‹ Le livre (volume 4)Chapitre 1 sur 129 · PRO FORMA · texte numérisé non relu

PRO FORMA

E Livre entreaujourd'hui dans sa dixième année; il s'appréie à e'teindre son second lustre et à atteindre sa véritable majorité, car pour un périodique aussi spéciat, dont les charmes ne peuvent guère être sensibles qu'aux absolus lettrés et aux passionnés bibliognostes, il faut convenir qu'un pareil cas de longévité ne s'était point rencontré jusqu'alors — bibliophiliquement parlant — tout au moins dans le cours de ce siècle,

11 nous est donc bien permis de venir saluer et complimenter ici nos lecteurs de la première heure, ceux-là mêmes qui sont restés fidèles à ce recueil d'histoire et de critique liiléraire durant ce décennal, et qui, aujourd'hui, ont si intimement pris langue et amitié avec ce compagnon mensuel, qu'ils avouent

loyalement ne pouvoir se soustraire à la douce et périodique tyrannie du Livre et de sa rédaction indépendante.

Ne nous semble-t-il point qu'avec ces amis inconnus nous ayons vieilli ensemble, mitonnant les mêmes ardeurs, couvant les mêmes tendresses, arborant les mêmes sentiments, emprisonnant les mêmes illusions. De loin comme de près nous avons perçu leursapprobalions, écouté leurs griefs, partagé leurs déboires, et, dans cette Bibliopolis intellectuelle fortifiée contre la profane, nousavonseu tour à tour des cris de victoire et de détresse oU nos voix, par-dessus les âmes endormies, se mariaient mystiquement.

Cette communion d'idées et de principes s'est faite lentement dans la longue succession des mois, par l'expression des lignes imprimées et surtout par l'inexprimable sens des au-delà qui s'évapore de l'enire-deux des

phrases d'écrivains familiers dont le lecteur se plaît à développer toute la pensée.

Nous pouvons, en face de ces amis dévoués qui n'ont pas craint de taire place dans leur logis aux dix-huit gros volumes de ce magistral périodique, parler librement des modifications que nous apportons aujourd'hui non point tant à sa rédaction qu'à l'ensemble de sa typographie et de son expression visuelle.

Sans changer en quoi que ce soit le nombre des pages du Livre^ sans apporter de variations sensibles dans la partie des variétés et histoires littéraires, non plus que dans le département de la critique bibliographique, nous avons adopté un caractère typographique d'un œil plus fort, plus lisible, comme si nous avions senti qu'en vieillissant nous devions donner le change à nos yeux et ne point prendre encore le souci des lunettes.

La première partie, imprimée en petit texte, offrait, il nous semblait, un aspect serré, compact, assez peu engageant pour la vue effrayée à la juste sensation d'avoir à se faufiler dans ces noires cohortes lilliputiennes. De même, dans la seconde partie à deux colonnes, le petit texte chevauchait si finement, si lourdement même, que le regard n'y voyait point suffisamment d'air, de repos ni d'étapes. — La concentration, en un mot, était excessive dans la forme typographiée et peut-être trop diffuse dans le style de la pensée. — Nous avons en conséquence songé à accorder moins de place aux parasites chaque jour plus nombreux des fictions romanesques et des recueils poétiques, et, nous promettant de signaler, sans mention aucune, la plupart des œuvres qui ne revêtiraient point une véritable expression d'originalité, nous avons donné à l'ensemble de notre revue critique une harmonie plus souriante et une allure plus débonnaire et moins sévèrement condensée.

Au reste, on conviendra aujourd'hui que la critique aussi alerte, aussi diligente, aussi judicieuse qu'on la pourrait rcver, ne peut maintenir ses droits et son autorité devant la poussée chaque jour plus formidable et plus agressive des menues publications modernes.

Quelque complaisance qu'on y apporte, quelque bravoure qu'on y déploie, quelque in-

dépendance même qu'on y montre, la lutte est impossible; on se sent vaincu par la horde envahissante de l'iniprimé, perdu dans le chaos des livres amoncelés. — Ils sont trop ! comme s'écriait de dépit le vieux grognard; — il faut rendre les arrpes, ou ne plus aborder que les forts, les audacieux et les vaillants, sans autrement s'inquiéter du reste.

Depuis neuf années nous luttons avec constance et conscience pour saluer au passage tous les talents et décourager les non doués ; aujourd'hui, devant le défilé sans fin des publications, il nous est permis de penser que nos efforts pour nous tenir à jour sont superflus, et que nos lecteurs eux-mêmes nous sauront gré de nous voir plus dédaigneux et plus difficiles à l'avenir, ne signalant plus que les livres de premier ordre et nous contentant de cataloguer les ouvrages qui méritent seulement de fixer un instant leur attention.

Nous avons également supprimé les sommaires des périodiques trop arides et si sèchement nomenclatures les uns contre les autres que la lecture n'en pouvait captiver que les écrivains cités ou les chercheurs de documents. Pour que personne ne pût se considérer comme lésé par cette suppression, nous nous sommes entendus avec le Bulletin des Sommaires qui paraît hebdomadairement, et nos abonnés trouveront avec régularité à l'avenir les quatre livraisons de ce journal encartées sous la couverture de notre revue.

Mais inutile d'insister davantage, n'est-il pas vrai, sur nos transformations? Le Livre exprimera mieux que nous ne le ferions sa nouvelle allure e4 son rajeunissement de dixième année; souhaitons qu'il plaise ainsi mieux encore que par le passé. — On sait que nous ne sommes point donneurs de gababine et qu'il n'est point dans nos usages de parler pro domo nostrâ; aussi ce petit avantpropos que nous venons d'écrire a-t-il été uniquement com^iosé pro forma.

Nos amis sauront nous bailler la vérité sur ce proverbe contestable, à savoir que le mieux est l'ennemi du bien. Nous pensons au contraire que le bien est toujours perfectible. — Le mieux lui-même est encore méliorable. — Nous le prouverons. o. u.

i?tr.

ROMANS - CONTES - NOUVELLES — FACÉTIES

L'agonie, par Jean Lombard. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, Albert Savine; 1888. — Prix : 3 fr. 5o,

Pour t(

li aiment les lettres, il y a int attrait dans les tentatives artistiques et littéraires des périodes les plus attachantes de l'antiquité. Presque tous les grands écrivains ont été attirés par ce genre d'étude, avec cette âpre passion qui pousse l'homme vers les ruines, vers la mort, vers le mystère des disparitions. Chateaubriand a fait les Martyrs, Gustave Flaubert, cette merveille, Su/.immW; Théophile Gautier, un h\\ov, le Roman delà momie, pour ne citer que les principaux. Même après ces grands noms, même après ces œuïres, nous pouvons parler aujourd'hui du livre d'un jeune, d'un débutant dans le roman, l'Ago- "if, par Jean Lombard.

Plein de scories, de concessions trop nombreuses à l'école décadente, bien que le sujet y fût peut-èire favorable à certains points de vue, son livre esc un des plus curieu^ des plus saisissants ei des plus forts que nous ayons lus depuis longtemps comme essai de reconstitution romaine. Iln'a pas craint de s'attaquer à cette figure malique et terrible, Héliogabale ou Èlagabale, dépeindre son régne avec une franchise fougueuî un art sincère, sans reculer devant aucune a dace, sans châtrer cette histoire sans précédent, qui a laissé une tache de sang et de snnie dans la décadence romaine. Il l'a fait avec un rare bonheur, donnant réellement, par la magie emportée d'un style coloré et vivant, par le talent avec lequel il fait grouiller la populace ei les soldats, par la science archéologique, une troublante iinage de Rome dans sa vie Intime, dans son débordement de vices, dans la cohue de ses habitants de toute classe et de toute catégorie, depuis l'humble marchand de porc salé, depuis In lille

de joie jusqu'au familier Je l'empereur, jusqu'à la famille du César, jusqu'au prêtre du Soleil luimême, l'adorateur de la Pierre noire, l'hommefemme Elagabale. Mêlés à l'impériale orgie qui roule à travers la vieille capitale comme un atTolant torrent, les Chrétiens sont montrés essayant de détourner au profit du Christ la religion nouvelle que le Syrien vient d'apporter d'Fmèse, et celu donne lieu, en ce livre remarquable, à des incidents d'un palpitant intérêt, d'une philosophie trop osée, au sujet des tentatives pour arriver à l'androgyne, à l'hermaphrodite, à l'union, à la confusion des deux sexes en un seul. C'est de l'histoire vivante, agissante, de l'histoire qui p;ilpiie, qui émeut, qui vous saisit dans ses replis comme si l'on se trouvait tout â coup transporté en plein milieu du rc.nne d'Élagabale, entre ses

shom

, et

c'est du r

ar tout y est pemt, montré, mis en scène comme d.-^ns le roman moderne. -Les descriptions de la ville, les paysages, les costumes, les remut'ments de peuple dans les fêles et les émeutes, sont peints de main de maître; nous prédisons un réel succès de lettré â M.Jean Lombard pour ce brillant début qui fait si heureusement augurer de son avenir littéraire.

Sire, par Henri Lavedan. Un vol. in-18 Jésus. Paris, Librairie moderne; i8Sg. — Prix : 3 fr. 5o.

C'est une bien fine et bien originale satire des inventeurs à outrance de faux Louis XVIJ que l'amusante étude intitulée Sire par Henri- Lavedan. Rien d'extraordinaire comme cette idée d'un médecin soignant une vieille noble aux troisquarts folle de folie monarchique, de lui présenter, dans l'espoir de la guérir, un certain Denis Roulette, ancien cabotin, ancien postillon, actuellement rempailleur de chaises et racconimo.

deur *de porcelaines, comme étant l'infortuné Louis XVII proscrit et mystérieusement caché pour échapper à la police de l'usurpateur Louis- Philippe. De là résulte une série de complications inattendues qui amènent la vieille folle à donner sa fortune au faux prince et à Tépouser morganatiquement devant un curé de village; puis le Denis Roulette se roule dans toutes les folies que peut procurer Targent à un gaillard de son espèce et meurt dans le château de sa femme, où il est enterré sous le nom de Charles-Louis, duc de Normandie, ajoutant un nouveau Louis XVII à tous ceux qui dorment déjà sous cette épitaphe leur dernier sommeil.

Henri Lavedan, avec son talent si particulier, a profité de cette fabulation ironiquement irrévérencieuse pour faire une des plus curieuses reconstitutions que l'on puisse imaginer. Il y a dans ce livre charmant une telle quantité de détails artistiques, un si ravissant bibelotage qu'on en reste ébloui comme au milieu d'un musée renfermant les merveilles choisies du temps où vivait la pimpante noblesse de Trianon; c'est un froufrou d'étoffes de soie, un cliquetis de tendres porcelaines, une caresse délicieuse de tout ce qu'il y avait de beau, de riche, d'élevé à la cour de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Tout cela s'allie d'une manière extrêmement comique avec la bourgeoisie fidèlement peinte et observée du roi-bourgeois Louis-Philippe. En dehors des recherches d'art vraiment considérables qu'un tel ouvrage a dû coûter à son auteur, il nous faut constater la réussite complète de cette amusante et piquante histoire, écrite avec une malicieuse bonhomie rembourrée d'aiguilles, une correction sereine du style et un humour bien français : c'est un effort heureux pour sortir du moule banal où coulent tant de romans.

Mondaine, par Hector Malot. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, G. Charpentier et C'«; 1888. - Prix : 3 fr. 5o.

Le nouveau roman d'Hector Malot, Mondaine^ a une saveur particulière, grâce surtout à la manière en dehors de l'ordinaire dont il a été construit, étudié et combiné. Une double action s'y passe, se déroulant en même temps sans jamais ^ se contrarier et finissant par s'emboîter exactement pour former un tout absolument homogène. La fable, excessivement intéressante, met en contraste la vie si pure, si haute de l'artiste, quelle que soit son origine, et celle, absolument vide, creuse et inutile du mondain, de la Mondaine. Comment le comte Geoffroy de Canoêl a divisé sa vie en partie double, consacrant l'une à ses

devoirs d'homme du monde, l'autre à ses goûts d'artiste; comment il fait la connaissance d'une pauvre enfant abandonnée, admirablement douée pour les arts ; comment la petite Lotieu deviendra sa compagne, après avoir été son apprentie et son élève; comment la comtesse de Canoêl, née Leparquois, rendra la vie insupportable à son mari en devenant le type effrayant, poussé jusqu'au crime, de la Mondaine : c'est un secret que nous laisserons le soin au romancier de conter par le menu au lecteur. Il nous suffira de constater que Mondaine est l'un des livres les plus attachants et les plus variés de l'écrivain si connu, qui ne se lasse pas plus de produire que le public ne se lasse et ne se lassera de lire ses romans, et nous terminerons en enregistrant avec un vif plaisir ce nouveau succès ajouté à sa brillante collection.

Secret amour, par Adolphe Chenevière. Un vol. in- 18 Jésus. Paris, A. Lemerre; 1889. — Prix : 3 fr: 5o.

Le Secret amour, que M. Adolphe Chenevière étudie dans son roman, est celui d'un homme de quarante ans pour une jeune fille; c'est une délicate analyse du cœur humain faite avec une rare distinction de style, quelque chose de fin et d'élevé qui donne un véritable charme à cette situation si souvent traitée* Nous croyons que les lecteurs et les lectrices s'intéresseront très vivement à ce Secret amour du « vieil ami » Jean Norac pour la fille de son ami, Edmée de Résy, et aux péripéties pénibles qui le traversent. Les paysages d'Evian, où se passe une partie de l'action, sont joliment peints et donnent un cadre attrayant à cette gracieuse et touchante histoire d'amour. g. t.

DERNIÈRES PUBLICATIONS

OUVRAGES SIGNALAS

Modèles d'artistes, par Paul Dollfus. Paris, Marpon et Flammarion. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

Les CShasseurs d'esolaves, par Louis Jacolliot. Paris, Marpon et Flammarion, ln-18. — Prix : 3 fr. 5o.

P'aula, roman parisien, par Charles Chinchollc. Paris, Joseph Ducher. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

Petit Bleu, par Gyp. Paris, Calmann Lévy. In- 18. — Prix : 3 fr. 5o.

L'Homme au diamant, par P. Coquelle. Paris, P. OUendorff. ln-18. — Prix : 3 fr. 5o.

Une Mère d'aotiioe, par Alph. et Stephen Le* monnier. Paris, Marpon et Flammarion. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

;ITIQUE LITTERAIRE DU MOIS Vertige, par CIbl

LoTonrbier, mœurs pictrdes, par Léon DuvaucbeJ. Paris, A. Savine. (n-i8.— Prix ; 3 fr. 5o.

litar, par Joséphin Péladan. Deux vol. Ja-i8. Paris, Edingcr. — Prix : 4 francs.

Lea CanohemarB, par Guatave Toudouze. Paris, Hirpon et Flammarion, ln-16. — Prix : o fr. 60.

FleuTB traul)lai)t«a, par Saim-Juin. Paria, Vicier Havard, i&Sy. Un vol. in-iS iésua. Prix : 3 fr. 5o.

Rose de Mai, |

:;ourboin. Un vol, Prix ! 3 fr. bo.

T Armïnd Silveslre, dewins de i-S*. Marpon et Flammarion. —

MÉLANGKS LITri-RAIRtlS Critique. — Philologie. — Lin/fuislique.

LesDleax en voyage, par Zacharie Astr'jc. Un vol. in-4*. Édicion de bibliophile. Paris, 1888. Librairie Bachdin-Lecal.

