‹ Le livre (volume 3)Chapitre 47 sur 103 · SUR LE V LIVRE DE RABELAIS · texte numérisé non relu

SUR LE V LIVRE DE RABELAIS

u moment où l'on vient d'élerer une statue k Rabelais dans la ville de Tours et où l'on se prépare a lui en e'iever une autre dans sa ville natale de Chinon, il nous paraît utile et opportun de discuter et de réfuter, une fois pour toutes, l'opinion qui tend à mettre en doute l'authenticité du V* livre de son ouvrage et qui n'a pas encore rencontré d'adversaire déterminé et convaincu.

Cette opinion, fort ancienne, il est vrai, puisqu'elle remonte ii ta fin du Tvi' siècle, ne s'appuie pourtant sur aucun &it établi, sur aucune preuve sérieuse, sur aucun document contemporain de la publication du V* livre; les nom* breuï éditeurs ou commentateurs des œuvres de Rabelais l'ont acceptée ou l'ont repousséc, chacun suivant son sentiment personnel, sans chercher k la combattre ou à la détruire par une critique savante et éclairée : ce qui n'a &it qu'accroître le doute, en le perpétuant et en le laissant se fortifier de quelques allégations va^es et trompeuses. Aussi, l'érudition moderne sembte-t-elle aujourd'tiui donner crédit à ce doute, qu'elle n'a pas étudié à fond et qu'elle ne devrait accepter, pour ainsi dire, que sous bénéfice d'inventaire. Il y a longtemps que nous aurions pris la parole dans la question, si nous n'eussions pas attendu que le savant le plus compétent en matière rabelaisienne, M. Anatole de Montaiglon, se fût prononcé pour ou contre, après examen déHnitif de celte question, qui n'a jamais été sérieusement traitée par les rabelaisiens. M. de Montaiglon s'est contenté de nous donner, dans son édition de Rabelais, le meilleur texte des quatre premiers livres du Gargantua et du Pantagruel, et de publier, pour la première fois, le texte complet d'un manuscrit du V* livre, que j'avais déjà fait connaître trente ans aupatuvant, en le faisant senir h reconstituer le texte imprimé du V livre, pour mon édition de Rabelais de 1840.

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M. de Montaiglon ne s'est pas prononcé sur une question qui intéresse à si haut degré les admirateurs et les amis de Rabelais; mais il n'a pas caché, à son entourage d'érudits, quel était son sentiment personnel, affirmé d'ailleurs de longue date, et nous ne sommes pas étonné de retrouver son opinion assez nettement indiquée dans les travaux récents des savants et intelligents éditeurs de Rabelais, MM. Rathery et Burgaud des Marets, Marty-Laveaux, Pierre Jannet et Louis Moland. Or cette opinion, qu'il faut arrêter à sa source, est un doute plus ou moins caractérisé sur l'authenticité du V* livre, dans lequel la part de Rabelais serait très restreinte et qui aurait été systématiquement modifié et transformé par un éditeur inconnu et sans doute par un protestant.

Nous allons donc remonter aux origines de la question, en exposant chronologiquement depuis le xvi* siècle toutes les opinions qui se sont produites jusqu'à présent, pour ou contre l'authenticité du V* livre de Rabelais.

