‹ Le livre (volume 3)Chapitre 28 sur 103 · PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES TITRES · texte numérisé non relu

PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES TITRES

Depuis la découverte de l'imprimerie jusqu'à nos jours.

A mesure que Pimprimerie a multiplié les produits de Tesprit humain, on a senti la nécessité de trouver d^une manière simple et commode Pindication de ces produits; c^est ce qui a donné naissance aux dictionnaires bibliographiques ; ils sont indispensables aux libraires et ils peuvent être consultés avec fruit par les gens de lettres. George Baudius, bibliographe allemand très distingué, publia le premier, en 1611, un répertoire de livres latins fort étendu et rangé par ordre de matières; il le reproduisit, en 1625, avec de nombreuses augmentations. Cet ouvrage est intitulé : Bibliographia classica, c'est-à-dire Bibliothèque rangée par classes. Il publia aussi, en 1625, un autre répertoire pour les livres allemands, et un troisième pour les livres français ; ces derniers forment environ 5,700 articles. Cet ouvrage se consulte encore avec fruit pour la partie française.

Théophile Georg, libraire allemand, publia à Leipzig, en 1742, un dictionnaire universel européen de livres rangés par ordre alphabétique d'auteurs en quatre parties, in-folio. Cet ouvrage fait connaître les livres latins et allemands publiés depuis le commencement du xvr siècle jusqu'au milieu du xviii^, c'est-à-dire pendant deux cent quarante ans. Georg fit paraître, en 1763, un cinquième volume contenant environ 20,000 articles français. 11 donna, de 1750 a 1758, quatre suppléments pour les ouvrages latins et allemands. L'utilité de ce dictionnaire fut tellement reconnue qu'on sentit la nécessité d'en publier un du même genre vers la fin du xviii* siècle ; c'est ce qu'exécuta un certain Guillaume Heinsius, libraire à Leipzig, dans son Dictionnaire universel des livres imprimés en Allemagne, avec les noms des éditeurs, Leipzig, 1793- 1798, 5 vol. in-4% réimprimé en 181 2, 4 vol. in-4°, avec un volume supplémentaire publié en 1807. Les livres français n'occupent qu'un quart de volume dans cette collection, parce qu'il ne s'agit que de livres français imprimés, et non de tous ceux qui ont paru en France. Les ouvrages français, c'est-à-dire ceux qui, pour la plupart, ont été imprimés à Paris, sont assez nombreux et assez renommés pour devenir l'objet d'un répertoire particulier ; c'est ce qu'a voulu exécuter, dans les premières années du xix« siècle, Guillaume Fleischer, commis de librairie, né en Allemagne, mais formé au commerce dans plusieurs maisons de Paris, doué d'une rare intelligence et d'une patience infatigable. Cet homme laborieux se livra entièrement à la composition d'un Dictionnaire de biblio^

t|4 LE LIVRE

graphie française qui devait former 24 ou 25 vol. in-8®. Il a dépouillé les catalogues imprimés de nos grandes bibliothèques, ceux des particuliers qui ont laissé de nombreuses collections de livres, et ceux des meilleures maisons de librairie française ou qui, dans Tétranger, se livrent au commerce des livres français. Le résultat de son travail étonne par Pimmensité de ses recherches et par Tordre dans lequel il a su en placer les résultats. On en prend une idée très favorable dans les deux premiers volumes quMl a livrés au public en 18 12. Citait Pépoque des guerres qui ont immortalisé la France, mais qui ont moissonné Pélite de sa jeunesse et épuisé ses trésors ; il n^y en avait pas de plus défavorable à une vaste entreprise de littérature. Les deux premiers volumes n^eurent point de succès ; le découragement et le chagrin s^emparèrent de M. Fleischer et le conduisirent au tombeau, le r'juin 1820, à cinquante-trois ans, c^est-à-dire dans la force de Page et du talent. Tous les amis des lettres doivent des regrets à la mémoire de cet intéressant bibliographe. SMl eût vécu jusqu^à Pavènement au trône d^un roi qui, par la suppression de la censure, donnât le plus libre essor à la pensée et au commerce de la librairie, un succès encourageant lui ferait continuer son ouvrage et il se terminerait à la satisfaction publique

