II
C'est aux Concourt que Ton doit la reprise définitive des tirages sur des papiers de remarque. Les Romantiques, école chevaleresque et « amiqueuse », en avaient donné l'exemple. Victor Hugo faisait tirer un exemplaire sur papier de Chine de chacun de ses livres pour M'^* Louise Bertin. J'ai possédé un Sylphe, de Dovalle, sur papier rose, et j'ai encore une Physiologie du Mariage de Balzac sur papier jonquille. Il est évident que, très sensuels et ayant l'amour de leur œuvre, les Concourt ne pensèrent, en donnant leurs bons à tirer, qu'à eux et à quelques intimes. A cette époque, on avait un fort mépris pour quiconque n'était pas réellement un amateur. Un homme de lettres n'eût pas plus pensé à trafiquer de ces raretés que les aquafortistes de leurs premiers états. Ceux-ci, Bracquemond ou Méryon,par exemple, les donnaient comme un Coquelin cadet vient réciter des monologues devant une rangée d'amis, pour l'honneur de faire plaisir. L'éditeur Poulet-Malassis ne mettait pas en vente ces exemplaires semiuniques, et aujourd'hui encore la plume me brûle de citer un éditeur-imprimeur qui réserve pour ses intimes les « japons » de ses publications superbes, «t Avezvous un des trois exemplaires des Actrices sur papier rose ? Un des trois ! » m'écrivait Edmond... Et j'ai aussi un des dix sur vergé fort, de leur Salon de i852^ dans une reliure à plats minces et à nerfs saillants, de la première manière de Lortic ; et un des quarante-deux, mais sur papier ordinaire — car je n'en connais pas sur papier plus relevé — de leur Peinture à l'Exposition de i8S5; et tous les autres sur hollande ou sur chine, précédant ou suivant l'heure de notre liaison.
... Mais voilà qu'en les ouvrant ces livres pour en relire les envois amicaux, ma main tombe sur les Hommes de lettres. Il s'y rattache pour moi un souvenir d'un à propos si cruel qu'il paraît inventé pour un roman. Peu de semaines avant la mort de Jules, j'allais à Auteuil prendre de ses nouvelles. Je ne pus que serrer la main d'Edmond qui, depuis plusieurs heures, se tordait sur son lit dans les tortures d'une colique hépatique. En descendant, je poussai la porte de la salle à manger. Jules lisait, penché sur la table. Son visage n'avait rien de changé, sinon qu'il avait jauni, que la bouche purpurine comme celle d'une blonde était pâle, que les yeux n'avaient point de flammes, et que la physionomie était comme est la lueur d'une lampe qu'on a baissée. Il n'attendit pas que j'aie parlé. Il me dit : « Bonjour, Burty. Ça va bien. Je lis mes livres. Il n'y a que cela qui m'amuse. — Et qu'est-ce que vous lisez, Jules? — Mes Hommes de lettres ».
