‹ Le livre (volume 4)Chapitre 52 sur 129 · D'APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX · texte numérisé non relu

D'APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX

Par FÉLIX SALLES Un volume ln-16, broché ^ fr. 25

VAdminiitratewr-Gèrant : A. Sauphar.

e Livre

SOMMAIRE aÈNËRAL

Jules Barbey d'AarflTllly, Notes et Sonvenira, par Octave Uzahne. — Critique littéraire da rnoln. Romans. — Mèlao^es littéraires. — Poésies. — Histoire. — Beatuc-Arts. — Oèographie. — Biblio^aphie. — Blélaages. — Gasette bibllo^aphiqne.— Caoserie.— Doooments bibliographiques, eto.

JULES BARBEY D'AUREVILLY

Barbey d'Aurevilly jugé par les Journalistes d'après ses apparences. — Le naturel de cet Excentrique. ~~ Comment mourut ce Templier des lettres.— Généalogie de le Famille Barbey. — Ses armoiries d'après d'Ho^ier. — Portrait de Barbey d'Aurevilly, par Teslis. — Mes premières relations avec ce Capitaic* Métaphore. — L'auteur des Œuvres et de» Hommes, ses opinions, ses pensées. — Le Carquois du Sagilluire,— La correspondance de Barbey d'Aurevilly.— Un portrait de Charles Nodier inédit. — D'Aurevilly et sa critique. — K-G.-S. Trébutien de Caen, histoire d'une amitié rompue, — Trébulien éditeur. — L'abbé Lion d'Aurevilly. — Barbey d'Aurevilly poète. — Le Romancier, son idéal, sa facture. — D'Aurevilly et le silence de la Presse pour ses oeuvres. — Le dernier causeur.

ON cher, voici encore un drôle qui peut se vanter de m'avoir raté... et, qui mieux est, imbecilement raie ; on n'est pas plus niais! »

Que de fois n'ai-je point entendu, soulignée d'un rire de dédaigneuse indiffifrence, cette apostrophe de Barbey d'Aurevilly, après lecture d'une étude ou d'un portrait de sa personnalité dans un des journaux du matin ! Je le vois encore jetant BIBL. HOD. — st.

de côté la feuille publique sans colère et sans haine, mais la lèvre imperceptiblement plîssêe par une pointe de dégoût invincible qui lui faisait ajouter avec un air ironique :

1 Voilà dix ans, quinze ans, vingt ans, monsieur, qu'ils débitent les mêmes sornettes, qu'ils sautent tous, ces misérables moutons de Panurge, dans la même fosse remplie des balayures de lieux communs, de banalités et de commérages. C'est à faire pitié !... Ils parlent de mon costume, de mes

culottes, de mon corset, de mes jabots, et de mes dentelles... Ils ont été jusqu'à dire que je portais des bagues aux doigts de pieds!... et leur physiologie se borne à ces écœurantes sottises, à ces ridicules ronrons de portières ! . . . Aussi, lorsqu'on m'envoie un article sur mon nom, je le sais d'avance, et comme tous se répètent, hélas! à qui mieux mieux, je sens des frissons de froide tristesse humaine qui m'agitent malgré moi ! »

Dans la platitude grise et l'uniformité odieuse des temps présents, l'extériorité de Barbey d'Aurevilly a faussé l'opinion et favorisé l'établissement d'une légende inepte et indestructible. L'homme qui, en société, n'est qu'un faisceau d'habitudes, pardonne aussi malaisément le paradoxe du costume que le paradoxe de l'idée ; il semble qu'il y ait traîtrise à vouloir s'individualiser en dépit des règlements bêtas auxquels chacun se soumet, et le grand romancier, le penseur hautain, le critique superbe et indépendant qui personnifièrent le génie noble et affiné de Jules Barbey d'Aurevilly ne purent jamais, tant est grande la badauderie intellectuelle, surmonter le panache de mousquetaire que le journalisme méchamment blagueur avait, de parti pris, accroché au feutre si crânement porté par l'auteur des Œuvres et des Hommes. Barbey d'Aurevilly, pour les superficiels, c'est-à-dire pour la foule, est toujours resté caricaturalement un type d'excentrique, une sorte de Duc de Brunswick de la littérature, et les petits barbouilleurs du journalisme boulevardier qui, pour la plupart, ignoraient son œuvre ou ne la pouvaient comprendre, se sont presque tous évertués et complu, durant sa vie, à faire de sa personne un portrait de fantoche et d'humoriste hétéroclite dont l'allure iroquoise n'était pas moins fausse que le costume.

La soie, le satin, les dentelles, le velours pourpre, les manchettes extravagantes, la rhingrave ajustée, le pantalon -maillot formaient, à leur dire, la garde-robe ordinaire du biographe de George Brummel, et le ridicule outré de ces assertions harponnait au bon coin la bouche bée des lecteurs qui ne voulaient dès lors plus voir chez le maître écrivain que le dernier portemanteau des défroques romantiques, un vieux dandy qui aurait traîné

comme une véritable évocation du journal le Bon Ton, de i83o, la silhouette démodée d'une de ces fines /leurs des pois immortalisées par Gavarni.

Que faire contre cette légende imaginaire, fomentée et par suite fermentée dans l'opinion publique, fatalement intoxiquée aux débits des petits assommoirs littéraires quotidiens? On ne répare pas les infiltrations de la bêtise humaine; la fiction nigaude est plus corrosive que la vérité.

Barbey d'Aurevilly, tout en aimant le faste de son enveloppe, en recherchant l'avantage de ses coupes de redingote, en étoffant sa poitrine, en restant fidèle aux sous-pieds et à l'ajustement de sa taille, n'eut jamais le ridicule des corsets et des enrubannements qu'on lui prête. — Il se plut parfois, il est vrai, à égayer d'une pointe de couleur crue la dentelle de sa cravate ou à mettre un reflet de satin sur la couture de ses culottes ; il ne consentit point à laisser étriquer sa haute stature de Normand dans les affreuses confections des modes courantes, et y eût-il dans cette recherche de son vêtement vanité, puérilité, faux dandysme et même offense à la loi des coupes égalitaires dans le costume, encore faudrait-il avouer qu'étant données la hauteur de son caractère, la droiture altière de sa vie, la profondeur de son génie, et, ce qui est plus rare encore, l'absolue bravoure de sa conscience, ce léger travers ne devait point être exagéré jusqu'à masquer toute la noblesse débordante de cette grande et ardente figure héroïque.