écrivains ont, en général,

les procédés industriels

industries —

volontiers chacun

I genre de produc-

ite, la critique, ne

pOIH

Nos artistes et

adopté si compl

— déjà très fâcheux dans Je la division du travail; d'eux se spécialise dans un lion, que le public et, à sa leur permettent pas s'aieniurer en des voiesdifférentes. En peinture, le paysagiste; dans les lettres, le romancier, sont condamnés par l'opinion, l'un au paysage, l'autre au roman à perpétuité. Étant de celte humeur, bien moins encore est-elle, cette opinion, disposée à soutfrir qu'un mSme homme aujourd'hui pratique, non plus des genres, mais des arts divers et y excelle. C'est pourquoi, sans doute, M Zacharie Astruc, le n Védrine • de ï'Immorlet, s'est, depuis vin(;tans, attaché presque exclusivpmen à révéler sous la double forme de la peinture et de la sculpture sa rare puissance d'invention poétique — l'audace était déjà grande

— ei à maintenir, dans une ombre discrète, son égal talent d'écrivain. Il est sorti de cette ombre une fois seulement pur la publication de l'œuvre iipurfaitement originale qu'il a intitulée Jf/fomtiK- (■«■0 de l'Escurial dont nous avons rendu compte

C'est le même sentiment de méfiance envers le public qui a déterminé l'éditeur des Dieux en voyage à publier ce livre dans un format de bi-

bliophile et à le tirer a petit nombre pour en réserver la lecture h une élite de philosophes, de lettrés, de poètes et d'artistes. Méfiance excessive, je dirai mSme injuste! Il ne nous est pas possible d'admettre qu'on sache ainsi h l'avance mesurer si étroitement la quantité des intelli* gences préparées pour discerner sous le voile d'une parure exquise le sens des graves problèmes tour à tour agités par l'auteur, non plus que la quantité des esprits ouverts, tout disposés à goûter les séductions de cette parure même.

L'homme, escaladant l'Olympe, en a chassé les Dieux de la Grèce antique qui errent sur notre terre, dispersés, isolés, ou par petits groupes, en qu8le les uns des autres, et traversent ainsi tous les.milieux sociaux oii ils tiennent gaiement leur place et jouent un rôle conforme à leur caractère traditionnel. Telle est la gracieuse fiction que M. Asiruc a imaginée pour exprimer dans une forme qui n'ait rien de rébarbatif son jugement sur toutes les graves questions politiques et sociales qui troublent notre temps. Il a choisi pour porte-parole Momus qui dira le mot de sa philosophie sur les lettres, les arts, les sciences, l'industrie, la finance, la politique, le journalisme, l'éducation, l'armée, etc. Cette philosophie est résolument spirilualiste;elle exulte l'intelligence, la vérité, la beauté, la pureté des moeurs, la vertu, et combat le vice, le mensonge, l'iiypocrisie, la souveraineté de l'argent, en deux mots la brutalité de la matière contre l'idéal.

Celte critique philosophique de civilisation contemporaine étudiée sous tous ses aspects a été

longuement réfléchie en ses solutions et longuement caressée en sa forme. Il est visible à de certaines pages que l'auteur nous livre ici la synthèse des méditations et des observations de toute sa vie; il est tel chapitre dont la rédaction date de plus d'un quart de siècle, le chapitre sur Tart, par exemple, où M. Astruc réunit un groupe d'artistes chargé de formuler son esthétique. Ce sont des peintres jeunes alors, — MM. Alphonse Legros, Whesiler, Guillaume Régamey, Fantin- Latour, — qui sont lesprotagonistes de cette causerie athénienne; or ce petit cénacle (il s'était formé dans l'atelier d'un admirable professeur, M. Lecoq de Boisbaudran) existait vers iSSg et s'est dispersé depuis.

Il semble que M. Zacharie Astruc se sépare de son çnanuscrit à regret; au moins ne l'accuserat-on pas de nous donner une production hâtive. Sachons-lui gré d'avoir triomphé de ses hésitations, car les Dieux en voyage^ cette vive enquête sur la société moderne en notre fin de siècle est vraiment l'œuvre d'un penseur qui a de toutes choses une conception personnelle, en même temps que d'un poète dont les ingénieuses inventions éveillent parfois le souvenir des fantaisies shakespeariennes .

Le Comte de Fallouz et ses mémoires, par

Eugène Veuillot. Un vol. in-12. Paris, 1888. V. Palmé, éditeur.

Un pamphlet de 35o pages, attaquant, que dis-je? injuriant la mémoire du comte de Falloux à l'occasion de la récente publication posthume des Mémoivies d'un royaliste : nous ne croyons pas que M Eugène Veuillot puisse afficher sérieusement la prétention d'avoir voulu imprimer un autre caractère aux articles qu'il a publiés dans le journal l'Univers et réunis sous le titre placé en tête de ces lignes. Si tel fut exactement son dessein, comme l'on n'en saurait douter, il y a pleinement réussi pour le plus grand plaisir de la galerie républicaine, mais au scandale non moins grand des coeurs simples qui seraient volontiers catholiques et monarchistes, mais que troublent profondément ces haines acharnées entre royalistes et entre catholiques. C'est que les cœurs simples ne saisissent point ces nuances qui distinguent les catholiques ultramontains des catholiques libéraux, les royalistes parlementaires des royalistes qui entendent que le pouvoir royal soit « vraiment exercé » par le souverain, « sans méconnaître les exigences de son temps ». La périphrase est longue, mais le mot qui doit traduire cette subtilité n'est pas encore trouvé. Aussi le factum de M. E. Veuillot ne s'adresse-t-il point

aux bonnes gens qui se contentent d'observer simplement les commandements de Dieu et ceux de l'Eglise, en même temps qu'ils fondent la prospérité du pays sur la stabilité de la monarchie héréditaire.

Et par le fait, on ne voit pas bien à qui s'adresse l'auteur de ce livre : non aux lecteurs de son parti dont l*opinion est, déjà faite; d'autre part, il ne saurait convertir les partisans de M. de Falloux, le propre des hommes de parti étant de rester réfractaires à toute conversion. Le résultat le plus clair de cette belle œuvre sera donc de creuser et d'accuser encore davantage les divisions de l'opinion monarchique et de faire le jeu de ses adversaires en déconsidérant un homme politique qui a toujours professé sa double foi de catholique et de royaliste. Quant aux neutres, aux indifférents, qui ne connaîtraient pas les procédés de polémique familiers à M. Eugène Veuillot, — il les a hérités de son frère sous sa terrible verge, — après avoir lu le Comte de Falloux et ses mémoires^ ils se demanderont en quelle estime peut être tenu un parti dont le chef aurait été l'odieux personnage que dépeint M. Eugène Veuillot, le Scapin, le fourbe, cette âme basse, ce calomniateur, ce menteur, cet envieux, ce diffamateur haineux, hargneux, méchant, orgueilleux, venimeux, vipérin, vindicatif, salissant; ce sectaire insidieux aux sentiments étroits et bas, ce pauvre cerveau aigri, ce faux noble, cet intrigant convaincu de déloyauté habituelle et de faux ; et ceux-là se détournant, non sans quelque tristesse, de ces hommes qu'ils étaient portés à respecter, regretteront que les « défenseurs du trône et de l'autel » ne fassent pas leur lessive portes closes.

Comédies de paravent, par Henry Gréville. Un vol. in- 18, Paris, 1888. Librairie Pion.

En France, où l'on a toujours eu le goût du théâtre, jamais la vogue de ce genre de distraction n'a été plus grande qu'aujourd'hui. Non seulement dms la saison nos salles de spectacle sont pleines chaque soir, mais partout il s'ouvre de nouvelles salles et il se forme des troupes nouvelles. Bien plus, le spectateur de la veille se fait acteur à son tour. L'amour des planches s'est emparée de la société et a gagné les gens du monde au point qu'il n'est pas jusqu'aux lauriers, des gymnastes et des clowns qui ne hantent le sommeil de certains d'entre eux. Mais c'est à la campagne surtout que le goût de « de jouer la comédie » devient une ressource précieuse pour remplir le vide des longues heures inoccupées. Malheureusement, le répertoire des pièces louables

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

et faciles à monter est des plus restreints. Le recueil des Comédies de paravent^ que publie M"« Henry Gréville, ajoute à ce répertoire six petits actes aimables, gais, spirituels et de bonne compagnie. Le volume contient bien sept pièces; mais l'une, Cassandre pendu ^ n'exige pas moins de huit personnages principaux et de la figuration; en outre, c'est un opéra bouffe; or il y manque un élément en général considéré comme essentiel dans un opéra, fût-il comique et même bouffe : je veux dire la musique. A l'exception des Cloches cassées^ qui comptent sept personnages, les autres comédies : A la campagne, Ma tante, l'Oiseau, Annette, en ont quatre au plus, parfois deux seulement. L^auteur a même sacrifié au genre qui sévissait avec rigueur, il y a quelques années, en écrivant Étourdie, un monologue qui clôt le volume. Celui-ci d'ailleurs s'ouvre, selon l'usage récent, par l'histoire de chacune de ces charmantes pièces et les circonstances dans lesquelles elles furent écrites.

Les Théories dramatiques au XVII® siècle. Étude sur la vie et les œuvres de l'abbé d'Aobignac, par Ch. Arnaud. Un vol. in-S"". Paris; 1888. Alphonse Picard.

Si l'inconstance de la glpire ou plutôt de cette renommée que les contemporains d'un homme célèbre, artiste ou écrivain, et cet homme tout le premier, décorent du nom de gloire, n'était depuis longtemps établie, si nous ne connaissions des exemples sans nombre de la promptitude avec laquelle la postérité, cassant les jugements en apparence les mieux établis, laisse tomber dans le plus profond oubli les célébrités de la veille, quand il ne lui arrive pas de les confirmer ironiquement en coiffant de ridicule leur éphémère auréole : il suffirait, pour témoigner de cette inconstance, d'évoquer le nom de l'abbé d'Aubignac. Eh bien, cet abbé d'Aubignac, dont Théophile Gautier aurait pu accrocher le portrait dans sa galerie de Grotesques et Ch. Monselet dans sa collection d'Oubliés et de Dédaignés, ce pédant, ce Zoïle, Corneille voyait en lui le véritable représentant avec « Messieurs de l'Académie française » de la poétique officielle, et Dacier un continuateur d'Aristote, Boileau le trouvait « fort habile », Racine annotait sa Pratique du théâtre, Perrault l'appelait « l'homme du monde qui a le goût le plus fin et le plus délicat pour toutes choses », Tallemant des Réaux écrivait : 0 Pour sa critique, patience! car il en sait plus que personne », enfin Donneau de Visé, se préparant à le combattre, se comparait à « un petit David attaquant Goliath ». Est-ce donc seulement parmi les

lettrés — et ceux-là ne sont pas tous de petite marque — que l'abbé exerçait une telle autorité? Nullement. Son importance s'étendait bien au delà du cercle des lettrés. Critique à ce point considéré, il n'était pas moins écouté comme prédicateur, comme directeur de poètes et de femmes du monde, consulté par les uns sur l'art de conduire une pièce de théâtre et par les autres sur le moyen de conserver leur réputation et leurs plaisirs, délégué de Richelieu au département des affaires dramatiques, il faillit être le directeur de tous les théâtres de France, il obtint toute sorte de succès littéraires et mondains, il eut des amis, des admirateurs, même des imitateurs et jusqu'à des plagiaires.

On ne saurait* dire que l'histoire d'un tel homme est dénuée d'intérêt. M Ch. Arnaud, professeur à la faculté libre des lettres de Toulouse, l'a prise pour centre d'une histoire plus générale, celle des Théories dramatiques au XVII^ siècle. Cette étude a un vague parfum de thèse de doctorat en Sorbonne, c'est-à-dire d'huile à brûler éclairant la lampe noeturne d'un cabinet de travail, plutôt que du gaz éclairant la scène du Théâtre-Français ou celle de l'Odéon. L'oeuvre cependant soulève le plus graves problèmes de l'art dramatique et les questions de goût les plus curieuses. Nous signalons donc ce livre à l'attention des lecteurs épris de littérature et de critique théâtrale, et ils sont nombreux en France.

La France provinciale : Vie sociale. Mœurs administratives , par René Millet. Un vol. in- 16. Paris; 1888. Hachette et O*,

Se dégageant autant que possible de toute prévention patriotique, M. René Millet a entrepris de visiter et d'étudier la France comme Teût fait" un étranger, comme le fit jadis Arthur Young, ou comme il eût visité et étudié un pays étranger dans l'intention de lui tâter le pouls et d'interroger ses forces latentes. En cette consultation, observant le corps de la nation comme il observerait un corps humain, il considère trois points essentiels : la richesse du sang, c'est-à-dire la puissance vitale; la distribution régulière du sang dans les organes, c'est-à-dire l'équilibre interne ; enfin ces organes eux-mêmes, c'est-à-dire leur résistance et leur élasticité. La vitalité lui paraît démontrée par le renouvellement rapide des classes supérieures; ce mouvement n'est pas de la fièvre, la distribution des forces se fait avec ordre et régularité; enfin, sur le fonctionnement des organes essentiels parmi lesquels il range en première ligne les libertés locales, sa réponse est également optimiste.

L'enquête se divise en deux parties : la société, les mœurs administratives. La première a fourni à M. René Millet la matière d'une dizaine de tableaux de genre où il nous montre tous les types du monde de la province : le clergé, les propriétaires, les bourgeois et les paysans, les coqs de village, la petite ville, les nouvelles couches, le chef-lieu, les boutiques et les salons, etc. ; ces tableaux sont pleins de vie et enlevés avec une verve qui donne à ces pages l'attrait des meilleures pages de roman. La seconde partie est naturellement plus sévère.

Cette patiente analyse conduit l'auteur à la consolante conclusion que voici : a En dépit d'un désarroi passager, notre pays, qui cherche depuis cent ans l'assiette de son gouverpement, renferme les meilleurs éléments de résistance et d'organisation. » Et ces éléments, n'en déplaise à Paris, il les doit non à Paris, mais à la France provinciale consciente de son rôle et de sa personnalité.

Ce livre est bon, ce livre est sain, il vient à son heure. Puisse l'esprit de confiance qui s'en dégage se propager le plus possible parmi nousl Et il aura puissamment concouru à nous relever du mauvais état moral, de ce découragement où les erreurs, où l'instabilité du gouvernement parlementaire ont jeté tant de braves gens. Ce relèvement coïnciderait avec un mouvement semblable qui commence à se manifester dans la jeunesse française si profondément éloignée de l'esprit militaire depuis 1870. e. c.

Études et portraits, par Paul Bourget. Deux vol. in- 18. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur;

Sous quatre chefs, M. Paul Bourget a classé presque tous les articles publiés par lui dans le Parlement, dans le Journal des Débats^ dans la Nouvelle Revue. D'abord : Portraits d'écrivains : Pascal, La Fontaine, Rivarol, Chateaubriand, Alfred de Vigny, Lamartine, Victor Hugo, Gustave Flaubert, George Sand, Jules Vallès, Barbey d'Aurevilly. Dans cet ensemble étendu, il est plus d'une page ingénieuse ou forte; écrites avant la célébrité venue, elles dénonçaient |alors déjà que leur auteur pourrait devenir célèbre un jour. Relues aujourd'hui, elles ne font point tort à la réputation de critique conquise par M. Paul Bourget.

Puis ce sont des notes d'esthétique, où le goût et le caractère personnels de l'écrivain se révèlent et s'établissent en théorie, pour ne pas dire en doctrine; par suite, chaque lecteur, suivant sa nature propre et la direction de ses études et

llo ses observations antérieures, pourrait y trouver bonne matière à discussion. N'est-ce point le mérite que M. Bourget puisse souhaiter qu'on lui reconnaisse : de susciter des idées chez ses lecteurs dès qu'ils cessent de penser comme lui, et de leur représenter sous la meilleure forme celles qu'il a de communes avec eux?

