COTES PROVENÇALES
DE MAESEILIE A LA PEONTIÈEB DITAIIE
Chaque partie se vend séparément
Et forme un volume d'environ 600 pages, orné de plus de 300 gravure* dans le texte et de nombreuses planches
hors texte et cartes, tirées en couleur. — Br., 20 fr. Cart., plaques spéc, tr. dorées, 25 fr. — Relié dos chagrin, plaq. spéc, tr. dor., 30 fr.
L'Adminutrateur-Gerant : A. ^auphaa.
SOMMAIRE OËNËRAL
I DICKENS, rinimitable Boj, par Octave Uzanhb. — Critique UtUraire da mois.' — Romans. — MUanges UtUraires. — Poésies. — Histoire. — Beaux-Arts. — GMographle. — Bibliographie. — Mélanges. — Qasette bibliographique. — Causerie. — Doonments bibliograpliiqTies, eto. ,
CHARLES DICKENS
L'IJ/IMITJ'BLE (BOZ
Inimitable hoz, pseudonyme familier de Dickens. — Sa Biographie par M. Robert du Pontttvice de Heuisey.
— La vie vagabonde de Dickens. — La correspondance de l'Mumouriste. — Les portraits caricaturaux de Dickens. — Charles Dickens en France. — Une lettre de Lord Lytton, Ambassadeur d'Angleterre au bio' graphe de Dickens. — Un ménage de Romancier. — Jugement sur t'ouvre du maître humoriste anglais,
— Du génie littéraire anglais opposé au génie littéraire français. — De Fin/luence de Dickens sur notre littérature et sur la littérature étrangère. — De la mauvaise interprétation des romans de Dickens dans les Iraduclians françaises.
des traits — indéfinissables pour nous — de cette verve de style caricaturale qu'on nomme l'humour britannique. — L'Inimitable fio^, c'est Dickens lui-même, le Dickens compagnon familier du lecteur, le Dickens-fellow, qui, sous ce pseudonyme populaire de Boz, semble entrerplus avant en communion littéraire intime avec ses admirateurs du Royaume- Uni, car c'est de cette glorieuse épîthète que ses contemporains saluèrent Dickens lorsqu'il eut signé du nom de Bo^ son premier
('inimitable Boz! — Ce nom qui sonne si bizarrement à l'oreille française et qui n'évoque dans notre imagination qu'une sorte d'exhibition de personnalité acrobatique, ce nom Vlnimitable Boj éveille dans l'esprit de tout Anglais lettré presque un monde de souvenirs et de personnages vivants, dramatiques, romanesques, étranges, falots, mis en silhouette par
* aiBL. uot>. — il.
et inoubliable roman Pickwick qui parut sur la fin de 1837.
M. Robert du Pontavice de Heussey vient de publier une biographie remarxjuable de Charles Dickens sous ce titre pseudonymique*, et je connais peu de livres publiés en ces derniers temps qui m'aient plus vivement frappé, car celui-ci m'a positivement mis en veine de faire un nouveau pèlerinage vers Tœuvre du célèbre romancier anglais. M. de Heussey a eu le rare mérite de faire s'autobiographier Dickens et de se dérober le plus souvent possible pour mettre largement en scène le charmant épistolier, le fin conférencier, Tincomparable narrateur que fut le grand ami de Wilkie-Collins et de John Forster. — A Taide de documents abondants publiés à Londres ou parfois même inédits, et surtout à force de patiepce, de coordination minutieuse, de reconstitutions ingénieuses, M. Robert du Pontavice de Heussey est parvenu, pour ainsi dire, à galvaniser ce grand défunt, à faire revivre ce généreux écrivain, à nous le présenter sous tous ses côtés sympathiques, à nous le faire aimer, en connaissance d'homme, non tant pour son génie supérieur que pour sa bonté exquise, pour sa gaieté communicative, pour son esprit chevaleresque et vraiment évangélique dans le noble sens humanitaire du mot.
C'est que, M. de Heussey nous le prouve et nous le dit, après avoir eu l'âpre privilège de plonger aux profondeurs sinistres de la misère de Londres, d'être spectateur et souvent acteur dans des drames douloureux, ignominieux et obscurs des quartiers les plus populeux, Dickens s'était juré de consacrer tout son talent, toute sa passion, toute son énergie au service des malheureux et des victimes d'une société jouisseuse, aveugle et égoïste. Aussi, son biographe le démontre, les romans de Dickens ont-ils plus fait pour la destruction d'abus monstrueux, pour l'amélioration des races souffrantes, pour l'instruction du pauvre et la protection de l'enfant que toutes les déclamations des philanthropes et tous les discours des membres du Parlement.
i. L'Inimitable Bo:{, Etude historique et anecdotique sur la vie et Cœuvre de Charles Dickens par Robert du Pontavice d© Heussey. — Paris, Maison Quantin. Un voL in-8* de 400 pages.
« Ce sont les romans de Dickens, écrit avec éclat M. Robert de Heussey, ce sont ses appels à la pitié qui ont renversé les prisons pour dettes, jeté un peu d'air, de lumière et de charité, dans ces noirs refuges de la mendicité : les Workhouses. Ce sont ses œuvres qui ont créé des hôpitaux pour les enfants trouvés et des écoles pour les orphelins; ses romans ont trioftiphalement revendiqué le droit du pauvre à la vie, à la terre et au ciel, affirmant et démontrant aux riches que ces déguenillés sont leurs frères et que sous leurs haillons ils possèdent, comme eux, comme nous tous, une parcelle du Dieu vivant. Le grand et vaillant artiste — poursuit son biographe — a fait tout cela avec sa plume seulement, plume héroïque, sans peur et sans reproche, tour à tour joyeuse, triste, ironique, indignée, attendrie, jamais pesante, jamais pédante, jamais didactique, ne prêchant jamais, — ses deux armes irrésistibles sont le rire et les larmes. C'est en faisant rire et pleurer son pays tout entier, qu'il a obtenu de lui les réformes qu'il demandait au nom de l'humanité et de la justice. »
M. Robert du Pontavice de Heussey a divisé sa belle et passionnante étu^e biographique en sept livres qui résument chacun une des phases les plus caractéristiques de la vie mouvementée de Dickens. — Le premier chapitre qui va de 1812 à i83'7 n'est quePesquisse d'enfance du romancier,. dont le roman de David Copperfield donne le tableau détaillé et nullement assombri. Ce n'est en réalité que vers 1837, à vingt-cinq ans, que Dickens prend des ailes et se déchrysalide dans ce fameux Pickmck qui obtint mieux qu'un succès, c'est-à-dire un véritable triomphe populaire, et le nouveau papillon, hier encore si recroquevillé dans son cocon de misère, s'ébattait dans une aurore de gloire, au milieu des vivats qui célébraient partout le joli pseudonyme de Boz, de V Inimitable Bo\. — J'ai sous les yeux un portrait de Dickens à cette époque; il y apparaît beau comme un Dieu, l'œil fier et doux, le nez ferme et hardi, la bouche charmante, délicate, voluptueuse, et, sur tout cela, une crinière bouclée, luxuriante, négligée, une chevelure d'Apollon encadrant un visage plus affiné que celui de Byron et plus symétriquement élégant que celui de Brum-
CHARLES DICKENS
li5
mel. Cest un des plus jolis portraits que je connaisse, un des rares où le génie se marie à la jeunesse, où l'espérance fleurit dans la beauté virile. Ahl que nous sommes loin du Dickens de 1868, de ce solide quinquagénaire, dont Tallure de quartier-maître ou de fop-ffwn surprenait tout d'abord ses plus idéalistes admirateurs !
A dater de 1887 nous suivons, en compagnie dé M. de Heussey, à travers les sept livres de son étude historique et anecdotique, Charles Dickens, de succès en succès. Son biographe reste aussi son bibliographe, et il daigne nous tenir compte des éditions du maître romancier sans négliger de nous informer des conditions de ses traités pour tous ouvrages, nous prouvant ainsi que les éditeurs anglais lui faisaient encaisser autant de livres sterling qu'à un trésorier général du royaume.
Nous suivons en détail, depuis l'origine de ridée et de la fabulation, l'histpire des Aventures de Nicholas Nickleby^ puis d'Oliver Twist^ dont Dickens parle longuement à son ami Forster dans le cours de leur incubation et de leur gestation. Nous assistons à l'éclosion du Magasin (Vantiquités^ de l'Horloge de Maître Humphrey^ de Dombejr^ de Bleak house, de David Copperfield et de tous les romans que le maître écrivain produisait sans relâche, successivement, avec une si prodigieuse fécondité et un talent chaque jour plus souple et plus varié.
Mais ce qui nous charme surtout dans les sept livres de cette attrayante biogfaphie, si claire, si aimable et si familière, ce sont des lettres étourdissantes 4e verve, d'esprit, d'observation, de lumineuse gaieté que le très inimitable Bo:[ jetait aux quatre coins du monde dans ses voyages en Ecosse (1841), en Amérique (1842) et principalement durant ses divers séjours en France, à Boulogne et à Paris, de 1857 à i863. C'est ici que Dickens nous apparaît, à nous autres Français, tout autre que ïious le soupçonnions dans sa vie privée ; nous découvrons en lui des trésors inépuisables d'enjouement, de goguenardise malicieuse, d'enthousiasme radieux, de bonhomie folâtre, d'esprit allègre et boute-en-train, de drôleries familières et désopilantes; nous le soyons dans sa correspondance se livrer à des
épanchements tour à tour attendris et hilarants; sa verve est en éternelle fanfare de jubilation dans ce Paris Impérial dont l'atmosphère semblait si bien convenir à sa nature expansive, et il ne cesse de nous étonner par la justesse de ses aperçus sur nos ridicules et nos qualités qu'il raille ou loue avec une légèreté, avec une finesse, avec une grâce subtile, dont nos meilleurs et plus parisiens épistoliers ne nous ont point fourni de plus heureux spécimens. — Il nous rappelle parfois Balzac, le Balzac débutant de la rue de Lesdiguières, alors que le jeune Honoré écrivait à sa sœur Laurette ces lettres entraînantes et si remplies d'espérances et de jeunesse qu'elles mettaient en lumière et en alacrité la pauvre mansarde d'Horace de Saint-Albin.
Je voudrais pouvoir donner des extraits de la plupart de ces lettres que M. Robert du Pontavice de Heussey a enchâssées dans son étude biographique ; elles sont toutes empreintes d'une psychologie si profonde, d'une satire si spui'iante, d'une observation si délicate et si pénétrante, qu'on ne se peut empêcher d'adorer cet Anglais si complexe, dont l'humour est très largement dosée de notre sel gaulois. Etant à Boulogne en i853, et ayant loué pour la saison une maison dite villa des Moulineaux^ le bon Dickens esquisse dans une lettre à Forster la silhouette de M. Beaucourt, son propriétaire. Rien n'est plus irrésistiblement comique que ce portrait de bourgeois provincial, qui ne vit que dans l'amour de sa maison qu'il nomme la propriété. — Après une description qui servirait de légende à un
Daumier sur le brave et généreux M. Beau-
court, l'auteur de Barnabejr Rudge ajoute cette petite note :
Si les objets extraordinaires renfermés dans la villa défient toute analyse, les phénomènes des jardins n'ont pu être imaginés que par un Français possédé d'une idée ^xq. Outre une vue de la villa accrochée dans la salle à manger, il y a dans Tantichambre un plan détaillé de la propriété... cela a Tair aussi grand que l'Irlande, et chaque petit coin porte un nom retentissant; il y en a cinquante et un, parmi lesquels j'ai surtout remarqué le cottage de Tom Pouce, le pont d'Austerlitz, le pont d'Iéna, THermitage, le Bosquet de la vieille garde, le labyrinthe, etc., etc. Il y a aussi un guide indicateur pour chacune des chambres de la villa, comme si c'était un établis-
sèment tellement vaste qu'on risquerait de s'y perdre sans ce fil d'Ariane; ou, qui sait? peutêtre de mourir de faim en allant d'un appartement à l'autre.
Beaucourt a été capitaine dans la garde nationale : « Monsieur Dick-ins, m'a-t-il raconté, Cavaignac était notre général : « Brave général « Beaucourt, me dit le général Cavaignac, je vais « vous faire décorer! — Non, mon général, ai-je « répondu, non; il me suffit d'avoir fait mon de- « voir... Je retourne dans mon pays poser la pre- « mière pierre d'une Propriété qui m'appartient. « Cette propriété, mon général, sera ma croix « d'honneur! »
Pendant longtemps, termine Dickens, Beaucourt a changé quotidiennement l'orthographe du nom de la propriété; il l'a enfin ïi\éQ^ en faisant peindre, sur le côté extérieur de la porte principale, ces mots : « Entrée particulière de la villa des Moulineaux » ; sur une autre porte, un peu plus bas, on lit : « Entrée de Tom Pouce » ; sur une autre : « Entrée des écuries de la villa des Moulineaux », enfin sur la dernière de toutes : « Entrée du château Napoléonien }i>.
L^humour de Dickens s'épanche sur toutes questions avec abondance; il sMntéresse atout ce qu'il voit, à ce qui Pentoure, aiix êtres et aux choses, et il ne peut s'empêcher d'apporter une pointe d'ironie aimable sur sa famille, sur ses proches, sur ses amis et ses serviteurs. En Amérique, il possède un secrétaire serviable et très probe, mais dont le côté caricatural ne peut échapper à l'œil impitoyable du maître :
M. G. est d'un tour d'esprit sentimental, excessivement sentimental, écrit-il; à mesure que le terme de notre retour approche, il s'en va répétant qu'il espère que nous nous souviendrons de lui, quand nous serons là-bas dans notre patrie. Il porte un manteau comme celui d'Hamlet, il porte également uji tuyau de poêle très haut, très vaste, très flasque, très poussiéreux, que dans ses longs voyages il change pour une coiffure semblable à celle d'Arlequin. Jl chante, et son désir que je lui demande de chanter, les prétextes qu'il invente pour se faire prier, sont irrésistiblement absurdes. Un jour dans un hôtel 6ù nous étions (il y avait un piano dans notre salon), M. G. demande :
« M"« Dickens joue-t-elle ?
— Oui, M. G.
— Ah l vraiment, moi je chante...
— Vous, M. G. ?
— Oui ; de sorte que si vous avez besoin d'un petit calmant !... »
... Sans.en entendre davantage, je me hâtai de
gagner la porte comme vous pouvez le penser...
« Il peint..., le principal article de son bagage
est une immense boîte de peintures, et si vous voyiez la série des portraits qu'il a faits de votre inimitable serviteur, vous seriez dans la nécessité de vous évanouir sur-le-champ. Le dernier en date surtout est inénarrable. Quand il l'a commencé, Kate me soutenait que ça représentait la chute du Niagara ! Pas du tout, c'étaient mes cheveux!... En fait de talents de société, il imite au naturel les vaches, les cochons et autres animaux beuglant et grognant. Il se livre à ces petites distractions généralement en diligence, et un monsieur voulant lui faire un éloge, lui a dit un jour qu'il était le veau le plus parfait qu'il eût jamais rencontré !
Toute la correspondance de Dickens est pleine de menus croquis et de portraits de personnages aussi falots, aussi drolatiques, aussi dignes du crayon de Cruikshank ou de Caldecott. Ses saillies sont parfois impayables et font partir le rire comme utie imprévue drôlerie de clown ; il dépiste toujours son lecteur et lui chatouille la rate au moment même où l'on croit qu'il va lui comprimer la glande lacrynAale.
Durant ses séjours à Paris,, c'est parfois un vrai gamin des rues, heureux du bruit, des froufrous de femmes, de la badauderie et des querelles ; on le voit dans le clair soleil des Champs-Elysées suivre les musiques militaires en miarche, la canne sur l'épaule, le jar* ret gaillard, l'œil sur le drapeau déployé, comme un vieux bourgeois chauvin. Dans les théâtres il s'amuse franchement de la scène et de la salle, il aime le peuple de Paris dont il saisit jusqu'à l'argot et aux plaisanteries de Loustic ; le petit boutiquier même l'intéresse, il le juge comme Cabrion jugeait Pipelet, avec une invincible envie de le mystifier, car on sent dans Dickens un mystificateur inné, dont l'œil tour à tour est comme ces miroirs convexes ou concaves qui donnent à tous ceux qui s'y mirent une apparence de réalité grotesque par une déformation anormale en large ou en long, susceptible de rendre bouffonne la plus idéale plastique de la terre.
La biographie écrite par M. du Pontavice de Heussey place bien en lumière la grandeur de Dickens et donne la caractéristique intime du maître romancier anglais. — LordLytton,
CHARLES DICKENS
l'Ambassadeur d'Angleterre à Paris, le profond et délicieux poète philosophe, le délicat et subtil prosateur qui a su, avec Tesprit du diplomate, garder le tœur et le talent d'Owen Meredih, lord Lytton qui connut beaucoup Dickens, a écrit, après lecture Se Vlnimitable 5o{, une lettre pleine de sentiment et de jugement à M. Robert du Pontavice de Heussey, qui a le droit d'être fier de la haute accolade littéraire qu'il y reçoit. Je me permets, avec Tassentiment de Son Excellence, de traduire les principaux passages de cette lettre documentaire qui restera comme un précieux parchemin pour le très consciencieux artiste biographe de Boz.
Je viens de lire votre Dickens, écrit lord Lytton, et je n'hésite pas à déclarer qu'à mon jugement c'est, sans contredit, la meilleure Vie de lui, qui ait jamais été écrite. J'ai la conviction qu'en Angleterre aussi bien qu'en France votre livre sera considéré comme la biographie par excellence de notre grand humoriste. La Vie pa^ Forster est tout au plus l'histoire de ses relations personnelles et amicales avec Dickens; d'autre part, la Correspondance publiée par miss Hogarth et par Mary Dickens n'est pas à proprement parler une œuvre biographique; c'est donc dans votre ouvrage seulement qu'on trouvera un portrait en pied, minutieux et complet, de rhomme et de l'écrivain.
Pour moi qui l'ai personnellement connu, je puis vous assurer que le portrait qui émane de votre plume est non seulement ressemblant, mais d'une ressemblance frappante. — Quelle joie votre livre va être pour miss Hogarth 1
Je sais bien que, comme biographe, vous avez eu l'avantage de puiser dans les abondants matériaux qui vous ont été légués par vos prédécesseurs ; mats, comme portraitiste consciencieux, vous avez dû rencontrer vos plus grandes difficultés dans cette abondance même ; vous les avez vaincues, ces difficultés, car votre œuvre me parait, sous tous les rapports, aussi satisfaisante comme œuvre d'art que comme narration des faits. Les proportions sont si bien gardées, les matériaux originaux si judicieusement choisis et si habilement combinés, la narration marche d'uire allure si vive, dans une progression sans cesse croissante d'intérêt, qu'aucune partie du livre ne paraît trop longue, ni aucune trop courte. • Je pense que ceux qui n'ont point connu Dickens le connaîtront intimement et complètement après avoir lu votre biographie. Son étincelante géniaiité^ ses brillantes qualités sociales, l'extraordinaire acuité de son observation, son activité prodigieuse, fébrile, incessante de corps et d'esprit, tout cela est présenté de la façon la plus
heureuse dans votre exact portrait ; c'est également avec un grand tact et une rare délicatesse que vous avez abordé le sujet de ses tracas domestiques.
