I. Voyez la Préface aux Mémoires
AUTHENTICITE DES MEMOIRES DE JACQUES CASANOVA ij?
Casanova avait donc parfaite conscience de ses italianismes. Le manuscrit original des Mémoires en est, d'ailleurs, rempli et nous dirons, un peu plus loin, quelle fut la main qu*employa le premier éditeur pour les faire disparaître,- dans une mesure assez sage pour que le particularisme de l'auteur ne soit pas trop endommagé. Quant à la connaissance de la langue française, il est avéré que M. de Seingalt la possédait bien longtemps avant qu'il eût commencé la rédaction de l'histoire de sa vie. Ses divers voyages en France, ses séjours renouvelés et prolongés à Paris, son établissement au bureau de la Loterie, et plus tard, dans le quartier du Temple comme industriel, sa fréquentation de tout un monde joueur et galant dans la capitale, l'avaient fort enseigné dans l'art de parler le langage du pays ; mais il avait fait plus encore pour le savoir, il avait fait choix d'un maître, et ce maître avait été M. de Crébillon. Voici la curieuse note que nous trouvons à la page 2 1 5 de son ouvrage publié en 1 770 à Turin et intitulé : Réfutation de l'Histoire du gouvernement de Venise, par Amelot de la Houssaye :
« Pendant une année entière^ je fus chez le célèbre Crébillon, trois fois la semaine, et c^est de lui que j'ai appris tout le français que je sais. Mais il m'a toujours été impossible de m'affranchir de certains tours originels. Je m'en aperçois chez les autres, mais lorsque j'écris, ils m'échappent de la plume sans que je puisse réussir à les éviter. Je suis certain que quoi que je fasse, je ne parviendrai jamais à les distinguer, de même que je n'ai jamais pu reconnaître par moi seul en quoi consiste le vice de latinité qu'on a coutume d'imputer à Tite-Live ...»
Notez que Casanova écrivait cela et faisait cet aveu en 1769, vingt ans avant qu'il mît la première main à la rédaction de VHistoire de sa vie.
Venons maintenant au récit bibliographique, au chapitre de la mise au jour de cet ouvrage étrange.
Les Mémoires de Casanova ne parurent point tout d'abord selon le texte dans lequel ils avaient été écrits. M. Friedrich-Arnold Brockaus les publia premièrement en allemand, après en avoir confié la traduction ou plutôt l'interprétation au littérateur Wilhem von SchUtz '. L'ouvrage paraissait peu à peu, par volume successivement présenté au public avec de longues introductions de ce même M. de SchUtz. M. Brockaus, dans le même temps qu'il imprimait le premier volume, préparait le public à le recevoir, en insérant quelques fragments dans l'Almanach littéraire, fort répandu alors sous le titre d!Urania^ et de plus initiait ce même public à l'histoire de l'acquisition du manuscrit original *.
1 . Voyez le volumioeux et excellent répertoire des publications faites par la maison Brockaus, que M. Heinrich Brockaus a fait paraître en 187a sous ce titre : F. -A. Brockaus in lbipzig. Vollstandiges Ver\eickniss der von der firma F.-A.'B. in Leip\ig mit ihrer Grendung durch F,-A, B. in Jahre, 180$, t\c,, in chronologischer folge, mit biographischen and literarhistorischen Noti\en.
2. Urania, publication annuelle, commencée en 1810 (Amsterdam, In kunst-und Industrie' Comptoir) ponant le nom de la maison Brockaus, depuis l'année 181 5 jusqu'en 1848. Ce fut dans
Le premier volume, préparé par M. de SchUtzen 1821, parut en 1822. L'effet produit fut très grand et les plus illustres littérateurs de l'Allemagne divulguèrent leurs appréciations. Une correspondance particulière s'était engagée entre l'illustre éditeur Brockaus et ses amis littéraires, tels que Tieck, Schelling et autres. Il y eut force admirateurs et force détracteurs, ce qui est le signe le plus véritable du succès. Wilhelm von Schutz répondait aux attaques dans ses introductions à chaque volume. On avait supprimé dans cette première publication les fragments les plus erotiques, afin de ne pas alarmer, je ne dirai pas la pudeur du public, mais la responsabilité de la censure. Certains esprits de haut vol, peu disposés à admettre des lois de convenance, étaient fort irrités de ces suppressions obligatoires, et la façon dont l'un exprime ses regrets à M. l'éditeur est fort curieuse. Un fragment de sa lettre du 6 septembre 1821 se trouve à l'article Casanova, dans l'important répertoire bibliographique F. A, Brockaus in Leipzig ^ Les douze volumes formant la première publication des Mémoires de Casanova parurent successivement de 1822 à 1828^.
