A ANVERS
tel
CE musée, Tun des plus beaux joyaux que possède la ville d'Anvers, si riche en merveilles artistiques de tout genre, était encore en 1875 la propriété des descendants du grand imprimeur Plantin.
Le dernier survivant de cette famille célèbre des Plantin-Moretus, M, Ed. Moretus, mort il y a bientôt un an^ céda à la ville d'Anvers et au gouvernement l'imprimerie plantinienne, ses dépendances et les trésors qu'elle contenait pour la somme dérisoire d'un million deux cent mille francs. La part d'intervention de l'Etat est de deux cent mille francs. Somme dérisoire, en effet, pour une telle accumulation de richesses dont l'ensemble, accru pendant plusieurs siècles et religieusement conservé, constitue un musée assurément unique dans le monde entier.
C'est à l'initiative de S. A. R. monseigneur le comte de Flandre, au dévouement
et à Pactivité de M. Léopold de Wael, bourgmestre de la ville d'Anvers, à la sollicitude du conseil communal, toujours soucieux des intérêts artistiques de la métropole anversoise, qu'est due Pacquisîtion de la maison Plantin.
Le rapport de la commission des beaux-arts et des finances de la ville d^Anvers, présenté par M. Naufs au conseil communal, concluait en ces termes à Tachât de Timprimerie plantinienne et de ses dépendances, quelque lourds que fussent les sacrifices à supporter.
a Reculer devant le sacrifice financier que la ville d'Anvers doit s'imposer pour rester propriétaire de toutes les collections plantiniennes serait s'exposer à voir passer toutes ces reliques nationales dans des mains étrangères ou dispersées dans le monde entier. C'est ce que la ville d'Anvers ne peut faire et ce qu'elle ne fera pas !
a Fière de son antique renommée, elle saura conserver ces glorieux débris et s'imposer de lourds sacrifices dont les générations à venir lui tiendront compte.
« En donnant un vote favorable au projet des commissions réunies, nous avons la conviction de doter la ville d'Anvers d'un monument qui sera pour elle un véritable titre de gloire. »
En effet, l'acquisition de ce monument est pour la cité anversoise un titre de gloire. Mais elle est avare de cette gloire, et il semble que, jalouse, ombrageuse, elle veuille en arrêter le rayonnement.
Depuis l'ouverture officielle du musée, qui eut lieu en août 1877, pendant les fêtes magnifiques par lesquelles la ville d'Anvers célébra le trois centième anniversaire de la naissance de Rubens, c'est à peine si l'on entend parler de cet incomparable trésor.
Si l'un des grands pays voisins — je ne cite pas de nom pour éviter le reproche de partialité — était devenu possesseur envié de ces richesses artistiques, il eût mis son orgueil à les faire connaître et admirer de tous. Monographies d'ensemble ou de détail, éclaircissements historiques, mise au jour de documents inédits, publication de textes primitifs introuvables, reproductions artistiques des chefs-d'œuvre de la gravure flamande, tout devait être mis en œuvre pour faire connaître aux générations présentes les merveilles amoncelées dans cette célèbre demeure.
Lorsque je visitai pour la première fois la maison Plantin, il se forma immédiatement dans mon esprit cette conviction que l'imprimerie, la bibliothèque et les archives renfermaient des biens inestimables dont la divulgation devait être éminemment utile à l'art et à l'histoire et sûrement profitable au goût public.
J'ai exprimé cette impression dans la relation de mes visites *. Je me proposai personnellement d'entreprendre une suite de travaux concer-
X. La maison Plantin à Anvers, 1^* édition. Bruxelles, 1877, 2' édition, augmentée de documents nouveaux et de la liste chronologique des ouvrages imprimés par Plantin. Bruxelles, 1878.
nant la bibliographie et l'imprimerie, dont les matériaux m'eussent été fournis par le musée Plantin, mais je me heurtai à des impossibilités, à des questions dé clocher et je fus contraint d'abandonner mon idée première.
