‹ Le livre (volume 3)Chapitre 4 sur 103 · DIAPRÉS DES KECHERCHRS EN DIVERSES ARCHIVES · texte numérisé non relu

DIAPRÉS DES KECHERCHRS EN DIVERSES ARCHIVES

u temps OÙ l'étais à Venise et , que je consacrais les heures de mes journées à des explorations diverses dans les archives de l'ancienne République, la curiosité me vint, en l'année 1867, de rechercher les pièces qui pouvaient s'y trouver conservées sur la personne singulière de Giacomo Casanova, dit de Seingalt, auteur des Mémoires devenus célèbres. J'avais, du reste, été souvent questionné par des amis lettrés. Plusieurs, mon regretté et savant ami Edouard Foumier, entre autres, s'étaient montrés pressants et j'eus alors k échanger de nombreuses correspondances k ce sujet, t Qu'y a-t-il de véritable, me disait-on, dans le seul récit de la captivité sous les Plombs et dans celui de la ^ite? Y a-t-il eu procès, information? Les inquisiteurs d'Etat n'ont-ils pas cherché b suivre les traces du fugitif? L'ont-ils feit observer dans les pays étrangers? Vous êtes sur le théâtre de ces prétendus faits et dans la place. Vous avez accès à toutes les archives de la République. Vous êtes chez les Dix; vous avez séance chez les Inquisiteurs. Détoumez-vous pour un

moment des correspondances des ambassadeurs. Faites part de vos rencontres. » Il se trouva qu'alors le petit et piquant répertoire de curiosité appelé c rintermédiaire des chercheurs et des curieux » faisait force questions sur les Mémoires de Casanova. Étaient-ib véritables? N'était-ce point un ouvrage apocryphe? Un habile homme ne s'était-il pas servi de notes laissées par un autre, et n'avait-il pas ingénieusement bâti sur elles, avec tous les frais d'une imagination féconde à créer des aventures galantes, politiques, littéraires et de toute nature, bâti, dis-je, les mémoires, invraisemblables en tant de leurs parties, qui ont été mis au jour sous le nom de ce prétendu M. de Seingalt? Ces dires, ces propos, ces questions étaient choses faites pour exciter la curiosité qui m'est naturelle. Je fis mes apprêts. Je relus les Mémoires, Je groupai avec soin les faits énoncés qui me parurent avoir pu donner lieu à l'existence de preuves authentiques, de pièces d'archives, de dossiers et de correspondances'.

Je me rendis compte tout d'abord que, malgré les divers voyages entrepris çà et là par Casanova, pendant sa première absence de Venise, je n'aurais que peu de chance à rencontrer, ne serait-ce même que son nom, dans les papiers de l'État, jusqu'à la période où les circonstances de sa conduite le rendirent sujet à l'attention des rapporteurs de police, humbles serviteurs secrets de messieurs les Inquisiteurs. Cependant les curieux épisodes de sa première visite à Rome et à Naples (1743), de son voyage à Constantinople (1744), auraient pu, par suite de circonstances personnelles, éveiller l'attention souvent ombrageuse des ambassadeurs ou des secrétaires de Venise sur ce jeune prédestiné aux intrigues et aux aventures. Il en serait alors résulté quelques-unes de ces notes particulières, d'un genre bien connu aux explorateurs de [tous les anciens papiers issus de la chancellerie des ambassades ou résidences. Je consultai donc les correspondances et les pièces annexes de Rome, de Naples, de Constantinople; et ce fut vainement.

La seconde période des pérégrinations de Casanova se présente en 1 748 et s'étend jusqu'en 1753. Elle comporte diverses allées et venues en Italie, puis un séjour en France et un séjour en Allemagne. Je n'ai pas vu qu'il ait fait parler de lui dans les dépêches et les pièces annexes fournies par les résidents ses compatriotes. Le voilà à Venise en 1733, arrivé tout à point pour prendre part au carnaval d'été, je veux dire celui qui s'ouvrait avec la fête de l'Ascension et qui était le plus couru, le plus visité, le plus brillant. Cette fois, lorsqu'il quittera Venise, trois ans plus tard, ce sera sous l'habit d'un fugitif..., et quel fugitif? Un échappé de la prison dite des Plombs, prison affectée aux justiciables du conseil des Dix et de messieurs les Trois, les inquisiteurs d'État.

Sa conduite à Venise depuis 1753, ses aventures amoureuses, sa fréquentation de la personne d'ambassadeurs tels que l'abbé de Bernis pour la France, de M. Murray pour l'Angleterre, ses entreprises de joueur, ses factures de diatribes et de sonnets querelleurs répandus dans les cafés et les casini, son rôle de magicien consommé dans l'intérieur de maisons patriciennes, ses abus par suite de

I. C'est seolemont dans la troisième partie de ce travail qu'est traitée la question bibliographique proprement dite des Mémoires, avec l'histoire du manuscrit original, et des notices sur chacun des autres ouvrages de Casanova, mais publiés, de son vivant, à Turin, Trieste, Venise, Leipzig, Dresde et Prague.

AUTHENTICITÉ DES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA i3

rensorcellement où il avait captivé l'esprit de plusieurs de leurs chefs des plus illustres, toutes les conditions enfin d'aventurier qu'il remplissait avec avantage, indiquaient, qu'en somme, la seule source d'informations où il serait possible de le rencontrer authentiquement, découlerait des archives proprement dites du tribunal des inquisiteurs d'État. C'était au secrétaire de ce tribunal que se déféraient les rapports des agents observateurs « osservatori » comme on les appelait. Je me portai vers ces archives, je pourrais dire vers les débris et les épaves de ces archives.

Je m'explique.

