II
Fig. 73. — Breuilly (de). Quel est le coUeaionneur qui frappait ses volumes d'un si joli fer ? Nous avons vainement cherché, fouillé, compulsé, écrit : mystère et blason ! Tout ce que nous pouvons dire, c'est que nous n'avons trouvé qu'une seule famille à laquelle cet écusson pouvait se rapporter : c'est celle de Breuilly, dont le chef actuel de nom et d'armes est M. Edmond-Louis- Wilhem de Breuilly, fils de Louis- François-Joseph et d'Eugénîe-Marie-Antoinette Mosselmann. Maintenant, si toutefois nous avons rencontré juste, à qui l'écusson? Au père, au fils, à l'aïeul ? That is the question.
Fig. 74. — Bruhl (Henri, comte de), chevalier de l'ordre de Saint- André de Russie et comte de l'empire, le trop complaisant et trop fastueux ministre d'Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe. Il était né le i3 août 1700, à Weissenfcls, en Saxe, où son père exerçait la charge de maréchal de la cour et de conseiller intime du duc de Saxe- Weissenfels, et mourut à Dresde, le 23 août 1763.
Il y a bibliophiles et bibliophiles. On peut posséder une riche et nombreuse collection de livres, avoir des volumes, rares même, recouverts par les plus habiles ouvriers passés et présents, et ne pas se douter le moins du monde de cette passion si délicate et si attachante que l'on nomme bibliophilie. Tel fut le courtisan damné du roi de Pologne. Toujours occupé du stérile soin de prévenir les désirs de son maître, à satisfaire ses) moindres caprices, emporté lui-même par les jouissances mondaines, le comte de Bruhl n'eut guère le loisir ou plutôt le goût de s'adonner à cette science qu'ont illustrée Mercier de Saint-Léger, La Monnoye, Brunet, Beuchot, Nodier et autres connus de tous. Il avait une bibliothèque comme tout grand seigneur du xviii' siècle était tenu d'avoir : affaire de mode et de décoration mobilière. Avec toutes ses richesses et ce faste asiatique qu'il affectait, on s'étonne à bon droit qu'il n'ait pas eu l'idée d'accaparer ce que contenaient de plus beau toutes les bibliothèques de son temps. A celui qui possédait trois cents habits complets, et en double, autant de chaussures et de coiffures, de cannes et de tabatières, voire des montres; deux cents domestiques pour le servir; une garde plus magnifiquement payée que celle du roi; une galerie de tableaux sans égale; un cabinet de potasserie et de bimbeloterie, comme pas un jusqu'à lui n'en avait eu, rien ne devait être impossible ; il tenait en bourse, sinon dans l'esprit, le moyen de se créer une place unique dans les annales bibliographiques. Mais, selon Frédéric, « il eut plus de perruques que de tête. »
Quoi qu'il en soit, il laissa en mourant soixante-deux mille volumes de toute taille! Les avait-il vus seulement? Le catalogue qui en fut dressé ne contient que les ouvrages concernant l'histoire ancienne ^et moderne, et forme pourtant quatre volumes in-folio. Jugez du reste!
LA RELIURE ILLUSTREE JS
La collection tout entière fut acquise par le prince Xavier de Saxe, au prix de 180,000 liv., soit 900,000 francs de notre monnaie actuelle. Elle forme aujourd'hui le fonds principal de la bibliothèque publique de Dresde.
Catalogus bibliothecœ bruhlianœ. — DresdcPy ijS 1-1756, 4 vol. in-foL, avec une charmante vignette emblématique au commencement et à la fin de chaque volume, gravée par L. Zucchi, d'après S. Torrelli.
Empreinte prise sur : Pasquillorum tomi duo, conservé à la Bibliothèque nationale sous la cote : Inv, D*, 3473 bis.
Fig. j5, — Brulart [Pierre)^ marquis de Puisieux, fils du chancelier Brulart de Sillery, grand trésorier des ordres du roi et secrétaire d'État, mort le 22 avril 1740, âgé de cinquante-sept ans.
Pierre Brulart laissa la réputation d'un homme intègre et zélé pour les devoirs de sa charge. Fatigué des tracasseries que lui suscitait l'envie, désabusé en quelque sorte du monde, il se réfugia dans les lettres et se composa une belle bibliothèque, où il oubliait la politique et les intrigues écœurantes de la cour. A tous les avantages physiques le marquis de Puisieux joignait beaucoup d'esprit, une instruction solide et une grande capacité pour les affaires.
Sa bibliothèque se ressentait de ses qualités naturelles, car on y trouvait les chefs-d'œuvre littéraires de tous les pays vivant côte à côte avec les lourds traités sur le droit des gens, et les rebutantes élucubrations financières. Les livres à la marque de cet amateur sont peu communs, mais tous sont remarquables par le bon goût de l'habillement.
