‹ Le livre (volume 3)Chapitre 64 sur 103 · LE CABINET DES FÉES · texte numérisé non relu

LE CABINET DES FÉES

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EVENONs à notre sujet et ouvrons ici une parenthèse pour insister sur une retnarque que nous avons faite au commencement du présent travail; savoir, que certains Contes de fées sont peutêtre moins des récits de fantaisie qu^une satire timide et détournée, dirigée contre des contemporains et fustigeant sous le voile leurs passions, leurs vices, leurs travers. Comment admettre autrement que des eaprits profonds, des philosophes, des penseurs austères, tels que Fénelon, Voltaire, Montesquieu, J.-J. Rousseau, aient payé leur tribut à cette littérature légère et d^apparence enfantine? Et qu'on n'oublie pas qu'elle a fleuri paniculièrement aux époques oti la critique de mœurs ne pouvait se donner ouvertement carrière sans exposer ses auteurs à des châtiments. La pensée était alors comprimée, menacée, ci, pour se produire, obligée de recourir à Pallégorie, à la fiction, autrement dit de se couvrir d'un masque.

1. Voir ftgtt tp, 117 «t aja (i" tonit), el [«ige i (a" toaéa).

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C'est ainsi très probablement que certains personnages qu'il y aurait eu danger à attaquer de front ont été représentés dans ces Contes -sous des couleurs assorties à leur caractère, à leurs mœurs, à leurs penchants. La chose est d'autant plus vraisemblable qu'après la mort de Louis XIV, et en avançant sous les deux règnes suivants, la pensée, devenue peu à peu plus libre, plus indépendante, cultiva de moins en moins le Conte et l'allégorie, et osa s'exprimer tout haut et sans réticence. — « Que penset-on de mon gouvernement? demandait un jour Louis XVI au duc de Richelieu. On était alors vers 1780. — Sire, répondit le vieux roué qui, pour la première fois de sa vie, peut-être, ne se montra pas courtisan; sire, sous Louis XIV on n'osait dire mot ; sous Louis XV on parlait tout bas; sous Votre Majesté on parle tout haut.»

Il se peut donc que le secret du conte, sa raison d'être se trouve dans l'état de l'opinion publique presque autant que dans le besoin qu'éprouva l'homme d'être amusé par des récits.

Quoi qu'il en soit, il paraît difficile d'attribuer au hasard, à l'imagination pure le conte de J.-J. Rousseau intitulé la Reine fantasque, véritable chef-d'œuvre de malice et de style, trop peu connu, presque ignoré de nos jours, et qui mérite cependant d'être médité.

Bien qu'aucune des compositions de Montesquieu et de Voltaire ne figure dans le Cabinet des fées, il est cependant question d'eux, au tome XXXVI I , à cause de l'usage qu'ils ont fait, le premier de'la forme orientale dans les Lettres persanes, cette satire si spirituelle, si mordante de nos mœurs et de nos institutions au xvni* siècle; le second, en côtoyant le merveilleux proprement dit dans quelques-uns de ses immortels romans philosophiques.

Le Sage a également écrit dans ce genre en tirant des Contes arabes le sujet de deux de ses pièces de théâtre : Arlequin, roi de Serendib, et la Féerie.

Il en est de même de Fénelon,de Duclos, de Moncrif, d'Hamîlton, du comte de Caylus; mais les écrits de l'espèce dus à ces derniers se trouvant dans le Cabinet des fées, nous devons nous y arrêter quelques instants et rentrer ainsi dans la spécialité de notre travail, au cœur même du sujet.

On sait que Fénelon composa le Télémaque pour l'éducation du duc de Bourgogne. C'est aussi dans ce but qu'il fit des Fables et des Contes, qui sont tantôt des récits d'aventures feintes et des allégories, tantôt des apologues dans le goût de ceux d'Esope et de La Fontaine. Ces compositions, qui renferment les préceptes de la plus saine morale, n'eurent pas le même sort que le Télémaque, livre où l'esprit ombrageux de Louis XIV crut voir une satire amère de son règne*, et qui ne fut im-

I. La m.'chanceti y chercha des allusions: M"* de Montcspan était Calypso, M*'*' de Fontanges, Eucharis; ladachesse de Bourgogne. Antiopc; Louvois était Froiésiias; le roi Jacques, Idomenée; Lojis XIV, Sésostris, etc.

LES GRA14DËS COLLECTIONS DU XVIII* SIÈCLE a^x

primé en entier qu'après la mort de ce prince, dont une des actions les plus coupables, disons-le en passant, a été d'autoriser les persécutions de l'intolérant Bossuet contre le doux archevêque de Cambrai, une des physionomies les plus pures, les plus adorables dont s'honore Thumanité.

La circonstance qui amena Duclos à composer le conte d^Acajou et Zerphiîe est connue. L'ambassadeur de Suède, le comte de Tessin, ayant été obligé de retourner inopinément dans son pays, laissa entre les mains du peintre Boucher des dessins qu'il lui avait commandés pour orner une bluette dont il était l'auteur, et le peintre les montra à Duclos, à Caylus et à Voisenon pour qu'ils y adaptassent un récit analogue. Ils se mirent aussitôt à l'œuvre, et Duclos l'emporta brillamment sur ses émules en mettant au jour Acajou et Zerphiîe^ qui est un joyau de prix délicieusement enchâssé dans les plus piquantes arabesques de la fantaisie. Ce conte obtint un succès complet. En peu de temps les éditions s'en multiplièrent, et il a eu les honneurs de la traduction en plusieurs langues, entre autres en anglais et en italien. Une édition nouvelle vient d'en être donnée dans la Collection des Petits conteurs du xviii» siècle publiée par M. Octave Uzanne, qui la fait précéder d'une Notice aussi ingénieuse que substantielle, en y ajoutant les Confessions du Comte de ***, autre œuvre charmante de Duclos.

De Duclos au comte de Caylus et à Moncrif la transition est naturelle, sinon pour le caractère du talent et le tempérament littéraire, du moinspour le côté critique et la communauté de la collaboration, attendu que tous les trois ont été les convives de M"« Quinault, c'est-à-dire les membres de la Société du bout du banc, où ils travaillèrent de concert à ces facéties spirituelles, mais trop souvent licencieuses, qui ont été publiées sous le titre de Recueil de ces messieurs, (TEtrennes de la Saint-Jean, les Écosseuses de pois, etc. Mais il s'agit exclusivement ici d'indiquer la part que chacun d'eux a eue à la composition du Cabinet des fées, la glane qu'ils ont apportée à cette gerbe verdoyante et fleurie.

