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I. Archivée de VeDise. Papiers Inquisitori di Siato

AUTHENTICITÉ DES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA ^p

exact que la plupart des détails qu'il a exposés et résumés. L'accueil du consul de Venise à Trieste, Marco Monti, la proposition que celui-ci lui fit de demander aux Inquisiteurs à l'employer dans une négociation délicate et fort policière, relative à l'entreprise de prêtres arméniens qui s'étaient retirés du territoire vénitien pour fonder à Trieste une imprimerie considérée comme préjudiciable aux intérêts de la République, la correspondance qui s'établit à ce propos entre le tribunal des Inquisiteurs et le consulat, l'intervention de Casanova auprès des autorités impériales à Trieste, pour obtenir la réforme de certaines conventions de douane entre les deux États limitrophes, les rémunérations de ses premiers services autorisées par les Inquisiteurs, la permission d'espérer la grâce.... tout absolument ce dont il fait le récit se trouve vérifié par les documents du temps conservés officiellement et que nous avons passés en revue un à un, et copiés dans le cours de notre examen des papiers originaux.

Fastidieuse au plus haut degré serait la traduction de ces pièces : à peine même une citation progressive sommaire offrirait-elle de l'intérêt. Disons seulement que depuis le 27 octobre 1773^ date de la première pièce, jusqu'au 18 septembre 1 774, date de l'avis du retour de Casanova à Venise, elles sont au nombre de dix-neuf, ayant plus ou moins d'étendue. Parmi elles se trouvent les rapports écrits de la main de Casanova et remis par lui au consul, qui les envoyait successivement aux Inquisiteurs. Ce consul appuyait sans cesse d'un mot particulier et favorable la demande du retour en grâce pour l'ancien fugitif de la prison des Plombs. Et certes, lorsque Casanova dit, au chapitre xvii du dernier volume des Mémoires, c qu'il a eu le bonheur de gagner l'amitié de cet excellent homme et que c'est à lui qu'il a dû en partie sa grâce et son rappel, l'unique objet de ses vœux, » il ne se trompait point, et le témoignage de la vérité se trouve dans tout le cours des propres lettres de ce Marco Monti, « homme plein d'esprit, éprouvé par de longs malheurs qui ne lui avaient rien ôté de sa gaieté naturelle, parlant mieux qu'un livre bien écrit, etc. »

Tout ce chapitre, en un mot, est si concluant à l'authenticité des Mémoires confrontés avec les pièces officielles, qu'il suffirait à lui seul pour la démontrer et pour ne pas permettre de douter que Casanova en est seul l'auteur.

Le manuscrit des Mémoires, tel qu'il a été imprimé, s'arrête brusquement. Il se termine au moment même où la suite du récit eût mis le lecteur à même de connaître les impressions qui durent émouvoir l'âme du revenant, quand, à la faveur d'un sauf-conduit bien libellé, il se trouva en présence du tribunal secret qui venait de lui rendre son pays après c un pèlerinage de vingt années dans toutes les contrées de l'Europe », selon la complaisante expression du narrateur. Je dirai plus loin, dans le chapitre final, comment j'estime qu'on peut expliquer cette interruption, aussi soudaine qu'anormale, d'un récit de six cents pages in-folio auquel une seule de plus eût suffi pour lui donner au moins les limites naturelles d'une conclusion trouvée dans les faits eux-mêmes.

Là soudaineté de l'interruption du récit original rend d'autant plus curieuse la recherche de la suite des destins de cet homme singulier. Les documents ne sont pas assez complets pour permettre de le suivre dans la marche du temps, comme on peut le faire à l'aide de ses Mémoires. Il en existe toutefois assez pour que Ton puisse représenter les phases principales qui auraient fourni matière au

récit des vingt dernières années de ce narrateur audacieux qu'un critique habile a jugé, fort justement, « penseur profond, écrivain ingénieux, voyageur infatigable qui eut la trempe de caractère et les ressources d'esprit de Figaro avec les aventures de Gil Blas >.

Le point biographique où s'arrêtent les Mémoires est celui de l'expectative d'une grâce, qui permette au voyageur aventureux de se rendre dans le seul endroit du monde où il n'aurait pu paraître, sans que la main du commissaire ne l'appréhendât au corps, je veux dire à Venise, sa patrie. C'est donc du moment même de cette expectative qu'il fiaiut faire dater les recherches pour donner suite l'élément biographique de l'ouvrage de Casanova.

