DU BEAU ROMANTIQUE EN MATIERE DE PORTRAITS
George Sand et M"*' Barthélémy -Hadot, ,
On accusa jadis avec véhémence les romantiques de cultiver spécialement le laid ; ils firent, il est vrai, une certaine consommation de cet agent esthétique et remployèrent à larges teintes plutôt qu^en frottis délicats; toutefois si on écarte les nains, les bossus, «es bâtards et toute la truanderie chère aux romanciers de i83o, on voit se profiler de jeunes hommes songeurs, des femmes passionnées dont la beauté, quoique fatale, ne fait pas tache en regard des types élégants des keepsakes de fin d^année. Les créateurs de ces personnages romanesques reconnaissaient tellement Putilité du Beau qu^eux-mémes, quand ils daignèrent communiquer leur image au public, se firent peindre jeunes, distingués, étranges et répondant au goût de leur époque.
A Pexception du bibliophile Jacob qui, dans la fleur de Page, avait déjà en 1829 la coquetterie de faire croire à ses lecteurs quUl était un vieux bonhomme perdu dans l'étude des in-folio *, les principaux écrivains romantiques passèrent par le crayon de Devéria qui donna à leur physionomie, ainsi qu^aux plis de leurs habits, un tour tout à fait fatal.
Jean Gigoux, Louis Boulanger, Célestin Nanteuil, Jehan Dusseigneur trouvèrent à ce moment des regards, des chevelures, des attitudes qui n^appartenaient pas précisément à Pécole de Holbein, mais qui, répétés avec insistance sur la toile, le marbre, le bois et le cuivre, donnent à croire que poètes et romanciers des deux sexes de ce singulier temps appartenaient plus ou moins à la famille (ÏAngèle et d'Antony et que le velours, la soie, prodigués pour répondre à de triomphantes coupes d^habits, sortaient non plus de la main de vulgaires tailleurs, mais de couturiers vénitiens de l'époque du Véronèse.
Parmi les personnages célèbres de Tépoque qui n'appartenaient pas au clan romantique, quoiqu'ils en subissent toutefois certaines in-» fluences, on compte Balzac et M">« Sand, Le premier prit un certain temps plaisir à encadrer sa physionomie rabelaisienne dans une robe blanche monacale : pour M"» Sand son profil d'éphèbe méditatif se détacha sur un fond presque aussi sombre que Tample vêtement de velours noir sous lequel se déguisaient ses formes.
I. Voir 11 vignette det Soirées de Watter Seott à Paris. Rendael, 1829, a toI. in-8.
Elle ne se laissa peindre en temme que tard. Le titre de madame lui plaisait médiocrement; pendant quarante aas elle tint à paraître George aux yeux du public.
Nous n'aurions pas le burin de Calamatta d'après l'auteur de Le'lia qu'il resterait un livre curieux où la femme de lettres pennît à Tony Jobannot de la peindre d'après ses aspirations.
Un certain M. Pïaet, major-fédéral d'artillerie, qui, à l'époque des Lettres d'un voyageur^ représentait à Genève le romantisme international, entreprit lui aussi de rendre compte au public de ses impressions de voyage. Le livre du major Piaet avait pour titre : Une course à Chamounix, conte fantastique '. Je n'abuserai pas de mes lecteurs en leur donnant une analyse de ce roman franco-genevois; les mandragores de la fantaisie s'acclimatent diflicilement dans la cité au-dessus de laquelle flotte l'ombre austère de Calvin etsi le fantastique d'Hoffmann ne se greffa que superficiellement sur i'article-Paris, on comprend combien il dut se montrer rebelle à la nature méthodique du major Pictet. Heureusement Tony Jobannot, toujours en verve, dessina pour le frontispice du livre du Genevois, une cigarette à la bouche, le jeune homme songeur de la famille de ces artistes italiens, que peignait avec amour le George Sand légendaire de l'iconographie.
Quoique la nature des écrits de M"» Sand ressentît l'influence de Jean- Jacques, une sorte de curiosité artistique la poussait vers les fantoches; en cela M™ Sand se rattachait par un coin aux doctrines de l'école romantique, c'est-à-dire de l'art détaché de toute préoccupation humanitaire et communiquant un souffle vital, même à des marionnettes. Ce fut ainsi que Tony Jobannot représenta, panant pour un sabbat littéraire, l'amie du major Piaet i cheval sur un de ces angoras fantastiques tels que les imaginations populaires se les représentent au dernier coup de minuit dans le carrefour d'une forêt. La postérité, si elle s'occupe de semblables amuscttes , reconnaîtra la dose d'illusions particulière aux romantiques; elle s'apercevra en outre, que, sous l'influence des feux follets qui s'ébattaient dans leur imagination, la plupart des poètes et des romanciers de 1825 à 1840, en même temps qu'ils affichaient des sentiments fictifs, se « firent une tôte » de même que les comédiens. La même postérité songera vraisemblablement que les « classiques » n'avaient pas tout à fait ton de contester la valeur de quelques produits intellectuels de cette époque; peut-être même fera-t-elle rentrer dans les rangs à la suite du ■ trouba-