La troisième partie, intitulée : Études anglaises, est composée de lettres écrites de la Grande- Bretagne avec une fraîcheur d'impulsion — M. Paul Bourget lui-même va jusqu'à dire wafveté — qui leur donne un grand charme. Et de fait, c'est moins ce qu'il a vu qui nous intéresse que la façon dont il l'a vu, senti et l'exprime. Cette partie-là devra être regardée de près par ceux qui voudront pénétrer aux sources d'inspiration de bon nombre des vers de l'auteur des Aveux, et beaucoup de détails épars dans ses romans.

Enfin la seconde moitié du deuxième volume est remplie de fantaisies, notes de voyages en province, en Italie, à Corfou, dans TEngadine, pleines d'observations fines et de descriptions pittoresques.

Ce ne sont point livres à dévorer d'un coup, mais à déguster à petite dose, deci delà, comme d'une cave à liqueurs on puise d'un flacon à l'autre, modérément, pour éviter, je ne dis pas l'ivresse, mais l'étourdissement.

En colonne, par L. Huguet. Souvenirs d'extrême Orient, Un vol. grand in- 18 illustré. Paris, Marpon et Flammarion, éditeurs; 1888. — Prix . 5 francs.

Ces souvenirs se divisent en deux parties : 1® Chinois et Pavillons noirs; 2** les Rebelles du Nghé'An. — Le récit est alerte et pittoresque; l'auteur s'interdit toute critique des faits, toute considération transcendante sur l'art de conduire les armées. Il raconte avec simplicité, mais non sans agrément, les événements quorum pars fuit. Son récit est émaillé de croquis et de petites cartes fort utiles à consulter, et parsemé de jolies aquarelles de Marie Traverse, et de gravures do Michelet et Sonnet; c'est-à-dire que le livre est élégant et mérite l'estime des bibliophiles aussi bien que la sympathie des lecteurs sans prétentions livresques.

Les Médecins à Fougues, aux XYI», XVII^ et XVIII® siècles, par le D»^ Paul Rodkt. Un vol. in-8«. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur.

Ce curieux volume est le premier d'une série consacrée à l'hydrologie historique. Le D' Paul

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

Rodet, médecin inspecteur des Écoles de la ville de Paris, merpbre de plusieurs sociétés médicales, et même officier d'académie, a recueilli des notes sur ses confrères défunts qui administrèrent à leurs malades les eaux de Pougues pour l'usage interne et externe sous toutes les formes.

Ce sont donc des notices biographiques d'une part, et de l'autre des fac-similés des œuvres de ces praticiens d'autrefois qui avaient nom Jean Pidoux, du Fouilloux, Raymond de Massac, Nicolas Abraham de la Framboisière. — L'imprimeur Lemerre a parfaitement réussi la réimpression en caractères du temps des extraits de ces ouvrages médico-hydrologiques.

Petit Glossaire pour servir à F intelligence des auteurs décadents et symbolistes, par Jacques Plowert. Publié, en octobre 1888, par Vanier, bibliopole. Paris, in- 18.

Assurément les auteurs décadents et sym- J)olistes avaient besoin qu'un homme de courage entreprît le dictionnaire du langage arbitraire qu'ils emploient.

M. Plowert leur a donc rendu service; mais, en même temps, il leur joue un tour malicieux : car il appert clairement de ce glossaire que les* décadents et symbolistes ne créent d'expressions à leur fantaisie que par ignorance des expressions existantes, et qu'ils ne recourent même au barbarisme injustifié que faute de pouvoir latiniser et gréciser en français.

Dire bibliopole au lieu de libraire, ce n'est pas la merveille de l'invention ni de l'originalité. La fameuse phrase burlesque : « Je déambule pour les conquêtes de la cité qu'on voûte Lutéce », etc., est le prototype de la" grande réforme de ces messieurs.

Sans compter qu'ils ont l'aplomb de revendiquer comme leur bien nombre de jolies expressions archaïques qui, pour n'être point dans le courant de la langue vulgaire, ne sont cependant pas exclues du style de ceux qui savent le français et se résignent à ne mettre un mot qu'en sa place.

Les citations choisies par M. Plowert parmi les maîtres de la double école, dont il établit la glose, sont un régal de mardi gras littéraire.

Xiettres de W.-A. Mozart. Traduction complète avec une introduction et des notes, par Henri dk Curzon. Un vol. in-8°. Paris, Hachette et 0«; 1888.

M. Henri de Curzon a rendu service à l'histoire — ou plutôt à la propagation de l'histoire

— de l'art en traduisant ce qui reste de la correspondance du célèbre compositeur Wolfgang- Amadé Mozart. Ces lettres intimes nous montrent, en même temps qu'un coin de la vie artistique en Europe à la fin du siècle dernier, le caractère, les travaux, les ressorts mêmes de l'inspiration d'un grand musicien, mieux que ne sauraient le faire l'étude de ses œuvres ou les détails connus de sa biographie. Mozart en sort-il agrandi ou diminué? La question n'a pas grand intérêt, puisqu'un chef-d'œuvre restera toujours tel, indépendamment de l'homme qui l'a produit. Je crois, cependani, à l'encontre du traducteur qui prend les verrues pour des grains de beauté, que la lecture de ces pages est faite pour refroidir les enthousiasmes et restreindre l'admiration, portée à rejaillir de la musique sur le musicien. Je ne m'attarderai pas k reprocher à Mozart d'avoir parlé grossièrement des Français tout en recherchant passionnément leurs suffrages; il y a eu de tout temps bon nombre de cesWagners avant la lettre, et nous devons y être habitués. Mais il se montre presque partout obstiné, hargneux, indocile à la reconnaissance, facile à l'emprunt, emporté, dépensier et b«sogneux à la fois, mécontent de tout et de tous, lui excepté. Je ne parle pas de ses relations purement filiales, avec sa sœur et sa femme, par exemple, où il apporte une délicatesse et une tendresse d'âme qui font du bien. Mais en ce qui concerne sa carrière artistique, ses lettres prouvent jusqu'à l'évidence que, si la vie lui fut dure et difficile, c'est qu'il était difficile à vivre. b.-h. g.

Le « £felectœ » français. Morceaux choisis de littérature française (prose et vers). — Première partie : Enseignement moral et civiquey par E.-C. Contant, directeur de l'école primaire supérieure J.-B. Say. Un vol. in- 16. Paris, Charles Delagrave; 1888.

On a raison de faire apprendre et de faire lire aux enfants de nos écoles primaires quelquesunes des plus belles pages de notre littérature ; il se peut qu'on amène ainsi les écoliers à parler et à écrire leur langue plus ou moins correctement ; mais, ces morceaux de prose ou de poésie, pourquoi ne pas les faire servir à leur éducation comme à leur instruction? — Nous avons fondu en une seule les premières phrases de la Pré/ace, et nous n'avons pas trahi la pensée de M. Contant. M. Contant, s'en vont croire les lecteurs, est quelque peu sceptique; il n'est pas très sûr que les élèves de nos écoles sauront mieux parler et mieux écrire pour avoir lu ou appris par cœur, comme on dit, quelques pages de Corneille et

LE LIVKE

^tneKHifl» tiililc» J« [,ii l-'oniuine, une page ou tU-it\ do I'msl'iiI, dcUK ou trois pages de Bossuet; K"t'«^irc. îi |iiirtlui,«ttache-t-ilpeuaimportanCti it f.Lio Kurui-tion du langage; mais si on pouvait li'i iiiiHiT i,ini soit peu nux beautés de la littéraim-i-, m oti pouvait faire en sorte qu'ils pussent k-oni prend ru, sentir, toujours tant soit peu, ce ijui relève Uo l'art; voilà, certes, qui serait, suivant lui, une belle tâche et digne qu'on s'y appliquai : libérer tous ces esclaves du ventre, atliner leur sensibilité, leur ménager une petite part des jnuissanous t^ue nous aimons de goûter. M. Contant est un ancien normalien, un agrégé de l'Universilc; rien d'élonnani à ce qu'il songe plus à l'éducation esthétique des petits Français qu'à leur instruction.

Les lecteurs se méprendront : au vrai, l'ancien normalien, l'agrégé de l'Université ne se préoccupe nullement de cette éducation-là. C'est bien dans le dessein de les amener à commettre aussi peu de fautes de français que possible que l'on doit faire apprendre ou lire aux écoliers des pages de bonne prose bien claire, des morceaux de bonne poésie très simple; c'est bien en vue de leur instruction, ce mot entendu en un sens très étroit. Et c'est parce que M. Contant entend bien aussi étroitement le .mot ; instruction, que nous sommes sans force pour condamner sa préitrntian. Autre chose est l'art, autre chose la mordis; sans doute, il admet cela, mais puisqu'il ne voit dans des * morceaux choisis ■ à l'intention •le* enfants que des exercices de lecture, de mémoire, que des sujets de dictées, que des mo léles d£ strie, il se dit qu'on pourrait bien faire servir ce» esercices ù l'éducation, à l'éducation .morale *l civique. IL n'y a pas là d'hérésie à proprement parier.

« Pourquoi ne ferait-on pas un Selecice françjïsï « El M, Contant a fait un Select^ français. Mou» eussions préféré qu'il en fît deux, ou mieux qu'il publiai deux éditions du même recueil ; û:lle-ci, qu'il nous donne, à l'usage du maître, et une BUire ii l'usage de l'élève; le même travail, Id mirm» • morceaux », mais les morceaux mis limpUoicnl bout à bout; point de ces divisions cunfurniémeni au programme officiel des cours d'cn»cij(ncmenl civique et moral; i" les notions prcliminaifvt do la morale; 2° la famille; 3° l'éco}«, 4* U jviiriL', la France; i° les institutions poliii<)uc>. is République; 0° la morale indîviihwJJc, l'hunime; 7* la morale sociale, la vie hu- RMitw; U même distribution des pensées, scènes, l«rir«if>. anecdotes, le même ordre, mais sans liUM (te chapitres, i>ans remarques ni réflexions, «lU «en fjCrtir découvrir, révéler 1' i a cboMi «t ordonné Its morceau:

Avait-on besoin de nous signaler, k nous enfants qui faisions nos versions, l'abnégation des.femmes Spartiates envoyant leurs enfants au combt)t ? Besoin de nous dire qu'il y avait là un trait admirable de dévouement à la patrie? Mais nous le devinions bien tout seuls, et spontanément nous éprouvions le plus vif enthousiasme. Une noie, précédant notre texte et nous invitant à l'admiration, nous eût empêchés d'admirer. • Frappe, Pa;tus, cela ne fait pas de mal ■ est phrase qui se peut passer de commentaires.

Nous eussions préféré, venons-nous de dire, deux éditions; à parler plus franchement, nous eussions préféré que M. Contant s'abstînt de publier celle qui existe, le maître n'en a que faire. L'enseignement moral et civique doit faire l'objet d'un cours, et le cours doit être professé gravement. Les beautés du style de Descartes n'ont rien à faire avec les déductions mathématiques, ni les grâces du style de Butfon avec les inductions en histoire naturelle; qu'on enseigne la morale comme on enseigne la physique, la nié-^ canique, la géologie, la zoologie, toute question de méthode mise à part, bien entendu.

M. Contant, à notre avis, s'est trompé; mais, se trompant, il ne pouvait pas mal composer le recueil qu'il pensait, lui, utile de donner; les morceaux sont bien choisis, pour la plus grande part, et ils se rapportent assez bien, ceux-ci et ceux-là, aux différents points du programme officiel : amour de la patrie, respect dû aux parents, caractère obligatoire du devoir. F. g.

La vie littéraire, par Anatole France. Un vol. in-18. Paris, Calmann Lévy; 1888. — Prix ;

Personne n'ignore que M. Anatole France, l'auteur de ces récits si délicats, si émus, si originaux qui s'appellent le Crime de AI. Sylvestre, le Livre de mon ami^ les Désirs de Jean Sirvien, Joeasie; le poète inspiré des Poèmes dorés et des Noces corinthiennes; que ce rival de Sterne, que ce descendant des Grecs, fait aujourd'hui, chaque semaine, dans le Temps, une variété littéraire : qu'en un mot, {■: poète, le romancier est passé critique. Mais, en devenant critique, il n'j pas cessé d'être l'écrivain d'imagination, dw sentiment'qu'on connaissait. Toutes les qualités qu'il avait se sont seulement appliquées à un objet différent. 11 a modifié la critique, ce n'est pas elle qui l'a modifié. Sa critique est une critique en quelque sorte sensationnelle; dans tous les cas, très personnelle. On pourrait presque appeler ses articles tes confessions d'un liseur. tant l'homme se sent dans le critique, tant

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

M. Anatole France y apporte avec sincérité les impressions de son esprit et les émotions de son cœur. Cette manière, essentiellement nouvelle, originale, donne une vie singulière à la critique, et c'est en toute vérité que Tauteur a pu intituler le recueil de ses articles la Vie littéraire.

Il s'en explique d'ailleurs excellemment dans une lettre à M. Adrien Hébrard, l'éminent directeur du Temps j qui sert de préface au volume. I Telle que Je l'entends, dit-il, la critique est, comme la philosophie et Thistoire, une espèce de roman à l'usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie. Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefsd'œuvre. Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leurs œuvres sont dupes de la plus fallacieuse illusion. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. j>

Cette théorie sur la critique soulèvera sans doute plus d'une objection ; mais ces objections seront faites plutôt pour la forme que par haine de l'erreur. En effet, rien n'est plus vrai que cette théorie. Nous ajouterons qu'elle n'abaisse en aucune façon la critique, et qu'elle ne la rend pas non plus moins utile. « Raconter les aventures de son âme au milieu des chefs-d'œuvre », n'est-ce donc pas analyser l'âme humaine dans la sienne et dans celle de l'écrivain que Ton analyse, que Ton critique? Et n'est-ce pas là seulement que la critique peut être vraie, vivante, intéressante, utile? Est-ce qu'un écrivain véritable n'écrit pas avec son âme et pour d'autre^ âmes, et doit-il être jugé autrement qu'avec lame ? Le critique, comme le philosophe, ne sort pas de soi, mais ce moi, c'est l'humanité tout entière dans le seul miroir où elle puisse se refléter.

Cette personnalité de la critique de M. Anatole France est un grand charme, non seulement par la vie très intense qu'elle lui communique, mais aussi par les véritables fragments d'autobiographie dont elle a semé ce volume. L'on ne saurait lire rien de plus ému, et qui, par conséquent, aille plus droit au cœur d'un lecteur, que les pages où M. Anatole France, à propos d'une séance académique, par exemple, nous parle de son enfance, de ses promenades rêveuses sur le quai Malaquais et le quai Voltaire; ou de sa visite à M. Cuvillier-Fleury, sous les ombrages du Ranelagh; ou de ses souvenirs si particuliers, si intimes sur M. Ronchaud, ce poète mêlé d'original.

Le critique, il ne faut pas se le dissimuler, fait

rarement œuvre de littérateur. Cela n'est donné qu'à de rares esprits. M. Anatole France est un de ces esprits : on relira sa Vie littéraire, comme on relira ses romans et ses vers. s. a.

Œuvres polémiques de Msrr Freppel, évêque d'Angers {IX* série). Discours prononcés à la Chambre des députés, du /" juin 1886 au 22 mars 1888. — Observations faites à la Chambre des députés dans ses diverses séances. Un vol. in- 18 de 574 pages. Paris; Société générale de librairie catholique, Victor Palmé, directeur général ; 1888.