Dickens « s'était fait lui-même » (s^lf-made" man). Quand des hommes de cette race se marient au début de la vie, il arrive presque toujours que le mari devient plus grand que la femme. Ses goûts et ses besoins changent à mesure que sa renommée lui ouvre les portes d'une société supérieure et raffinée ; — les goûts de la femme demeurent stationnaires. Il commence alors graduellement à la comparer aux femmes d'un monde dans lequel elle n'est pas née et à la juger d'après un idéal qu'elle ne peut pas comprendre. La femme perçoit cette métamorphose du mari, bien qu'elle déploie toute sa subtilité pour cacher l'expression de son ressentiment ; elle le ressent d'instinct et, si c'est une femme vulgaire et peu intelligente (comme M™° Dickens), elle garde son ressentiment sans s'efforcer d'en écarter la cause première. Ce tait psychologique arrive aussi plus "souvent en Angleterre qu'en France, où les femmes des classes sociales inférieures sont vingt mille fois plus habiles et plus promptes à s'assimiler les manières et les élégances des classes supérieures. Il faut ajouter qu'en Angleterre ces sortes de mariage ne produisent pas d'incidents sérieux dans les ménages d'hommes politiques ou des commerçants sortis des rangs. Mais les écrivains et les hommes de tempérament littéraire (tempérament nerveux, irritable à l'excès) dépendent surtout, pour la paix de l'esprit et du cœur, des conditions de leur vie domestique. L'admiration que le monde leur décerne ne saurait leur suffire ; ils aspirent à une sympathie à la fois intelligente et sans réserve de la part de ceux qui les touchent de plus près, et, s'ils n'obtiennent pas cette sympathie, ils sont profondément malheureux. La femme d'un homme de lettres qui ne comprend pas absolument le génie de son mari, qui ne fait pas de son esprit ses uniques délices, arrivera nécessairement à le heurter à tous instants ; en fin de compte, cette incessante irritation deviendra intolérable.
D'un autre côté aucun homme n'est aussi bien fait pour lasser la patience et le respect d'une femme vulgaire qu'un homme de génie qui, dans ses, relations domestiques, ressemble presque toujours à un enfant gâté et taquin. Mais, en ce qui concerne Dickens, j'estime que ses ennuis s'aggravaient d'un fait matériel : non seulement il n'avait pas découvert dans sa femme une compagne intellectuelle, mais elle ne compensait pas ce défaut en étant au moins une bonne femme de ménage. Tous ces soins intérieurs qui concernent l'époux, notes des fournisseurs, soins donnés aux enfants, règlement pour les domestiques, etc.; tout cela eût été terriblement négligé, sans la main ferme et habile de miss Ho-
garth. — Pour moi, tout ce que j'ai pu voir de la famille de Dickens m*a laissé dans l'esprit Timpression qu'à l'exception de sa belle-sœur tous les membres de cette famille voyaient surtout dans le grand écrivain, une machine à argent dont la principale fonction était de leur procurer le luxe et le bien-être.
Je ne puis dire avec quelle intensité votre livre a rappelé à mon souvenir les temps où j'étais attaché à Paris, alors que Dickens habitait les Champs-Elysées : nos lectures, nos bons petits soupers chez lui et dans l'atelier d'Ary ScheflFer. J'ai vu Viardot-Garcia sangloter en lisant les Cloches. Quelques-unes de mes premières poésies parurent anonymement dans Ail theyear round ^ et je dois avoir chez moi, en Angleterre, différentes lettres de Dickens à ce sujet.
Je trouve que vos commentaires critiques sur son œuvre sont tous très justes. La construction artistique de ses romans me semble en général défectueuse. Il ne pouvait concevoir des caractères intellectuels d'un ordre supérieur; il ne pouvait non plus peindre dçsladies et des gentlemen. Ainsi, dans la création de caractères tels que Lovelace et Clarisse ^ Richardson s'élève immensément au-dessus de lui; mais, dans la conception et dans la description de caractères tels que Blyfard et Mac Seymuc, il aurait battu Fielding à plates coutures, et, pour me résumer, je pense qu'il est, facile princeps^ le plus grand créateur de caractères humoristiques que la littérature anglaise ait jamais produit. Des PecknifT, Gamp, Tupman, Snowgrass, Mr. Nickleby, Micawber, et une foule d'autres personnages sont immortels et vivront aussi longtemps qu'on parlera la langue anglaise.
Cette remarquable épître de Lord Lytton si judicieuse, si vivante, si flatteuse pour le biograpiie, si empreinte d'amicale dévotion pour Iq génie de Dickens, est la plus belle lettre de crédit dont Fauteur de Plnimitable Bo\ puisse se recommander auprès du public et des lettrés. — Je ne m'occuperai donc plus ici que de Pœuvre du romancier anglais vis-à-vis du public français, ce dont n'a point parlé M. Robert du Pontavice de Heussey.
Depuis trente ans, tout le monde en France connaît et aime Pœuvre de Dickens. Nous n'oserions pas affirmer que tout le monde la comprend dans ce qu'elle a d'original et d'inimitable. C'est que Dickens était essentiellement un Anglais. C'est une façon tout anglaise de voir et de sentir qu'il a mise dans ses romans, et il y a bien des choses, dans cette
façon, qui doivent toujours échapper à des lecteurs français.
Il y a d'abord l'AwmoMr, cette ironie tout anglaise, qui jamais ne va jusqu^au rire, qui se contente d'insinuer dans une phrase, sans avoir l'air d'y toucher, quelques traits de sarcasme. Dickens a été, dans les temps modernes, le plus parfait représentant de l'humour anglais. Chez son rival Thackeray, l'ironie est continue, elle s'obstine jusqu'à ce qu'on la remarque et souvent même tourne à la charge, s'exagérant pour produire plus d'effet. Chez Dickens, presque toujours, elle est discrète, intermittente. Une de ses formes principales consiste à présenter gravement les actions ou les attitudes d'un personnage que l'on sait à l'avance être un grotesque. De même, dans PecksnifT, les phrases où ce fieffé hypocrite nous est présenté comme gardant les poses les plus vertueuses, et terminant tous les épisodes de sa vie par une réflexion «tolcienne.
Cet humour de Dickens se rattache à une qualité plus générale, également tout anglaise, et qui est bieil le trait dominant du grand romancier : à un étrange pouvoir d'imagination, qui tient sans cesse les êtres et les choses fictifs présents à l'esprit, dans une réalité très précise et très vivante. Cette merveilleuse hallucination artistique est, au fond, l'élément le plus génial de l'œuvre de Dickens. C'est elle qui lui permet de nous décrire ses personnages avec cette intensité de vie, de nous remettre sous les yeux chacun de leurs traits, et cela sans trace d'effort ou de système comme chez M. JSola, sans que tous ces personnages s'exagèrent démesurément dès qu'il les touche comme ceux de Balzac. Non; une vision toujours très imagée, très distincte, ouverte aux ridicules comme aux agréments, aux détails du sentiment comme à ceux du visage et du costume: voilà ce qui fait la supériorité de Dickens. On comprend qu'avec cette faculté il ait pu plaisanter sur le compte des héros qui passaient devant lui, et qu'il se représentait aussi nettement que s'il les avait, vus en chair et en os. Mais si Dickens a réalisé l'idéal de cette qualité d'imagination, il ne Ta pas moins empruntée à la nature anglaise. C'est un trait de cette nature de se représenter toute chose sous une forme imagée
CHARLES DICKENS
et sensible ; la philosophie anglaise n^est qu'une longue affiliation de cette propriété, que les Hobbes, les Locke, les Stuart Mill, ont crue universelle, et qui était avant tout anglaise. Jamais les Anglais n^ont pu se faire à la façon de penser que le Cartésianisme^ par exemple, avait laissée à nos pères du xviii" siècle, et qui pouvait s'exprimer tout entière en termes généraux, fi'ayant d'autre sens qu'un sens rationnel. — L'âme anglaise est une âme sensuelle; elle ne peut penser à une chose sans la sentir, et elle a le précieux avantage de sentir les choses avec une plénitude, une force et une santé intellectuelle, qui se reconnaît au premier coup d'œil dans les romans de Dickens.
Quand on a cette façon de voir, il est naturel que l'on s'intéresse au côté matériel de l'existence. Les Anglais n'y ont jamais manqué. Ils ont un idéal de bonheur solide et bien équilibré, où les joies des sens figurent au même titre que les joies de l'esprit. Aussi, ont-ils trouvé bon et charmant que Dickens s'attendrît lui-même et les attendrît sur le premier dîner au restaurant que se paye tel personnage, ou la première acquisition de vaisselle et d'argenterie que peut s'offrir tel autre. — On mange, on boit, on s'habille et on dort, dans les romans de Dickens. Et c'est encore une chose que nos mœurs littéraires françaises ont eu peine à admettre. — Chez nous les personnages en entrant dans la littérature doivent perdre toute réalité sensible. Une âme que nous voyons manger et boire, et copieusement, dans un livre, cesse, malgré tout, d'être pour nous une très belle âme. Il y a bien, ici encore, M. Zola et son naturalisme ;'^ mais comme on sent que chez lui l'insistance sur les détails matériels est une sorte de bravade, et comme l'exagération ^u'il en fait est loin de l'adorable et naturelle simplicité avec laquelle Dickens sait faire tour à tour manger, pleurer et se recueillir les héros de ses livres. Ce mélange égal, incessant, de la vie intérieure et de la vie extérieure, est un trait caractéristique de l'âme anglaise : chez nous, un roman ne cesse d'être exclusivement naturaliste que pourdevenirexclusivementpsychologique.
Enfin, le tempérament anglais a amené Dickens à une autre habitude littéraire, que
M. Taine trouvait fâcheuse et que M. de Heussey déclare excellente; en quoi ils ont probablement raison l'un et l'autre : je veux dire l'habitude de faire de chacune de ses œuvres une thèse morale ou sociale. La vérité, est, je crois, que l'habitude des romans à thèse est désastreuse, lorsque les romans sont mauvais, et excellente lorsqu'il sont bons : ou plutôt encore qu'elle est désastreuse en France, où l'art et la morale ne peuvent être mélangés que par contrainte, et excellente en Angleterre où ce mélange se fait naturellement, comme celui de la vie intérieure et de la vie extérieure; et où c'est le contraire qui ne peut se faire que par une contrainte pénible. Voyez n'importe quel roman à thèse français : ou la thèse a tué le roman, ou le roman la thèse. A-t-on l'impression de rien de pareil enlisant un roman de Dickens? Est-ce que les conclusions sociales puisent à la vie de l'action, ou celle-ci à la touchante élévation des conclusions morales ? Toujours cet équilibre d'esprit, cette santé intellectuelle, qui sont communs à Dickens et à son pays, et qui nous les rendent si difficile à comprendre.
J'ajouterai qu'une dernière chose nous sépare dé Dickens, la langue. Je sais bien que la nouvelle génération littéraire anglaise affecte volontiers de dédaigner Dickens et lui reproche de n* avoir pas de style, comme nous le reprocherions — si seulement nous les connaissions — à Frédéric Soulié et à Eugène Sue. En réalité, ce qui manque à Dickens, c'est un style travaillé pour luimême, une savante harmonie de la phrase, comme celle qui fait, des écrits de Quincey, les chefs-d'œuvre de la langue anglaise. Mais si l'on admet qu'un style est bon lorsqu'il est chaud, vivant, toujours imagé, et toujours avec des images précises, nul style ne vaut celui de Dickens. Et encore il faut dire que dans certaines pages lyriques àt Martin Chu^lewitt, dans ses principaux Contes de Noêlj la langue de Dickens est rythmée, nuancée, musicale, comme celle des plus beaux poèmes en prose. Hélas! nous n'en saurions dire autant des consciencieuses traductions perpétrées à bon marché pour la maison Hachette par des demoiselles de jadis et de naguère !
En somme, les lecteurs français n'ont pu goûter pleinement qu'une partie des qualités de Dickens. C'est ce qui explique que ses œuvres les plus dramatiques, mais les moins vivantes, Dombeyy Nickleby^ Bleak-House^ soient devenues chez nous plus populaires que ses. véritables chefs-d'œuvre : Pickwick, Chu^^lenntty les Grandes Espérances.
On peut dire cependant que pas un écrivain étranger n'a eu sur la littérature française une influence aussi forte que Charles Dickens. Il faut bien avouer que, pour ma part, cette influence a été assez fâcheuse : nous lui devons toute une série de romans sentimen* taux, avec de jeunes infirmes, des boiteuses angéliques, d'adorables bossues, des enfants persécutés et qui deviennent millionnaires. Mais, en dehors de ces faciles imitations, on peut affirmer que le roman contemporain, le roman de Flaubert, de MM. Daudet et Zola, est sorti de Dickens bien plus que de Balzac. C'est à Dickens qu'il a pris cet amour des sujets vulgaires, à cela près que, chez Dickens, la vulgarité n'était qu'apparente, tandis qu'elle est souvent trop réelle chez les maîtres du roman français. C'est à lui que nous devons ce goût de description matérielle et réaliste, ]a peinture des attitudes, des gestes, des mobiliers.
Et l'imitation ne s'est pas bornée à ses procédés généraux. M. Daudet, surtout, a été plus loin. Il s'est vigoureusement défendu de ressembler à Dickens, et ce reproche Ta même porté, dans ses dernières œuvres, à retrancher de sa propre nature des qualités de tendresse, d'humour, oii il excellait. Mais en dépit de ces dénégations, il faut bien reconnaître que le Petit Chose ^Fromont jeune y surtout Jaci^ sont des adaptations de l'art de Dickens : non seulement par tel détail qui est comme une contre-partie d'un détail de Dickens — [l'enfant qui fait son chemin dans la vie parmi des maîtres d'étude, puis des marchands de faïence, la petite boiteuse qui confectionne des oiseaux de dentelle; le jeune Jack abandonné par sa mère, vivant au milieu de bohèmes grotesques et de pâles 'prolétaires, etc.,] — mais encore par le ton général, l'ensemble du sujet et de la manière.
Dans ces derniers temps, Dickens semblait un peu oublié : on le lisait moins, on n'imi-
tait plus que ses imitateurs. Mais il ne pouvait disparaître entièrement : nous l'avons vu revenir, de Russie, cette fois, où il était allé préparer les Tolstoï et les Dostoiewsky. Ce qui nous a ravi alors dans ces écrivains, c'est le mélange du réalisme et de l'émotion, de la vie intérieure et des détails extérieurs, de l'attendrissement et de la simplicité. Tout cela, c'est le legs de Dicl^ens au roman moderne. Il n'y a pas jusqu'à son agencement d'intrigue qu'on ne retrouve dans Crime et Châtiment y et jusqu'à son type de jeune fille frivole et sérieuse qui n'apparaisse dans Anna Karénine. Une seule chose est absente, perdue à jamais : la bonne santé d'esprit et de corps, la joyeuse sérénité de Dickens, traversant toutes les passions avec un sourire ingénu.
Je puis bien dire qu'une des raisons qui s'opposent le plus à la parfaite compréhension du génie de Dickens en France est la très médiocre interprétation de ses romans, interprétation faite sans souci d'art ni de style dans de vagues usines de traductions, où d'honorables jeunes filles plus ou moins diplômées et des messieurs sans aucun mandat littéraire travaillent à aligner des pages et des phrases, en version plus ou moins exacte, avec autant de sentiments, de lumière întelleauelle et de subtilité, que des détenus de prisons cellulaires confectionnant dans l'indifférence les traditionnels chaussons de lisières.
La première, la seule traduction autorisée de l'œuvre de Charles Dickens, fut entreprise ^par la maison Hachette vers 1840. A cette époque, l'école documentaire ne se manifestait point encore, même sous la forme du Réalisme. Balzac était alors plus discuté que lu, et les gros succès s'adressaient à de puissants remueurs de sensations, à des ingénieux tisseurs d'aventures dramatiques tels que Dumas père, Eugène Stie et Frédéric Soulié, trois géants de ce temps que la foule eut raison de ne point méconnaître.
Le bruit de la prodigieuse renommée de Dickens avait traversé le détroit, et les directeurs de la maison Hachette, en entreprenant la publication des œuvres du romancier anglais ne virent là qu'une tentative à faire dans
CHARLES DICKENS
le domaine du grotesque, du bizarre et du fantastique, car Dickens n^apparaissait guère à ce moment que comme une sorte d^Hoffmann, mélangé d^Hogarth et de Poë, susceptible de séduire la clientèle romantique qui, ringt ans auparavant, s^arrachait les œuvres palpitantes d'Anne RadclifFe.
On distribua donc les romans à traduire à des messieurs et dames peut-être experts dans la langue anglaise, mais ignorant à coup sûr les finesses de cette langue, ses subtilités et son ressort comique, ignorant 3e plus les dessous de la vie britannique et Pessence même du caractère anglais. Ces traducteurs se mirent à Tceuvre, comme on se met à une tâi:he imposée, sans apporter cet avatar littéraire nécessaire à toute bonne traduction ; ils imaginèrent, ces manœuvres inconscients, que Tattrait de Dickens résidait principalement dans ses bizarreries de forme et d'expression, et, avec une persistance digne d'un autre objectif, ils s'acharnèrent à la traduction littérale du texte, sans s'inquiéter de la flamme géniale qui s'épand à travers toute l'œuvre du maître romancier.
Ainsi, peu à peu, les livres succédant aux livres, s'est formée la collection des œuvres traduites de Charles Dickens, collection sans cohésion, d'une lecture lourde et indigeste, ayant, il faut bien de dire cependant, de rares veines de flamme et des parties saillantes assez habilement présentées.
Néanmoins, l'interprétation de ce génie étranger devenait faussée et le sentiment public put être que Dickens, tout en étant un artiste plein de chaleur et de tendresse, se montrait trop souvent inégal, exagéré, fantaisiste, sans notions suffisantes de la vie réelle. Taine put le considérer comme un monomane et Scherer ne découvrir en lui qu'un halluciné ; alors même que cet halluciné n'était qu'un des plus grands voyants et clairvoyants de ce siècle.
La clientèle de Dickens, malgré ces défauts de traduction se forma vivement. Dans le milieu féminin, sous le mauvais goût et la lourdeur de la version, les femmes françaises pressentirent la justice et la noblesse innées de cet Apôtre de l'humanité; elles curent l'âme attendrie, passionnée, conquise par les héros
de Dickens, et ce furent dès le début les plus sincères admiratrices et les plus vaillants avocats du romancier anglais.
Aujourd'hui, Dickens est aimé, exalté par tous ceux qui, chez nous, l'ont lu et le possèdent, non tant derrière le voile de la traduction Hachette, que dans la saveur de sa langue originelle ; le moment serait donc venu de publier une traduction complète de l'humouriste, conforme aux connaissances et à l'esthétique littéraire actuelle.
Les raisons qui militent en faveur de cette grande entreprise sont multiples. En premier lieu, tous les romans de Dickens sont d'un intérêt continu. Au point de vue de l'intrigue, la fabulation ne cesse d'être attrayante, gaie, touchante, mystérieuse et dramatique. En second lieu, la peinture des caractères est sans égale et la description de la vie anglaise, du paysage anglais, des coins ef du pittoresque de Londres et des provinces est traitée avec une ampleur et un génie prodigieux. Enfin, tous les ouvrages de Dickens ont un but moral et social, tous tendent au relèvement de l'humanité et à l'amélioration du sort des misérables. A ce titre, ils sont sans parallèles chez nous, et peuvent constituer, sous une forme littéraire digne des idées qu'elle est appelée à renfermer, une collection où femmes, jeunes filles, adolescents, pourraient se ravitailler intellectuellement sans être tenus de s'abandonner aux Ohnet et à tous les petits Feuillets des familles qui atrophient l'esprit des masses. J'aime à espérer qu'un homme de haute valeur, un artiste de lettres. Français d'origine et presque Anglais d'acclimatation, consacrera un jour une partie de son existence au transvasement du génie de Dickens dans la claire coulée de notre langue transparente et colorée. Lire Dickens aujourd'hui en français, c'est regarder un chef-d'œuvre du divin Sanzio copié par un méchant Prix de Rome, dont l'œil aurait été plus aveuglé par le faire et le poncif du rendu que par l'inspiration et VaU'delà de son modèle.
Octave Uzanne.
Paris, 6 mars 1889.
Mgis
■ CONTES — NOUVELLES — FACÉTrES
Jours d'épreuve, par Paui, Marcoeritte. Paris, E. Kolb, 1889. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Le nouveau roman de Paul Margueritte, Jours d'épreuve, est l'œuvre d'un sensidf, d'un dùlical et d'un q^seirateur raffine. Il y domine un remarquable sentiment de la souR'rance, une analyse émue, attendrissante, de toutes les petites misères qui peuvent larder, de leurs fines aiguilles de glace ou de feu, l'âme, le cœur, le corps humain, et en tirer la gamme louchante des plaintes, des cris de douleur provoqués par les tortures morales, les blessures phy$iques. Telle est, par moments, l'intensité de cette étude qu'on croirait lire une autobiographie, qu'on y retrouve certainement la plainte exacerbée d'une 3me repliée sur elle-même, s'observaiit minutieusement, notant les sensations au furet à mesure qu'elles défilent sous ta peau, le long des nerfs.
