LE CABINET DES FÉES
ES deux précédents chapitres ont été consacrés exclusivement à M— d'AuInoy et de Murât, attendu que par le nombre et la variété de leurs compositions littéraires, ces dames se détachent du groupe des autres femmes auteurs dont les contes ont été recueillis dans le Cabinet des fées; et & ce titre elles méritaient d'être présentées à part. Leurs émules ont, en effet, beaucoup moins écrit dans le genre qui nous occupe ; aussi [allons-nous les réunir aujourd'hui dans un chapitre collectif, où nous essayerons d'esquisser les traits particuliers de leur physionomie et d'indiquer, chemin faisant, les mérites relatifs de leurs œuvres.
En premier Ueu, nous introduirons sur la scène M»* de La Force, petite-fille de ce Jacques-Nompar de Caumont de La Force, quï échappa comme par miracle aux massacres de la Saint-Barthélémy, et auquel Voluire a consacré quelques beaux vers au chant II de /o Henriade.
t. Voir Ict ■*, t* et 7* llmiioal dn Umx (i" ■oote).
M"* de La Force (Charlotte-Rose) naquit au château de Casenove, près de Bazas, vers i65o, et mourut à Paris en 1724. Elle avait épousé, le 7 juin 1687 (c'est-à-dire à l'âge de trente-sept ans), le fils du président de Brion. Dix jours après, — on ne sait pourquoi, — ce mariage fut déclaré nul, et les époux se séparèrent.
Charlotte- Rose de La Force se livra alors à son goût pour la littérature et les arts. Elle écrivit également en prose et en vers, et Ton a d'elle, sous la première forme, plusieurs histoires : celle de la Bourgogne, 1696, 2 vol. in-12; celle de Marguerite de Valois, 1719, 4 vol. in-12 ; Mémoires historiques de la duchesse de Bar, sœur de Henri IV, i vol. în-12; tous ouvrages dont le fond est historique, mais enjolivé, agrémenté d'une broderie romanesque. Parmi ses compositions poétiques, on distingue une épître à M"* de Maintenon et un poème intitulé : Château en Espagne, dédié à la princesse de Conti.
Son inclination pour la fiaion devait la porter naturellement à composer des contes. Aussi en a-t-elle publié un volume in-12, sous le titre de Contes des Contes, et auquel le Cabinet des fées a emprunté les suivants : Plus belle que fée, Persinette, F Enchanteur, Tourbillon, Vert et Bleus, le Pays des délices^ la Puissance de V Amour, la Bonne Femme,
Ecrits avec autant de légèreté que de finesse, ces contes rentrent un peu dans la manière de Perrault, et rappellent surtout la naïveté aimable et familière de M"* d'Aulnoy. Ils sont entrecoupés de vers et généralement terminés par une réflexion morale ou pratique dans le genre de celle-ci :
Quelques défauts qui soient en vous,
Volontiers on les souffre tous Si la bonté du cœur se montre toute pleine, Si vous savez à point servir un malheureux,
Et si vous êtes généreux
Sans réflexion et sans peine.
Un ami d'un tel prix est bientôt éprouvé.
Heureux celui qui Ta trouvé !
Et encore
Tendres époux, apprenez par ceux-ci Qu'il est avantageux d'être toujours fidèles. Les peines, les travaux, le plus cuisant souci, Tout enfin se trouve adouci Quand les ardeurs sont mutuelles.
On brave la fortune, on surmonte le sort.
Tant que deux époux sont d'accord.
Du reste, au rebours de M"** de Murât qui, on s'en souvient peutêtre, abhorrait le mariage au point d'en éloigner avec soin ses héros et ses héroïnes, W^ de La Force* se plaît à unir les siens et à leur prédire des jours heureux. Et cependant elle devait avoir gardé un triste souvenir de
son mariage, qui n'avait pas même fait disparaître son nom de famille ; on continua à l'appeler M"« de La Force, ce qui lui donna toujours un air de vieille fille, et c'est là un titre qu'une femme n'accepte pas volontiers, surtout quand elle n'a rien négligé pour le perdre.