L'Eglise militante aura été représentée au Parlement de France, dans le dernier tiers de ce siècle, par deux figures d'énergie et d'éloquence, dont notre patriotisme serait justement fier, en même temps que le respect et la gratitude des âmes religieuses leur sont bien acquis. L'illustre évêque d'Orléans, M»' Dupanloup (dont les citoyens de cette ville, pour nous précieusement historique entre toutes, puisque son nom accompagne le nom sans pareil de Jeanne d'Arc, célébraient naguère avec tendresse et fierté la durable mémoire), était déjà l'une des personnalités en vue du clergé de Blois, lorsque l'année 1849 le vit appeler au siège épiscopal qu'il devait occuper vingt-neuf ans. Très jeune prêtre encore, il passait pour avoir réconcilié avec l'Eglise, dans ses dernières heures, cet homme pourvu de tous les dons qui font un homme grand, moins la grandeur, et qui ne devait laisser, malgré de réels services et des talents rares, qu'une figure énigmatique et une douteuse renommée. Il s'agit de Talleyrand, octogénaire, le Talleyrand d'Autun, de la messe du Champ de Mars, le Talleyrand de Napoléon et du congrès de Vienne. La part considérable prise par M»' Dupanloup a toutes les luttes sur la liberté de l'enseignement; l'ardeur de son zèle pendant toute la durée de ce long épiscopat; son dévouement pour ses concitoyens et son attitude devant l'ennemi durant les affreuses épreuves de la guerre ; ses duels oratoires avec les Bert, les Challemel et tant d'autres, sont encore présents à notre souvenir. Et cependant voilà dix ans que ce foyer de vie s'est éteint, et vingt ans bientôt que ces choses se passaient. M'' Freppel, l'évêque d'Angers, qui remplit, à la Chambre d'aujourd'hui, au même titre et avec la même haute dignité, le rôle de grand champion de l'Eglise et de la liberté de conscience, n'a pas une autorité moindre, et son action est pareille. Nous ne songeons pas, on le devine, à établir diverses catégories de prestige, à propos de ceux qui parlent pareillement au nom du ciel, et tra-

vaillent seulement au bien des âmes. L'activité parlementaire de M^*" Freppel — surtout lorsqu'on songe au labeur incessant qui l'accompagne, d'une sévère administration diocésaine — est bien faite pour confondre, si la chose était possible, rinfatuation de nos stériles limeurs de mots. Le volume que nous annonçons n'atteste pas seulement l'admirable vaillance de l'orateur, mais encore l'étendue de son regard, qui perçoit avec la même netteté les intérêts, les traditions et l'honneur de la France, dans les questions dti concordat, de l'enseignement primaire, de l'école neutre, du service militaire, de la loi scolaire aux colonies, des affaires de Madagascar, du budget, du domaine colonial de la France, du surmenage scolaire, de la loi organique militaire, du Tonkin, du duel, des caisses de prévoyance, etc. l. d.

Voyages et Littérature, par Xavier Mar- MiER, de l'Académie française. Un vol. in-i8 de 372 pages. Librairie Hachette, bibliothèque variée. Paris, 1888.

Chaque année la liste des ouvrages instructifs autant qu'agréables, qui ont valu à M. Xavier Marmier un nom justement honoré dans l'histoire des lettres contemporaines, s^augmente d'un livre digne de ses aînés. La vie tout entière de M. Xavier Marmier pourrait se définir : un continuel voyage, à travers les pays et les livres de l'ancien monde et du nouveau. Nul n'est plus versé que lui dans la connaissance des faits de guerre et de politique, (^des légendes et des idiomes des nations voisines de la nôtre, et des peuples les plus reculés. Mais, il a «surtout, avec prédilection et récidive, visité les bords du Rhin, les pays Scandinaves et l'Amérique, d'où il nous a rapporté des recueils de souvenirs et d'observations également appréciés par des classes successives de lecteurs. Il a vu de près les plus célèbres hommes d'Etat et poètes de l'Allemagne, de la Suède-Norvège, du Danenurk et de Boston, capitale du Massachussetts. 11 fut lintime ami de Longfellow et il causa fumilièrement avec Bernadotte... Bernadotte, l'ancien Jacobin, arrogant et brutal de l'ambassade a Vienne, le renégat de notre armée et de notre patrie, suppôt des rois allies contre la France, appelant désormais a l'ennemi » les soldats de la France. M. Xavier Marmier ne semble pas d'ailleurs avoir emporté trop mauvaise impression du révolutionnaire assagi et couronné. Peut-être aussi, M. Marmier, âme indulgente et tête philosophique, a-t-il voulu tenir compte de l'effet naturel des plus fortes crises de l'histoire sociale, sur le cœur et la morale d'un obscur fils de cet âge de tempête. Dans

sa retraite, qui n'est point une solitude, — les prix Montyon sont un terrible obstacle à l'isolement pour un académicien, — M. Marmier voit passer dans ses contemplations studieuses, bien des ombres illustres qui s'appelaient autrefois pour lui l'amitié. C'est Thiers, dont il devait prononcer l'éloge à l'Institut ; surtout, c'est Sainte-Beuve qui lui a dédié diverses poésies, comme à l'un de ses plus chers, Sainie-Beuve, qui disait : « Marmier a toujours été un ami sûr », et ajoutait en souriant : a Mais il a trompé beaucoup de femmes. » Il ne nous déplairait pas d'aborder la question que soulève ce dernier trait, et de reconnaître, une fois de plus, l'homme agréable aux femmes, dans l'habit du gentleman modéré sérieux et discret et non sous les mines du bourreau de cœurs ; mais il est temps d'arriver au volume, objet de cette notice. Il suit, à peu de distance, deux séries de Contes populaires des différents pays qui méritent et n'ont pas manqué d'obtenir un grand succès, dans les lectures de la famille, et auprès des lettrés. Voyages et Littérature y tel est le titre du récent recueil, où M. Marmier a réuni dans sept chapitres ; un curieux mémoire sur la découverte de l'Amérique par les Scandinaves au x* siècle ; Valachie et Moldavie, poésie d'un champ de bataille; un voyage en Perse et dans le pays des Kurdes; traditions de l'Allemagne ; Eric XIV ; le pays des Cosaques. Dans ce dernier travail, particulièrement nourri de détails de mœurs et d'épisodes, nous trouvons ces curieuses lignes, empruntées a la relation de M. Hommaire de Hell, à propos des Cosaques : « Nulle part en Russie, on ne voyage avec plus de sécurité que dans leur pays, et nulle part le voyageur n'est accueilli avec plus d'empressement et plus de bienveillance. Le titre de Français surtout y est une excellente recommandation. Le portrait de Napoléon se trouve presque dans toutes les maisons, et tort souvent il est placé au-dessus du grand saint Nicolas lui-même. Aussi tous les vieux soldats qui ont survécu aux grandes luttes de l'empire professent-ils pour l'empereur la plus profonde vénération, et ses sentiments sont partagés par la génération actuelle. » Dans le même chapitre, de très captivante lecture, M. Marmier reproduit d'après l'entretien de M. Wagner, avec un major cosaque, le portrait de l'aïeul de celui-ci, figure impérieuse et prodigieusement pittoresque de Cosaque d'autrefois, dont les aventures guerrières, les coups de sabre et les coups d'eau-devie, touchent à la fable, avec une authenticité parfaite d'ailleurs. Agé de quatre-vingt-dix ans, cet incroyable aïeul, en apprenant que Napoléon venait — nous sommes en 1812 — de franchir

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

les frontières de l'empire du tsar, — voulut encore combattre. « Ses recommandations étant laites, ses préparatifs achevés, il se mit en marché avec ses treize fils, une cinquantaine de ses petits-fils, et rejoignit l'armée de Koutouzoff, avant la bataille de Borodino... Mon grand-père avait alors quatre-vingt-dix ans, et il montra, pendant toute cette rude campagne, la vigueur d'un jeune homme. Quand nous poursuivions les Français dans leur retraite, il supportait, sans jamais se plaindre, le vent, le froid, les fatigues et les privations... le matin, il nous éveillait luimême au bivouac, d'une voix qui résonnait au loin comme le beuglement d'un taureau... » « Dans cette longue expédition, il avait perdu six de ses entants et quinze de ses petits-enfants. » Le dernier chapitre du volume nous dit : La bibliothèque Sainte-Geneviève en 1847. l. d.

Récits mexicains, par Salvador Quevedo y ZuLiETA. in-i8. Paris, Nouvelle Librairie parisienne. Savine, éditeur.

Depuis qu'une certaine sorte de littérature exotique a pris place dans le goût du public, nous sommes inondés de récits, de contes, d'études, qui se targuent de couleur locale et qui, la plupart du temps, n'ont d'originaire que le nom. C'est malheureusement un genre d'une facture facile à falsifier, quelques mots plus ou moins techniques et plus ou moins bien ajustés, déguisent, à l'espagnole ou à la russe, un banal récit qui, à l'aide d'un peu de patois normand, pourrait aussi se dérouler au pays de Caux. Ceci n'est pas dire que M. Quevedo y Zulieta soit un pseudo- Mexicain, mais qu'il a eu tort de consacrer le tiers du volume à une nouvelle Cevilia qui aurait pu également se passer à Batignolles. M. Quevedo y Zulieta avait pourtant une mine riche à exploiter, dont il ne nous donne qu'une pépite dans Juare^ Errant, où il nous montre une curieuse silhouette du président traqué par l'armée française, trahi par les siens et continuant de lutter avec la seule arme de son idée et de sa force morale ; mais ce n'est là qu'une vague ébauche; vague ébauche encore Periquilta, esquisse des abus du pouvoir

dans ces nations naissantes où l'intrigue seule peut terrasser l'ambition; vague ébauche aussi Escoutpn, esquisse des haines héréditaires de l'Indien indigène contre le blanc qui lui représente toujours le conquérant cruel et dédaigneux.

Certes il y avait là des terrains en friche à faire valoir, et M. Quevedo y Zulieta les exploiterait mieux que les scènes parisiennes qu'il dessine avec une brutalité gauche. ar. ar.

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Autour d'une Révolution, 1788-1799 par le comte d'Hérisson. In- 18. Paris, Ollendorff. Prix : 3 fr. 5o.

NouvelleB études littéraires et artiatiques,

œuvres posthumes d'Auguste Barbier. Paris, Sauvaitre. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

Les Confessions d'une abbesse duXVP sièole,

d'après un manuscrit de la bibliothèque de Ravenne, par A. Gagnierc. Paris, Paul Ollendorff. In-i8. — Prix : 3 tr. 5o.

Histoire de Florence, depuis la domination

des Médicis jusqu'à la chute de la République, par F. -T. Pebrens, membre de l'Institut, — Tome 1". Un vol. in-S». Paris, 1888; maison Quantin, éditeur.

L'ouvrage, dont le premier volume a récemment paru, dont le second est à la veille de paraître, précédant de peu le troisième, complètement terminé, fait suite à l'œuvre considérable de M. Perrens sur l'histoire de Florence depuis ses origines jusqu'à l'avènement des Médtcis. On sait que les six volumes qui le composeot ont valu à leur auteur des distinctions académiques très honorables : le grand prix Jean Reynaud, puis un fauteuil à l'Institut, Le laborieux historien n'a pas reculé devant la besogne rendue plus complète par la découverte récente de nombreuses sources d'informations authentiques. Notre Bibliothèque nationale a récemment acquis du marquis Costa de Beauregard, en son vivant sénateur du royaume d'Italie, une trentaine de volumes manuscrits, contenant les uns la minute, les autres, la copie des dépèches qu'adressaient à leur maître, le duc de Milan, les ambassadeurs lombards accrédités ofHciellement nuprès de la seigneurie florentine ei, en fait, auprès du chef des Médicis. Dans les quatorze volumes d'originaux, les plus importants passages sont en chiffres; mais le chiffre a été rptrouvé, et la traduction faite.

L'idée fondamentale de l'histoire des Médicis que présente M. Perrens, c'est qu'il convient, pour être juste, d'éteindre bon nombre des rayons de l'auréole dont les écrivains, complaisants d'abord, puis les historiens dénués de critique, ont entouré le nom de Médicis, Les documents nouveaux étudiés par M. Perrens l'ont confirmé dans son opinion, que les dominateurs de Florence ont été surfaits.

Les dépêches des ambassadeurs milanais ont à ce point de vue une signification très précieuse : la politique des premiers Médicis prenant son point d'appui à Milan, ces ambassadeurs deviennent, l'un après l'autre, leurs confidents, leurs familiers : ces dépèches nous présentent donc, à n'en pas douter, les vrais Médicis. LUes don-

nent raison, dit M. Perrens, aux rares sévérités de l'histoire ; elles nous permettent de comprendre comment les Florentins se lassèrent si vite d'une famiUe par eux portée au pinacle, mais qui, sournoisement d'abord, effrontément bientôt, imposait sa domination, et comment enfin ils essayèrent, sous la conduite d'un moine, Savonarole, de la démocratie théocratique.

La période dont le nouvel ouvrage de M. Perrens retrace l'histoire embrasse un siècle ; de 1431 à i53t. Le premier volume s'arrête à la mort de Lorenzo des Medici, en 1492.

La première partie de ce tome expose l'évolution habile et lente, sournoise plutôt de Cosimo des Medici, vulgairement appelé en France Cosme de Médicis, vers la royauté, ou plus exactement vers le pouvoir personnel : il entreprend d'établir sa domination dès le lendemain de son rappel d'exil, de sa rentrée triomphale, a Ce marchand parvenu règne sur Florence, mais uniquement par la force et l'opinion. Les citoyens, ne voyant point Cosimo affecter les dehors d'un prince, croient qu'il n'y a rien de changé dans Florence, qu'il n'y a qu'un Florentin de plus : erreur partagée jusqu'en ces derniers temps par des historiens de bonne foi, mais insufhsamnient édifiés sur le rôle réel de Cosimo, » 11 est très semblable à celui d'Auguste, à qui souvent il fut comparé, toutes proportions gardées. Du fond de son palais, où il se tient à l'écart, Cosimo ne gouverne pas moins que ne faisait jadis Auguste, que ne venait-il faire Maso des Albizzi.

Dès le début de l'histoire de la tyrannie cosimiesque, apparaît un personnage singulièretnent inTéressant, Francesco Sforza; M. Perrens en dessine un portrait fort complet; il fait mieux que le dessiner, il le fait vivre. Cosimo ne t.irde pas à brouiller les affaires afin de les diriger plus autoritairement; la politique extérieure et la guerre servent à l'établissement du pouvoir du cauteleux Médicis : elles sont même le prétexte de proscriptions utiles à ses desseins; la politique intérieure affermit sa puissance; politique sans scrupale, il faut le dire; politique funeste 11 Florence, dont le premier effet se traduit p.Tr l'augmentation des impôts existants, et l'établissement d'impôts [-.ouveaux. 11 institue entre

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autres la scala, ou impôt progressif, l'impôt de ligaposa; les rigueurs de la perception s'ajoutent à la multiplicité des taxes; la mauvaise foi envers les créanciers de TEtat rend précaire le crédit public ; l'agiotage sur les titres des Monti amène des ruines fréquentes, dont le contre-coup moral et financier atteint l'Etat qui se fait usurier. L'opposition de Neri Capponi n'est pas suffisante à entraver l'action désorganisatrice de Cosimo. Neri Capponi était réputé vertueux, mais il avait mis sa confiance dans un homme de sac et de corde dont la vertu était le moindre souci, Baldaccio d'Anghiari, capitaine de fantassins, plus redouté qu'estimé. Si Neri voulait s'opposer aux volontés de Cosimo, on estimait qu'à l'aide de Baldaccio il pourrait, une fois gonfalonier, bouleverser la république : peu après, Cosimo, chef de la Seigneurie, trouve le prétexte de faire assassiner Baldaccio.