Il ne fut pas davantage donné à Barbier et à Beuchot de mener à terme le projet du pauvre Fleischer; le premier mourut le 5 décembre 1825; le second, absorbé par la préparation de sa monumentale édition de Voltaire et par la direction du Journal de la librairie, ne chercha point sans doute à assumer seul la responsabilité d^une tâche aussi lourde, pour le moins, que les deux autres. Peut-être aussi Panckouke avait-il renoncé à son plan. Toujours est-il que le manuscrit de Fleischer, — si tant est qu'on puisse appeler ainsi un recueil de découpures, — fit escale pendant trente nouvelles années dans divers magasins pour entrer enfin, au mois d^août i855, à la Bibliothèque nationale, oU il fut acquis, avec d^autres livres, d^un libraire nommé Lemoine. Il repose aujourd'hui, bien rarement feuilleté, dans une armoire grillée de Phémicycle de la salle de travail, muet témoin de trois ou quatre générations qui ont ignoré jusqu'à son existence.

Maurice Tourneux.

PREUVES CURIEUSES

DE l'authenticité des

MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA DE SEINGALT

dVprès des recherches en diverses archives

lACOMo Casanova mourut à Dux, en Bohême, le 4 juin 1798. Il avait soixante-dixhuit ans. Le prince de Ligne, bien placé pour savoir comment il mourut, assure qu'il n'avait point hésité k recevoir les sacrements, et qu'en présence de diverses personnes du château de Waldstein qui assistèrent il ses derniers moments, il aurait eu, pour dernières paroles, une déclaration superbe. Véritable ou non, elle peint merveilleusement ce grand farceur : i Grand Dieu!

se serait-il exclamé, et vous témoins de ma mon, f ai vécu en philosophe et je meurs en chrétien!... Mais le mode de sa fin importe peu ici, où, avant tout, nous avons a nous occuper des éléments relatif il l'ouvrage par lequel la postérité a admis messire Casanova h prendre rang chez elle.

Tous les répertoires de biographie ont produit Jusqu'à présent une date

ijtf LE LIVRE

erronée de la mort du prétendu chevalier de Seîngalt. Les uns donnent pour date l'année iSoS, les autres, Tannée i8o5, d'autres Tannée 1811. On a confondu avec sa personne la personne de son frère. La date a été produite récemment par Thistorien de la vie de Friedrich-Arnold Brockausi dans l'intéressant récit consacré à célébrer les travaux du fondateur de cette grande maison de librairie allemande, la maison Brockaus, — dont le berceau fut la ville de Leipzig. Nul mieux que le narrateur ne mérite plus de confiance, car nul n'a été mieux à même d'avoir et de fournir des documents plus authentiques. Il a eu sous les yeux toutes les archives de la maison concernant les publications successives que ses divers chefs ont entreprises depuis Friedrich-Arnold Broc-^ kaus, acquéreur et premier éditeur des Mémoires de Casanova^ jusqu'à lui-^ même, Heinrich-Eduard Brockaus, chef actuel de ladite maison. Il est à croire que le document sur lequel il appuie cette mention du 4 juin 1798 provient des registres mortuaires du bourg d'Oberlestendorf, diocèse de Leimeritz, d'où dépendent la seigneurie, château et domaine de Dux, aux Waldstein- Wartemberg.

Casanova mort, qu'advint-il de tous ses manuscrits? Un grand nombre resta dans les armoires de la chambre qu'il occupait comme bibliothécaire du château de Dux. Ces papiers sont encore, sinon dans ces mêmes armoires, du moins dans le château. Mais un autre nombre plus ou moins important fut ailleurs, et parmi ce nombre, le manuscrit le plus curieux et du plus de prix, je veux dire celui des Mémoires, puisqu'il est devenu la possession d'autrui et qu'assurément ce ne fut pas un Waldstein qui en fît trafic. Ce qui est certain, c'est qu'entre la date funéraire du 4 juin 1 798 et la date que nous appellerons littéraire du i3 décembre 1820, — puisque c'est à cette date que commence d'une façon plausible Thistoire de la mise au jour des Mémoires, — il y a toute une lacune à combler par des détails particuliers au passage des manuscrits de telles mains en telles autres mains. Je souhaite fort que Térudit chef actuel de la maison Brockaus porte, plus loin encore qu'il ne Ta fait, sa curiosité à cet égard et qu'il fournisse une lumière plus complète. C'est toutefois par ses soins que nous connaissons ce que voici de Thistoire particulière de la publication des Mémoires et des destins du manuscrit 1.