C'est l'histoire d'un modeste employé, porteur d'un grand nom et échoué, dès la sortie du collège, dans un ministère, où il gagne humblement, monotonement, à peine de quoi vivre avec sa mère. Malgré cette position sans avenir, il est dévoré du désir de se marier, de créer une famille, d'avoir un intérieur; il épouse une fille sans fortune, et sa vie, déjà si difficile, si âpre, se complique de cette charge volontairement cherchée, un ménage, une femme, des enfants. Le roman, très simple, mais d'une émotion pénétrante, nous fait assister à la lutte acharnée du jeune homme, du jeune mari, du jeune père, sur lequel les mécomptes s'abattent implacablement et qui résiste, courageux, ne se laissant vaincre, ni par la misère, ni par les malheurs. Il parvient enfin à sortir de tous ces ennuis et part pour l'Algérie, plein d'espoir, disant adieu à la
France, persuadé que les Jours d'épreuve sont terminés et que, là-bas, il va enfin vivre plus libre et plus heureux.
En même temps l'intérêt de cette étude physiologique et psychologique porte sur ce que les deux époux ont peu à peu acquis l'expérience de la vie, sur ce qu'ils sont arrivés à se créer la raison qui leur manquait, à eRacer presque complètement leurs défauts. La rude existence, laminoir des Smes et des corps, les a mûris, assagis pour l'avenir, et, de l'œuvre, se dégage la pure et belle flamme du Devoir acccompli, de la Vie soufferte, dirigée maintenant dans la voie de vérité et de paix reposante, au sein de la famille
L'Amoureux de la préfète, par André TheuniET, Paris, G. Charpentier et C", 1889. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Elle touche par un point à la tragédie sanglante cette curieuse étude de mœurs provinciales qu'André Theuriet intitule l'Amoureux de la préfète, nous initiant en quelques scènes sobres et vigoureuses aux dessous troublés, aux ébauches de passion et de drame que peut cacher le grand calme plat qui emmure la vie des habitants d'une petite ville de province. Nul n'était plus apte qu'André Theuriet à nous peindre ces existences ignorées, à nous montrer l'amour grandissant dans le cœur simple et naff de Séverin Malapert, jusqu'à le jeter aux furies de la jalousie, aux transports fous d'un dévouement absolu, au crime, pour une coquette, qui, une fois sauvée par lui, disparaîtra pour toujours, ne lui laissant que le souvenir de sa beauté et le regret de son crime involontaire, en présence d'une telle ingratitude.
On sent que l'auteur a ciselé avec soin cette fi-
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
gure d'être jeune, confiant, plein d'ardeur et de cœur ; le contraste n'en est que plus saisissant avec la fin banale et attristée de sa vi^ à jamais perdue, usée par le découragement. Tous les comparsps de ce roman sont placés dans un relief leur donnant le mouvement qui leur est propre, que ce soit l'esquisse légère du préfet, la délicate et tentante silhouette de la préfète, le personnage vaniteux de Marins Peyrehorade, les croquis des subalternes employés de la préfecture, figures d'un comique simple et vrai.
Ceux de la glèbe, par Camille Lemonnier. Paris, Savine, 1889. Un vol. in- 18 jésus. —
Il y a une singulière poésie dans la Genèse^ la nouvelle qui ouvre le nouveau volume de Camille Lemonnier ; on y sent comme un reflet de la Bible, une Bible moderne, au langage plus rapproché de nous ; la figure de la vieille Ka, enfantant sans cesse pour peupler la terre, a une
allure grandiose qui impressionne et saisit. Tout le livre est composé d'études puissantes sur les gens de la terre, ceux qui en vivent, ceux qui se la disputent jusqu'au crime, ceux qui la fouillent de l'outil et des ongles pour en tirer le pain de chaque jour ; mélange de tragique et de comique, peignant, sans adoucissement, les êtres rudes, aussi rudes qu'ils sont, le volume va toujours, sans pitié, sans pruderie hypocrite, déroulant sa grasse et vivante peinture de l'humanité des champs. On y retrouvera les qualités de force et de sincérité qui ont fait de Camille Lemonnier le chef de l'École naturaliste belge.
Le Docteur Rameau, par Georges Ohnet.
Paris, Paul Ollendorff, 1889. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Ce sont bien les Batailles de la vie, sous leurs différentes formes, batailles du cœur et batailles de la chair, luttes du cerveau, luttes de l'âme, luttes du corps, que Georges Ohnet a traitées dans son roman, plein de scènes très dramatiques et très touchantes, le Docteur Rameau, Il a pris pour héros un médecin de la plus haute science, un grand savant, qui ne croit qu'à la matière, et il l'a mis dans la vie aux prises avec les croyances, les amitiés dévouées, aussi avec les tromperies et les perfidies, pour analyser les débats continuels, les révoltes et les souffrances de cet homme à la puissant-e intelligence. Le Docteur Rameau^ ce travailleur, ce dévoué, ce chercheur, n'ayant d'autre défaut que son athéisme, épousera une jeune femme, fanatique,
avide de le convertir, et lui brisant sa vie par ce heurt continuel contre ses incroyances ; il sera trompé par elle avec un ami, celui qu'il aime' et chérit entre tous, sans que jamais le soupçon vienne hanter son cerveau, ni ravager son cœur. Ce n'est que plus tard, lorsque l'enfant née de cette faute, la fille adultérine qu'il croit sa fille, sera grande, en âge d'être mariée, qu'il apprendra brusquement, en retrouvant les lettres de la morte, que sa femme a. été coupable et que l'enfant n'est pas de lui. C'est cependant cette fille adultérine qui apaisera toutes les plaies de son cime ravagée et lui rendra la foi. Georges Ohnet a su mettre en œuvre toutes ses qualités dramatiques dans ce roman de passion et de souffrance, agençant les scènes avec sa science particulière, heurtant adroitement les personnages les uns aux autres dans des situations terribles, comme la rencontre du D' Rameau et de son ami le peintre Munzel, après la bataille de Champigny, et le tragique moment de la mort du malheureux ; lorsque la femme de Rameau est prête' à avouer sa faute sur le corps inanimé de celui qui avait été son amant. Le Docteur Rameau aura un gros succès d'émotion.
La Surintendante, par Abel Hermant. Paris, G. Charpentier et C'*, 1889. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Satire sanglante de la haute administration et du monde officiel, mais en même temps étude de mœurs implacable et d'une rigoureuse réalité, le nouveau roman d'Abet Hermant la Surintendante^ avec ses détails impressionnants.de vérité, ses documents exacts, la belle hardiesse de ses flagellations contre les tripotages, les intrigues et la large débauche des puissants du jour, va soulever la curiosité générale et affirmer le succès d'un livre que sa valeur littéraire place déjà au rang des meilleures œuvres de notre jeune littérature.
Dans la mêlée lourde des ambitions et dés appétits déchaînés, parmi les figures de premier plan, se détachant même sur Constant Berthier, le ministre, sur Marius Peltrot, ce Richelieu au petit pied d'une société décadente, deux personnages surgissent du livre pour venir happer le lecteur, l'intéresser, le secouer aux fibres sensibles ; ce sont : l'héroïne, la fameuse Surintendante^ Antoinette Berthier, l'ex-modiste, la coureuse de bals du quartier Latin, partie de si bas pour atteindre si haut, puis Emile Boucart, le type extraordinairement vivant du jeune homme moderne, le modèle de l'employé, sceptique, ayant une position^ arrivîwit à tout grâce à cette
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idée^ à 'cette conscience de sa puissance pour ainsi dire inamovible, inrenversable. Celui-là, du rcfte, c'est bien le héros favori de Técrivain, ce héros pratique, dont l'embryon se dessine déjà si énergiquement au milieu de la vie privée, dans Nathalie Madoré, mais à un degré inférieur de réchelle sociale, et que nous retrouvons ici, un peu plus haut, frôlant les gens du pouvoir, mêlé à la haute société démocratique.
Il serait trop long d'analyser par le menu cette oeuvre complexe, avec son fourmillement d'individus, qui soulignent admirablement le faisandé de cette société, le pourri, le faux, le cabotinage perpétuel de ce monde spécial. Il faudrait pouvoir prendre les types un à un, pour en faire ressortir la valeur, la nécessité, et les enlever du volume pour les regarder de tout près, en cherchant les ressemblances, comme on détache les photographies d'un album, pour les examiner à loisir et retrouver plus facilement des traits connus, des physionomies fameuses. Nous laissons ce plaisir, dans toute sa mordante saveur, à ceux qui liront /a Surintendante; ils y trouveront à haute dose profit, instruction et amusement. Nous pouvons seulement affirmer que c'est un livre plein de choses, un livre débordant d'idées parfaitement exprimées, de philosophie, de railleries anières, de comique à froid, d'impitoyables observations prises sur nature, un livre rempli de foule, de bruit, de mouvement, rendant bien l'incessant grouillement des êtres et des choses dans la mêlée bestiale de l'existence. En outre, l'écrivain est un analyste de première force, excellant à rendre le compliqué de la vie. Les myriades de sensations, de pensées qui traversent le cerveau, la chair, et semblent les fourmillants microbes de l'âme, du corps humain, des microbes palpables, analysables, sont savamment étudiées, disséquées, expliquées par l'auteur, avec un art réel de psychologue et de physiologiste.
Parmi les plus remarquables passages de cette ceuvre de talent, nous indiquerons la fête de la loterie, d'une réalité hurlante, très belle et très horrible, une vraie fête de Décadence, sentant le fauve, la bête féroce de l'humanité lâchée en appétit de pillage, une entrée de la rue en délire dans les salons officiels ; nous rappellerons également le tableau mouvementé de la Première aux Français, d'un maître écrivain, et nous terminerons par la terrible scène du flagrant délit, ou se trouvent des pages superbes. L'œuvre est de tous points remarquable et complète le succes d'Abel Hermant, assuré définitivement par cette suite de romans qui va du Cavalier Miser rey à la Surintendantê.
Mademoiselle Jauire, par Marcel Prévost.
Paris, A. Lemerre, 1889. Un vol. in- 18 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
L'auteur applaudi du Scorpion^ de Chonchette^ et enfin de Mademoiselle Jaufre, possède certainement à un très remarquable degré le sens, l'intuition de la femme ; on devine que son goût spécial le porte à étudier de préférence la femme, que tout l'y ramène, l'y rattache et que sa curiosité ne se lasse pas de fouiller cette perpétuelle énigme de chair palpitante et troublante, le mystère de ce cœur, de ce cerveau. Un captivant souffie de sensualité se dégage de son dernier et très séduisant Volume ; il n'y a pas seulement l'intérêt d'une histoire d'amour, il y a l'émotion du problème féminin le plus ardu, le plus controversé, presque la thèse de la séduction. L'auteur ne fait que l'effleurer, ayant un autre but, d'autres visées ; mais cela suffit à jeter dans l'esprit du lecteur mille réflexions et à le passionner, dès le début, pour le roman. Il nous montre que, chez une jeune fille, les sens peuvent avoir été surpris, captivés, sans que l'âme ait été atteinte, sans que le cœur ait été dévirginisé comme le corps ; cela donne un attrait tout particulier à cette étude très chaude, très colorée, pleine d'observations heureuses et de paysages ravissants avec leur belle allure d'aquarelles largement lavées. Aussi suit-on avec une croissante curiosité les sentiments et les sensations qui s'agitent dans le cœur de Camille Jaufre revoyant celui qu'elle aimait, enfant, Louis Lhotte, et dont elle accepte la main, bien qu'elle soit enceinte, de deux mois, d'un autre. Us auront trois mois d'amour, de bonheur, avant d'arriver à la terrible révélation qui va les séparer pendant de longs mois avant d'arriver au pardon final. C'est là une étude excessivement fouillée, pleine d'aperçus philosophiques traités d'une plume délicate, en une langue souple, imagée, charmante, et où l'idéalisme laisse suffisamment place aux matérialités nécessaires de la chair, à la Nature. o. t.
Le Baron Pangorju,par Emile Pagat. Un vol. in- 18. Paris, Edinger, éditeur.
Pourquoi donc, parmi les multiples prix que l'Académie distribue chaque année, n'en existet-il pas un destiné à V esprit,,, à un esprit marqué au coin de l'honnêteté, ce qui n'exclut ni la satire, ni l'humour, ni enfin ce réalisme tant estimé de la jeune école?... N'est-ce pas surtout en France, cette patrie de la verve, que l'esprit doit être encouragé, patronné, afin de réagir
CRITIQUE LITTERAIRE OU MOIS
contre les théories fausses et atrophiantes des pessimistes ou des naturalistes, ces nigauds qui se crèvent les yeux pour mieux y voir? Si donc l'Académie, dans une heure de bon sens, avait institué ce prix de V esprit, il revenait de droit à M. Pagatet par ricochet au Baron Pangorju, Ces pages renferment une série de charges, sortes de caricature à la plume, à grands traits, dans le genre large de Daumier, où, sou$ l'allure simple, se cache Tallure psychologique, finement fouillée, de ce baron Pangorju, et aussi de M"** la baronne, qui tente, avec cinq mille francs, d'avoir des)îveo'c/ocAr, d'assister aux courses de Trouville et surtout de se meubler en artiste, — cette névrose des cervelles parisiennes que, d'ici cent ans, nos petits-fils se conteront comme on se conte aujourd'hui lesbergeries de Trianon ; naturellement, pour y suffire, le baron Pangorju rogne les beefsteacks de sa table et les dessous de la baronne, on se nourrit de haricots, mais on possède un plafond à caissons, il possède son buste en terre cuite, mais la nourrice est largement enrubannée!... Le Baron Pangorju est peut-être la meilleure étude qu'on ait faite dans ces dernières années sur les Snobs de Paris, qui, plus Snobs encore que ceux de Londres, se piquent, en outre, de tous leurs ridicules de chauvins, du genre an* glais que quelques^ romanciers à court de soufHe ont moussé pour le bonheur des sots et des sottes; voilà donc du vrai réalisme sur le grotesque des plates ambitions et stupides prétentions, réalisme plus réel que beaucoup de livres des maîtres à écoUy et qui, souvent, devraient aller à l'école chez ceux qui n'en tiennent pas. ar. ar.
Le sens de la vie, par Edouard Rod. Un vol. in-i8«. Paris, Perrin et C'% 1889. — Prix : 3fr.5o.
Ce livre — auto-psychologique, dans sa forme littéraire, tout au moins — explique assez bien comment ceux qui se mettent le plus consciencieusement en devoir de faire la course à la mort ne sont pas ceux qui réussissent le mieux à la saisir. Un garçon sceptique, raisonneur, inquiet, analysant et interrogant, se marie. Il est tout étonné, et presque irrité, de trouver tant de paix et de joie dans la société de sa femme, être fin, pondéré, charmant, calme et calmant, mille fois moins féminin, dans le sens que le névrosisme moderne attache à ce mot, que lui. Elle devient nière, et il lui en veut, et il hait d'avance l'être qui va prendre vie, et il s'accuse d'avoir fait ce qu'il fallait pour doter de l'existence^
Un malheureux de plus qui maudira le jour.
Cependant ce malheureux, ou plutôt cette malheureuse, c'est une petite fille, une fois les premières répulsions ressenties, s'empare de lui doucement, insensiblement, et, en dépit de ses raisonnements, de ses cabrements, de ses ironies et de ses révoltes, il -en vient à aimer les cris, les caprices, les défauts de l'enfant. Le pauvre homme avoue même que, surtout, les défauts de sa fille le charment, qu'il y trouve un piquant, un ragoût malsain. Puis femme et enfant disparaissent de ses confidences, ou peu s'en faut. C'est une vieille demoiselle qui lui donne l'exemple du bonheur dans l'abnégation ; ce sont des velléités de prendre activement part à la vie politique, des essais de socialisme, des entrées hésitantes dans les salles de réunions publiques, d'où il sort écœuré, comme il faisait jadis des brasseries et des tavernes; des soliloques infinis sur le bien, le mal, la cause, la destinée, le pourquoi, le comment, se terminant tous par des aveux d'ignorance et des désespoirs d'inassouvissement ; une conversation avec un homme de haute intelligence, d'imagination malade comme la sienne, mais de décision franche, lequel a pris parti et s'est résolu à trouver la tranquillité dans la religion, car un acte de foi ist un acte de volonté; enfin — entrecoupé de lueurs où il lui apparaît que la paix domestique, la satisfaction répandue autour de soi parmi les êtres chers, la joie de faire des joyeux, est peut-être la seule solution du problème du bonheur — un retour vers l'idée de Dieu, un élan mystique, orgueilleux et humble à la fois, qu'il sent lui-même insuffisant et passager, mais où il s'arrête en soupirant : « Notre Père, qui êtes auxcieux! » C'est sur cette parole que le livre se ferme, ayant tout agité, affirmant et niant tour à tour, et avec une sincérité égale, tous les $entiments et toutes les doctrines, et nous laissant sous l'impression douloureuse que ce cri de petit enfant n'est même pas, pour celui qui le pousse, un appel dans lequel il ait foi.
Ce livre marque cependant une étape décisive dans l'évolution de la pensée chez M. Edouard Rod. Cet écrivain analyste, dont nous ne nous attarderons pas à louer la perspicacité pénétrante et le très grand talent, ce penseur attaqué dès l'abord, comme un fruit avant la maturité, par le pessimisme, cet esprit incertain, malade, curieux, cherchant l'au-delà, amoureux des problèmes insolubles dont il reconnaît l'inutilité sans en pouvoir chasser la hantise, a en vue le seul port où il puisse plier sa voile, jeter l'ancre et goûter le repos, et ce port c'est la foi. Ceux que ne satisfait pas la sagesse moyenne, les affamés que ne rassasient pas les choses de la terre, les assoiffés du savoir qui veulent connaître, avec l'à-quoi-bon des phénomènes, les deux extrémités du devenir.
ceux-là n!ont pour ressource que d'accepter une révélation, à moins qu'ils n'en reçoivent une nouvelle. Pour nous, nous n'avons, dans un cas comme dans l'autre, qu'à leur répéter, sans ironie, sinon sans regret : Credant, quia absur^
dum! B -H. G.
Petit Bleu, par Gyp. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Calmann Lévy, éditeur, 18-89. — Prix : 3 fr. 5o.
Touchante histoire que celle d'Antoinette de Champreu, et courte comme sa vie. Descendante d'un illustre personnage, elle a hérité des défauts et qualités de sa race. Indisciplinée, violente sous une apparence froide et insouciante, active par tempérament, mais paresseuse ' par réflexion, merveilleusement douée pour apprendre, elle est aux prises avec une tante égoïste et riche, mais elle adore son oncle, un homme excellent et distingué, qui meurt d'une maladie de cœur. Antoinette, de peur de rester en présence de sa tante, s'enfuit, affolée de chagrin : il fait un temps affreux, elle tombe épuisée sur le cKemin boueux, près du couvent où récemment* elle est entrée comme élève; fluxion de poitrine et mort rapide, tel est le dénouement affligeant de cette esquisse délicate et mélancolique, d'une note très personnelle, de l'auteur spirituel qui a créé ces deux types si amusants Petit Bob et Mademoiselle Loulou : le Petit Bleu, c'est le ciel où s'envole volontiers la rêverie de la fillette, et finalement son âtne originale et charmante.
Le volume est complété par plusieurs croquis à la façon de la Vie parisienne, dont Gyp est un des rédacteurs les plus goûtés en raison de son esprit alerte et fin qui se renouvelle sans cesse sous des formes également piquantes et imprévues,
CSontes rapides, par François Coppée. Un vol. in- 18 Jésus. Paris, Alph. Lemerre, éditeur 1889.