La succession de Visconti donne naissance à des guerres et à des négociations qui font l'objet d'un chapitre très intéressant; et ce n'est pas un mince mérite d'avoir exposé avec clarté ces opérations infiniment compliquées, ces imbroglios où se complaît l'esprit vertueux de Cosimo et des Italiens en général.

Les dernières années de Cosimo sont celles d'un maître absolu, caché sous des dehors modestes. C'est bien ce qui prouve qu'il était de la race des véritables politiques, dont l'ambition se satisfait par le pouvoir seul, et non par les jouissances accessoires qu'il peut procurer. Toutefois M. Perrens insiste sur cette idée que, contrairement à l'opinion commune que l'histoire de Florence n'offre d'intérêt qu a partir des Médicis, avec eux l'intérêt diminue. Ces intrigues misérables de la politique extérieure et ces guerres sans éclat sur un vaste théâtre où disparaissent comme perdus les Florentins, restent bien audessous de ces luttes que, sur un théâtre plus étroit, mais plus rapproché, la démocratie soutenait pour l'existence, et l'oligarchie pour la domination ; et pour ce qui touche à Cosimo, le plus illustre, le fondateur du grand prestige des Médicis, M. Perrens ne voit rien en lui, si l'on excepte les lettres et les arts, qui lui mérite l'estime que les mensonges ou les réticences de ses counisans lui ont assurée dans la postérité.

La sévère critique de M. Perrens s'attache non moins attentivement aux héritiers et successeurs de Cosimo, Piero, son fils, podagre comme lui, mais moins que lui intelligent, et Lorenzo, celui qui eut a lutter le plus contre le pape. Tous ont fondé le régime de leur gouvernement sur le mépris de la dignité humaine, sur le bon plaisir <l'un seul, toujours maîtres, grâce à la balte ren-

due permanente, et devenue plus d'une fois « balie de sang », de faire condamner, sans responsabilité personnelle comme sans procédure légale, les gens que par défiance ou caprice ils tiennent pour suspects.

C'est donc vraiment le procès des Médicis qu'instruit à nouveau M. Perrens; il y apporte l'indignation d'un honnête homme contre des gens sans foi ni loi; et d'un esprit libéral contre des tyrans sans scrupule : le sens réel de ses intentions est dévoilé clairement par cette conclusion d'un de ses chapitres : « On ne pourra dire désormais que la France libre ne s'est pas associée à la libre Angleterre pour flétrir l'oppression, la suppression de toute liberté, de toute moralité. Seulement pour signaler ce mal elle remonte plus haut que la domination d'un seul, elle le trouve déjà dans la domination de l'oligarchie et si elle voit une excuse aux Médicis, c'est dans l'exemple des Albizzi. »

Nous n'avons pu, dans un étroit espace, qu'inquer l'objet essentiel de la tendance générale de l'œuvre : les détails mériteraient pourtant une analyse et une critique spéciale.

Ce que nous avons dit de l'ouvrage suffit, ce nous semble, à en marquer le puissant intérêt, et combien il fait honneur à la robuste intelligence et aux laborieuses recherches de l'historien.

Maximilien au Mexique, par le D' S. Basch. Souvenirs de son médecin particulier, publiés par Pauline Drouard. Un vol. in-i8. Paris, Albert Savine; 1889. — Prix : 3 fr. 5o.

Par une coïncidence singulière, nous fait remarquer l'éditeur de la Nouvelle librairie parisienne, M. Albert Savine, le jour même où mourait Bazaine, M"* Pauline Drouard publiait les curieux souvenirs du médecin particulier de Maximilien, le D' S. Basch. M^»» Pauline Drouard, dans une préface où je regrette qu'elle sacrifie un peu trop, dans son style, au dieu de l'incohérence, met le lecteur en garde contre certaines appréciations du docteur, qui fut le serviteur fidèle, et qui est resté l'admirateur quand même, de l'éphémère et malheureux empereur. Mais cet esprit de partisan, cette persistance d'affection personnelle, communique au récit une émotion d'autant plus tragique qu'elle est contenue et donne à cet enchaînement de faits historiques la valeur d'un drame passionné. Ce livre est, par cela même, une sorte de réquisitoire contre l'homme néfaste qui, par son ambition, conduisit Maximilien àQueretaro comme plus tard l'armée française à Metz. Si, comme nous en prévient

M"« Drouard, les jugements de récrivain sur les Mexicains autant que sur les Français ont une valeur documentaire et non une valeur axiomatique, on ne doit pas moins en croire leD^ Basch lorsqu'il « atteste de la façon la plus formelle que ses déclarations sont vraies, et qu'il ne rapporte pas les faits dont il n'a pas été le témoin oculaire, ou sur lesquels il n'a pu prendre des renseignements à une source certaine. » b.-h. g.

Histoire de rétablissement du protestantisme en France, par L. Aguesse. Quatre vol. in-8°. Fischbacher.

Cette nouvelle histoire du protestantisme française est une œuvre de très sérieuse érudition, à laquelle l'auteur a consacré presque toute sa vie. Publiée après sa mort, elle donne bien l'idée d'un homme qui n'a jamais écouté que sa conscience historique, n'ayant d'autre but que de chercher la vérité, et de la dire quand il estime l'avoir trouvée. Cette histoire, qui commence à l'avènement au trône de François !•', en i5i5, après un rapide tableau de la naissance et des progrès du protestantisme en Europe depuis Luther, s'étend jusqu'à l'édit de Nantes, en 1 598. C'est, en effet, par ce célèbre acte royal que les protestants acquirent une existence légale en France et y purent pratiquer librement leur culte. M, Aguesse, ne s'étant proposé que de raconter les événements qui touchent à son établissement, devait donc s'arrêter à cette date. La carrière, du reste, est assez vaste, et il n'est guère d'époque plus remplie que celle qui embrasse ces quatre-vingt-trois années de notre histoire. Le plan adopté par l'auteur est également très vaste, car il pénètre jusque dans les moindres détails, et l'on pourrait dire de son livre qu'il est l'histoire intime du protestantisme. Nous ne saurions l'en blâmer. Par là, il donne une singulière réalité à son récit, et en le lisant on vit véritablement au milieu de ces temps si troublés, et qui ont tant d'analogie avec ceux d'aujourd'hui. Un autre caractère de l'œuvre de M. Aguesse est de laisser le plus souvent possible la parole aux contemporains. L'historien s'efface avec modestie devant eux, et cette modestie produit des effets si heureux qu'on pourrait la prendre pour la combinaison d'un art consommé. C'est là d'ailleurs un trait commun que l'auteur a avec nos plus récents et nos meilleurs historiens.

L'histoire tend de plus en plus à devenir une sorte de mosaïque, où trouvent place dans leur vérité puissante les documents caractéristiques d'une époque. M. Aguesse s'était promis en commençant ce vaste travail a de ne pas écrire une

seule phrase pour laquelle il ne pût citer son autorité ». Il a tenu parole. S'abstenant de toute discussion oiseuse, il substitue à ses réflexions l'émotion que produit le simple récit des événements, et l'on n'en juge que mieux ces événements mêmes.

Du reste, rien de ce lourd appareil scientifique qui encombre le bas des pages de notes que le public ne lit guère. Quand M. Aguesse rencontre sur sa route le document décisif, le passage de l'écrivain contemporain qui fait tableau, il l'enchâsse habilement dans son récit, et c'est tout. Cette simplicité ne nous déplaît pas. De l'œuvre tout entière on peut dire que c'est un livre « de bonne foi ». e. a.

Les Expéditions françaises au Tonkin, par

M. Pierre Lehautcourt. Un vol. illustré, grand in-S". Paris, 1888. Au journal le Spectateur militaire.

Les opinions peuvent varier — et elles ne s'en font point faute — sur l'opportunité, au point de vue national, et sur la moralité, au point de vue philosophique, de la politique d'extension coloniale à main armée, sur l'opportunité de disperser nos forces parmi les continents lointains, en un temps où l'Europe est à toute heure menacée de conflagration générale et, dans tous les temps, sur la moralité des guerres de conquête motivées par le fallacieux prétexte d'initier des peuples barbares aux prétendus bienfaits de la civilisation occidentale, surtout de la part d'un peuple qui lui-même soufilre cruellement et amèrement gémit de la perte d'une partie de son territoire enlevée par la force des armes. Mais il ne saurait y avoir deux opinions sur l'héroïsme des hommes, chefs glorieux, soldats obscurs, qui sont les instruments admirables et les victimes regrettées de notre récente politique coloniale en extrême Orient et particulièrement au Tonkin. C'est à nos expéditions en vue de cette dernière conquête que M. Pierre Lehautcourt consacre l'ouvrage dont il publie aujourd'hui le tome premier seulement. Nous ne sommes àaucun titre partisan de celte forme de publication scindée ; nous doutons fort qu'elle soit favorable aux intérêts de l'éditeur; notre expérience du public nous l'a toujours montré rebelle à l'attrait, si réel que fût cet attrait, d'un volume isolé, si celui-ci doit être suivi à terme plus ou moins long d'un ou de plusieurs autres volumes. L'acheteur de livres est un personnage rare, récalcitrant, plein de méfiance, qui n'aime point les ouvrages dépareillés et trop heureux de pouvoir invoquer un semblant de raison pour ajourner une

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acquisition. En ce tome premier, M. Lehautcourt remonte aux origines de la question du Tonkin et fait un attachant récit des événements, depuis l'aventureuse conquête d'Hanoï par une poignée d'hommes en 1872 jusqu'à l'incident de Bac-Lé en juin 1884. Ce récit est divisé en trois chapitres, dont les titres sont d*une sommaire et glorieuse éloquence : 1® F. Garnier; 2« le commandant Rivière; 3® Sontay et Bac-Ninh.

Des cartes, des plans, des vues, des types d'indigènes, des croquis de scènes militaires et de scènes maritimes, des portraits enfin ajoutent à rintéret du texte tantôt un complément d'information utile, tantôt une notation pittoresque plaisante au regard. e. c.

Dime royale de Vauban. Un vol. petit in- 16 de la Petite Bibliothèque économique française et étrangère. Paris, Guillaumin et C*. — Prix : I fr. 5o.

Ce volume est le premier publié d'une collection nouvelle, destinée à vulgariseï^ d'entre les ouvrages traitant de l'économie politique ou sociale, ceux-là qui semblent bien, à un titre ou à un autre, les plus considérables.

Trois autres volumes paraîtront prochainement, un Bentham, un Adam Smith, un Cavour ; et Ton nous annonce, comme étant en préparation, la publication des principaux écrits de Hume, de Michel Chevalier, de Fourier, de Ricard, de Bastiat, de Schulze-Delitsch, de Quesnay, de VVolowski, de Turgot.

Félicitons et le directeur et les éditeurs de la Petite Bibliothèque, Ils ont été bien inspirés, pensant qu'il serait utile de mettre à la portée du plus grand nombre possible de lecteurs tant de travaux qui ne sont pas faits pour intéresser l'esprit seulement, qui regardent à quelques-unes des conditions de notre activité ; ils ont été bien inspirés encore, estimant qu'il ne leur convenait pas d'être exclusifs. Une bibliothèque orthodoxe, si l'on veut, n'eût rien dit qui pût valoir à tous ceux qui se nourrissent des thèses de MM. Malon et Dumay, à ceux qui tiennent plus ou moins consciemment pour la liberté individuelle, pour la liberté du travail, pour la liberté des échanges ; le bel avantage qu'il y aurait à ne leur pas offrir les œuvres qui relèvent des différentes écoles socialistes et qui exposent des doctrines telles que celle de l'organisation du travail ou celle de la nationalisation de la terre 1

Ajoutons que rien n'a été négligé par les fondateurs de la nouvelle collection pour assurer l'heureux succès de leur entreprise ; ils se sont acquis le concours des maîtres en économie po-

BIBL. MOD. — XI

litique : c'est M. Courcelle-Seneuil qui présentera partie de l'œuvre d'Adam Smith, c'est M. Léon Say qui présentera Hume, et M. Leroy-Beaulieu, et M. de Foville, et M. Levasseur donneront leurs soins à d'autres publications.

L'Introduction à la Dime royale est due à la plume de M. Georges Michel. L'étude est courte, — elle compte trente-six pages à peine, — elle est très complète pourtant: renseignements biographiques, appréciation du caractère de l'éminent ingénieur, considérations générales sur le système fiscal de la France à la fin du xvn« siècle, analyse succincte et sobre critique de l'œuvre de Vauban.

Ce premier volume trouvera vite des lecteurs.

Études stir les temps antéhistoriques, par

le colonel E. Carette. Deuxième étude : les Migrations. Un vol. in-S®. Paris, Félix Alcan ; 1888. — Prix : 7 francs.

Dans une première étude consacrée au langage, l'auteur avait distingué quatre groupes de langues : des langues trilitères (celles que l'on appelle sémitiques, l'arabe, l'hébreu,) leurs propriétés caractéristiques étant d'avoir leurs radicaux composés de trois lettres, généralement des consonnes, et de ne compter aucune des voyelles o, e, u, dans leur alphabet ; des langues pluriliièreSy de formation postérieure (telles que le grec et le latin), qui possèdent toutes les voyelles, possèdent le verbe, sont vraiment grammaticales ; et, précédant, dans le temps, ces deux groupes historiques, deux groupes antéhistoriques, des langues unilitères, des langues bili^ tères.

Le colonel Carette avait entrepris la tâche de revivifier ces deux derniers groupes, d'abord simplement présumés, a L'apparition de chaque race, avait-il dit, et répète-t-il aujourd'hui, dut être constatée dans l'idiome unilitère des premiers hommes par une articulation unilitère qu'elle se donna à elle-même ou qu'elle reçut d'une autre race douée de facultés supérieures ; cette articulation devint dès lors l'indice caractéristique dé la race. Elle dut la suivre dans le cours de ses migrations et signaler son intervention dans les vicissitudes ou les évolutions des groupes humains. » Ainsi, d'après l'auteur, il est une race dont le signe caractéristique, dont l'articulation disiinctive « se dégage avec une netteté particulière. » La race, il la nommait, il la nomme à nouveau, c'est la race aryenne ; le signe caractéristique, c'est « celui qui figure dans l'ethnique Aria, c'est la lettre R ». I Parmi les articulations unilitères, poursuivait

M. Carette,il est des gutturales, des dentales, des labiales ; d'où, la race des gutturales, la race des dentales, la race des labiales. Et non seulement les « entités » humaines sont .caractérisées par des lettres (r a entité sidérale » est caractérisée par une lettre pareillement, la lettre L), mais r « état de l'entité », mais le « genre de l'entité » ont encore des lettres pour caractépistiques. Se rapportant à l'état de l'entité, il y a la réunion ou le groupement (lettre caractéristique, M); il y a l'isolement, la dispersion, l'acheminement (lettre caractérisque, I); il y a le gisement, le stationnement, l'habitation (lettre caractéristique, N) ; le commencement ou l'origine (lettre caractéristique, S) ; se rapportant au genre de l'entité... mais laissons parler l'auteur lui-même : « Jusqu'à l'avènement des idiomes trilitères, le genre féminin eut pour signes distinctifs soit la voyelle A, soit la dentale T placée en finale, et le genre neutre, soit la caractéristique du groupement (M), soit la caractérisque du gisement (N), le groupement et le gisement étant supposés réunir les deux sexes. »

C'est sur ces considérations — littérales, — que se fonde le colonel Carette pour établir son tableau des « migrations et transportations accomplies sous les dominations éthiopiennes dans l'Asie orientale, TOcéanie et l'Amérique et qui ont constitué le peuplement primitif de ces trois contrées. »

Tout cela est bien ingénieux, trop ingénieux peut-être. f. g.