Fig. 76. — Brunet DE MoNTFORAN (Françots), baron de Thoisy, conseiller au parlement de Paris et président de la chambre des comptes de la même ville, où il mourut le 26 avril 1696, âgé de cinquante ans. Cétait le quatrième enfant de Philbert Brunet, sieur de Chailly, secrétaire du roi, et l'oncle de Pierre Brunet, président en la chambre des comptes, dont nous avons parlé dans V Armoriai du bibliophile, t. I, p. 129.
François Brunet fut un collectionneur dans la plus large et la plus généreuse acception du mot, si l'on en juge par les sujets que les bibliophiles s'arrachent au poids de l'or. Nous n'avons pas de détails précis sur la bibliothèque de cet amateur délicat, du moins nous n'en avons pas trouvé jusqu'à ce jour. Ce que l'on peut dire, c'est que ses reliures provenaient en majeure partie de Clovis et Nicolas Eve, de Roffet, dit le Faulcheur, de Ruette et de Le Gascon. D'après le Mercure (mai 1696, p. 299), il aimait avec autant de passion les sciences et les beaux-arts que les livres, et s'était formé un magnifique cabinet de tableaux, bustes, bronzes, porcelaines, meubles et autres objets de curiosité des plus rares.
Sa marque a été relevée sur : L, T. Florus,,, — Salmurii, 1672,
in-8«, conservé à la Bibliothèque nationale, sous la cote : J. Falc, 14542. Au haut du titre de ce volume se lit aisément la signature autographe.
Fig. yj. — BuDÉ [Guillaume]^ fils de Jean Budé, secrétaire du roi et audiencier à la chancellerie de France, et de Catherine Le Picart. Chacun sait que Budé, ce prodige de la France, pour parler comme Érasme, appartient à cette race d^hommes dont les travaux, l'érudition et le caractère honorent Thumanité. Et ce qui doit le rendre cher à tout savant et lettré, c'est que le fondateur du Collège de France fut aussi, en quelque sorte, le créateur de ce merveilleux dépôt littéraire appelé aujourd'hui Bibliothèque nationale.
En fait de bibliothèque princière, tout se bornait, de son temps, à celle de Bloîs, établie par Charles d'Orléans. Budé inspira à François I" l'idée d'en créer une à Fontainebleau, qui, par ses développements successifs, devait devenir la plus riche du monde. Nommé a garde de la librairie royale », Budé s'acquitta de ses fonctions avec un zèle tel que le célèbre philologue Lascaris lui adressa le distique suivant, afin de perpétuer la part qu'il avait eue dans cette importante création :
Augusti ut Varro, Francisci bibliothecam Auget Budeus, Palladis auspiciis.
Brantôme ajoute : « Monsieur Budé, l'un des doctes personnages de la chrestienté, en fut quelque temps le premier gardien pour, de jour en jour, l'embellir de nouveaux volumes. »
Sans négliger la a librairie royale », Budé ne laissait pas de s'occuper activement de la sienne propre. Jean Budé, son père, grand acheteur de livres, librorum emacissimus, ainsi qu'il le dit lui-même, lui avait légué par testament tous ses manuscrits. La Bibliothèque nationale conserve de cette provenance vingt-sept manuscrits curieux, dont la plupart sont accompagnés de ses armes peintes au commencement du volume. A la fin de chacun se trouve, pour l'ordinaire, sa signature, précédée de cette légende, écrite tantôt en latin, tantôt en français : Ce livre appartient à Jean Budé, conseiller du roi et audiencier de France, /ait.,, ou acquis... Suit la date de la transcription ou de l'acquisition.
Muni de ce premier fonds, Guillaume Budé s'efforça de répondre au vœu paternel. Mais, malgré tous ses soins, il ne semble pas toutefois avoir beaucoup augmenté sa collection, soit en manuscrits, soit en livres imprimés. D'ailleurs l'imprimerie venait de naître, et les « librairies », comme l'on désignait à cette époque les bibliothèques, continuaient encore de se former particulièrement de manuscrits, toujours très difficiles à se procurer. En i528, Jacques Sadolet, l'humaniste italien, lui demande la liste des ouvrages grecs en sa possession. « Votre demande, répondit-il, me couvre de confusion, car je n'ai pas d'autres livres que ceux que l'on trouve partout : Rubore me suffusum esse scito, quippe
LA RELIURE ILLIISTRÉE Fig. 71- — BiÉGET. Fig. 73. — Beeuil
D'argtnt, à la fatee de gueules char- D'azur au chef cousu de gueules, au
gée de trois roses du champ, aecompa- lion d'or, armi, lampasti et couronné gnie de trois mains dexlres appaumies de mime. de gueules, a en chef et i en pointe. Le chef surmonté de la croix de l'ordre du Mont-Carmtl et de Saint-Ltt^are.
Fig. 74. -BBUnt.. Fig. 75.- Brulabt.
