‹ Le livre (volume 3)Chapitre 92 sur 103 · JAMES EDOUARD DE ROTHSCHILD · texte numérisé non relu

JAMES EDOUARD DE ROTHSCHILD

ALHSUREusEtiENT, je puls le dire, je n'ai connu M. de Rotbscbild qu'en 1874.

Jusque-là je savais, comme tout le monde, que c'était un amateur et un bi< bliophile; que sa bibliothèque était pleine de raretés et qu'il avait à côté une ample collection de livres de travail. Lorsque, pour continuer le Aecueil de Poésies françaises des iv" et xvi' siècles, il mit à ma disposition non seulement ses livres, mais surtout toutes les copies prises par lui en France et à l'étranger, et qu'il voulut bien mettre son nom à côté du mien, — il apportait trop pour qu'il me fût possible de prendre ce qu'il m'offrait sans conditions et de me contenter de reconnaître sa bonne grâce par une phrase de remerciement. — Je le vis de près en travaillant avec lui et je reconnus que ce n'était pas seulement un acheteur et un possesseur, mais un travailleur passionné, un chercheur sagace et infatigable, un érudit toujours en éveil, toujours prêt à être utile aux autres et à qui il était toujours profitable de s'adresser.

Il est rare de trouver un pareil collaborateur, aussi sûr, aussi actif, aussi dévoué. Dans les quatre volumes que nous avons publiés ensemble, il a été mon collaborateur plus que je n'ai été le sien, et il y a plus de lui que de moi. M. Emile Picot, son ami depuis le collège et le fidèle compagnon de tous ses travaux, dira plus tard et mieux que personne, en tète du catalogue de sa

LE BARON JAMES EDOUARD DE ROTHSCHILD jri

bibliothèque, et ce qu'il a feit et ce qu'il voulait faire; mais, après cette mort déplorableinent soudaine et sous le coup de l'amère et douloureuse surprise, je puis au moins indiquer rapidement la grandeur de )s perte &ite. Ce n'est pas par d'autres, mais par moi-même, que je sais h la fois comment et combien il avait déjà travaillé, et aussi tout ce qu'il avait le désir et la force d'entreprendre.

M. James de Rothschild était fils du baron Nathaniel de Rothschild et de M*» Charlotte de Rothschild. Son pire, mort en i^ya, a laissé la réputation

d'un financier éminent; on sait les goûts artistiques de sa mère et sa valeur comme aquarelliste.

Quand il est mort le aS octobre dernier, dix ans après son mariage, il n'avait que trente-sept ans, étant né le 18 octobre 1844. Après de bonnes études au lycée Bonaparte, — la plupart de ses anciens maîtres étaient restés ses amis, — il fit son droit à Paris et fut reçu avocat en i865.

Ce côté juridique ne doit pas être oublié, car il a tenu une grande place dans sa vie. Non seulement il plaida, mais il fijt clerc d'avoué ; il y a trace de son passage au Palais. Tout jeune, il fut l'un des fondateurs de la Société de

médecine légale, et il écrivit en 1867, daas la Revue prati^e de droit français, une étude sur la Naturalisation, dont on trouverait difficilement aujourd'hui le tirage à part. Lorsqu'aprés la mort de son père il entra comme associé dans la maison, sa compétence de juriste trouva plus d'une fois lieu d'y être utilement employée. Cependant le fond, et le meilleur de sa vie, c'était l'étude incessante et passionnée de la bibliographie et de l'histoire littéraire de la France du zv* au xvn* siècle. La première trace publique qu'il en donna fut, en iS63, la publication d'un élégant Essai sur les satires de Matkurin Régnier, qui est devenu bien rare; mais ce fiit surtout la formation de sa bibliothèque, qui lui est due toute entière, sauf les recueils de dessins originaux du dernier siècle qui lui ont été légués par son grand-père. 11 l'avait commencée comme enfant; on y trouve

encore de beaux livres qu'on lui avait donnés ou qu'il avait achetés dés le collège, et l'avait enrichie successivement de bien des merveilles. Nos anciens rois, les grands amateurs des siècles passe's, les de Thou,Ies Longepierre, les Hoym, les La Vallière, y rencontreraient nombre de leurs plus pre'cieux joyaux, mais il serait trop long d'entrer dans le détail. Les ventes principales dans lesquelles M. de Rothschild a pu choisir, ce sont les plus célèbres de son temps, celles, pour n'en citer que quelques-unes, de MM. Solar, de La Bédoyère, Double, Desq, Brunet, Pichon, Potier, de Montgermont, Turner, Didot, de Béhague et de Ganay. Ce qui domine dans sa collection ce sont surtout les poètes des iv° et xvi' siècles et les éditions originales des classiques du xvii*; la suite des pièces de Molière y est peut-être plus belle et plus complète que nulle part ailleurs. M. de Rothschild avait particulièrement l'amour et le soin des belles reliures; la série anciennequ'il a réunie est admirable, et l'art moderne est représenté par les plus belles œuvres de Traulz-Bauzonnet ; nulle part il n'y a un aussi grand nombre de ses rares reliures en mosaïque.

Mais en dehors du cabinet, œuvre k la fois de goût et d'argent, il y avait les livres de travail. J'ai connu un charmant homme qui m'avait, lui aussi, ouvert les trésors de sa bibliothèque, mais il n'avait que des livres rarissimes ou superbes. Un jour que, travaillant chez lui, il se trouvait nécessaire de faire une vérification dans l'abbé Goujet, M. Cigongne me raconta son désespoir de n'en avoir jamais pu trouver un qui fût digne d'entrer chez lui. Il le voulait en grand papier, à grandes marges, relié en maroquin rouge plein par Pasdeloup, ou tout

Page 1