Rien de moins complet, en eifet, dans les archives de Venise, devenues considérables depuis i8i5 par la concentration de tous les papiers des anciennes magistratures, rien de moins complet que le recueil des archives particulières de l'ancien tribunal des inquisiteurs d'État. Dans le mouvement populaire qui eut lieu en 1 797, pendant la journée où s'effectua la chute de la République des Vénitiens, la partie du palais des Doges, où fonctionnaient le conseil des Dix et le tribunal des Trois, fut envahie et fort maltraitée. On s'en prit principalement aux papiers des Inquisiteurs, et malgré la rapidité avec laquelle ce mouvement factieux fut apaisé, la préservation des vieux dossiers, des correspondances, des rapports, véritable arsenal de haute police, se trouva fort mal de l'envahissement qu'avaient favorisé les novateurs. Puis vinrent les mutations de lieu, les transports des registres, cartons, liasses, un jour ici, un jour là : ce sont choses dangereuses pour la conservation des grimoires, des registres, des feuilles volantes, des cahiers et autres membres de la famille des manuscrits. Bref, de tous les papiers de l'ancienne République sérénissime, ce furent les plus bouleversés et les plus diminués, et le port salutaire qui les abrite aujourd'hui, je veux dire l'imposant établissement des Archives Générales dans l'ancien couvent de Sainte-Marie-Glorieuse des Frères conventuels, n'a pu nous les présenter autrement que dans l'état assez déconfit où il les avait reçus. Actuellement même, depuis très peu de temps, ces débris, ces épaves du tribunal des Trois, sont classés, rangés et répartis dans l'ordre voulu. A l'époque où je les consultai, ils ne l'étaient que fort relativement, et un peu à l'aventure. Je les examinai tels quels, et les résultats furent ceux que je dirai plus loin en ce qui concerne la [personne de Giacomo Casanova.

Les pièces que j'indiquerai par le menu, et que même je présenterai traduites pour la plupart, peuvent donc être regardées comme étant les seules qu'il y ait à chercher et à demander parmi les anciens papiers du tribunal des Inquisiteurs. Si peu nombreuses qu'elles soient, elles sont néanmoins des preuves incontestables que les épisodes de l'observation des agents sur sa personne, de l'arrestation, de la captivité et de la fuite, fort développés dans les Mémoires, ne sont pas de l'invention d'un quidam ayant vu en cela fort bonne matière à se rendre intéressant.

Si je dis que ces pièces sont désormais les seules, en ce qui concerne la procédure de l'arrestation et la fuite, à demander aux archives des

Inquisiteurs, c'est par un motif très valable et important. Je puis, en effet, appeler en témoignage de chercheur vénitien aussi perspicace que diligent, M. l'abbé Rinaldo Fulin, membre de l'institut royal des sciences, lettres et arts de Venise.

Dans les deux années qui suivirent ma dernière exploration des archives vénitiennes, — elle date du printemps de l'an 1867, — M. l'abbé Fulin, qui était loin déjà de ses débuts dans Térudition des choses de Venise et dans le succès des recherches parmi les papiers authentiques, fut amené à faire le même examen des papiers du tribunal des Inquisiteurs, et il les trouva dans le même état de classement approximatif et peu défini où je les avais reçus moi-même, liasse par liasse, carton par carton, registre par registre. Sa curiosité fort louablement active ne lui a pas fait rencontrer d'autres preuves que celles qui m'étaient passées sous les yeux, et s'il en avait existé d'autres pour toute cette partie dramatique de la vie de Casanova à Venise, il les aurait certainement remarquées comme pouvant être de bon service pour l'intéressant et recommandable Mé* moire qu'il a lu à messieurs les membres de l'Institut royal de Venise, publié dans les actes de ce même Institut, puis imprimé sous forme d'opuscule extrait desdits actes, en 1877, portant ce titre : Giacomo Casanova e gV Inquisitori di Stato^. Je donne ces informations précises parce qu'il est d'abord de mon devoir de rendre hommage à mon savant confrère, puis pour que tous, ceux qui marquent de la curiosité pour la personne de Casanova ou un intérêt littéraire pour ses ouvrages, connaissent exactement toutes les sources produites. Le Mémoire de M. l'abbé Fulin n'est pas une production documentaire absolument. C'est chose écrite dans une intention de discussion curieuse et intéressante, avec toute la réserve aussi qu'il appartenait au caractère personnel de cet érudit d'avoir avec un auteur aussi libre en pensées et allures que l'a été ce Vénitien, dans les récits étonnants qui lui ont assuré une place fort particulière parmi les mémorialistes du xviii® siècle. N'eût été le soin de cette réserve, M. l'abbé Fulin aurait même développé bien autrement le travail qu'il avait, un moment, pensé faire à la suite d'une publication de cinq documents originaux' appartenant à une époque beaucoup plus tardive, et fort triste du reste, de la vie de Casanova, dont nous aurons à parler en dernier lieu. « Mais, dit-il, en recueillant un peu à la fois les matériaux nécessaires à ce travail, je changeai d'avis, et estimant que certains noms et certains faits ne méritaient pas de commentaires spéciaux, je laissai tout de côté. »

Je pourrais dire que j'ai beaucoup suivi l'exemple de M. l'abbé Fulin, non pas que je fusse ou que je sois obligé à la même réserve par mon caractère personnel, mais par cette raison que si j'avais donné suite au premier plan que j'avais conçu, ce ne seraient pas seulement des preuves que j'aurais à fournir de l'authenticité de certains faits et de certaines dates avancés par Casanova dans ses Mémoires, ce serait tout un travail sur la vie et les mœurs à Venise, étudié et développé, en prenant pour base de commentaires le texte des cha-

I. Vene\ia, Typogr. di G. Antonelli. (Brochure in-S*^ de 3 5 pages.)

a. Vene\ia, Typogr. M. Visentini, 1869. Cinque scritture di G. Casanova. (Brochure in-8'^ de 19 pages, publiée à l'occasion des noces. Sarzoui et Parolari.)

pitres ayant trait aux choses vénitiennes. Or, les années, les études nouvelles, les circonstances diverses modifient beaucoup dans Tesprit les plans conçus en d'autres occasions de temps et de lieu. Et pour en finir avec ce que j'avais promis en mes entretiens passés, en mes correspondances littéraires ou familières, en un de mes ouvrages même où je me suis occupé tout spécialement des archives des Inquisiteurs^, j'ai résolu de m'en tenir à l'unique exposé du résultat de mes recherches sur l'authenticité des Mémoires, Voici donc la production des pièces que j'ai rencontrées non seulement à Venise, mais en divers autres endroits, et tendant les unes et les autres non seulement à combattre mais à détruire les suppositions, les assertions mêmes que les Mémoires ont été l'œuvre d'un inventeur de faits et aventures, qui n'a eu d'autre ressource que l'audace dans le propos, l'intempérance dans l'image, qui fut habile à dire, encore plus à mentir, et qui n'aurait pas été Giacomo Casanova.