Je le regrette d'autant plus vivement, que la conviction que je confessais plus haut. a été trompéfe. En dehors de quelques travaux publiés par M. Rooses, l'archiviste du musée, aucune entreprise de publication importante n'a été commencée et le silence le plus complet entoure la maison Plantin, devenue propriété de la ville d'Anvers.
Il serait injuste de ne pas rendre témoignage à l'intelligente activité de MM. Rosseels, conservateur, et Rooses, bibliothécaire, qui, tout en transformant les dispositions intérieures de la maison, ont respecté le caractère général et ont, dans certaines parties, rétabli des détails d'ornementation primitive. Mais enfin, je le répète, il y avait, me semble-t-il, autre chose à faire de la maison Plantin qu'un musée parfaitement aménagé. Il y a là un fort grand nombre de témoins qu'il serait utile d'interroger, et les historiens, les lettrés, les artistes de tous les pays sauraient un gré infini à l'administration communale d'Anvers de leur faire connaître les secrets dont ces témoins sont dépositaires aussi bien dans le domaine de la politique que dans le domaine des sciences et des arts.
C'est au milieu du xvi* siècle que Christophe Plantin se fit inscrire sous ce nom comme bourgeois de )a ville d'Anvers et comme membre de la Gilde de Saint-Luc.
D'où venait cet ouvrier relieur qui s'était établi à Anvers dans une petite boutique au-dessus de la Bourse des marchands^ où la femme vendait des linges et le mari des livres, et qui peu de temps après,, grâce aux avances du greffier de la ville, Graphseus, s'installa près de l'église des Augustins ?
La plupart des biographes le faisaient naître à Tours, mais le lieu de sa naissance est Montlouis, petit village aux environs de Tours. Les investigations auxquelles nous nous sommes livré nous ont amené à maintenir cette localité comme berceau de Plantin, contrairement à l'assertion de M. Rooses qui indique Saint-Avertin, autre bourgade située aux portes de la cité de Descartes.
Sa femme, Jeanne Rivière ou Revière, était originaire de Caen. Plantin l'avait connue pendant son apprentissage chez un relieur de cette ville. A l'époque où Plantin vient se fixer en Flandre, la prospérité d'Anvers était à son apogée. La disgrâce de Bruges, la révoltée, fut une des causes principales de la fortune commerciale d'Anvers, fortune à
USÉE PLAKTIN-MO.RETUS A ANVERS
1761 par Fr.-Jean Moretus. La porte d'entrée seule mérite une mention. Elle est surmontée de la marque de Plantin : une main sortant des nuages et tenant le compas d'or. Au-dessous la devise Labore et Constantia. Le cartouche est soutenu par deux figures allégoriques représentant Tune le Travail, Tautre la Constance. L'exécution de ce cartouche est due au sculpteur hollandais Érasme Quellin, d'Amsterdam.
La porte d'entrée donne accès à un large vestibule fermé à l'extrémité opposée par une porte vitrée s'ouvrant sur la grande cour intérieure, vaste quadrangle dont les quatre faces aujourd'hui sont symétriques. En 1875, la face est était absolument modernisée ; les Moretus ayant, dans le siècle dernier, fait leur habitation particulière de cette partie de l'hôtel. Mais elle a repris son aspect primitif et s'harmonise entièrement avec les autres faces.
L'aile située au nord de la cour et dans laquelle sont placées les salles nouvelles, ouvertes en dernier lieu au public, n'a été construite dans l'état où elle se trouve que vers i638. Antérieurement s'élevaient sur cet emplacement trois maisons que Plantin avait fait bâtir en 1579. A sa mort, les héritiers s'étaient partagé ces maisons et elles furent acquises en i638 par Balthazar Moretus 1*% qui masqua leur façade de derrière par une construction complétant la symétrie de la cour.
Cette cour est très belle. Les bâtiments qui forment le parallélogramme ont un rez-de-chaussée et un étage, à l'exception de l'aile nord qui en a deux. C'est un des spécimens les plus curieux des constructions flamandes du xvi« siècle, sauf la partie de l'aile nord construite par Balthazar Moretus !•', dont le rez-de-chaussée, composé de gracieuses arcades formant promenoir, rappelle une époque postérieure.