Je me penchai. C'était bien leurs Hommes de lettres, le roman le plus amer de leur œuvre, celui qui finit par la mort lente et désespérée du héros, Charles Demailly, succombant sous l'abus de la supra-nervosité, l'excès du travail, les désenchantements de l'ambition et le dangereux dédain des réparations quotidiennes de la vie bourgeoise. Sa main maintenait le livre entr'ouvert à la page 64, peut-être précisément à ce passage qui passait vaguement dans mes souvenirs en lisant la Maison d'un artiste, et que je viens de retrouver dans mon exemplaire, souligné par moi, au crayon rouge, le soir même d6 cette visite qui m'avait navré : « ... Cela qui agit si peu sur la plupart, les choses, avait une grande action sur Charles. Elles étaient pour lui parlantes et frappantes comme les personnes. Elles lui semblaient avoir une physionomie, une parole, cette particularité mystérieuse qui fait les sympathies ou les antipathies. Ces atomes invisibles, cette âme qui
se dégage des milieux de rhomme, avait un écho au fond de Charles; un mobilier lui était ami ou ennemi.... »
L'idée de faire concourir tous les éléments de leur collection à Tunité artiste de leur maison a pu être prise en commun par les Concourt. Mais Thonneur de l'exécution en revient certainement à Edmond. La mort de Jules (20 juin 1 870) le laissa dans un état d'af&issement moral dont ceux-là seuls qui Pont soutenu de leur amitié peuvent rendre compte ^
Les premières marques de son retour à la vie furent les soins qu'il prit de son jardin. On peut croire que c'est de Cavarni, qui exerça sur leur philosophie une influence considérable, qu'ils tenaient le germe de cette passion pour le jardinage. Lorsque les événements du siège et les jours violents qui en parfirent les cruelles émotions furent passés, il se mit à relever les ruines de ce gentil jardin que l'hiver de 1 870 avait mordu et dont les bombes de l'armée de Versailles avaient saccagé les arbres. Il m'écrit, le 1 1 octobre 72 : «... Je voulais vous aller voir hier dans la soirée, mais j'avais fait dans la journée la tournée de tous les pépiniéristes de Bourg-la- Reine, et j'étais tellement 'fatigué que je me suis couché à l'heure des poules. Connaissez-vous le Magnolia Soulangiena? C'est assez distingué. Quelle séduction a donc pour nous autres le rare P...» Et le 3 avril 73, c'est encore, dans im billet, ces mots qui rappellent le bourgeois de Gavarni tenant à hauteur d'œil, dans un pot, quelque chose qui lui fait dire : a Mon cèdre 1 » : a Cher ami, je suis dans un coup de feu de jardinage et d'épreuves... Je soigne à votre intention un bouton de magnolia, qui, je l'espère, vous fera l'honneur d'ouvrir dimanche... Savez-vous que voilà le beau temps pour de vrai, et que j'ai un jardin comme jamais je n'en ai eu un... » Clos, cela par trois grands arbres, au tronc disparaissant sous l'enroulement et les retombées des lierres et des rosiers grimpants^ égayé par la tache claire d'un dauphin en blanc de la Saxe, qui des narines et de la gueule envoie une triple fusée aux roseaux et aux cyprins du bassin, ponctué par les touffes vert-sombre des houx, des cryptomérias et des genévriers du Japon, ce jardin est comme un fond de ces gouaches de Louis Moreau qui nous ont légué la vision souriante des parcs dans les environs de Paris, vers la fin du xviii* siècle.
Cette page en révèle tout le charme sur celui qui l'a dessiné, modelé et peint avec des feuillages divers, comme un décorateur fait de la maquette d'un décor : «... Bien souvent, au retour d'un dîner d'hommes de lettres, les yeux pleins des reflets brillants du gaz, la cervelle encore échauflee du capiteux des idées, des paradoxes, des paroles de tout à l'heure, j'ouvre une fenêtre sur la nuit, et, m'appuyant à la barre, la tête avancée dans le noir, le silence, la senteur de bois montant d'en bas, en ce grand calme de la nature où ne se perçoit plus que j7ianissimo le ch'œur coassant des grenouilles de la mare d'Auteuil, j'éprouve comme une jouissance de me sentir, à la fois, si près et si loin de Paris...* »
1. Les pages sur la maladie et la mort de Jules sont les plus élevées et les plus harmonieuses dans ce livre. Nous ne pouvons que renvoyer à ce passage, qui occupe, dans le t. II, les pages 16^ à 17a. Le Rappel a publié, le lendemain de la mort, un billet déchirant que m'écrivait Edmond. Emile Zola vient de donner (Figaro du 1 $ mars dernier) une lettre que lui adressa Edmond de Bar-sur-Seine, en juillet 1870 : « Elle a, dit Zola avec raison, le haut intérêt d'une des pages les plus poignantes de notre histoire littéraire. 1»
i$6 LE LIVRE
C'est cependant dans ce jardin bénin, entretenu verdoyant par Pélagie à grands renforts d'arrosoir, que s'est passé l'assassinat de « Blanche». Quel fut cet assassinat ? Qui était cette Blanche ? Je n'ai pas le courage de raconter quelque chose qui me fait un Edmond insensible. Un sabre japonais fut l'instrument du crime. Quelle désillusion ! J'avais cette persuasion que le japonisme conduit au buddhisme.
