‹ Le livre (volume 3)Chapitre 75 sur 103 · CROQUIS DE JOHN-LEECK POUR LA CHILDREN OF THE MOBILITY · texte numérisé non relu

CROQUIS DE JOHN-LEECK POUR LA CHILDREN OF THE MOBILITY

( Extrait de U Gatettt des Staux^ArU, )

ADAME VERT, LA BELIH LIMOKADIB&E, PAR aOTLAN'DSOK.

VALSB ALLEMANDE, PAR [KOWLANDSOK.

C'est le seul qu'emploie le caricaturiste. L'idéal de la caricature est donc parfaitement positif, direct, avoué, précis et très spécial. C'est un idéal de vérité. Seulement, au lieu de poursuivre l'idéal païen des artistes classiques, qui consiste à chercher la beauté correcte, sans défaut, la beauté abstraite ; au lieu de supprimer l'accident au profit de l'unité du type humain, le caricaturiste procède par l'exagération calculée de l'accident au profit de la variété des types multipliée à l'infini ; il altère, lui aussi, comme l'idéaliste de beauté, la réalité individuelle, mais non pour l'émousser ; tout au contraire, pour l'amplifier et mieux accuser de la sorte les accents expressifs de l'individu, les généraliser et rendre frappante la vérité concrète des caractères.

C'est pourquoi la caricature est vraiment l'interprète le plus exact des mœurs et du tempérament d'un peuple.

S'il en est ainsi, il faut conclure de l'étude des livres à caricatures en Angleterre depuis un siècle et demi, que le vieux fonds de férocité de la race anglosaxonne s'est, sinon atténué en réalité, au moins singulièrement adouci dans la forme.

La transformation s'accomplit non point rapidement, mais d'une façon très sensible de Hogarth à Gillray et à Rowlandson, de ceux-ci à John Leech et de John Leech aux contemporains. Quelques publications récentes nous permettent de suivre ce curieux mouvement avec une grande précision.

Née des haines politiques et religieuses de la Réforme, la caricature fait, dç l'autre côté de la Manche, sa première apparition, non point timide, très violente, au contraire, grossière et licencieuse, mais rare encore, au temps de Charles P'. Entre épiscopaux et presbytériens, entre puritains et cavaliers, c'est une guerre sans trêve, sans scrupule d'aucune sorte, un échange de satires venimeuses et de calomnies empoisonnées. D'un joli dessin, les meilleures parmi ses compositions évidemment sont tracées par la main d'artistes étrangers, vraisemblablement hollandais. L'Angleterre, à cette date, n'a point d'art. On en peut juger par la gravure qui accompagne le pamphlet intitulé Roaring boys, les joyeux Tapageurs de Suckling, gravure reproduite dans VHistoire de la cari' cature de Thomas Wright^, C'est la Hollande qui, pendant un siècle et plus, amuse de son imagerie satirique l'Angleterre tour à tour dans la fièvre de la révolution de 1688 et des folles entreprises financières de 1720, ces chimères du Mississipi, qui correspondent aux spéculations de Law en France, aux extravagances de notre rue Quincampoix. C'est dans cette agitation d'or et de papier que se montrent les premières caricatures vraiment anglaises, très misérables imitations des œuvres analogues du continent.

Mais Hogarth entre en scène. En lySS, — il a quarante ans, — après un long apprentissage du métier de graveur, il arrache la caricature à la passion politique et la contraint à l'étude des mœurs de son temps. C'était un trait de génie. Trente ans plus tard, il tente à la solde d'un ministre impopulaire, lord Bute, une rapide incursion dans le champ de la politique, et s'y brûle les doigts. Mais alors, — lySS, 1735, — coup sur coup, il publie deux grandes suites d'estampes, la Carrière de la courtisane, la Carrière du libertin, dix ans après, le

1. Histoire de la Caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'art, par Thomas Wright. Traduction d'Octave Sachot. 3« édition, i vol. in-8<». Paris, 187^9 A. DeUhays, éditeur.