Une chose qu'une de ses parentes, la comtesse d'Auneuil, femme de lettres comme elle, ne pardonnait pas non plus volontiers, c'était l'usage cruel que faisaient de leur pouvoir les enchanteurs et les fées. Lasse de les voir se moquer du pauvre genre humain, contrecarrer les projets, les désirs des amants, protéger le vice, la laideur aux dépens de la beauté et des qualités aimables ; impatientée enfin d'assister au triomphe de ces espèces de génies malfaisants, entassant victimes sur victimes et faisant si peu d'heureux, M"* d'Auneuil voulut réagir contre de tels abus, neutraliser tout au moins un aussi tyrannique pouvoir. A cet effet, elle suscita une princesse belle à miracle et douée de la puissance souveraine, laquelle vint combler de ses bienfaits les gens que les fées et les enchanteurs avaient persécutés, et remettre dans leur premier état ceux qu'ils avaient transformés en loups, en dragons, en serpents, même en compagnons d'Ulysse, et rétablir enfin les choses sur un pied régulier et naturel.
Sous le titre de : la Tyrannie des fées détruite^ M"« d'Auneuil publia donc, pour la plus grande gloire des amants infortunés et à la honte de leurs persécuteurs, un roman ou plutôt un volume contenant six contes de fées dédiés à la duchesse de Bourgogne et écrits avec une pointe d'ironie piquante et originale. Mais la réaction qu'elle inaugura ainsi eut peu d'imitateurs. Bientôt conteurs et conteuses s'abandonnèrent de nouveau aux caprices, à la puissance des fées, et leur mirent la bride sur le cou. D'ailleurs, les fées elles-mêmes, par une loi de leur nature et sans doute dans un esprit d'expiation, étaient soumises aussi à des transformations étranges, qui duraient un temps plus ou moins long. Dans le conte à^Anguillettey M"* de Murât a parfaitement expliqué cela. « Quelque savantes que fussent les fées, dit-elle, elles n'avaient pu trouver le secret de se garantir du malheur de changer de figure pendant quelques jours de chaque mois, en prenant celle d'un animal terrestre, céleste, ou de ceux qui vivent dans les eaux. »
Ainsi les fées étaient punies par oti elles avaient péché : la loi du talion leur était appliquée, et c'était bien employé, pour parler comme M- de Sévigné.
Revenons à M"' d'Auneuil, dont le nom patronymique était de Bossîgny. Elle avait épousé le comte d'Auneuil dont la maison était alliée à celle de La Force, et elle avait ouvert dans son hôtel un salon que fréquentaient tous les beaux esprits de l'un et l'autre sexe. C'était, paraît-il, une grande dame à laquelle rang, fortune et illustration avaient souri dès le berceau.
D^une condition plus humble était Louise Cavelier, née à Rouen en 1703 et morte à Paris en 1745. Fille d'un procureur au parlement de Normandie, elle épousa un gendarme du roi, nommé L'Évéque, qu'elle suivit à Paris. Là, sa jolie figure et son esprit vif et enjoué la mirent en rapport avec plusieurs littérateurs qui l'encouragèrent dans son goût pour les arts et facilitèrent ses premières publications. Elle composait également en prose et en vers. Romans, poèmes sérieux ou badins, chansons, mémoires, opéras, comédies, elle s'essaya à peu près dans tous les genres et se distingua principalement dans le conte féerique. On. a d'elle : le Prince des Aiguës-Marines et le Prince invisible. Le .premier est d'un bon jet, style net, coloré, fable assez bien conçue ; le second a de la facilité, de la grâce que relèvent çà et là des vers agréables semés dans le récit.
Nous voilà, cette fois, en présence d'une véritable vieille fille, — M"* L'Héritier de Villandon. — Sa sagesse, son talent et sa pauvreté nous sont attestés par Desforges-Maillard, dans l'épitaphe qu'il fit pour elle et dont nous citerons quatre vers :
Les neuf savantes immortelles La comblèrent de leurs faveurs.
