AMBROISE FIRMIN-DIDOT
CADRE PEINT PAR JEAN COUSIN Aux tmbltinei de Fran(ol* 1".
i6s LE LIVRE
70 manuscrits et 645 imprimés, tous pris dans la série des belles-lettres et de Phistoire, et produisit plus de 900,000 fr. — La seconde vente (mai 1879), renfermant les trois grandes séries : théologie, jurisprudence, sciences et arts (dans lesquelles se trouvaient les plus beaux spécimens de manuscrits anciens), atteignit plus de 950,000 francs. En un mot, en y comprenant le montant des gravures, le chiffre de deux millions de francs fut dépassé de beaucoup par le produit total de ces deux ventes, sur lesquelles M. J. de Beauchamps a donné, dans cette Revue même, des détails fort intéressants. (Voir le Livre, janvier 1880, pages 3j à 42.)
Il semblerait, en présence de tels résultats, que les richesses de la bibliothèque A. F.-Didot dussent être épuisées; on pourrait croire que, les merveilles de cette colleaion s^étant dispersées dans les ventes précédentes, il ne reste plus, sur les tablettes du savant et regretté bibliophile qui Pavait formée, que des ouvrages assurément fort rares et précieux encore, mais d^une bien moindre valeur que ceux déjà vendus : fort heureusement il n^en est rien; au contraire, de nouveaux trésors viennent remplacer les richesses disparues ; un rapide coup d^œil sur le catalogue de la troisième série va nous en fournir la preuve.
Ainsi que les deux premières, la nouvelle vente comprend des manuscrits et des imprimés, choisis, comme en 1878, dans les classes des belles-lettres et de Phistoire. Les manuscrits sont au nombre de quatrevingts ; il convient de dire, tout d^abord, qu^ils forment la partie la plus intéressante de cette troisième auction. Si le temps et les dimensions de cet article me permettaient d^apprécier comme ils le méritent ces admirables manuscrits, il n^en est presque aucun que je ne dusse citer, et toute une livraison de la Revue ne suffirait point à ma tâche ; mais il faut me restreindre et je devrai passer sous silence toute la série des manuscrits de classiques grecs et latins qui forment à peu près les deux tiers de la collection. Je dirai donc seulement que dans cette série se trouvent les œuvres de Virgile, Horace, Ovide, Juvénal, Perse, Térence, Sénèque, Cicéron, Strabon, Aristophane, Polybe, Salluste, J. César, FI. Josèphe, P. Orose, etc., etc. J^ajouterai que ces manuscrits ne se recommandent pas moins aux philologues, au point de vue du texte et des gloses, qu^aux bibliophiles, en raison de leur belle exécution, de leur ancienneté et de leur superbe condition. On ne saurait cependant quitter la section de la littérature ancienne sans accorder une mention spéciale aux Centons d'Homère, de V impératrice Eudoxie, Eo^owaç -riic AùT66onjç ôpivipoMvrpa (n® i du catalogue). Ce délicieux manuscrit de 55 feuillets in-8® est un chef-d'œuvre de calligraphie grecque, exécuté, en i559, par le célèbre Ange Vergèce, pour notre roi Henri II ; il est pourvu de lettres ornées et recouvert d'une magnifique reliure vénitienne du xvi' siècle : mais ce n'est point seulement sa condition matérielle qui le rend précieux ; il est encore particulièrement intéressant parce qu'il sort de la plume du calligraphe Cretois dont
LA NOUVELLE VENTE AMBROISE FIRMIN-DIDOT. i6j
le talent a reçu une double consécration : Pécriture d^Ange Vergèce a servi de modèle au célèbre fondeur en caractères Garamond, pour Texécution des types grecs, dits royaux, employés par Robert Estienne pour la première fois en 1544; de plus, elle a donné naissance au proverbe : « Écrire comme un ange ». Tout se réunit pour rendre précieux ce manuscrit, d'une conservation exceptionnelle, et qui provient en dernier lieu de la bibliothèque de M. Brunet.
L'attention des amateurs ne manquera pas de se porter sur deux manuscrits du milieu du xiii« siècle (n** i5 et 16), intitulés : Aurora, seu Biblia metrica, ou la « Bible mise en vers latins ». 11 fallait toute la patience et aussi toute la fécondité des versificateurs du moyen âge pour entreprendre une pareille tâche. Deux hommes y suffirent cependant et ce poème volumineux fut composé par Pierre Riga, prêtre et professeur de théologie à Reims, qui eut pour collaborateur Gilles de Paris, diacre et simple écolier. Le premier exemplaire de VAurora contient environ 18,000 vers; le second en renferme plus de 23,ooo! Les pièces liminaires qui accompagnent la deuxième copie ne sont certainement pas moins curieuses et intéressantes que le poème lui-même. L'écriture de ce gros volume in-4® est fort soignée et les initiales diaprées en bleu et en rouge s'y comptent par centaines.
Voici maintenant trois beaux exemplaires du Roman de la Rose [n^ 19, 20, 21). Tous trois, écrits- sur vélin in-folio à deux colonnes, se font remarquer par la richesse de leur ornementation : le premier, qui date de la moitié du xiv* siècle, contient une grande miniature et vingt-six petites à fond d'or, et renferme 22,149 vers; le second, qui en compte 23,944, est de la même époque que le précédent et contient treize miniatures à fond d'or; le dernier, du commencement du xv* siècle, ne se compose que de 21, 636 vers; il est recouvert d'une ancienne reliure fort belle et, comme les deux autres, est décoré de miniatures, bordures et lettres ornées. Ne pouvant nous arrêter plus longtemps sur eux, quittons Guillaume de Lorris et Jehan de Meung, mais pour retrouver ce dernier au numéro suivant (22), l'un des plus remarquables de cette splendide coUeaion : « la Consolation de philosophie, traduite en vers et en prose par Jehan de Meung » (in-4^ de i58 feuillets). On sait de quelle célébrité jouit, au moyen âge, l'ouvrage de Boèce; il fut traduit dans presque toutes les langues et notamment huit fois en français, tant en prose qu'en vers; la traduction que renferme le présent manuscrit est dédiée à Philippe le Bel et paraît être la seconde des versions françaises. Le manuscrit est admirable ; il est sur vélin et date de la seconde moitié du XV* siècle : indépendamment des lettres ornées, rubriques, bordures et encadrements qui le décorent, il contient à chacun des cinq livres de Boèce cinq miniatures du plus haut intérêt. Celle qui figure en tête du volume (et dont un fac-similé est joint à cet article) est due à un véritable
artiste et peut assurément être comptée parmi les chefs-d'œuvre de la miniature française du xv* siècle. Elle est, en outre, d'une importance exceptionnelle pour la topographie monumentale de Paris. Elle représente, à gauche, la coupe d'une salle du Palais de Justice. Le roi Philippe le Bel, entouré de ses courtisans, siège sur son trône Aeurdelïsé, le sceptre en main. Parmi les assistants, au premier plan à droite, on voit un personnage vêtu d'une longue robe a capuchon, qui représente Jehan de Meung. La couverture de la salle royale a extérieurement la forme
d'un dôme, derrière lequel apparaissent les deux tours rondes et la tour carrée du Palais. — A droite, séparé par une ruelle, est un édifice gothique dont la façade rappelle complètement celle de l'église Saint-Micheldu-Palais. Cet édifice représente la prison de Boèce ; il est ouvert sur le devant et laisse voir le ministre de Théodoric, assis sur un banc; devant lui se tient une reine vêtue de blanc : c'est la Philosophie. A l'extrémité de la ruelle qui sépare les deux édifices on aperçoit le Pont-au-Change