Le Quatrième livre de Pantagruel, achevé d'imprimer le 28 janvier i552, avait été publié, avec privilège du roi, chez Michel Fezandat, à Paris; mais un arrêt du parlement, en date du i*' mars i55i (i552, nouveau style), en suspendit la vente. Rabelais s'était fait de si puissants protecteurs, même parmi le haut clergé ^ce IV* livre était précédé d'une épître au cardinal de Châtillon), qu'il ne fut pas inquiété pour cette publication et que le roi Henri II fît savoir au parlement que le privilège accordé au livre couvrait à la fois l'auteur et son libraire. Cependant Rabelais ne songea pas à faire paraître le V" et dernier livre de son ouvrage, quoique ce livre eût été commencé et en partie achevé depuis près de deux ans, comme nous le démontrerons tout à l'heure : il l'avait peutêtre abandonné, en renonçant à le finir, car il se sentait vieux et valétudinaire; il avait besoin de repos physique et moral ; il ne se souciait plus d'affronter de nouveaux dangers et de nouvelles persécutions : il voulait pouvoir mourir tranquille dans son lit. C'est à ce motif de prudence qu'il faut attribuer la résignation simultanée des deux cures, que possédait alors Rabelais et qui étaient pour lui de simples bénéfices n'exigeant ni la résidence obligatoire ni la pratique des devoirs curiaux. Il se démit, à la fois, de la cure de Saint-Martin de Meudon, au diocèse de Paris, et de celle de Saint-Christophe de Jambet, au diocèse du Mans, le 9 janvier i552, c'est-à-dire un mois à peine avant l'apparition de son IV' livre. L'évêque de Paris, qui était toujours le cardinal du Bellay, et son coad juteur, l'évêque du Mans, qui était son neveu, Jean du Bellay, cardinal de Langey, conservèrent probablement à Rabelais une petite part dans les revenus paroissiaux de ces deux cures qu'il résignait, et, en tout cas, ils lui faisaient une pension alimentaire, à laquelle le cardinal de Châtillon et le duc de Guise, seigneur de Meudon, ajoutaient certainement de fréquents témoignages de leur munificence. En outre, il est à peu près sûr que, Rabelais, comme ancien curé de Meudon, s'était réservé un logement dans le presbytère de son ancienne cure où il avait transporté sa bibliothèque et son cabinet de travail. Nous reviendrons une autre fois sur cette bibliothèque, qui était assez importante, sinon considérable, et ddht plusieurs i^iianuscrits se retrouvent dans l'ancien fonds de la Bibliothèque du roi. Rabelais, à cette époque, était d'ailleurs en possession d'un canonicat dans l'abbaye séculière de Saint-Maur-des-Fossés, où le cardinal du Bellay, quoique retiré à Rome depuis k mort de François T', n'avait pas cessé d'exercer ses droits d'abbé commendataire ; il habitait même, quand il résidait à Paris,

ÉTUDE BIBLIOGRAPHIQUE SUR LE V« LIVRE DE RABELAIS ao|

dans une maison canoniale appartenant à l'abbaye. Cette maison, sise rue des Jardins-Saint- Paul, devait être Tancien hôtel des abbés de Saînt-Maur-des- Fossés, que l'abbé et le chapitre de ce couvent s'étaient réservé, en i362, lorsqu'ils vendirent au dauphin Charles, fils du roi Jean, les terrains annexés qu'ils avaient entre l'hôtel de l'archevêque de Sens et les jardins de l'hôtel Saint- Paul.

La publication du IV* livre de Pantagruel avec privilège du roi avait été un événement, et l'on s'étonnait que l'auteur, qui s'était nommé sur le titre de cette édition, en s'intitulant docteur en médecine, n'eût pas été poursuivi, ainsi que le libraire Michel Fezandat, Théodore de Bèze, dans VEpistola Passavantii, pièce satirique contre le président Lizet, imprimée à la fin de i552, avait expliqué ainsi l'indulgence des magistrats à l'égard de Rabelais, qu'il qualifiait du nom de son héros Pantagruel : a Pantagruel, avec son livre, qu'il fit imprimer sous les auspices des cardinaux, qui aiment à vivre comme il parlait. » (Panta^ gruel, cum suo libro quemfecit imp rimer e per favorem car dinalium qui amant viyere sicut ille loquehatur.) Ce qui ne veut pas dire, comme on Ta cru, que Rabelais fût déjà mort. Rabelais, à la suite du fâcheux éclat que l'impression de son IV" livre avait produit, non seulement à Genève parmi les calvinistes, mais encore en France auprès des catholiques, se tenait à l'écart et ne répondait plus même à ses ennemis qui le dénonçaient comme un hérétique ou comme un athée ; il ne pensait qu'à se faire oublier, pendant qu'on réimprimait, à Paris même, clandestinement il est vrai, et sans privilège du roi, la première édition de ses œuvres, sous ce titre : Les œuvres de M, François Rabelais, docteur en médecine j contenant la vie, faicts et dicts héroïques de Gargantua et de sonfil^ Panurge {sic), avecla Prognostication Pantagrueline, m.d.lhi. Le nom de Panurge était imprimé à dessein, dans le titre de cette édition, au lieu du nom de Pantagruel, qui sentait l'hérésie et que les catholiques, comme les protestants, avaient mis à l'index : il fallait détourner l'attention des caphars, comme les appelait Rabelais, et non l'attirer sur un livre imprimé en secret pour les pantagruélistes et non aultres.