Elle vécut, d temps I ô mœurs !
Docte, vierge et pauvre comme elles.
A la bonne heure ! Voilà un certificat qui, pour n'être pas sur parchemin comme celui dont parle Voltaire, n'est pas d'une nature moins rassurante, et l'ombre de notre dixième Muse a dû en tressaillir de joie.
Née à Paris en 1664, Marie-Jeanne L'Héritier de Villandon hérita de son père, auteur tragique, le goût de la poésie, et elle composa des ouvrages qui lui valurent son admission à l'Académie des Jeux floraux et à celle des Ricovrati de Padoue, de même que l'amitié de la duchesse de Longueville, de M"»« Deshoulières et de M"« de Scudéry ; et notez que, malgré ces illustres relations, M"« de Villandon se trouvait souvent dans la gêne, au point que le garde des sceaux Chauvelin fut obligé de lui accorder pour vivre une pension de quatre cents livres. Cela n'empêche pas un de ses biographes de raconter sérieusement que le dimanche et le mercredi de chaque semaine, elle donnait à souper à des littérateurs et à des hommes de qualité qui se réunissaient dans son salon.
Ce souper bi-hebdomadaire nous rend rêveur ; il nous paraît un tour de force inouï au point de vue de l'économie domestique, étant données les ressources dont disposait l'amphitryonne. Après tout, il faut croire que ses convives,— tous gens ordinairement bien endentés cependant, comme
LES GRANDES COLLECTIONS DU XVIII* SIECLE s
dît La Fontaine, — étaient attirés chez M"® L'Héritier moins par les parfums de sa cuisine que par la bonne odeur de sa vertu et le charme de son esprit, absolument comme les familiers de M"* de Lespinasse ; mais celle-ci du moins ne donnait pas de soupers : son état de fortune le lui interdisait, ainsi que Ta dit plaisamment Grimm dans sa circulaire aux fidèles de la petite Eglise : « M"* de Lespinasse fait savoir que sa fortune ne lui permet d'offrir ni à dîner ni à souper, et qu'elle n'en a pas moins envie de réunir chez elle les frères qui voudraient y venir digérer. »
C'est probablement ce que faisaient les amis de M^i« L'Héritier... Ils allaient chez elle pour digérer...
Le même biographe nous apprend aussi qu'elle adressa un sonnet à Louis XIV « pour le louer de la révocation de l'édit de Nantes ». Elle n'aura pas nos félicitations pour avoir eu ce triste courage ; mais nous ne les lui refuserons pas pour certaines autres de ses publications tant en prose qu'en vers, et parmi lesquelles on remarque la traduction des Épttres héroïques d'Ovide. Nous citerons spécialement, comme rentrant dans le cadre de notre travail, la Tour ténébreuse et les Jours lumineux, subdivisés en deux narrations différentes. Il s'agit, en effet, de la réunion de deux historiettes intitulées Ricdin-Ricdon et la Robe de sincérité, que Richard Cœur-de-Lion est censé avoir écrites dans sa prison pour charmer ses tristesses, et qu'il raconte à son fidèle Blondel. Le récit a la forme du conte de fée et toutes les surprises, les hardiesses et la fantaisie que comporte le genre.
M"' L'Héritier de Villandon mourut à Paris en 1734.
