Arsène Houssaye à un des der
I renommée de ceux que la mort sents survivent parmi nous : nous ]U milieu de nos dîners leur esprit fe.
remière fois, nous parlons de nous, vous me permettez d'Stre en quelques mots notre historiographe.
■ En 1869, à la veille des révolutions sociales, comme si déjà nous songions k serrer nos rangs, nous autres pour qui les joies de l'esprit et des lèvres sont la seule ambition, nous fondâmes, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor et moi, le dîner des Spartiates. On m'en donna la présidence, parce qu'oa disait — dans ce temps-là — que je portais bonheur. Je n'ai pas l'orgueil de me comparer au cochon porte-veine. — Le bibliophile Jacob, le duc de Persigny, Edmond de Concourt, Nigra, Henry Houssaye, le général Read, Paul Baudry, le général Schmit, le duc Aquaviva, le prince Galitzine, voulurent être de la fSte; cela les changeait de mal dîner. Il nous
j6o LE LIVRE
vint bientôt d'autres convives, très bons camarades, Gaston Jolivet, le comte de Laferrière, Raoul Duval, du Boisgobey, Banville, Dupray, Valfrey, Molinari, Ziem, pour finir par la dernière lettre de Talphabet. Nous avions déjà deux ambassadeurs, Nigra et Read, quand lord Lytton, vice-roi des Indes, demanda une place à notre table, par une lettre charmante en prose et en vers. Nous élûmes ensuite Francis Magnard, Jules Claretie, Gaston Bérardi, Octave Uzanne, du Sommerard, Arnold Mortier, Joussemet, Monselet, Bardoux, le ci-devant ministre des lettres et des arts. Il y a aussi les absents, Robert Mitchell, Lafayette, le marquis de Rougé, Hékereen, Saint-Génies, Dalloz, Paul Perret. Qui encore ? Madrazzo, si je me souviens bien.
« Tous ces noms, dignes du Livre d'or de Tamitié, prouvent que, si le rôti manquait quelquefois à notre table, l'esprit courait sur la nappe. C'a été en effet une encyclopédie vivante. Nous nous sommes toujours placés au-dessus de toutes les politiques et de toutes les Académies, parce qu'il n'est pas un seul d'entre nous qui n'eût le haut scepticisme du dédain pour tout ce qui n'est pas l'éternelle vérité, c'est-à-dire la raison armée d'esprit.
« Les anciennes Académies ont trop psalmodié le dialogue des morts. Ce ne sont pas des ombres chinoises, mais des ombres françaises qu'on voit passer gravement sous la coupole de Tlnstitut. Savez-vous pourquoi ce pays-là est triste? C'est parce qu'on n'y dîne pas. Ce qui fait la vertu de l'académie des Spartiates, c'est qu'elle ne siège qu'à table. Sa fourchette, c'est sa plume. Elle ne prononce pas d'oraisons funèbres parce que ceux des siens qui tombent sur le champ de bataille de la vie se relèvent plus vivants dans le pays des âmes qu'il ne faut pas confondre avec le pays des ombres. Elle ne distribue pas de prix de vertu ni de prix de poésie parce qu'elle croit que l'opinion, cette iille de la justice, ne hante guère les Académies. Et d'ailleurs la vertu et la poésie, ces millionnaires du cœur et de l'esprit, sont assez riches pour se payer elles-mêmes.
« Cette académie des Spartiates a été créée comme toutes les belles choses, sans préméditation.
« On a mis en gerbes des amitiés franches comme le blé. Dans chaque génération les esprits fraternels s'appellent les uns les autres, quels que soient le devoir, le travail, l'aspiration contraires. L'harmonie se fait par les oppositions. Nous sommes soldats et poètes, artistes et rêveurs, historiens et hommes d'État; nous sommes un monde et non une secte ; nous touchons à tout.
f( Et nous représentons tout, vraie synthèse de l'homme libre et vaillant. Ce nom de Spartiate, nous le méritons par notre mépris des préjugés, notre dédain des vanités, — et surtout par la frugalité de notre dîner. — Cueillir l'heure, c'est la sagesse quand l'heure est charmante et que le brouet n'est pas trop noir.
« Mais j'ai peur de devenir solennel comme un académicien officiel. J'ai pris la parole parce que je voulais vous dire que notre dîner des Spartiates, devenu célèbre dans les deux mondes, doit être consacré par des lois. Rassurezvous 1 des lois édictées à table.
« Un de nos amis, lord Lytton, nous adresse un toast et demande son diplôme, que dis-je ? ses parchemins.
« Le plus sage serait d'écrire nos lois sur les brouillards de la Seine. Mais pourtant, pourquoi ne pas garder le souvenir de ces fêtes cordiales qui sont déjà une page d'histoire ?
LE DINER DES SPARTIATES ]6i
« J'ai donc à vous proposer de voter, une coupe à la main, les résolutions suivantes en quatre articles :
Article premier,
« Le dîner des Spartiates, fondé pour dîner en causant — pour causer en dînant, — continuera à tenir ses assises chez Paul Brébant /**', restaurateur des lettres.
Article IL
« Le nombre des sociétaires est de vingt ; les remplaçants seront élus par une majorité de quinze voix, sans vouloir faire les quinze-vingts.
Article IIL
« Le Spartiate élu en remplacement d'un Spartiate parti pour l'autre monde sera obligé, à son premier dîner, de faire un sonnet sans défaut ou un discours en quatorze lignes sur les vertus de son prédécesseur.
Article IV,
« Un tout petit livre discret confié au secrétaire non perpétuel renfermera ces sonnets et ces discours qui marqueront un souvenir de brave amitié. On commencera par les épitaphes des quatre Spartiates qui manquent à l'appel, le duc d'Aquaviva, le duc de Persigny, notre très cher Théophile Gautier et notre très cher Paul de Saint- Victor. »
Et maintenant voici les sonnets et les discours sur les quatre Spartiates qui ont quitté la table