Cette édition, in-i6, de 932 pages et 10 feuillets non chiffrés, sans nom de lieu d'impression ni d'imprimeur, fut mise en vente sous le manteau, dans le même temps que Rabelais venait de mourir à Paris. Scévole de Sainte-Marthe, dont la famille poitevine s'était trouvée souvent en relations amicales avec Rabelais, et qui avait pu lui-même le connaître, puisqu'il était né à Loudun en i536, n'a pas mentionné la date de sa mort, en disant, le premier, dans ses Elogia Gallorum doctrines illustrium (iSgS) : « Il est mort dans le bourg de Meudon, à un quart de lieue de Paris, où il possédait un petit bénéfice ecclésiastique, qu'il devait à la faveur du cardinal du Bellay; » [Mortus es apud Meudonium vicum agii Parisiensis ad quartum lapidem ubi tenue sacerdotium cardi^ nalis benejicio possidebat.) Mais Guillaume Colletet, qui a traduit ou plutôt paraphrasé les Elogia de Scévole de Sainte-Marthe, rectifie en ces termes Terreur de ce biographe, dans la notice qu'il avait consacrée à Rabelais en composant la Vie des poètes françois, dont le manuscrit inédit a été détruit dans l'incendie de la Bibliothèque du Louvre en 1871 : « Il mourut, non point à Meudon, comme le dit Scévole de Sainte-Marthe et comme la pluspart des écrivains le croyent, mais à Paris, l'an i553, âgé de soixante-dix ans, en la rue des

Jardins, sur la paroisse Saint-Paul, au cymetière duquel il fut enterré et proche d'un grand arbre, que Ton y voyoit encore il y a quelques années.

Religione patrum tnultos servata per annos,

« Ce qui témoigne assez qu'il mourut dans la véritable créance de nostre religion, quoyque ses envieux et ses ennemis, gens qui n'ont jamais manqué d'attaquer la plus haute vertu, allèguent qu'il mourut en athée, car il est certain que, sur la fin de ses jours, rentrant en soy-mesme, reconnoissant ses peschez et ayant recours à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit son esprit en fidèle chrestien. » Guillaume Colletet avait vu l'arbre, au pied duquel Rabelais était enterré, et il tenait ce renseignement précis de Charles Faye, sieur d'Espesse, conseiller du roi et son ambassadeur en Hollande, lequel avait appris ces détails de la bouche même du président d'Espesse, son père, a qui estoit un des grands amys de ce docte deffunct » . Colletet fait ici une confusion de personnes, qu'il est nécessaire de relever. Ce n'est pas Jacques Faye, président à mortier, père de l'ambassadeur en Hollande, qui avait été l'ami de Rabelais ; c'était l'aïeul de l'ambassadeur, Barthélemi Faye, né à Lyon, président aux enquêtes dans le parlement de Paris, et auteur de deux ouvrages latins imprimés : Energumeticus et Alexiacus, Le président d'Espesse, né en 1 543, était donc âgé de neuf ou dix ' ans lors du décès de Rabelais, mais un enfant peut garder la mémoire très nette et très précise des faits qui l'ont frappé, soit qu'il en ait été le témoin oculaire, ' soit qu'il en ait ouï parler, d'autant plus que le nom de Rabelais devait revenir sans cesse dans les entretiens de la famille d'Espesse.