Quelquefois, dans leurs fictions, dans leurs narrations plus ou moins fantastiques, les femmes auteurs introduisaient, sans mot dire et sous le voile de l'anonyme, leur propre individualité. Là, à l'abri d'un complaisant incognito, elles retraçaient les traits de leur visage et de leur caractère, ou les principales circonstances de leur vie, tout en ayant Pair de faire le portrait de leur héroïne, fée ou princesse, selon le cas. Il en a été de même, du reste, à toutes les époques, et il en sera ainsi chaque fois que les écrivains de l'un ou de l'autre sexe sentiront le besoin de poser devant la postérité avec plus ou moins de discrétion et de modestie. Or c'est ce que l'une de nos narratrices. M"* Fagnan, voulut faire en composant, sous le titre de : Minet-Bleu et Louvette, un conte dont le but était de démontrer « qu'il ne peut y avoir de laideur réelle pour les femmes qui ont de l'âme, du sentiment et une véritable tendresse ». 0;i savait que M"» Fagnan n'était pas jolie : on apprit qu'elle avait l'âme tendre, et c'est une chose qu'une femme ne doit pas toujours dire. Au surplus, après avoir publié quelques ouvrages où l'on reconnaît assez d'invention et un Intérêt délicatement amené, elle vécut dans la retraite et préféra une douce obscurité à la carrière littéraire. Elle mourut à Paris vers 1770.
tf LE LIVRE
L'époque de sa naissance est ignorée, de même que les autres détails biographiques la concernant.
Il en est ainsi de M"* la comtesse de Lintot (Catherine Cailleau, ou Caillot ou Caillet), morte un peu plus tard et qui a laissé trois contes de fées, savoir : Timandre et BleuetiCy le Prince Sincer^ Tendrebrtm et Constance. Des détails ingénieux, un style coulant et pittoresque rendent encore agréable la lecture de ces opuscules.
Croirait-on que le plagiat se pratiquait alors, pour de simples contes de fées, comme il se pratiqua plus tard et comme il se pratique de nos jours pour des ouvrages sérieux, pour des livres de science et d^érudition ? A ce propos nous ferons remarquer qu'il existe une lacune dans la bibliographie française ; un livre nous manque qui aurait pour objet de rechercher sans passion , sans esprit de parti et en remontant le plus possible dans le passé, les emprunts anonymes, autrement dit les plagiats accomplis en matière d'histoire, de littérature, de philosophie, et même de théâtre et de roman ; livre dans le goût de ce curieux ouvrage que Cailhava a publié*, en vue d'indiquer les imitations faites par Molière, les sources où il a si abondamment puisé^ soit dit sans attenter à la gloire du grand homme ; au contraire, le travail auquel s'est livré Cailhava l'a fait ressortir plus vive, plus éclatante encore, en montrant avec quel art le contemplateur a su embellir, ennoblir ses emprunts, renchérir sur les originaux et faire des diamants avec du strass, de l'or avec du cuivre. Mais quoi ! pour accomplir la tâche dont nous parlons, il faudrait l'application patiente d'un bénédictin comme on n'en voit plus, et l'érudition variée d'un philologue comme on en voit peu : d'où il suit que le livre en question ne se fera pas de sitôt. En attendant, parlons du fait qui a donné lieu à cette petite digression.
M"»« Le Marchand, fille de Duché, membre de l'Académie des inscriptions, ayant publié, en gardant l'anonyme et sous le titre de Bocay un conte qui obtint quelque succès, une dame Husson se l'appropria et le fit réimprimer sous son nom, en y ajoutant pour sous-titre ces mots : ou la vertu récompensée. M"* Le Marchand dédaigna de protester contre cette fausse attribution de paternité, mais le larcin fut dévoilé par une lettre anonyme insérée dans V Année littéraire. M"» Husson avoua alors son peccavij et y mit tant de bonne grâce et de gentillesse, qu'elle obtint son pardon du public. Il faut dire aussi que notre plagiaire était jeune et très jolie, et c'est plus qu'il n'en faut pour désarmer certains lecteurs. Toutefois,
I. De l'Art de la Comédie, par Cailhava. Paris, Pierres, 178^. a vol. in-8. Un travail analogue a été fait poar Shakespeare par le savant critique Malone, un de ses éditeurs, qui a reconnu que, sur 6043 vers, 1899 seulement appartenaient en propre à Shakespeare, les autres ayant été écrits par des auteurs antérieurs ou refaits par lui. V. les Curiosités littéraires, par Ludovic Lalanne. Paris, Deshays, i8$7, in- 18, p. 10$.