En somme, l'ouvrage paru n'était point l'ouvrage original : il était un ouvrage traduit, interprété, remanié, accommodé peut-être çà et là, en un mot, trahi. M. Brockaus s'était bien rendu compte de la curiosité qu'exciterait la publication des Mémoires en langue française, c'est-à-dire tels que messer Giacomo les avait écrits. Il pensa à les produire ainsi, avant même que le douzième et dernier volume de la traduction allemande fût paru. Toutefois, il y eut quelques apprêts à faire. Les italianismes, les latinismes étaient par trop fréquents dans l'original, et certains rendaient çà et là le texte, sinon incompréhensible, du moins obscur. On fut d'avis qu'il serait bon qu'une main très française tînt la plume à côté de l'original et fît une copie modifiée et rectifiée pour l'impression. Cette main très française fut celle de M. Jean Laforgue, né à Marsiac, dans le département du Gers, et alors professeur de langue française à l'Académie des nobles à Dresde. Il a été très sobre dans les changements et dans les modifications du texte, je m'en suis rendu compte personnellement en comparant quelques pages du manuscrit autographe avec les mêmes pages du texte imprimé. Si Casanova écrit : Mes infortunes également que mes bonheurs m*ont démontré que dans ce monde^ tant physique que moral, le bien sort du mal, comme du bien, le mal; M. Laforgue écrira : Mes succès et mes revers, le bien et le mal que f ai éprouvés, tout m'a démontré que, dans ce monde^ tant physique que moral^ le bien sort toujours du mal, comme le mal du bien. Casanova dit : Quoique l'homme soit libre, il ne faut pas cependant croire qu'il soit maître de faire
l'exemplaire pour l'année 182a que parut l'ariicle en question, ainsi présenté : Austellungen ans den Reisen und abentheuern von Jean-Jacques Casanova de Seingalt, nach dem in franiosischer sprache geschriebenen original-manuscript bearbeiiet, von F.-W. von Schutz.
I. « Je ne saurais m'accorder avec vous sur le projet que vous avez de supprimer les passages trop libres des Mémoires de Casanova, m€me dans l'édition originale. A mon sens, il faut vivement réagir contre l'impuissance bigote de notre temps. C'est un Aristophane qu'il nous faut pour guérir notre temps; c'est à lui de mettre fin au radotage énervant d'une morale my&tico-religieuse. » (Lettre du professeur à l'Université de Halle Schutz à M. Frédéric-Arnold Brockaus, Dass sie den erolischen theil seiner Memoiren, etc. Voyez F.-A. Brockaus in Leipzig, p. 176.)
a. Le tiire exact de cette première édition qui, en réalité, n'est qu'une traduction arrangée, est celui-ci : Ans den Memoiren des Venetianers Jacob Casanova de Seingalt, oier sein Leben, wie er es ;« Dux in Biihmen nieJerschrieb. Nach dem originAl-manuscript bearbeitet von Wilhcm Schutz, 13 volumes, F.-A. Brockaus, Leipzig, 1822-1828.