Le mur de l'aile ouest est presque entièrement couvert par une vigne qui, dit-on, aurait été plantée par le grand imprimeur ou par un des membres de la famille. Cette vigne séculaire reverdit chaque année et donne encore des fruits. Je me souviens qu'en 1877, M. Rosseels offrait à S. A. R. la comtesse de Flandre, qui visitait le musée, des confitures faites avec la récolte de l'année précédente.
Vers le milieu duxvii* siècle, Balthazar Moretus II orna la cour des bustes de ses prédécesseurs. Le plus beau d'entre ces bustes, qui se trouvent entre les fenêtres du rez-de-chaussée et celles de l'étage, est celui de Balthazar Moretus III, sculpté par de Cock, en 1700. Malheureusement ce morceau, d'une grande richesse décorative et d'une grande pureté de goût, est placé à l'entrée de la cour, à droite, et mal en vue.
Si, nous portant au milieu de la cour, nous tournons nos regards vers le nord, nous avons devant nous : au rez-de-chaussée, la boutique de librairie, ayant une sortie sur la rue du Saint-Esprit, l'arrière-boutique et le salon des tapisseries; au premier étage, la salle de la direction, la salle des privilèges, la galerie des graveurs anversois, deux petites cham-
bres précédant la chambre à coucher de Plantin; au second étage, Tancienne fonderie de caractères.
Nous avons derrière nous Tatelier typographique occupant tout le rez-de-chaussée de Taile sud et la salle des caractères ; au premier étage, la petite bibliothèque et la galerie des bois gravés.
Sur notre droite : au rez-de-chaussée, le cabinet de travail de Juste Lipse et la chambre des correcteurs; à Pétage, la galerie des cuivres, une grande salle de réception dans le style flamand et une nouvelle galerie de gravures sur laquelle prend jour une des deux chambres qui précèdent la chambre à coucher de Plantin.
Nous avons enfin sur notre gauche : au rez-de-chaussée, les deux grands salons dans lesquels sont exposés les manuscrits, les autographes, les tableaux et les principaux objets d^art de Tincomparable collection plantinienne ; à Tétage, la grande bibliothèque et ses dépendances, les archives et, au-dessus du vestibule d'entrée, des salles renfermant nombre d'objets précieux. Un escalier d'honneur conduit de cet étage au vestibule d'entrée sur lequel s'ouvre également la porte qui conduit, sur la gauche, à l'atelier typographique.
Il ne me serait pas possible de donner une description détaillée de ces diverses parties du musée et de mentionner nominativement chacune des richesses qui y sont contenues.
Je dois me borner à une vue d'ensemble que je compléterai par une généalogie de la famille Plantin et quelques notes sur les différentes marques, emblèmes et symboles adoptés par le grand imprimeur et ses descendants.
L'atelier typographique, qui a été rétabli tel qu'il était au temps de Plantin, contient encore sept presses à bras, parmi lesquelles figurent les deux presses sur lesquelles travaillait Plantin dès le début. Elles sont étayées de tous côtés, car elles tombent presque en poussière. Les presses se trouvent sur la gauche en entrant ; du côté opposé sont rangées les casses devant lesquelles peuvent trouver place de vingt à vingt-cinq compositeurs. Les casses sont pleines encore de caractères divers; les composteurs et les visoriums^ les tabourets, et sur le côté des casses les ficelles dont se servaient les compositeurs pour lier les paquets, rien n'a été enlevé. Au fond de l'atelier, sur des meubles divers, des filets, des galées, des réglettes, etc.
En outre des cinq presses dont nous avons parlé, le musée Plantin possède encore une presse pour l'impression en taille-douce, mais de construction beaucoup plus récente.
De Thou, dans ses Mémoires, raconte qu'il vit fonctionner dix-sept presses dans cet atelier qui, au temps de sa plus grande prospérité, en compta jusque vingt-deux.
