MARIAGE DU COMTE DE CAGLIOSTRO
AKMt tous les auteurs qui, duos leurs écrits, se sont occupa, au cours de ce siècle, de la personnalité de Cagliostra, il n'y en a aucun qui n'ait pris comm« point de départ de ses recherches le résumé du procès publié en 1791, à Rome, par la Chambre apostolique. Il suffira d'indiquer cette publication comme devant son origine à l'un des juges mêmes du procès, pour être édifié sur l'impartialité de l'auteur et le degré de confiance que ce document peut inspirera ceux qui s'occupent de reconstituer la vie :bre aventurier.
|ues-uns de ces écrits fournissent une
nations, on doit regretter qu'ils se r»t-
i la dernière partie de la vie de Ca-
li-ci était déjà célèbre et que des écri-
de talent et tout le flot des journalistes,
phes et curieux, s'était emparé de sa
mche, un mystère impénétrable semble
ières années de celui que les Lyonnais
ont surnommé* le Divins et qui, dans la suite, devait causer
tant d'épouvante à la Cour de Rome. De même les mémoires de Giacomo
Casanova et le rapport ■ envoyé en 1 786 de Palerme à la police de Paris, lorsque
I. Reproduit d*a* le livre de H. Canpirdon, Inlitnlt ; Uttrit-Àntolnette tt le procèidu toUter.
LE MARIAGE DU COMTE DE CAGLIOSTRO }ii
Cagliostro était enfermé à la Bastille pour TafiEaire du collier, ne nous apprennent rien de nouveau.
Il est hors de discussion aujourd'hui que le comte de Cagliostro s'appelait de son vrai nom Joseph Balsamo ; d'ailleurs le témoignage de Gœthe, qui en parle dans ses Lettres sur l'Italie, suffirait à lever les derniers doutes sur ce point, désormais acquis.
Cagliostro n'a jamais écrit d'autobiographie.
Nous ne possédons de lui que les différents Mémoires contre le procureur général, qui portent sa signature, s'ils ne sont pas entièrement de sa main; il y déroule un tableau fantastique de sa jeunesse et de ses voyages. En outre, il existe de lui deux lettres dont Tune est adressée au peuple français et l'autre au peuple anglais.
La protestation qui parut, lorsque l'Inquisition l'eut enfermé à San-Leo, a été vivement révoquée en doute comme n'émanant pas de lui. Sont également sujets à caution, les différents écrits qui ont été attribués à Cagliostro et qui con-> tiennent la relation de ses prétendus voyages en Asie et en Afrique, ainsi que quelques lettres plus ou moins énigmatiques.
Cependant, tout semble prouver qu'il a réellement eu l'intention d'écrire et de faire publier son autobiographie, mais le temps lui fît défaut.
Il semble que, pendant les dernières années de sa vie, dans la solitude de la prison, il dut réunir les matériaux destinés à la rédaction des premiers chapitres de ses mémoires. Tout cela repose sur des données très vagues, car en admettant même l'existence de ces papiers, il n'est pas douteux qu'ils n'aient été enfouis dans les impénétrables <r Archives secrètes du Vatican », où doivent se trouver en outre divers autres papiers ayant appartenu à Cagliostro.
Non seulement la connaissance de ces documents jetterait une grande clarté sur la vie publique et privée du célèbre charlatan, mais on y trouverait des indications précieuses pouvant servir à l'histoire du mouvement maçonnique en Europe pendant le xvin* siècle, mouvement auquel Cagliostro prit part comme un de ses principaux et plus ardents défenseurs.
Quant à la tentative malheureuse de M. de Courchamps, qui a essayé de présenter comme authentiques, aux lecteurs de la Presse, des mémoires apocryphes de Cagliostro, elle eut le double tort de devoir être considérée en fin de compte comme un plagiat; d'ailleurs elle est trop connue et Ton s'en est trop occupé pour que j'aie besoin de m'y arrêter.
Il ne nous reste donc que le résumé du procès, comme unique pièce sérieuse à laquelle on puisse recourir, pour reconstituer la vie de ce personnage extraordinaire qui, pendant tant d'années, sut intéresser l'Europe à ses faits et gestes; il ne lui a manqué qu'un peu plus de prudence pour que sa carrière fût couronnée du mêm^ succès que celle du comte de Saint-Germain, ûtvori de la marquise de Pompadour et digne prédécesseur de Cagliostro.
