LES VIGNETTES ROMANTIQ.UES
LES OUBLIES. — HiPPOLYTE TAMPUCCL
L peut sembler hors de saison de faire figurer Tampucci dans la pléiade romantique. L'homme suivit, même de bien loin, l'honnête voie tracée par Casimir Delavigne ; mais ses liaisons avec certains poètes plus en avant, les renseignements biographiques sur l'enrance de quelques-uns de ses contemporains qu^on trouve seulement dans un livre rare <, le concours que lui apporta le plus célèbre des aqua-fortistes de l'époque, 'expliquent le rang qu'il occupe dans ces études.
Fils d'un préparateur du cours de chimie du collège Charlemagne, Tampucci, ayant imprudemment témoigné de cenaines aspirations à la poésie, fut placé par son père chez un cordonnier. Un poète dans l'échoppe d'un rapetasseur de chaussures! « On espérait par U détruire toutes ses illusions, faire taire ses doux rêves d'enfance », dit M. V. . . qui a fait précéder le volume de Poésies d'un court avertissement.
I. Poésitt par Hippoljtt Tampucci ; Parii, Paulin, iB|j, in 8.
ajS LE LIVRE
Le poète « résista saintement à son père, brisa les outils pour lesquels il n^ était point fait, et redevint libre en se rendant à lui-même d.
Cependant le préparateur de chimie, jugeant sans doute qu^il avait trop rabaissé son fils, lui fit obtenir remploi de garçon de classe au collège Charlemagne. Tampucci accepta sans répugnance, quoique cette nouvelle fonction ne fût pas encore d'un ordre bien relevé. « Cétait pour lui rester en famille, dit son biographe : il avait été élevé dans la maison, s^ était mêlé aux jeux de quelques-uns des élèves, devenus depuis écrivains distingués. »
Ces écrivains, c^étaient Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Edouard Thierry qui avaient suivi les cours du collège Charlemagne; aussi les principales pièces du volume de poésies leur sont-elles dédiées comme gages d^affectueux souvenirs.
Déjà par ces liaisons Tampucci se rattache incidemment au mouvement romantique. Le poète en a les amertumes, les désespérances; il est touché par un bout de Paile du vieux Temps de 1 83 3.
L^âge, qui avait mis en rapport ces collégiens et le pauvre garçon de salle, eut pour effet plus tard de permettre à Tampucci de se rappeler au souvenir de Gérard et de Théophile.
Grâce à ce volume, on a un profil de Gautier, enfant blond, couve sous les tendresses de la famille. La note tendre et émue des premières années d^adolescence , que n^a jamais fait vibrer Tauteur des Jeunes- France, se trouve là seulement.
Sur un sable doré ta vie^ ô Théophile, Coule parmi des fleurs.
L^existence de son ancien camarade, fils d^un employé dans les douanes qui ne parait avoir contrarié en rien la vocation du poète, semblait un paradis à Tampucci en comparaison de la sienne :
Ta lèvre n^a jamais goûté l'absinthe amère
Du morne désespoir.
Près de toi sont tes sœurs; un baiser de ta mère
Clôt tes yeux chaque soir.
On entrevoit par les vers suivants de la même pièce que Tauteur à^Albertus se souciait déjà bien plus d'un pourpoint rouge que d'aspirations sociales. Il n'avait pas souffert.
Théophile! viendront des jours où dans ton âme Luira, n'en doute pas, une plus sainte flamme. L'humanité gémit et crie aux oppresseurs :
Haine, opprobre ! Voilà la tâche du poète !
Vers peu éclatants, sages conseils qui ne répondaient en rien à la nature factice que tout jeune Théophile Gautier prit à tâche de se créer«
CAPRICES ET FANTAISIES SUR LES VIGNETTES ROMANTIQUES a$p
A diverses reprises la critique reproclia au poète cette indifférence pour tout sentiment iiuraain. — Le poète ne doit pas geindre en public, me disait Théophile plus sensible à ces attaques quMl n^en faisait montre.
Le masque flegmatique, que Phomme crut utile de porter dans la vie, resta collé à son visage : il avait jeté tant de pierres sur ses sentiments qu^ils restèrent murés et incapables de reparaître.
Avec Gérard le pauvre Tampucci se sentait plus à Taise. L'humoriste ouvrait au contraire la porte aux sensations intimes dont son ami Théophile condamnait l'étalage. Gérard aimait et épanchait ses rêves dans le cœur du pauvre Tampucci.