Or le comte de Caylus y a contribué dans une assez large mesure en fournissant d'abord, sous le titre à^Nouveaux Contes orientaux, une série de vingt à trente historiettes plus ou moins fantastiques et deux contes également teintés de merveilleux, intitulés, l'un Cadichon, l'autre Jean^ nette, lesquels ont pour but de démontrer quetout vient àpoint à qui peut attendre, et que c'est souvent un grand talent que de savoir se taire.

Tous ces récits sont présentés d'une façon piquante ; il y a de la grâce, de l'esprit dans la narration, mais on y rencontre çà et là des expressions qui n'appartiennent pas précisément au langage des fées et qui rappèlent un peu trop celui des Etrennes de la Saint-Jean. C'est dire que la décence n'y est pas toujours suffisamment respectée.

Moncrif a également tenté d'imiter le ton et la manière asiatique, mais il y a mis plus de simplicité, plus de retenue, plus de couleur locale

surtout. Il s^assimila si bien cette dernière qualité dans un de ses Contes, les Ames rivales, dont le sujet était la doarine indienne de la métempsycose, qu^un brame ayant lu ce livre regarda son auteur comme un génie extraordinaire et lui envoya en présent un manuscrit précieux qui fut déposé à la bibliothèque du roi. Au surplus, la plupart des Contes de Moncrif, qui sont au nombre de douze, respirent la grâce et la délicatesse qu^aiguise de temps en temps une pointe de malice. Les Aïeux ou le Mérite personnel, l'Ile de la Liberté,"^ les Voyageuses, sont des modèles du genre. On sait que Voltaire, qui d'un mot peignait un homme, appelait Moncrif son cher Sylphe. Ce mot dit tout^.

Quant au comte Hamilton, le charmant auteur des Mémoires du comte de Gramont, — de tous les livres frivoles le plus agréable et le plus ingénieux, a dit La Harpe, — il est représenté dans le Cabinet des fées par quelques compositions dont nous ne saurions mieux faire Tanalyse qu'en empruntant à M. Victor Fournel une partie de Pappréciation judicieuse qu'il en a faite lui-même. «C'est d'abord le Bélier, dont Voltaire citait souvent le début (en vers) comme un modèle de grâce. Ce conte est un peu long, mais il est charmant, plein d'heureuses saillies, de descriptions brillantes, de bonnes peintures de mœurs... Vient ensuite Fleur d'Épine, qui est délicieuse de tous points^ si l'on veut bien se reporter au but de l'auteur et se laisser aller, sans le juger avec une raison trop sévère, à toutes ces féeries qu'il accumule avec tant d'esprit et d'imagination... Zénéide et les Quatre Facardins ne sont pas achevés, (MM. de Lévis et Champagne en ont donné des suites). Le premier, mélange, qui dépasse la mesure, de faits historiques et d'aventures fabuleuses, n'a ni l'utilité de l'histoire ni l'agrément que devrait avoir la fiction; il est bien inférieur à tous les autres. Le second, malgré ses négligences et bien qu'on ne voie pas la fin des aventures entrecroisées dont il se compose, peut se mettre à côté, mais au-dessous du Bélier et de Fleur d*Épine. »

Nous arrivons aux Mille et une nuits, qui sont, comme on sait, un recueil dans le goût de nos contes de fées, et que Galland a traduites de l'arabe en français. Cette traduction, publiée pour la première fois en 1704-17 17, a été rééditée avec des additions à diverses reprises, d'abord, en 1806, in-8», par Caussin de Perceval; ensuite, en 1822-24, 7 vol. in-i2,par Edouard Gautier; en i823-25, 6 vol. in-8% par Destain ; enfin, cette même traduction de Galland est reproduite àsinslt Cabinet des fées, tomes VII à XI. Mais une nouvelle série de ces mêmes contes arabes ou Mille et une nuits ayant été ajoutée en 1788 aux 37 volumes dont se composait alors le Cabinet des fées, il s'ensuit que cette dernière collection comprend finalement 41 tomes, au lieu de 37.

1. M. Octave Uzanne a publié, dans la Collection des Petits Conteurs du ztiii* sièck, la partie analogue des œuvres de Caylus et de Moncrif.

LES GRANDES COLLECTIONS DU XVIII* SIÈCLE api

Nous ne nous arrêterons pas à ces récits, à ces odyssées riantes ou terribles, poétiques ou sanglantes, que tout le monde connaît. Nul n^a oublié la sultane Scheherazade qui, pour reculer son supplice, amuse par des histoires interminables un maître féroce et jaloux, non plus que la fine Dinazarde qui par ces mots : «Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, faites-nous donc un de ces contes que vous contez si bien » , savait provoquer si à propos la verve babillarde de Scheherazade et la curiosité toujours inassouvie du sultan. Puis ce sont des magiciens, des fées, des génies qui ont tous les pouvoirs et qui savent si peu en faire un sage usage; des diables, des géants, des monstres qui sortent on ne saitd^oii ; des châteaux qui s^élèvent par enchantement ; des souterrains pleins d^or et de pierreries ; ici une lampe merveilleuse qui fait arriver à la fortune, aux grandeurs, à tout ce qu^on désire; là, un cheval enchanté montant dans les airs, et ayant en croupe un prince et une princesse qui se transportent de royaume en royaume en un tour de main ; plus loin, les voyages fantastiques de Sindbad le marin, Thistoire d* Ali-Baba, celle de Noureddin tt de la Belle persienne, puis, le Sésame, ouvre-toi, mots cabalistiques, passés en proverbe, et devant lesquels tombent tous les obstacles, cèdent toutes les difficultés ; ailleurs, c^est Faventureuse Zobéide qui, dans ses voyages, aperçoit une ville qui lui paraît charmante ; elle va pour la visiter et trouve les rues et les places publiques inondées de monde, et cependant partout règne un silence morne et profond. Elle s^approche et voit que tout ce monde est immobile, froid, privé de vie. C'est une ville morte, pétrifiée. Saisie de terreur, elle poursuit sa marche et entre dans un palais dont les pièces sont immenses et au fond de Tune desquelles elle entend un chant religieux. Elle se dirige vers ce point, et voit un jeune homme en prière à qui elle adresse la parole et qui lui raconte comme quoi Dieu avait changé en pierres tous les habitants de cette ville, châtiment auquel, seul, il avait échappé, etc.

Galland a traduit en outre les Contes et les Fables indiennes de Bidpaï et de Lokman, qui ont été également recueillis dans le Cabinet des fées. Si Ton a à reprocher quelquefois au style de Galland un défaut de correction, on ne saurait méconnaître que ce style est plein de naturel et d^une simplicité charmante et familière.