Malheureusement le résumé ne donne aucune date; par conséqu^at, on en est réduit à procéder par hypothèse.
]is LE LIVRE
Une des dates qu'il convient d'établir avec exactitude est celle du mariage de Cagliostro avec Lorenja Feliciani, la belle Romaine qui, pendant son séjour à Pétersbourg, inspira même de la jalousie à Timpératrice Catherine.
Nulle part on n'indique cette date; tout ce qui semblait résulter du résumé et des mémoires de Casanova, c'était que le mariage avait eu lieu avant l'année 1 770, mais on en ignorait la date exacte. C'est ce point que je résolus d'élucider lorsque, ayant commencé une étude complète sur Cagliostro, je me vis arrêté au début par cet obstacle.
A Rome, j'avais appris que le mariage avait été célébré dans l'église de San Salvatore in Campo, vieux monument qui a disparu aujourd'hui et dont les registres avaient été transférés à l'église de Sainte-Marie in Monticelli; c'est donc là qu'il me £sillait commencer mes recherches.
Elffectivement je réussis à trouver, à la date de 1768, la note que je reproduis plus loin, bien que je l'aie déjà publiée antérieurement dans la Rassegna Settimanale. C'est un document aussi concis qu'important :
fl Anno Domini 1768. — Le 20 avriL
c Après publication des trois bans d'usage et n'ayant rencontré aucun empêchement canonique; avec l'autorisation des deux illustres et honorables vicaires et après le vu de l'acte y relatif dressé par un notaire public à la date du 19 de ce mois, moi, soussigné déclare avoir interrogé le sieur Joseph Balsamo, fils de Pierre de Palerme, décédé, et la demoiselle Lorence Feliciani, fille de Joseph, tous les deux de cette paroisse, publiquement et avec leur consentement verbal, selon l'usage et les avoir unis par le mariage dans cette église paroissiale, selon les préceptes du Concile de Trente et le rite de la sainte Église romaine, en présence des témoins à moi connus, le révérend diacre don Joseph Are, desservant, et Joseph Cazzola, fils de Placide de Palerme décédé, et déclare avoir béni ensuite leur union en célébrant la sainte messe.
a Ange et Baptiste, V. P. »
En suivant les indications de ce document, on devait retrouver le contrat de mariage, dressé par le nommé Gaudenzi, notaire de la Curie vescovile, un des prédécesseurs du notaire actuel Ciccolini. Mes recherches ne furent pas infructueuses , car en examinant cette importante collection d'actes, qui embrasse une période de plus de deux siècles, j'eus la bonne fortune de découvrir le contrat lui-même, dont je reproduis pour la première fois le texte intégral ci-contre :
n Le 21 avril iy68»
Ind* — 3«'
« Par la grâce de Dieu tout-puissant, le sieur Joseph Balsamo, fils de Pierre de Palerme, d'une part, et la demoiselle Laurence Feliciani, fille de Juan ^, native de Rome, d'autre part, étant convenus de s'unir par le mariage, par-devant
I. Il doit y avoir errear. Le père de la Feliciani t'appelait Josepb, ainsi qu'il est dit plnt haut.
LE MARIAGB DU COMTE DE CâGLIOSTRO )I|
rÉglise ; s'étant entendus en outre sur la dot, et les conventions, promesse ou obligations y relatives, ainsi qu'il est dit ci-aprés, et désirant cependant qu'il en soit dressé acte public ainsi qu'il avait été arrêté préalablement entre eux pour que cela soit acquis et vrai à tout jamais :
c II résulte :
« Que le susdit sieur Joseph Balsamo, présent devant moi, notaire, et connu de moi, librement ou par tout autre mode adopté, s'engage à prendre pour épouse légitime la susnommée Laurence Feliciani, également présente, avec laquelle il s'oblige à contracter le saint mariage, suivant le rite de la sainte Église romaine et par la célébration des cérémonies en usage, prescrites par le Concile de Trente et d'exécuter tous les devoirs qui y sont mentionnés. D'autre part, la demoiselle Laurence Feliciani, précitée, également connue personnellement de moi, librement ou par tout autre mode adopté, en présence et avec le consentement du susdit sieur Juan, son père, promet et s'engage à prendre pour époux légitime ledit sieur Joseph Balsamo et à contracter avec celui-ci le saint mariage, après célébration des cérémonies et solennités d'usage et à en exécuter les divers devoirs.