Kcartelé : au i et 4, parti d'or, et de gueules, à l'aigle iployie de sable sur or, et d'argent sur gueules, couronnée d'or; au 3 et 3, d'ajur au chevron d'argent.
nullos altos Ubros habeam, prceter eos qui in chalcographorum sunt, ne hujusmodi quidetn ottmes. »
Evartelê : an i et 4 d'or chargé d'une D'argent au chevron de gueules accam-
levrette de gueula, à la bordure com- pagné de trois grappes de raisin d'azur ponnie de sable; au 2 et 3 d'argent, à posées a et l.
une tête de More de sable, tortillée ^argent. En chef, un lambel à trois pendants de gueules brochant, comme bri-
Ecarlelé ; au i et 4, parti de gueules Comme le précédent.
et d'argent ; au 3 et 3, de gueules chargée d'un mufie de tigre d'or, soutenu d'une fleur de lys du mime.
Budé entrait alors dans la soixante et unième année de son fige. D'où Ton peut inférer qu'à sa mort, arrivée onze ans plus tard, outre
LA RELIURE ILLUSTREE Fîg. 80. — BuactnARD. Fîg. 81.
D'or ehappi de table, à 3 feuilles de palmier de l'un en l'autre, la tige naiS' saut de la pointe de Vécu.
les manuscrits, il n'avait guère amassé que des productions typographiques en vente chez tous les libraires.
Néanmoins, parmi ses richesses linéraires figurait un exemplaire de la fameuse édition princeps d'Homère [Florentia, 1488, 2 vol. in-fol.). Cet exemplaire portait en téie de chaque volume les armes enluminées de la famille Budé, et les marges, de vertice ad calcem, étaient littéralement couvertes de scholies manuscrites de la main de Guillaume et de Louis, son frère.
Vers [725, Boivin, de qui nous tenons ces détails, disait ne connaître de cène édition que quatre exemplaires, dont deux reliés aux armes d'Henri II, et conservés à la Bibliothèque royale. Des deux derniers, l'un appartenait au chancelier d'Aguesseau; l'autre, celui de Budé, à l'académicien de Boze, à la vente duquel il fut vendu 600 livres.
Depuis, on a retrouvé de cette rarissime édition deux ou trois autres exemplaires au plus. Mais celui de Budé, que devint-il ? Malgré toutes nos investigations, nous n'avons pu découvrir le lieu oU le caprice des enchères a poussé cet inappréciable monument bibliographique. Si jamais ces lignes tombent sous les yeux de l'heureux possesseur, au nom de la république dés lettres, nous l'adjurons de se faire connaître afin que le travail commun de Guillaume et de Louis Budé reprenne au jour la place qui lui appartient.
De son côté, le P. Jacob nous apprend qu'à la mort de Guillaume Budé, tous ses livres devinrent la propriété de François de Saint-André, président à mortier au parlement de Paris, dont la bibliothèque se fondit
^o LE LIVRE
en celle des jésuites du collège de Clermont, dispersée à la suite de Pexpulsion de cette compagnie.
Né en 1467, Guillaume Budé mourut le 23 août 1540. Paris, la province et l'étranger retentirent de ses éloges. Leroy en fit un recueil curieux. Entre toutes les pièces laudatives à son sujet, celle de Mélin de Saint-Gelais fut sur les lèvres de tous ses contemporains; la voici :
Qui est ce corps que si grand peuple suit?
— Las! c^est Budé au cercueil étendu!
Que ne font donc les cloches plus grand bruit?
— Son bruit sans cloche est assez épandu.
Que n'a-t-on plus en torches dépendu,
' Suivant la mode accoutumée et sainte?
— Afin qu'il soit par obscur entendu Que des François la lumière est esteînte.
Fig. 78 et 79. — BuNAU {Henriy comte de), conseiller intime d'Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe. Né à Weissenfels en Saxe, le 2 juillet 1697, mort le 7 avril 1762 en sa terre d'Ossmannstadt, dans le duché de Saxe-Weimar.*
Diplomate distingué, historien profond, le comte de Bunau fut aussi un amateur ardent et éclairé. Il commença de bonne heure à coUeaionner livres, tableaux, marbres et autres curiosités artistiques. Le peu de loisir que lui laissaient les soucis de la diplomatie, il remployait à sa bibliothèque, où, indépendamment des manuscrits. Ton comptait 3 5, 000 volumes imprimés, dont quelques-uns rares et la plupart sous de riches et élégantes reliures.
La similitude des goûts rapproche les hommes; aussi le comte de Bunau communiquait-il avec tous les chercheurs de son temps, ce qui lui donnait la facilité d'obtenir par voie d'échange ou d'achat les ouvrages manquant à ses collections. Quelquefois il se défaisait d'un exemplaire pour un autre plus grand de marge ou plus beau d'habillement. A l'exemple du président Lamoignon, il se faisait faire un tirage à part d'une publication nouvelle, sur du papier fabriqué pour lui. Les échanges et les ventes panielles expliquent cette foule de livres à sa marque qui figurent dans les bibliothèques publiques et particulières.