Mariage à la mode, en six planches. Le succès fut instantané, immense. L'école anglaise était fondée.

Chez Hogarth, les motifs font série, se suivent dans une progression habilement graduée, composée, disposée comme le sont les scènes et les actes d'une comédie. Il le dit lui-même, l'écrit : « J'ai voulu composer des tableaux semblables aux représentations de théâtre. » Il y revient : « J'ai tâché de traiter mes sujets comme l'eût fait un auteur dramatique. Mon tableau est mon théâtre, les hommes et les femmes sont mes acteurs, et ceux-ci^ au moyen de certaines poses et de certains gestes, ont charge de représenter un spectacle muet. » Il veut moraliser, < tout en divertissant », prend à la lettre le castigat ridendo : c La comédie peinte sera plus convaincante que ne le serait un millier de volumes de comédie écrite. C'est là ce que j'ai tenté dans les estampes que j'ai comDOsées. »

Moraliser, je n'oserais affirmer qu'il y a réussi ; mais, à coup sûr, malgré la lourdeur et l'incorrection de son dessin, il a poussé plus loin que pas un artiste au monde l'éloquence, sous le crayon, du geste, de l'attitude, de l'expression, c'est-à-dire rendu la physionomie du visage, la physionomie du mouvement, et dans un tel et si parfait accord qu'on lit clairement les pensées de convoitise, de haine, de bassesse, de souffrance, d'abêtissement, de douleur, de folie, de concupiscence, de terreur, de joie, de misère morale, de misère sociale qui s'agitent en ces âmes falotes, en ces crânes aplatis ou pointus, en ces visages bouffis ou émaciés, exsangues ou apoplectiques, en ces corps gonflés comme une outre ou fendus comme des pincettes, difformes, tordus, contrefaits par toutes les maladies qui peuvent, dans l'homme, atteindre l'esprit et la bête.

De l'art de Hogarth sortit l'art de quelques artistes secondaires : Sandby, peintre médiocre que sa haine contre Hogarth rendit caricaturiste à son tour, en lui inspirant de cruelles et joviales inventions; — John Collet, élève direct du maître, railleur spirituel des mœurs de son temps ; — James Sayer, exclusivement politicien, soutenant William Pitt, criblant Fox de sarcasmes; — H.-W. Bunbury, fils de baronnet, qui traita avec une verve tout à fait comique les sujets équestres, de préférence les mésaventures de l'équitation; — Woodward, ingénieux sans fiel dans les scènes de petite bourgeoisie ; — et bien d'autres encore : Ramberg, Dighton, Nixon, Newton, Boyne, Collings, Kingsbury, Lane, Heath, Seymour. Mais quelques noms de plus haute valeur exigent une mention spéciale, ceux de Gillray, de Rowlandson, d'Isaac Cruikshank et de son fils the glorious George, qu'il faut détacher du menu peuple de la caricature.

Malgré la grande supériorité du dessin, malgré une réelle habileté de mise en scène, l'œuvre de Gillray, à distance et surtout en deçà de la Manche, a perdu tout intérêt parce que cet œuvre est exclusivement politique. Pitt contre Fox, contre Burke, Shelburne contre Richmond, Thurlow pour Warren Hastings, l'avarice du couple royal, la gaucherie de George III, sa sottise même, en quoi cela nous touche-t-il aujourd'hui? Ces choses éphémères appartiennent à l'infiniment petit de la chronique locale, fournissent à l'histoire des notules scandaleuses; mais elles ne doivent qu'à la curiosité des hommes pour l'image d'avoir survécu aux pamphlets du temps.

