de cultiver des goûts littéraires très prononcés. Il avait distingué L. Potier, dont l'activité et l'intelligence lui avaient fait entrevoir en ce jeune homme un utile auxiliaire pour le moment, et pour l'avenir un excellent successeur. D'un autre côté, le jeune L. Potier, dont le caractère était déjà très indépendant, avait peut-être eu aussi l'espoir d'une cession avantageuse de cette maison, dont le chef paraissait désirer une prochaine retraite. Bref, il

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entra chez M. Nozeran en 1825, et six ans après il succédait à ce dernier, dont il épousait la fille.

Ce fut donc en iSSi, à vingt-cinq ans, que celui dont on a pu dire souvent depuis : c c'est le type le plus parfait à la fois du grand bibliophile, de l'éminent bibliographe et de l'honnête libraire », commença à travailler seul et à établir les bases de la réputation immense qu'il s'est faite depuis dans le monde des amateurs.

Pendant les dix premières années, L. Potier, qui 'avait à lutter contre la notoriété alors très grande de deux ou trois autres libraires, de Techener entre autres, ne fit guère que de modestes opérations et rédigea seulement quelques catalogues. Mais aussi, tandb que ces libraires faisaient beaucoup de bruit et accaparaient impitoyablement les grandes affaires et les gros succès, le jeune débutant, semblable à la fourmi, amassait tranquillement et modestement pour l'avenir, de bons livres, qu'on ne payait pas cher alors, et des connaissances bibliographiques, que les amateurs de cette époque avaient en grande estime. Il consultait et étudiait à tout moment les bibliographies et les catalogues raisonnés de bibliothèques célèbres, comparant les volumes curieux et rares qui lui passaient entre les mains, avec leurs descriptions, se rendant compte des différents prix atteints par ces ouvrages aux ventes publiques anciennes et nouvelles. Les traités spéciaux de Brunet, De Bure, Quérard, Barbier, Hain, Renouard, Pieters, etc., étaient souvent feuilletés et compulsés par lui, de même que les catalogues de Colbert, du comte d'Hoym, du duc de La Vallière, de M** de Pompadour,de Bonnemet, de Gaignat et d'autres amateurs célèbres. Par ces moyens il arrivait à connaître les livres, non pas seulement pour leur valeur vénale, mais encore au point de vue de l'intérêt littéraire, historique ou artistique, de la provenance et même de la reliure de chaque volume, quoiqu'à ce moment-là on attachât un peu moins d'importance qu'à présent à la pureté des reliures, ou même à la pureté des exemplaires. Il s'était ainsi familiarisé avec les livres précieux et rares, qu'il connaissait déjà passablement; et lorsque les grands amateurs prirent tour à tour le chemin de sa petite maison du quai Voltaire, il put s'entretenir avec eux de tous les sujets de bibliographie et de bibliophilie, sans leur paraître trop gauche et trop naïf. Au contact de ces grands bibliophiles, il eut même souvent beaucoup à apprendre et il en profita pour acquérir des connaissances précieuses, qu'il devait enseigner lui-même plus tard, avec l'obligeance qu'on lui connut toujours, à d'autres amateurs plus jeunes, devenus d'abord ses élèves et ensuite ses amis.

Vers 1840, il recevait déjà les visites assidues de bibliophiles célèbres, tels que Charles Nodier, J.-Ch. Brunet, Gabriel Peignot, Armand Bertin, le baron Taylor, Paul Lacroix, Armand Cigongne, Benjamin Delessert, le baron de La Roche-Lacarelle, le prince d'Essling, le comte de Lignerolles, Ad. Audenet, etc., et il eut maintes fois l'occasion de fournir à ces amateurs éclairés des livres précieux qu'il leur vendait pour quelques francs, et qu'on a vus depuis atteindre des prix fantastiques.