Au reste, lui-même a remarqué cette intolérance particulière à notre pays dans une note de son Brummel : « En France, écrit-il, l'originalité n'a point de patrie ; on lui interdit le feu et l'eau ; on la hait comme une distinction nobiliaire. Elle soulève les gens médiocres, toujours prêts, contre ceux qui sont autrement qu'eux, à une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas^ mais qui salissent. Être comme tout le monde est le principe équivalent, pour les hommes, au principe dont on bourre la tête des jeunes filles : Sois considérée, il le faut, du Mariage de Figaro,

Toutes les causeries du journalisme sur Barbey d'Aurevilly ont presque toujours été

JULES BARBEY D'AUREVILLY

dominées par l'inventaire minutieux de son costume et par la pyrotechnie de ses motsfusées, le plus souvent lourdement recueillis; il semble qu'on se soii plu davantage à faire sa charge que son ponraii, c'est pourquoi, au début mâme de ces pages de souvenirs sur ce grand ami qui me fut particulièrement affectionné, je tiens à exprimer nettement en quelle juste pitié le peintre des Ridicules du temps tenait ses physîoiogues généralement abêtis par [a vision obsédante de ses prodigieux iabois fantastiques et par la bande d'azur et d'or de ses pantalons blancs.

Barbey d'Aurevilly, avec son esprit de paladin, son cucur de lion, son œil d'aigle, fut aussi noble, aussi superbement hautain, aussi Ionique à l'âme de ses admirateurs que route une Bibliothèque de Chevalerie; on n'a point cependant assez écouté les belles histoires de ce preux aguerri, on a mal lu dans sa geniilhommerîe déterminée, on s'est trop occupé par contre des reliefs et des damasquinures de son humaine reliure.

La postérité ne le rangera point cependant parmi les excentriques, mais parmi les penseurs et les écrivains les plus vigoureusement doués de ce siècle. — Théophile Sylvestre, répétant à son sujet un mot de M"" Necker sur Diderot, disait avec justice : « D'AureviJly ne serait pas naturel s'il était moins exagéré. ■

Ce fut à Rovigo, me rendant de Venise à Bologne, que j'appris par un maigre entrefilet du journal // Tempo la mort de ce fier chevalier du Temple des lettres, de ce héraut de plume qui ne faillit jamais à la délicatesse de son honneur et qui sut gagner par vaillantise le droit aux éperons dont il ensanglanta parfoii avec une conscience de Don Quichotte les flancs de ses contemporains, ces moulins àtent de l'idée qui passe.

Je songeai au beau vers de Longfellow, — ce poète au grand vol qu'affectionnait tant le peintre des Diaboliques : — Vair est plein d'haineux à ceux qui meurent, car soudain parmi les paysages fuyants de la Polésine, au milieu des sursauts du wagon, je sentis dans la vespérale tristesse des accents mélancoliques «n communion avec mon deuil intime. Je

revécus notre amitié de dix années, cette amitié forte et indulgente qui m'avait procuré les plus intenses griseries intellectuelles de mon noviciat littéraire, et j'évoquai cette stoïque figure du pauvre d'Aurevilly, cette hardie silhouette de capitan qui souvent, aux heures de doute et de pituite sociale, m'avait apporté tant d'ardeur et de réconfort ; car dans l'uniforme mesquinerie de ce temps, au milieu des basses jalousies confraternelles, des vilenies mercantiles, des intérêts précaires et des consciences atrophiées, il se dressait impavide, indompté, inaccessible aux agiotages du jour, intact de tout soupçon, comme le palladium de la dignité des lettres. .

Nous le pensions immortel, tant était puissante sa vitalité de Normand, taillé comme Guillaume le Conquérant et fait pour la devise de Marot : La mort n'y mord. — Quel-* ques mois auparavant, nous nous étions encore rencontrés au cabaret, — sa dernière fredaine, — et,bien que sa voix sonnât moins la charge et n'eût plus son éclat d'assaut, il s'était montré brillant et ironique causeur, nerveux comme toujours, parfois impétueux, l'esprit à l'avant-garde, le discours pailleté d'anecdotes. Il témoignait cependant d'une énorme lassitude de la lutte, mais il apportait une exquise poésie dans le pressentiment qu'il avait d'être vaincu par le temps.

a Je suis un fantôme du passé, disait-il, ceux d'aujourd'hui ne me comprennent point, et je crois que déjà je ne les entends plus, car je ne sens pas la révolte bouillonner en moi, à l'audition de leurs abaissantes théories; je n'apprécie plus qu e le silence, le grand silence qui est d'essence divine, le sublime silence qui est plus fort que les plus fortes rébellions, le silence... qui finalement a toujours raison de toutl »

Néanmoins, pour abattre ce chêne élancé, dont les racines auraient troué le roc, il a fallu de bien occultes manœuvres et des coups de cognée en plein cœur, des déchirements d'écorce et des meurtrissures aux sources mêmes de la sève. D'autres diront peutêtre un jour par quelles mains furent portées ces atteintes au puissant octogénaire; ce que je puis prouver, c'est que dans son humble tournebride de lieutenant, dans cette modeste chambre que son génie de causeur à la Riva-

roi magnifiait, le crépuscule de la vie semblait devoir l'envelopper doucement, grâce au dévouement ineffable de son Ange gardien, d'une sainte admirable, M"** Louise Read, qui fut pour lui ce que sont les femmes de sacrifice et de charité, tour à tour une mère et une fille, un soutien et une consolation, une garde et une sauvegarde, un de ces roseaux flexibles qui ne sont jamais plus souples que dans la tourmente. — Sans cette pieuse amie,qui entra mystiquement dans la religion de Phomme et de Toeuvre, Dieu sait ce qu'il fût advenu de ce Tarquin-le- Superbe et quelle fin incroyable à la manière du Cousin Pons lui eût été réservée I

Il était de ceux qui sont équipés pour la vie militante, mais non pour une vieillesse désemparée. Il campait avec insouciance icibas, avec le dédain du luxe et du confortable ; philosophe comme Bias, oublieux du Vœ soiiy noblement pauvre, car il donnait à quiconque avait besoin jusqu'à son nécessaire qu'il regardait comme du superflu.

Je songeais à tout cela à la nouvelle de cette mort si inopinément connue en route, et je m'attristais à l'idée des articles qu'on allait écrire sur ce haut caractère, des notes où il ne serait question que du mondain extravagant, de l'écrivain original et de sa critique à vitres cassées, sans que rien n'apparût de ce qu'il avait surtout d'exquisement bon et de généreux, de souverainement mélancolique, de pitoyable et d'immensément indulgent, et aussi et surtout de ce qu'il n'avait point pour les conditions de la vie sociale de cette fin de siècle, à savoir : la roublardise, le féroce égoïsme, l'hypocrisie, la fanfaronnade du lucre et le profond mépris de tout Art que la foule ne se charge point de largement monnayer.