Jusqu'au mois de novembre de l'année 1 764^ nul document de provenance intérieure ou extérieure.

Le II novembre, première note de l'observateur secret, Jean- Baptiste Manuzzi, sur Casanova.

Le 16 et le 3o novembre, autres notes du même observateur.

Jusqu'au 22 mars lySS, absence de documents. A cette date, nouvelle note de l'observateur J.-B. Manuzzi.

Les 17, 21 et 24 juillet, autres notes du même sur le même.

Le 27 juillet, acte authentique de l'arrestation de Casanova par le grandcommissaire (Messer Grande),

Le I*' août, menu compte de dépenses établi par le geôlier pour le prisonnier.

Le 2 août, note d'un sieur Baptiste Zini sur les agissements passés de l'accusé Casanova.

Le 29 août, précis de deux témoignages pris en note par Domenico Cavalli, secrétaire du tribunal des Inquisiteurs.

Le 21 août, annotation des Inquisiteurs qui confirme l'arrestation et en précise le motif.

Autre annotation précisant la condamnation à cinq années de détention sous les Plombs.

Jusqu'à la fin d'octobre 1756, époque de la fiiite du prisonnier, nulle trace de documents.

Preuves concordant avec la date de la fiiite précisée par Casanova dans son récit : i« une reconnaissance d'une dette contractée par le père Balbi, compagnon de captivité de Casanova et son associé dans sa fuite, envers le prisonnier Asquini, 3i octobre 1756 ; 2* annotation des chefs des Dix concernant des poursuites contre le capitaine et les gardiens des prisons, 3 novembre 1756;

V. Voy. Histoire de la chancellerie secrète de la République de Venise. (Un volume in-8®. H. PloD, édit. Paris, 1870.)

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3* notes de réparations £ûtes à une cellule sous les Plombs et à une fenêtre de la chancellerie, 2 et 6 novembre 1756; 4° annotation des Inquisiteurs relative à la condamnation de Lorenzo Bassadonna, dans laquelle est authentiquement rappelée la date de la fuite des deux prisonniers Balbi et Casanova.

Rien de plus, en fait de documents officiels, sur ces épisodes de la vie de Casanova, de iyS3 à 17S6, lesquels assurément avaient dû occasionner un nombre beaucoup plus considérable d'actes de procédure.

Nous avons dit que Giacomo Casanova était de retour à Venise depuis Tété de 1753 et que nous le trouvons l'objet d'une surveiUance secrète en novembre 1754. Le voilà donc sujet à dossier, matière à archives d'un tribunal qvd avait de son appartenance les mœurs et coutumes, les affaires des particuliers concernant l'ordre public, et bien d'autres choses, car le ressort est souple et facile à étendre. Le tribunal a des agents secrets qui explorent la ville, les cafés, observent les masques, les alentours des maisons des ambassadeurs, écoutent les propos, signalent les individus, font des rapports. Le premier agent dont nous trouvons la première riferta {c'était le mot pour désigner ces rapports) signe « G.-B. Manuzzi ». Ce nom n'est pas indifférent. Car, si vous vous reportez aux Mémoires, vous trouverez à cette époque même et pour toutes ces circonstances, toute l'histoire dudit G.-B. Manuzzi. C'est le même nom, c'est le personnage du même emploi, et Casanova expose, comme il l'entend, les motifs de l'inimitié qu'il ressentait pour lui. Écoutez ce premier rapport dudit Manuzzi à leurs Excellences les inquisiteurs :

Illustrissimes et excellentissimes seigneurs , par commission reçue... je rapporte que Giacomo Casanova est fils deZanetta comédienne, dite La Buranella; son père aussi était comédien et s'appelait Gaétan. Le père mort, le susdit Giacomo, encore en Age tendre, fut confié aux soins de sa grand'mère maternelle, sa mère étant partie pour la cour de Dresde. Il habitait à Saint-Samuel, se fit prêtre et déposa l'habit. On dit qu'il est lettré, mais d'un esprit fécond pour la cabale; qu'il s'était introduit chez le noble Zuan Bragadin, à Santa-Marina, et qu'il lui mangea force argent; qu'il a voyagé en Angleterre, est allé à Paris, où il s'est produit chez des dames et des seigneurs, tirant des profits illicites, ayant toujours vécu aux frais du prochain et cultivé gens faciles à tout croire ou enclins au libertinage, et dont il secondait les passions déréglées. Il est joueur, fréquente des patriciens et des étrangers et personnes de tout genre. Présentement il pratique fort le noble Bernardo Mémo. Le N.-H. Benedetto Pisani m'a dit que ce Casanova est un iperbolano (cabaliste), et que c*est à force de mensonges, avec ses tours d'esprit, qu'il vit aux dépens de celui-ci et de celui-là, qu'il a été la ruine du noble Zuanne Bragadin, lui faisant croire que Tange de la lumière apparaîtrait, et qu'on ne peut comprendre comment un homme qui, dans l'État, a fait si grande figure, a pu se laisser tromper par un tel imposteur. Ledit Casanova fréquente le café qui était à Menegazzo dans la Mercerie et Philippe, maître dudit café, m'a dit que ce même Casanova a de fréquents entretiens avec Marc -Antonio Zorzi, Bernardo Mémo, Antonio Braida et qu'il croit même qu'ils composent des satires contre l'abbé Chiari...^