Ton jeune amour, brûlant de l'amour de la gloire, D'un autre amour aussi vient de sentir les feux; Poursuis, Gérard, poursuis! Qu'une double victoire Bientôt vienne combler tes désirs et mes vœux.
Et plus loin :
Pourtant, quand, le front ceint d'une flamme si belle. D'un père par tes chants embellissant les jours, Et couvert des baisers d'une amante fidèle.
Tu viendras me conter ta gloire et tes amours
C'est bien là la camaraderie affectueuse de deux jeunes gens. Gérard sans morgue, sans prétentions littéraires, comme il le montra toute sa vie, avait déjà publié un certain nombre d'opuscules; sa traduction du Faust et des poètes allemands le mit hors de pair. Il aimait quelque belle inconnue et faisait pénétrer un rayon de poésie et d'amour dans l'âme du pauvre Tampucci en lui confiant ses aspirations poétiques, les battements de son cœur.
Plein de tolérance, Gérard put entendre les vers suivants du garçon de salle sans se gendarmer :
« Je chéris Casimir, j'admire Lamartine, Je goûte de leur luth les sons mélodieux. »
Deux vers qu'à aucun titre Théophile n'eût admis. L'enthousiasme pour Casimir Delavigne équivalait, vers i833, à un brevet de cuistrerie impardonnable.
Le volume de Poésies de Tampucci contenait, il est vrai, une sorte de pièce romantique dédiée à Victor Hugo ; mais au fond du cœur le garçon de salle du collège Charlemagne préférait certainement les cordes du « luth de Casimir » comme plus faciles à pincer.
s6o LE LIVRE
Ce qui consacre toutefois Tampucci et lui donne place au second rang d^une bibliothèque d'ouvrages romantiques, c^est Feau-forte de Célestin Nanteuil qui sert de frontispice au recueil, image étrange dans Pœuvre du graveur qui en laissa de si extraordinaires.
Une muse de Bohême, un des motifs favoris de Tartiste, est assise au bord d^un ruisseau, tenant sa lyre. En face d^elle le sombre poète écoute son âme se plaindre :
Oh! lorsque fatigué d*un travail sans honneur,
Souvent à ma main qui se lasse Échappe le balai; que le front en sueur
Je rêve, seul dans une classe, Ma poitrine se gonfle, et de mes pleurs amers
Je sens que ma joue est baignée, Que mon être grandit, qu^un Dieu parie, et mes vers
Jaillissent d'une âme indignée.
Combien dut être choqué de Pétalage de détails si bas d^un geigneur ulcéré Théophile Gautier à qui la pièce est dédiée! Aussi n'est-ce pas dans la dégradante attitude d'un balayeur de classe que Célestin Nanteuil représenta le poète : c'est en vêtements noirs, en cheveux noirs, avec une physionomie pâle que Tampucci écoute la muse bizarre, la même qu'on retrouve dans le frontispice des néo-romantiques les plus ardents.
L'eau-forte a pénétré trop profondément dans les habits de Tampucci, dans le corsage de velours noir de la Muse, ce qui est un ragoût de plus pour ceux qu'intéresse le « crevé » des morsures du cuivre : la physionomie du poète n'en sera que plus mélancolique, la jupe de la Muse n'en apparaîtra que plus blanche; mais si Casimir Delavigne fut quelque peu étonné d'un si romanesque emploi de son luth, Gérard de Nerval et Théophile durent se féliciter de la vitalité toute de i833 que leur ami le graveur prêtait à un recueil qui ne brillait pas par la hardiesse de la versification.
Hippolyte Tampucci était entré dans la vie sous le coup de circonstances trop défavorables pour tracer un sillon. Il se redressa pourtant et sacrifia de loin en loin au culte des Muses. Â dix-sept ans de là, devenu chef de bureau à la préfecture de la Marne, il publiait encore un volume de poésies *. Mais le volume manquait de vignette et n'est-ce pas l'étrange frontispice de Célestin Nanteuil qui a conservé, dans le souvenir des bibliophiles, le nom du pauvre Tampucci ?
I. Quelques Jleurs pour une couronne^ poésies nouvelles. 1847) in-12.
CAPRICES ET FANTAISIES SUR LES VIGNETTES ROMANTIQUES ft<îi