Le i3 février 1820 donc, à Leipzig, un sieur Frédéric Gentzel, commis de la maison de commerce Anger et C', vint chez M. Friedrich- Arnold Brockaus et présenta au célèbre éditeur un sieur Carlo Angiolini. Le sieur Angiolini était porteur d'un volumineux manuscrit, dont le titre était ainsi disposé :

Histoire de ma vie jusqu'à l'an ijgy.

C'étaient les Mémoires de Casanova entièrement écrits de sa main. L'Angiolini voulait traiter de la cession qu'il était, paraît-il, en droit de faire, comme étant le propriétaire légitime et incontestable des manuscrits de Tauteur. Les pour-

I. Fribdricr-ârrold BROCKAut. Sein Leben und Werken nach Briefen. und andem ausieischnuHgen gesehildert von seinen Enkel, Heinrich-Edaard Brockaos. 9 yoI. in-6<^. Leipzig, Brockaat, 187a.

parlers s'engagèrent. Entre autres détails, le commis Gentzel dit à M. Brockaus que le feu comte Marcolini, ministre d'Etat et de conférence à Dresde^ avait eu connaissance du manuscrit, peu d'années après la mort de Tauteur, qu'il Tavait lu d'un bout à l'autre, et que, voulant l'acquérir, il avait proposé 2,5oo thalers, somme que le tuteur de TAngiolini avait refusée. Un mois se passa en négociations chez M. Friedrich- Arnold Brockaus, et en fin de compte, le manuscrit devint sa propriété. Le contrat fut signé le 24 janvier 1 82 1 par le sieur Gentzel, qui accepta au nom de son ami les offres que crut devoir faire l'illustre libraire après qu'il eut examiné comme il le dit lui-même a ce trésor de la connaissance du monde et de la vie ». Mais quelles vicissitudes étaient réservées audit « trésor » avant de briller dans le monde 1

En quel état le manuscrit avait-il été présenté par le sieur Angiolini ? était-il complet? Ainsi que l'indiquait le titre, portait-il le cours des événements de la vie de l'auteur jusqu'en l'année 1797? Non. Il était en l'état où il est encore présentement, composé de 600 feuillets d'environ 3o lignes à la page. Le récit s'arrêtait soudain aux événements de l'année 1774, qui, pour l'auteur, furent ceux de son retour en grâce auprès de « mes seigneurs » les inquisiteurs de la sérénissime République et, par suite, de son admission à rentrer à Venise. Qu'était devenue la dernière partie? M. Brockaus affirme que toutes les recherches ont été vaines, qu'il en a été fait de tous les côtés où on pouvait espérer qu'elles aboutiraient à quelque succès. Il est certain que cette lacune est considérable : de 1774 à 1797I II est certain que le récit avait été sinon absolument terminé, du moins préparé. J'inclinerais même à penser qu'il avait été terminé, puisque ces mots de la titulature : Histoire de ma vie jusqu'à Van I7g7t sont écrits de la main de l'auteur, non pas sur la première page du récit même, mais sur la première page de la préface. Or cette préface, Casanova ne l'avait conçue et rédigée qu'après la confection entière de son ouvrage. Pour curieuse, pour très curieuse preuve, nous donnerons aussitôt ce fragment d'une sienne lettre écrite de Dux, le 27 avril 1797, adressée à un sien lecteur confident et conseiller que j'ai lieu de croire être ce même comte Marcolini, dont le sieur Gentzel avait parlé h M. Brockaus comme ayant lu les Mémoires.