En dehors des productions congénères dont nous parlerons tout à rheure, un autre auteur, Gueulette, a fourni au Cabinet des fées sept contes dans le genre oriental, auxquels il adonné le titre dt Soirées brC'* tonnes, par le motif que ces contes sont censés avoir été récités chaque soir, dans le palais d'un roi de Bretagne, pour distraire sa fille nommée Alié-

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nore, dont la mélancolie était telle, qu'à Tâge de treize ans on ne Pavait pas encore vue sourire.

Ces récits, attribués par Gueulette à de beaux esprits bretons dont la verve sMtait évertuée à Tenvî pour complaire au roi, atteignirent le but qu'on s'était proposé ; ils guérirent la jeune princesse de sa tristesse et restèrent ensuite dans les archives de son père, d'où Gueulette annonce les avoir exhumés.

Peu connu de nos jours, Gueulette a eu cependant son heure de'notoriété, sinon de gloire. Né à Paris en i683 et mort en 1766, il était fils du doyen des procureurs au Châtelet, et portait lui-même la robe en qualité d'avocat au'parlement de Paris ; ce qui ne l'empêchait pas d'être homme de plaisir et de fréquenter les plus bruyantes, les plus joyeuses sociétés de son temps. C'est un des pères, un des coryphées de la Parade. Il en a composé un certain nombre que Collé, Piron, Fuselier ou Caylus n'eussent pas dédaigné de signer. Il avait maison de ville à Paris et maison des champs à Choisy-le-Roi, ainsi qu'à Maisons, près de Charenton, et partout il traitait pantagruéliquement ses convives. Outre sa prédilection pour le théâtre de la Foire, il s'occupait de traductions, de réimpressions de nos vieux auteurs. C'est ainsi qu'il réédita Rabelais, les Essais de Montaigne^ et traduisit dans notre langue Roland le Furieux, les Fables de Bidpaî, etc. C'était donc un lettré doublé d'un magistrat, qui s'efforçait d'être grave à certaines heures, sans reculer jamais devant le desidere in loco d'Horace.

Les autres compositions fournies par Gueulette au Cabinet des fées sont les Sultanes de Ga\aratte ou les Songes des hommes éveillés, les Contes mogols, les Mille et, un quarts d'heure, contes tartares, toutes productions agréables, ingénieuses, auxquelles les auteurs comiques du temps ont fait de nombreux emprunts. Voltaire lui-même n'a pas dédaigné d'y prendre un des épisodes les plus piquants de son roman de Zadig, celui de la petite chienne perdue et du cheval échappé des écuries du roi de Babylone.

Nous continuons la série des écrivains qui ont contribué à la formation du Cabinet des fées, mais dans une proportion relativement moindre. Leur nombre est d'ailleurs assez restreint. C'est d'abord Godard de Beauchamps, né à Paris en i6go et mort en 1761, auteur d'un ouvrage que l'on consulte encore souvent : Recherches sur les théâtres de France, 1735, 3 vol. in-8«, et qui a laissé le joli conte de Funestine. Puis, il s'agit de Charles-Antoine Coypel, quatrième du nom, mort en ij52 à l'âge de cinquante-huit ans, lequel, non content d'être le premier peintre du roi et de continuer ainsi la tradition glorieuse de ses ascendants et de son oncle, a composé en outre de nombreuses pièces de théâtre et un charmant conte intitulé Aglaé et Nabotine, Ensuite viennent deux écrivains peu connus, du nom de Preschac et de Pajon.

Le premier était un gentilhomme languedocien, né en 1676. Il composa une assez grande quantité de romanç et de contes, parmi lesquels figure celui |de Sans parangon ou la Reine desféeSy qu'on retrouve dans le Cabinet de ce nom.

Quant à Pajon, dont la ville natale était Paris, où il mourut en 1776, c'était un avocat au parlement qui publia sous le voile de Panonyme divers écrits, tels que V Histoire du prince Soly, Amsterdam, 1740, 1743, 1746, 2 part. in-i2 ; \ts Aventures de la belle Grecque^ 1742, in-12, etc.; ainsi qu'un grand nombre de contes dont la plupart sont consignés dans le recueil dont nous nous occupons, savoir : la Princesse Minon-^ Minette et le prince Souci, Aphranor et Bellamire, Grisdelis, le Prince Ananas, etc. Cet auteur a de la gaieté, de l'entrain, de la saillie. Son histoire du RoiSplendide et de la Princesse Hétéroclite est très agréable à lire encore aujourd'hui ; mais la liberté avec laquelle sont présentés certains tableaux n'a pas permis de l'insérer dans le Cabinet des fées.

Nous arrivons aux deux derniers écrivains qui ont pris rang dans ce recueil et qui sont en possession d'une notoriété mieux établie que les précédents. Il s'agit, en premier lieu, de Saint-Hyacinthe, l'auteur du Chef-d'œuvre inconnu, ainsi que d'autres publications également appréciées, et qui, sous le nom du chevalier de Thémiseul, a passé pour être le fils de Bossuet et de M°® Mauléon. Homme à bonnes fortunes et détracteur de Voltaire, après avoir été son ami, il se fit un nom dans les lettres, comme aussi dans le monde galant, et s'exerça dans plusieurs genres de littératures. Il est auteur, en outre, d'un conte féerique intitulé le Prince Titù Originaire d'Orléans, où il naquit en 1684, le chevalier Thémiseul mourut près de Bréda en 1746.

Plus rapproché de nous, le professeur Sélis, né à Paris en ijij et mort en 1802, est le dernier homme de lettres dont le nom figure dans le Cabinet des fées. Membre de l'Institut et professeur de poésie latine au Collège de France, où il remplaça momentanément l'abbé Delille, son ami, Sélis a publié de nombreux ouvrages classiques et ne crut pas déroger en payant son tribut à la fiction. Â cet effet, il tira de différents recueils des contes intéressants qui, sans lui, seraient probablement restés ignorés du public. Les Trois épreuves, les Souhaits, Roxane, Mir^ah, r Aveugle et son chien, les Ames, etc. ; tels sont les titres de quelquesuns des nombreux récits qu'il exhuma de la poussière des bibliothèques.

Ici finit le programme que nous nous étions proposé de remplir, c'est-à-dire la collection du Cabinet des fées, ainsi que la série des écrivains qui y ont collaboré.

HOKORi BONUOIfllE.

LA RELIURE ILLUSTRÉE

FiG, 112. — Chatillon (Louis Gaucher, duc be), pair de France, gouverneur du Dauphin, commandeur des ordres du roi et lieutenant général de ses armées, né le 27 juillet 1739, mort le i5 novembre 1762, dernier rejeton mâle du nom de Châtillon-sur- Marne. De sa femme Adrienne Félicité de la Baume le Blanc de la Vallière, il ne laissa que deux filles, les duchesses d'Uzès et de la Trémoiile.