Ah! certes, sur ces derniers points, il fut ce que les jeunes nomment un naî/^ ce que les jouisseurs appellent un gogo^ un gâcheur de métier, et ce sera son triomphe à nos yeux d'être toujours resté l'apôtre de son idéal et de n'avoir jamais courbé sa plume devant l'argent, Dieu de cet Univers.

Jules-Amédée Barbey, né à Saint-Sauveurle- Vicomte, près de Valognes, le 2 novem-

bre 1808 — (un jour des morts!) — , était le premier fils de Marie-André-Théophile Barbey et de Ernestine-Eulalie-Théodose Ange.

— Décédé le 23 avril dernier, il était par conséquent le survivant de trois frères que voici :

i^ Léon -Louis -Frédéric Barbey, né le 28 septembre 1809, A^^ devint l'abbé Léon Barbey d'Aurevilly et mourut à l'hospice de Saint-Sauveur-le-Vicomte le 14 novembre 1876;

2" Edouard-Théophile Barbey, né le 27 janvier 181 1, mort commandant du second Empire;

3° Ernest- Louis Barbey, né le 14 décembre 18 12, mort vers 1868. — Celui-ci ajouta à son nom de Barbey le nom de du Mottel, son grand-père.

Le père de cette belle lignée, Marie-André- Théophîle Barbey, était né le 4 juin 1775 de messire Vincent-Félix-Marie Barbey, écuyer, sieur du Mottel, et de Louise-Françoise-Jacqueline Lucas; il mourut le i5 mars 1868 à l'âge de quatre-vingt-treize ans, après s'être en partie ruiné pour soutenir la conspiration de la duchesse de Berry contre Louis-Philippe. — Il admirait beaucoup les œuvres de son fils aîné, et en particulier l'Ensorcelée et les idées politiques contenues dans ce roman superbe et farouche. C'était un fils de chouan, qui regrettait de n'avoir pu chouanner klsL première chouannerie et qui sut élever ses fils avec ses principes de grande noblesse et d'élégante gentilhommerie. *

Deux des quatre fils Barbey, l'aîné ec le second,— Léon et Jules, — reçurent de leur oncle Vincent-Félix-Barbey, décédé maire de Saint- Sauveur-le- Vicomte le 3 octobre 1829, sous le nom de Barbey d'Aurevilly y\t droit d'ajouter la dénomination de* d'Aurevilly à leur nom patronymique. — Ce nom de d'Aurevilly provient, assure-t-on, d'une terre que la famille Barbey possédait au hameau d'Aureville, près de Saint-Sauveur-le- Vicomte, bien que d'autres le fassent venir du titre d'Orvilliers qui était ajouté au nom d'un de leurs grandsoncles .

Je n'insisterais point sur ces questions de titres et d'origine, bien puériles pour des fils de leurs œuvres d'une essence aussi anoblissante que celles de Jules Barbey d'Aurevilly; mais

JULES BARBEY D'AUREVILLY

le « Preux de Valognes » — comme nous le nommions parfois entre amis — semblait souffrir réellement lorsque quelque grimaud de lettres s'avisait de plaisanter sur son nom, 8*indignant, non pas en raison de l'attaque à sa personne, mais à Pidée qu^une légende pourrait s'établir dans Tesprit des honnêtes gens sur ce qu'il aurait été capable — lui, ce parangon de fierté — de s'approprier comme un parvenu une particule à laquelle il n'aurait pas eu droit.

La littérature permet toutes les fictions nominales, mais encore se révoltait-il contre les malveillances et les ironies qui parfois montaient jusqu'à lui au sujet de ce nom et de ses armes gravées. Aussi, dois-je, sur ce dernier point, copier d'après Louis-Pierre d'Hozier le règlement des armoiries que son oncle Vincent Barbey lui avait léguées.

Nous, comme Juge d'Armes de la Noblesse de France, avons réglé pour armoiries au sieur Vincent Barbey, écuyer, un écu d'azur, à deux Bars adossés d'argent et un Chef de Gueules, chargé de trois Besans d'or, cet écu, timbré d'un Casque de Profil orné de ses lambrequins d'or^ d'a^ury d'argent et de Gueules^ et, afin que le présent brevet de règlement puisse servir au dit sieur Vincent Barbey, et à ses enfants, mâles et femelles, nés et à naître en légitime mariage, tant qu^ils vivront noblement et ne feront acte dérogeant à la noblesse, nousTavons signé et y avons fait mettre l'empreinte du sceau de nos Armes, à Paris, le vendredi, vingt-cinquième jour du mois d'octobre de Tan mil sept cent soixantecinq. Signé : d'Hozier.

Il reste donc établi que, sans être de noblesse féodale, ni de grande maison, Jules Barbey d'Aurevilly était ce qu'on nommait autrefois Gentilhommeau ou bien Noblereau^ et qu'il mettait plus de droits que d'imagination dans ces armoiries qui faisaient sourire les sceptiques comme une des faiblesses de ce talent. Mais, au surplus, ce délicat plein de tact, n'usa jamais que très discrètement de ces armoiries ; avec une sobriété et un bon ton de dandy, son seul luxe fut de faire écussonner le pommeau d'or de ses cannes de ses a deux bars adossés d'argent», et jamais, même sur les reliures de ses œuvres, qu'il inventait très décoratives pour en faire des hommages, il n'étala avec complaisance l'écu original de Vincent Barbey, car il n'y avait en lui rien qui sentît le pusillanime ou la mes-

quine ostentation. Il aimait moins à plaire qu'à étonner : c'était là son raffinement ; mais il se plaisait à étonner magnifiquement, et voulait qu'on le regardât comme les Alpes; il suffisait, à vrai dire, de le voir dans sa contenance olympienne, et de se laisser emporter par son esprit vers les cimes immaculées de l'Art idéal pour que cette image cessât d'être plaisante.— Il éblouissait comme les neiges perpétuelles, et ses paradoxes tombaient de haut en avalanches sur les vallons endormis de la sottise humaine.

Paul Bourget, à ses débuts, — alors que nous fréquentions ensemble ce Jupiter tonnant, amoureuxde Danaés de cirque,--Paul Bourget, sous le pseudonyme de Testis^ a laissé dans un petit journal oublié du pays Latin : le Ré' veil artistique et littéraire^ qui paraissait en 1876, un charmant et très fin portrait de d'Aurevilly.