Monsieur,

Voici la préface que vous avez honorée de votre suffrage : je Tai améliorée, la purgeant d*une certaine métaphysique qui me parut dire trop, ou trop peu : je vous ai vu de mon même avis, malgré qu^en la lisant vous ayez cru de ne me devoir rien dire; mais j^ose vous assurer que vous mesuriez fait plaisir, car Pindocilité n^est pas mon défaut quand je raisonne avec des têtes carrées. Je dispute, et après avoir bien marchandé, le plus souvent je me rends. Vous trouverez plus amplement en moi ce caractère quand vous lirez de sens rassis, et à toute votre aise, mon premier tome que j^ai décidé de vous livrer, si vous voulez bien, vous Pappropriant, en devenir l'éditeur. Où qu'il voye le jour de mon vivant ou postume, il me semble qu'il ne doit paraître au jour que supérieur à la critique : je crois qu'il le sera quand vous le trouverez tel. La publication de ce premier tome nous fera connaître la destinée des suivants et nous déterminera à les faire vivre ou à les brûler

Quel aurait été le sort de cette dernière partie demeurée inconnue ? Pour avoir été faite, rédigée, écrite, je ne crois pas qu'on en puisse douter. Il est, d'ailleurs, certain que Casanova l'avait préparée, qu'il en avait réuni les éléments.

ijS LE LIVRE

Ces éléments mêmes, ces notes, ces fragments, que seraient-ils devenus aussi ? D'après la lettre même que Tauteur adressa en 1791 au patricien Grimani, lettre que nous avons citée précédemment, l'ouvrage entier de VHistoire de ma vie aurait dû former sept volumes. Ce seraient donc deux volumes, et non pas un seul, qui auraient disparu : le tome sixième d'abord, lequel devait contenir tout le récit de ses événements depuis 1 774 jusqu'en 1 797, puis un tome septième que devait composer une sorte d'assemblage de pièces à l'appui, une suite de preuves justificatives. Il y fait allusion dans l'un des derniers chapitres du dernier volume connu, lorsque rappelant son aventure délicieuse avec la charmante Henriette,... il dit : « Dans une trentaine de missives qui seront peut-être ajoutées à ces « Mémoires, Henriette me retraçait le tableau entier de sa vie depuis notre séparation ». Je me persuade que la dernière partie du récit (le tome sixième) aura été détruite par le comte Marcolini, dépositaire confident du manuscrit, à la mort de Casanova. J'imagine toutefois que ledit comte aura pris l'avis du comte Waldstein, chez lequel Casanova était mort, et duquel il devait parler fort au long avec force détails extraordinaires sur la vie et les habitudes de la famille, en son château et seigneurie, détails dont le récit devait plus ou moins plaire, l'auteur ayant dû nécessairement être indiscret plus ou moins, et plutôt /?/m5 que moins. Quant au tome septième, le volume des preuves, il se peut très bien que Casanova ne l'ait pas formé selon son intention première, et que la mort l'ait surpris avant qu'il ait mis en ordre ce qui devait en être le contenu. En un mot, le possesseur cessionnaire du manuscrit des Mémoires de Casanova, en 182 1, ne possédait pas la dernière partie, et l'acquéreur, de son propre aveu, soit dans le temps même qu'il fît son contrat d'achat, soit dans la suite, ne put jamais rien savoir de précis sur ce qu'elle était devenue. La révélation du mystère se trouvera, à mon sens, soit dans la correspondance ou les fragments manuscrits de Casanova qui sont encore à Dux, soit dans les papiers de famille du comte Marcolini, s'ils ont été conservés par ses héritiers. Dux et Dresde sont les deux sites vers lesquels les curieux doivent uniquement diriger leurs investigations.

Je reviens à l'état du manuscrit, lorsque le sieur Angiolini le présenta à F.-Arnold Brockaus. Il était entièrement de la main de Casanova, et écrit en langue française. Divers esprits critiques se sont demandé s'il était bien vrai que Casanova ait assez connu la langue française pour avoir pu en user aussi commodément et aussi spirituellement, et avec si longue haleine. Il s'est même rencontré des adversaires à l'admission du personnage comme véritable auteur, qui ont argué de l'emploi de ce langage pour contester l'authenticité afHrmée. Il semble que Casanova ait prévu cette objection fort naturelle d'ailleurs, et il y a répondu par anticipation dans sa préface.

a J'ai écrit en français, dit-il, et non en italien, parce que la langue française est plus répandue que la mienne, et les puristes qui me critiqueront pour trouver dans mon style des tournures de mon pays auront raison si cela les empêche de me trouver clair. Les Grecs goûtèrent Théophraste malgré ses phrases d'Éphise et les Romains leur Tite-Live malgré sa patavinité. Si j'intéresse, je puis, ce me semble, aspirer à la même indulgence. Toute l'Italie, au reste, goûte Algarotti quoique son style soit pétri de gallicismes >. d

Page 1