Ce rapport ofiFre cela de curieux que les principaux détails se trouvent avoir fourni à Casanova lui-même la matière de plusieurs des chapitres qu'il a consa-

I. Voy, Archives de Denise, papiers des Inquisiteurs d^Ét&u Ri/er te e Lettere dei conjldenti. Il va de soi que ce document et lous les suivants, en ce chapitre, sont en langue italienne dans Toriginol. L'indication de cette source se trouvant la même pour les autres pièces, nous ne Ut répéterons pas pour chaque document.

crés au récit de ses incartades, de ses tours de magie, de ses opérations satiriques contre le poète abbé Chiari, et il a cru devoir ne rien réserver de toute Thistoire invraisemblable, et véritable cependant, de la manière dont il avait capté et presque dérangé l'esprit d'un des plus illustres patriciens avec ses fameuses promesses de l'apparition de l'Ange de la lumière. Tous les noms des patriciens désignés ici. Mémo, Zorzi, se retrouvent parfaitement les mêmes dans les chapitres de ses Mémoires concordant avec la date du rapport de l'agent Manuzzi.

La seconde riferta est du 1 6 novembre. Elle roule tout entière sur les propos tenus par tels ou tels sur le dernier ouvrage dramatique de l'abbé Chiari. Ce Manuzzi fait l'agent lettré. Il recueille l'opinion des groupes, toujours dans ce café de Menegazzo où il y a compagnie patricienne d'assez libre pensée. Il relève que Casanova est un des meneurs de l'opinion contraire à Chiari, il lui a entendu dire à lui-même que la dernière comédie est détestable, qu'elle est la cause du désordre qui s'est produit, que les sentiments y sont barbares, les vers faux, nombreux; les discours philosophiques et les définitions des caractères, hors de propos. On parle beaucoup de Casanova dans ces réunions, parce qu'il veut prophétiser, prêcher sur les compositions de Chiari.

La troisième riferta traite cette fois d'une satire contre l'abbé. L'auteur désigné est Giacomo Casanova, et l'agent Manuzzi, naturellement, expose aux Inquisiteurs les démarches qu'il a faites et fait faire pour avoir la copie de cette satire prétendue terrible.

Les rapports suivants sont de l'année lySS. Les Inquisiteurs ont eu besoin, paraît-il, de nouvelles informations sur ce Giacomo Casanova, et le fidèle Manuzzi fait à peu près son même récit sur les origines, le caractère « cabalon », les tours de sorcellerie. Je relève ce fait, précisé dans les Mémoires, qu'après avoir déposé l'habit d'église, il s'était fait joueur de violon au théâtre de Saint- Samuel, puis qu'avec le titre d'homme de lettres il avait voyagé çà et là. Toutefois Manuzzi dit ignorer quelle est la religion que Casanova professe actuellement. Il s'est mis en bons termes avec don Giovanni Battista Zini, de la paroisse de Saint-Samuel, ami de Casanova. Il l'a fait parler, et après avoir tiré de lui quelques propos sur les tours de cartes dont il lui aurait donné le conseil de se détourner, et tenant à citer les relations de son ami parmi les patriciens, il dit croire que l'amitié qu'il a contractée avec les Mémo, les Zorzi et autres, tient à ce qu'ils sont tous philosophes de la même manière. Manuzzi poussa alors don Zini à s'expliquer, et don Zini lui dit : a Ils sont épicuriens ! »

Jusque-là, ce sont rapports anodins. Mais, à la suite du rapport du 17 juillet, la liberté personnelle de Casanova est dans le plus grand péril. L'observateur Manuzzi ne ménage plus ses termes. Il représente Casanova comme un véritable ennemi public, il signale l'importance qu'il a acquise parmi des patriciens trop crédules, il le montre corrupteur de la jeunesse, d'une irréligion profonde et déclarée, d'une influence d'autant plus dangereuse qu'elle grandit chaque jour. Il a ses partisans, la fortune lui sourit, sa science de la cabale est complète, tous les plaisirs lui sont faciles, il fréquente quantité de femmes, et est toujours à la veille de tenter quelque grand coup de fortune. L'observateur, s'échaufFant sans doute aux belles périodes de son rapport, et voulant préciser davantage, dit: « Lundi soir, au café de Rinaldo trion/ante, Casanova a lu une composition II. 3

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impie en dialecte vénitien. Je ne sais rien de plus énorme qui se puisse penser et dire contre la religion ; l'auteur considère fisdbles et débiles esprits ceux qui croient à Jésus-Christ. A traiter avec Casanova et à le fréquenter, on ne peut trouver que réunies en lui l'impiété, Timposture, la débauche et la volupté, à un degré tel qu'on ne peut en concevoir que de l'horreur. >

Par le rapport suivant (du 2 1 juillet), on voit que Manuzzi s'était fait fort d'avoir une copie de l'impie composition de Casanova. II se l'est rendu ^milier, il est allé chez lui le matin même. L'auteur a voulu lui lire quelque autre chose qui ne s'est pas retrouvée, ayant dans sa chambre divers écrits en profusion sur une table et dans une armoire. L'ayant recherchée dans un coffre, mais inutilement, il en retira une peau blanche en forme de petite ceinture. « Je lui demandai quel en était l'usage, il me répondit qu'on l'employait lorsqu'on pénétrait dans un certain lieu où étaient des chaînes et où on s'habillait de noir. Je lui demandai où étaient ces chaînes et cet habillement? — Dans une loge, dit-il, car il y aurait danger à les avoir chez soi. — Je me souvins alors que Casanova m'avait parlé précédemment de la secte des francs-maçons; me racontant les honneurs à recevoir et les avantages à trouver, comme associé ; que le noble Marco Donado pensait à faire partie de la secte, mais que la manière dont on y était introduit la première fois lui ayant paru trop risquée, il n'a voulu s'y hasarder; que l'on s'y laisse conduire les yeux bandés. Je n'ai pas connaissance de la chose, je ne puis donc définir si Casanova m'a dit la vérité ou non, je crois toutefois de mon devoir de présenter humblement tout ce que lui-même m'a dit. »