Le duc de ChâtiJlon devait posséder une belle bibliothèque. Tous les volumes à sa marque que nous avons vus étaient reliés en veau plein et sortaient des mains d^habites ouvriers.

II avait aussi réuni quelques ouvrages à figures sur bois et sur cuivre assez rares dont :

Navicula sive spéculum fetuorum prasstantissimi sacrarum liiterarum doctoris Joannis Geyier. — Argentoratî, i5i i, in-4».

Pegma Pétri Costalii, cum narrationtbus philosopbicis. — Lugduni, i555, in-8*.

Praxis rerum criminalium elegantïssimis iconibus ad maleriam accommodatis illustrata, auctore Jode Damhouderlo, i566, in-S*.

Œuvre curieuse, accompagnée de sotsame-neuf gravures sur bois de Gérard de Jode, représentant les instruments de tonure auxquels la justice d^alors soumettait les malheureux accusés, criminels ou innocents, à seule fin de contenter tout le monde.

Cela faisait toujours passer une heure ou deux.

Marque prise sur les Institutions de Végéce, 1743, de la collection Morante.

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Fig. II 3. — Chatillon (Adrierme^Félicîté dk la Baume le Blanc de LA Valliere, pucHESSE de), fille unique du célèbre bibliophile, le duc de la Vallière, et d'Anne-Julie-Françoise Crussol-Uzès, arrière-petite-nièce delà belle pécheresse de ce nom, morte aux carmélites. Elle avait épousé le duc de Chatillon, objet de l'article précédent.

La duchesse de Chatillon semble avoir eu le goût des livres en héritage. Outre ses volumes paniculiers amassés à grands frais, elle avait conservé plusieurs joyaux de la splendide collection de son père, entre autres : la Guirlande de Julie, les Heures de Bussjr-Rabutîn et les Priecespiœ, le tout écrit par le fameux calligraphe Jarry.Tous les sujets reliés pour elle étaient ornés de son écusson, qui est de Chatillon, accolé de la Vallière.

Empreinte prise sur : Mémoires de Clarence de- Welldone par Madame Charlotte de Malarme, 1780, deux charmants petits volumes in- 12, habillés en maroquin vert clair, conservés, avec plusieurs autres de la même provenance, au château de Wideville (Ile-de-France), appartenant à M. de Gallard.

Fig. 1 14. — Chaumont, marquis de la Galaisière (Antoine-Martin)^ maître des requêtes, chancelier et garde des sceaux de Stanislas,' roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, et son conseiller, au conseil royal des finances. Il épousa Louise-Elisabeth Orry, morte à Lunéville, le i5 septembre 1761, âgée de cinquante-deux ans. Sa nièce, M"^ de Meulah, fut la mère de Pauline de Meulan,^ épouse de Guizot, l'ancien ministre de Louis-Philippe.

Le marquis de la Galaisière était aussi ardent bibliophile qu'habile administrateur. Il eut deux collections : la première périt, avec tous ses meubles, dans un incendie à Lunéville, en janvier 1744. La seconde, au moins égale à l'autre, renfermant une foule de productions concernant les finances et l'histoire de la Lorraine, fut vendue de son vivant.

Né à Valehciennes, le 2 janvier 1697, lui treizième enfant d'un conseiller au conseil souverain de Douai, le chancelier de Stanislas mourut à Paris en 1787.

Fig. 1x5. — Chadvelin (Jacques-Bernard), seigneur de Beauséjour, fils de Bernard Chauvelin, conseiller d'État, et de Catherine Martin. Il épousa, le 16 février 1729, Marie Oursin, fille de Jean Oursin, secrétaire dû roi et receveur général des finances de la généralité de Caen^ D^'abord avocat au Châtelet de Paris, il devint ensuite inspecteur général de la librairie, maître des requêtes, intendant d'Amiens, conseiller d'Etat, enfin directeur des finances. Né le 8 décembre 1701, mort le 14 mars 1767.

La bibliothèque du seigneur de fieauséjour était nombreuse et renfermait des livres rares et des manuscrits précieux. Tout ne fut pas vendu rr. 38

au moment de sa mort. La famille commença par se partager les panies les plus importantes et céda le reste au libraire Prault, qui en dressa le catalogue suivant :

Catalogue des livres restants de la bibliothèque de feu messire Jacques- Bernard Chauvelin, ancien maître des requêtes, conseiller d^État et intendant des finances. Paris, Prault, 1767, in-8* de 72 pages, renfermant 55o articles.

Marque prise sur : Parallèle de la conduite du roi avec celle du roi d'Angleterre. — Paris, 1758, in-8*», volume inscrit sous le numéro 1 75 bis dans le catalogue iUzm^f//^^ 1866. Ce catalogue attribue à Louis Chauvelin ce qui appartient à Jacques*Bernard. Le premier était mort en 1754, et sa bibliothèque, vendue la même année, ne pouvait avoir des livres au millésime de 1758.

Fig. 116. — Chauvelin (Louis^'Philippe), conseiller d'honneur au parlement de Paris, chanoine honoraire de Notre-Dame de la même ville, abbé de Tabbaye royale de Moutier-Ramey (diocèse de Troyes), frère du précédent, né le 18 avril 1714, mort à Paris le 14 janvier 1770.

L'abbé Chauvelin est aussi connu par son amour des livres que par sa haine contre les fils de Loyola. Eloquent, patriote et courageux, il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la ruine du colosse. « L'abbé Chauvelin, écrit Voltaire, dénonça le premier l'institut comme ennemi de l'État, et rendit par là un service éternel à sa patrie. » Ses Comptes rendus produisirent un tel effet sur l'opinion publique en France que les jésuites furent chassés du royaume. Carmontel, l'amateur artiste qui fit les portraits de toutes les célébrités de son temps, à représenté l'abbé Chauvelin tenant en main les Constitutions, avec cette légende : Non sibi sed patriœ natus. Le duc de Luynes, partisan de la secte obscurantiste, .dans ses A/emoire^^ dit : « Ce petit abbé Chauvelin ose résister au clergé! 9 Il ajoute : « Son acharnement et ses discours sont très connus ; il semble* -rait qu'il mériterait quelque punition.» Aussi, le 8 mai 1753, l'auteur des Comptes rendus fut-il enfermé au Mont-Saint-Michel, puis, à cause de sa santé^ transféré au château de Caen. Revenu dans son diocèse après l'expulsion des disciples d'Escobar, il mourut léguant une partie de ses livres à l'église de Notre-Dame, où il fut inhumé.

Catalogue des livres de la bibliothèque de M. l'abbé Chauvelin, conseiller au parlement. — Paris, Prault fils atné, 1770, in-8« de 88 pages contenant 1,348 articles.