Jusqu'en 1 846, L. Potier n'avait pas encore pu se décider à faire aucune des ventes publiques dont on voulait lui confier la direction. Il se hasarda enfin à en accepter l'essai et débuta à la salle des ventes le 20 avril 1846, en présentant aux enchères une petite bibliothèque, celle de M. M***. Je cite cette vente seu-

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lement parce qu'elle marque une époque dans la carrière de M. Potier, car. la bibliothèque en question était f6tt peu importante. La première vente curieuse qu'il dirigea fiit celle du marquis de Coislin, le 29 novembre 1847, à laquelle plusieurs ouvrages atteignirent des prix relativement élevés pour l'époque. Il dressa ensuite les catalogues et présida aux ventes fameuses de M. de Saint- Mauris, le i5 janvier 1848; — de E. B. (Baudeloque), le 10 avril i85o; — de Monmorqué, le 12 mai i85i ; — du roi Louis-Philippe, les 8 mars et 6 décembre 1852; — de J.-J. de Bure, le i«' décembre i853; — de Walckenaer, le 12 avril i853; — de Ant.-Aug. Renouard, le 20 novembre 1854; — de Coste, le 17 avril 1854; — de Ch. G*** (Giraud), le 26 mars i855; — de G. Duplessis, le 28 février i856; — de Busche, le i*' avril 1857; — de Aug. Veinant, le 3o janvier 1860;

— de Gancia, le i3 février 1860; — de Sauvageot, le 3 décembre 1860; — de Cayrol, le 29 avril 1861 ; — de Eug. Piot, le 23 avril 1862 ; — du comte de la Bédoyère, le 3 février 1862; — de P. Desq, le 2 5 avril 1866; — de Puibusque, le i*' février 1864; — du prince Radziwill, les 22 janvier et 19 février 1866; — de J.-Ch. Brunet, l'auteur du Manuel du libraire, les 20 avril et 18 mai 1868;

— de Chaude, le 16 décembre 1867 ; — de Cape, le -27 janvier 1868 ; — de M, le baron J. P. (Jérôme Pichon), le 19 avril 1869; — ^® Huillard, les 14 février et 20 juin 1870; —de Sainte-Beuve, le 21 mars 1870; — et d'un grand nombre d'autres bibliothèques, que le peu d'espace ne me permet pas de citer ici.

Les travaux bibliographiques de M. Potier, les notices et les catalogues qu'il a rédigés, se distinguent par une précision et une exactitude de renseignements qu'on ne rencontre pas souvent chez d'autres bibliographes, et surtout par une sobriété de détails et un laconisme qui n'ont pas été égalés. Il avait horreur des grandes notes inutiles, des tartines (comme il les appelait) dont on a tant abusé dans les catalogues modernes. Je l'ai entendu dire, à ce propos, un mot cruel, â l'adresse d'un de nos féconds écrivains, qui est en même temps un fécond bibliographe : < M. X... devrait bien mettre un peu plus d'imagination dans ses romans et un peu moins de fantaisie dans ses études bibliographiques! » Il me disait aussi, probablement le même jour et en continuant sur le même sujet : c Je ne suis pas un homme d'imagination, je n'ai même aucune initiative ; mon caractère est celui du critique, du chercheur, de l'homme d'étude ; je ne saurais rien créer, sans doute, mais je pourrais beaucoup découvrir, redresser et perfectionner. 9 II ne disait rien de sa mémoire, qui était cependant prodigieuse.

Quand il parlait de son esprit critique, il me faisait songer à Sainte-Beuve, dont il avait un peu la physionomie sardonique et monacale, et qui venait lui rendre visite de temps en temps; je me rappelais avec plaisir les conversations et les dissertations curieuses que j'avais entendues chez lui entre ces deux hommes si différents, qui s'entendaient toujours sur un point commun : l'amour des livres.