tout ce qu'il veut ; il devient esclave^ lorsqu'il se détermine à agir^ quand une passion V agite. Celui qui a la force de suspendre ses démarches jusqu'à l'arrivée du calme est le sage. Cet être est rare\ M. Laforgue dira : Lorsqu'une passion le domine au lieu de, lorsqu'une passion l'agite^ il remplacera Texpression arrivée du calme par celle-ci<, retour du calme. Une autre citation, celle des dernières lignes du manuscrit autographe comparée à celle des dernières lignes de l'ouvrage impriméy donnera une idée plus exacte encore des modifications plus marquées de la part du réviseur. Le manuscrit original autographe se termine ainsi :
«c Je Tai encouragée (il est question de la comédienne Irène) à recevoir Toffrc, et le baron en devint amoureux. Ce fut un bonheur pour Irène, car vers la fin du carnaval elle fut accusée, et le baron Taurait abandonnée à la rigueur des lois de la police, si étant devenu son ami, il ne Peut avertie de cesser de jouer. On n^a pas pu la mettre à l'amende, car quand on est allé pour la surprendre, on ne trouva personne.
« Au commencement du carême, elle partit avec toute la troupe et trois ans après je Tai vue àPadoue, où j'ai fait avec sa fille une connaissance beaucoup plus tendre... »
Voici maintenant le texte qui a été imprimé, après modification faite par M. Laforgue.
^ A quelques jours de là, Irène vint me voir; elle était accompagnée de Pittoni (le baron), qui s'en était épris. Ce fut un bonheur pour elle, car peu de temps après, un de ses amis intimes l'accusa d'escroquerie, et Irène eut été jetée en prison sans l'intervention tout-puissante de Pittoni, qui était toujours directeur de la police.
Elle quitta Trieste avec toute la troupe vers le milieu du carême. Le lecteur la retrouvera cinq ans plus tard à Padoue, lors de mes relations intimes avec sa fille... matre pulchra filia pulchrior 1. »
M. H en ri- Edouard Brockaus dit du reste lui-même, dans l'ouvrage qu'il a consacré au récit de la vie de son aïeul, que l'édition dont la revision littéraire fut confiée à M. Jean Laforgue est autrement complète que l'édition publiée d'abord en Allemagne, sans être absolument une reproduction littéraire du ma-
I. J'ai été mis à mûme de faire ces comparaisons si formelles par suite de l'extrême bienveillance avec laquelle M. F. de Brockaus voulut bien répondre à quelques questions que je lui avais adressées, à mon retour de Venise en France, en 1867, époqae à laquelle le caprice de mon esprit, sans cesse tourmenté par la curiosité littéraire, m'avait porté à réunir toutes sortes de noti\ie relatives à Casanova. M. Brockaus donc, outrepassant toutes les limites imaginables de la complaisance, voulut bien faire détacher quelques feuillets originaux du manuscrit autographe des Mémoires dont sa maison est le possesseur et me les envoyer à Paris, où je les reçus, en effet, et les gardai quelques jours. Les deux lettres dont m'honora alors l'un des membres de la famille sont trop liées au sujet qui m'occupe ici pour que je ne les reproduise pas. Les voici :
Leipzig, le 2 juillet 1867.
En réponse à votre estimée du aa juin, je m'empresse, monsieur, de vous donner ci-après les solutions aussi exactes que possible du petit questionnaire que vous avez bien voulu m'adresser, relatif au manuscrit original dn Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt, tout en vous laissant la faculté d'en faire usage dans votre travail sur la vie de ce libertin célèbre.
Notre sieur Henri Brockaus, momentanément en route pour une visite à Itle de l'Islande, vous rend ses meilleurs compliments et regrette de n'avoir eu l'honneur de faire votre connaissance lors de son séjour à Florence, à la fête anniversaire qui y fut célébrée pour l'illustre poète (Il s'agissait du cinquantenaire de Dante),
Voici mes réponses à vos questions :
Le manuscrit volumineux (600 feuilles in-folio) a été acquis par la maison Brockaus en i8ai, et a paru en langue originale en douze volumes, de i8a6 à i8j8... En écrivant ces lignes, le manuscrit original est sous mes yeux, et j'en ai fait copie des dix dernières lignes de la dernière page du
nuscrit littéral. Tandis que le traducteur allemand a supprimé quelques passages embarrassants, l'éditeur français les rend presque complètement, tout en modifiant quelques expressions, en rectifiant les latinismes^ les italianismes qui abondent.