(£ Un aigle en cage, écrit-il, et qui s'use le bec à mordre ses barreaux, voilà l'homme ! notre vie moderne l'étouffé. Aventureux, hardi, fringant, passionné par l'énergie, byronien jusqu'au bout de ses gants extraordinaires, qu'il quitte rarement, Barbey d'Aurevilly est déplacé partout ailleurs que sur le tillac d'un navire de guerre. Corsaire il est né, corsaire il est resté. Il écrit comme on se bat, il Joue de la plume comme du couteau, et plus d'un, qui ne s'en vante pas, porte au côté une cicatrice mal guérie, l'académicien Laprade entre autres, et Jules Sandeau et George Sand et Hugo lui-même, car d'Aurevilly ne respecte aucun nom. Incapable d'indifférence, il aime ou il hait (manière noire de l'amour) , avec une fougue irrésistible, a ... Barbey d'Aurevilly est byronien, et, comme tel, il aime Vintense, Je doute qu'il aime autre chose. Il me dira non peut-être, mais il aura tort, car la seule qualité de l'écrivain c'est de faire intense, de brûler la page, d'arracher un cri aux mots, de briser les reins, à la langue, s'il le faut, mais de mordre sur l'âme à la façon de l'eau-forte et d'y creuser l'ineffaçable empreinte de figures idéales, plus vivantes et plus expressives que les têtes rencontrées chaque jour dans la réalité de la vie.

€ M. d'Aurevilly Ta voulu. Il est intense. Essayez donc d'oublier, après Tavoir lu, ce Prêtre marié, ce Sombreval tragique et surhumain, cette Galixte aux pieds nus, sur le front de laquelle flamboie une croix sanglante comme répée sur la joue de Walstein, et Nehel de Nehon, et les deux sorcières shakespeariennes, et le vieux château du Cotentin, au pied duquel croupit Tétang fatal qui roulera le corps du prêtre athe'e et de sa céleste enfant. Le Chevalier Destouches, VEnsorcelée, la Vieille Maîtresse, autant de drames inventés avec énergie et sublimes de couleur violente ! Car c'est là un trait où le byronien éclate et tranche sur les obscurs réalistes. Barbey d'Aurevilly invente avec énergie; ses caractères sont tendus comme des bras d'athlète, ses bras terribles et dangereux comme un coupe-gorge, ses dénouements cruels comme des fins de bataille. Mais le romancier a triomphé, il a bouleversé votre cœur, il Ta déchiré, mais labouré. Révoltez-vous, sifflez, ricanez, applaudissez : je vous défie de demeurer indifférent. »

Bourget n'a jamais mieux saisi d'Aurevilly que dans un portrait crayonné il y a bientôt quatorze ans. — C'est à cette époque que moimême je connusce grand charmeur... C'était à l'une des soirées intimes de François Coppée, et je me souviendrai toujours de l'impression que me fit celui qu'Hippolyte Babou appelait si joliment Barbemada de Torquevilljr. Grand, svelte, large d'épaules, le buste en avant, la tête légèrement renversée, les cheveux romantiquement rejetés en coup de vent, la moustache à la bravache, balafrant de noir son visage de pirate espagnol, il m'apparut non point comme le vieux comédien extravagant, sanglé dans le justaucorps et enfoui sous la dentelle, sur lequel la mauvaise foi des journalistes s'est trop longtemps donné carrière, mais comme l'évocation la plus noblement expressive des anciens gentilshommes revenus en France à la Restauration. Son geste, d'une grâce impérieuse et d'une distinction hautaine, était ample, mais plein de mesure, et attirait l'attention sur ses mains qu'il avait très fines, très parlantes et qui, en soulignant ses discours, avaient une mimique spéciale, originale, intrépide et altière à la fois.

Je ne trouvais en lui ni le beau causeur

forcené, dont le type est trop connu, qui tire l'attention de tous et tyrannise la liberté des dialogues ; je voyais, au contraire, un merveil* leux auditeur, dont le silence était plein d^unQ éloquence physionomique et qui apportait au* tant d'art et d'humour à savoir écouter qu'il montrait d'autorité pour se faire entendre. — Il représentait ainsi l'esprit de causerie dans ce qu'il devait avoir de plus exquis au milieu des cercles de la société polie d'autrefois, n'inter» rompant jamais son partner, bien qu'il excellât à l'aider dans son récit par un de ces terribles mots à mitraille qu'il faisait éclater comme une grenade au moment très opportun.

Il me parut non pas que je le voyais pour la première fois, mais que je le retrouvais. N'y avait-il pas en lui un je ne sais quoi qui rappelait en même temps Chamfort, Diderot, le prince de Ligne, de Maistre, Joubert et de Bonald ! — Je l'entends encore, après une heure de tête-à-tête, me dire avec cette sorte d'exaltation rythmée et pondérée qui caractérisait ses propos si supérieurement ponctués:

<c Venez me voir, monsieur, quand vous voudrez ; vous me trouverez heureux de vous accueillir sur ma Galère, mais ne venez pas le Vendredi; ce jour-là, monsieur, j'entre en conclave; je ne fais pas un Pape, puisque, malheureusement, je ne suis pas Cardinal, mais je fais un article, puisque, malheureusement, je suis journaliste. Or, quand je fais un article, je suis chambré comme un Cardinal, et vous pourriez me camper deux pisto» lets sous la gorge que je ne céderais point au plaisir de vous voir, fût-ce même pour gri* gnoter un peu de votre conversation. »

Ce langage, plein de parenthèses et d'images fulgurantes, me ravissait, je l'avoue, et je revis souvent ce magnifique <c capitaine Métaphore » digne d'être immortalisé par le pinceau de Vélasquez. — Notre liaison fut aussitôt de l'amitié, et de la meilleure; à vingtquatre ans, j'en étais tout fier et tout ému, et je trouvais en sa compagnie un charme infini, car son esprit élargissait toutes les questions de critique, de polémique et d'histoire, éclairait le passé et illuminait l'horizon avec une géniale clairvoyance de prophète.