Fanecdote avait fait assez de bruit pour que l'abbé de Lattaignant, cet aimable et facile rimeur, moitié sacré, moitié profane, crût devoir s'en emparer et la mettre en chanson. Nous citerons deux de ces couplets, où M""« Husson est appelée Vénus et M"» Le Marchand Minerve :
Un jour Vénus prit à Minerve
Sur son bureau, Un petit roman de sa verve
Fruit tout nouveau.
Et cette belle sous son nom En fit faire l'impression.
Ce que Minerve peut écrire
Est ennuyeux Au prix de ce qu'on aime à lire
Dans deux beaux yeux.
Trois grâces pour les connaisseurs Valent mieux que les doctes sœurs.
Mariée à un receveur général des domaines de Soissons, M"« Le Marchand avait fait de sa maison le rendez-vous des personnages célèbres de son temps, parmi lesquels était Coypel, qui y venait lire ses compositions dramatiques. Elle fit elle-même deux comédies : le Mystérieux et le Défiant, et mourut vers 1754.
De même que M"* Husson, M"' de Lussan se para quelquefois des plumes du paon^ mais elle en retirait profit et gloire. Deux ou trois auteurs de ses amis, — La Serre, Fabbé de Boismorand, Boudot de Juilly, — furent tour à tour, dit-on, ses fournisseurs ou ses teinturiers, et purent dès lors revendiquer une assez large part dans le succès de quelquesuns de ses écrits. L'origine de M"* de Lussan est peu connue. Les uns la font naître d'un cocher et de la Fleury, diseuse de bonne aventure ; selon d'autres, elle serait fille naturelle du frère du prince Eugène, Thomas de Savoie, comte de Soissons et d'une courtisane inconnue.
Quoi qu'il en soit, à l'âge de vingt-cinq ans, elle se lia d'amitié avec le savant Huet, évêque d'Avranches, qui, n'ayant pu lui inspirer le goût des études religieuses, lui conseilla de composer des romans. Une fois entrée dans cette voie, vers laquelle la portaient ses inclinations et ses aptitudes, elle publia coup sur coup, tantôt seule, tantôt avec la collaboration des écrivains cités plus haut, mais toujours sous son nom, une série de romans historiques dont nous mentionnerons les principaux : Histoire de la comtesse de Gondis, 2 vol. in-12 ; Mémoires secrets et intrigues de la cour de France sous Charles VIII, 1741, in- 12 ; Anecdotes
de la cour de François /■', 1748, 3 vol. în-12; Annales galantes de la cour de Henri II, ^740-, 2 vol. în-12 ; Histoire de la vie et du règne de Charles VI, 1753, 9 vol. in-12; Histoire du règne de Louis XI, 1755, 6 vol. in-12, etc., etc. ; et, dans Tintervalle, elle fit paraître les Veillées de Thessalie. Ce dernier opuscule est un recueil de contes agréables et de fiaions ingénieuses qui ont été insérées dans le Cabinet des fées.
Le Dictionnaire historique de Chaudon et Delandine, à qui nous en laissons la responsabilité, contient ce qui suit ; c La figure de M"* de Lussan n^annonçait point ce que cette agréable romancière devait à la nature. Elle était louche et brune à Texcès. Sa voix, son air n^appanenaient point à son sexe, mais elle en avait Tâme. Elle était sensible, compatissante, pleine d^humanité, généreuse, capable de suite dans Tamitié, sujette à la colère, jamais à la haine. Elle eut des faiblesses, mais sa passion principale fut de faire de bonnes actions. Elle était vive, gaie et malheureusement fort gourmande. > Il paraît même qu^elle mourut d^une prosaïque indigestion, fin peu digne d'une Muse, d^une romancière habituée à vivre dans le monde du rêve et du sentiment. En fin de compte, si elle a aimé les plaisirs de la table, elle a eu cela de commun avec d'autres femmes de lettres, M"« du Deffant et M"' Duchâtelet, par exemple, lesquelles, malgré leur essence éthérée, leur nature de sylphides intellectuelles, ne comprenaient pas qu'on pût suffisamment désaltérer sa lèvre et nourrir son corps avec le nectar et Pambroisie du vieil Olympe*.