Mais l'auteur de ce livre est-il japoniste dans le fond du cœur ? Je n'en suis pas persuadé. Pour arriver à l'état parfait de Buddha, il faut traverser bien des états d'âme, immobiliser sa pensée et sa volonté sur un point unique. M. Edmond de Concourt n'est encore qu'un japonisant.
Il prétend conserver son libre arbitre et ne se point donner tout entier, oubliant que les religions, pas plus que les passions, ne sont un terrain à transaction.
Si vous pénétrez, le livre à la main, dans le c Cabinet de l'Extrême- Orient », vous y rencontrerez autant de Chine que de Japon, ou si vous en trouvez moins, c'est que le chine étant devenu la passion des banquiers, une assiette à sept bordures se paye le prix d'une année de loyer, et une tabatière couleur moutarde égale les appointements d'un professeur au Collège de France.
Cela me rend perplexe :
A regarder en gros, sauf les bronzes antiques qui ont une noblesse massive incontestable, on peut dire que les Chinois sont d'incomparables ouvriers, mais que les Japonais sont d'incomparables artistes. Les Chinois vivent sur un passé d'une insondable profondeur. On avait souri au xvii® siècle, en Europe, lorsque les pères jésuites, excellents sinologues, constataient que les renseignements historiques, en Chine, pouvaient remonter à vingt mille ans. Aujourd'hui, la critique plus éclairée est devenue plus grave. Elle admet au moins l'approximation de ces chiffres qui deviennent d'autant moins formidables que nous avançons plus nettement dans la notice du temps et de l'espace indéfinis^ dans l'entrevision de civilisations qui se sont superposées à l'instar des stratifications, et qui n'ont peut-être transmis, aux civilisations qui les remplaçaient, que certaines formules d'ornementation.
Assurément rien de semblable au Japon, qui n'a pas d'annales et où l'esprit de changement s'accuse aussi vivement que l'esprit d'immutabilité dans l'empire du fils du Ciel. Une race de conquérants y débarque, venant on ne sait d'où, dans des temps fort anciens, repousse les autochtones vers le Nord, se partage leurs terres en provinces, épouse les filles de leurs princes vaincus et forme cette aristocratie au visage pâle et ovale, dont le sang s'est transmis pur jusqu'à nos jours. Peut-on douter que cette race de conquérants, batailleurs et nerveux, eût un art original ? Toute l'objection est dans ceci, qu'il ne nous est pas parvenu d'exemples authentiquement anciens et faisant foi. La vérité est que la critique française, hors d'état d'apprendre la langue, faute de dictionnaires et de professeurs, erre dans une obscurité que ne rend que plus confuse les récits de voyageurs qui ont traversé le Japon en quinze jours, ou de marchands qui ne sont plus les grands marchands du xv« ou du xvi* siècle, vrais fondateurs de la géographie, mais des pirates qui ne rêvent que descentes sur nos bourses. Cependant, en étudiant minutieusement les objets, en feuilletant avec application les
livres à gravures, ceux qui, par exemple, reproduisent les objets curieux ou historiques conservés dans les temples, en se tenant au courant des travaux publiés par les Anglais, et notamment dans les volumes déjà nombreux des Transactions of the Asiatic society of Japan^ on arrive à saisir un fil conducteur, et les conclusions ne sont pas celles de M. de Concourt, que « c'est seulement en ces toutes dernières années du dernier siècle et dans les cinquante premières années du siècle actuel, qu'auraient été fabriquées, à l'exception des laques, les originales japonaiseries ».