La fièvre du livre n'éteignait pas en lui toute autre généreuse aspiration : bon et serviable, il aimait et recherchait et de ses deniers même aidait ses rivaux en bibliophilie. Il s'efforçait aussi, à ce qu'on rapporte, de propager l'instruction parmi ses concitoyens; et plusieurs jeunes gens dont les ressources pécuniaires ne leur permettaient point de continuer leurs études furent soutenus par lui. Le monde savant lui est redevable ainsi du célèbre Winckelmann.
Tous ces trésors littéraires ne furent pas dispersés après la mort du possesseur. Le prince Xavier de Saxe, par sentiment patriotique, les
LA RELIURE ILLUSTRÉE 4I
acheta pour la somme de i3o,ooo livres et les réunit à la bibliothèque publique de Dresde.
Le savant Jean-Michel Franck, bibliothécaire du comte, en dressa le catalogue au point de vue seulement de Phistoire et de la philologie. Il forme néanmoins sept volumes in-4^ et a été publié sous ce titre :
Catalogus bibliothecœ Bunavianœ, — Lipsicp, ijSo-ijSô, 7 vol. în-4».
Marque prise sur : Historia vera de morte sancti Joannis Dia\ii Hispaniy 1546, in-12, tiré de la collection Morante.
Fig. 80. — BuRCKHARD (Jeun-Henri)^ médecin et botaniste. D'après la préface de son catalogue, il naquît à Wolfenbtittel et mourut en ijSS, à Tâge de soixante-deux ans. Il ne serait donc pas né en 1672, comme l'affirment les Biographies, mais bien en 1676.
Quoique doué d'une immense érudition, Burckhard n'est guère connu des savants que par sa lettre à Leibniz sur le caractère des plantes. Mais la bibliophilie le sauva de l'oubli. Sa collection embrassait toutes les branches des connaissances humaines, et les livres qui la composaient étaient habillés avec soin, sinon avec goût.
Bibliothecœ Burckhardianœ, pars I-IV. — Helsmtadii, 1 743-1744, 4 vol. in-8®, comprenant environ 12,000 articles.
Fig. 81. — Cabart {Esprit de), marquis de Villermont, gouverneur des îles d'Hyères et lieutenant général à Cayenne, mort des suites d'une chute, le 17 octobre 1707, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Il avait épousé Eléonore de Broë, fille de Bon-André de Broë, chevalier seigneur de la Guette, conseiller d'Etat ordinaire.
Le marquis de Villermont s'était créé de nombreuses relations qui lui permirent de recevoir des informations sur tous les sujets. Pendant près de cinquante années, il entretint une correspondance fort active avec les plus hauts personnages de son époque. Cette correspondance, soigneusement conservée par Cabart, contenant de curieux détails pour l'histoire de la seconde moitié du xvii« siècle, fut recueillie par l'abbé Dangeau, et passa ensuite, après la mort de celui-ci, au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale.
La plupart de ses livres étaient frappés à ses armes. Nous les avons trouvées sur les plats de : Historia del descubrimiento y conquista de las provincias del Perii. — Sevilla, 1587, in-4®, ouvrage conservé à la Bibliothèque nationale sous le numéro 01. y63. Rés.
Joannis Guigard.
PREUVES CURIEUSES
Di l'authbnticité des
MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA DE SEINGALT
d'après des recherches en diverses archives
ES documents vénitier dans un chapitre précédent, ne comportent aucune nouvelle de Casanova depuis l'époque de sa fuite jusqu'à l'année 1763.
A cette date, en eflet, au mois de novembre 1763, une lettre entière de sa main se présente, isolée, parmi les papiers des Inquisiteurs d'Étal. Cette lettre n'a cependant pas été adressée à Leurs Excellences, et elle est loin de contenir matière de criminalité. Mais si pacifique et si industrielle qu'elle soit, l'auteur a été justiciable du tribunal des Trois, il a échappé par la fuite b bi durée de sa peine; jusqu'au jour donc où il sera rentré en grâce, — si jamais il doit y rentrer, — tout document le concernant doit être produit aux. Inquisiteurs.
Où, d'après ses Mémoires, à l'automne de l'année 1763, Casanova se trouvait-il ? En Angleterre, à Londres, où il était arrivé au mois de septembre. De quel lieu est datée cette lettre de sa main que m archives vénitiennes? De Londres, le 18 novembre 1763.