Histoire de la littérature hindoue : Les grands poèmes religieux et philosophiques, par Jean Lahor. Un vol. in-i8. Paris, 1888. Librairie Charpentier.

UHistoire de la littérature hindoue de M. Jean Lahor — un nom de prédestiné, s'il n'est un pseudonyme — nous ouvre les sources les plus reculées dans le temps de la poésie la plus merveilleuse par l'imagination la plus riche d'émotion et la. plus somptueuse dans la forme, où le rêve humain se soit jamais formulé littérairement et ^né. Cette littérature, si glorieuse, de l'une des plus nobles parmi les races aryennes, — celle des Aryas Hindous, détachée de la grande famille d'où sont sortis aussi les Iraniens, les Slaves, les Germains et les Scandinaves, les Grecs, les Romains et les Celtes, — cette magnifique suite d'hymnes et de poèmes religieux et philosophiques n'est à peine connue en France que de nom, même parmi les lettrés. Ce n'est pas que nos savants aient déserté ce champ d'études; notre bibliographie des travaux sur l'Inde est,

au contraire, fort étendue ; mais ceux de ces travaux qui ont pour objet les littératures védique et bouddhique sont des œuvres d'érudition sévère. M. Jean Lahor, en ce volume, nous rend le service de présenter l'histoire de ces poèmes condensée dans son ensemble, suivie pourtant dans les phases successives de son développement et de sa décadence, et de page en page incessamment éclairée par de copieuses citations. Désormais, sans avoir à disperser nos recherches ni à multiplier nos lectures, nous les possédons, sinon intégralement, au moins dans l'essentiel: cq Rig'Veda^j\m éclaire d'une si vive lumière la prodigieuse mythologie aryenne et brahmanique ; et les six Darsanas^ expression de la philosophie des Hindous ; et les Lois de Manu ; et les grands poèmes bouddhiques, le Mahabharata^ le Baghavad-GitUy le Harivansa, le Ramayana ; et la poésie mystique de la Gita-Govinda et du Pantchadhyahy ; et la religion de Siva ; et les belles prières des Puranas et les formules magiques des Tantras. — Le livre de M. Laho» est autre chose et mieux encore qu'une Histoire de la littérature hindoue. Une pensée très élevée a guidé l'auteur et domine son oeuvre où on la retrouve de la première jusqu'à la dernière page. M. Jean Lahor est un esprit philosophique, je suis même tenté de dire un esprit religieux. Il est préoccupé de la théorie panthéiste et des théories pessimistes, nihilistes même, qui de plus en plus troublent l'âme humaine. Non seulement il recherche et suit ces idées au pays de leur origine, mais de leur histoire il essaye de tirer des prévisions sur les formes futures des religions nouvelles, et sur ce terrain M. Jean Lahor rencontre souvent des mouvements d'une réelle éloquence. Le volume ne porte aucun indice de tomaison ; nous espérons cependant qu'il aura son complément, car l'auteur annonce en préparation les Petits poèmes sanscrits^ les Fables, les Contes et le Théâtre des Hindous*

L'Idéalisme en Angleterre auXVIIle siècle,

par Georges Lyon, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV, docteur es lettres. Un vol. in-8*» de la Bibliothèque de philosophie con* temporaine. Paris, Félix Alcan; 1888. — Prix : 7 fr. 5o.

M. Lyon rappelle, dans son Introduction^ la remarque faite par Victor Cousin : en France, le siècle philosophique ne fut pas le dix-huitième, bien qu'il se soit complaisamment donné ce nom ; le siècle philosophique français a été le dix*

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septième. Nous souscrivons pleinement à ce jugement. M. Lyon ajoute que Tâge de Condillac, de Diderot, de Rousseau, de Voltaire fut grand, et très grand, à d'autres égards, qu'il fut même philosophique en un sens, s'ëtant attribué la mission de transformer la société sur un modèle proposé par la réflexion, mais que, si, par philosophie, on entend. rétude méditative de ces problèmes c qui dépassent de Tinfini les questions ardentes pour lesquelles s^agitent et bataillent les sociétés », force est bien de constater chez nous à cette époque une grande indigence philosophique. Sans doute, alors, chez nous, nous l'accordons, une grand indigence, mais Rousseau, ce nous semble, n'eût pas dû être nommé avec les empiristes de récole de Locke; Rousseau est un penseur très original, et Kant ne le méconnaissait pas, mais M. Lyon, qui dédaigne Kant, doit aussi dédaigner Jean-Jacques. Quoi qu'il en soit, l'auteur le dit très justement : « Durant ce temps, sous l'action certaine, proclamée par les uns, inavouée ou contestée par les autres, du plus grand des métaph)siciens français, une pénétrante et subtile école intellectualiste dominait en Angleterre, et les prémisses, posées par Malebranche, y produisaient leurs conclusions les plus riches. »

Toutefois, et il nous prévient tout de suite, l'hypothèse de la vision en Dieu n'émigra point sans laisser quelque chose d'elle aux lieux qu'elle abandonnait. Excepté le recteur de Bemerton, qu'on a pu surnommer le Malebranche anglais, tous ceux qui, de l'autre côté de la Manche, reprirent la doctrine de notre grand oratorien, en modifièrent, sinon le principe, du moins le sens et la direction. « Il se fit comme une transaction entre les axiomes métaphysiques auxquels le platonicien de l'oratoire s'était attaché et cette prédilection pour Tempirisme, qui, de temps immémorial, a été la principale inspiration du génie philosophique anglais, d

M. Lyon, qui va nous raconter, comme il dit, la plus belle époque de la pensée spéculative anglaise, écrit des phrases telles que celles-ci : « Un système philosophique est, à sa manière, un être qui a sa naissance, ses tâtonnements, son apogée, son déclin, souvent aussi ses résurrections. C'est donc comme la monographie d'une doctrine en un temps et dans une région déterminés que nous allons donner. Comment germa, mûrit et se transforma l'idéalisme anglais durant la première moitié du xvtii» siècle, voilà quel pourrait être le

titre exact de ce livre. Si l'ordre historique nous force à puiser en France les matériaux de notre début, la faute en est à l'évolution des choses, à cette loi du devenir qui fit continuer le Discours ' de la Méthode par des disciples inattendus. »

Pourquoi, à cette place, cette profession d'une doctrine qu'on n'oserait discuter pour cette raison même qu'il n'y est fait allusion qu'incidemment?

L'exposé est distribué sous neuf chapitres.

Au premier, une fine critique du Discours de la Méthode, du Cogito, ergo sum, et une analyse très heureuse des Première, Deuxième, Troisième et dernière Méditations, M. Lyon appelle l'attention sur cette question que Descartes s'était posée à lui-même : Qui sait si Dieu n'a point fait qu'il ' n'y ait aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j'aie les sentiments de toutes ces chosçs?... » l'attention encore sur la réfutation que le philosophe essayait pour luimême des raisons qui Tavaient auparavant induit à tenir pour certaine l'existence d'un monde extérieur, sur cette réfutation des deux principaux arguments opposés de tout temps à l'idéalisme, l'un par « le sens commun », l'autre par les philosophes, c'est à savoir : l'enseignement que donnerait la nature même et l'expérience intime que les idées ne dépendent point de la volonté. Et l'historien de nous montrer DescarteS rejetant purement et simplement le premier argument qui se confond avec l'argument du consentement universel, puis s^écriant, à propos du second : « Peut-être qu'il y a en moi quelque faculté ou puissance propre à produire ces idées sans Taide d'aucunes choses-.. » Mais Descartes pose la perfection du souverain Être, sa perfection impliquant sa sincérité, et, puisque Dieu nous a donné une très grande inclination à croire que les idées sensibles portent des choses corporelles, il faut conclure, dit Descartes, qu'il y a, en effet, des choses corporelles qui existent. Voilà l'idéalisme rejeté. Rejeté, mais non pas d'une manière aussi définitive, ni aussi absolue qu'on l'a cru longtemps. Il est bon de regarder à la Correspondance.

Aux deuxième et troisième chapitres, l'auteur note l'accueil fait en Angleterre à la doctrine cartésienne. C'est sir KenelmDigby, c'est White, c'est More qui tiennent Descartes pour un aussi ^rand penseur que Platon. Et le grand adversaire de la philosophie nouvelle, ce n'est pas Hobbes qui a fait au subjectivisme une part étroite, mais une part encore; le grand adversaire, c'est Locke, ne croyant pas « que personne puisse être sérieusement si sceptique que d'être incertain de l'existence des choses qu'il voit et qu'il sent ac* tuellement ». Économiste assez distingué et jpédagogue avisé, Locke est, au demeurant. Un assez pauvre philosophe* Autrement intéressant que VEssai sur l'entendement humain est un ouvrage

publié treize ans auparavant, YOrganum vêtus et novum : Tauteur, Burthogge, longtemps méconnu, on le pourrait considérer comme l'un des précurseurs du criticisme.

Non moins curieux que le premier chapitre est le quatrième avec une des plus belles études qui aient encore été faites de la philosophie de Malebranche, de sa psychologie de la conscience, de sa métaphysique de la vision et de l'action en Dieu. En ce chapitre-là surtout l'auteur a fait preuve d'une grande pénétration d'esprit.

Nombreux sont les prosélytes de Malebranche en Angleterre, timides sont ses contradicteurs. Dans les derniers chapitres de son bel ouvrage^ M. Lyon analyse les travaux des uns etdesautres> ceux de John Norris, d'Arthur Collier, qu'on oubliait, et ceux encore de Berkeley souvent analysés, résumés, présentés chez nous depuis tantôt quinze ans. Avant d'en venir à Hume, qui, pour lui, achève de fausser l'idéalisme, M. Lyon nous parle des immatérialistes américains, de Samuel Johnson, de Jonathan Edwards.

Dans sa conclusioriy il laisse comme percer le regret de voir le « rationalisme » cartésien parcourir une aussi brillante carrière ; il est intellectualiste. Mais c'en est-il fait deTimmatérialisme? Il pose la question et y répond : « Même de nos jours, la philosophie de l'idée est demeurée vivace en Angleterre. Le devant de la scène y est occupé par des écoles brillantes qui marquent à nos yeux les arrière-plans profonds où se tiennent les héritiers de l'immatérialisme. Ces derniers n'ont d'ailleurs à témoigner nul parti pris contre les hypothèses semi-physiques, semi-psychologiques qui accaparent aujourd'hui la curiosité générale. Bien plus, ces hypothèses, à les supposer établies, se peuvent, à la rigueur, disposer dans les cadres de leur philosophie propre. Il y a place, au sein de l'idéalisme, pour une doctrine de l'évolution, comme pour une psycho-physiologie. D Le conflit de l'immatérialisme avec les jeunes écoles n'éclate, ajoute M. Lyon, que du moment où, peu satisfait de fournir une conception, ici cosmique, là biologique, acceptable après tout même aux Berkeleyens, évolutionnistes et psychophysiologistes prétendent seuls tenir la clef des problèmes qu'agitent le psychologue et le métaphysicien. « Ils ne s'avisent pas combien leur ambition est peu justifiée, puisqu'ils prennent pour point de départ le point d'arrivée de la philosophie mentale. Les hautes difficultés qu'ils se croient appelés à aplanir, ils ne songent pas que leurs hypothèses initiales les supposent levées. La tentative accomplie par les théoriciens de l'évolution, en vue d'expliquer et l'origine et les transformations de la connais-

sance, n'aboutit que parce que les dates dont ils se sont servis impliquent et cette connaissance et la conscience même préformées... Ils débutent par une flagrante pétition de principe... » Et pour les psycho-physiologistes, que font-ils, sinon caresser « la même illusion réaliste qui fit commettre à l'école écossaise et aux éclectiques, en France, de si évidents cercles vicieux? »

Nous n'avons pu nous défendre de reproduire ces critiques, si justes, d'un esprit aussi peu dogmatique. « L'idéalisme », a encore déclaré M. Lyon, « ne barre en aucune manière la route au savant », mais, il le veut, sua cuique scientice tribuatur provincia.

Le dix-neuvième siècle, texte et dessins par RoBiDA. Un très beau yol. in-4" de 4o5 p. Paris, Georges Decaux, éditeur; 1888.

Cela trouble d'avoir à reconnaître que l'essence mystérieuse, intangible et, par définition, indéfinissable entre toutes : l'Esprit, — cette flamme au foyer invisible, cette lumière qui nous éblouit sans qu'on la voie, — ne se présente jamais à nous que sous la forme d'une personne très distincte, opérant elle-même, à ce point que l'interprète le plus fidèle, la transmission la plus immédiate, efface ou gâte l'Esprit. Nous nous sommes complu jadis et nous revenons souvent encore à de lentes promenades du souvenir et de l'hypothèse, autour de ces deux mots déconcertants : l'Esprit et l'Humour. Et toujours, nous avons trouvé que rien ne vaut pour se faire entendre à soi-même, — il n'est pas question de les définir, — de pareilles abstractions, le témoignage et l'exemple vivants. Il y aurait autant de façons que de personnes de goûter et de vouloir décrire l'esprit; mais il n'en est qu'une de le faire voir. Elle nous est fournie par le sage historique, à qui l'on demandait de prouver le mouvement, et qui, sans mot dire, se mit à marcher. En effet, l'esprit porte la marque propre de chaque individu, et le plus spontané, le plus personnel esprit est celui qu'acceptent le mieux les autres. L'esprit des gens du monde et celui des auteurs , écrivains ou artistes , — car on nous approuvera de ne point tenir compte de celui des avocats ou des députés, — ont un charme dificrent. Et, dans nos professions elles-mêmes, que de nuances, qui sont des mondes dans l'ordre de l'idéal! L'esprit de Labiche n'est point celui de Meilhac et Halévy; l'esprit acéré et délicat de Henri Rochefort, — grévistes et communards à part, — n'est pas celui d'Albert Millaud, fantaisiste attique; l'esprit de Gré^n, aux légendes merveilleuses, et l'esprit de Caran d'Ache, au cari-

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catural parisianisme exotique, ne sont pas Tesprit de Robida, de qui la fécondité toujours originale, ei la maligne ironie toujours éclairée de bonne humeur, réclament une place légitime, en tête des plus rares esprits de notre âge.

Depuis longtemps nous désirions payer notre dette de gratitude, pour les heures aimables dont nous lui avons l'obligation, â Tauteur du Voyage de M, DuntoUety du Vingtième siècle, du Portefeuille d* un très vieux garçon.., ce dernier, véritable bijou d'humour et de talent, revue moqueuse et mélancolique des victoires et conquêtes d'un ancien beau, âgé de cent un ans... Ce portefeuille est aussi une évocation de la France passée, — la France du Directoire, de l'Empire, de la Restauration, et de Louis-Philippe, — à l'appel d'un galant épicurien, doublé, comme il arrive souvent à ces heureux ennuyés, d'un sagace appréciateur de la vie, des hommes... et même des femmes... Robida, l'intarissable source de gaieté de « la Caricature, » l'illustrateur fort intelligent de Rabelais (de ce Ribelais que nul ne comprit, a dit Victor Hugo) , est aussi l'auteur de plusieurs volumes de romans ou contes qui nous ont agréablement divertis, tels que : Voyages extraordinaires de Saturnin Far andoul, le Vrai sexe faible, la Vie en rose et les Peines de cœur d* Adrien Fontenille. Chacun de ces volumes est orné de dessins, dus à la même plume que le texte. La part du hasard, dont il a été parlé ici même, est la plus récente composition littéraire de M. Robida, que nous plaçons, pour son seul talent d'écrivain, en plus haut rang qu'il ne l'imagine lui-même.