Au VII* siècle, le Buddhisme, arrivant de l'Inde par l'Indo-Chine, la Chine et la Corée, apporta les éléments d'une civilisation nouvelle. L'écriture et la littérature chinoises firent là ce que firent chez nous, à la Renaissance, le grec, le latin et les arts italiens. Mais si forte qu'ait été l'infusion, elle ne put changer le sang et le muscle populaires. Si les princes allèrent au buddhisme et au confucéisme, le peuple demeura sintoïste, conserva cette religion nationale qui n'admet point de culte officiel, et avec elle son vêtement, ses habitudes, ses mœurs. Du xiii« à la fin du xvi" siècle, la rivalité de deux maisons, ou plutôt de deux clans, les Gens et les TaVra, qui voulaient s'emparer du mikado et le réduire, excita les esprits et les cœurs et vit naître, fleurir et s'éteindre un mouvement poétique et artistique dont les annales, la légende, les livres écrits ou imprimés, nous ont laissé les preuves certaines. De ces temps date en original, puis en imitation, tout ce qu'aime M. de Concourt et ce qu'il décrit avec une exactitude et une souplesse charmantes, alors même que l'on pourrait parfois lui objecter que dans leur dessin et leur coloration ces objets sont plus simples que les mots qu'il trie ou les tournures qu'il adopte avec une très savante recherche. Hoku- Saï, le grand artiste que nous paraissons avoir quelque peu « inventé », car les artistes japonais à qui on en parle ne paraissent point lui attribuer une importance capitale, n'a pu avoir sur l'école de son pays et sur ses artistes industriels, bronziers, céramistes, laqueurs, etc., une influence aussi déterminante, et encore n'aurait-il pu l'exercer que vers un temps récent, où la main-d'œuvre l'emporte visiblement sur la conception, le rendu sur le style.
Je ne fais qu'indiquer. La discussion exigerait d'autres développements. M. de Concourt a ses autorités. Ma crainte est qu'il ne les ait pas vérifiées. Il pourrait à son tour nier les miennes. A l'émoi où le jetaient de fins et rares objets a succédé le plaisir de les décrire, et les notices dont* il fait précéder ces séries seront lues avec un plaisir certain. C'est la première entrée du Japon isme dans le monde toujours bégueule, discuteur et peu disposé à risquer son argent, de nos amateurs. La mode va suivre. Il est juste de signaler le premier guide imprimé.
Dans ses toutes premières pages, le « Vestibule » M. de Concourt décrit les Foukousas, carrés de soie brodés d'or et nuancés avec un art magistral, qui servaient à envelopper les cadeaux que s'envoyaient les dames de maison à maison. Autrefois, ils sortaient des ateliers de couture des châteaux; aujourd'hui, ils sont fabriqués en gros et on les rencontre à la douzaine et dégradés chez les tapissiers en vogue. — Dans 1' « Escalier », on lira une notice sur les Kakémonos, aquarelles montées sur soie avec deux rouleaux aux extrémités, qui s'accrochent au mur et sur lesquelles les plus grands maîtres chinoiso-japonais ont promené leur pinceau ; puis viennent les albums, ou plus exactement les livres gravés sur bois,
tirés soit en noir, soit en camaïeu, soit en plusieurs couleurs. Ces derniers, supérieurs à tous égards à nos chromolithographies, ofifrent une infinie variété de sujets : paysages, fleurs, animaux, portraits d'acteurs, cènes de théâtre, panoramas de villes, épisodes guerriers, poétiques, obscènes, voyages à travers le pays, les villages, les côtes, les montagnes, etc., etc. Notre ami (insiste sur la série, malheureusement des plus introuvables, des feuilles que des buveurs de thé faisaient graver à la fin de Tannée et imprimer avec un soin prodigieux, d'après les papiers sur lesquels on avait tracé des poésies sur un fond déjà enluminé. «... Un grand nombre de ces impressions ne sont que de surprenantes figurations de la vie intime et familière. Une feuille représente un sabre appuyé contre un coffret à armure, une autre, une tasse de fer damasquinée en or avec trois pétales de fleurs. Cela est tout, et cette représentation d'art de si peu de chose suffit à l'artiste comme suffisait à Chardin la peinture d'un verre d'eau à côté de deux prunes ! »