Il est manifeste que le fugitif des Plombs, le condamné des Inquisiteurs, malgré la succession incroyable de ses aventures étourdissantes, aspirait de temps à autre à retrouver la patrie, à revoir cette Venise qui avait été son berceau, puis le théâtre de tant de circonstances dont, après tout, la singularité, le genre même ne devaient que vivifier ses souvenirs. Certes, il ne pouvait regretter d'avoir échappé à la main d'une justice sévère; mais il aurait aimé que cette même main s'ouvrît pour lui toute favorable et lui marquât sa faveur par le libellé et la signature d'un sauf-conduit d'abord et d'un décret de grâce ensuite. Il ne cherchait donc que des occasions pour manifester son désir. Ingénieux comme il l'était, il estima que la proposition d'une industrie qui n'aurait que des avantages commerciaux pour l'État pourrait être agréée, et que, l'étant, cet agrément des maîtres s'étendrait à la personne du sujet. Il exposa, dans les termes suivants, les avantages d'une invention nouvelle pour la teinture du coton et adressa sa proposition aux magistrats préposés au com« merce appelés à Venise / cinque Savii alla mercan^ia. Cette lettre leur parvint; mais à la vue du nom du signataire, elle fut envoyée aux Inquisiteurs, et c'est ainsi que nous l'avons trouvée parmi leurs papiers. Casanova connaissait son protocole, il savait que toute lettre intéressant les choses même les plus ordinaires de l'Etat vénitien devait être adressée au « Sérénissime Prince ». C'était la formule générale, et selon l'objet dont elle traitait, elle passait aux mains des magistrats que la chose concernait. Celle-ci étant chose d'industrie et de commerce, Casanova avait pris le soin d'indiquer, sous le protocole d'usage, la direction de la magistrature que sa lettre devait prendre. On va voir que sa plume n'avait pas été embarrassée et que, bien que la question concernât le coton, il sut la présenter d'une façon peu ordinaire.
A la Sérénissime République de Venise,
Sérénissime Prince,
Les Orientaux ont toujours été en possession de l'industrie qui consiste à teindre le coton avec la graine même dont on fait Pécariate. Les Phéniciens leUr ont donné le secret de cet art et les Européens, après mille innovations de différents états, bien quMls se soient occupés du soin si sage de perfectionner les manufactures, n'ont jamais pu arriver à découvrir cet important secret.
Tous les États de l'Europe qui ont eu besoin de mouchoirs et de tissus de coton rouge ont été obligés de recourir aux Indes pour les avoir, envoyant ainsi en ces mondes nouveaux un numéraire effectif qui nous privait d'autant d^espèces métalliques. Mes recherches, mes voyages et mes études m'ont rendu maître de ce secret. Je l'offre aujourd'hui à ma patrie. Je lui ofTre la teinture écarlate des cotons plus belle que celle qui se fait en Orient et qui pourra se livrer à cinquante pour cent de moins que l'autre. C*est une chose manifeste que tous ceux qui s'emploient dans les expérimentations physiques ou chimiques se vantent toujours d'avoir réussi à faire des découvertes que d'autres n'ont su faire : moi, pour me mettre à l'abri de ce soupçon, je m'offre de faire personnellement les preuves en présence et dans la maison de l'illustrissime seigneur Girolamo Zuccato, résident de Venise en cette ville de Londres. Les échantillons mêmes seront envoyés par ce ministre à mon sérénissime Prince, afin que des experts désignés les examinent et fassent sur ces échantillons toutes les épreuves qui rendront indubitable la solidité de cette teinture.
C'est une chose facile que de l'éprouver avec les acides les plue forts, de foire bouillir les échantillons et de les passer au savon.
Pour apprécier l'avantage que ma patrie obtiendra de cette recette, qu'on réfléchisse qu'avec la valeur intrinsèque de dix sols, on fait un mouchoir qui se vend aujour«
d*hui six livres. Lorsque ces fabriques de toiles rouges seront introduites dans TÉtat vénitien, il sortira de PÉtat moins d'argent, mais là n'est pas le seul avantage.
On pourra établir des fabriques de mouchoirs et autres articles de toile rouge à la mode indienne, et on en exportera pour les pays étrangers, en Allemagne, en Espagne et en Portugal; donc l'argent entrera, quand auparavant il sortait, et ce sera une nouvelle source de richesses pour l'État.
Four faciliter l'établissement de ces manufactures, je m'offre de me rendre à Venise et d'y conduire avec moi des ouvriers de France et d'Angleterre, bons à en instruire et former d'autres.
La récompense, quelle qu'elle soit, que mon sérénisstme Prince croira devoir m'accorder sera tenue par moi comme une grâce souveraine toujours supérieure à mon mérite. Ma plus grande satisfaction (en qualité de sujet disgracié mais fidèle) sera de m'être rendu utile à ma patrie.
Londres, 18 novembre 1763 ^.^
GiACOMo Casanova.
De Tannée 1763 jusqu'à la fin de Tannée 1769, aucun document officiel que nous puissions mettre en concordance avec les chapitres des Mémoires, pour cet espace de temps, ne nous est connu. D'après ses propres récits, parsemés comme toujours d'aventures dans tous les genres, Casanova en quittant TAngleterre se rend en Belgique, puis en Allemagne; il passe à Brunswick, séjourne à Berlin en 1765, est à Saint-Pétersbourg à la fin de cette année, puis en 1766 à Moscou, à Varsovie, à Dresde, à Prague et à Vienne. Il est à Munich en 1 767, reparaît à Cologne, à Aix-la-Chapelle, puis à Paris en octobre, d'où il se rend en Espagne. Il passe dans ce royaume toute Tannée 1768, dont quarante-trois jours, enfermé dans le donjon de Barcelone. Ce fut là qu'il dit avoir rédigé, de mémoire, au crayon, la Réfutation complète de l'Histoire du gouver^ nement de Venise, qu'avait publiée l'écrivain français Amelot de la Houssaye ', après avoir servi comme secrétaire particulier le président de Saint-André, ambassadeur du roi Louis XIV auprès de la république des Vénitiens. Il avait laissé en blanc les citations. Ce fait est important pour nos preuves, car c'est précisément par la mention et Tenvoi de cet ouvrage de Casanova que nous allons retrouver son personnage dans la correspondance originale du résident de la République sérénissime à Turin, où l'auteur reparaît à la fin de décembre 1769, revenu d'Espagne par Perpignan, Nîmes, Aix, Marseille et Nice.