Fig. 117. — Chauvelin (Claude-François^ marquis de), frère des deux précédents. Le marquis de Chauvelin était destiné à la magistrature, que sa famille avait honorée. La vocation lui faisant défaut, il quitta «Thémis pour Bellone». En 1734, on le voit capitaine d'un régiment du

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roi ; il passe bientôt colonel d^un régiment d^infanterie de Quercy^ assiste en cette qualité au siège de Coni, et prend part à la bataille que Tinfant don Philippe et le prince de Conti livrèrent au roi de Sardaigne. Plus tard, sous ses ordres, les remparts de Mons sont emportés, ce qui lui valut le grade de maréchal de camp. Ces succès le désignèrent au duc de Choiseul pour agir en Corse contre Paoli. Mais il ne répondit pas à Pattente du ministre : battu, malgré sa vaillance, le marquis revint à Paris. On remploya plus heureusement comme ambassadeur : son esprit fin et pénétrant, ses manières délicates et avenantes le rendaient plus apte aux négociations diplomatiques qu^à la conduite des armées. Du reste, il Ta vouait lui-même ingénument, il notait pas né général.

Dans sa retraite à Paris, il se forma une riche collection de livres, de tableaux, d^estampes et autres objets d^art et de curiosité. Sa maison devint le rendez-vous des artistes, des gens] de lettres et des savants, dont quelques-uns étaient soutenus par lui avec cette générosité propre aux hommes du xvin* siècle. Dans une de ces réunions où Paustère philosophie ne dédaignait pas de sourire, sept femmes des plus marquantes et des plus charmantes se trouvèrent ensemble. Comme on le savait poète, ces dames lui demandèrent d^improviser en vers sur ce sujet. Sans trop se faire prier, il répondit : « Si vous étiez trois, je vous comparerais aux Grâces; si vous étiez neuf, je vous comparerais aux Muses; mais, hélas I vous êtes sept, je ne puis donc que vous comparer aux sept péchés capitaux ; voyez si cela vous convient : j^attends vos ordres. »

Le cas devenait piquant. Excitées par cette curiosité naturelle aux filles d^Ève, elles se soumirent à la comparaison; seulement on décida que ces péchés seraient tirés au sort. Ceci fait, Chauvelin adressa à chacune d^elles un quatrain conforme au péché qui lui était échu :

La Luxure, à M"*« de Mîrepoix :

Dût-il vous en coûter quelque peu d'innocence, Un si joli péché doit-il vous alarmer?

Vous savez trop le faire aimer, Pour ne pas lui devoir de la reconnaissance.

La Gourmandise, à M»* de Chauvelin :

En songeant à votre péché, Et vous voyant les traits d'un ange.

En vérité, je suis fâché De n'être pas quelque chose qu'on mange.

V Avarice, à M"« de Surgères :

Quoique votre péché paraisse un peu bizarre, ^ Si vous vouliez il deviendrait le mien :

Iris, si vous étiez mon bien, Je sens que je serais avare.

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La Colère, à M"** de Cûurteilles :

Sans vous défendre la colère, Je vous obligerai, Chloris, d'y renoncer.

Il ne vous sera plus permis de Texercer Que contre ceux à qui vous n'avez pas su plaire.

V Orgueil j à M"* de Maulevrier :

L'orgueil vous doit un changement bien doux.

Jadis il passait pour un vice ;

Depuis qu'il a le bonheur d'être à vous, On le prendrait pour la justice.

La Paresse, à M*^ de Cîcé :

A la paresse vous pouvez vous livrer ; Iris, lorsqu'on est sûr de plaire, On fait bien de se reposer; 11 ne reste plus rien à faire.

VEnvie, à M»»" d'Agénois :

Peut-être je suis indulgent; Mais à votre péché, Thémire, je fais grâce : . , Ne faut-il pas que je vous passe Ce que j'éprouve en vous voyant.

En passant, disons que Lambert prit ce dernier vers pour le titre et le refrain de sa romance que popularisa la rêveuse musique de Romagnési. Cet innocent plagiat aurait doucement remué le cœur de notre regretté confrère Edouard Fournier.

Au sujet de l'impromptu, Voltaire adressa à M"^. la marquise de Chauvelin le couplet suivant :

« Les sept péchés que mortels on appelle Furent chantés par Monsieur votre époux ; Pour l'un des sept nous partageons son zèle, Et pour vous plaire on les commettrait tous.

C'est grand'pitié que vos vertus défendent Le plus chéri, le plus digne de. vous.

Lorsque vos yetiï malgré vous le demandent. 9 *

Le 24 novembre 1773, Louis XV invita le marquis à souper chez la Du Barry. Quoique déjà indisposé, il commença un whist avec le roi, se mit à table, mangea deux pommes cuites seulement et revint au jeu. La partie finie, il s^adossa à la chaise de M"* de Mirepoix qui jouait à une autre table. Le roi^ le voyant pâlir, lui demanda s'il ne serait pas incommode; et à Tinstant Chauvelin tomba raide mort : il était â^é de cinquante-sept ans.

LA RELIURE ILLUSTRÉE joi

Nous venons de le montrer, Chauvelin avait de l'esprit et du meilleur. U aimait les lettres, les arts et surtout les livres. Sa bibliothèque contenait un grand nombre de productions singulières et rares, et des reliures de Clovis Eve, de Le Gascon, de Duseuil, de Pasdeloûp et«utr^.*Tout fut vendu à sa mort avec une telle précipitation que Ton ne prit pasméme le soin de faire un catalogue. C'est au point que Ton connaît à peine aujourd'hui deux ou trois spécimens de sa collection. Si la chronique est vraie, elle aurait été acquise par un riche amateur étranger; ce que nous ne serions pas éloigné de croire, vu la rareté des exemplaires à sa marque.

Son désintéressement et son amabilité le rendaient cher à tous ceux

qui le fréquentaient. Léonard, poète non sans talent, sema quelques fleurs sur la tombe de celui dont il avait été si longtemps lo^ commensal.

Ajoutons, pour finir de peindre l'homme, qu'il ne cessa pas de voir, à Chanteloup, le duc de Choiseul, son protecteur, pendant tout le temps de sa disgrâce. Pour un simple particulier ce témoignage d'amitié paraîtrait tout simple ; mais pour un courtisan ne serait-ce pas un trait de courage ?