Charles Faye, l'ambassadeur en Hollande, qui mourut en i638, dans un âge très avancé, se plaisait à évoquer aussi le souvenir de Rabelais, et c'est son témoignage irrécusable que Colletet, Guy- Patin et le P.Pierre de Saint- Romuald (Guillebaut) nous ont transmis au sujet de la mort de Rabelais et de sa sépulture. « Ce n'ert pas, dit ce dernier dans son Trésor chronologique et historique (Paris, Ant. de Sommaville, 1647, ^ ^o^* in-folio, t. IH, p. bgi), ce n'est pas dans sa cure que notre François Rabelais, curé de Meudon, a fini ses jours, comme le vulgaire a crû jusqu'à présent, mais à Paris, en une maison de la rue des Jardins, et fut enterré dans le cimetière Saint- Paul, au pied d'un arbre qui s'y volt encore aujourd'huy, selon que le sieur Patin, docte médecin de Paris, l'a sceu de feu M. d'Espesse, conseiller d*Estat et ambassadeur en Hollande, qui l'avoit appris de feu M. le président d'Espesse, son père. » Le P. de Saint- Romuald est beaucoup plus explicite dans un autre ouvrage moins connu, qu'il publia plus tard : Annales chronologiques et historiques (Paris, Clousier, i665, 2 vol. in-12, 1. 1»', p. 392). Voici ce qu'il rapporte, à la date du 9 avril de l'an 1 553 : « François Rabelais, de Chinon, mourut en la paroisse Saint-Paul à Paris, où il est inhumé et où il s'étoit fait apporter, malade, de sa cure de Meudon. Il avoit esté cordelier, puis se fit médecin, et enfin devint curé. Il rendit son esprit en raillant comme il avait passé sa vie en raillerie, p Guy- Patin, dans une lettre à son ami Falconnet, se borne à relater le témoignage de Charles Faye, seigneur d'Espesse : a Rabelais est mort à Paris, l'an i553, dans la rue des Jardins, paroisse de Saint- Paul, et il y est enterré, dans le cimetière, au pied d'un grand arbre : Religione patrum multos servata per annos. Il dit en mourant : « Tirez le rideau, la farce est jouée ! »

La farce que Rabelais avait jouée, pour la plus grande joie des pantagruélistes et non aultreSy comme il le disait sur le titre de ses livres, c'était son Gargantua, c'était son Pantagruel, dont les quatre premiers livres avaient paru de son vivant et dont il laissait le V" inachevé, mais bien digne, en effet, de paraître après sa mort. Nous ne savons rien des manuscrits de Rabelais et on ignore absolument en quelles mains ils tombèrent après lui. On est fondé à croire cependant, comme nous l'avons dit plus haut, que sa bibliothèque et ses papiers étaient restés dans la maison curiale de Meudon, qu'il n'avait pas quittée, en cessant d'être curé de cette paroisse. Il avait aussi, dans l'abbaye de Saint- Maur-des- Fossés, une chambre qu'il occupait encore quelquefois : « Ce fut là, dit le P. de Saint-Romuald dans un autre passage de son Trésor généalogique et historique, ce fut là qu'il travailla après son livre de Pantagruel, son esprit prophane prévalant sur tout ce qu'il avoit de dévotion. On y monstre encore aujourd'huy, par singularité, sa chambre. » Cette chambre de Rabelais, on la montrait toujours aux curieux, à la fin du xvn® siècle, comme Thomas Corneille l'a dit, en parlant de l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, dans son Dictionnaire géographique et historique (Paris, 1708, 3 vol. in-folio).

Rabelais mort, les éditions de ses œuvres, contenant les quatre premiers livres seulement, se multiplient, sans amener aucune poursuite de la part de l'autorité judiciaire. On les réimprime à Paris, sans date et sans indication du lieu d'impression (in- 16 de 740 pages et 14 feuillets non chiffrés); puisa Troyes, par Loys qui ne se meurt point, en i556 (2 vol. in- 16 de 41 5 et 547 p. avec 1 1 feuillets de table). Mais on ne signale pas encore l'existence du V* livre, qui était connu des seuls amis de Rabelais, si la composition de ce livre date de i55o, ainsi que nous croyons pouvoir le prouver. Ce n'est qu'en 1 562 qu'on vit circuler quelques exemplaires d'une brochure in-8° de 32 feuillets, intitulée : Vlsle sonnante, par maistre François Rabelais, qui n'a point encore esté impri^ mée ne mise en lumière : en laquelle est continuée la navigation f aide par Pantagruel, Panurge et aultres officiers, imprimé nouvellement.