Dans le « Cabinet de l'Extrême-Orient », ce sont encore des notices toutes nouvelles sur ce qui commence à piquer les curieux et ce qui fera demain son entrée dans nos musées, sur les nei^ukés, petits boutons ou petits groupes en ivoire ou en bois, percés d'un trou pour être portés en breloques à la ceinture, où le fini et la largeur s'allient dans une proportion dont aucun objet réduit à ces proportions ne nous donne l'exemple dans nos arts occidentaux ; sur les porcelaines de la Chine, objets admirables et vénérables, quand ils sont, comme ici, réellement anciens, quand ils n'arrivent pas en Europe encore tièdes du four du contrefacteur aux yeux obliques, quand ils ont pris dans d'élégantes montures du xviii* siècle français; sur les sabres et sur les gardes des sabres japonais, gardes de quelques centimètres carrés, que les plus ingénieux orfèvres du monde ont peintes en même temps que ciselées, bas-reliefs où les métaux se font valoir par leur opposition, et où le burin a traduit tantôt par des plans sommaires, tantôt par des habiletés microscopiques ce que l'imagination peut concevoir de plus noble ou de plus raffiné ; enfin sur les laques, simple enduit gommeux saupoudré d'or, étendu sur une tabletterie que des fées seules semblent avoir pu scier, polir, assembler, sur les laques que notre société gourmée traite encore de « bibelots » et qui n'ont point d'égal dans la série des produits manufacturés par la main humaine à l'usage de la main des femmes.
Les arts de l'Extrême-Orient, très négligés jusqu'à ce jour dans nos livres d'étude, prennent donc sous la plume de M. Edmond de Concourt une importance qui ne peut passer inaperçue. Nous nous en réjouissons. La France a aussi sa « Maison d'un artiste » ; ce sont ses musées. Elle en confie généralement la garde à des conservateurs aveugles, sourds et muets. Ne les éveillons pas l Espérons plutôt qu'on s'appuiera un jour sur ce livre pour solliciter la création d'un musée de l'Extrême-Orient, à l'instar des musées de tous nos voisins.
Je me suis étendu sur ces chapitres, encore que je me sois imposé de n'y point emprunter de citations, parce qu'ils sont la partie réellement neuve de ce travail. Mais ils n'ont trait qu'à ce qui caractérise le curieux. L^homme de lettres, l'historien à qui Michelet signait un a bon à tirer », l'iconographe qui a publié les catalogues des œuvres de Watteau, de Prud'hon, habite réellement dans les chapitres qui ont pour titre : le « Petit Salon » et le « Cabinet de travail ».
Dans le « Petit salon », c'est un catalogue de collections de dessins de
peintres, sculpteurs, dessinateurs, vignettîstes, ornemanistes, architectes du xviii* siècle français. Chacun, comme nous l'avons dit plus haut, a sa notice. On sait que cette collection, en partie reproduite par Braun, est la plus complète et la plus riche qui soit. La valeur vénale en serait aujourd'hui difficilement calculable, si Ton prend pour base, par exemple, les prix atteints par de véritables drogues, par des vignettes sans aucune importance, à la vente Mahérault.