Le marquis de Chauvelin avait épousé Agnès-Thérèse Mazade d'Argeville, fille d'Henri-Guillaume jd^Argeville-, conseiller '«u. parlement de Paris, et de Catherine de Blair, dont un fils unique, mort en i832. *

Fig. 1 18. — Chevalier (^Etienne), l'un des plus puissants promoteurs de ce mouvement dans lès lettres, les "arts et 'la** philosophie que Ton* nomme HenaîssancCy naquit à Melun. L'on n'est pas certain'de'lâdùte de sa naissance. La biographie Didot, la seule qui cite Étienn.e Chevalier, le fait naître en 141 o, mais sans preuve. Tout ce que l'on peut dire^à cet égard, c'est que, d'après les charges qu'il a occupées et Je taoment d« sa mort, il dut voir le jour au commencement du nv siècle.

Il était fils de Jean Chevalier, secrétaire de Charles VII en 1428, et passa pour ainsi dire sa prime jeunesse en compagnie du Dauphin, dont il devait être plus tard le conseiller intime. Unie intelligence hors ligne, jointe à une probité rare, l'éleva rapidement aux plus importantes fonctions. Il devint successivement maître des comptes, secrétaire des commandements du roi, trésorier de France et deux fois ambassadeur d'Angleterre et d'Italie. « C'était, dit Sauvai, un fort galant homme, qu'Agnès Sorel, la plus belle fille de son temps, honora d'une amitié toute particulière, jusqu'à le choisir pour l'un des exécuteurs de son testament. 1» Charles VII l'investit de là même confiance à son égard ; et, malgré sa haine pour la favorite, Louis XI lui confirlna les dernières volontés de son père. En outre, quand par suite d'intrigues il tomba en disgrâce le sombre et soupçonneux monarque le réintégra dans tous ses emplois.

A part Jacques Cœur, son émule et son ami, Etienne Chevalier

LE LIVKE

nous parait la plus haute individualité du royaume de cette époque. Ses richesses immenses et ses grandes qualités d'administrateur lui assu-

De gueula, à tnit paU dt *wir, m De gueules à trois pah de vair, au

clUf d'or. chef d'or, qui est de Chaitillon ; accoli

de La VALLiiBE, qui eil coupé d'or et de

gueules, au léopard lionne, eoupi de sablt

tl d'argent brochant sur h tout.

Flg. 1 14. — CtUUMOirr DB U GALAIIlàH. Plg- IlS. — Ch«uvblin.

D'argent au mont de table fumant de If argent au chou sauvage, pommé et

gueula, au chffnuagidH premier. arraché de sinople, entouré par le fût

d'un serpent d'or, (a tête en htxut,

raient une influence que peu de ministres ont eue. Et puis l'homme d'État était doublé d'un amateur enthousiaste de toutes les magnificences jntel-

LA RELIURE ILLUSTRÉE

lectuelles, chose remarquable pour un temps oCi Ton sortait & peine de la nuit du moyen flge.

Cctmme le friddent.

Fig. ttS. — Ckitjidib. Fig. 119. — Chivalibr.

De gueules à une licorne d'argent cou- Écarleli; au t et 4, fdjtir à un lae

chie, la tête contournée ; au chef cousu d'amour cTor, liant de chaque côté m*

eTajur chargé de Irais anneleti d'or, grand E gothique de mime; au a et S,

Vécu entouré de cette devise : Eialtabiiur d'argent au lion de sable. Sur le tout, dé

•icut unicoroii cornu ineum. gueules à la licorne rampante ^argent.

Doué d^un goût exquis, il recherchait avec ardeur par lul-mAme ou par ses agents les monuments de l'an de toute future, moiiu peut*

j<H LB LIVRE

être dans le but d'une stérile satisfaction personnelle que pour rame* ner les esprits vers les sources fécondes de rantiquîté.

Rue de la Verrerie, entre les rues du Renard et Barre-du-Bec, à. Paris, Etienne Chevalier s'était fait construire un splendide hôtel, où il reçut à souper Louis XI, le dimanche 4 août 1465. C^est dans cette résidence que le confident de « la dame de Beauté », comme on appelait alors

Fig.i

Flg.i

.-Stai

I^Ofur à la croix (for cantonnée 4e 18 billelles de même, 5 en chaque canton 4m che/poiéet en tautair et 4 en chaque canton de la pointe posées 2, a.

D'azur à la croix d'or cantonnée de 30 titleltes de même, dont cinq en chaque canton posées en sautoir, qui est de Choilet'L; sur le tout, d'or à la croix ancrée de gueules, qui est de Stainvillb. Accolé de Cro^at, qui est de gueules au chevron a'argenl accompagné de trois étoiles de

Agnès, qu'il avait rassemblé tous les trésors artistiques, tels que manuscrits, tableaux, statues, bronzes, bijoux et tissus recueillis tant en France qu^A Pétranger, et surtout en Italie.

A notre sens, Chevalier dut vivre entouré de tous les talents, de toutes les capackés qui pouvaient relever, ennoblir son pays. De cet entourage il nous semble voir se détacher avec tout l'éclat du génie Jean Fouquei, l'un de nos plus grands peintres qui sans lui serait peut-être aujourd'hui oublié. C'est k Jean Fouqu«t que Chevalier commanda le célèbre livre d'heures connu sous le titre de : Heures de Chevalier^ et pour lequel l'artiste déploya toutes les ressources de son magique pinceau.

Cette merveille de calligraphie et d'enluminure eut des destinées que nous devons rapporter. Plus que toute autre elle légitime l'adage de Térence le Maure : kabent sua fata Ubelli. Après trois siècles environ, le livre d'heures de Chevalier était encore chez nous. Mais en descendant

LA RELIURE ILLUSTREE 105

de génération en génération, en passant de mains en mains, il laissait à chaque mutation quelque peu de sa splendeur. En 1700, on le trouve déjà mutilé. Maintenant ce n^est plus un livre : les feuillets en ont été arrachés par les différents possesseurs, on dirait à Tenvi les uns des autres, et sont dispersés à tous les vents; quelques-uns ont été recueillis avec un soin pieux par des amateurs éclairés. C^est ainsi que M. Louis Brentano de Francfort-sur-le-Mein en a ramassé quarante, desquels il a dressé un intéressant catalogue. Un quarante et unième feuillet se trouvait possédé par le poète anglais Rogers, mort à Londres en i855 et dont le cabinet fut vendu. Enfin un quarante-deuxième, le seul actuellement en France, fait partie de la belle collection de M. Feuillet de Couches.

Cette production, que Ton pourrait considérer comme Pun des traits d^union entre le moyen âge et la renaissance, n^est pas la seule que Jean Fouquet ait illustrée pour Michel Chevalier, et diaprés ses ordres et ses idées. Il fit, entre autres, les dessins d^une œuvre de Boccace intitulée : Des cas des nobles malheureux, hommes et femmes^ manuscrit sur peau de vélin, conservé à la bibliothèque publique de Munich.