M. Potier me rappelait souvent les pointes parfois aigre-douces, parfois violentes, que se lançaient chez lui, dans leurs discussions philosophiques assez fréquentes, le grand critique des lundis et Victor Cousin, l'éminent philosophe qui était aussi un ardent bibliophile. Oui, le petit salon du quai Malaquais, où M. Potier s'était installé vers i852, a vu, pendant des années, plusieurs dé nos célébrités littéraires, qui venaient se joindre à nos grands bibliophiles, et je me rappelle qu'on y causait d'une façon fort intéressante.

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Je voyais aussi à ces réunions M. Melchior Potier, ancien professeur au collège RoUin, qui a donné deux bonnes traductions en vers français des Odes d'Horace, et des Bucoliques de Virgile, sans compter un intéressant petit recueil de vers, intitulé Misceîlanées poétiques. M. de Sacy traita cette traduction d'Horace d'une façon fort élogieuse dans un article des DébaiSy publié lors de l'apparition du volume, en 1870. M. Melchior Potier, qui était le frère aîné du grand libraire, est mort il y a quelques années, avant de publier son dernier ouvrage. Son volume des Bucoliques vient d'être imprimé à petit nombre, pour des intimes, et M. L. Potier a pu en corriger les épreuves quelques semaines avant de mourir.

Le fond du caractère de M. L. Potier était une grande bonté, je dirais presque une grande candeur, si ce mot pouvait être applicable à un homme qui savait tant et dont le raisonnement aurait pu faire croire plutôt à un scepticisme très positif. Malgré ses apparences un peu brusques et les réflexions parfois très mordantes qu'il ne ménageait pas dans la conversation ou dans la discussion, il était très bienveillant, presque naïf même, et il avait conservé une ignorance pour ainsi dire dédaigneuse des côtés matériels de la vie et des habitudes du monde. Heureusement qu'il fut toujours entouré et choyé de sa famille, car cet homme à l'esprit si net et au jugement si droit et si sain n'aurait certainement pas su arranger seul son existence et ses relations. Il était très absolu dans ses opinions ou ses idées, et il faisait difficilement des concessions quand on essayait de lui prouver qu'il se trompait. Il faut dire qu'il ne se trompait pas souvent, et constater qu'il a relevé bien des erreurs commises devant lui dans la discussion, ou consignées dans des ouvrages de bibliographie ; on lui doit bien des éclaircissements et des découvertes relatifs à des ouvrages au sujet desquels on avait des idées erronées depuis très longtemps. Il serait probablement curieux de relever les principales de ces découvertes, qui sont consignées presque toutes dans des catalogues imprimés, ou écrites de sa main sur les marges de son Manuel du libraire.

Revenons aux travaux de M. Potier. En 1861, il avait préparé le catalogue de la célèbre bibliothèque de M. Armand Cigongne, qui ne fut pas livrée aux enchères parce que M. le duc d'Aumale eut l'excellente idée de l'acquérir en bloc, moyennant un prix relativement élevé, disait-on alors, mais qui serait sans doute triplé ou même quadruplé aujourd'hui. Jules Janin, dans son petit volume l'Amour des livres, cite un mot intéressant à propos du transport de tous les volumes de cette collection superbe à Twickenham, où résidait alors le prince qui possède certainement le plus beau musée bibliographique du monde entier. A la douane de Londres, quand apparut la bibliothèque de M. Cigongne : «Entrez librement, disait le chef de la douane ; c'est l'usage de l'Angleterre de saluer les belles choses au passage. » Pour un chef de douane et pour un Anglais, le mot est heureux.

Après avoir publié, en plusieurs parties, le catalogue de sa bibliothèque personnelle et de sa librairie, dont il confia les ventes aux enchères à M. Ad. Labitte en 1870, quelques mois avant la guerre, et en 1872, M. Potier se retira définitivement des affaires. Quoiqu'il ne fût pas alors très âgé, il avait eu le désir de prendre sa retraite depuis six ans déjà, à la suite d'une grande douleur, qui l'avait du même coup frappé dans son affection paternelle et avait

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