La salle qui fait suite à Tatelier renferme des collections de caractères en quantité telle qu'il serait possible d'entreprendre des travaux de première importance. Là se retrouvent ces beaux caraaères grecs que l'on peut comparer pour la hauteur, la régularité et la beauté, à ceux qu'employaient les Aide. Il serait assez difficile de préciser la date d'origine de tous ces caractères dont les types, pour quelques-uns, ont été fort probablement gravés par Guill. Le Bé, cet artiste de grand mérite qui grava pour François I*' les caractères orientaux dont se servit Robert Estienne et auquel Philippe II commanda la gravure des caractères employés à l'impression de la Bible polyglotte. Des vitrines contiennent un grand nombre de poinçons et de matrices.
Quelles merveilleuses réimpressions d'ouvrages devenus Introuvables et dont les originaux se trouvent dans la Bibliothèque ne pourrait-on pas exécuter avec de semblables matériaux !
Le cabinet de travail de Juste Lipse qui précède la chambre des correcteurs est tout tendu de cuir de Cordoue véritable. Deux magnifiques bahuts Renaissance flamande et une table du temps complètent l'ameublement. Dans un petit réduit [contigu sont rangées sur de nombreux rayons des feuilles d'épreuves et des feuilles d'ouvrages en cours d'exécution.
La chambre des correcteurs est une véritable merveille. Elle est entièrement garnie de casiers et de tiroirs. Au milieu une grande table couverte de feuilles d'impression dont quelques-unes portent des corrections avant le tirage. On conserve le fauteuil sur lequel se sont assis Érasme, Juste Lipse et l'infatigable Corneille Kiliaen. La cheminée du XVI» siècle, dont les supports et le tablier ont été sculptés par Quellin, est fort belle. Le bureau des correcteurs, tout en chêne sculpté, est une des choses les plus remarquables du musée. Ce bureau se compose d'une grande table dont l'un des côtés est fixé au mur; sur les deux côtés perpendiculaires au mur, des bancs avec dossiers très hauts ornés de sculptures de Quellin. Le dessous de la table est garni de rayons. Cette table est éclairée par une large fenêtre se fermant à l'intérieur avec des volets en chêne dont les ferrures sont remarquables. C'est d'ailleurs un examen extrêmement curieux à faire que celui de toutes ces ferrures admirablement conservées et d'un travail artistique du plus grand prix.
Toutes les salles du musée donnant sur la cour intérieure reçoivent le jour par des fenêtres, dites à guillotine, formées de petits carreaux symétriquement enchâssés dans le plomb. Quelques-unes sont à battants et presque toutes sont garnies de volets en bois à l'intérieur.
C'est en quittant la chambre des correcteurs que l'on débouche sur le promenoir à arcades, à l'extrémité duquel se trouve l'ancien escalier
priacipal de la maison : au bas de celui-ci s'élève une petite colonaette sur laquelle Baltbazar III, anobli en 1692, fitplacer son écusson et celui de sa femme, un lion tenant dans ses griffes les armes des maisons Moretus et de NeuT. Le plafond du promenoir est formé de petites poutrelles aux extrémités desquelles se répètent alternativement la devise Stella duce BM et le compas avec les mots : Labore et Constantia.
Sur le seuil de la porte de la chambre des correcteurs qui s'ouvre sur ce promenoir faiblement ombragé par la vigne, un charme doux et pénétrant gagne l'esprit du visiteur. Au milieu de tous ces souvenirs si beaux d'un passé resplendissant, il n'est pas possible que la pensée se refuse à évoquer les noms des grands travailleurs, des savants et des artistes qui ont passé dans cette demeure. Tout un monde oublié revit en un instant, et l'on resterait longtemps livré à ces préoccupations intimes, comme perdu dans un monde invisible, si les pas de visiteurs plus pressés, moins attentifs, ne venaient vous arracher à ce rêve passionnant.
Au pied de l'escalier dont nous parlions plus haut se trouve la porte qui, par un petit couloir, conduit à la boutique. Entrons.
Léon Degeorge.
ÉT;UDEtBIBLIOGRAPHIQUE