Pour rapides qu'ils soient, ces contes, l'impression qu'ils laissent n'est pas fugitive ; impression de tristesse, sans amertume, sans irritation ; c'est bien plutôt la commisération qu'ils stimulent dans le cœur. Comment n'être pas attendri par cette évocation psychologique de VOrgue de Barbarie^ et par l'accès d'honnêteté désespérée de Fille de Tristesse ? Celui-là qui n'a point la peur de mourir avant d'avoir accompli son œuvre et assuré le sort des siens, sentira-t-il la profonde émotion dont nous a- troublé le récit intitulé Œuvres posthumes? Et combien vif et pathétique ce drame rapide des Pommes cuites ! Sont-
ils croqués et campés ces trois types parisiens, Sylvandine, la comédienne triomphante, César M auge, le Vieil auteur dramatique à succès, et ce pauvre petit Amédée, fils de fruitière amoureux d'une étoile à qui la fantaisie du maître procure la possession de Sylvandine ! Il meurt plus tard d'être délaissé, et la comédienne voit passer le corbillard des pauvres avec une vieille en larmes qui suit, et ne se doute pas que c'est son dernier, « Ugène », qu'on emporte au cimetière.
C'est touché de main de maître ; pas un trait qui dévie, pas une note qui détonne.
L'humeur douce de François Coppée Jie lui interdit pas l'indignation ; il a le cœur aussi vigoureux que tendre ; et, s'il trouve des formes exquises pour exprimer les sentiments tendres, il sait aussi d'un verbe mordant comme l'eauforte, d'une phrase cinglante comme le fouet, châtier la fausseté et la pitrerie : voyez plutôt comme il a posé la sinistre figure de Michel Pclanceau « aujourd'hui député, chef de groupe et désigné pour présider le prochain cabinet radical Sorti de la Commune en temps opportun,
les mains pures de sang, un peu comme celles de Ponce-Pilate. » Et voyez aussi l'exécution du poète Marins Cabannes dans Lettres d^atnour; ce Cabannes, qui se fait une gloire littéraire par la publication posthume des lettres d'une malheureuse institutrice séduite par lui et abandonnée, naturellement.
C'est merveille de voir comme dans le même ton le conteur a su varier les effets et renouveler, sans l'affaiblir, l'émotion du lecteur.
On a repris le Passant dernièrement à la Comédie-Française, et ce fut l'occasion, pour quelques-uns, d'affecter de dire que c'est la meilleure manière de François Coppée, pour quelques autres, de déclarer qu'il a fait des progrès depuis : double façon, également injuste, de piquer des coups d*épingle dans une renommée qui se soutient et se complète continuellement depuis vingt ans! Le caractère propre de ce délicat écrivain, de ce poète sincère et pénétrant, c'est d'avoir en chacune de ses manifestations modifié sa manière tout en gardant son charme naturel, et d'avoir, chaque fois, été original sans recherche, émouvant avec simplicité : ce qui est près de la perfection dans l'art.
Istar, par Joséphin Peladan. Deux vol. in-iS Jésus. Paris, G. Édinger, éditeur, 1888. — Prix: 4 francs.
Un romancier génial et glorieux, né à Lyon. y retourne pour étudier et peindre la province ; il allume en lui-même et en une 5elle juive de
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
trente-sept ans, la commère est un peu mûre l — IsTAR — une passion platonique. La province^ personnifiée par un groupe de grotesques, assassine la juive, oh ! par un procédé peu usité : par hallucination. Le mari emporte sa femme morte, et trouve son testament : elle y déclare qu'elle s'est convertie au catholicisme sous l'influence it son frère Nergal, le romancier, et qu'il faut la laisser morte une nuit entière avec lui. Le mari dit : « Parfaitement ! » il dit même mieux : « Ressuscite et je te donnerai à tergal. » Et le génial Nergal accourt, s'enferme avec la morte, la met à nu, se déshabille de même, et, pour tenter de la ressusciter, s'engironne jusqu'à l'aube en une incubation magique.,. Mais sans péché 1 Et Istar ne ressuscite pas.
Tout cela parce que Nergal — alias Joséphin Péladan — est un génie, un maître, un Daîmon^ né d'un des fils issus du commerce des anges avec les filles des hommes.
Après cela je persiste à trouver à M. Joséphin Péladan du talent : mais je suis bien forcé de reconnaître que cet ouvrage est infiniment au-dessous des précédents, et qu'il révèle une curieuse forme d'aliénation mentale. Car je ne ferai pas à M. Péladan l'injure de le croire un fumiste.
Dandysme attardé, insuffisamment excusable parce qu'il est en imitation : beaucoup de haine, de rancœur, de rancune, de mépris, toutes passions inférieures, beaucoup plus individualisées pour employer les façons de dire de M. Péladan, et idiosyncratisées que l'auteur ne le voudrait laisser croire ; expansion inouïe d'orgueil an^eret de jactance méridionale; et le pire de tout, de Tennui à grande dilution.
M. Joséphin Péladan, qui se fait dire par un de ses personnages qu'il est grand comme Balzac, ou un peu plus, pouvait être crriginal, individuel; il tend de plus en plus à s'atténuer en un simple, reflet de Barbey d'Aurevilly.
Enragé chercheur d^étrangeté, collectionneur de termes cabalistiques, canoniques, mystiques ; étalagiste vaniteux d*une espèce d'érudition théologique (on a plus vite fait d'y croire que d'y aller voir), M. Joséphin Péladan commet une faute de jugement sur lui-même; il étonne, et croit qu'on l'admire; il a su attirer l'attention des lettrés, c'est méritoire ; il a de la vigueur, une vigueur rageuse de Méridional vexé de n'être pas encore proclamé génie par les autres comme par luirméme. Mais il a beau entasser en cinq cents
pages une diatribe (ce dont je n'ai cure 1) contre les Lyonnais et les Lyonnaises, même avec quelques traits qui peuvent être vrais et semblent recueillis par un observateur en faction, — plus une histoire saugrenue de magie, voire d'hypnotisme et d'hystérie, plus des digressions incohérentes sur la papauté, le catholicisme des clercs et celui des laïcs, plus des élucubrations mystico-aphrodisiaques, malgré tout cela, malgré cette exaltation de catholique intolérant croisé de païen érotomane, et même malgré la réelle audace de Vice suprême^ de Vlnitiation sentimentale^ de Curieuse^ de A cœur perdu — qui sont, ceux-là, des romans intéressants, — M. Péladan, auteur iïlstar^ n'est que curieux et insupportablement poseur.
Cela dit par cette raison que le héros du roman d'/5/jr, c'est, sous une forme à peine déguisée, l'auteur lui-même se complaisant à sa propre apothéose. pz.
DERNIÈRES PUBLICATIONS
OUVRAGES SIGNALÉS
Le CkBor des femmes : Marie-Louise, par Jules Lermina. Bibliothèque Chacornac, éditeur. In-i8 cartonné. — Prix : 3 fr. 5o.
Monsieur Vénus (préface de Maurice Barrés), par Rachilde- Félix Brossier, éditeur. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.
Chant de nooes, par Henry Gréville. Paris, Pion et C»«. In-i8. — Prix 3 fr. 5o.
La Filleule des fées, par Ouida. Deux vol. in-i8. Paris, Pion et G'". — Prix : 7 francs.
Nouvelles, par Paul Chàlon. Un vol. in- 18. — Paris, A. Lemerre. -^ Prix : 3 fr. 5o.
Amour coupable, roman, par J. Marni. Paris, OllendorfF. In-i8.— Prix : 3 fr. 5o.
Le Train de 8 h. 47, par Courteline. Paris, Marpon et Flammarion. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.
La Sœur des étudiants, parGonna. Paris, Dentu. In-i8. — Prix 3 fr. 5o.
Le Député de RonqueroUe, par Hippolyte Buffenoir. Paris, Lemerre. In- 18. — Prix : 3 fr. 5o.
Le Trésor des Gromelès, par Â. Matthey. I. Le Comte Amaury, II. Fatma. Deux vol. in- 18. Paris, Charpentier. — Prix : 7 francs.
Esquisses humaines : Pierre Mauget, par Prosper Gastanier. Nîmes, librairie Ollé. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.
Décapitée, par Fortuné du Boisgobey. Paris, Ploii et C'«. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.
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MÉLANGES LITTÉRAIRES — Critique. — Philologie, — Linguistique, —
Figarismes de CSaliban, par Emile Bergerat. Un voL in-i8 jésus. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur; 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
Qui oserait dire que les articles de Caliban ne sont pas les plus spirituels, les plus gais, les plus parisiens, même encore les plus français que publie le Figaro? Ce ne serait pas se risquer beaucoup que d*avancer qu'ils sont même tout Tesprtt du Figaro : ni M- de Grandlieu, ni M. Fouquier, ne seraient bien venus à réclamer.
L'abondance de la verve, la sûreté du bon sens déguisé sous l'ironie gauloise, la malice ingénieuse, comique et sans fiel, et à l'occasion même une note discrètement attendrie ou sobrement indignée, comme lorsqu'il parle de a l'impeccable Théophile Gautier », qui ne gagna point plus de cent mille francs en quarante ans de labeur artistique; telles sont les qualités précieuses qui soutiennent les Figarismes de Caliban et les rendent dignes, malgré la frivolité apparente des sujets, d*être recueillis et relus.
Quoi de plus désopilant dans la satire que les Fragments des Mémoires du maréchal? de plus franchement gouailleur que Caliban au Conseil municipal? et peut-on trouver une page plus charmante, d'un sentiment plus délicat en sa forme amusante, que la Guimbarde?
Caliban a cru bien faire de pousser l'ironie jusque dans la confection du recueil, et de classer ses "chroniques poussées à l'aventure sous des rubriques qui leur donnent un air de théories ou de synthèses. De la sorte, les Figarismes se divisent en sept parties, les sept branches du chandelier symbolique : VArt de Machiavel y — Têtes vues dans la boule de jardin y — Théâtreries^ — Pédagogie y — BeauX'Arts réunis y — Philosophie calibanesque, — Études parisiennes.
Peut-être, en effet, la quarantaine d'articles mise en tas, sans séparation aucune, eût-elle paru confuse et partant lourde. Si légère, en effet, que soit une plume, un kilo de plumes est un kilo.
Le mal est pei^t-être plutôt que le volume arrive trop tôt après les articles du journal. Le public ne s'est pas assez renouvelé. Combien y
aura-t-il, parmi les lecteurs du FigarOy de gens d'esprit capables d'avoir envie de relire les fantaisies de Caliban?
Le Livre du centenaire de 1789, par le D' L.-C. Pax. Une brochure in- 12. Paris, A. Ghio, éditeur; 1888.
Cette brochure porte en sur-titre : Manuel du citoyen français, et en sous-titre : Essai sur l'éducation civique et pratique.
Son objet est donc explicitement indiqué, et sa tendance ne l'est pas moins par le pseudonyme symbolique de l'auteur, Pax, Les notions qu'elle contient sont toujours utiles, et le D' Pax a su les exposer avec clarté.
Son petit ouvrage eût gagné beaucoup à n'être pas chargé d'un titre aussi compliqué; on se sent pris de méfiante quand on lit sur la couverture : « Ouvrage dédié à tous les citoyens français en général, — et en particulier aux membres de l'enseignement et. à leurs élèves, — aux étudiants, aux publicistes, aux penseurs, et à tous ceux que préoccupent les questions sociales. 1»
Au delà de la couverture, ce qu'on trouve est plus simple. — Le vœu de celui qui signe D' Pax n'est rien moins que la perfection surhumaine : il souhaite la liberté vraie de tous et de chacun, et le respect complet et mutuel des croyances, des cultes, la modération dans la controverse et l'honnêteté absolue dans la politique, — une chimère, quoi 1 C'est d'une belle âme, d'une âme qui brûle de la flamme de la foi en la dignité humaine. Nous serions heureux de penser que le bon grain du D' Pax n'est pas semé dans le sable du désert.
La Bataille de Danivillers, par un cavalier du 35* dragons. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Ch. Delagrave, éditeur; 1888.
N'était-ce pas assez de la Bataille de Dor^
kingy de Plus d'Angleterre^ des Etudes de Sarmaticus, de la Prochaine guerre, du livre tout récent de M. Rope, Rome et Berlin? Voici encore
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
un récit anticipé de la prochaine guerre par un soi-disant cavalier du 35* dragons.
Ce cavalier sait, assure-t-il, la façon dont nous procéderions, et il part, pour l'indiquer, d'hypothèses qu'il croît très vraisemblables, très rationnelles. Les épisodes, il ne les imagine pas; ce sont des souvenirs de la dernière guerre, transposés dans l'avenir.
Nous n'entreprendrons point de discuter la vraisemblance et le bien-fondé des hypothèses. Cela importe peu dans un ouvrage de ce genre, que les événements se chargeront toujours de démentir.
c Bien sûr, ce livre n'est qu'un roman, » dit lui-même le cavalier du 35* dragons. Ce n'est pas ce qui me fâche : mais c'est un roman long, long, filandreux, filandreux, tout en détails menus, menus, en points de vue étroits, étroits ; somme toute, une élucubration inutile et ennuyeuse, ennuyeuse! Cependant, il faut reconnaître que l'auteur connaît assez bien tout ce que, du métier militaire, peut apprendre un bon conditionnel d'un an qui a consciencieusement mâché sa théorie et pratiqué avec intelligence les grandes manœuvres.
Victor Hugo, par E. Dupuy, — les Ghroniqaeiirs (Villehardonin-Joinville), par A. De- BiDOUR. Deux vol. in-8*, des classiques populaires, édités par MM. Lecène et Oudin. Paris, i888.
Nous avons déjà signalé plusieurs ouvrages fort bien faits de cette collection dirigée par M. Emile Faguet; le Victor Hugo de M. E. Dupuy, professeur de rhétorique au lycée Henri IV, est une des meilleures études qu'on puisse lire sur le grand poète. Le caractère de l'homme et les aspects divers de son génie y sont analysés, expliqués avec une grande sûreté de vue, et présentés de la façon la plus intéressante. Loin d'être une banale monographie rééditant les choses connues, le livre de M. Dupuy entr'ouvre des aperçus ingénieux et nouveaux : c'est l'œuvre d'un homme de goût qui n^exprime que des idées méditées par lui-même, et n'enseigne que ce qui est son opinion fortement motivée. Le distingué professeur avait déjà publié, sur les grands maîtres de la littérature russe, un livre très apprécié qui eut le mérite de devancer et peut-être de préparer le courant de vogue qui a porté dans le public français les Tolstoï, Tourguéneflf, Dosloievsky, etc.
L'ouvrage plus austère de M. Debidour, doyen de la Faculté des lettres de Nancy, facilite la connaissance des deux maîtres chroniqueurs
BIBL. MOD. — XI
Villehardouin et Joinville. Un second volume nous donnera Froissart et Commines. L'utilité de ces deux livres est trop évidente; la méthode qui a réglé leur composition les rend en même temps attrayants.
Impressions de théâtre, par M. Jules Lemaî- TRE. Troisième série. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Lecène et Oudin, éditeurs; 1889. — Prix : 3 fr. 5o.
Les qualités de fine et légère critique, soutenues par une érudition solide, qui ont valu à M. Jules Lemaître une rapide notoriété, brillent, dans les articles qui constituent ce volume, d'un aussi vif éclat que dans les volumes précédents. Un scepticisme malicieux assaisonne les pages les plus bienveillantes, tempère l'éloge et lui donne du piquant. Rien d'étonnant que M. Jules Lemaître se soit fait des ennemis, puisqu'il s'est acquis des admirateurs. Toutefois, les ennemis qu'il s'est faits ne sont pas si nombreux qu'il croit, ceux du moins qui ne lui reprochent que ce qu'il écrit.
Dans le présent volume sont recueillis les feuilletons publiés de mars à septembre 1888, et le défilé des auteurs jugés comprend Sophocle, Villon, Alexandre Dumas (le père et le fils), Albin Valabrègue, G. Ohnet, Corneille, Molière, Beaumarchais, Casimir Delavigne, Legouvé, Pailleron, Halévy, H. Becque, Scarron, Poinsinet, Richepin, et même les dramaturges du théâtre japonais. Tous les doigts des mains et des pieds dramatiques, comme on voit.
Esquisses et impressions, par Paul Desjardins. Un vol. in-i8. Paris, Lecène et Oudin, éditeurs; 1889. — Prix : 3 fr. 5o.
Une grande finesse d'esprit et de style, une érudition de premier choix, de l'entrain et du trait, une dose bien mesurée d'ironie et une fière indépendance de jugement, au moins dans le premier mouvement de sa conscience littéraire, M. Paul Desjardins a tout ce qu'il faut pour écrire, même l'accès .des périodiques estimés des lettrés. Avec tout cela, s'il ne devient pas promptement un écrivain coté et rente, c'est qu'il y mettra du mauvais vouloir. Il rappelle encore avec trop de complaisance qu'avant d'avoir acquis l'honneur d'être un écrivain, il eut la gloire d'apprendre à le devenir sous une aile de notre École normale; mais cela lui passera quand il sera tout à fait sûr que les journaux et revues s'ouvrent à sa prose à cause d'elle-même et non plus à cause de la serre chaude où cette fleur
, .ui.^a.c lui nu^ .»r^-u:îirc. M. Paul Desjar- Uor. '.*c4 *:roc u^ »^u> iiic >p«ciaiité fort utile, twllc de- r.;ic:'.w^ iw.n.«^^uiv^acs : une bonne part cl. cor. vc. - *"- -^ oiuico ùc comptes rendus, — forr r- >- >^ -'-^^ ascjure, — de réceptions à
B^**M^ '^^t' ^^* LisBASTEUR» ancien élève de la Kjicv .;v: Jcs^ lettres de Paris, agrégé des lettres, r \*:vv>cur de rhétorique au lycée de Lonsïy 5^a'.iiner. Tn vol. in-8» de la collection des V avNivjae^ populaires, édités par H. Lecène et H vHidin. Paris, 1888. — Prix, broché :
« lualon veut être étudié avec déférence... \\ \ ^ \\\w harmonie parfaite chez lui entre le >i.Ui»ia» r^rtisto et l'homme, » dit avec justesse \\ l çlnistcur dans son Introduction; il témoigne svUv dvi'érence en dégageant de l'œuvre « aus- ^'n> V du naturaliste écrivain ce qui peut le mieux U liîudre attrayant, sympathique, respectable et u*.|»v:w:ié. Et cette harmonie qui fait le caractère iiitipic de Buffon dans son œuvre et dans sa vie, M. Lebasteur a grand raison de la louer et de la |in;»cnter aux lecteurs jeunes d'âge et d'esprit uiuquuU il destine son livre, comme une qualité Jy premier ordre, plus admirable, sinon aussi ihlcrc«îsante, que les écarts et les secousses de (.ei tains génies désordonnés.
M. Lebasteur rappelle à propos le mot de Jouhurt : « Quand on a lu M. de Buffon, on se croit bavant. On se croit vertueux quand on a lu Rousseau. On n'est cependant pour cela ni l'un ni l'autre, m Et le jeune professeur ajoute .: « Non, on n'est pas savant pour avoir lu Buffon, mais on est plus frappé des beautés purement esthétiques de la science, on est plus difficile pour soi en morale comme en art. »
La partie doctrinale de l'œuvre de Buffon^ ses considérations philosophiques, ses théories scientifiques, ne sont certes pas d'une lecture facile pour les esprits non préparés ; et pour ceux que des études spéciales ont mûris et armés, elles seraient l'occasion de nombreuses discussions. Il faut savoir d'autant plus de gré à M. Lebasteur d'avoir su en présenter les lignes principales avec clarté, avec ordre, sans enfreindre la limite de sa compétence, et, par conséquent, sans rien avancer qui jetât le trouble dans l'esprit du lecteur.
Ce que les lettrés, ou du moins ceux qui ont reçu une certaine somme d'éducation littéraire, connaissent de Buffon, ce n'est que les peintures, les descriptions : celles du cheval, du lion, du chien, qui figurent dans tous les recueils de mor- \ choisis. L'honorable professeur de Lons-
le-Saunier a fait large part à cette portion de Tœuvre, sans outrepasser la mesure. 11 a réservé un chapitre aux Époques de la nature^ et un au Discours sur le style. Et il conclut par une appréciation judicieuse de l'esprit de Buffon, ennemi de l'imagination, plus attaché aux grandes lois qu'intéressé par les petits faits et les détails, qu'il ne sait pas voir, tout simplement parce qu'il fait de l'histoire naturelle en chambre et décrit le monde sans l'avoir parcouru... Et Buffon avait bien tort de faire si peu de cas de l'imagination * elle lui a rendu les plus grands services à luimême qui devançait le plus souvent l'observation et se dispensait de l'expérience.