Née à Paris en 1682, M"' de Lussan y mourut le 3i mai 1758.
Voici venir de nouveau une vieille fille. M"* Lubert, qui mourut sexagénaire vers 1780, mais sans emporter dans la tombe le certificat de Desforges-Maillard. Cependant Voltaire lui avait donné le surnom de Muse et de Grâce, ce qui pouvait valoir un double brevet de sagesse, les Muses et les Grâces étant alors de chastes personnes, des vestales immaculées ; mais depuis cette époque, sous le prétexte de leur faire la cour, tant de grimauds leur ont fait subir des outrages, qu'ils en ont fait des vertus équivoques, dont le nom n'excite plus que le doute et le sourire. Quoi qu'il en soit, M"« Lubert, fille d'un président du parlement, fut une personne distinguée et que ses contemporains honorèrent, non seulement à cause de son esprit, mais aussi en raison de son caractère.
Préférant la liberté au mariage et aimant l'étude avec passion, elle profita des loisirs que lui faisait une fortune indépendante pour composer plusieurs petits ouvrages de féerie et rajeunir d'anciens romans.
1. La Harpe dit quelque part que M'°*' du Défiant ^tait trèg gourmande. Montesquieu, dans une lettre du 12 septembre 17^1, adressée à cette dame, la plaisante sur le même sujet. On doit croire que la marquise du Châtelet était également portée sur sa bouche, si l'on prend au pied de la lettre ce qu'elle écrivait à Maupertuis les 3 octobre et 34 décembre 1735 et 11 décembre 1738. Voyez les Lettres inédites de la marquise et Supplément à la Correspondance de Voltaire. Lefebvre, 1818. ] vol. in-8^
Elle publia d^abord quelques pièces de vers, — entre autres une Épttre sur le Parnasse, — qui lui valurent des éloges d^autant plus flatteurs qu^elle avait eu la modestie de garder Panonyme. Elle cacha si bien sa vie, selon le précepte du sage, qu^on ignora sa mort, ce qui donna lieu à un article inséré dans FAlmanach des dames illustres, où Ton parlait d^elle comme si elle eût été vivante, ce à quoi un plaisant répondit par une lettre datée des sombres bosquets de l'Elysée, et dans laquelle on faisait parler Vombre de M"* Lubert.
On lui attribue un assez grand nombre de contes de fées, mais nous ne citerons que ceux qui figurent dans la CoUeaion dont nous avons entrepris la monographie, savoir : Lionnette et Coquerico, le Prince glacé et la princesse Camion, Nourjahad,
Sans être dénuées d^intérét, les compositions féeriques de M"* Lubert n^ont pas la familiarité pénétrante des contes de M">* d^Aulnoy, ni la mordante énergie de ceux de M">* de Murât. Cest un genre mixte où Ton trouve des idées fines et les agréments d^une narration rapide, mais FallégOirie et renseignement moral n^y ont pas une place assez large.
Veuve d'un lieutenant-colonel d'infanterie, M*»* Gaalon de Villeneuve vécut longtemps avec Crébillon père, et devint ainsi la commensale des légions de chats que nourrissait Tauteur A^Atrée et Thieste, Si elle prit à ces félins quelque chose de leur grâce et de leur gentillesse, elle se conforma facilement, d'un autre côté, au goût du maître qui, loin d'avoir l'humeur sombre et lugubre qu'on pouvait lui supposer d'après ses ouvrages, était au contraire, si l'on en croit son ami Favart, d'un commerce aimable , enjoué, lançant le mot plaisant et la gaudriole gauloise. M">* de Villeneuve avait elle-même beaucoup de gaieté et d'aménité dans le caractère, et elle préluda à des travaux plus sérieux par des poésies légères qui parurent dans le Mercure. Plusieurs de ses romans eurent du succès, notamment la Jardinière de Vincennes, qu'on lisait encore avec avidité dans les premières années de ce siècle, et qui est un tableau animé des caprices de l'amour et de la fortune. Elle a laissé un conte de fées qui, en raison de l'intérêt et de la portée morale qu'il présente, fait regretter que l'auteur n'ait pas plus produit en ce genre.