Arrivé à Turin, il ne fit d'abord que traverser la ville et se dirigea vers Lugano, dans le Tessin, pour s'entendre avec l'imprimeur Agnelli et régler avec lui les conditions pécuniaires de l'impression de sa Réfutation complète de l'ouvrage d' Amelot de la Houssaye que ce dernier, dit-il, avait écrite en haine des Vénitiens, « tissu de grossières calomnies entremêlées de quelques recherches savantes ». L'ouvrage circulait depuis quatre-vingts ans, et personne n'avait
I. Archives de Venise. Papiers Inquisiiori di Stato, Cette pièce est la première des Cinque scriitwre di Giacomo Casanova, publiés à l'occasion des noces Parolari-Gar\oni, Venise, Mg. Tip. Visentini.
a. Paris, 1677. Deux volâmes in-ia, chez Léonard. Supplément, idem, in-8*. Une traduction en italien a paru à Cologne (1681).
songé à le réfuter. Casanova justifie bien ici lui-même ce que nous avons exprimé du vif désir qui l'animait depuis longtemps, de se retrouver libre à Venise. « Mon principal but, dit-il, en composant cet ouvrage, avait été de me réconcilier avec les Inquisiteurs d'État de Venise. Après avoir erré dans toute l'Europe, j'éprouvais le désir bien naturel de revoir ma patrie : cette envie était parfois tellement violente que je m'imaginais ne pouvoir plus vivre ailleurs. »
Cet ouvrage donc achevé et imprimé, Casanova était retourné à Turin et s'était présenté, sous de puissants auspices, à M. de Berlendis, envoyé de la République de Venise auprès du gouvernement sarde. Mais ici, pour que la concordance de cet endroit des Mémoires de Casanova avec les lettres officielles soit plus manifeste, nous emprunterons encore ce passage à leur texte : « Je parlai à M. de Berlendis de la publication de mon ouvrage, et il consentit à l'envoyer officiellement aux Inquisiteurs d'État^. La réponse qu'il en reçut était des plus singulières : le secrétaire du terrible tribunal lui mandait qu'il avait adressé mon ouvrage à la cour de justice, et que le titre seul suffisait pour attester l'étourderie ou les mauvaises intentions de son auteur; qu'on allait l'examiner, et qu'en attendant il était chargé de recommander à M. de Berlendis de me surveiller et de se refuser à toute démarche ultérieure qui pourrait faire croire que j'étais placé sous sa protection : aussi, craignant de compromettre Berlendis par ma présence à ses fêtes, je n'allais plus le voir que le matin, et en secret. »
Il était naturel que de telles assertions nous fissent nous porter vers la correspondance originale de cet envoyé de la République avec les Inquisiteurs, et voici les pièces que nous y avons rencontrées :
Illustrissimes et Excellentissimes Seigneurs, mes patrons très respectés,
Casanova est de nouveau arrivé dans cette ville, et il m'a remis un exemplaire de son ouvrage intitulé Confuta^ione di Amelot duquel, il y a déjà du temps, j*ai eu rhonneur de signaler à Vos Excellences l'impression que l'auteur en faisait faire à Lugano.
Je crois qu'il est de mon attention dévouée de présenter l'ouvrage même à Vos Excellences qui, mieux que tous autres, sauront apprécier le mérite et le zèle de l'écrivain.
J'apprends qu'il doit séjourner ici quelque temps, dans le but de s'insinuer dans la faveur du duc de Savoie, bien qu'on ne sache pas par quels moyens il aura cette formne et cet honneur. Je ne le perdrai certainement pas de vue et rendrai Vos Excellences instruites des progrès de sa situation, pour attester aussi en cette circonstance la respectueuse soumission avec laquelle je me flatte d'être,
De Vos Excellences,
Le très humble et très dévoué serviteur,
Giovanni Berlendis*.
Turin, 3o décembre 1769.
Aux seigneurs Inquisiteurs d'État, (Avec trois exemplaires.)
I. Le titre exact est : Confuta\tone délia Storia del Governo veneto, d'Amelot de la Hous- ULjty divisa in tre parti, Amsterdam, 1769. (Presso Pietro Mortier.) On trouvera, dans la troisième partie de notre travail, la description minutieuse de cet ouvrage.
a. Archives de Venise. Papiers inquisiteurs. Correspondance de Turin. De même pour les deux documents suivants.