Théo-Gritt à Sauxnur, par Théodore Cahu. Un vol. in-8® illustré. Paris, Dentu, éditeur; 1889. — Prix : 10 francs.
Historique succinct de TEcole d'application de cavalerie, et surtout monographie plus ou moins humoristique des us et coutumes des cavaliers de différents grades qui la peuplent. Pas très édifiante, cette peinture ; mais pas ennuyeuse, malgré une certaine lourdeur de style : qu'on s'amuse à Saumur, rien de mieux, la belle jeunesse est chaude; mais le pire, c'est, à en croire M. Th. Cahu, qu'on n'y travaille point, et la conclusion formelle à tirer de tout ce qii'il rapporte, c'est la complète inutilité de l'École au point de vue du progrès militaire, et sa nocuité réelle au point de vue des entraînements ruineux.
Le volume est orné d'une quantité de dessins tout à fait remarquables, reproduits par le procédé de MM. Guillaume; ils sont dus à l'imagination comique et à la main habile et sûre de MM. Job, Louis Vallet, K. d'Éroussel, Sinibaldi, Girardet, Bombled, Régamey, Laurent-Zel), Besnier; presque chaque page est illustrée d'un croquis, d'une étiquette ou d'une composition aussi spirituelle qu'artistement exécutée.
L'ouvrage offre cet intérêt à ceux qui, professeurs, commandants, écuyers ou élèves, ont passé par l'Ecole de Saumur, qu'il en constitue à la fin l'annuaire rétrospectif et actuel.
Classiques populaires : Molière, par H. Durand, inspecteur général honoraire de l'Instruction publique ; M"** de Sévigné, par Vallery-Radot. Deux vol. in-8*. Paris, Lecène et Oudin, éditeurs; 1889.
Nous avons, à plusieurs reprises, signalé les heureux résultats de la méthode adoptée pour leur collection populaire des classiques par les éditeurs Lecène et Oudin. Le Molière^ publié
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
par M. Durand, est une excellente étude. Dans une forme vive et succincte, Tauteur fait connaître tout ce qu'il est utile et intéressant de savoir sur la vie et les œuvres de Molière, l'origine des types par lui créés ; il montre successivement la famille dans Molière, la cour, la ville, la province, les professions, tous les sujets enfin que le grand comique a traités, les ridicules qu'il a raillés, la philosophie et la morale qu'il a mises au fond de ses comédies.
L'étude de M. Vallery-Radôt sur M™« de Sévigné est des plus attachantes : il a su être nouveau sur un sujet qui semblait épuisé. Nous avons, du reste, apprécié déjà ce travail, lors de sa première publication en un autre format.
Ajoutons que ces deux ouvrages contiennent de nombreuses reproductions de la Bibliothèque nationale. - p. z.
Oavrages de M. P. Jacqniinet. V« Eug. Belin
et fils, éditeurs.
M. P. Jacquinet, ancien directeur des études littéraires à l'Ecole normale, vient de publier et de rééditer trois bons, trois excellents ouvrages de critique littéraire sur lesquels nous sommes heureux d'appeler l'attention des érudits et des délicats.
C'est d'abord Madame de Maintenon, Après M. Gréard et M. Geffroy il pouvait paraître que tout était dit, et, précisément, M. Jacquinet fait remarquer que, si le premier Ta étudiée au point de vue de l'éducation et le second dans sa vie privée et surtout politique, il restait à donner d'elle une physionomie d'ensemble. Le modèle est complexe, complet pour mieux dire. Il ne s'agit pas ici d'un parallèle, et les fanatiques de M"* de Sévigné ne le souffriraient pas. Ces deux femmes ont eu cependant la même destinée sur un point, celle de ne pas souffrir -de modération dans les sentiments qu'elles inspirent : on les déteste ou on les adore. M*» de Sévigné cependant est volontiers plus adorée. C'est que M"* de Maintenon est moins femme. La compagne du grand roi, dans l'âge où il la prit, devait avoir dit adieu aux grâces, pour tous autres au moins que son maître. En les plaçant de la sorte dans son affection, la postérité n'a pas été juste. M"»* de Maintenon est sévère ; elle se garde de s'attendrir; parfois même — et voici la grande critique — on se demande si elle est bien franche. Mais elle est meilleure que M"»« de Sévigné. Malgré ses fleurs et ses pleurs, la mar- «luise est une passive. La reine a été femme d'action. Ces impressions ne sont point de cornaande : d'autres peuvent se dégager du choix
fait par M. Jacquinet. Dans notre temps hâtif, le lecteur demande qu'on lui épargne sa peine et qu'on trace au moins des allées dans un bois touffu : ce que nous affirmons, c'est que le choix de M. Jacquinet mérite toute confiance; c'est œuvre d'homme honnête et d'homme d'un goût sûr, et chacun, sans y être contraint, se fera d'après lui son opinion.
Le second ouvrage est une anthologie des Femmes de France (poètes et prosateurs). Pendant trop longtemps on n'a connu que les femmes de génie et les bas-bleus ; il semblait que l'intermédiaire n'existât pas. Le génie étant chose d'exception et n'ayant pas plus à faire avec le sexe qu'avec l'instruction, le déni du talent pour les femmes était la conséquence de cette ignorance. Beaucoup en ont eu cependant, et du meilleur. Cette ignorance est réelle. Sans doute, en entendant citer M"»« Staal-Delaunay, tout le monde ne se demande pas si M"® de Staël était née Delaunay; mais, pour connaître de nom M"« de Gournay, M'"« de Motteville, M"»» de Lambert, M"» du Châtelet et bien d'autres, la majorité du public, même relativement instruit, ignore radicalement leurs œuvres. Quoil Faut-il donc les lire? Sans doute, si votre vie vous permet de vous livrer aux lettres. Hélasl Non, si vous êtes emporté dans le courant moderne. D'autres sont plus indispensables, mais c'est ici le triomphe de ce que nous avons appelé improprement une anthologie, car histoire critique conviendrait mieux. Il ne s'agit plus en effet de citations capitales, maisécourtées. Dans ce livre, les morceaux choisis sont abondants, suffisants pour silhouetter la physionomie de l'écrivain. Il n'en ressort pas un tableau complet, mais un crayon très convenablement poussé. M. Jacquinet est libéral, aimant le beau là où il se trouve. 11 ne craint point de donner à George Sand la place qui lui est due et, à côté de la religieuse et mystique Eugénie de Guérin, on trouve M™» Ackermann avec ses strophes de grande mais de cruelle philosophie. Trop modeste, l'auteur fait appel à un jeune écrivain pour écrire un livre sur l'histoire littéraire des femmes. Nous estimons que ce livre est ici fait en grande partie : l'introduction en est un parfait morceau de style et, par la suite, les citations parlent d'ellesmêmes. C'est le meilleur langage : celui des faits.
Le troisième ouvrage, dans un ordre plus grave, est consacré aux Prédicateurs du X VII* siède ayant Bossuet. Il séduira moins la foule et, cependant, il aura demandé à son auteur de bien longues et profondes études. Si les protestants ont toujours été soucieux de la mémoire et de la gloire de leurs orateurs sacrés, il n'en a pas
été de même des catholiques. M. Jacquinet a dû remonter aux textes mêmes, le plus souvent d'un abord difficile. L'absence de critique antérieure s'explique par l'opinion que Bossuet, à lui seul et tout d'un coup, a transformé et transfiguré à un tel point l'éloquence chrétienne que tout ce qui était avant lui méritait à peine d'être compté. Injuste éclat, d'un soleil éblouissant, car, sans parler de saint François de Sales, bien des orateurs, sous Henri IV et Louis XIII, avaient honoré la chaire française. Il faut avouer cependant que tous mêlaient plus ou moins le profane au sacré. Le Père Coton, le confesseur de Henri IV, si en vogue que le roi le menait par la main jusqu'à sa chaire et que, pour Tentendre sans être vu, le huguenot Lesdiguières pratiquait un chemin dérobé de son logis à l'église, le Père Coton expliquait que i,i6o lieues seulement séparaient l'enfer de la surface de la terre. Court chemin pour les damnés ! Mais les Pères de rOratoire, les Jésuites, messieurs de Port-Royal pratiquaient la véritable éloquence.
La critique de M. Jacquinet, d'une justice sereine et calme, revêt un style sévère et facile qui rend agréables ces sujets un peu ardus. Ces trois volumes, nous le répétons, sont des plus substantiels et des meilleurs dont puisse et doive s'enrichir toute bibliothèque.
Lettere inédite de Giacomo Leopardi e di
altri a' suoi parenti e a lui per cura di Emilio Costa, Clémente Benedettucci e Camillo-An- TONA Tkaversi. Città di Castello, S. Lapi, 1888. Un vol. in-i8.
Je signalais dernièrement ici une édition des Canti e Versioni\ÏM grand poète attristé Giacomo di Leopardi, publiée, avec les soins dont on entoure un classique, par M. Camillo Antona-Traversi. Poursuivant son œuvre, M. Traversi vient de donner les lettres inédites de son poète, avec l'aide de deux autres admirateurs de Leopardi. Cette correspondance est presque toute entretenue avec des éditeurs ou des libraires : Brighenti, Stella, Giordani, Le Monnier, Gussalli. Elle n'en est que plus intéressante pour des lecteurs qui, comme ceux du Livre, ne séparent guère le son d'avec l'instrument, et qui, en lisant un beau livre, quelque admiration, quelque enthousiasme qu'ils ressentent, ne sont point satisfaits s'ils n'ont pas tous les renseignements que l'on peut avoir sur l'exécution matérielle de l'œuvre.
Une préface, des notices avant chacune des subdivisions que je viens d'indiquer dans cette correspondance, quelques notes brèves et to-
piques, font de ce livre, d'ailleurs modeste, une très précieuse contribution k l'histoire littéraire de l'Italie contemporaine.
La Glianson lemouzina, par Joseph Roux.
Texte, traduction et notes. Un vol, gr. in-8». Paris, Alphonse Picard, 1889. — . Prix : 5 francs.
Il s'en est peu fallu, nous apprend-on, que Dante Alighieri n'adoptât, pour sa Divine Comédie, au lieu de l'italien, un patois, le doux parler de la patrie limousine, la langue d'or comme disait saint Louis. Le beau prétexte à invoquer pour nos Provençaux et Limousins! Meure, peut-être, le français de Pascal et de Molière, de Rousseau et de Voltaire, de Chateaubriand et de Lamartine, et revive l'ancien parler qu'a méprisé Dante ! Mais vaine, la tâche à laquelle s'emploient tant d'intelligences : les vieux langages de la vieille France ne revivront pas; mais ingrate autant que vaine cette même tâche: pour un poème de Mireille, un pur chef-d'œuvre, combien de compositions qui ne sauraient rien exciter sinon la curiosité de quelques esprits 1
M. Joseph Roux, qui nous avait donné des pensées si fines, la plupart, et toutes d'un tour si original, s'est appliqué à conter en vers limousins : Gondebaut et Gaïfre, le duc d'Aquitaine, et Charlemagne empereur, Golfder de Lastours, seigneur de Pompadour, et Bertrans de Born, et Bernart de Ventadourn, font figure, en ces récits versifiés, avec d'autres héros qui vécurent en des temps moins anciens, et il y parait un peu dans la traduction; ces récits, tout pleins des batailles et des pillages, des miracles et des pieuses assistances dont on n'a pas perdu encore le souvenir à Tulle, à Brive, à Ussel, sont animés d'un souffle assez large, assez puissant ; niais qui se plaira à les lire dans le texte original ? L'épopée limousine est uujC suite de poèmes qui ont leur beauté ; l'épopée est plus et mieux qu'un travail excellent, sans doute, de versification ; voilà bien alors du talent dépensé pour les quelques habitants d'une dizaine de petites villes qui, sachant encore comprendre le limousin, n'ont de goût littéraire que pour avoir vécu et continuer de . vivre dans le commerce plus ou moms mtime des belles-lettres françaises !
Nous souhaitons qu§ M. Joseph Roux revienne à la langue qui est la nôtre à tous, gens du Nord et gens du Midi ; qu'en bel et bon français il exprime encore de ces pensées, il traduise encore de ces observations qui nous avaient tous enchantés.
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
La Bible, traduction nouvelle d'après les textes hébreux et grecs, par E. Lkdraih, t. IV, Un vol. io-8°. Paris, 1888. A. Lemerre. — Prix : 7 fr. 5o,
M. A. Ledrqin, qui a entrepris une nouvelle traduciion de la Bible, en conservant aux noms d'hommes et de pays leur physionomie sémitique, ei en conservant le plus possible la couleur locale, a aussi renversé l'ordre dans lequel on avait présenté )usqu'ici la suite des livres hébreux. Dans ies deux premiers volumes, il nous a donné ce qu'il appelle les * livres historiques », c'est-àdire ; les Juges, Samuel, les Rois, Esdras, Nékémie, les Chroniques et les Macchabées.
Les deux suivants (III" et IV") contiennent I9 « partie législative », qui comprend VHexateuqae, subdivisé lui-même en Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome et Joluê. C'est à ces quatre dernières subdivisions qu'est consacré le volunne récemment paru. M. l.edraîn a n'a voulu ni attaquer ni servir les religions u. Son œuvre est exclusivement littéraire, scientifique : littéraire par le soin, la précision qu'il a apportés à rendre en français le teite hébreu ; scientifique par sa revision sa- Tante de ce même texte, par les études qu'il a placées en tête de chacune des grandes divisions de son œuvre, par la critique qu'il se propose de faire des dates et de l'authenticité des livres hébreux. C'est la première traduction de ce genre que possédera la France, quand M. Ledrain aura achevé cette vaste entreprise, Fera-t-elle cependant oublier les anciennes traductions, celle en particulier de Lemaistre de Sacy ? C'est peu probable. Pour un livre qui s'adresse à tous, aux plus humbles d'esprit comme aux plus élevés, elle est sans doute trop scientifique, pas suffi-
samment accessible. Mais, dans les limites de ce qu'on peut appeler le monde des curieux, des érudiis, elle fera, elle a fait déjà fortune, et c'est ce que pouvait souhaiter M. Ledrain.
The beat plays of the old dramatists :
James Shirlev. London, Vizeielly. Un vol-
Ce nouveau volume de l'intéressante collection des anciens écrivains dramatiques de l'Angleterre, contemporains ou successeurs de Shakspeare, est consacré à un choix des pièces de James Shirley. L'éditeur, M. Edmond Gosse, professeur au Trinity Collège de l'Université de Cambridj^e nous en donne six : deux tragédies ou drames, the Trailor et the Cardinal ; trois comédies, the witty Pair one, Hyde Park, the Lady of pleasure ; et une de ces féeries qu'on appelait des b masques »,tke Triumph of Peace. Quant à l'auteur, James Shirley, né à Londres le i3 septembre iSgô, mort en 1666, victime du grand incendie qui, au mois d'octobre, consuma une grande partie de la capitale de l'Angleterre, il fut le dernier représentant de la grande école shakspearienne . Plus remarquable par le style que par l'action, il a cependant encore bien des qualités. Par sa sobriété, sa pondération littéraire, il se distingue heureusement de ceux qui exagéraient alors les procédés de' terreur de l'auteur de Macbeth. C'est sans doute plus encore un lettré qu'un véritable écrivain dramatique; mais, par la peinture spirituelle qu'il a faite des moeurs de son temps, par la poésie qui anime certaines parties de ses drames et de ses masques, il occupe un rang très honorable parmi les auteurs de la première moitié du xvu' siècle et mérite encore d'être lu et étudié. e. a.
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Souvenirs intimes de la Cour des Tulle* ries, par M"" Garette née Bouvet. Un vol. in-18. Paris, 1889- P. OUendorff.
M"' Bouvet, en devenant M"" Garette, n'a pas perdu la mémoire des jours heureux qu'elle a
passes dans sa jeunesse à la Cour des Tuileries et dans l'intimité des souverains, aux plus brillantes années de l'Empire. Attachée en qualité de lectrice à la personne de l'impératrice qui lui témoignait une affection particulière, elle a vu défiler sous ses yeux tout le personnel familier du châ-
teau à cette époque. Elle nous fait assister à la vie intime et aux grandes réceptions des Tuileries et trace une suite nombreuse de portraits — surtout de portraits de femmes — pris sur le vif des personnages qui s'y pressaient. Ce livre de Souvenirs mérite d'être lu. S'il ne nous apporte aucune révélation très imprévue sur l'histoire du second Empire, il est intéressant au point de vue anecdotique.
L'Irlande et l'Angleterre depuis l'acte d'union jusqu'à nos joiurs (1800-1888), par Francis de Pressensé. Un vol. in-8°. Paris, 1889. Librairie Pion.
« L'ère des croisades généreusement imprudentes pour la liberté des autres peuples est close définitivement pour la France. » — Définitivement : peut-être le mot est-il trop absolu; mais il faut bien reconnaître, non sans tristesse, l'actuelle justesse de cette déclaration que nous relevons dans la préface du dernier ouvrage de M. F. de Pressensé. Mais, s'il est vrai qu'une action effective conforme à nos sympathies nous soit interdite, nous ne sommes pas encore réduits à l'humiliation de garder une telle réserve que de faire taire notre conscience, que de nous désintéresser même par la presse, même par le livre, des causes les plus nobles, des luttes les plus légitimes et qui nous touchent le plus. Or, s'il est un sujet de nature à émouvoir profondément notre fraternelle pitié, n'est-ce pas le spectacle admirable que présente l'Irlande luttant pour son indépendance, la pauvre petite Irlande toujours vaincue, toujours battue, se relevant sans cesse et tenant en échec le colosse britannique, l'amenant peu à peu à une solution répondant à l'esprit de l'histoire comme à l'éternelle équité ? C'est pourquoi, ainsi que l'écrit à l'auteur de l'Irlande et l'Angleterre^ le plus illustre champion de la cause irlandaise, M. Gladstone, cet ouvrage « attirera une grande attention, non seulement sur le continent, mais encore en Angleterre ». En France, cela va sans dire, car il est l'éloquente expression de nos sentiments en ce douloureux débat.
M. de Pressensé a divisé son ouvrage en cinq livres : le premier montre comment, et à l'aide de quels procédés, l'union fut faite; le second contient le récit de l'émancipation de$ catholiques ; la grande figure d'O' Connell, magistralement tracée, remplit le troisième. Dans le quatrième, nous assistons aux hontes et aux misères de la période d'affaissement, à l'explosion du fénianisme, puis, dans le cinquième, aux péripéties du mouvement irlandais en ces dernières
années. M. F. de Pressensé — le tait est curieux — avait entrepris cette étude avec un préjugé favorable à la suprématie anglaise et défavorable contre l'autonomie irlandaise. Or cette étude même l'amène à conclure en faveur du Home rule, c'est-à-dire de l'indépendance. Et il estime que « ce grand procès, déjà gagné au tribunal \ie l'histoire, est aussi à la veille d'être gagnée au tribunal de la démocratie britannique. »
Napoléon : l'Homme, le Politique, l'Orateur, d'après sa Correspondance et ses Œuvres, par Antoine Guili.ois. Deux vol. in-8®. Paris, 1889; librairie Perrin.