Cette brochure, qui passa inaperçue ou qui du moins n'arriva que dans bien peu de mains, eut pourtant un retentissement de scandale, car son titre de VJsle sonnante resta dans l'esprit d'une foule de gens qui n'en avaient jamais vu un seul exemplaire. Aussi, en plein xvii* siècle, on parlait de Vlsle sonnante, comme si c'était le V* livre de Rabelais, quoique l'édition rarissime et même introuvable, publiée sous ce titre neuf ans après la mort de l'auteur, ne contînt que les seize premiers chapitres de ce livre, dans lequel huit chapitres seulement sont consacrés à la description de Vlsle sonnante. Il faut supposer que les exemplaires de cette brochure ont été soigneusement détruits, car les éditeurs modernes de Rabelais l'ont cherchée inutilement dans toutes les bibliothèques publiques et particulières de la France et de l'étranger.

L'existence du V* livre de Pantagruel était donc désormais bien constatée, et on n'attendit que deux ans pour le voir paraître tel que Rabelais l'avait laissé, c'est-à-dire non terminé, non revu et très incomplet : Le cinquième et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, composé par M. François Rabelais, docteur en médecine; auquel est contenu la Visitation de V oracle de la dive Bacbuc et le mot de la Bouteille, pour lequel avoir est entrepris tout ce long voyage» nouvellement mis en lumière, m. d. lxiiii, in- 16 de 98 feuillets

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cotés ii3 (les chiffres siutent de i6 à 33, ce qui semble impliquer la suppression de 1 5 feuillets) et de 3 feuillets non chiffrés pour la table des chapitres. Le chapitre des ApedefteSj qui était le xvi* dans Vlsle sonnante, ne figure pas dans cette édition, ni dans les deux éditions suivantes : Lyon^ Jean Martin^ 1 565, in- 16, et sans nom de lieu, imprimé Van m. d. lv. in-8<>. C'est dans une seconde édition de Lyon^ Jean Martin, 1667, que ce chapitre fut réintégré à sa place. Mais, chose étrange, ce V* livre, le plus hardi, le plus redoutable des cinq qui composent Tœuvre de Rabelais, ne rencontre aucun obstacle, ne soulève aucune opposition, n'entraîne aucune mesure répressive, de la part de l'autorité judiciaire. Il a pris sa place dans les œuvres de Rabelais, qu'on réimprime partout, ouvertement et publiquement, sans causer le moindre scandale, excepté chez les protestants de Genève, car si Calvin, dans son traité De scandalis^ publié en i55o, accusait Rabelais d'avoir profané le saint Evangile par une audacieuse dérision, Robert Estienne, après la mort de l'auteur, reprochait aux théologiens de Paris de n'avoir pas fait brûler, avec son livre, ï athée et blasphémateur Rabelais. Ce livre, toutefois, avait été censuré et condamné, par le concile de Trente ; il était inscrit à toujours sur les listes de l'Index, en cour de Rome. Jamais les œuvres de Rabelais n'avaient eu plus de vogue en France, et son libraire de Paris, Richard Breton, avait profité de cette vogue, en i565, pour faire paraître, comme un corollaire des œuvres de Rabelais, les Songes drolatiques de Pantagruel^ oîi sont contenues plusieurs figures de maistre François Rabelais; et dernière œuvre d'iceluy pour la récréation des bons esprits. Cette bizarre et curieuse publication, qu'on disait faite d'après les dessins originaux trouvés dans le cabinet de Rabelais, ne rencontra pas un seul critique pour contester sa provenance et nier son origine. La Croix du Maine n'avait daigné accorder à Rabelais que quelques lignes insignifiantes dans sa Bibliothèque françoise (Paris, Abel L'Angelier, 1 584, in-folio) et Antoine du Verdier ne l'a nommé dans la sienne (Lyon, i383, in-folio) que pour l'accabler d'injures en l'appelant moqueur de Dieu et du monde et en disant que, « quoique docte, il a mis néanmoins parmi ses escrits des traits d'impiété, et, si j'ose dire, ressentant l'athéisme à pleine gorge ». Mais, à peu d'annéos de là. Du Verdier faisait réparation d'honneur à la mémoire de Rabelais et revenait sur son premier jugement, dans un grand ouvrage, qui ne fut imprimé qu'après sa mort : Prosopographie ou Description des personnes illustres, tant chrestiennes que profanes (Lyon, Paul Frelon, i6o3, 3 vol. in-folio). « J'ai parlé, dit-il, de François Rabelais en ma Bibliothèque^ souvent de commune voix et par ce qu'on peut juger par ses œuvres, mais la fin qu'il a faict fera juger de luy autrement que l'on n'en parle communément. Quant à ses œuvres, on y descouvre un merveilleusement bel esprit. Son malheur est que chacun s'est voulu mesler de pantagruéliser, et sont sortis plusieurs livres sous son nom, adjoûtez à ses œuvres, qui ne sont de luy, comme risle sonnante, faicte par un escholier de Valence et autres. Il a esté premièrement cordelier, puis autres deux fois moine, puis médecin, puis curé de Meudon, comme j'ay veu par une lettre escrite de sa main, par laquelle il mande à un amy qu'il a de bons paroiciens en M. et M"** de Guise. Il a esté touché de repentance, contre ce qu'on croit, et ne veux obmettre que M. l'Evesque d'Evreux (le cardinal du Perron) a un Galen, où il y a quelques notes en marge, escrites de la main de Rabelais, et, où Galen soustient l'ame estre mortelle, il a escrit :