Il n'admettait dans la littérature que celle qui exprime et personnifie l'essence divine d'un homme, et il ne pouvait tolérer toutes

JULES BARBEY D'AUREVILLY

les écoles modernes où Texercice de Toeil et de Tobservation sont plus en vigueur que l'exercice de l'âme même. « En matière de forme littéraire, écrivait-il, c'est ce qu'on verse dans le vase qui fait la beauté de l'amphore, autrement on n'a plus qu'une cruche, b

D'autre part, il disait encore : « Je ne crois qu'à ce qui est rare : les grands esprits, les grands caractères, les grands hommes. Qu'importe le reste? Le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un diamant, c'est de l'appeler un solitaire. »

Solitaire, il l'était comme l'aigle, comme le lion, comme l'ermite. Sortant rarement le jour, il demeurait isolé dans cette chambre de la rue Rousselet, oii peu d'amis venaient frapper à l'huis, et il ne souffrait point de cette claustration volontaire, donnant tout son temps à ses pensers et à la lecture attentive des livres qu'il avait décidé de juger à son tribunal de lundiste du Constitutionnel. — Parmi ses plus fidèlement dévoués, un de ses jeunes admirateurs, Georges Landry, qu'il nommait le Frédégondien (en souvenir de l'amant de l'épouse de Chilpéric), fut pour lui, durant ces quinze dernières années, un secrétaire affectueux, désintéressé, diligent, un voisin attentif à sa santé et à ses besoins, capable de le préserver du contact immédiat des ennuis journaliers de la vie, apte à s'entremettre avec les libraires et imprimeurs pour l'envoi des livres, la correction des épreuves, et tous les menus tracas du journalisme. Grâce à la tendresse dévotieuse et dévouée, au zèle infatigable de cet ami que sa reconnaissance le forçait parfois à appeler VAnge^ grâce aussi aux soins apportés plus tard par l'admirable charité de M"* Louise Read, le grand solitaire pouvait maintenir un bâton de longueur entre la société et son dandysme laborieux et vivre loin des coupe-gorge des assemblées confraternelles des arts et des lettres.

Barbey d'Aurevilly tenait du reste en maigre estime le petit monde courant des écrivains et des journalistes; il ne pouvait souffrir tous les « plats pieds » qui lui décernaient du Cher maître à tous propos et hors de propos:

« Ils me dégoûtent, monsieur, me disait-il;

qu'est-ce que cela peut bien me faire qu'ils, me découvrent du talent ; je ne suis point leur maître et ne les reconnais pas pour disciples; ils sont vils, bas, rampants, obséquieux et sans dignité. Cher maître! La belle parole ! On ne dit pas plus ces choses-là, monsieur, qu'on ne dit à une femme qu'elle est belle et qu'elle a de beaux «mollets ; on le lui fait sentir et c'est là le délicat, le fin du fin. Je goûte ceux qui me font comprendre qu'ils m'aiment et qu'ils ont de l'admiration pour mon talent, mais qui ne me le disent pas. »

Cependant, malgré des ironies terribles et des mots d'une insolence patricienne, il ne rebutait personne de ceux qui lui faisaient visite dans le but intéressé d'un article, mais pour rien au monde il ne se fût engagé avant d'avoir formé son opinion sur l'oeuvre qui lui était présentée, et les livres rejoignaient les livres dans la fosse d'oubli dont il les jugeait dignes, car il ne s'adressait qu'à des ouvrages capables de piédestaliser ses colères et ses louanges. Il détestait les demi-teintes, les talents gris, les esprits en camaïeu, les modérés sans excès de qualités brillantes ou sans pléthore de vices consanguins.

Son silence sur tant de livres largement dédicacés, munis de l'amorce des hommages les plus truculents, lui fît d'irréconciliables ennemis dans la gent irritable des écrivains. Partout on le battit en brèche; dans les journaux oii il écrivait, dans l'officine des éditeurs on lui fit une guerre sourde et tenace, et les romans de ce sincère et de ce hautain de conscience eurent à subir cette inattention du journalisme qui est la basse rancune de ce qui est petit contre ce qui est grand, courageux, loyal et franc.

C'est que Barbey d'Aurevilly aussi bien dans la fiction que dans la critique et l'histoire ne pouvait se prendre qu'à l'expression d'une personnalité accusée et ne s'intéresser qu'à la vibrance d'un tempérament original et puissant. Dans l'érudition il ne prisait la science documentaire que lorsqu'elle se trouvait dominée et conduite par le talent propre du metteur en œuvre ou par un art spécial :

a En dehors de ces conditions, qu'est-ce que l'érudition? proclamait-il.

a Voyez : une femme a passé dans cette chambre.... les savants mettent leurs lunettes

«cherchent ses épingles.... voilà l'éruditien j»t;rl3 plupart ! — Figurez- vous un monsieur ;=! irait faire son marché et rapporterait C eiquiscs et plantureuses victuailles qu'il ne Murai: pas accommoder. Cet homme peut-il n: iî^cresser ? [1 me faut un érudit qui sache tcifTïTparlescondîmentii de son esprit naturel les ptc» qu'il doit préparer, îl me faut un tetiTt qui me fasse bien diner; sinon qu'il oilk >a diable avec ses paniers de provisions

^ L'audition par-dessus, c'est le fardeau... Tor.àcsom c'est le piédestal. Il faut être audessus ': ce qu'on sait.

. :-.-i!)L'n est une pataude, ajoutait-il ,.■. niiL-essairc que ceux qui la pra- ■ --L-ni tourner, pivoter et la gra- : ..'nnie ceux qui valsent bien ; leur f;."àce aux grosses dames

['elle série des Œuvres et des

.;.ii est loin d'être complète, on

^^,j,^vi;r]!i sur l'élude de l'histoire, sur

.~t^wit de la critique, sur l'an du théâtre,

.i^ 'tsens poétique, des opinions aussi per-

^^ijaeilus. aussi larges, aussi élevées. — Je

■viT^.ca somme, que l'ouvrage qui synthé-

■r^.-j.t k mieux l'originalité du fougueux

v-i-a»» serait un livre de maiimes, axiomes,

s.iiis.v^ aphorismes, noies et observations

^vi-«ns Je l'ensemble de ces écrits. Si ce

v.u<4l devait être un jour publié, je crois

■t^vi^ir j;!irontir que ce serait une des plus

i^uscs épaves delà littérature de ce siècle

I Postérité; car, ainsi que l'exprimait

... jrdcs Prophètes du passé : u Les pensées

. , >,( nées d'un livre, celles qui font la trame

/vie, c'est le carquois plein, c'est tout

, ....«jiiois.