Trois jours après (24 juillet), autre rapport concluant de plus en plus à l'impiété de la composition, mais déclarant en même temps qu'il n'a été possible d'aucune manière d'en avoir la copie, ne fût-ce même que d'une huitaine de vers (une octave). Casanova s'était excusé sur le danger de la matière, disant que, dans cette œuvre, il y a du surprenant, du stupéfiant (del stupendo)^ et que sa vie serait en trop grand péril.

Ce même jour (24 juillet), fut donné Tordre au grand-commissaire d'arrêter Giacomo Casanova, de saisir tous ses papiers et de le conduire sous les Plombs.

Et, pour éviter toute erreur, l'observateur Manuzzi avait donné l'exacte indication du domicile :

« Derrière la Cavaîerî^^a, dans la calle di Afejfjfo,' la quatrième porte à main droite. Après ladite porte est un mur qui fait saillie à une cheminée. On m'a dit que le maître de la maison est la femme de feu Léopold dal Pozzo, qui travaillait en mosaïque. Sa chambre est celle qui se trouve après une table sur laquelle est une boîte en lapis-lazuli et autres pierres de couleur; la table est en face Tescalier. Il m'a paru que, dans sa chambre, il y a une autre porte couverte de tableaux, et correspondant à un autre lieu. »

Le grand-commissaire, celui qu'on appelait à Venise le « Messer Grande », ayant exécuté les ordres des Inquisiteurs, leur rendit compte de l'arrestation, en ces termes aussi brefs que pleins de cérémonie. C'était sans doute la formule d'usage.

Illustrissimes et excellentissitnes seigneurs inquisiteurs d'État,

Pour obéir aux ordres vénérés de vos Excellences, j'ai arrêté et conduit dans les prisons Giacomo Casanova, et, ayant £ait une attentive perquisition dans son habitation, f ai retrouvé tous les papiers que je remets humblement à vos Excellences. C'est aussi humblement que je vous en réfère et avec la plus entière soumission je mMn«-

cline.

Mattxo Varitti, capitaine Grand.

Le 25 juillet 1755.

Il eût été particulièrement intéressant de retrouver l'interrogatoire auquel a dû être soumis l'accusé. Je n'en ai pas rencontré la trace. Le document officiel qui suit appartient au registre dit des Attnotaf[ioni*, sorte de carnet des Inquisiteurs oii le secrétaire consignait, de la façon la plus brève, les décisions de ses patrons. A la date du 21 août 1735, on lit :

Venues à la connaissance du tribunal les très graves fautes {molto ripressibili colpe) de Giacomo Casanova, principalement pour cause de mépris public pour la Sainte Religion, leurs Excellences l'ont fait arrêter et passer sous les Plombs.

Puis, en marge même de cette < annotazione », on lit :

Le ci'dessus indiqué Casanova condamné pour cinq ans sous les Plombs.

Quelques témoins avalent été appelés: don Zuane-BattistaZinl, ce prêtre de San-Samuele, son ami, et un certain Césarino, entre autres. Mais leurs témoignages sont fort pâles après les rapports de Manuzzi. Don Zini toutefois dit ceci de curieux^ qu'un livre étant venu récemment à paraître sous le titre de : la Comica in/ortuna, où Casanova était dépeint au vif, il s'en irrita fort et dit publiquement qu'il se voulait rendre à Milan pout tuer l'auteur, qui est Tabbé Chiari. Un témoignage insignifiant est celui du patron de la Malvasia, café dans la Frezzeria, que Casanova fréquentait en compagnie de gentilshommes et d'étrangers. La seule remarque à faire est que le témoin dit que Casanova parlait presque toujours en français. Déjà à cette époque il savait donc cette langue dans laquelle, trente ans plus tard, il devait écrire ses Mémoires.

Il y avait quinze mois qu'il était prisonnier sous les Plombs, lorsqu'après * avoir médité sa fuite, il l'exécuta, « une heure avant minuit, sans lumière, dans le cachot du comte Asquini, le 3i octobre, » dit-il. Ici se présente, comme égarée dans les liasses des papiers, une toute petite note dont la date fait tout le mérite, pour ma rquer l'exactitude de celle que le fugitif a donnée dans son récit. Un moine de l'ordre des Somasques, le pèreBalbi, qu'il avait associé à son plan, prisonnier comme lui et compagnon de cachot d'un comte Asquini, laissa à ce dernier, assurément sur sa demande, un reçu d'une somme représentant les prêts et avances qu'il lui avait faits pendant le temps qu'il avait partagé sa prison. Le moine devant fuir, l'Asquini, se refusant à tenter l'aventure, avait pensé prendre les garanties de son prêt sous la forme d'un reçu poco prima di suafuga. Or ce reçu est daté du 3i octobre 1756.

I. M. Baszonî, émdit et écriTâin distingué dans la carrière diplomatique en Italie, a publié il y a quelques années, dans VArchipto storico ilaliano, un très intéressant travail sur les documents appdés Annota\i<mi par les Inquisiteurs.