hic vero se Galenus plumbeum ostendit. Le Roy, k présent heureusement régnant, disant que Rabelais estoît bon compagnon et athée, ledit sieur Evesque luy dit ce que dessus. »

Tel est le point de départ de l'attribution de Vlsle sonnante à un Escholier de Valence^ et cette opinion, émise à la légère, qui ne reposait que sur un qui* proquo et un malentendu, fît son chemin rapidement parmi les esprits prévenus et irréfléchis. Du Verdier était l'auteur inconscient du quiproquo, car il avait confondu Vlsle sonnante avec un petit livre de Guillaume des Autelz, intitulé : Mytistoire baragouyne de Franfreluche et Gaudichon, trouvée depuis n'aguere d'un exemplaire escrità la main à la valeur de dix atomes^ pour les récréations des bons fanfreluchistes. Autheur à. b. c. (jusqu'à z). On les vend à Lyon, par Jean Dieppi, 1574, in-i6 de 48 feuillets. On lit, en effet, dans la. Bibliothèque françoise d'Antoine Du Verdier, à l'article de Guillaume des Autelz : « Estant à Valence escholier en l'estude de Droit, il a escrit, à l'imitation de Rabelais en son œuvre de Pantagruel, un livre en prose, non moins facétieux que de gaillarde invention, contenant dix-sept chapitres et intitulé : Franfreluche et Gaudichon, mytistoire baragouyne de la valeur de dix atomes^ pour la recréa-tion de tous bons fanfreluchistes, imprimée à Lyon, par Jean Dieppi. » Du Verdier avait eu probablement sous les yeux une des premières éditions lyonnaises de ce petit livre, éditions que les bibliographes citent, sans les avoir jamais vues, parce qu'elles furent détruites sans doute, comme celle de Vlsle sonnante: Lyon, sans date, in-8% ou i359, in-8®, ou i56o, in- 16. Le nom de l'auteur de cette plate imitation de Rabelais ne fut révélé que tardivement par Du Verdier, car Etienne Pasquier ne le connaissait même pas, puisqu'il le désigne, dans une de ses lettres (la 8' du livre i*'), comme un des plus mauvais imitateurs anonymes de Rabelais : « L'un, sous le nom de Ladulfi (Noël du Fail), en ses Propos rustiques; l'autre, sans nom, en son livre des Fanfreluches. »

L'idée nous vient tout à coup que ce Guillaume des Autelz, VEscholier de Valence^ pourrait bien avoir publié, à Lyon, en i562, la première édition de Vlsle sonnante^ d'après une copie qu'il aurait prise en cachette sur le manuscrit du V* livre de Rabelais, manuscrit qui était alors entre les mains du chef de la Pléiade, Pierre de Ronsard, ou du moins dans celles de son frère, Charles de Ronsard, abbé de Tyron, comme nous essayerons de le démontrer plus loin. Guillaume des Autelz, parent de Pontus de Thyard, un des poètes de la Pléiade, qui ne devint évèque de Chalon-sur-Saône qu'en 1578, s'était attaché à l'école de Ronsard, et poétisait ou ronsardisait alors de toutes ses forces. C'est en 1 56o qu'il publia, à Lyon, le Repos de plus grand travail, son premier recueil de poésies, dédié à sa Sainte, mais cet Escholier de Valence affectait un jargon mêlé de grec et de latin aussi peu intelligible et aussi ridicule que celui de VEscholier limousin, du second livre de Rabelais.