\l,ds la pensée détachée, c'est la flèche

sidc. Eile est isolée, elle a, comme la

„v,i,- dans les airs, du vide au-dessus et du

vkk* «u-dcssous d'elle. Mais elle vibre, elle

liAvtft'HC, elle va frapper, »

VV d'Aurevilly qui se vantait d'être né sous W yis'is '^^ Sagittaire et d'avoir reçu tant de itsVhe» qu'il était devenu carquois, d'Aurevilly yi .urioul un archer et un arbalétrier înimiuil'le; il décocha dans ses articles, dans ses num», dans sa correspondance, tant de , empennés, tant de dards empoisonnés

par l'ironie, tant de falariques brûlantes que le frissement en bruirait délicieusement à nos oreilles, et je lui avais un jour mis en tête le recueil général de ses ^agettcs humoristiques, de ses cestes et de ses javelots de polémiquesous ce titre: Le Cdrjuow iiw5ii^i7(i3iM.

Mais le cher homme souriant, l'œil un peu attristé, me montra le cachet dont il scellait ses lettres, afin que j'y pusse lire sa devise fataliste: Too late!— Troptard!

Aujourd'hui qu'il n'est plus, sa devise est morte et son règne commence; ceux qui auront souci de sa gloire diront-ils: Too early! Trop tôt !...?

La correspondance de Jules Barbey d'Aurevilly, si jamais on en peut recueillir les différents éléments, sera aussi l'un des plus précieux monuments élevés à sa mémoire, car c'est dans cette correspondance que le génie naturel de l'homme apparaîtra pour détruire la légende de l'artificiel et de l'apprêté qui s'est faite sur l'écrivain. — C'est d'après l'impression de ses manuscrits polychromes qu'on pourra juger ce grand cœur sous ce grand cerveau et admirer dans tout son éclat cet esprit comparable à un pur rubis à feux changeants. Cette publication ne pourrait être qu'une quintessence des lettres écrites ; car, en dehors des vingt ou trente volumes d'épitres adressées à Térudit Trébutien, de Caen, et que celui-ci recopia soigneusement sur de grands registres reliés en noir, on retrouverait (bien que Barbey d'Aurevilly ne fût point épisiolier avec excès) de nombreuses lettres envoyées jadis à Roger de Beauvoir, à de Cusiines, à de Fondras, à Théophile Silvestre, à l'abbé Léon d'Aurevilly, à M, Bottin-Desylles et à vingt autres écrivains d'autrefois et d'aujourd'hui. Des mains délicates seules pourraîem préparer ce grand régal de lettré, afin qu'il ne puisse advenir de lui ce qu'il est advenu de Flaubert qui s'est vu livré au public dans son intimité la plus frileuse et que la garde d'une nièce n'a su préserver de ce sacrilège.

En tant qu'épislolier, Barbey d'Aurevilly donne presque la profonde sensation de ce qu'il était comme causeur, dans la tradition

JULES BARBEY D'AUREVILLY

dorénavant perdue de la causerie française, il a le mot iranchani, l'humeur intarissable, l'abandon charrtiant, l'expression juste et colorée, l'image enluminée et je ne sais quelle Samme naturelle qui attise toutes ses phrases et nous les fait pe'nétrer dans la téie et longtemps conserver toutes brûlantes de leur sincérité. Le tour tortillé, embroussaillé qu'affecte parfois son style pompeux est toujours plein d'ampleur et très lucide pour qui a pu connaître le diseur qu'il fait revivre; l'emphase mCme, toujours idéologique, n'est jamais déplacée dans ses lettres non plus que la grande canne de frondeur ne l'était dans sa main. De plus î! est néologue par nature, par besoin et par sentiment de la caractéristique, et ses néologismesontdela raceetdela distinction; jamais le moindre mot trivial, bas, grossier, ne s'est glissé dans ses épîtres les plus familières. On sent que, lorsqu'il écrivait, il ne quittait pas ses gants comme M. de Buffon avait à sa table de travail les mains noyées dans la mousse de ses manchettes de dentelles.

Ce qui distingue samanière, c'est le primesaut, la libre allure d'un esprit sûr de lui qui va de t'avant sans se retourner, qui ne s'attarde pus a peser ses mots pas plus qu'un soldat ù peser ses balles; il n'a pas la torture angoissante de Flaubert pour l'emploi du vocable, il marche impétueusement avec une fiené native et, soit qu'il écrive des romans, des critiques ou des lettres, son manuscrit est d'une seule coulée, sans reprises, je ne dirai point sans surcharges, car ce fut là son péché mignon d'arrondir et d'amplifier sa phrase par goût, de grandioser son effet à ses propres yeux.

Dans les plus courantes de ses lettres il témoigne, dans ses jugements concis sur les hommes et les œuvres, d'une vue pénétrante, d'un entendement supérieur et d'un esprit unique dans l'expression de l'idée. J'ouvre une épitre familière adressée au Frédégondien, et j'y uouve celle jolie satire de Charles Nodier, qu'on me saura gré de citer,

» Je n'ai dit à Bloy qj'un mot en passant sur Charles Nodier. J'ai peur que ce mol soit insuffisant. Nodier est insuflisant lui-mSme. Ces: un esprit fait de nuances fines et pâles. Il est sur le point d'être poète et il ne l'est pas ; il est sur

le point d'être un grand romancier, et il ne l'est pas; un grand historien, et il ne l'est pas (voir ses Mémoires) ; un grand linguiste, et il ne l'est pas. Il est enfin sur le point d'être tout et il n'est que Charles Nodier, une jolie imagination qui a passé, comme tout passe, quand ce n'est pas le beau absolu ! — Nodier projeta les feux de l'aurore de ce jour étincelant, dont nous sommes le triste lendemain et qui a été le Romantisme. — Il avait de l'arc-en-ciel dans l'esprit, comme Janin y avait de la couleur de rose, mais l'arc-enciel ne danse que sur des nuages et s'y évanouit. Je crois pour ma part que le succès qu'il eut tient précisément à cet arc-en-ciel dans lequel il n'y a que des nuances et qu'il avait dans l'esprit. — Cela flattait et berçait tous les yeux et celane les offensait pas ! L'éclatante couleur est une insolente qui manque de. respect aux yeux chassieux de la médiocrité qui est Tout le Monde, et voilà pourquoi Delacroix a mis si longtemps â faire son trou qui est enfin devenu l'orbe de la gloire et qui ira toujours en s'élargissant, pendant que celui de Nodier, qui paraissait immense, s'est fermé comme une piqûre de rosier de Bengale qu'il était et, au bout d'un certain temps, on n'en retrouvera plus même la trace 1 II péril déjà dans les cabinets de lecture. On a peine à l'y trouver, et il n'est pas lu. Il y sent le moisi, le mucre, comme ilsdisenten Normandie. Superbe expression. — Nodier n'est un homme de génie (car il a passé pour cela) que pour les mêmes raisons qui feraient que, pour d'ignorantes jeunes filles, l'hermaphrodite serait un homme. Et, comme l'hermaphrodite qui voudrait prouver qu'il en est un, il se donne une peine du diable, mais il reste ce qu'il est : ni mâle ni femelle. Dans son Roi de Bohême et ses Sept châteaux, il a osé outrer Sterne, mais du Sterne outré, c'est du Sterne raté. Trop de zèle, dit Talleyrand, trop d'elTorts, je dis moi; l'effort, c'est le trop de \èle de l'esprit. Il paraît qu'il était aimable, qu'il avait les grâces de la causerie et un salon — une ruche où les abeilles du temps bourdonnèrent. Cela explique son genre de popularité dans l'en haut, laquelle n'est pas du loul celle d'Alexandre /Dumas, populaire lui aussi (mais â tous les niveaux — et malheureusement dans l'en bas), qui est un amour de la même époque. •