Assurément la figure de Napoléon, colossale comme ce sphinx de Memnon que l'antique Egypte dressa dans le désert, et comme lui mystérieuse, sollicitera sans relâche la curiosité des générations dans l'avenir, ainsi qu'elle Ta toujours fait depuis qu'elle a disparu de la surface du monde. A mesure que le recul des ans permettra de la contempler de plus loin, partant, d'un regard plus désintéressé, les historiens se croiront plus assurés de déchiffrer l'énigme. Néanmoins, après les publications nombreuses, récentes et importantes dont cette figure a été l'objet, on pouvait penser que notre temps avait acquitté sa dette à l'égard de cette curiosité historique, et conclure des travaux de MM. Jung, Lanfrey et Taine que, somme toute, l'opinion de notre fin de siècle se prononçait, en ce grand procès, pour la condamnation. A part une voix, à bon droit suspecte de partialité, celle du prince Jérôme-Napoléon; nulle protestation publique ne s'était fait entendre contre ce jugement. Il y avait bien, sans doute, quelques esprits pour s'étonner de voir le héros, le demi-dieu, tout à coup ramené aux plus misérables proportions de l'espèce humaine ; il ne manquait pas de lecteurs pour sourire de voir refuser à Napoléon jusqu'au courage et même jusqu'aux talents militaires. Mais ceux-là gardaient le silence. Eh bien, l'un d'eux* enfin, M. Antoine Guillois, a pris la parole. Il s'est dit et nous dit que ces façons de représenter Napoléon sous un jour nouveau, ou prétendu tel, ne sont que des rééditions de pamphlets anglais ou royalistes du commencement du siècle ou des premières années de la Restauration. Il s'est dit aussi qu'après et malgré tant de témoins plus ou moins partiaux entendus, il en était un encore, le plus important, le plus intéressé que l'on avait à peine interrogé et qu'il est pourtant juste d'entendre. Ce dernier témoin, c'est Napoléon lui-même. Les documents abon- I dent : 28 volumes de correspondance, dictées et
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conversations de Sainte-Hélène, pièces nombreuses tirées depuis 1870, des dépôts publics et des archives de famille. C'est de ce vaste ensemble, que M. A. Guillois a fait sortir la figure de TEmpereur telle que celui-ci Ta présentée luimême à la postérité dans l'improvisation d'une correspondance quotidienne et dans les évocations du drame dont il avait été Tacteur principal. M. Guillois, à côté du général, nous montre rhomme, le philosophe, le politique, Torateur, récrivain ; il réunit les documents littéraires et les théories philosophiques ou politiques épars dans une œuvre immense et dédie son livre à tous ceux qu'anime seul l'amour de la vérité historique.
Histoire du réalisme et du naturalisme dans la poésie et dans l'art depuis l'antiquité jusqu'à nos Joiurs, par Paul Lenoir. Un vol. grand in-8*» de 768 pages. Paris, 1889. Maison Quantin. — Prix : 10 francs.
La querelle du réalisme et de l'idéalisme a dû commencer aux origines de l'art, elle durera autant que lui. Elle est une des questions les plus controversées du temps présent. M. Paul Lenoir, intervenant dans le débat, publie un dossier volumineux qu'il présente comme un plaidoyer en faveur du naturalisme et du réalisme. C'est une double histoire parallèlement suivie de la poésie et des arts plastiques depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, à travers l'ancien Orient, la Grèce, la Rome d'Auguste, le moyen âge français et, depuis la renaissance en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en France, pour finir par les temps modernes jusques et y compris l'art contemporain. Pour la poésie d'innombrables citations, pour les arts du dessin des analyses rapides mais exactes des œuvres types, constituent les pièces du dossier, justificatives, dans la pensée de l'auteur, de la cause qu'il défend.
Ne fût-ce que par l'abondance et le choix heureux des exemples, l'ouvrage considérable de M. Paul Lenoir a une réelle valeur historique. Quant à la question d'esthétique, nous ne la discuterons pas. Plus que jamais, après avoir lu ce volume, nous sommes convaincu que la querelle du naturalisme et de l'idéalisme se réduit à une querelle de mots. Les œuvres que l'auteur réclame au compte du réalisme, ses adversaires les rangeraient volontiers pour la plupart à l'avoir de l'idéalisme. Querelle de mots, ai-je dit. A telles enseignes que, si j'opine du bonnet en général aux définitions de M. Paul Lenoir,
l'applaudis sans réserve aux conclusions para-
doxales en apparence plutôt que de fait, d'un très remarquable article de M. Oscar Wilde, paru dans le numéro de janvier de The Nine^ teenth Century et intitulé : The Decay ofLying, C'est un dialogue humouristique où l'auteur développe cette thèse, que la réalité se modèle sur l'art bien plutôt que l'art sur la réalité ; et il pleure sur la décadence actuelle de l'imagination, de l'invention, de l'idéal, et, en un mot, du bel art du mensonge»
Cet antagonisme entre les deux écrivains existe seulement dans la forme extérieure, ils sont d'accord sur le fond des idées, et le dissentiment apparent tient uniquement à ce que chacun d'eux tire les mots à soi et leur donne des sens différents. Je le disais bien : une querelle de mots. e. c.
Le général Marceau, sa vie, sa correspondance, d'après des documents inédits, par Hippolyte Maze, sénateur. Un vol. in- 8°. Paris, 1888. H. E. Martin, éditeur.
M. H. Maze fut un professeur d'histoire distingué, il est membre de la Commission supérieure des archives diplomatiques. On pouvait s'attendre de sa part à un ouvrage intéressant et nouveau; d'autant plus qu'il connaît particulièrement les généraux de la Révolution : plusieurs d'entre eux lui ont été déjà matière à volumes.
Le livre qu'il publie comprend deux parties : une biographie, et la correspondance. La biographie ne nous apprend pas grand'chose d'ignoré sur le caractère de Marceau, non plus que sur ses actes : elle a cependant cet avantage que, s'appuyant sur la correspondance même du jeune général, elle les rend plus sensibles, plus directs, si je puis dire. La correspondance est volumineuse, elle nou^ montre Marceau toujours simple, franc, rigoureux observateur du devoir, clairvoyant et circonspect, malgré sa jeunesse et sa généreuse ardeur. Ses grands talents de capitaine y sont prouvés par les rapports qu'il adresse à ses chefs ou à ses collègues. Mais sur les événements généraux, elle ne révèle rien qui complète ou modifie ce qu'on en savait.
Des tables dressées avec une méthode méticuleuse permettent de retrouver rapidement le moindre détail.
Devant l'ennemi, par E. d'AvESNE. Un vol. in-8^ Paris, 1888. Victor Palmé, éditeur.
« Qui en temps de paix ou en temps de guerre, dans les villes ou les campagnes, est plbs sujet à fonder gratuitement des écoles, à secoua
id(î
rir gratuitement les malades, à assister les pau- \T«s, à élever les orphelins? Est-ce la France athée ou la France chrétienne ? »
Dans ce passage d'un article de M. de Champigny, jadis publié dans !e Correspondant y se trouve toute la thèse de M. d'Avesne, qui démontre l'affirmation contenue dans la forme interrogative de M. de Champigny, en rapportant mille traits d'héroïsme, de dévouement, d'abnégation du clergé régulier et du clergé séculier français pendant la guerre de 1870-71.
L'auteur a parfaitement le droit de prendre le ton de l'apologie puisqu'il répond à des détracteurs.
.Pour nous, sans admettre que le patriotisme, et le dévouement, et toutes les vertus soient l'apanage de tel parti, de telle secte, de telle communion religieuse plutôt que de tels autres, nous admirons avec joie ces nobles exemples rapportés par M. d'Avesne, et nous rendons hommage aux braves en soutane comme aux braves en tunique. C'est l'honneur de la France que tous ces Français augmentent du trésor de leur charité et de leur sang répandus avec la même générosité. Le livre de M. d'Avesne est donc bien venu même parmi ceux qui, politiquement, regardent d'un autre côté que lui. Pz.
L'amiral Courbet d'après ses lettres, par
FÉLIX Julien. Un vol. in-i6; Paris, Victor Palmé; 1889. — Prix : 3 fr. 5o.
Quand on apprit l'échec de Lang-Son, nous éprouvons quelque honte à le rappeler, il se trouva des Français pour pousser des cris de triomphe, on s'apprêtait à recevoir dignement, et en héros, le brave officier qui venait de compromettre définitivement, on l'a cru pendant vingt-quatre heures, l'œuvre entreprise. Malheureusement celui qui avait quelque temps présidé aux destinées de la France n'avait que trop bien préparé un accord avec la Chine ; on eut beau discuter des rapports officiels, la haute valeur de l'officier ne se pouvait assez bien prouver, et puis, à quoi bon continuer à la célébrer? il était atteint, le but que l'on avait commencé de poursuivre alors qu'on prenait conseil
de l'ambassadeur de Chine pour attaquer la politique de son propre pays : le ministère de M. Ferry avait été renversé. Et, d'entre ces Fiançais, combien réclamaient et réclament encore la démolition de la chapelle expiatoire, Louis XVI ayant été condamné pour s'être entendu avec les ennemis de la France et avoir tablé, avec eux, sur la défaite de nos armées !
En publiant, au lendemain de la mort de Courbet, quelques-unes des lettres du courageux marin^ les intransigeants de droite ont obéi au même mobile qui a poussé les intransigeants de gauche à tenter une apologie du vaincu de Lang- Son. Ils ont montré plus d'habileté, d'accord, — et l'habileté, en pareil cas, n'est pas à mérite, — ils ont prouvé, en même temps, plus de duplicité. Pour n'avoir pas voté souvent avec et comme Mgr Freppel, ils savaient les difficultés auxquelles M. Ferry se trouvait en butte, et ils pouvaient deviner qu'on peut être un tacticien éminent et n'entendre rien à la diplomatie.
Ils ont commis une mauvaise action.
M. Julien fait aujourd'hui comme ils ont fait; son livre est ouvrage de polémique.
Courbet ne méritait pas qu'on fît servir sa mémoire à la satisfaction de certaines passions; mais, ajoutons-nous, il est un caractère si franc, une figure si belle, qu'à lire la biographie de notre auteur, on néglige bien vite de se préoccuper des sentiments sous l'empire desquels l'éloge a été composé et écrit. Les services à la mer sont nombreux, l'auteur les rappelle tous ; Fou-tchéou est une grande victoire, elle est, en somme, assez bien relatée ; et l'on n'a d'attention que pour ces services, pour ces grandes actions d'éclat. Quelques lettres écrites par l'illustre marin à différentes époques de sa vie ont été rapportées : l'homme privé, qu'elles nous font connaître, ne commande pas moins la sympathie que le marin, le chef d'escadre, l'admiration et la reconnaissance.
Le livre est encore, pour tout Français, de lecture attachante. Un conseil : qu'on veuille bien, le livre fermé, en ouvrir un autre : les Propos d'exil; Pierre Loti a écrit quelques pages qui valent la plus belle oraison funèbre.
PETITE GAZETTE DU BIBLIOPHILE
UNE série de continua fions, mais peu de ïeautés dans le domaine des publi de luxe; il y a une réserve évidente, une attenw; peut-être les éditeurs concentrent-ils tous leurs efforts pour l'époque de l'Esposition ; je ne sais, mais il demeure indéniable qu'on a raremem vu, dans la librairie en général et l'édition de bibliophile en particulier, un début d'annéa aussi morne, aussi triste, aussi froidement aride que celui de 1889. — Il ne s'agit point du resie de s'inquiéter de cette situation qui était à prcïoir après la surabondance de production de cesJsrniéres années; il faut s'applaudir de pouvoir constater cette trêve nécessaire, sans laquelle il n'y avait plus rien ï opposer à notre lassitud« et à notre dégoût des fausses éditions d'art.
Chei Conquet, Henri Beraldi a publié le Hui- Ikme fascicule de ses Graveurs da XlX'siècle ;
cette livraison va de Guérin ù Lacoste et est ornée de cinq frontispices à l'eau-forte pure, au burin, à l'aquatinte et en lithographie, par Frai- / pont, Dclauney, Adeline d'après Breviêre, Henri
/ Guérard et Grandmaison. Ces cinq figures sont
/ curieuses, mais cependant moins originales que
celles intercalées dans les précédents fascicules. L'iconographe, lui, ne faiblit point; toujours sur le qui-vive d'un récit à faire, d'une anecdote à conter, d'un dada à enfourcher, d'un paradoxe à lustrer, il saisit toutes les occasions de faire partir sa verve dans ces prodigieuses annotations ( qui courent à travers son œuvre et la traversent
' en tous sens, comme des rizières en pays tonki-
. nois. — A ce point de vue, on trouvera plaisir
I et protît à lire les chapitres consacrés à l'œuvre
curieux et spécial de Seymour Haden, au catalogue des gravures d'Hédoin, à Henrîquet-Dupont, à Jazet, à Jacques et à Johannot. Lorsque les quatre ou six dernières livraisons do cette publication considérable seront enfin mises au
jour, on pourra juger de son importance et de l'ingéniosité absolue de l'auteur dans les détails de son exécution. Les Graveurs du xix" siècle feront du nom de Béraldi, ce que la France littéraire a fait du nom de Quérard, avec cette différence que l'iconographe, avec ses boutades malicieuses et plaisantes, apparaîtra comme un Quérard doublé d'un Lambert-Thiboust, — Muses sévères de la catalographie antique, voilez-vous I — L'esprit moderne vous lutine et vous met en grasse gaieté comme Madelon et Martine, les bonnes commères moliéresques!
La librairie Launette, Boudet successeur, poursuit son édition des Confessions de J.-J. Rousseau, avec illustrations de Maurice Leloir, dont j'ai eu le plaisir de constater la perfection et le mérite. Le Livre huitième vient de paraître; les quatre derniers suivront, je pense, à brève échéance, et seront terminéspour la fin de l'année. Celui-ci a été entièrement interprété comme gravure par M. Louis Ruet, un aquafortiste peu connu jusqu'ici et qui cependant mérite de se faire un nom, car son talent est indéniablement souple, franc, ouvert et large.
Cette livraison n'est en rien inférieure aux autres. Je pense que M. Maurice Leloir aura trouvé, dans la publication des Confessions, la réalisation d'un rêve longtemps caressé, car, à mon sentiment, il y atteint k la maîtrise, tout simplement et sans recherche d'effet. Cette œuvre restera celle où il aura déployé avec suite la plus grande intensité de vie rétrospective.
C'est encore à la librairie Launette, que l'académicien Melchior de Vogué publie un Conte de Noël, illustré, avec autant d'esprit que d'habileté de faire et d'ingéniosité d'exécution, par le comte de l'Aigle. On pourrait croire à de l'illustration d'amateur, et l'on se trouve en présence d'un talent véritable, mûri par l'étude, sautillant de
fantaisie ; on fait connaissance avec un illustrateur d'origine, avec un chercheur qui étudie l'entente harmonique du livre, qui s'évertue à trouver dans Tart des heureux mariages du texte et des dessins, qui ne négligé ni l'effet, ni la couleur, ni l'originalité voulue. Le Portrait du Louvre, car tel est le titre de ce Christmas Taie, forme un volume in-4® d'une trentaine de pages, illustré folio à folio et entièrement tiré, texte et dessins, en taille-douce d'héliogravure. L'édition est de 525 exemplaires, dont 25 japons, et l'ouvrage se présente délicatement attifé sous un emboîtage de satin mauve avec des rubans coquets qui se nouent sur les tranches du volume comme sur une matinée de femme mondaine.
. Les planches sont maquillées à la poupée en plusieurs tons et l'ensemble est charmant. Je regrette que le texte n'ait pu être gravé fermement au burin pour contraster avec la mollesse invincible des héliogravures. C'est égal, M. le comte de l'Aigle est un très ingénieux, très séduisant illustrateur, et je sais plus d'un auteur qui regrettera de ne pouvoir monter jusqu'à son aire pour obtenir sa collaboration précieuse à tous égards.
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La belle Bibliothèque du Roman contemporain, publiée par la maison Quantin, livre tour à tour aux lettrés les chefs-d'œuvre incontestés de notre littérature, depuis la période romantique jusqu'à nos jours. Après Balzac, Flaubert, Ch. de Bernard, Octave Feuillet, de Concourt, Lamartine, Alexandre Dumas fils, Daudet, les éditeurs de cette collection de chefs-d'œuvre nous présentent la Mare au Diable de Ceorge Sand, qui est, sans contredit, parmi les œuvres du maître peintre littéraire des passions rustiques, le livre le plus honnête, le plus simple, le plus gracieux et aussi le plus touchant, celui dont l'intérêt ne puise son développement que dans la sincérité d'un amour pur et loyal.
« La Mare au Diable — a écrit Saint-Marc Cirardin — est une exquise idylle, dans laquelle Ceorge Sand nous a montré qu'on peut amuser le public français sans fracas et sans immoralité. — Quels sont, dans la Mare au Diable, les héros du roman? — Un laboureur, une jeune fille et un enfant. — Quelle est l'aventure? — Un voyage à deux ou trois lieues au plus, voilà tout. C'est cependant avec ces simples personnages et ces simples événements que l'auteur sait nous intéresser. » I
Ce frais roman de Ceorge Sand est en effet le livre qui convient le mieux à la famille, où il peut être lu par tous, car, dans le charme et la candeur de son récit, l'auteur n'a apporté qu'élé-
vation de cœur et délicatesse infinie. Les éditeurs ont été bien inspirés de mettre ce bel ouvrage en circulation sous une forme artistique. M. Emile Rudaux, qui a consacré toute une année à l'illustration de cet ouvrage, a su interpréter avec bonheur, dans la simplicité même de son allure, le beau roman de M"** Sand. Ses dixsept compositions, tant hors texte que dans le texte, toutes gravées par lui-même, sont de véritables tableaux champêtres conçus et exécutés avec une rare entente des mœurs paysannes. Il a donné à cette idylle toute l'expression de sa vie d'amour lentement éclos et il a su choisir les scènes les plus pittoresques et les mieux mouvementées pour leur imprimer un véritable cachet de grand art rehaussé d'une merveilleuse exécution de gravures à l'eau-forte.
Cette publication est assurément l'une des mieux réussies et des plus richement ornées de cette belle série de romans de ce temps; on peut s'étonner de voir la maison Quantin offrir aux amateurs et bibliophiles un ouvrage aussi largement doté d'eaux-fortes pour un prix relativement si modique, étant donné le tirage limité de ce livre. Aussi doit-on espérer que le public saura apprécier cet effort et que la Mare au Diable, avec ses dix-sept compositions hors ligne si superbement gravées, deviendra bientôt un de ces ouvrages rares qu'on recherche non seulement parce qu'ils sont épuisés, mais surtout parce qu'ils sont dignes de figurer dans la bibliothèque des plus délicats lettrés.
Le tirage a été limité à mille exemplaires à 2 5 francs, plus cinquante exemplaires sur grand japon réimposé au prix de cent francs.
Je ne quitterai pas la maison Quantin sans signaler l'Alznanaoh de rescrixne par Vigeant, avec illustrations de Frédéric Régamey, et eauxfortes de Ch. Courtry; un vol. in-4'* carré de 200 et quelques pages, imprimé sur beau papier vélin et tiré à 525 exemplaires (5oo exemplaires vélin à 3o francs, 5 Chine à 100 francs, 20 Japon à 80 francs). François Coppée, le président Ducreux, Claude La Marche, Alberic Magnard ont assisté Vigeant dans la rédaction de cet Almanach d'escrime pour 1889, et l'ouvrage se trouve divisé en une dizaine de chapitres, tous consacrés à des contes historiques écrits à la gloire du noble jeu d'épée. — Vigeant a eu la grande part dans ces récits héroïques ; on sait que le célèbre maître manie la plume avec grâce et souplesse, et ceux qui ont lu ses précédents ouvrages se souviennent de ses coquetteries de style et de sa précision colorée de narrateur. Ici son talent n'a fait que se
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développer, et les chapitres qu'il a signés sont aussi émotionnants qu'une passe d'armes.
Cest Frédéric Régamey qui a illustré ce livre, dans le texte et hors texte, chapitre à chapitre. L'eau-forte en couleur, qui illustre la ballade de Coppée, a même été gravée par lui avec une surprenante habileté, si Ton sait juger des difficultés des combinaisons de tons et de repérage. Ses teies de page variées mois par mois, avec le portrait historique d'un friand de la lame accoté à un cartouche de calendrier, sont présentées avec beaucoup de caractère et un grand esprit d'arrangement. Les compositions hors texte de Régamey, gravées par Courtry, sont dignes également de tous éloges. Il me reste à souhaiter que VAlmanach d'escrime obtienne un assez vif succès pour que, Tannée prochaine, le maître Vigeant nous apporte un tome second d'aussi belle allure.
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Les éditeurs Emile Testard et C'*, éditeurs de l'Édition nationale de Victor Hugo, viennent de publier les deux premiers fascicules du tome XV des Poésies de Victor Hugo, Ce tome XV est le dernier volume des Poésies; il comprendra les Quatre Vents de l'esprit au complet.
Les fascicules I et II, de 225 pages, contiennent le Livre lyrique et la majeure partie du Livre dramatique. Ils sont illustrés de trente compositions dans le texte, par M. Louis-Edouard Fournier, et de deux grandes eaux-fortes hors texte.