La fuite reconnue, les Inquisiteurs formèrent aussitôt une procédure. d'information qui était bien légitime. Et dés le 3 novembre, nous en trouvons la preuve dans cet ordre du conseil des Dix :

c Que le procès formé contre les capitaines et les gardes des prisons soit inscrit sur le registre neuf jusqu'à ce que la justice ait été plus complètement éclairée. »

Toute rinstruction officielle de la fuite si extraordinairement accomplie par Casanova et le moine Somasque, son compagnon, n'a point laissé de traces dans les papiers des Inquisiteurs et du conseil des Dix. Nous l'avons cherchée et recherchée, sans succès aucun. Et pour nous, le document dont le détail contient encore les preuves les moins contestables est l'État des dépenses et ouvrages faits par le sieur Battista Picini dans une cellule (camerotto) sous les Plombs par ordre de leurs Excellences *. Ce document, il est vrai, porte la date du deuxième jour de novembre. On serait en droit de se demander comment il eût été possible qu'un ouvrage de réparation entraînant une somme de 686 livres eût été accompli en un seul jour et déjà présenté au solde, puisque la date de la fuite est d'une heure avant minuit, le 3i octobre? Mais pour peu qu'on y baisse attention, on conclura à l'erreur de la plume du maître ouvrier qui a écrit novembre pour décembre, et le fait est si véritable que, si vous regardez au visa de l'expert auquel ce compte fut soumis, vous trouverez qu'il est du 9 décembre. A quelque temps de là, du reste, se rencontre une c annotation • dans l'un des registres d'office, qui constate le fait même de la fuite de Giacomo Casanova et du père Balbi de la prison des Plombs, effectuée le i*' novembre...

Depuis cette époque (lySô) jusqu'en l'année 1763, le nom et la trace de Giacomo Casanova disparaissent complètement des documents vénitiens.

Deux mois après sa fuite de la prison des Plombs, il est à Paris, où il dit s'être présenté à l'abbé de Bernis, son ancienne connaissance , devenu ministre secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Il précise l'heure de son premier entretien, à deux heures après-midi, peu de jours après son arrivée (janvier lySy), et il assure que ce ministre l'ayant prié d'écrire le récit de sa fuite, il se mit à l'ouvrage et le lui apporta achevé dans la huitaine. Cette assertion est piquante et de nature à occasionner une recherche qui pourrait tenter l'esprit curieux et alerte du récent publicateur des Mémoires du cardinal de Bernis*, M. Frédéric Masson, obligeament autorisé par M. le général comte de Bernis à qui sont échus les papiers de l'abbé, plus tard cardinal. Ce serait, en effet, vers les papiers de la famille et non vers ceux de la secrétairerie d'État qu'il faudrait se porter, et, en même temps faire en sorte de reconnaître s'il se rencontrerait encore aucune trace des relations que Casanova dit avoir eues avec l'abbé, non seulement pendant qu'il était ambassadeur à Venise, mais depuis son retour en France. Il

I. Voir les avis et observations contraires de M. Tabbé Folio, dans son Mémoire cité, p. 21. II y a un autre compte plus développé de la dépense générale pour les réparations.

a. Deux volumes in-8"avec une Introduction qui est toute une étude. (PariSy Plon,édit., 1878.)

AUTHENTICITÉ DES MEMOIRES DE JACQUES CASANOVA ai

est bon toutefois de faire remarquer que, pour le récit de la fuite présenté en manuscrit à l'abbé de Bernîs, Casanova dit que ce dernier lui apprit ensuite qu'il avait donné son histoire à M""* de Pompadour. En tous cas, la recherche serait plaisante à faire pour M. Frédéric Masson, surtout s'il la pouvait étendre aux lettres, aux notes de carnet, à ces riens que parfois on a négligé de détruire et qui servent fort pour affirmer telle ou telle circonstance.

Ce fut aussi le temps où ce Vénitien, installé à Paris, eut la fructueuse idée de proposer l'établissement de la Loterie de Vécole militaire. Il a présenté un mémoire sur cette opération fort opportune alors. En connaît-on les termes ? Un Mémoire de ce genre existe parmi les Papiers de France aux archives des affaires étrangères, mais il ne porte pas de signature, il est d'une main qui paraît être celle d'un metteur au net. Ce document est-il le sien ? Quelqu'un en a-t-il fait la rencontre ailleurs ? Pour ma part, c'est vainement que j'ai foix enquête. Pas plus de succès pour la rencontre des pièces de la mission secrète qu'il aurait reçue de l'abbé de La Ville, premier commis des affaires étrangères auprès de l'abbé de Bernis, pour se rendre k Dunkerque et faire une reconnaissance de la flotte anglaise, mission qui lui aurait valu un don de cinq cents louis. Là encore il parle d'un Mémoire remis à M. de Crémille, ministre de la marine. Soit dit en passant, ce fut de ce même temps que data en France l'illustration du nom de Casanova, dans et par la personne de son frère François, le célèbre peintre de batailles. « Mon frère, dit-il, avait été reçu à l'académie de peinture par acclamation, après l'exposition d'un tableau de bataille qui fit l'admiration de tous les connaisseurs. L'académie en fit l'acquisition pour cinq cents louis. » Mais celui-ci fut « Francesco », revenons à c Giacomo ».

C'est le moment où il place le récit de son premier voyage en Hollande (fin de l'an 1757 et premiers mois de 1758) pour une mission financière. Il dit avoir eu des relations avec le ministre résident, M. d'Afifri, et nous verrons plus loin, à propos d'un second voyage et d'une nouvelle mission au même pays, qu'il dit vrai. La précision des dates indiquées par lui concorde parfaitement avec les lettres officielles du résident qui donne de ses nouvelles et que nous avons retrouvées dans la correspondance (série Hollande) conservée aux archives des affaires étrangères.

Entre le premier et le second vovage en Hollande (i 758-1 759), revenu à Paris, il fonde une maison de commerce dans le quartier du Temple pour l'impression des étoffes. Sa maison a pour enseigne a La petite Pologne ». C'est une manufacture que, peu de temps après, il est obligé de vendre avec le bureau de loterie de la rue Saint-Denis dont il était toujours titulaire. Il doit y avoir dans les archives des notaires à Paris quelques minutes concernant ces affaires-là.