Ce fragment de lettre donne bien l'expression du style épislolierde Barbey d'Aurevilly; si infidèle que puisse paraître à première vue ce portrait de Nodierqui nous étonne et nous blesse légèrement datis l'affection cérébrale que nous conservons tous pour ce lettré délicat, lucide et d'une grâce si policée, nous ne pouvons, en y réfléchissant de loisir, ne pas en apprécier lafinesse d'observation et la justesse générale. Dans toute critique et appréciation

orale ou écrite, manifeste'e dans la conversation, dans le journal ou dans le livre, Fauteur des Juges jugés s'est toujours montré avec sa nature passionnée un violent, un exaspéré, un ardent sans cesse porté vers les extrêmes, et par conséquent souvent un injuste.

Il n'y a que les tièdes, les modérés, les faibles, les poncifs et les médiocres qui puissent Juger d'esprit froid et diagnostiquer sur le talent d'autrui avec une pondération équitable. Les esprits ardents, vivants, chaudement congestionnés par l'ardeur des sensations reçues ne peuvent qu'adorer ou haïr, louer ou mépriser; ils étreignent avec la même puissance aux deux pôles de la passion et ils ne peuvent pas plus comprendre la critique juste, qui est le juste milieu, que Don Quichotte ne comprenait le bon sens de Sancho,

Quand Barbey d'Aurevilly jugeait un homme ou une œuvre, il partait en guerre ou en bonne fortune, jamais en marivaudage et en exercice de rhétorique. Avec son âcreté, de sa plume qui guerroyait d'estoc et de taille, il luttait sans cesse, soit qu'il essayât, en faveur d'un talent naissant ou d'un génie méconnu, de faire une trouée lumineuse à tra-vers l'opaque indifférence publique, soit qu'il voulût décapiter un de ces épis vides qui trop souvent lèvent la tête au-dessus des lourds épis courbés dans le champ des moissons d'art, Mais la passion ne l'aveugla jamais que par le mirage des grandes vertus humaines et, comme il l'écrivait en i858, au Réveil àt Granier de Cassagnac, si sa critique avait dû se choisir un symbole, elle eût pris la Balance^ le Glaive et la Croix,— C'est bien du reste autour de ces trois emblèmes que sa phrase s'allume et irradie.

La plus vive et la plus longue amitié littéraire de Barbey d'Aurevilly fut celle qui le lia durant près de trente ans à François-Guillaume-Stanislas Trébutien, de Caen, qui fut son premier éditeur et pour ainsi dire son véritable initiateur littéraire. Trébutien est la dernière physionomie de bénédictin, dans le sens laborieux et ascétique du mot, que ce siècle ait pu voir; personne jusqu'ici ne s'est occupé de mettre en lumière cette superbe figure d'érudit de province dont l'œuvre et la

vie intime donnent droit au respect et à l'admiration.

Trébutien et Barbey d'Aurevilly se connurent à Caen aux environs de t83o, alors que celui-ci, sortant du collège, faisait son droit, selon son expression, beaucoup plus à genoux au bas de la robe des femmes qu'à l'école. D'Aurevilly était alors, pour le peindre à sa manière, « un petit vampire aux yeux suceurs ù vide qui n'o encore touché à rien » et qu'un médaillon de Finck, qu'il conserva toujours, nous représente, beau comme le jeune Byron et pâle comme le sombre RoUa»

Cette longue liaison de Trébutien avec l'auteur de la Vieille Maîtresse me fut contée un soir au sortir du Cirque, et j'entends encore par le souvenir la voix du Gentilhomme valognais, cette voix fièrement timbrée qui devenait si divinement mélancolique et qui savait dire et conter comme dorénavant je n'entendrai plus jamais dire ni conter.

« J'étudiais mon droit à Caen, c'est là que mon père, craignant les excès d'une fougue intraitable m'avait envoyé, afin d'éviter que je ne fisse des folies à Paris, ou que je devinsse homme politique — une infamie à ses yeux! — Mon droit, à moi qui rêvais alors, mon cher, de la vie fringante, du bruit militaire, des charges et des sonneries, des uniformes et des aiguillettes! Je devrais être aujourd'hui le Maréchal d'Aurevilly ! Quand on se sent des torches allumées en soi, il est triste de faire des économies de bouts dd chandelles, et je m'ennuyais ferme à Caent En dépit d'une société des plus distinguées, je me sentais isolé devant moi-même et je cherchai logiquement à me plonger dans une lecture forcenée.

a J'avisai près du pont de Caen ce qu'on nommait autrefois un cabinet littéraire, et, tandis que je bouquinais, le libraire, tête de Siméon le Styliie, œil vif et pcofond, front remarquable, me parla, et je fus frappé de l'accumulation intelligente et habile de son éru* dition. C'était un homme maigre, à l'allure pénitente, comme un Père du Désert, avec une jambe repliée, le pied en l'air,... une jambe ankylosée, infernale... Malgré la différence des conditions apparentes, nous conçûmes, dès le début, cette ardente sympathie

JULES BARBEY D'AUREVILLY

que rien ne démentit pendant longtemps.

Monarchiste et religieux, d'un catholicisme de fer, Trébutien avait^étudié le persan, l'arabe etleturcct il avait publié chez Dondey-Dupri dès 1836 des contes persans et des Contes inédits des Mille ft une Nuits. It connaissait déjà les Francisque Michel, les Leroux de Lincy, les Jubinal, les Julien Travers, et autres archéologues de lettres, et il fonda cette Revue de Cacn qui n'eut qu'un numéro et dans laquelle, parut Ua, mon premier essai dans la Nouvelle, que je signai alors Jules Barbey.