C'est à feu Vallet de Viriville que revient le mérite de l'avoir le premier découvert, signalé et décrit, et d'en avoir déterminé la noble provenance, ce que les bibliothécaires de Munich ignorèrent jusqu'alors.

La traduction en avait été faite par un nommé Laurent, clerc du diocèse de Troyes pour le prince Jean, duc de Berry, fils du roi Jean et de Bonne de Luxembourg, né à Vincennes en 1340, mort en i5i6. Elle fut achevée le « lundi xv* jour d'auril, l'an de grâce mil cccc et neuf après Pasques... »

Plus tard, Etienne Chevalier fit calligraphier et historier ce texte pour son compte personnel, comme il appert de cette rubrique mise à la fin de l'œuvre : « L'an mil quatre cens cinquante et huict et le vingtquatriesme jour de novembre, régnant Charles VII*... roy de France, l'an de son règne le xxxvr, fut accompli de copier et transcrire le présent Hure de Boccace, au lieu d'Haubervilliers-lez-Sainct-Denis en France, pour et au prouflit de honnourable homme et saige maistre Estienne Chevalier, conseiller du roy Charles VII... par moy, Pierre Faure, prebstre... curé dudict lieu. »

L'ensemble de ce miraculeux travail se compose de trois cent cinquante feuillets d'une écriture qu'aurait signée Jarry, accompagnés de quatre-vingt onze sujets de différentes grandeurs, peints soit par Jean Fouquet, soit par ses élèves, et ornés de lettrines, têtes de page, fleurons, rinceaux et autres ornements de la plus rare élégance.

Toujours sous les inspirations de son Mécène, Fouquet peignit encore à l'huile un superbe diptyque que Chevalier donna à l'église de sa ville natale. Ce diptyque resta là, dit-on, jusqu'à la Révolution. L'un des volets figure aujourd'hui parmi les richesses artistiques de M. Louis iT. 39

Brentano, tout à Theure cité. Quanta Tautre volet, on ignore ce qu^il est devenu.

Le 3 septembre 1474, Etienne Chevalier descendit dans la tombe oii sa femme, Catherine Budé, fille de Dreux-Budé, savant bibliophile mentionné en son lieu, Pavait précédé vingt-deux ans auparavant. Tous deux furent inhumés en l'église de Melun. « Tout ce qui est d'honneur et de respect, dit Rouillard dans son Histoire de Melun, me semond à donner vn particulier éloge à l'heureuse mémoire de feu messire Estienne Cheualier, viuant conseiller et maistre des comptes soubs le roy Charles septiesme, et thrésorier général de France pour ce qu'il ha esté le grand bien-faicteur de cette église; luy ha baillé l'image d'argent doré de Nostre- Dame, plusieurs ioiaux, de belles chappes de soie, beaucoup d'aultres ornements, et auroit faict faire les orgues... Il est enterré avec «sa femme derrière le maistre autel sous une lame d'aerein. Le martyrologe porte qu'il mourut le 4 des nones de septembre 1474. »

Tous les manuscrits faits pour Etienne Chevalier portaient sur les plats ou dans l'intérieur, ou dans le courant du travail, ses armes peintes bien certainement de la main de Fouquet, tant elles sont finement exécutées. Elles représentent une licorne d'argent couchée, la tête contournée ^ sur champ de gueules, au chef cousu d'azur ^ chargé de trois annelets d'or; l'écu entouré de cette devise tirée du 9 !• psaume, v. 1 1 , de l'Écriture : Exaltabitur sicut unicomis cornu meum. C'est-à-dire : Et ma force croîtra comme la corne du rhinocéros.

Selon M. Eugène Grésy, Etienne Chevalier semble nous fournir l'interprétation de ses sentiments dans le chef héraldique de son écusson, qu'il adopta personnellement. « Ces trois annelets, pense-t-il, ne sont-ils pas le symbole de sa triple fidélité à son roi comme sujet, à Agnès Sorel comme ami, à Catherine Budé comme époux? »

Nous ajouterons, nous, que sa devise, ambitieuse peut-être pour tout autre que pour le célèbre financier, pourrait bien faire allusion à la lutte qu'il soutint contre ses envieux et dont il triompha par sa droiture, son intelligence et sa fermeté.

Fig. 119. — Chevalier (Nicolas)^ jurisconsulte, financier, poète, orateur et soldat, arrière-petit-fils du précédent, baron de Grissé et châtelain de Senesche en Poitou, fils aîné de Jean Chevalier et de Charlotte Teste. Né en i562, sous le règne de Charles IX, mort le 28 février i63o. Il avait épousé, le 20 janvier 1595, Madeleine de Crèvecœur, veuve de Benoît Milon, sieur de WideviUe, président de la Chambre des comptes de Paris et surintendant des finances pendant la Ligue. Elle mourut le 23 décembre 1629, deux mois avant son mari.

Nicolas Chevalier, oublié par les biographes, fut d'abord page de la chambre de Henri IV, puis commandant d'une compagnie de chevan-

LA RELIURE ILLUSTRÉE jor

légers, ensuite colonel de la ville de Paris jusqu^à sa mort. Son neveu par alliance, René de Longueil, marquis des Maisons, président à mortier au parlement de Paris, lui succéda dans cette charge. Au mois d^août i597, il est reçu conseiller au parlement, en survivance de son père, passe maître des requêtes en 1602, obtient après Tintendance de justice, police et finances de Champagne et devient deux fois ambassadeur en Angleterre et en Italie, comme son aïeul, dont il portait dignement le nom. De maître des requêtes, il arrive premier président en la quatrième chambre des enquêtes, et premier président de la cour des aides à la suite; est nommé chevalier de Tordre de Saint-Michel, distinction qui ne s^ accordait alors qu^au vrai mérite ; enfin, créé intendant des finances du royaume, il meurt au moment où Louis XIII allait Tappeler à la fonction de garde des sceaux.