Les quatre premiers volumes de Tédition, dans le texte original, furent prêts avant même que les derniers de l'édition de la traduction allemande fussent parus. Ils datent des années 1826 et 1827 et portent ce titre avec indication de lieu : Mémoires de J. Casanova de Seingalt, écrits par lui-même, (Leipzig, F.-A. Brockaus) (Paris, Ponthieu et C*'. Palais-Royal, galerie de bois). A peine étaient-ils mis au )our, que la censure allemande prit les armes. D'où l'explication d'un intervalle de quatre années dans l'apparition des quatre volumes suivants avec cette indication nouvelle : Paris, 1882. Heideloff et Campé^rue Vivienne^ «• 16, Cette fois, ce fut la censure française qui partit en guerre. Quatre autres volumes restaient à publier pour que l'édition fût complète, selon le manuscrit possédé par la maison Brockaus. On redoutait à Leipzig la censure allemande et à Paris la censure française. On n'avait pas encore essayé de Bruxelles. On se porta donc à Bruxelles, où, en i838, parurent les tomes neuvième, dixième, onzième et douzième. Voilà toute l'histoire au vrai de l'édition véritablement originale des Mémoires de Casanova. Ces dates espacées de quatre
dernier volume, que j'ajoute à la présente lettre. Je serais aussi bien disposé k vous faire voir quelques feuilles du manuscrit original si vous vous chargez formellement de toute responsabilité...
Il se trouve entre mes mains, outre les Mémoires, les manuscrits originaux suivants, du même auteur :
Dix-huit lettres à M. Feldkirkner, maître d'hôtel de M. le comte Joseph de Waldstein (appendice aux Mémoires, contenant une justification de l'auteur en forme de lettres).
Plus :
Lucubration sur l'usure. Moyens de la détruirey sans la soumettre à des comminatoires.
Rêveries sur la mesure moyenne de notre année, selon la ré/ormation grégorienne.
Essais de critique sur les mœurs, sur les sciences et sur les arts.
Pour plus de détails sur l'histoire àf manuscrits, voyez l'année 1823 de Urania, p. 26$ et suite, que vous trouverez sans doute dans une des bibliothèques de Paris, et l'ouvrage de M. Berthold : Die geschicht lichen Personlichkeiten in Casanova's Memoiren : Les personnages historiques dans les Mémoires de Casanova, publiés en deux volumes, à Berlin, en 1845.
Espérant bien que les renseignements donnés puissent vous être utiles, veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma haute estime.
H.-E. BaocKAVt.
Leipzig, le 29 juillet 1867.
En réponse à votre très estimée du 17, je m'empresse d'abord de vous adresser les feuilles i, 2, II, 12 du manuscrit original de la préface des Mémoires de Casanova par lettre chargée et affranchie, vous priant de me les retourner de la même manière après inspection faite...
La rédaction de mon édition originale, la correction, et le jugement des passages à supprimer ou à changer ont été confiés à M. votre compatriote Laforgue, résidant comme professeur de la langue française à Dresde.
VEssai sur les mœurs, sur les sciences et les arts se compose de lao pages manuscrites infolio comme celles que je vous adresse aujourd'hui. Cet essai ne porte aucune date ni au commencement ni à la fin.
Je ne suis pas disposé à céder le manuscrit dudit traité ; toutefois je ne tarderai pas à vous en permettre l'examen si vous m'honorez ici à Leipzig de votre agréable visite.
Espérant la faveur de vos nouvelles, veuillez, monsieur, croire à toute ma considération.
F. DE BaOCKAUS.
Je ne pus alors donner suite à mes projeU, et j'ai fort souvent regretté depuis cet empêchement. Tout lecteur reconnaîtra avec moi qu'il était difficile de montrer plus de bienveillance et de marquer une courtoisie plus grande que ne le fit M. Brockaus.
AUTHENTICITÉ DES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA i+j
en quatre ans, pour quatre volumes chaque fois, ont naturellement fort dérouté et déroutent encore les amateurs d'éditions princeps. Ils sauront désormais que la seule édition publiée en français, et qui doit être regardée comme étant rédition originale^ devenue au)ourd'hui des plus rares, en France du moins, se compose ainsi :