Illustration consciencieuse, complète et j;iche. Le jeune peintre, ancien prix de Rome, déjà célèbre, débute en maître dans l'illustration du livre. Il nous est impossible, malheureusement, de décrire, faute de place, toutes ces compositions qui sont autant de petits tableaux d'une conception ingénieuse et d'une parfaite exécution. Citons-en cependant quelques-unes parmi celles qui nous charment : Littérature^ — Elle passa,
— Muse^ — Idolâtreries et Philosophies^ — VHôpital, — Paris y — Nous n'avons plus Strasbourg;
— et, enfin, Margarita, une véritable actualité, puisque la Comédie-Française doit reprendre cette pièce le 26 février prochain, jour anniversaire de la naissance de Victor Hugo.
L'héliogravure malheureusement laisse beaucoup à désirer; les compositions de M. Fournier, dont j'ai vu les originaux, disparaissent à la reproduction en tant que valeur et légèreté d'exécution. Ici l'interprétation est fautive, il faut bien le dire, et la mécanique a trahi l'expression de l'art.
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livraisons, sous la rubrique : Édition du Figaro. Cela débute par une préface d'Albert Wolff, une étude d'Alphonse Daudet sur les Tournées de province^ et un chapitre consacré aux Marchandes des rueSy sous la signature d'Henry Gréville. J'aurai beaucoup a dire sur Raffaélli auquel je contesterai toujours l'art de l'illustrateur, tout en aimant beaucoup certains de ses tableaux indiscutables et qui donnent des sensations profondes de réalité crûment exprimée. Mais ici, vis-à-vis surtout de ces petits dessins dans le texte, je préfère me réserver; je ne parviens pas à admirer ce qui n'est pas dessiné, n'ayant point une indulgence suffisamment orthopédique pour remettre ces figures en équilibre au milieu du texte.
Chez Pion, Nourrit et C**, les Types de Paris, par Raffaélli, ont commencé à paraître par
Les amateurs ont accueilli avec empressement la publication du théâtre de Molière en pièces séparées, que vient d'entreprendre la Librairie des Bibliophiles dans le format in- 16 elzévirien, en y ajoutant les beaux dessins de Louis Leloir gravés à l'eau-forte par Champollion. L'impression en est faite en caractères entièrement neufs, sur papier de Hollande, avec de nouveaux fleurons dans le style du temps. Chaque pièce est accompagnée d'une notice et de notes dues à M. Auguste Vitu.
. La troisième pièce, les Précieuses ridicules, vient de paraître. — Prix ; 4 fr. 5o. «
IMMMAMMIAMWWW»
La Petite Bibliothèque littéraire des auteurs contemporains d'Alphonse Lemerre a enrichi sa collection des Œuvres d'Edmond de Concourt. La Faustin avait précédemment paru, faisant suite à Sœur Philomène et à Germinie Lacerteux. Aujourd'hui l'éditeur met en circulation Chérie qui, sous le format in- 16, trouvera encore beaucoup de lecteurs.
WIMMMMAMMMMfIMAM*
U illustration des œuvres complètes de Victor Hugo^ entreprise par François Flameng pour l'édition ne varietur Hetjel-Quantin, vient enfiiî d'être terminée par la publication de la dixième série de dix gravures éditées par la librairie L. Hébert, ancienne maison Houssiaux. (Chaque série : i5 francs.)
J'ai dit en toute sincérité, lors de l'apparition de ces planches, ce que je pensais du talent de M. Flameng en tant qu'illustrateur de Hugo; la dernière série ne me fera pas me déjuger. Je pense encore que, de toutes les illustrations générales de l'œuvre de Hugo, celle de François Flameng est la seule qui mérite attention et qui présente dans son ensemble une véritable com-
préhension du génie de Hugo. On ne lera peutèire jamais mieux.
Le Cercle de la librairie et de l'imprimerie de Bruxelles, vient de nous faire parvenir un exemplaire du Livre Belge publiée l'occasion du grand concours internalional de Bruxelles en
Le Livre belge est un grand volume in-4'', d'orJre très composite, où viennent concourir les typographies diverses, les impressions multicolores, les procédés de reproductions en relief et en creux, les tirages les plus curieusement cherchés, les combinaisons lithographiques, les spécimens de fonderies, tes types de caractères et aussi, pour aider la mise en œuvre, les écrivains, les poètes, les dessinateurs et les graveurs du pays flamand-wallon.
Je dois constater que la typographie belge m'apparaît comme très en progrès; il se rencontre dans ce livre-album-réclame des chapitres si bien mis en pages et imprimés avec illustrations en deux tons si habilement tirées que bien des imprimeurs parisiens en tireraient vanité. — Le Livre Belge est intéressant à conservercomme document d'époque. — Le cercle de la librairie de Bruxelles en a mis, nous estil dit, dans le commerce plusieurs exemplaires au prixd»i5 fr. Avis ;
Il ne nous déplaît pas de signaler un cas de décentralisation pour un ouvrage de véritable luxe. C'est ainsi qu'il vient de paraître à Lyon, chez Dizain et Richard, un ouvrage très bien fait il tous points d-i vue sous ce titre A travers Lyon par Monsieur Josse, édition illustrée de 100 dessins par Joannès Drevet, dont i5 grandes compositions hors texte; tirage à 35o exemplaires au prix de 3o fr., plus un tirage de luxe à 45 exemplaires sur japon a 5o et 100 francs.
Il yadix-buitroois.M. Auguste Blelon, auteur d'une Petite histoire populaire de Lyon, présentait au public, sous le pseudonyme aujourd'hui connu de Monsieur Josse, un ouvrage ayant pour titre : A travers Lyon, qui obtint un grand succès auprès des curieux d'histoire locale. Cet ouvrage arrivait après beaucoup d'autres publiés sur la ville ; mais il offrait l'attrait d'une véritable nouveauté par la forme agréable que l'auteur avait su donner au récit, et par des aperçus ingénieux sur certains points qu'aucun écrivain n'avait encore effleurés.
Le succès de cette première édition, enlevée en quelque semaines, a aussitôt inspiré aux éditeurs l'idée d'en publier une seconde, mais alors en fixant d'une façon plus large et plus complète, par la gravure, ce qui reste du Lyon qui s'en va, et ce qui en a disparu depuis bientôt quarante ans.
MM. Richard et Dizain ont été on ne peut mieux servis dans leur projet, par l'offre spontanée faite par M. Drevet d'illustrer cet ouvrage. Artiste consciencieux et de mérite, il s'est efforcé de faire, pour les quartiers du centre de la ville, ce qui n'avait encore été fait que pour la rive droite de la Saône ; c'est dire que plus de la moitié des dessins de cette édition sont complètement inédits.
Dans sa forme actuelle ce livre grand in-8", Lugdunensis, bondé d'illustrations curieuses et très bien venues, demeure digne de la ville qui a su constituer une SociVf^ lie bibliophiles composée jusqu'ici de quinze à vingt membres. Tout bibliophile Lugdunensis mettra ce livre dans sa bibliothèque avec autant d'ardeur que les Normands Rouennais collectionnent les publications d'Augé et les eaux-fories d'Adeline.
Pour nous, peu habitués à découvrir loin de Paris des ouvrages conçus avec goût et exécutés avec art, il nous est agréable d'avoir à envoyer tous nos compliments à MM. Dizain et Richard, U's metteurs en œuvre de ce joli livre, o. o.
. — Chroniqui Catalogues. — Publications PuHicationt annoneits ou e DiTUMt : Miicellanées. — A tit leience récemment décédii.
Bulletin oes Bibliotkèqubs : Vente. — Bibliographies, -~-
{Bibliographie du mois. — Ouvrages signalés de rélranger. — préparation, tant en France qu'en Europe), — Nouvelles littéiiairii riAVERS Journaux et Pércddiques. — Néoologcb des hommes de lettres et
CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE
IL y a des homraes si grands qoe l'humanité [lasse ses successions d'existences à les mesurer. — Balzac serait-il du nombre ? Notre opinion personnelle n'importe ; et il est trop prés de nous, — le contemporain de beaucoup d'hommes encore vivants, — pour que nous puissions, en ce qui le concerne, arguer du jugement de la postérité. Toujours est-il que l'Académie française fait de son œuvre le sujet du concours pour le prix d'éloquence, qu'on le traduit et le commente à l'étranger, et qu'à Paris, et même à Tours — son pays ! — on est en train de lui dresser des statues.
A voir le nombre d'effîgics et simulacres consacrés â des célébrités douteuses — politiciens ou soldats, — on ne se douterait pas des dîfficuliés qui s'élèvent dès qu'on cherche à faire les honneurs du marbre ou du bronze à quelque homme supérieur par la science, l'art ou la pensée. Il est question de deux statues pour Balzac, l'une à Paris, confiée au sculpteur Chapus, et pour les frais de laquelle il manque une dizaine de mille francs ; l'autre à Tours, faite par M. Fournier, mais refusée par le comité qui en adonné la commande, pour la raison qu'on lui fournit un Balzac trop rêveur et trop triste. Quant à la statue parisienne, c'est, comme disait Buffon, une autre paire de manches. Si l'on n'a pas tout à fait de quoi la payer, il semble qu'on ne sache pas du tout où la placer. Tour à tour on a proposé la place de l'Opéra, la place du Palais-Royal, la cour d'Orléans, cet espace stagnant, toujours vide, gris et mort, laissé par le remous parisien entre le derrière du Théâtre- Français et les maisons du coin de la rue Riche-
lieu et de la morne rue Montpensier. On vient pourtant de faire, nous assure-t-on, un choix définitif: la galerie d'Orléans, en face la maison Dentu. Les raisons qui militent en faveur de ce choix, lequel, on nous le fait savoir, peut paraître singulier, sont, paraît-il, à la fois littéraires et artistiques. Au Palais-Royal, Balzac se trouvera sur l'emplacement des célèbres galeries de bois qu'il s'est souvent plu à décrire; il sera au milieu de son Paris, et cela est bien fait pour contribuer à le rendre heureux dans la post-existence de son être intérieur, puisqu'il a pris la liberté de « forger ce mot nouveau pour rendre un effet innomé. s D'autre part, dans la galerie d'Orléans, la statue de M. Chapus sera à l'abri des intempéries. Placé sur un socle peu élevé et représenté assis, Balzac sera mieux vu du public, tout à fait à la portée de l'œil et de la main, ce qui nous le rendra, sans doute, plus familier. D'ailleurs, — et il n'y a rien à objecter là contre, — les plus belles statues de Florence sont ainsi installées dans des galeries ou sous des loggias (nous respectons scrupuleusement l'orthographe italienne du journal auquel nous empruntons ces topiques arguments).
Le marbre de M. Chapus, le bronze de M. Fournier, Balzac triste ou Balzac assis, tout ioz indifférent à la gloire debout, qui porta, dans onde et l'en fil sortir, qui et le Rabelais de ce siècle, r verve, de leur imagination, de leur vie débordante, de leur esprit hie, paradoxal et miraculeusement sensé, eut plus haut degré l'intuition mystique et sait en-
cela, en somme, du littérateur te
fut à la fois le Didero et qui, en outre de lei
lis
core, mieux que pas un, nous ouvrir des perspectives illimitées sur Tinconnu.
C'est ce côté de Tesprit de Balzac qui, en ce moment, préoccupe surtout la critique à Tétranger. Miss Katharina Prescott Wormeley a entrepris de traduire en anglais la Comédie humaine. Elle en a déjà donné plusieurs volumes qui témoignent de la sympathie la plus intelligente, et d'un talent simple et énergique à la fois. Après avoir rendu avec bonheur quelques-uns des chefs-d'œuvre les plus populaires de Balzac, le Père Gorioty César Birotteau, Eugénie Grandet, le Cousin Pons, Modeste Mignon, elle s'est attaquée aux livres inquiétants, où, sans rien perdre de sa puissance d'observer et de rendre le réel, Balzac prolonge, si je puis dire, ce réel jusque dans les rêves des illuminés. Hier elle traduisait la Peau de chagrin ; aujourd'hui, avançant d'un pas encore dans l'œuvre ésotériqne du maître, elle donne au public anglo-saxon Louis Lambert *.
Dans ce travail ardu, il est vrai, elle ne s'aventure point sans aide. Mr. George Frédéric Parsons prend à tâche, en une longue introduction, d'initier le lecteur au sens caché, ou plutôt enveloppé, dans l'étude psychologique de ce cérébral exalté qui finit par communiquer à un profane le respect de sa prétendue folie et le sentiment de l'au-delà. Comme le dit un journaliste américain, qui a tourné, et retourné, et sucé jusqu'à sa dernière parcelle de substance l'os médullaire, ceux-là seuls peuvent prendre Louis Lambert pour un fou, qui veulent s'éviter la peine de chercher au delà de la surface, quel que soit le prix de la recherche. Dans la Comédie humaine, Balzac a étudié successivement tous les types de l'humanité : ceux qui sont au-dessous de la moyenne, ceux qui ne la dépassent pas, et ceux qui s'élèvent au-dessus. Louis Lambert est le représentant le plus complet de ces derniers. En lui le corps est subordonné à l'esprit. Ses facultés et ses aspirations le rendent impropre à l'existence matérielle. Il voit les basses et sordides influences qui gouvernent la majorité des hommes, et il les dédaigne. Il se •révolte contre l'injustice chronique que l'intérêt personnel et la rapacité engendrent et perpétuent. Il ne trouve, dans cette foire aux vanités qu'a baptisée Thackeray, pas une place, pas un sentier détourné, pas un coin pour le génie qui se respecte. Il s'aperçoit que toutes les portes sont fermées et ne s'ouvrent qu'avec une clef
I. Honoré de Balzac, Translated by Katharine Prescoit Wormeley. Louis Lambert, with an Introduction by George Frédéric Parsons. Boston, Roberts brothers, 1889. Un vol. petit in-8°.
d'or. Il ne saurait y avoir de sympathie, ni même de relations, entre cette grande âme pure et le monde corrompu, avide, endurci. Et pourtant il est un point où Louis Lambert touche à ce monde. La puissance d'un amour noble et désintéressé paraît devoir l'envelopper et le réconcilier avec le reste des choses. Mais son esprit inquiet l'emporte une fois de plus loin de la terre, dans les abîmes supérieurs d'une vie plus haute, et il est désormais perdu" pour l'existence telle que l'entend le commun des hommes.
Aux yeux de l'observateur superficiel, il est fou ; mais l'être intuitif, — et Pauline l'est devenue à force d'amour, — voit au delà. Et c'est pourquoi elle a pris soin de recueillir les paroles qui s'échappent à longs intervalles de la bouche de l'extatique. Car ce serait se tromper étrangement que de croire que ces sentences, incohérentes au premier aspect, ont été mises là par l'auteur comme un trait de folie de plus. Elles contiennent, au contraire, les linéaments de quelques-unes des coaceptîons les plus grandioses et les plus hardies auxquelles soit jamais arrivé l'esprit humain, et elles donnent comme la substance condensée des plus anciens systèmes cosmiques et théosophiques. La relation est étroite entre certaines de ces doctrines et les théories les plus nouvelles de la science contemporaine. Ce n'est pas que Balzac doive être considéré comme un découvreur de vérités ignorées. Tel n'était point le rôle de Balzac, avant tout romancier. C'est de la littérature, si riche et si peu fouillée, du mysticisme et des sciences occultes, qu'il tirait ses idées. Apollonius de Tyanes, Plotin, Porphyre, le bienheureux de Liguori, sainte Thérèse,. Swedenborg sont de s noms qui reviennent très fréquemment sous sa plume. Il avait fréquenté leurs écrits, et il en était hanté. Mais il s'en fallait qu'il n'en fût que l'écho servile ou inconscient. Il avait en lui le tempérament, l'intelligence, les facultés spéciales qui font le Voyant. Le développement énorme de la puissance créatrice, si remarquable dans son imagination, le rendait plus propre qu'un autre à pénétrer ces arcanes. L'intuition, si étrangère à tant d'esprits qu'ils en nient souvent l'existence et jusqu'à la possibilité, il la possédait à un degré supérieur. Il ne séparait point l'esprit de la matière; mais il était surtout frappé du côté spirituel des phénomènes vitaux. On trouverait des traces de ces préoccupations dans tous ses ouvrages ; mais c'est dan^ Louis Lambert et, finalement» dans Séraphita qu'elles atteignent leur expression suprême, et, suivant la loi qui préside aux productions du romancier, leur incarnation.
GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE
Beaucoup de critiques, et des plus autorisés, ont tellement peu compris le sens vrai de ces deux ouvrages qu'ils se sont étonnés que Fauteur leur ait donné place dans la Comédie humaine quû pourtant, sans eux, serait un édifice privé de couronnement. M. Taine Ta vu assez nettement et l'a dit. Mr. G. F. Parsons profite de la solide traduction de Miss Wormeley pour l'exposer, le prouver et le commenter. On pourra trouver le commentaire un peu long, un peu toufïu, trop chargé de comparaisons et de références érudites; mais les lecteurs sérieux qui iront jusqu'au bout ne regretteront pas de s'être ainsi préparés à l'intelligence de l'œuvre de Balzac. Nous signalons cette forte étude aux journaux des théosophes, mages et voyants modernes, le Lotus et V Initiation. "
Nous l'avons dit et et nous le répétons : la traduction est très remarquable. Mais pourquoi Miss Wormeley prête-t-elle quelquefois un peu de son esprit à Balzac t II s'est endetté vis-à-vis de bien des gens, le pauvre grand homme; mais il pouvait vivre éternellement désormais, sans ce nouvel et inconscient emprunt. Nous ne ferons pas ce reproche sans l'appuyer d'un exemple. Il est pris à la seconde page du livre. Balzac a écrit : « Lambert dut la protection de cette femme célèbre au hasard, ou sans doute à la Providence qui sait toujours a)>lanir les voies au génie délaissé. » Miss Wormeley introduit ici ce que nos professeurs de rhétorique • appellent a du trait » et, nous le disons à regret, fausse la pensée de Balzac en Tenjolivant : « Louis Lambert owed the protection of this celebrated woman to chance, a means by which Proridence often smoothes the way for neglected genius. v Mais nous n'avons pas pour besogne d'épousseter les belles choses, et c'est là un livre qui est beau.
« S'il est vrai, dit M. Augustin Cabat dans y Éloge de Balzac auquel l'Académie française a, l'an dernier, décerné le prix d'éloquence, qu'on doive reconnaître à chaque écrivain une faculté maîtresse, Balzac a possédé surtout la volonté. C'est la volonté qui domine dans son oeuvre comme dans sa vie, c'est la persévérance dans l'idée, la continuité de l'effort, c'est Vunité dans la conception, qui caractérisent l'homme et l'écrivain...
D'autres génies procèdent de l'inspiration ou de la fantaisie. Affaiblissez la volonté chez Balzac et Balzac n'existe pas. Sans cette fixité de la pensée, sans cette tension énergique de ses facultés vers un seul but, l'auteur de la Comédie
humaine ne dotait pas les lettres françaises de son œuvre prodigieuse. »
Cette observation, dont la justesse ressort avec évidence de l'ensemble de la vie et de l'œuvre de Balzac, prend une force nouvelle quand on se rappelle que Louis Lambert avait composé, dés le collège, un Traité de la volonté.