Le désir profond qu'il avait de rentrer à Venise le faisait parfois atteindre à réloque nce sentimentale dans les lettres que la mission qu'il avait acceptée l'obligeait d'adresser au consul devenu son protecteur. Il exalte cette impatience, il dit qu'il la conserve ardente pour servir, heureux de l'éprouver, puisqu'elle lui prépare la route au terme de laquelle s'effacera une tache qui le rend équivoque à tous et insupportable à lui-même. Il invoque toutes les raisons imaginables pour presser la clémence des magistrats, dont la lenteur le désespère ; le climat de Trieste est fatal à sa santé, la langueur, le chagrin dévorant, tout concourra à lui faire terminer son infortunée carrière, loin sans doute et en disgrâce de la patrie. Il invoque jusqu'à l'insuffisance de la philosophie qui ne lui fournira pas assez de forces pour contempler une telle mort avec les regards d'un stoïcien. Cependant il est d'avis que la saine morale veut qu'avant de penser à obtenir de Dieu le pardon de ses fautes, il l'obtienne de son prince, juste et clément. On reconnaîtra volontiers qu'il est difficile d*être plus correct en ses exigences temporelles et spirituelles.

C'était le 26 août 1774 que Casanova se représentait ainsi, désespéré et languissant, ci ce fut la dernière fois qu'il eut la peine de recourir à de tels cris du cœur pour toucher l'âme du prince. Le 3 septembre, en effet, le prince, — c'est-à-dire les Inquisiteurs, — que des patriciens demeurés fidèles, à travers les temps, à Casanova, avaient d'ailleurs bien disposés, — libellèrent un sauf-conduit qu'ils adressèrent à leur consul à Trieste et dont voici les termes :

Nous, Inquisiteurs d'État« pour des raisons qui ont ému nos esprits, accordons libre sauf-conduit à Giacomo Casanova, valable pour tout le mois, afin que, sauf obsude, il puisse venir, aller, séjourner, revenir et se présenter en tous lieux, sans qu'il lui en puisse résulter nul ennui : telle étant notre volonté ^

Evidemment, c'était la grâce entière sous une forme non encore déclarée. Ce même jour, en effet, 3 septembre, le registre des Annotaponi du tribunal porte le décret de grâce dont voici les considérants :

I. ÂrcfaÎTet de Venise. Papiers Imquisitori di Stato. De même pour le docament toivant. Année 1774.

AUTHENTICITÉ DES MÉMOIRES DE JACQUES CASANOVA $i.

3 septembre 1774.

Pour les fautes énoncées dans Vannota^çione du registre, le 11 août 1753, Giacomo Casanova a été condamné à cinq ans sous les Plombs. Il lui réussit de fuir après trois ans et plus, déjà, de captivité. II fut errant, dans les pays étrangers, pendant plus de dix-huit ans, languissant dans Tinfortune, se procurant les moyens d'existence par ses propres talents, faisant paraître quelques ouvrages de sa composition, principalement celui des Réfutations d'Amelot, manifestant amour et passion pour la patrie, rendant hommage et respect à de nombreux citoyens que leurs mérites avaient illustrés. Il s'était transporté en ces derniers temps à Trieste, où s'étaient aussi rendus quelques moines arméniens^ mécontents du gouvernement du saint-siège, fugitifs de leur monastère de San Lazaro de Venise, avec l'intention d'en établir un autre, sous la protection de l'impératrice-reine, avec la faculté d'administrer les sacrements à leurs nationaux et de fonder une imprimerie dont l'établissement pouvait nuire à nos intérêts commerciaux. Le tribunal ayant, en conséquence, chargé le consul vénitien d'user de toute industrie pour faire échouer autant que possible les projets de ces moines, celui-ci eut recours à Casanova qui, pendant plusieurs mois, avec tout le dévouement d'un véritable sujet, s'est exposé à de grands risques dans des tentatives de tout genre pour réussir à rendre difficile l'exécution desdits projets de ces Arméniens.

Dans le but donc de l'entendre expliquer de vive voix ses moyens, pour l'enlever

au péril auquel il s'est exposé aân de bien servir et de mériter la grâce désirée du

pardon de sa fuite..., afin aussi de ne pas perdre pour toujours un sujet qui, par ses

talents, a été et peut être utilement employé, puisque, contraint par le désespoir, il

était à la veille de s'éloigner de Trieste pour tenter ailleurs une nouvelle fortune, le

tribunal a chargé le consul, en lui envoyant un sauf-conduit, de le faire venir ici avec

l'ordre de se présenter au secrétaire qui, à son arrivée, devra lui donner part du

pardon de sa fuite et de sa complète libération, à la condition qu'il retournera, si

besoin est, à Trieste, pour l'affaire dans laquelle il s'est habilement employé ou pour

tout autre service qu'on pourrait croire utile. C'est ce dont on fait ici la présente

annotation, pour la propre sécurité de Casanova et pour que nos successeurs soient

éclairés. ^

Francesco Grimani, Inq' d'Ltat.