Rowlandson, dont l'observation fut dirigée indistinctement sur toutes les classes de la société, est un artiste d'un ordre plus élevé. Il nous intéressera tou-

LES LIVRES A CARICATUHES EN ANGLETERRE )jj

jours parce que, dans les vices, les passions et les ridicules que d'un si vif talent il fixa, nous retrouvons l'éternel fonds de l'humanité. Une partie de sa jeunesse s'écoula en France, à Paris, où l'avait appelé une tante, Française, veuve de Thomas Rowtandson. Il en avait rapporté de jolis souvenirs : Madame Véry,

la belle Limonadière, et la plaisanterie classique sur la cuisine française : Frenck ordinarjr, d'après laquelle tout bon Anglais de vieille souche est absolument convaincu que les Français, nation d'affamés, ne se nourrissent que de chats et de grenouilles; plaisanterie ni meilleure ni pire que celles de notre Carie Vernet sur l'Anglais devenu traditionnel dans le vaudeville, l'Anglais maigre, immense, au teint rouge, aux favoris rouges, aux cheveux rouges, à la lippe pendante découvrant de longues dents {aunes en touches de piano, ou bien l'Anglais court.

trapu, carré, sanglé, débordant de graisse et de sang, le chapeau trop petit, sans bords, au sommet du crâne, agitant un stick trop court, ou campé sur les jarrets, en garde de boxe et disant : Goddam ! Tout cela se vaut, c'est-à-dire ne vaut rien, est de pure convention, d'observation insuffisante.

Il faut le dire, l'artiste ne voit réellement juste, ne saisit dans leur exacte vérité que les faits, les phénomènes, les choses, les hommes avec lesquels il a vécu longuement, qui lui furent dès l'enfance familiers. Et je dis cela ici parce que je vois que Rowlandson ne comprend, ne surprend nullement par exemple, le caractère pittoresque du soldat français, n'en connaît pas l'allure, pas même l'uniforme. De telles erreurs ne lui sont point particulières. Tout artiste qui se dépayse y est sujet. Aussi est-il prudent de n'accorder qu'une confiance relative aux peintres ethnographes. Prenez nos plus illustres orientalistes : Eugène Delacroix, Decamps, Marilhat. Croyez-vous retrouver l'Orient vrai dans les magies de leur palette : vous vous trompez. Ils ne nous donnent et ne pouvaient nous donner que leurs interprétations de l'Orient, un Orient, même sur place, se réfléchissant dans leur cerveau d'une façon conforme à la conception qu'en avait l'élite intellectuelle de leurs contemporains plutôt qu'à la réalité; l'Orient de Delacroix, l'Orient de Decamps, l'Orient de Marilhat : oui ; mais l'Orient vrai : non pas. Franchissons donc sans regret les caricatures de Rowlandson sur des sujets français.

Rowlandson est un maître sur son terrain, les mœurs de l'Angleterre. Il y est clément aux humbles, aux misérables, sans pitié pour les charlatans, les exploiteurs de toutes conditions : hommes de loi, usuriers, tartuffes, médecins. N'est-ce pas une de ses meilleures satires que cette tragique composition où il groupe, autour du grabat d'un pauvre diable, le D' Clisterpipe, Paul Purge (le Monsieur Purgon de Molière), sir Valiant Venery, D' Putrid, Abraham Abcess, Fred-Fistula, etc., etc.? Auprès du malheureux amputé, cherchez, vous ne découvrez qu'un seul visage ami, celui de la Mort qui, dans le fond, apparaît douce, pleine de compassion pour l'agonisant : voilà le trait. Joueurs, viveurs, débauchés sont, par Rowlandson, cinglés de main rude; les goutteux, raillés. Il rit des travers : mélomanes se pâmant aux cris d'une diva étique, amateurs de tragédie pleurant avec d'affreuses grimaces sur l'innocence persécutée. Il s'amuse des ridicules : Trompette et basson, deux têtes tendrement accotées, l'une contre l'autre, sur le même oreiller; duo nasal où le nez de l'époux pique en obélisque vers le ciel du lit où celui de l'épouse s'évase sur les bouffissures de la face ; les deux bouches à mâchoires retombantes largement découvrent les dents; cela siffle, cela ronfle, cela tonne, cela crépite, cela rêve aussi, prohpudor! comme un couple bourgeois de Daumier. Il aime l'antithèse, la cherche, la découvre, non seulement l'antithèse facile de gras et maigre, de jeune femme et vieux mari, de jeune époux et vieille femme, de cheval fringant et cavalier poussif, antithèses purement pittoresques, celles-là; mais aussi l'antithèse de situation comme Luxuryei Misery : Luxury, la sensualité du déjeuner au lit; Misery^ l'angoisse du naufragé perdu dans la nuit, abandonné en mer sur une épave.