Son savoir, ses talents et son caractère lui acquirent Pestime et le respect de tous durant le cours de sa longue évolution administrative. Ainsi qu^Étienne, Nicolas, par ses goûts artistiques et littéraires, imprime à son milieu une impulsion sérieuse vers le beau. Il avait été protecteur et conservateur des cordeliers de France et du grand couvent de Paris, suivant lettres patentes latines de cette maison du 7 juillet 16 10, et, selon Denys Godefroy, qui nous fournit tous ces détails, il était maître et administrateur du grand Hôtel-Dieu de Paris, auquel il légua par testament « tous ses meubles, estimez plus de cent mille liures », environ cinq cent mille francs de notre monnaie actuelle. Le même historien ajoute :

« Il entretint durant sa vie quatre ieunes hommes es quatre couuents des mendiants. Il estoit sçauant, laborieux, aimant la lecture des bons liures, ayant à ce subiect recueilly vne très ample bibliothèque composée dVne recherche en toutes sortes de sciences, de laquelle il a fait don par son mesme testament audit sieur de Longueil, son neveu, auec prière de la vouloir conseruer et augmenter en faueur des gens doctes; il a fait des collections de sa main contenant une vingtaine de volumes, le tout par ordre alphabétique ; n'y ayant eu guères de bons liures qu'il n'eust leu, et dont il n'eust faict des extraicts disposez par lieux communs. Il orna, de plus, ladite bibliothèque de figures, d'antiques tableaux de prix, manuscrits rares, le tout d'une grande valeur. Il fut un des poètes des plus excellens de son temps, et en latin et en françois ; a laissé plus de dix mille vers par luy composez et transcrits de sa main , estant très grand orateur et beaucoup éloquent èsdites deux langues. )>

Nicolas Chevalier possédait le manuscrit enluminé par Fouquet

pour Etienne Chevalier : Des Cas des nobles malheureux^ hommes et

femmesj de Boccace, dont nous avons parlé plus haut. Ses héritiers, ou

plutôt les héritiers de son neveu, le président de Longueil, peu scrupu-

3o8 LE LIVRE'

leux OU peu lettrés, laissèrent, pour quelques sous, passer à Tétranger ce chef-d^œuvre, ainsi que d^autres du même genre :

Mais le moindre ducaton Faisait bien mieux leur affaire.

Diaprés les contemporains, la collection de Nicolas Chevalier était magnifique. « J^asseure, dit le P. Jacob, que cette bibliothèque est Tvne des plus excellentes de Paris pour la relieure, qui est toute en veau, parsemée de fleurs de lys et dorée sur tranche. Il y a aussi quelques manu* scrits bien rares couuerts de velours, et qui seroient bien vtiles pour le public, et particulièrement pour les anciennes familles de noblesse. »

Ce grand bibliophile frappait ses livres d^un écusson qu^il écartela, probablement en vue de rappeler les chefs de sa race, savoir : Au i et 4. d'azur, au lac d'amour enroulant deux grands E gothiques d'or^ pour Etienne Chevalier, au 2 et 3 d'argent, au lion de gueules, pour Jeanne PiCAKTj fille de Martin Picart, seigneur de la Grange-Névelon, qui avait épousé Jacques Chevalier, fils unique d'Etienne; sur le tout de gueules, à la licorne rampante d'argent. »

« Était-ce, dit encore M. Eugène Grésy, afin de réaliser en sa personne la devise ou prédiction héraldique de ses ancêtres, qu^il en modifiait ainsi le blason, substituant la licorne fièrement dressée à la licorne couchée?»

Aux angles des mêmes livres se trouve le chiffre de Nicolas Chevalier, formé de la lettre C redoublée, initiale de son nom.

Cette marque figure sur De scribenda universitatis rerum historia commentarius per Chrystophorum Mylœum; Florentiae, Laurentius Torrentinus, iSS/, in-40, inscrit sous le n« 817 du Catalogue d'anciens livres et manuscrits de la bibliothèque de M*** (Motteley), Paris, 1844, in-8<>.

Ce volume a été acquis 5 fr. 5o par M. P.-E. Van der Meersch, ancien archiviste de la Flandre orientale, qui en a fait reproduire sur bois Técusson, très exactement, disons-le, dans le Messager des sciences de Gand, année i855, page 188. Mais, par une distraction singulière, il l'attribue à Charles IX II

Étrange, étrange, étrange !

s'écrierait Monselet.

La bibliothèque de l'Arsenal renferme plusieurs volumes à la marque de Nicolas Chevalier.

Fig. 120. — Choiseul-Beaupré (Claude- Antoine-Cléradius)^ né le 5 octobre ijSS, mort vers 1793. Il était fils de Charles-Marie, marquis de Choiseul -Beaupré, et d'Anne-Marie de Bassompierre. Sa bibliothèque ne

LA RELIURE ILLUSTRÉE J09

paraît pas avoir été considérable; mais les livres qui la composaient se faisaient remarquer par leur bonne condition. Tous ne furent pas cataloguéç; un grand nombre se vendit par lots et sans choix. Il possédait encore un cabinet de curiosités non sans valeur. On y voyait cent gravures de bons maîtres, dont dix-huit marines diaprés Vernet, quatre tableaux à rhuile et au pastel, et autres raretés artistiques.

Catalogue des principaux articles de la bibliothèque de feu le citoyen Choiseul-Beaupré... Paris, Le Boucher, Van II de la République. In-8« de 44 pages, contenant 538 articles.

Fig. 121. — Choiseul-Stainville [Louise^Honorine Crozat du Chatel, duchesse de), fille de Louis-François Crozat, marquis du Châtel, commandeur et grand'croix de Tordre de Saint-Louis, lieutenant général des armées du roi, et de Marie-Thérèse Gouffier-Heilly. Née en 178 5, elle épousa, à peine nubile, le 13 décembre 1750, Etienne-François de Choiseul de Stainville, le célèbre ministre de Louis XV, bibliophile forcené.

De même que son mari, la duchesse de Choiseul aimait avec passion les livres et protégeait les savants et les gens de lettres, et particulièrement Pabbé Barthélémy. On raconte qu'un jour. Fauteur d^Anacharsis étant absent de chez lui, la duchesse de Choiseul et la duchesse de Gramont ornèrent son cabinet de leurs propres mains avec tant dMlégance et de goût qu'elles en firent un vrai boudoir de fée. Tout le vrai Paris d'alors s'occupa de cet enchantement.

Le duc de Choiseul, par suite de ses prodigalités extraordinaires, laissa d'immenses dettes après sa mort, et, ce qu'il y a de curieux, son testament comprenait une foule de legs sans aucun moyen de les satisfaire. v

Pour honorer la mémoire de son mari, refusant de faire valoir ses droits, comme on le lui conseillait, la noble épouse sacrifia généreusement près de deux millions de revenus, vendit tous ses meubles et ses diamants, et, seule avec deux femmes, deux laquais et quelques livres, n'ayant plus aucun but sur terre, le 12 juin 1785, elle se retira dans la plus humble communauté religieuse de Paris, le couvent des Dames récollettes, actuellement le Salon de Mars, rue du Bac.

En 1792, elle sortit de sa thébaïde pour arrachera une mort presque certaine son protégé, puis rentra dans la solitude, où elle s'éteignit vers 1802.

Catalogue des livres bien conditionnés de feue M"** de Choiseul. Paris, De Bure, an X (1802), in-8» de 14 pages, contenant cent vingt-six ouvrages, tous en français, sauf un missel, reliés soit en veau, soit en maroquin plein de diverses couleurs.

JOANNIS GUIGARD.

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