Francesco Sagredo, Inq' d'État.

Paulo Bbmbo, Inq' d'État.

Le consul de Trieste donna avis, le 10 septembre, au tribunal des Inquisiteurs de la prompte remise qu'il avait faite du bienfaisant document à Casanova qui le lut, le relut, le baisa plusieurs fois, et, après quelques rapides instants de recueillement {concentrapone) et de silence, fondit en larmes, plein de reconnaissance et de bonheur pour cet acte de grâce.

Casanova partit le lendemain pour se mettre entièrement à la disposition de rÉtat.

Le dernier document de cette période des aventures du fugitif pardonné est la lettre des Inquisiteurs au consul pour lui donner avis de l'arrivée de Casanova à Venise, de sa visite au tribunal et du retour qu'il allait faire à Trieste pour terminer, par son intervention et son industrie, l'entreprise délicate dans laquelle il avait accepté de s'employer.

« A l'âge de quarante-neuf ans que j'atteignais alors, dit Casanova à l'avantdernière page des Mémoires, je comprenais parfaitement qu'il n'y avait plus rien à demander à la fortune, déesse impitoyable pour l'âge mûr. Vivant à

js LE LIVRE

Venise, je pensais pouvoir désormais braver ses rigueurs et, grâce à mes talents, me suffire à moi-même. Ma longue expérience me mettait désormais à l'abri des prestiges de la vanité. Je n'ambitionne plus ni titres, ni honneurs, ni la splendeur d'une grande existence ; tout ce qu'il me fallait, c'était un emploi obscur dont les revenus m'eussent procuré le strict nécessaire, car désormais j'étais résolu de m'en contenter *. »

Quand le fugitif pensait ainsi, il n'était qu'à la veille d'obtenir cette grâce; c'était donc en prévision et avec l'assurance de l'obtenir bientôt qu'il se façonnait ce programme modeste. Et quand il se parlait ainsi de l'emploi obscur, il ne se représentait pas, sans doute, quel emploi, en effet, trop obscur lui serait offert et qu'il accepterait. Oui, trop obscur, et misérable même fut l'emploi. Il devint l'agent secret du tribunal des Inquisiteurs pour le service intérieur de Venise ! Et de nombreux textes de ses rapports sur les mœurs, sur les émotions politiques, sur les ouvrages prohibés, sont restés d'assez lamentables témoignages de sa condition.

De 1 775 à 1 782 il fut l'agent au service secret. Il avait d'abord demandé, pour le cas où le landgrave de Hesse-Cassel, sur l'entremise d'un ami, le chargerait de ses intérêts à Venise, il avait, dis-je, d'abord demandé aux Inquisiteurs leur assentiment; Leurs Excellences lui avaient fait répondre que « le prince », c'est-à-dire eux. Inquisiteurs, ne consentaient ni ne se refusaient à ce qu'il assumât cette charge d'agent du landgrave, et l'affaire n'eut point de suite. La forme de sa demande était même des plus correctes *. « Ma situation présente, dit-il, m'oblîgeant à chercher quelque emploi dans lequel je puisse honnêtement passer le reste de mes jours avec toute tranquillité d'esprit, dans la ville adorée où je naquis, et l'occasion se présentant sans doute favorable, je n'ose la seconder ni disposer de moi-même sans le gracieux consentement du tribunal suprême, duquel tout récemment j'ai éprouvé la clémence. Le sérénissime landgrave de Hesse-Cassel voudrait avoir ici un agent particulier....; un seigneur étranger de beaucoup de considération, qui a la bonté de me protéger, me fait espérer ce petit poste avec quelque salaire. Je n'ai rien de la fortune et je ne puis espérer que peu de l'industrie, vu la faiblesse de mes talents et l'âge qui s'avance. Mais bien que beaucoup d'agents des princes d'Allemagne se trouvent ainsi dans cette capitale, et que cette commission pourrait être confiée à d'autres par ce même landgrave, je ne crois pouvoir faire aucun pas dans cette vue sans obtenir d'abord l'assentiment de Leurs Excellences, puisque le plus glorieux titre auquel j'aspire est de dépendre entièrement des lois vénérées de mon sérénissime souverain naturel. »