Par la brutale concurrence amenée par l'irruption de tous les illettrés de l'univers dans la carrière jadis heureusement fermée des lettres , il s'est perdu : d'abord le sentiment et bientôt jusqu'à la notion des signes particuliers de l'écrivain de race, remplacé par Vécriturier de métier, un être qui fait grincer la plume et puer l'encre. Il n'en est pas un seul, de ces sots parvenus, qui ne prétende nous initier à ses luttes avec le démon du mot, de l'épithète rare... et cependant toute une année les voit tous se servir du même substantif malpropre, du même impropre adjectif, de la même désarticulation de phrase, lancée par un chef de file. Aussi, quelle sensation rafraîchissante, lorsqu'on retrouve ce détachement de l'artiste ou de l'écrivain de race, qui se contente d'offrir au monde son fruit, comme un arbre bien élevé... son fruit de vie et de philosophie, ainsi qu'on le voit faire au talent original, au charmant esprit, que nous désirons louer aujourd'hui.

A tous ces titres déjà hors de pair, Robida vient d'en ajouter un vraiment considérable, avec le Dix-neuvième siècle, paru d'hier à la librairie

Georges Decaux. A l'approche du mois des étrennes, nous le signalons avec. chaleur parmi les plus aimables présents que l'oa puisse faire, aussi bien aux a belles mondâmes » friandes des visions les plus coquettes de la mode d'autrefois, qu'aux' liseurs de toutes classes : les simples, les raffinés et les réfléchis. Les simples s'amusent très sainement à ces histoires ingénieuses et bien conduites ; les raffinés auront bientôt reconnu les ressources d'art qui se cachent sous ce facile travail; les réfléchis accorderont que l'auteur a bien rempli ce titre redoutable : le Dix-neuvième siècle ^ Il va finir ce siècle qui fut notre famille, notre maison, le berceau de notre père et de notre mère 1 Certes, en observant le perpétuel devenir de l'humanité à travers les temps, on serait illogique et téméraire de prétendre accorder à l'une de ses phases au regard de l'autre aucune différence ou supériorité. J'entends par là qu'il se trouvera toujours quelque raisonneur pour rétablir l'équilibre... ou mieux pour démontrer la quasi parité de tous ces chaînons d'une chaîne perpétuelle. Cette réserve faite, il nous semble que, malgré son renom de prosaïsme et de vulgarité, le Dix-neuvième siècle est d'une extraordinaire poésie. On le voit naître au bruit des fanfares et des chants de gloire, dominé par la jeune figure de celui que nous vîmes appeler ces jours derniers dans un jou-^nal anglais : « La plus intéressante figure qui ait paru dans le monde, depuis nombre de siècles (For manjr à century). » Figure célébrée par les poètes de toutes les nations, Byron, Gœthe, Lamartine, Chateaubriand, et par Victor Hugo, qui le chantait encore, avec un lyrique délire (et le plus sincère qu'il ait connu), dans ses derniers vers :

« ... Ua seul homme enflammait tous les yeux, Sa gloire grandissant à toutes les aurores Se composait du bruit des trompettes sonores Et des tambours joyeux ! »

Après cette fulgurante image de Napoléon, c'est notre romantisme issu d'elle en partie... et puis, contraste unique dans les annales de l'activité humaine, parallèlement à ces excès de la fantaisie, l'entrée en scène triomphale de la vapeur, des chemins de fer, du gaz, de l'électricité, de l'industrie et de la spéculation. En repassant ce Dix-neuvième siècle dans l'éclatant livre-album de Robida, nous nous disions : « Ne semblerait-il pas, vraiment, qu'une àme diff*érente de la nôtre ait habité les corps parés de ces étranges costumes, et que l'on devait recevoir une autre impression de la vie, au temps où c'était un long et pénible voyage d'aller jusqu'à Blois ou Valenciennes ? » Gardez-vous d'en rien croire. Qui de

nous n'est frappé des excursions lointaines que s'offraient nos pères, à Tépoque des diligences et des malles-postes? On allait déjà beaucoup à Rome avant 1820... et l^on agiotait même à des dates antérieures à celle-là. .On y fabriquait aussi du sucre, du papier, du drap et de la toile pas sensiblement moins bons que les nôtres. Veuillez noter aussi comme les figures de ces femmes et de ces hommes logés dans les hauts étages des étroites rues de jadis, sont plus gaies et plus vives que celles de nos « Five o'clock » et de nos « petits hôtels ». N'est-ce pas encore Napoléon qui a dit: « L'homme a tout perfectionné, excepté Tart d'être heureux » ? Sans insister davantage sur les côtés saisissants de Thistoire du xix" siècle, on y peut bien signaler aussi, comme choses merveilleuses, les choses d'Allemagne depuis trente ans, rénorme grossissement de la Prusse et l'aventure sans pareille de l'Italie baisant les bottes de la puissance militaire qui, en iSSg, enraya les victoires libératrices de notre armée. Et si Ton touche à l'intérieur royal des nations germaniques, la noyade du roi de Bavière et la destinée de l'empereur Frédéric ne sont pas non plus indifférentes au poète et au moraliste.

Le Dix-neuvième siècle, de Robida, à n'en juger ici que le texte, — la partie illustrée revenant de droit à une critique plus compétente, — joint à ses autres mérites celui d'une variété très intelligente, dans l'ordre des aspects où l'auteur entend nous donner une sorte de panorama visionnaire de ce siècle. Le premier chapitre : « Comment Frédéric Ponto, trente campagnes, vingt blessures, ne devint pas maréchal de France » ; — aventures d'un brave des armées de la République et de TEmpire, — est digne des cahiers du capitaine Coignet, mais d'un Coignet moins enthousiaste, et qui en avait par-dessus la tête du grand homme. Ponto ne l'envoie pas dire, et, en se plaçant à son point de vue de fantassin abruti de contremarches, on ne saurait lui donner tort. C'est ensuite « la Confession d'une ancienne jeune actrice », très amusant morceau de psychologie de modiste, modèle (pas de vertu , , . mais' de peintres), finalement épouse légitime d'un Gross-Herzog. Les scènes d'ateliers romantiques, les séances de lectures dito, et le partage du cœur de M"« Palmyre entre le peintre Petrus. Ringard, le poète Marcus Marcassus l'Agreste et le romancier Guindoulas, — sans parler des vaines tentatives du député d'Angoulême, — sont d'un trait juste et réjouissant. Les cinq chapitres suivants nous disent les Mémoires (Tune maison exposée aux barricades et aux coups de fusil de toutes nos révolutions en ce siècle ; les Vieux de la vieille, déjà honorés d'une sublime poésie de

Gautier, et d'une page splendide de Richepin, opposant rindigence propre de ces vétérans aux goinfreries des gueules d'avocats du Parlement ; Cinquante ans de dandysme, où les amours d'un vieux beau, de dix en dix années racontés par lui-même, sous l'influence du sommeil hypnotique; le Zouave Jean Bernille, héroïque histoire d'un de nos soldats, depuis la prise de Constantine jusqu'aux insurrections algériennes qui suivirent nos désastres de 1870; la iJernière'dili' gence, évocation d'une auberge d'autrefois. J'avoue que j'abandonne sans regret au bon vieux temps ses taverniers ventripotents et ivrognes, et ses hôtelleries au confort trop primitif, dont plusieurs de nos grandes villes- offrent encore des exemples nauséabonds. « Les tribulations d'un homme de goût qui n'en avait pas » et « les Victoires et conquêtes d'Alexandre Colohy » nous disent ensuite l'invasion du bric-à-brac et du bibelot, et les exploits d'un garde national depuis les comiques du temps de Gavarni jusqu'aux jeux de bouchon, aux bastions glacés^ aux sorties et à la guerre sociale de 1870-71. Le Café Jeannisson est un résumé pittoresque des vicissitudes du quartier Latin; Tête fêlée^ le cas d'un étudiant de 1848, pris par la politique d'alors, garibaldien pratiquant, aujourd'hui vieille barbe aux ilfusions perdues; la Châtelaine de Plouhic, Vhumorisiique tableau du lancement d'une plage. l. d.

Les époques de réloquence Judiciaire en France, par Munier-Jolain, avocat à la Cour d'appel. Un vol. in- 12. Perrin et C'*-; 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Quel a été le dessein de l'auteur ? A-t-il voulu vraiment, et pour notre instruction, faire reparaître à la barre cinq orateurs, au talent hautement prisé par leurs contemporains, et de qui les plaidoiries caractérisent assez bien cinq époques distinctes de l'éloquence judiciaire en notre pays ? Ou bien n'a-t-il rien tant désiré que nous faire admirer, par le moyen de cinq portraits qu'il nous donne, ses propres mérites d'écrivain ? Il est fâcheux qu'on soit amené à se poser pareille question, plus fâcheux qu'on soit forcé de conclure h un manque de discrétion, tout au moins, de la part de M. Munier-Jolain.

A M. Munier-Jolain on pourrait faire les reproches mêmes qu'il adresse à Patru, à Romain Desèze; on le pourrait blâmer d'avoir pris un trop grand souci des mots, « d'avoir taillé sa pierre avec un trop visible effort et une multiplication fatigante de facettes » ; — il l'a remarqué : l'effort ne doit se laisser deviner, « trop de lueurs heurtées nuisent à l'unique et limpide clarté que

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dégage toute œuvre maîtresse, » de ses remarques il n'a point tiré profit ; — et on le pourrait blâmer de s'être, mettons apparemment, appliqué à faire de notre vieille langue française une langue synthétique. Regardons moins pourtant à ce qui gêne notre esprit qu'à ce qui est capable de l'enchanter ; avouons que la phrase de notre auteur, qu'elle soit elliptique et se présente comme une énigme, ou que, franche, elle ne cèle rien de ce qu'elle peut enfermer, est alerte, pleine de mouvement et dévie; que, court vêtue, parce d'un rien coquettement choisi, coquettement placé, elle va, se presse et rit; qu'elle donne aux chapitres du livre un air de conférences; le fScheux, et nous y revenons, c'est qu'on fait attention aux façons de dire du conférencier plutôt qu'à ce qu'il dit.

Au reste, les qualités, bonnes ou mauvaises, de stvliste ou de diseur de M. Munier-Jolain léser-

vent en quelque manière. Les Jugements qu'il porte sont superficiels, on ne s'en aperçoit pas ' tout de suite. Il nous parle de Claude Gaultier avec humeur; — Gaultier, qui appartient au barreau d'avant les Plaideurs (première époque), n'avait jamais tout vu comme l'Intimé; — il nous parle d'Olivier JPatru fort agréablement, — ^. deuxième époque : le roman d'Honoré d'Urfé a paru et Patru est un précieux qui commente Vaugelas; — autre époque, Loyseau deMauléon et tout l'appareil de sensibilité; combien de larmes n'ont pas fait verser les malheurs de Valdahon ! autre époque : Desèze, qui, retour de Ferney, arrive à Paris ; qui abandonne le parti des philosophes pour passer dans celui de la cour, qui se charge de la défense que l'on sait, et, c'est Chateaubriand qui le dit, jouit ensuite avec bonheur et naïveté de sa gloire, semblant craindre de profaner les souvenirs religieux qu'il porte au fond de son cœur; enfin, l'époque contemporaine : Berville, qui manque d'élan, de chaleur, qui fait intervenir Philippe le Bel dans l'affaire des quatre sergents de La Rochelle! M. Munier- Jolain parle agréablement encore, et de Loiseau de Mauléon, et de Romain Desèze et de Berville. Il est indulgent au manque de caractère des deux derniers orateurs, et, généreux pourtant, nullement sceptique, il chante son hymne à la liberté. Les analyses, plus spirituelles que fines et pénétrantes, sont bien telles que peut se les permettre un conférencier.

Nous eussions mieux aimé de véritables études.

Les Représentants du peuple en mission et la Justice révolutionnaire dans les départements en Tan II (1793-1794), par

Henri Wallon, membre de l'Institut. Tome I : la Vendée. Un vol. in-8". Hachette et C*% éditeurs. Paris, 1888.

La République datant du 22 septembre 1792, on compta l'an I jusqu'au 3i décembre de cette année, et l'an II à partir du i"' janvier 1793, adaptant l'ère nouvelle au calendrier en usage : i*^' janvier 1793, l'an II de la République française une et indivisible. Mais au mois de septembre suivant on voulut rompre avec le passé, en substituant au calendrier grégorien un calendrier où l'année commençât du jour anniversaire de la proclamation de la République, Le 22 septembre 1793 était, en réalité, le premier jour du pi-emier mois de l'an II : c'est ainsi qu'on le compta, sans plus de souci des dates précédemment insérées dans les actes officiels.

Ainsi l'aiT II, commencé avec le calendrier grégorien le i" janvier 1793, se continua avec le calendrier républicain jusqu'au 22 septembre 1794. L'an II, l'année de la Terreur, a plus de vingt mois.

Sur cette longue période, M. Wallon a fait l'enquête historique la plus minutieuse et la plus sévère. U Histoire du fédéralisme en ijg^j pu* bliée naguère, était la suite de ses^ recherches sur le tribunal révolutionnaire et les préliminaires du nouvel ouvrage.

Dans rhistoire des missions, on peut marquer trois grandes époques* : i<» celle de l'institution même à propos de la levée de 3oo,ooo hommes; 2® la révolution du 3i mai suivie de la constitution du 24 juin; 3® l'établissement du gouvernement révolutionnaire par la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793).

La Convention institua les missions pour agir sur les différents corps provinciaux ; ils devaient y représenter le gouvernement, puisque les administrateurs, — procureurs-syndics, — du département, du district, de la commune, sortaient de l'élection. On recevait les lois, on les enregis-

trait, on y devait obéir; mais il n'y avait personne pour y veiller et y contraindre au nom du pouvoir central ; en telle sorte que le gouvernement était sans action efficace sur les départements mal disposés. Pour combler cette lacune, il fallait qu'elle envoyât en province des hommes sur qui elle pût compter. Elle les prit dans son sein : mesure que M. Wallon qualifie avec raison dô fâcheuse en ce qu'elle enlevait beaucoup de représentants du peuple à leur devoir essentiel, le vote de la constitution et des lois, mais qui parut

à la Convention commandée par le besoin de donner à ces commissaires une autorité suffisante.

Les pouvoirs des représentants en mission étaient absolument illimités : ils n'étaient responsables que devant leur conscience.

M. Wallon prouve que beaucoup n*en avaient pas. Après un examen critique des missions en général, M. Wallon se renferme dans, l'histoire de la guerre de Vendée; et son plan doit le mener successivement dans les différentes provinces.