Le second voyage en Hollande est porté dans les Mémoires aux derniers mois de l'année 1759. Casanova fait mention de lettres de recommandation qu'il aurait eu à montrer au résident de France et qui lui auraient été remises à Paris. C'est parfaitement exact. Le vicomte de Choiseul les avait demandées à son parent le duc, ministre, et la demande et la réponse sont encore aux archives où j'en ai pris copie :

29 septembre 1759.

Le sieur de Casanova, Vénitien, homme de lettres, voyage pour s'instruire dans la littérature et le commerce depuis quelque temps. Ayant le projet de partir tout à l'heure

•s LE LIVRE

pour la Hollande, malgré les bontés que lui a marquées l'année passée M. d'Affry, il

désîreroit avoir une lettre de recommandation de M. le duc de Choiseul auprès de ce

ministre, comme un titre sûr pour en être bien traité. Le vicomte de Choiseul prie M. le

duc de Choiseul de vouloir bien rendre ce service à M. de Casanova et d'avoir la bonté

de luy faire remettre sa lettre par ce ministre.

LE vxcoinrB de Choiseul >•

Et la lettre demandée fiit écrite le même jour et adressée à M. d'Affri, ministre du Roi en Hollande :

Versailles, le 29 septembre.

Le sieur de Casanova, Vénitien, qui est déjà connu de vous. Monsieur, se propose

de retoucher en Hollande où il a déjà éprouvé vos bontés dans un premier voyage qu'il

y a fait. Vous savez que c'est un homme de lettres dont l'objet est de perfectionner ses

connoissances, surtout dans la partie du commerce, et je suis bien persuadé que vous

luy accorderez vos bons offices dans les occasions qui le mettroient dans le cas d'y

avoir recours. Je vous serai obligé en mon particulier de l'accueil favorable que vous

voudrez bien lui faire...

LE DUC DE Choiseul.

Mais voici le curieux accusé de réception que monsieur le résident en Hollande fit à M. le duc de Choiseul, son ministre :

i5 octobre, La Haye.

Monsieur le Duc,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29 de septembre, par laquelle vous voulez bien me recommander M. Casanova, Vénitien.

Cet homme est venu effectivement ici, il y a quinze ou dix-huit mois. Le jeune comte de Brulh, neveu du premier ministre, lui avait donné une lettre pour M. Kauderbach qui me le présenta. Il nous conta une partie de ses aventures et nous dit qu'il avoit été long tems dans les prisons à Venise d'où il avoit eu le bonheur de s'échapper. Il nous parut fort indiscret dans ses propos, et comme il vouloit les étendre beaucoup plus loin que le territoire de Venise, je me vis obligé de lui en dire mon avis. Il resta quelque tems encore ici, il passa ensuite à Amsterdam, et on m'a dit qu'il y avoit beau, coup perdu au jeu. Il retourna à Paris et je n'en avois pas oui parler depuis.

Il y a environ trois semaines que deux Vénitiens passèrent ici. Ils me dirent qu'il étoit encore à Paris et qu'il y fesoit même un rôle assez peu décent, mais ils peuvent avoir exagéré, et comme il dit beaucoup de mal de ses compatriotes, il est très possible qu'ils se croyent en droit d'en dire de lui.

Je vous serai très obligé, monsieur le Duc, #i vous voulez bien me dire jusqu'à quel point vous honorez M. Casanova de vos bontés, parce que, s'il les mérite, il éprouvera combien j'ai à cœur de vous plaire et de vous marquer ma déférence, mais j'ai cru devoir vous communiquer ce que je sais de cet homme, dans le cas où il n'auroit pas l'honneur d'être connu de vous et où il vous auroit fait demander par un tiers la lettre que vous m'avez fait l'honneur de me mander à son sujet.

Je lui ai demandé quel étoit l'objet de son voyage, il m'a dit qu'il venoit ici pour des affaires d'intérêt et pour y négocier des papiers puisqu'on perdoit trop à vouloir se défaire des nôtres. Je lui ai répondu que j'espérois qu'il ne venoit pas en Hollande pour leur donner du discrédit et que s'il connoissoit les manèges de notre place, comme il disoit, il devoit savoir que la baisse de nos papiers n'étoit qu'un artifice d'usuriers qui ne les discréditoient que pour les acheter à bas prix et en tirer de gros intérêts. Il est convenu que cela étoit vrai, et il m'a dit que l'objet principal de son voyage étoit de voir à Amsterdam s'il ne pouvoit pas tirer de Suède des cuivres pour du papier qu'il

I. Archives des paires élrangères, têrie Hollande, année i/lp; et de même pour les lettres soivantet.

AUTHENTICITÉ DES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA s|

«uroit à 7 envoyer. Il m'a paru en tout fort léger en ses projets ou fort adroit à me cacher celui qui l'a déterminé à Tenir ici.

Un des deux Vénitiens dont j'ai eu l'honneur de tous parler dans cette lettre est un M. Cornet qui y réside pour messsteurs les électeurs de Bavière et de Cologne et qui a dit publiquement chez moi que M. de GasanoTa étoit fils d'une comédienne. J'ai l'honneur d'être aTec respect^ monsieur le Duc, etc.

D'ÀFntT.

La réponse fut que c'était M. le vicomte de Choiseul qui avait recommandé Casanova à lui duc de Choiseul, qu'il ne le connaissait point et que M. d'Affri ferait bien de faire fermer sa porte à cet aventurier.