Une femme très distinguée et plus rapprochée de nous que toutes celles qui viennent de défiler sous nos yeux, se présente à son tour ; et c'est par elle que nous finirons cet article. Il s'agit de M"* Le Prince de Beaumont. Née à Rouen en 171 1, elle se maria de bonne heure, et, peu de temps après, ayant fait déclarer nul son mariage par suite de l'inconduite de son mari, elle se rendit en Angleterre, où elle séjourna plusieurs années. S'étant consacrée à l'instruction de la jeunesse, carrière où M">*de Genlis devait bientôt après briller d'un vif éclat, M"« de Beaumont publia des ouvrages qu'on cite encore comme des modèles de morale, de méthode et de judicieux enseignement. Les titres des principaux sont : le II. 2
lo LE LIVRE
Magasin dés enfants^ 4 vol. in-12 ; le Magasin des adolescents, 4 vol. in-12; le Magasin des artisans et des gens de la campagne, 2 vol. in-12. On lui doit, en outre, un grand nombre d^opuscules relatifs à divers objets : histoire, religion, philosophie. En retranchant de ses œuvres, qui ne forment pas moins de soixante-dix volumes, certains détails oiseux, quelques digressions théologiques et autres présentant des longueurs, des hors-d^œuvre, on pourrait trouver matière à publier une nouvelle édition digne d^étre mise encore entre les mains des mères de famille.
Enfin M"^ de Beaiimont a écrit une dizaine de contes de fées, dont le titre seul réveille encore agréablement nos souvenirs d^enfance : le Prince chéri, le Prince charmant j Juliette, Fatal et Fortuné, Bellotte et Laidronnette, etc. Revenue en France, elle se maria en secondes noces, et mourut en 1780 dans sa petite terre de Chenavoi, qu^elle avait acquise et où elle s^était retirée dès 1768.
M"^ de Beaumont ferme le cortège des femmes auteurs dont les contes sont consignés dans le Cabinet des fées. Un assez grand nombre d^autres femmes, dont le talent est plus ou moins accentué, ont écrit des contes analogues^; mais ces compositions n^ayant pas été reproduites dans la collection dont nous nous occupons, nous les avons éliminées de notre travail, qui ne doit présenter que Veffectif, si Ton peut dire, des écrivains, hommes et femmes, dont le nom figure dans le Cabinet des fées.
En conséquence, dans un dernier article, qui suivra celui-ci, nous passerons en revue les hommes de lettres dont les produaions ont été également insérées dans le Recueil en question; et nous y trouverons des noms aimés et vénérés parmi les plus illustres : Fénelon, J.-J. Rousseau, Duclos, le comte de Caylus, etc. En procédant ainsi, nous poursuivons notre but et Taccomplissement de notre tâche, qui est de faire la monographie du Cabinet des fées. Il n'est pas sans intérêt de rappeler au lecteur les auteurs des deux sexes qui ont cultivé et fait fleurir une forme littéraire qui a si longtemps égayé, exulté nos pères, et dont le goût va se perdant de plus en plus parmi nous, grâce à nos mœurs positives et à notre littérature dédaigneuse du passé, laquelle nous conduira, si Ton n'y prend garde, à un genre qui ne sera pas le modèle de Tavenir.
Honoré Bonhomme.
t. Nom citeront ici quelques-unes de ces femmes auteurs : M"*** Dreuillet, Durand, Dussieuz, Mazarelli, Monet, Mortemart, Riccoboni; M^** Fault on Fauques, Morville, Malfontaine, etc.
PREUVES CURIEUSES
DE l'authenticité des MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA DE SEINGALT