La méthode employée par Téminent historien est d'une rigueur extrême : il est allé, en personne, fouiller les greffes de provinces, complétant ainsi les renseignements fournis par l'ouvrage de Berriat Saint-Prix. Pas une assertion, pas une appréciation qui ne s'appuie sur un document. Nous voyons l'immixtion perpétuelle des représentants missionnaires en toutes choses, surtout en celles où ils n'entendent rien. Ils pèsent sur les conseils des généraux et s'instituent critiques de leurs ordres, les rendant à leur gré suspects au gouvernement, provoquant les rappels, les révocations, les mises en accusation, uniquement guidés par la passion politique, et partout augmentant le désarroi, ainsi que le prouvent leurs correspondances : Thirion dans la Sarthe, Laplanche dans le Calvados, Garnier de Saintes dans l'Orne et dans la Manche, Le Carpentier dans la Manche, Jean Bon Saint-André et Prieur de la Marne, dans l'Ille-et-Vilaine, Carrier dans la Loire-Inférieure, Francastel en Maine-et-Loire, tous adressent au Comité de salut public les dépêches les plus alarmantes, et, ajoute M. Wallon, « l'insulte qu'on y jette à l'ennemi (les Vendéens), qui d'avance n'est le plus souvent qu'une preuve de la peur qu'on en a. »

Sans doute les sympathies politiques de M. Wallon ne sont pas ignorées, et l'on peut garder une certaine réserve avant d'adhérer à ses conclusions : cependant les pièces sont là, et il semble que l'historien, pressentant bien qu'en pareille cause son impartialité pourrait être sujette à caution, ait voulu la mieux garantir contre tout soupçon par l'entassement des documents authenthiques et justificatifs.

Un seul trait en donnera une idée : M. Wallon reporte sur les hommes de la Convention toutes ou presque toutes les horreurs commises dans la guerre de Vendée. Il cite le rapport de Lequinio : ce missionnaire examine les moyens d'en finir, et il écrit : « Si la population qui reste n'était que de trente à quarante mille âmes, le plus court sans doute serait de tout égorger, ainsi que je le croyais d'abord; mais cette population est immense; elle s'élève encore à quatre cent mille hommes. . . S'il n'y avait nul espoir de succès par un

autre mode, sans doute encore qu'il faudrait tout égorger, y eût-il neuf cent mille hommes. Mais je suis loin de le croire. »

C'est fort heureux.

Il est banal de dire que ce volume est d'un puissant intérêt ; après l'avoir lu, l'on sent une grande impatience de voir paraître les suivants : alors seulement, du reste, il sera possible et utile de discuter.

Campagne dans le haut Sénégal et dans le haut Niger (i 885- 1886), par le colonel H. Frev, commandant le 2" régiment d'infanterie de marine. Un vol. in- 8® accompagné de trois cartes. Paris, 1888. Pion et C", édit.

Nous' voudrions penser que ce livre, triomphant de l'indifférence habituelle du public à l'égard des ouvrages sérieux, sera lu et médité par l'élite des esprits français.

Sans exagération aucune, l'admirable récit que fit Salluste de la guerre de Jugurtha peut seul soutenir la comparaison avec l'histoire des campagnes de notre corps d'occupation du Sénégal, écrite dans un style .sobre, vigoureux, précis par

Je colonel Frey. Ce sont bien les mêmes péripéties d'une guerre de ruse et de combats sauvages, les mêmes rivalités des rois africains et de leurs tribus indisciplinées, les mêmes défiances, les mêmes luttes entre frères, la trahison, le ravage, le massacre, tous les éléments dramatiques que l'historien latin relève en cette guerre de Numidie, mais avec cet intérêt en plus que l'action est contemporaine, qu'au lieu de Rome c'est la France qui joue le rôle difficile, que les forces, les courages, les ressources, engagés et sacrifiés dans ces contrées lointaines et meurtrières de l'Afrique occidentale, ce sont les nôtres.

L'injustice inconsciente des hommes, qui tient sans doute à l'étroitesse de leurs moyens de connaître, a laissé dans l'ombre les événements annuels du Sénégal, tout occupés que nous étions d'une expédition plus considérable, celle du Tonkin. L'ignoble politique est cause de l'importance presque exclusive qu'a prise cette entreprise coloniale d'un si désastreux résultat jusqu'à présent; et si vous parlez du Sénégal, même à nos espèces d'hommes d'Etat, il est entendu que c'est une colonie faite, les manuels de géographie l'indiquent depuis longtemps comme une possession française définitive : d'où Ton conclut naturellement qu'il n'y a plus à s'en occuper, que c'est un territoire organisé, productif. De temps en temps les journeaux enregistrent bien la nouvelle d'une épidémie de dysenterie, de fièvre

I jaune, qui décime notre corps expéditionnaire.

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Mais c'est si loin, et cela recommence si souvent, qu'il semble tout simple d'en prendre son parti : on s*y habitue comme à un risque convenu.

Eh bien, lisez le poignant ouvrage du colonel Frey, poignant par la simplicité et la sincérité du récit, et vous verrez combien nous sommes loin d'avoir colonisé le Sénégal, et d'avoir clos la période des sacrifices. Le vaillant officier ne se plaint pas du sort très dur que subissent là-bas nos hommes, il constate, il démontre les souffrances de toute sorte, afin de rappeler aux trop facilement oublieux le courage sublime que, du plus haut au plus humble, déploient sous un ciel inclément, sur un sol inhospitalier nos officiers et nos soldats, sans même la consolation de penser que leur abnégation patriotique engendre un résultat utile et décisif.

« Dans le haut Sénégal et sur le Niger, tous les villages sont fortifiés. La guerre y existe, en effet, à l'état permanent, de contrée à contrée, quelquefois de village à village. Le prétexte de ces luttes incessantes est souvent des plus futiles : par exemple une vengeance à exercer contre les habitants du pays voisin, qui, il y a quelque trente ans, ont volé un bœuf, une captive du village. Quant à la cause déterminante, c'est la nouvelle que le voisin vient de faire une bonne récolte, possède un beau troupeau, de nombreuses et belles captives.

Au milieu de ces incessantes hostilités, le corps expéditionnaire français doit se tenir perpétuellement en éveil ; car ces peuplades, aujourd'hui nos alliées, se retournent demain contre nous; plus d'une fois il arrive qu'intervenant pour rétablir l'ordre et la paix dans l'intérêt de nos possessions qu'il faut garantir de la contagion belliqueuse, nous voyons s'unir contre nous les tribus en lutte. Rien de plus attachant, de plus dramatique que l'histoire de nos rapport? avec les sultans soudaniens Samory et Ahmadore, contre lesquels le chef de notre expédition dut déployer toute l'ingénieuse perspicacité d'un diplomate et toute l'énergie d'un général. Finalement le succès a couronné les efforts pénibles du colonel Frey : il a réduit les sultans du Soudan; l'un d'eux a demandé le protectorat de la France ; nous avons vu à Paris et au camp de Châlons son fils Karamoko, à qui les chroniqueurs firent bientôt une légende.

Les difficultés sont d'autant plus grandes pour opérer dans une région malsaine, que les moyens manquent le plus souvent : il faut dépenser des sommes énormes pour transporter au Sénégal le matériel nécessaire. Un exemple entre autres : on sait que la canonnière le Niger ^ d'une longueur lie dix-huit mètres, a été construite à Paris, en

partie démontable, de vingt-cinq à cinquante kilomètres, susceptible ainsi d'être transportée de Kayes à Bamakou au moyen de porteurs ou à dos d'ânes ou de mulets. Le prix de la cannonniére fut de 67.000 francs. Le prix de son transport de France à Bamakou s'est élevé à 170.000 francs environ.

Le rôle philanthropique, humanitaire de l'expédition française est d'abolir l'esclavage. Nous y parvenons partiellement. Mais la question serait de savoir si, pour sauver la liberté de barbares africains aussi capables les uns que les autres d'asservir et de servir, il faut sacrifier l'existence de plusieurs milliers de Français, et d'un grand nombre de millions, ressources d'hommes et d'argent qui pourraient bien nous faire défaut au jour où nous aurons à garantir notre propre indépendance.

Le colonel Frey, qui témoigne dans son livre de qualités d'administrateur autant que de talent militaire et d'héroïque énergie, termine par l'exposé d'un programme, qui fut également celui de ses prédécesseurs au gouvernement du Sénégal, les honorables colonels Pinet-Laprade et Valicre; la base principale est la constitution," dans le Soudan occidental, d'un vaste empire dans la main ferme d'un seul chefindigène; le but était d'amener dans ces contrées cet état de force favorable au développement des relations commerciales. Pour réaliser ce programme, le colonel Frey pense que, contrairement au projet de Raffenel, qui a pour objectif la pénétration et l'occupation illimitée, indéfinie, il faut se contenter de tenir le fleuve Sénégal jusqu'à Médine, sa limite navigable, tenir de même la haute Falémé j\4$qu'au point où cette rivière cesse d'être navigable pendant la saison des hautes eaux. Occuper sur la côte l'entrée des fleuves, par un poste de douane, et par un fort le point où cesse la navigabilité de ces cours d'eau; étendre l'influence française et réserver notre action pour l'avenir, par la conclusion des traités de protectorat ou de commerce avec les Etats indigènes voisins et avec ceux de l'intérieur. Au lieu de cette méthode, on a préféré l'emploi de la force, on a voulu faire la guerre : le colonel Frey le déplore avec raison, et avec une modération méritoire il en rejette la responsabilité sur la fièvre de colonisation qui s'est, il y a quelques années, emparée de l'opinion publique et l'a poussée dans-ces entreprises.

En tout cas il réclame, et il n'est pas douteux une seconde qu'il ait absolument raison, la mise en pratique immédiate de deux mesures dont tout son ouvrage démontre la nécessité : le désarmement des peuplades qui se révoltent contre l'autorité française, et l'interdiction de la vente

d'armes et de munitions sur cette partie de la côte occidentale d'Afrique.

Espérons que l'ouvrage du colonel Frey portera la lumière dans l'esprit de nos gouvernants, s'ils ont au moins la sagesse de le lire ou de s'en faire rendre compte avec exactitude.

Malgré la contestation d'un article anonyme publié le i3 octobre dans la. Revue Bleue ^ nous ne ménagerons point, quant à nous, les éloges à l'auteur de ce livre, aussi important au point de vue des intérêts de notre patrie que remarquable au point de vue des qualités littéraires, p. z.

L'archéologie préhistorique, par le baron 3. DE Baye, avec 5i figures intercalées dans le texte. Un vol. in-i6 de la Bibliothèque scientifique contemporaine. Paris, J,-B. Baillière et fils; 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Initié par M. l'abbé Bourgeois aux études préhistoriques, l'auteur est un sage qui ne craindrait rien tant que d'apporter des solutions hâtives. Il ne faut que tourner les premières pages dé son livre pour s'en apercevoir.

L'époque tertiaire, prématurément inscrite dans l'âge de pierre, n'existe plus au point de vue archéologique; l'archéologie de l'époque quaternaire s'impose, par contre, d'une manière irrécusable; mais, écrit M. de Baye, l'admission de l'existence de l'homme quaternaire n'implique pas nécessairement l'admission de toutes les théories émises en ce qui regarde l'époque quaternaire : l'homme paléolithique a manifesté sa présence, il y a des faits qui ont été parfaitement étudiés : pour les subdivisions, et pour les considérations touchant le caractère de l'industrie humaine, elles sont arbitraires. Et l'auteur de nous rappeler la fortune de certaines dénominations successivement substituées les unes aux autres : l'instrument de Saint-Acheul est longtemps considéré comme forme typique et l'on parle du type acheuléen ; puis, le gisement de Chelles découvert, le type quaternaire est désigné sous le nom de chelléen ; aujourd'hui, l'on démontre que ce type n'est ni pur, ni exclusif, M. de Baye a de la méfiance.

Mais ce n'est point de l'époque paléolithique qu'il entend nous parler, c'est l'époque néolithique qu'il tâche à nous faire connaître : déjà la civilisation, déjà les manifestations de senti-

ments un peu élevés, et il nous fait parcourir les stations de la Marne, il nous introduit dans les grottes de la Champagne ; il nous décrit les objets recueillis, il les rapproche d'autres objets recueillis en d'autres lieux.

Le sujet est intéressant : nous voudrions ne rien ignorer de nos ancêtres les plus éloignés, et le sujet est traité par un auteur très soucieux de ne se point abuser.

La Révolution française, résumé historique, par H. Carnot, sénateur, membre de l'Institut: nouvelle édition; un volume in- 18 de la Bibliothèque d'histoire contemporaine. Paris, Félix Alcan. — Prix : 3 fr. 5o.

Nombreuses déjà sont les éditions de ce résumé historique de la Révolution, et cette édition-ci, la plus récente, ne sera pas la dernière : on lira longtemps encore ce précis que Tauteur avait écrit en des temps d'oppression et pour qu'il servît comme de manueld'éducation politique.

Peu de jours avant sa mort, H. Carnot travaillait à la rédaction d'une note dont il se proposait de donner communication à l'Académie des sciences morales et politiques ; le sujet de la note : les marques de joie, d'enthousiasme, manifestées à l'étranger, par les esprits les plus distingués, à la nouvelle des premiers événements de juin, de juillet, d'août 1789; une révolution pour notre paya? Non, la Révolution, et l'on attendait, en Europe, la déclaration des droits. L'illustre vieillard pensait à rappeler cet enivrement universel des premiers jours, au moment même qu'il déplorait certaines divisions et de coupables oppositions. Une faut jamais s'abandonner, jamais désespérer; il faut savoir vouloir, oser agir, voilà ce qu'il eût voulu crier aux libéraux, aux parlementaires, aux modérés, aux républicains de gouvernement, aux arrière-petits-fils des premiers constituants; il pensait à évoquer le passé pour que le passé portât enseignement, et volontiers il eût répété les dernières lignes de son précis : « La France n'abdiquera pas sa mission civilisatrice. Elle est aussi nécessaire au monde qu'elle l'a jamais été. Son absence laisserait un vide que nul autre peuple ne serait apte à combler ; W/e doit compte d'elle-même à l'humanité, »

Les Princesses artistes, par Antony Vala- BRÈGUE. Un vol. in-32.. Paris, 1888. A. Dupret, édit. — Prix : 2 francs.

Encore un volume de la petite Collection bleue de l'éditeur Dupret. Encore n'est pas exclamation de reproche. Ces petits livres curieux méritent un coin dans la bibliothèque des hommes de goût.

M. Antony Valabrègue nous rappelle ou nous révèle les talents des princesses des familles ayant régné en France : il accorde autant de place — ' mais c'est un malin — aux tentatives un peu burlesques de Marie Leczinska, dont le professeur exécutait tout Touvrage, ne lui laissant qu'un peu de couleur à poser ici ou là sur un trait de crayon, qu'à la princesse Marie d'Orléans ou à la princesse Jeanne Bonaparte, de véritables artistes, qui ont créé l'une par l'ébauchoir, l'autre par le pinceau et par le burin, des œuvres remarquables.

M. Valabrègue complète son irîtéressante monographie par une galerie de princesses étrangères que la Muse a marquées aussi d'un signe plus ou moins sacré. Il est plein de mansuétude et de vénération pour toutes : s'il n'est aimé des

déesses, M. Antony Valabrègue sera du moins béni des princesses.

Les Maisons historiques de Paris, par Al-

FRED CopiN. Un vol, in-32. Paris, 1888. A. Dupret, édit. — Prix : 2 francs.

Volume de la coquette petite Collection bleue de l'éditeur Dupret. Notices intéressantes non pas sur toutes les maisons historiques de Paris, mais sur les plus remarquables soit à cause de leurs habitants d'autrefois, soit à cause de la conservation de leur architecture.

^M. Alfred Copin a suivi une marche telle qu'il fait faire au lecteur une promenade méthodique d'un bout de la ville à l'autre. Son principal but a été d'attirer l'attention sur les travaux du comité des insc«iptions parisiennes, institué par arrêt du lo mars 1879 sous l'influence de M. Hérold, alors préfet dé la Seine, et sous la présidence du regretté Henri Martin. La tâche que s'est donnée M. Copin, c'est de compléter les renseignements naturellement très sommaires des plaques commémoratives. Il s'en est acquitté avec une discrète abondance et une érudition sans apparat, pz.

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