Lorsqu'il écrivit et adressa cette lettre au tribunal souverain, était-il déjà son serviteur assuré et stipendié ? Je l'ignore. Il ne se faisait point de contrat pour être admis à la profession secrète, et la plupart des affaires se traitaient personnellement avec le secrétaire des Inquisiteurs. Une trentaine de ses rapports sont aux archives '. Il les signait de ses nom et prénoms, Giacomo Casa^

t. Mémoires, édit. Rozez, de Bruxelles, i8do. Tome VI, chapitre ztiii, page 3çS. a. Sa lettre du 18 décembre 1774, adressée au secrétaire du tribunal souverain des Inqui< sitenrs.

S. Nous en avons l'entière copie pratiquée aux Archives de Venise, en avril 1867*

novay quelquefois de ses initiales seulement. Lorsqu'il en avait un de préparé^ il le faisait porter par un gondolier qui ne le connaissait pds et il se tenait enfermé dans la gondole, à distance du palais. Si le secrétaire des Inquisiteurs avait à lui écrire, le nom convenu pour l'adresse était : Signor Antonio Pratolini et la demeure al Casino di sua Eccellen^a Marco Dandolo nelîa carte passato il Ponte di Legno presso corte délie Colonne. Le plus souvent il a voulu donner à ses rapports une forme plus élevée que celle qui sufRt aux vulgaires bulletins d'un vil espionnage, et il a pris la plume de l'observateur philosophe et discoureur, il a pris le ton de l'écrivain réformateur, il a signalé ce que Texpérience lui indiquait être des abus. S'il avait rempli sa charge clandestine de cette seule manière et dans cette seule voie, toute clandestine qu'elle fût, elle n'eût pas été absolument méprisable. Mais, plus d'une fois, pendant cette période où il est si triste serviteur, on ne peut se dissimuler qu'il dut descendre à un degré bien bas dans l'exécution des devoirs qu'imposent ces fonctions que les États policés disent nécessaires, mais que les cœurs loyaux mépriseront toujours. Son voyage en compagnie d'un consul de l'État pontifical est un des plus tristes épisodes. Toute la couleur qu'il emploie pour se représenter que c'est pour le bien de l'État qu'il dépense ainsi ses facultés intelligentes, ne sufBt point pour en faire à nos yeux un autre personnage qu'il ne fut pendant ces six ans-là (i 775-1 781). Il est heureux pour lui qu'en 1782, il se soit attiré une disgrâce nouvelle qui eut pour conséquence de lui faire chercher une autre fortune. Avant, du reste, qu'il n'ait encouru cette disgrâce, le peu de résultat de ses services lui avait attiré la froideur de ses patrons. Depuis qu'il était entré dans la profession secrète, ses honoraires avaient été, les uns ordinaires, les autres extraordinaires. Les premiers consistaient en un certain nombre de ducats soldés régulièrement, les seconds étaient en raison des dépenses faites pour des expéditions désignées, l'une en Dalmatie, l'autre dans les Romagnes, dont, à vrai dire, les choses commerciales étaient l'objet, plutôt que la chose politique. La formule de présentation de ses Rapports n'est pas sans curiosité. Elle varie selon la matière traitée. Moi Giacomo Casanova^ serviteur et sujet de Vos Excellences, je leur fais savoir qu'en conséquence de l'ordre vénéré que f ai reçu, j'ai trouvé le moyen de...^ Cela est pour le compte- rendu de mission ou de commission assez pitoyable. Mais voici qui est pour la matière philosophique : on dirait d'un dignitaire qui rend compte à son prince ; il aurait reçu l'ordre de traiter de l'esprit des lois qu'il n'aurait pas eu un début plus solennel : Admis, pour la fortune de mon sort, moi Giacomo Casanova, sujet vénitien, à l'honneur de mettre ma fidélité et mes faibles lumières au service de V Inquisition occulte de ce tribunal souverain, je ne me suis pas senti découragé lorsque, recueilli en moi-même, j'ai contemplé les vastes et importantes causes soumises à sa vigilance et à sa responsabilité, etc. Et il continue sur ce beau ton. Une autre fois, il parle de haut au pouvoir secret ; l'émotion qui s'est produite dans le patriciat à la suite d'une séance du grand conseil a gagné son esprit et l'a fait réfléchir, et il s'exprime avec une véhémence singulière, quoique respectueuse, sur la politique intérieure'. Le

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