La vie du peuple occupe une grande partie de l'œuvre de Rowlandson : scènes de matelots, scènes rustiques où il excelle, foires et marchés, courses, combats de chiens, mendiants, pêcheurs, porteuses de fagots, chasseurs, forge-

rons, laboureurs, enfants, cantonniers, charretiers, paysans avec des attitudes à la Millet, bergers, bœufs, chevaux saxons, fortement râblés, à courte queue; cavaliers, chaises de poste, bords de rivière, barques et bateaux, quais avec leurs pompes de travailleurs, de flâneurs, de causeurs; scènes attendries : le Grand- Papa, la Famille du marin, Rowlandson parcourt aussi les villes de bains et, revenant à son centre, fixe les Cris de Londres, les Misères de Londres^ les Théâtres de Londres ;i\ grave, sur le cuivre, avec un talent supérieur, les œuvres de caricaturistes, ses rivaux, qui ne le valent pas et qu'il grandit ; il illustre les poèmes héroï-comiques du pamphlétaire Peder Pindar ^ ; il illustre aussi le Voyage sentimental, le Vicaire de Wakefield, Tom Jones, les diverses séries du docteur Syntaxe : la Danse de la mort, la Danse de la vie.

L'œuvre est immense, le dessin rapide, sûr, ferme, expressif, mouvementé, vivant et charmant par le trait, par le contour; car, à l'exception de rares motifs, comme une scène de collège, délicate, à la £açon d'un Meissonier, Rowlandson ne montre aucune entente de Tefifet. J'ajoute aussitôt que la même lacune se retrouve dans toute l'école. Une plus grande science de dessin, une connaissance exacte du corps humain qu'il acquit dans nos ateliers, ici, à Paris', tel est le précieux apport de Rowlandson dans la caricature anglaise et cela n'exclut ni la verve, ni la fougue, ni le comique; mais à ces qualités nouvelles il doit — au moins je le crois — un sentiment, jusqu'alors inconnu dans cet art, de la grâce chez la femme et même de la beauté. C'est un don qu'il perdit en vieillissant. Il revient alors à la brutalité de ses prédécesseurs avec parfois des retours à la grâce comme dans la Valse allemande, une jolie page de Werther, Ici on pressent John Leech qui sera tout à l'heure le maître des élégances.

La grande réputation des deux Cruikshank, Isaac et son fils « le glorieux Georges » est toute politique. Georges, cependant, en sa longue carrière d'artiste' qui occupe deux tiers de siècle, fit de nombreuses incursions dans le domaine si largement exploité par Hogarth et Rowlandson, le domaine éternellement fécond de la comédie humaine. Le Camp à Vinegar-Hill passe pour son chefd'œuvre. Le premier, il accorde dans son art une large part à l'enfance, ouvrant ainsi une voie où l'école moderne est entrée après lui et qu'elle parcourt aujourd'hui avec une prédilection marquée.

John Leech, en traçant d'une main légère, fine, d'un crayon ironique sans amertume, constamment ingénieux, les mœurs, les usages, les ridicules des ladies and gentlemen de son temps, fit, pendant vingt-trois ans (i 841- 1864), la fortune du Punch. Nul artiste n'eut une égale facilité d'improvisation. Malgré son incessante collaboration au célèbre journal satirique où il a publié environ trois mille dessins, il a laissé l'admirable série intitulée Children of the Mobility. Enfants de l'aristocratie du ruisseau, dont nous publions deux croquis

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