L'attribution de Vlsle sonnante à un écolier de Valence fut alors si universellement acceptée, qu'elle se reproduit encore de temps à autre -dans des ouvrages de littérature. Le Duchat, dans son commentaire sur Rabelais (notes sur le prologue du V® livre), avait cependant très bien démontré la misérable origine de cette tradition presque généralement répandue, qui voulait que Vlsle sonnante eût été composée et publiée par l'écolier de Valence, qu'on ne nommait pas et qui n'était connu de personne. Cette grossière erreur, sans cesse

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démentie, ne subsistait pas moins par le fiiit de Tignorance ou de la légèreté de ceux qui Pavaient d'abord accueillie, puisque Etienne Tabourot, en parlant de Rabelais dans les Bigarrures et touches, qui parurent pour la première fois en i582, ne s'était pas fait faute de dire que le V« livre lui est attribué. Une erreur du même genre prit naissance, au commencement du xvii* siècle, quand le médecin Louis Guyon, sieur de la Nauche, se fut avisé de donner un père anonyme du V* livre, dans ses Diverses leçons contenant plusieurs discours, histoires et faits mémorables (Lyon, i6o3, in-8') où il consacre à Rabelais une assez bonne page, qu'il termine malheureusement par cette naïveté ou plutôt ce mensonge : a Quant au dernier livre, dit-il, qu'on met entre ses œuvres, qui est intitulé risle sonnante, qui semble à bon escient blasmer et se mocquer des gens officiers de rÉglise catholique, je proteste qu'il ne Ta pas composé, car il se fit longtemps après son décès. J'estois à Paris, lorsqu'il fut faict, et sçais bien qui en fut l'auteur, qui n'estoit médecin. » Le bonhomme Louis Guyon, qui n'avait pas plus de quarante-cinq ans, à l'époque où il fit paraître à Lyon la première édition de ses Diverses /efo«5, attendu qu'il mourut en i63o dans un âge avancé, ne savait pas même que /75/^ sonnante avait paru en i562, c'est-à-dire lorsqu'il était à peine âgé de dix ans !

Eh bien l tels sont les seuls témoins qu'on ait mis en avant pour prouver que Rabelais n'était pas l'auteur du V* livre de Pantagruel : Antoine Du Verdier, né à Montbrison en i544, seize ans avant la publication de Vlsle sonnante et neuf ans avant la mort de Rabelais; Louis Guyon, né à Dole vers iSSg, c'està-dire cinq ans après la mort de Rabelais.

Que sont, qu'étaient ces ouï-dire incohérents ou ridicules, recueillis à l'aventure et répétés sans examen par deux écrivains de médiocre valeur, en comparaison des éclatants témoignages d'admiration que deux hommes considérables, le président Auguste de Thou et le cardinal du Perron, ne craignaient pas d'accorder hautement et sans réserve à l'œuvre de Rabelais en général, et sans faire aucune distinction entre les cinq livres qui composent cette œuvre : De Thou, dans un passage remarquable des Commentaires qu'il écrivait sur sa propre vie, et dans les beaux vers latins que lui avait inspirés sa visite à l'hôtel de la Lamproie, où Rabelais était né, en la ville de Chinon; du Perron, dans ses paroles imposantes, en ne jugeant digne de son estime que ceux qui avaient lu le livre^ c'est-à-dire l'œuvre de Rabelais.

Nous en avons donc fini avec l'écolier de Valence, comme avec le prétendu auteur, également anonyme, qui « n'était pas médecin » et qui composait à Paris risle sonnante, quinze ou vingt ans après que ce fragment du V* livre de Rabelais eut été mis en lumière, sans doute à Lyon ! Nous aurons bientôt à discuter les raisons plus ou moins spécieuses que la critique moderne a fait valoir contre l'authenticité du V" livre.