A cette déclaration, les seigneurs Inquisiteurs répondirent à l'envoyé de la République :
^exemplaire de Pouvrage de Casanova intitulé Con/uta:çione di Amelot nous t&i parvenu la semaine dernière, avec votre lettre du 3o décembre. Notre tribunal approuve que Votre Seigneurie Illustrissime donne suite à la parfaite observation qu'elle a promis de faire de chaque pas du personnage, et de même, qu'elle veille bien à s'abstenir de tout ce qui peut indiquer ou provoquer la moindre faveur envers lui.
Flaminio Corner, Inq'.
Barbarigo, Inq'.
Alvise Renier, Inq'.
Au Résident à Turin. Le 27 janvier 1770.
Le 3 février, M. de Berlendis écrivait de nouveau :
Comprenant que c'est chose peu régulière et contraire à mon devoir d'avoir aucun égard pour une personne qui a encouru la disgrâce de l'auguste Tribunal, je me suis tenu dans la plus grande réserve avec Casanova malgré les bons offices faits auprès de moi en sa faveur par le chevalier Raibcrti et autres personnages de considération auprès desquels il a trouvé accès. Selon les ordres vénérés de Vos Excellences, j'éviterai avec toute attention tout ce qui pourrait laisser supposer la moindre faveur, et ne manquerai pas d'observer tous ses mouvements dont j'instruirai Vos Excellences, afin de donner la preuve de mon exacte obéissance et de la soumission avec laquelle
j'ai rhonneur de me dire, etc.
Giovanni Berlendis.
Turin, 3 février 1770.
Aux Excellentissimes Seigneurs les Inquisiteurs d'État.
L'envoyé de la République ne manqua pas, en effet, à l'observation des mouvements de Casanova qui, peut-être, lui en donna lui-même part. Toujours est-il qu'en date du 1 7 mars 1 770, il donnait avis à Leurs Excellences que Casanova avait pris la route de Plaisance et s'était embarqué la veille sur le bateau des grands marchands de Livourne, qu'il doit aller à Parme et à Bologne, pour se rendre à Livourne avec l'intention de se procurer quelque emploi dans l'escadre russe, qu'il prendra toutefois ses dispositions pour quitter le service dans le cas où les Russes feraient mine de vouloir attaquer le territoire vénitien, et qu'il se vante d'avoir connu le comte Orloff pendant son séjour à Saint-Pétersbourg.
A la date du 3o mars, M. de Berlendis écrit qu'il ne sait plus rien de Casanova; mais le 14 avril, il avise que son personnage a fait savoir son arrivée à Livourne dans les premiers jours du mois. Le 28, Casanova écrit encore de Florence que son espoir de trouver emploi dans l'escadre russe était resté sans effet, et que son intention était de se rendre à Rome.
Or, ouvrez les Mémoires y au chapitre qui correspond aux dates des informations données par M. le résident de Venise, et vous trouverez ceci :
a Mon travail terminé, n'ayant alors aucune affaire de cœur, dégoûté du jeu à cause de ses mauvaises chances, et ne sachant à quelle idée me vouer, j'eus la fantaisie d'aller offrir mes services au comte Alexis Orloff, qui commandait l'escadre mouillée à Livourne et en destination pour Constantinople
Je passai par Parme et soupai chez M. Dubois, directeur des monnaies de l'Infant, homme ridiculement vaniteux, malgré tout son esprit. Notre liaison datait de loin, car je le connus en même temps que cette Henriette que j'ai
tant aimée. .... Je trouvai à Livourne la flotte russe retenue encore par les vents contraires. Le consul d'Angleterre me présenta sur-le-champ au comte Orloff, qui habitait son hôtel. Il m'avait connu à Saint-Pétersbourg, et il voulut bien me déclarer qu'il se réjouirait de m'avoirà son bord. ...» (Suit le récit des empêchements de l'accord entre Orloff et lui.) — Puis l'avis de son retour à Parme pour se rendre à Rome, où il fit un assez long séjour pendant lequel il se retrouva avec Bernis, devenu cardinal et ambassadeur pour le Roi très chrétien auprès du Pape. — Les réflexions sur la rencontre sont même très
curieuses. « Tout philosophe insouciant qu'il semblait être, l'âge et les
honneurs avaient fait de M. de Bernis un tout autre homme«: ce n'était plus là le petit abbé qui partageait sans façon avec plusieurs autres les bonnes grâces d'une M. M... Son Éminence était encore aussi bien portante qu'elle l'était treize ans auparavant, lors de mon séjour à Paris; aussi lui fis-je compliment sur sa bonne santé.