ff Comme dot de la susdite demoiselle Laurence Feliciani, le sieur Joseph, son père, lui constitue et assigne au sieur Joseph Balsamo, la somme de cent cinquante écus, valeur romaine, consistant tant en habillements, bijoux, linge et argent, qu'en autres objets, estimés à l'amiable par les parties engagées; laquelle dot, le sieur Joseph Balsamo déclare par serment avoir reçue avant la stipulation du présent acte et en avoir été entièrement satisfait tant en ce qui regarde la quantité et qualité que la valeur qu'elle représente. En conséquence, il en donne quittance finale en due forme k la susdite demoiselle Laurence Feliciani, sa future épouse par le présent contrat.
c Laquelle dot, consistant en la somme précitée, ayant été assignée au susdit sieur Joseph Balsamo qui l'a reçue, le même Joseph Balsamo, pour l'amour qu'il porte et portera toujours à la susdite demoiselle Laurence Feliciani, sa future épouse, et voulant que la dot tout entière consiste en la somme de trois cents écus, a ajouté à la dot susdite une somme également de cent cinquante écus, qu'il a pris sur ses propres deniers.
« Laquelle augmentation de cent cinquante écus, ledit sieur Balsamo assigne à ladite demoiselle Laurence Feliciani, sur tous ses biens présents et à venir, de manière qu'elle en ait la jouissance plénière et libre, même après la mort dudit sieur Joseph Balsamo.
c Laquelle dot a été constituée ainsi qu'il est dit plus haut, assignée et respectivement reçue, conjointement avec l'augmentation précitée, pour laquelle ledit sieur Joseph Balsamo a donné hypothèque sur la totalité de ses biens et sur chacun d'eux en particulier, tant en meubles qu'en immeubles, en quelque lieu qu'ils se trouvent, qui sont actuellement en sa possession ou qu'il espère encore acquérir. Il s'engage en outre à conserver et non dépenser la dot avec l'augmentation précitée, ni la détériorer et, en cas de restitution, soit pendant le mariage, soit par annulation du mariage (ce qu'à Dieu ne plaise) la lui restituer en entier conjointement au quart dotal représentant les intérêts accumulés à partir de ce jour, conformément à l'usage de l'État romain.
f Et, en cas de restitution de la dot précitée, puissent la demoiselle Laura IL 40
Feliciani, sa future épouse et ses héritiers (aussi bien que le sieur Joseph Balsamo leur concède toute faculté et autorisation de s'associer), de leur propre autorité et sans arrêt ou mandat préalable du juge et sans que cet acte entraîne l'imputation de détournement ou l'annulation, prendre possession entière et plénière de la dot précitée et par le fait rentrer dans le montant de la dot.
« Ce que faisant, le sieur Balsamo les constitue par serment propriétaires indiscutables de la somme précitée, avec toutes les facultés nécessaires, après déposition par-devant le juge en cas de contestation et généralement fait promesse de se porter garant desdits héritiers pour les délivrer de toute poursuite.
« Et comme preuve qu'elles acceptent tout ce qui a été dit plus haut, les parties contractantes se portent garantes, elles et leurs héritiers avec leurs biens et crédits, selon les prescriptions de la révérende Chambre apostolique, avec toutes les dispositions en usage, et déclarent en accepter toutes les conséquences sur une seule et unique sommation. En foi de quoi, ils ont prêté serment sur les Ecritures saintes, d'observer ce qui a été stipulé ci-dessus.