Dans le <k Cabinet de travail 9, c'est le catalogue de la a Bibliothèque du xviii' siècle : livres, manuscrits, autographes, affiches, placards... Ce titre seul, ajoute Edmond, peut donner l'idée de mon goût des livres. Il a fallu qu'ils s'y mêlât toujours un peu de l'inédit épars dans le manuscrit et l'autographe ». Aux biographies des artistes, aux rarissimes plaquettes, aux pièces originales, succèdent les catalogues de tableaux, de dessins, d'objets de curiosité, de livres, de mobilier, la plupart avec les prix et les noms des acquéreurs ; les notices sur les arts industriels, gymnastiques ou mécaniques, la joaillerie, la danse, la toilette, la cuisine. Dans le Cuisinier gascon (i 767), « on parle de sauce au singe vert, de sauce à l'allure nouvelle, de sauce bachique, de sauce au bleu céleste, de truite à la houssarde, de gigot de mouton à la galérienne, de veau en crotte d'âne roulé à la Neuteau, de poulets en chauve-souris, de poulet à la caracatacat, de cailles, de canards en crépines, de perdreaux à i'eau-de-vie, de bécassines à la grecque, de beignets de nèfles, de tourtes de muscat, etc. Et toutes ces choses au baptême si affîriandeur, les gosiers du temps les arrosent avec du bourgogne, préconisé par le médecin Fagon, avec du Champagne qu'on ne veut plus mousseux depuis le commencement du siècle, avec les vins d'Espagne, qui ont £ût oublier les vins d'Italie depuis que la mode a déserté les vins doux pour les vins secs, etc.. » Qui sait si ce n'est point la lecture de ces livres excitants, pendant les heures affamées du siège, qui décida de la mort de Blanche ?
Les cent pages qui terminent le a Cabinet de travail v sont les plus nourries, celles qui trahissent avec le plus de netteté la studieuse jeunesse de M. de Concourt, ses facultés d'assimilation et son talent d'exposition résumée et topique. Vous le voyez ouvrant ces almanachs, ces lettres, « ces tableaux », ces pamphlets satiriques ou infâmes, où s'est peinte dans tous ses raffinements, ses qualités, ses vices, ses folies, ses grâces, ses bavardages, la société de Louis XV et de Louis XVI, peignant avec ses effrayants réveils, ses colères, ses morsures désespérées, le chaos de citoyens et d'aristocrates, de héros et de prostituées, de journalistes et d'orateurs qui traversent la Révolution et qui lui imprime une physionomie si complexe. Puis, il replace un à un sur les rayons toute cette bibliothèque singulière, où la vie palpite avec une intensité unique. Il se penche sur les cartons de gravures, il feuillette les séries de portraits*; et^ l'esprit libre, la mémoire sûre, la curiosité en éveil comme chez un agent, il se livre à la plus séduisante et à la plus intelligente enquête que puisse poursuivre un historien de la nouvelle école : à l'étude des traits et de la physionomie intii&e des femmes du xviii* siècle. Il y a beaucoup à apprendre dans ce chapitre, écrit avec une sobriété supérieure, pour tous ceux de nous qui avons lu, même avec quelques détails et dans les pièces originales, l'histoire de la société pendant la durée de gestation de la grande Révolution.
La Maison d'un artiste n'est point à lire d'une traite, et j'ai grand regret d'avoir essayé de l'analyser en une seule fois. Peut-être quelqu'un de nos colla-
borateurs du Livre reviendra-t-il sur les chapitres que je n'ai qu'indiqués. Le plaisir de signaler le livre d'un homme que j'estime et que j'aime m'a emporté. On connaissait l'historien, le romancier, l'iconographe. J'ai voulu tracer un croquis du curieux de race, qui met dans son musée tous les gains de sa plume, jouit des belles choses qu'il a empêchées de sortir de France, qui les étudie, et — phénomène unique ! — qui ne les vend pas !
Philippe Burtv.
■J^r PETITE CHRONIQUE ^^
A : Nous sommes heureux de pouvoEr joindre à rin(ér<;ssanl article de noire collaborateur Philippe Buny »ur la Maison d'un artiste, deux curieux autographes d'Edmond et Jules de Concourt, et surtout deux remarquables compositions inédites de Gabriel de Saint-Aubin pour les Nuits ctYoung, dont Edmond de Concourt a bien voulu nous confier les originaux. Nous n'insisterons pas sur la grande valeur de ces merveilleuses ébauches de frontispices, reproduite* ici pour la pre-
— L'abondance des matières nous force à remettre à la prochain' notre Chronique rétrospective mensuelle et le compte rendu des Itvn mis aux enchères dans ce dernier mois d'avril.
H^Ofr.
Province, un An : 42 fr.
]i Le numéro venda séparément : 5 francs.
DEUXIEME ANNEE