De La Haye, l'entreprenant Casanova, toujours fort des relations personnelles qu'il s'était créées à Paris avec des personnes de qualité, était parti pour l'Allemagne et nous le suivons à Bonn, à Cologne, où un nouveau bruit d'aventures le signale à l'attention du résident de France, qui lui consacre quelques parties de ses dépêches. Le voilà donc à Bonn et à Cologne dans ses Mémoires tout à fsàt en corrélation avec les dates et dans les circonstances produites par les lettres officielles du même temps. On ne saurait demander des preuves plus authentiques. Voyons les dépêches. Certes, elles ne l'absolvent pas, elles le chargent même fortement, mais on pense bien que je n'ai pas pour but de me donner le ridicule de plaider pour lui. Je le répète, je ne m'avance ici qu'avec cette question sous les yeux : Rencontre-t-on quelque part des preuves incontestables qui permettent de regarder les Mémoires comme étant basés sur des faits avérés? Casanova fîit-il l'aventurier qu'il a dit lui-même avoir été et qui s'est dépeint comme tel? Les Mémoires sont-ils de lui? Je ne veux point sortir de ce programme.

Au volume quatrième de son récit, et à l'année 1760, à la mi-mars, Casanova se dit donc à Cologne venant de Bonn à la veille de se rendre ailleurs. Or la dépêche du résident de France à Bonn est en date du i*' mars 1760 :

Monseigneur,

Un Vénitien inconnu a passé icy. 11 y a demeuré peu de jours. Il a fait de la dépense, étalé des diamants et joué gros jeu. II a parlé de Paris et de Versailles en homme qui y avoit des habitudes. Il est actuellement à Cologne. J'ai écrit à M. le comte de Torct pour découvrir ce que c'étoit. Il m'a répondu que ce Vénitien était établi à Paris depuis dix ans, qu'il y avoit une maison de campagne où son équipage étoit resté pendant le Toyage qu'il a fait en Hollande, et qu'il deToit retourner à Paris aujourd'hui. M. de Torci ajoute qu'un des banquiers de Cologne lui en a répondu 1. »

Puis, le 9 mars :

Monseigneur,

Le Vénitien dont j'ai eu l'honneur de tous parler se nomme CasanoTa. On dit qu'il avait ci-devant à Paris un bureau de la loterie de l'École militaire. Il Tient de lui arriTer à Cologne une aTenture qui a fait du bruit.

Un inconnu qui se nomme le baron de Vidau a présenté requête au juge de Cologne pour faire arrêter Casanova qui lui était débiteur de 5. 000 florins. CasanoTa a été arrêté comme il sortoit de che2 M. le comte de Torci où il SToit dîné. Il a nié la dette, mais pour éTiter la prison, il a consigné une bague, une boête et une montre d'or, Tingtcinq louis et une lettre de change de 3. 800 florins. Le juge a déiiTré tout cela au baron

I. Archipes des ajfaires étrangères, série Cologne^ année 1760.

de Vidau qui eât venu ici, a déposé la lettre de change chez un procureur pour la faire acquitter, et est parti tout de suite pour Mayence.

Casanova a porté plainte à l'Électeur qui a fait déposer sa lettre de change au greffe du conseil aulique. Casanova est actuellement ici à demander justice. Il s'est faufilé avec M. de Francken, conseiller aulique, qui le protège ouvertement.

M. de Bausset, ministre titulaire de France à Cologne, mais encore en congé à Paris, écrit ensuite à M. de Choiseul le résultat d'un entretien qu'il a eu la veille chez M. de Van-Eick (ministre de Bavière) avec M. de Kettler, général-major au service de leurs majestés impériales. Casanova en a fait tous les frais. M. de Kettler prétend qu'on doit le veiller très exactement et qu'il y a longtemps qu'il ne le perd pas de vue. Il dit être parvenu à avoir connaissance de quelques papiers de sa cassette qui désignent un complot effrayant, etc.. M. de Bausset se dit prêt à exécuter les ordres qui lui seraient donnés, soit pour que M. de Kettler ait l'honneur de rendre compte lui-même à M. de Choiseul de ce qu'il sait, soit pour que lui, M. de Bausset, s'en éclaircisse davantage ou que le ministre ne croie pas nécessaire de prendre à ce sujet de plus grandes informations. M. de Bausset ajoutait enfin pour post-scriptum :

Mon secrétaire m'ayant mandé que ce Casanova avoit porté à M. de Torci, commandant à Cologne, une lettre de recommandation de Madame de Rumain, j'ay pris quelques informations et j'ay appris que, pendant son séjour ici, il avoit beaucoup vu Mesdames de Rumain et de Rieux. Il se mêlait alors de donner la bonne aventure et de tirer l'horoscope. On a ajouté que M™* la marquise de Rieux eut l'honneur de vous demander un passe-port pour luy que vous ne jugeâtes pas à propos de luy accorder.

M. de Choiseul fut d'avis que les projets que pouvait former le sieur de Casanova étaient bien moins à redouter qu'à dédaigner, et il écrivit à M. de Bausset qu'il serait inutile de faire aucune démarche auprès de M. de Kettler. Il est à croire que M. le duc de Choiseul, qui connaissait fort les marquises de Rumain et de Rieux, apprit d'elles ce qu'il y avait à redouter et à ne pas redouter du sieur de Casanova, et que ce qu'il apprit lui permit de se rassurer sur les manœuvres effrayantes dont M. de Kettler avait parlé à M. de Bausset. Puis, comme M. Casanova quitta Bonn et Cologne, le secrétaire Laugier se tint quitte de toutes autres informations, en écrivant le 1 3 avril que M. de Casanova n'était plus à Bonn, qu'il ignorait où il était allé, qu'ainsi son départ a prévenu l'arrivée des lettres qui devaient achever de le démasquer.

Mais M. de Casanova — pour parler noblement comme M. Laugier — a pris soin de nous dire la route qu'il avait suivie. Il s'était porté vers la Suisse par le Wurtemberg, dont il dit que la cour, grâce au gros subside que la France payait alors au prince, était à cette époque la plus brillante de l'Europe. Il est à Soleure et à Berne au mois d'août, et l'un des plus curieux chapitres de ses Mémoires lui est entièrement fourni par le récit de son séjour à Genève, à propos de la visite si piquante qu'il fit à M. de Voltaire et de l'extraordinaire entretien qu'il rapporte avoir eu avec lui à Ferney.

{A suivre,) Armand Baschet.

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