« Le présent acte a été dressé en due forme à Rome, dans la maison de la demoiselle Laurence sus-nommée, laquelle maison est sise dans l'impasse des Cryptes; en présence du sieur don Joseph Cazzola, fils de feu Placide de Palerme, et du sieur don Gaspar Martelli, fils de feu Silverius, également de Palerme, agissant tous deux comme témoins. »
Comme de coutume, le mariage avait été précédé par quelques formalités indispensables, dont on devait retrouver trace dans les archives de la Curie de San Giovanni Laterano.
Bien que j'eusse réussi à retrouver un document y relatif, le résultat de mes recherches resta incomplet, les documents les plus importants, soit les certificats de naissance de Cagliostro et de la Feliciani, dont l'âge exact à cette époque ne nous est pas connu, nous faisant défaut.
Malgré le désordre vraiment effroyable dans lequel se trouvaient les archives, tous les actes relatifs à l'année 1 768 s'y trouvaient, excepté ceux qui se rapportent à Cagliostro, lesquels restèrent introuvables. Il est évident que le Saint Office les a fait réclamer, en 1790, pour les joindre au dossier du procès et les a gardés depuis.
Voici cependant ce que j'ai découvert: les interrogatoires des personnes qui avaient été citées pour témoigner que ni Laurence Feliciani ni Joseph Balsamo n'avaient contracté aucun mariage antérieur, ces interrogatoires sont excessivement courts et présentent peu d'intérêt. Cependant celui des témoins de Balsamo mérite d'être pris en considération.
Ces témoins, les sieurs Cazzola et Rafiaêlli, étaient tous deux de Palerme. Tous les deux ont déclaré avoir connu Balsamo, dès son plus jeune âge, étant de la même ville et voisins. Tous deux se sont rendus à Rome en février 1 768 pour témoigner « que le susnommé Balsamo n'avait jamais été marié dans sa
LE MARIAGE DU COMTE DE CâGLIOSTRO jtl
ville natale, qu'il était natif de Palerme et avait habité celle ville depuis l'époque de sa naissance jusqu'à l'époque de son départ, lequel eut lieu en novembre 1767 et qu'il avait habité dans la paroisse de Saînt-Bartholomeo >.
Cette déclaration, datée du 6 avril 1768, est identique pour tous les deux et signée de chacun d'eux en due forme.
J'ignore si les paroles que j'ai soulignées frapperont le lecteur autant qu'elles m'ont frappé à la première lecture. Leur netteté détruit d'un seul coup tout ce que Cagliostro raconte sur la première partie de sa vie; son absence de Palerme, sa rencontre avec Althotas à Messine, ainsi que ses périgrinations à travers l'Asie et l'Afrique. En effet, si Balsamo n'a jamais quitté Palerme avant 1767,1001 cela ne serait qu'une fable. Que faut-il croire?
Je ne crains pas d'affirmer que les deux témoins ont menti, probablement pour obliger leur ami et lui épargner des enquêtes ultérieures, qu'on n'aurait pas manqué de ftîre dans le cas contraire.
Je citerai trois preuves à l'appui de ce que j'avance : 1* le résumé du procès, document très sujet à caution; secondement, le mémoire de 1786 dont j'ai déjà parlé plus haut, et en troisième lieu la conversation de Goethe avec la mère de Cagliostro, lorsque l'illustre poète se rendit chez elle, à Palerme. Je ne puis ro'expliquer dans quel but la personne qui a rassemblé les pièces du procès, document véritablement très important, aurait inventé toutes ces choses et comment les mêmes &its auraient pu être connus d'un avocat sicilien, quatre années auparavant et qu'on en tilt mention dans un rapport fait b Paris.
La famille de la Feliciani demeurait non loin du Campo di Fiori, dans la paroisse de San Loren^a in Damaso. C'est en vain que )'ai cherché dans cette dernière église l'acte de naissance de Laure Feliciani. En revanche, j'y ai trouvé celui de Louis, frère de Laure (né en 1738), lequel après son mariage accompagna Cagliostro en Espagne, et celui d'une sœur de Laure, du nom de Anne, née en i7S4-
J'ai tout lieu d'espérer qu'avec les documents recueillis pai^i, par-I&, la vie de Cagliostro cessera d'être une énigme pour nous d'ici Ii quelque temps.
Ettori Mola.
Rome, ]o Mptcmbre 1881.
lENSEIGNEHENTS ET MISCELLANEES