Il faut d'abord passer en revue, sans les discuter, les opinions contradictoires des érudits, des commentateurs, des lettrés, qui ont cherché à reconnaître si Rabelais était ou n'était pas l'auteur de ce V* livre, loué, admiré par les uns, dédaigné, méprisé par les autres.

Le xvn* siècle, cependant, semble avoir laissé de côté cette question d'origine, qui avait préoccupé les lecteurs du V* livre, à la fin du xvi* siècle. On réimprimait alors les œuvres de Rabelais, en France et surtout dans les Pays-

ÉTUDE BIBLIOGRAPHIQUE SUR LE V« LIVRE DE RABELAIS aop

Bas, mais les éditeurs de ces œuvres ne songeaient pas à donner leur avis personnel sur Tauthenticité de ce V" livre qui faisait aussi bonne figure que les autres dans ces éditions auxquelles on n'ajoutait pas encore de commentaires. L'anonyme à qui l'on doit V Alphabet de l'auteur français, qu'on a imprimé pour la première fois à la suite des éditions elzéviriennes, ne dit pas un mot qui puisse faire croire qu'il eût soupçonné une différence de composition, de style ou de pensée, dans ce V* livre, qui lui fournit un plus grand nombre de mots à interpréter que les quatre livres précédents. Il n'y a que Jean Bernier, médecin de Blois, qui, dans son Véritable Rabelais réformé^ ou Jugement et nouvelles observations sur les œuvres grecques, latines^ toscanes et françaises de maître François Rabelais (Paris, Laurent d'Houry, 1697, in- 12), émette un doute sur les interpolations que peut renfermer le V* livre de Pantagruel : « Encore, dit-il, que quelques critiques ayant cru que ce livre n'est pas de notre docteur, le style et certains endroits me font croire qu'il est de Rabelais, interpolé par des libertins et huguenots. »

En 171 1, paraît la première édition du Rabelais de Le Duchat, avec des commentaires très amples et très savants, qui sont encore les plus complets et les meilleurs qu'on ait faits sur notre Auteur français , comme on l'avait surnommé par excellence. Le Duchat ne manqua pas d'exposer les arguments les plus solides qu'on avait pu trouver pour contester l'authenticité intégrale du V* livre. Ces arguments, auxquels Le Duchat répondait avec quelque hésitation et assez incomplètement, nous les mettrons à néant quand nous viendrons à les examiner plus loin. Contentons-nous ici de consigner l'opinion personnelle de Le Duchat : « Ceux, dit-il, qui auront lu avec attention le V* livre reconnoîtront à mille faits l'auteur des quatre premiers. Même génie, même tour, même genre d'érudition s'y découvrent partout, dans un degré qu'il n'est pas naturel qu'autre que Rabelais ait pu atteindre. »

L'opinion de Le Duchat devait prévaloir, du moins pour un temps. Bernard de La Monnoie, qui était plus capable que personne de faire prévaloir cette opinion, s'est contenté de dire, dans une note sur l'article Rabelais dans la Biblio^ thèque française de Du Verdier : t Le quatrième livre (du Pantagruel) a été le dernier qu'il ait fait lui-même imprimer. Le cinquième a été donné sur ses mé^ moireSy mais avec des fautes qui ont été la plupart réparées dans l'édition de M. Le Duchat. » Le P. Niceron, qui, quoique barnabite, a rédigé une notice très impartiale et très sage sur lavie de Rabelais (Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la république des lettres^ Paris, Briasson, 1735, t. XXXII, p. 337 et suiv.), après avoir repris, avec plus d'adresse, les arguments que Le Duchat opposait aux critiques qui doutaient de l'authenticité du V* livre, en vient à conclure que le V* livre est véritablement de Rabelais, et il se sert, pour le prouver, des expressions mêmes que Le Duchat avait employées dans l'éloge de ce V* livre, où le génie de l'auteur est aussi visible et aussi hautement accusé que dans toute son œuvre.

Il n'est pas indifférent de constater que les doutes qui s'étaient produits en France sur l'authenticité du V* livre n'avaient pas eu d'écho dans les traductions de Rabelais, en langues étrangères, publiées en Allemagne, en Hollande et en Angleterre, où le Gargantua et le Pantagruel ne manquaient pas de lecteurs et d*admirateurs. La traduction anglaise de Thomas Urchard, imprimée à Londres en

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