« — Je paye encore de mine, me répondit-il. La vérité est que je ne suis plus le même; les dames en savent quelque chose. Je suis toujours leur serviteur, mais le plus humble de tous. Hélas! j'ai cinquante-cinq ans. — On a l'âge que l'on paraît avoir, et point d'autre..., etc. » De Rome, Casanova était passé à Florence et de là à Bologne, où il arriva le premier jour de l'an 1772, où, dit-il, il se trouva encore incapable de maîtriser la violence de ses passions, déclaration promptement suivie de cette autre qui le peint si au vif : « Je rirais volontiers au nez des innocents qui, sur ce point comme sur tant d'autres, me demanderaient des conseils, sachant par avance qu'ils ne sauraient être suivis. L'homme est un animal qui ne s'instruit que par sa propre expérience. C'est en vertu de cette disposition générale que le monde, aussi longtemps qu'il durera, est voué au désordre et à tous les excès. Sur les milliers d'hommes que j'ai rencontrés dans mes courses vagabondes, combien en est-il de sages et d'expérimentés ?
Il en est jusqu'à trois que je pourrais nommer,
et je ne suis pas du nombre. »
Décidé, dans le courant de cette même année, à aller passer quelque temps à Trieste, Casanova ne pouvant s'y rendre par terre, puisqu'il lui eût fallu traverser le territoire vénitien, se dirigea par Pesaro vers Âncône, pour s'y embarquer. Il y resta toutefois deux mois, pendant lesquels, désigné à l'agent de Venise en cette ville, son personnage oflrit ainsi l'occasion à ce chargé des intérêts de l'État vénitien de faire le bon serviteur, en adressant au secrétaire du Conseil des Dix la curieuse lettre que voici (je devrais dire le curieux portrait) :
Très surprenante m^a paru la nouvelle de la présence en cette ville, depuis quelques jours, de ce triste contumace de la justice de Pauguste conseil, je veux dire de Casanova, celui qui s'enfuit, il y a des années, avec d'autres coupables, des prisons d'en haut (les Plombs).
Je l'ai vu de mes yeux, d'après quelques indications, je ne l'avais jamais vu auparavant, il va et vient partout, le visage franc et la tête haute, et bien équipé {con buoni amest). Il est admis dans plusieurs maisons et répand le bruit qu'il a l'intention de partir dans quelques semaines pour Trieste, et de là en Allemagne. C'est un homme de quarante ans au plus, grand de taille, de bon et vigoureux aspect, très brun de peau,
Vœi\ vivace. Il porte la perruque courte et châtaigne. D'après ce qu'on m'a dit, il est d'un caractère hardi et dédaigneux, mais surtout il est plein de faconde, et d'une faconde spirituelle et instruite.
Pour ne pas eharger ma responsabilité de cette découverte accidentelle, j'en fais humblement part à l'État et je me déclare avec respect,
de Votre Seigneurie Illustrissime, le très humble et très obéissant serviteur,
George M. Bandiera.
Ancône, 12 octobre 1772.
Au Très Illustre Seigneur Giovanni Zon, secrétaire de Vauguste Conseil des X, à Venise^»
« Je quittai Ancône le 14 novembre 1772, après un séjour de deux mois ;
au bout de vingt-quatre heures de navigation, j'entrais dans Trieste » dit
Casanova dans ses Mémoires, Ici encore, la précision des dates est en parfait accord avec la vérité des faits.
VU
Nous arrivons aux dernières preuves fournies par des documents, aux dernières preuves de la véracité des faits dont Casanova a rappelé le souvenir dans les dernières pages du manuscrit des Mémoires^ en l'état incomplet où il a été conservé et imprimé. Pour ces derniers faits, ces preuves si formelles, si authentiques, si officielles sont nombreuses dans les archives des Inquisiteurs.
Nous avons laissé Casanova arrivant à Trieste en décembre 1772.
Bien présenté et appuyé, il se répand beaucoup, il voit du monde, approche le comte de Cobenzel, des conseillers de la ville, et s'accrédite. Débarrassé de ses premières visites, il se rappelle qu'il est homme de lettres et presque historien, il met en ordre tous les documents qu'il avait rassemblés à Varsovie relativement aux événements de Pologne depuis la mort de l'impératrice de Russie, Elisabeth Petrowna, « car, dit-il, je voulais écrire l'histoire des troubles de cet État depuis leur origine jusqu'au premier partage du royaume, partage injuste qui menaçait d'embraser l'Europe. J'avais prédit cet événement dans un petit écrit imprimé à l'époque où la diète, en plaçant Poniatowski sur le trône, avait reconnu la feue czarine comme impératrice de toutes les Russies, et l'électeur de Brandebourg comme roi de Prusse. Mon but principal était de faire connaître au monde les conséquences que ce partage devait avoir. L'ouvrage fut fait conformément à ce plan, mais je ne pus donner au public que les trois premières parties, parce que mon imprimeur manqua à ses engagements.... » Ces trois premières parties parurent en effet, comme il le dit, imprimées à Trieste en 1 773, chez Valerio Valeri.
Ce fut pendant cette année 1778 que se présentèrent et se développèrent pour lui les circonstances dont la fin devait être sa rentrée en grâce auprès du tribunal des* Inquisiteurs, et par suite son retour en sa patrie. Rien de plus