De Balzac à Molière la transition se fait sans effort. L'un a mis la comédie humaine dans ses romans, l'autre a mis l'humanité dans sa comédie. Le premier trouve déjà des commentateurs et faiseurs de glose ; le second en a depuis deux siècles, dans tous les pays où l'homme a conscience de ses passions et les étudie. Il partage avec Shakespeare la gloire, si rare, d'être à la fois un poète national et universel. Nul des modernes n'a ce privilège au même degré. Shakespeare et Molière ont inspiré, inspirent tous les jours un nombre prodigieux d'écrits. D'aucuns .trouvent qu'ils en inspirent trop, et en ajoutent de nouveaux en cherchant à prouver leur dire. C'est ainsi qu'à propos du dîner qui s'est donné chez Corazza à l'occasion de la disparition du Moliérisie^ lequel , comme nous l'avons annoncé , suspend sa publication, M. Simon Boubée consacre un article, dans la Galette de France (17 janvier), à reprocher aux critiques qui se sont exclusivement voués à Molière d'avoir tant fouillé la vie du grand écrivain qu'ils ont fini par la rendre plus problématique qu'elle ne l'était du temps de Grimarest. Il va plus loin, et les accuse d'avoir a voulu pénétrer si avant dans les profondeurs de sa pensée qu'on a fini par n'y plus voir goutte. »
'C'est affaire aux moliéristes de se défendre. Ils ont bec et ongles pour cela. Il suffit pour s'en convaincre de lire dans le numéro de février (l'avant-dernier, croyons-nous) de leur journal un article où un moliériste dissident, M. A. Baluffe, est disséqué, rabroué et houspillé de la belle manière. Nous imaginons que M. Baluffe n'est point, de son côté, beaucoup plus tendre pour ceux qui diffèrent de lui dans la façon d'adorer le même Dieu. Sans prendre parti dans une querelle où les ressentiments personnels semblent avoir une trop grosse part, nous avons grand plaisir à appeler l'attention sur quelques pages intitulées Jean Hesnault ou le véritable Alceste de Molière y que M. A. Baluffe a publiées dans la Nouvelle Revue (janvier). Jean Hesnault faisait, avec Molière, Chapelle, Cyrano de Bergerac, partie du groupe fameux des libertins auxquels Gassendi avait donné des leçons de philosophie. On ne le connaît
guère que par son très fameux et très beau sonnet contre Colber^ :
Ministre avare et lâche, esclave malheureux...
Qui a lu ses œuvres, publiées en 1670? Beaucoup de nos lecteurs, sans doute, parce que ce sont gens qui lisent tout. Pourtant, même parmi ceux-là, s'en trouvera-t-il quelques-uns pour qui le sonnet suivant, exhumé par M. Baluffej sera comme une révélation.
Taimay de tout mon cœur l'indigne Célimène. Autant que j e le dû je luy garda/ ma foy, Et, si l'amour tout seul avoit régné sur moy. Nul autre objet n'eût fait mon plaisir ny ma peine.
Tu régnas à ton tour, ô fortune inhumaine! Et tu me fis gémir sous ton inique loy. Olympe m'aida seule à lutter contre toy, Et conquit mon amour en combattant ta haine.
Quand au fort des malheurs dont tu vins m*accabler Célimène cherchoit de quoy se consoler, Olympe nourrissoit une douleur mortelle.
Ta rage salutaire ainsi m'ouvrit les yeux.
Mon cœur à mes despens apprit à choisir mieux.
Et, pour devenir juste, il devint infidèle.
Sur ce sonnet et sur d'autres indices épars, mais qui lui paraissent très probants et qu'il présente , comme tel au public, M. BalufFe échafaude son système de Tidentification d'Alceste avec Jean Hesnault. Nous n'y contredirons point; mais, d'un autre côté, nous ne saurions nous déclarer convaincu — si ce n'est de l'ingéniosité, de l'érudition, de la libre allure, de l'ardeur et de l'esprit de ce critique moliéresque que le Moliériste excommunie.
Pour une œuvre destinée au théâtre, l'excommunication majeure, c'est l'interdiction prononcée par la censure, ou directement par le ministre. Nous ne reviendrons pas sur ce qu'on a dit — car on a dit tout ce qu'on peut dire, — à propos de l'institution à laquelle s'est appliqué le nom gracieux et inquiétant d'Anastasie. Un ministre de l'instruction publique, homme d'esprit, qui toute sa vie l'a détestée et combattue, a eu, ces tempsci, la coquetterie de s'en servir sans l'aimer. De là l'interdiction de VOfficîer bleUy pièce dont le sujet est russe, et le héros fort sympathique, assure-t-on, mais que la raison d'Etat, paraît-il, a commandé de supprimer pour ne pas faire pièce au tzar. Ary Ecilaw, le mystérieux auteur dont nous ne chercherons pas, après le grand reporter Fernand Xau, à soulever le voile, porter un masque étant dès longtemps le privilège reconnu des femmes, — a été sans doute moins frappé de ce coup subit que le directeur du Gymnase, M. Victor Koning, qui
avait déjà monté la pièce à grands frais. Du moins n'a-t-elle rien dit ni fait dire, tandis que M. Victor Koning a poussé des cris de paon — sans comparaison, — et écrit, de sa meilleure encre, une belle lettre au ministre.
Sans nous prononcer sur l'opportunité de la mesure ni sur le mérite d'un drame que nous n'avons ni vu ni lu, mais dont les précédentes productions littéraires signées Ary Ecilaw ne sauraient nous donner une bien merveilleuse idée, nous ne pouvons nous empêcher de regretter qu'il ne soit pas possible, en ce temps de démocratie, de retrouver quelque chose de l'Ancienne Comédie grecque, et de porter sur la scène-, non pas la caricature ni même la photographie des faits contemporains, mais, sans se départir des précautions de bon goût qui empêchent la critique de dégénérer en outrages personnels, la satire mordante et cinglante à l'occasion, spirituelle et fantaisiste toujours, des égoïsmes qui se gonflent en doctrines, des hypocrisies qui se déguisent en systèmes, des opinions qui sont des tremplins.
C'est à un ordre d'idées plus purement littéraires et très heureusement teintées d'archaïsme qu'ont cédé les fondateurs du Théâtre-Libre- Ancien qui s'installe rue Rochechouart, dans le local des Fantaisies-Parisiennes et dont les représentations auront lieu d'abord, sauf à les multiplier plus tard, le premier mercredi de chaque mois.
« Au seizième siècle sur des tréteaux, dit le prospectus des fondateurs, au dix-septième sur des scènes infimes, au dix-huitième dans les boudoirs des femmes d'esprit, on a représenté des comédies légères dans lesquelles s'épanouissaient le bon rire gaulois, les raffinements exquis de l'amour, comédies folles ou charmantes, d'une forme toujours remarquable, d'une politesse aimable, d'un art parfait. »
Ce sont ces mille petits chefs-d'œuvre tombés dans l'oubli ou relégués dans les bons coins des bibliothèques des curieux, que le Théâtre-Libre- Ancien se propose de ressusciter. Il fera revivre de la vie scénique les deux farces de Molière, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé^ le vrai Maître Pathelin,\e Cuvier^ le Pédant joué de Cyrano, Don Japhet d'Arménie de Scarron, la Veuve de Pierre Corneille, la Courtisane amoureuse de Carmontelle, les* Rivales de Quinault, les Grisettes de Champmeslé, V Homme à bonnes fortunes de Baron, le Chevalier à la mode de Dancourt, Arlequin poli par V amour de Marivaux, V Amour Castillan de Lachaussée, la Devineresse de Th. Corneille, le Deuil d'Hauteroche, la Pupille de Fagan, Co^
GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE
catrix de Collé, les Huit Mariannes de Piron, Madame Angot de Maillot, etc., etc.
Il est entendu que le Théâtre-Libre- Ancien n'accepte pas de spectateurs payants, que c'est ce que les Anglais appelleraient un private Théâtre, Toutefois les membres fondateurs acceptent, à litre de subventions, les sommes qu'on veut bien leur faire parvenir, et remercient d'avance les particuliers qui offriront à une tentative toute artistique des subsides que l'État lui refuserait probablement.
La première représentation, composée de la Jalousie du Barbouillé^ de la Courtisane amou" reuse et d'Isabelle grosse par vertu^ de Gueullette — le programme l'attribue à tort à Fayan — a eu lieu, et a eu assez de succès pour faire croire que le nouveau-né est viable.
Un essai de cette nature a tous les droits aux encouragements et à la publicité du Livre.
Une représentation d'un genre plus pompeux et solennel s'est donnée récemment sur un autre théâtre. M. Jules Claretie a été reçu officiellement à l'Académie française par M. Ernest Renan (21 février). La cérémonie empruntait à la personnalité et au talent des deux principaux acteurs un intérêt plus vif que celui de la plupart des réceptions académiques. Les deux discours sont à lire; mais tout le monde les a lus; tout le monde a goûté le plaisir et fait les réflexions qu'ils donnent et suggèrent. Contentons-nous de faire nos réserves sur ce que M. Renan dit du roman contemporain, qui, d'après lui, est condamné à l'oubli parce qu'il ne donne pas une règle morale pour la conduite de la vie et que, dès lors", il est sans but et sans portée utile. L'arrêt est, sans doute, piquant dans un discours qui s'adresse à an homme qui doit une grande partie de sa renommée et une bonne moitié du fauteuil académique où M. Renan l'invitait officiellement à s'asseoir, à son talent et à ses œuvres de romancier. Mais nous ne sommes pas bien sûr que toute œuvre d'art, même dans le domaine littéraire, qui n'offre pas une règle morale pour la vie, soit destinée à périr. Quelle est donc la règle morale qu'offrent les contes de Bocace, ceux de La Fontaine, les Taies of Canterbury de Chaucer, la hîamn Lescaut de l'abbé Prévost, et bien d'autres livres dont la vigoureuse longévité ne paraît pas près de s'éteindre? Et d'ailleurs nous ne sommes pas plus sûr, déclarons-le, qu'il ne se dégdge pas une philosophie, une loi esthétique et éthique, une règle morale pour la vie, comme dit M. Renan, du roman contemporain. Nous croyons plutôt le contraire; mais l'espace et le temps nous
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manquent également pour une recherche qui aurait tant d'intérêt.
Une autre réception aura lieu le4avril. M. Henri Méilhac en sera le héros. Il prend le fauteuil de son ami et collaborateur, M. Labiche, si nous ne nous trompons. Le vaudeville à l'Académie, tel est le sujet qui s'impose à lui, et que nul n'est plus en situation de bien traiter.
L'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans sa séance du i8 janvier, a entendu une lecture faite par M. Révillout, conservateur adjoint au musée du Louvre, sur un nouveau discours de l'orateur grec Hypéride, qu'il vient de découvrir. Depuis l'incendie, par les Turcs, de la bibliothèque de Mathias Corvin, où l'œuvre du célèbre rival de Démosthènes se trouvait en entier, on ne possédait plus rien de lui. Il y a peu d'années, on a retrouvé quelques pages qui sont actuellement en Angleterre. M. Révillout vient de faire acheter pour le Musée du Louvre un papyrus qui contient, en seize colonnes, un des meilleurs plaidoyers qu'Hypéride ait prononcés. Longin, dans son traité du Sublime, n'en cite que deux : celui-ci et la défense de Phryné- Cette découverte a inspiré à M. Edmond Petit, de VEstafette (26 janvier), un alerte et charmant article, où il rappelle que cet Hypéride a devant l'aréopage ne se gêna pas pour arracher à Phryné son péplum^ — et un acquittement aux juges, émerveillés par les formes sculpturales de l'audacieuse pécheresse. » Et il ajoute : « Jusqu'ici, l'on ne connaissait d'Hypéride que ce beau mouvement d'éloquence, d'autant plus beau qu'il était un hommage rendu à la beauté. Aujourd'hui, on peut apprécier sa prose, et l'on comprend qu'on ait joint son nom à celui de Démosthène. Avec quelle verve, avec quelle connaissance du cœur humain, il met au jour les artifices de l'hétaïre Antigone, qui a aidé le parfumeur Athénogène à vendre sa boutique, rendezvous du monde galant, à un naïf effrontément dupé. Il la montre se pavanant sur VAgora pour rencontrer sa victime, l'endoctrinant, l'emmiellant, le captivant, et, en échange de ses faveurs, lui faisant signer un acte d'achat avec promesse de payer le passif commercial. Et il peint le désespoir de son client, ^ui verse deux mille huit cents francs pour acquérir la boutique, et qui se trouve en face d'une ©ote montant à vingt mille francs, pour régler la totalité des dettes contractées par Athénogèn^ depuis sa plus tendre enfance! Pauvre client! Il a été volé sur le prix d'achat, sur la marchandise
iU
celle de l'effrontée Anti-
de la parfumerie e gone, par surcroîl. n
M. RéviUout, quia donne' ii l'Académie des inscriptions et belles-lettres la traduction de son papyrus, a surtout étudié cet important document
au point de vue du droit comparé. On peut croire qu'au point de vue des mœurs et de la vie sociale en Grèce à l'époque macédonienne, l'étude n'en serait ni moins profitable, ni surtout moins piquante. B.-H. Gausseron.
^.jï-i^fe
Dans le dernier recueil que M. X. Marmîer a publié sous le titre de Voyages et Littérature, il a eu soin de comprendre un article intitulé la Bibliothèque Sainte -Geneviève en 184J, plein d'anecdotes et intéressant, en outre, comme document et comme élément de comparaison. C'est ainsi qu'il rappelle que le poète danois Holberg raconte que, pendant son séjour à Paris, en 1725, il visita la bibliothèque des avocats au parlement, et y trouva les fonctions de bibliothécaire remplies par une vieille femme qui filait sa que-nouille et une jeune fille qui ouvrait les armoires.
Les annales de la bibliothèque de l'abbaye de Sainte-Geneviève remontent loin dans l'histoire. EUe fut d'abord pauvre en livres et riche en manuscrits. Mais, au xvii* siècle, le cardinal de la Rochefoucauld, abbé commendataire et réformateur de Sa in te- Geneviève, y fit apporter 5oo à 600 volumes de sa collection particulière. D'année en année, la bibliothèque s'accrut, grâce au zèle intelligent des Fronteau, des Lallemand, des du Molinet. En i665, elle comptait déjà sept à huit mille volumes. En 1675, il fallut la transporter dans un local plus vaste |la galerie audessus de la chapelle). En 1709, le cardinal Le Tellier lui légua 16,000 volumes de chois. EUe fut aussi singulièrement augmentée par le studieux et pieuï Louis d'Orléans, fils du Régent.
A l'époque où M. Marmier écrivait cet article, la bibliothèque Sainte-Geneviève comptait déjà iSo,ooo volumes et a,ooo manuscrits. Parmi ses plus éminents administrateurs, il cite, avant la Révolution, Pingre, Mercier Saint-Léger; et
depuis, Daunou, Lechevalier, Dussault, Campenon. Ajoutons-y, de nos jours, MM. Ferdinand Denis, H, Trianon, V. Deveiay, et M. X. Marmier lui-même.
Le musée historique de la Ville, installé à l'hôtel Carnavalet, s'est enrichi récemment des acquisitions nouvelles destinées à figurer dans les galeries en construction qui seront inaugurées pendant l'Exposition.
11 a acquis notamment une bonne partie de la collection de M. Bonnardot, l'historien des plans et enceintes de Paris, des peintures sur bois, des dessins-aquarelles représentant des monuments disparus ou des faits importants sur les édililés parisiennes; des estampes, des plans très rares.
La vente de la bibliothèque de l'abbé Bossuel a permis d'acquérir de nombreux statuts de corporations d'arts et métiers, des pièces sur les entrées solennelles et les fêtes publiques et des dossiers sur les églises' et communautés, entre autres : le livre des ordonnances de la juridiction de la prévôté des marchands, gothique de i5i8, avec figures sur bois enluminées.
A ce propos, notre ami et collègue, M. C. Gabillot, nous permet avec une bonne grâce dont nous avons d'autant plus de plaisir à le remercier ici que nous la connaissons depuis longtemps, de puiser, dans la savante et curieuse étude qu'il donne au Courrier de l'art sur les Collections historiques de la ville de Paris à l'hôtel Carnavalet, ce qui se rapporte plus particulièrement à notre objet spécial, les livres.
« Vers 1742, un sieur Baisé, conseiller de Ville, avait réuni dans sa maison de la rue Saint-Antoine une importante collection de documents
GAZETTE BIBLIOGRAPHIQUE
relatifs à l'histoire et aux monuments de Paris. Antoine Morîau, son ami, procureur du roi et de la Ville, acquit cette collection, l'installa dans son appartement de Tancien hôtel d'Angoulême, rue Pavée, au Marais, l'enrichit considérablement, et, par son testament de mai ijSg, en fît don à la Ville, pour en former une bibliothèque publique; à la condition, porte le testament, <rque le tout passe dans la bibliothèque sans pouvoir en sortir par vente ou autrement » . Ce fut là rorigine de la première bibliothèque historique de la Ville, qui fut ouverte au public en 1760, dans l'appartement même qu'occupait Antoine Moriau à l'hôtel d'Angoulême*.
« La municipalité tint à honneur de contribuer à raccroissement de la bibliothèque naissante. Dans ce but, elle acheta successivement la bibliothèque du premier bibliothécaire, Bonamy, celle de l'avocat Tauxier, le fonds de cartes et de travaux topographiques laissé par l'abbé de Lagrive, géographe en titre de la Ville, et dont les cuivres sont aujourd'hui à la chalcographie du Louvre. A ces achats, s'ajoutèrent des donations faites aux mêmes conditions que celle de Moriau, telles que celle de l'abbé de Livry, éveque de Callinique, celle du prévôt des marchands, Le Peletier de Morfontaine, etc., et enfin des acquisitions annuelles, faites régulièrement, au moyen de fonds légués par des donateurs ou attribués par le bureau de la Ville.
« En 1772, les administrateurs, jugeant trop élevé le loyer de l'hôtel d'Angoulême, la translation de la bibliothèque dans un autre local fut résolue. Les Génovéfains de la culture Sainte- Catherine étaient, depuis l'expulsion de's jésuites, en possession du couvent de cet ordre, situé rue Saint-Antoine (aujourd'hui lycée Charlemagne). On loua aux Génovéfains le local de l'ancienne bibliothèque de la maison des jésuites; le personnel et l'organisation primitive furent conservés, et la bibliothèque fonctionna paisiblement dans ce nouveau local jusqu'en 1789.
« Les événements de cette époque la firent passer sous la dépendance de la mairie de Paris. Le nouvel ordre de choses ne pouvait lui être nuisible, et elle traversa, sans en souffrir, les temps
I. On peut trouver des détails relatifs à cette première bibliothèque dans un rapport de M. le conseiller municipal Chassaing, rapporteur pour 1888 des exercices concernant les Bibliothèques et Musées de la Ville, et surtout dans un ouvrage de M. L.-M. Tisserand, chef de bureau des Beaux-Arts et Travaux bistoriqucs à la Préfecture de la Seine, intitulé : la Première Bibliothèque de la Ville de Paris {1760- '797)f avec les preuves extraites des Archives nationales et des papiers de la Ville.
orageux de la Révolution, sous la direction du bibliothécaire Ameilhon,
« Ameilhon, ancien abbé défroqué, « ne paraît pas avoir été beaucoup plus fidèle au sacerdoce professionnel qu'au sacerdoce religieux* ». Estimable par sa science, sinon par son caractère, il fit partie de l'Institut à sa création, et fut chargé d'organiser la bibliothèque des nouvelles académies républicaines. On avait songé, à cet effet, à la bibliothèque de l'Arsenal, confisquée sur le comte d'Artois, frère du roi, après l'émigration de ce prince; mais Ameilhon trouva une combinaison plus profitable à ses intérêts : ce fut de proposer la réorganisation de la bibliothèque de l'Arsenal, de s'en faire nommer bibliothécaire avec des avantages supérieurs à ceux que lui valait son ancien titre, et de faire attribuer à l'Institut la bibliothèque de la Ville. Les choses furent ainsi faites, et, par arrêté du Directoire du 27 ventôse an V, la bibliothèque de la commune fut mise à la disposition de l'Institut des Lettres, Sciences et Arts, et le ministère de l'intérieur chargé de pourvoir au transport et à l'installation. L'arrêté a un curieux post-scriptum : a Le présent arrêté ne sera point imprimé^ » qu'il importe de remarquer*.
« Tel fut le sort de la première bibliothèque de la Ville de Paris.
« Cette bibliothèque, ainsi confisquée, fut remplacée par la bibliothèque de l'École centrale du département de Paris, qu'on établit à l'aide de prélèvements opérés dans divers dépôts littéraires, et qu'on installa à la place de la première dans l'ancien couvent des jésuites. Les écoles centrales de départements ayant été supprimés par arrêté du 5 pluviôse, an XI, la bibliothèque de l'école du département de Paris reprit son titre de bibliothèque de la Ville, mais sans recouvrer les richesses qu'elle avait perdues. Elle ne comptait alors que quelques milliers de volumes. Lors de l'organisation de la préfecture de la Seine, on songea à. la reconstituer plus sérieusement et à la doter, et on l'installa dans un local loué à l'hôtel des Vivres, toujours rue