H Trébutien se fit l'éditeur, à petit nombre d'exemplaires (trente ou trente-cinq), de ces ouvrages ou plaquettes que, vous autres Bibliophiles, vous recherchez avec tant de soin : la Bague d'AnniM, Trente<six ans, œuvre introuvable; Hmx Wiythmçs oubliés 1 \e Laocoon et les Yeux caméléons, les Poésies*, que je lui dédiais; c'était une restitution, car il savait éditer comme Benvenuto CçUini ciselait, et il taillait mes cailloux comme on taille des diamants. J'étais déjà digne du surnom de lord Anxious que je me suis décerné, car sur la question des corrections typographiques j'étais angoissé, tyrannîquement obsédé par l'erratum, Mais Trébutien était là, etrien n'échappait à son œil de typographe étonnant. Ce fut en causant avec cçt ami idolâtre que je conçus l'idée d'ane série de romans sur les guerres de la chouannerie et qu'il me fournit mille documents précieux relatifs à cette histoire des chouans dans le Cotentin, sur laquelle je pensais fixer les rayons bleus de mon imagination; mais je ne persistai point dans cette voie, la vie est plus foricque nos projets, et après la publication du Chevalier des Touches et celle de la Première Messe de l'abbé de la Croix- Jugan qui devint plus tard tEnsorcelée, j'arrêtai mon épopée de la chouannerie que je voyais si vaste et si prodigieuse.

Après un stage assez long àCaen, poursuivait Barbay d'Aurevilly avec le geste familier qu'il avaitd'éleversa main aristocratique, dont l'index était replié à la hauteur de ses lèvres, comme pour soutenir et souligner sa parole

1. Ces poésies ont été réimprimées in-8* à BruxelleE en 1870, àyï exemplaires, par Insignis A'eiu/o (Poulel-

après un temps assez considérable, je vins à Paris, pour y gaspiller les quelques livres pariais que me laissait un oncle à héritage. C'est alors que j'écpivis à Trdbullen, qui s'en* nuyait mortellement dans sa solitude à Caen, cette formidable série de lettres qui, réunies forment plus de trente volumes in-4'' et dans lesquelles j'ai versé le meilleur de moi-même pour les hommes et les choses de ce temps. Trébutien ne semblait vivre que par mes lettres qu'il recopiait pieusement; cette correspondance était la communion intellectuelle de ce fanatique d'amitié; j'étais le soleil, la Iqeur divine qui arrivait brillante et chaude dans cette Lucarne de savant et je ne manquais guère le courrier qui devait alimenter la ferveur de cet ardent par réflexion,

Trébutien vjnt à Londres par la suite pour des recherches ; de U, il passa à Paris où il séjourna pendant quelque temps et retourna définitivement à Caen.

a Pour expliquer notre brouille, mon cher ami, ajoutait lentement l'exquis causeur dont je rends malaisément l'éblouissement de la phrase et de la diction, il faut faire intervenir une femme,., la femme d'un professeur de droit, une coquine abominable, un monstre de bassesse et de perfidie, que le pauvre lettré eut le malheur d'aimer sans mesure,

B Trébutien avec son infirmité terrible était doux, timide, modeste, épeuré par tout contact humain, presque sauvage, mais sous cette apparence craintive il dissimulait un brasier ardent, attisé par tous les désirs d'enfer; c'était un moine, mais un moine italien comme ceux de Bandello, de Pogge et de Firenzuola; il dévorait en silence sa virilité, mais il était brûlant, enflammé, craquelé par la passion, et parfois il s'aventurait à la porte d'une fille sans oser agiter la sonnette, pris d'effarement comme le patient à ta porte du dentiste. — OrlepauvrebibliothécairedeCaen

car il l'était devenu — vécut dans l'intimité

de la femme dont je vous parle, sans qu'elle lui accordât la moindre faveur, et cette coquette affola ce coq; elle se plut à tisonner férocement cette braise ardente, à la retourner, à exaspérer cruellement son ignition, à en faire jaillir des flammes, et, quand cet être humain fut rouge et transparent comme un poêle ronflant, elle s'enfuit effrayée de l'in-

cendie qu'elle avait allumé. Trébutien devint fou de douleur, et nous jurâmes tous deux de le venger.

'i Ce fut dans ce but que j'écrivis les Bottines bleues, je sortis de moi ce Rkythme oublié comme un volcan rend sa lave dans un vomissement grondant et plein de secousses, comme si j'avais été l'Etna en personne, car je pensais à la grimace que ferait le monstre lorsqu'on lui présenterait cette coupe de vitriol bleuâtre... Mais Trébutien revit la vaniteuse sans cœur et se refroidit pour moi; puis, à propos de la publication des Lettres d'Eugénie de Guérin, la guerre, hélas! éclata injustement de son côté. — 11 prétexta de mes relations avec Malassis qui s'offrait de publier les œuvres de Guérîn pour me traiter indignement, lançant des mots de journaliste! de " mauvaise compagnie»! de débauché! que sais-je? Il était fou, fou, fou! — En dépit de mes tentatives conciliantes, il me renvoya, comme une maîtresse bafouée, mes lettres et mes portraits sans me répondre, puis il s'efforça de me nuire auprès de l'Héritière des Guérin, i une vieille dévote à chaufferette », assez faible d'esprit, qui donna carte blanche à Trébutien, Sainte-Beuve fui chargé d'écrire la notice, et le livre fut publié chez Didier, sans moi qui l'avais prôné, élevé, qui avais réuni les documents les plus précieux et qui avais mûri cette publication comme une œuvre personnelle. — Nous étions définitivement brouilles. Longtemps après — singulier contraste des hommes et de la vie — Jules Vallès, qui avait fait une incursion jusqu'à Cacn, essaya de nous réunir et de nous réconcilier; il me dit que Trébutien pleurait sans fin sur notre rupture, qu'il se frappait la poitrine, s'en attribuait tous les torts et me suppliait de revenir à lui. Je fus inflexible... Il émit fou; il aurait assurément recommencé dès le lendemain. Jamais je ne le revis!... 11 mourut en 70, l'année de la guerre, d'une goutte remontée au cœur, en écoutant un sermon dans une église de Caen. n

Ainsi me fut contée l'histoire de cette longue liaison avec Trébutien qui domine pour ainû dire dans la vie intellectuelle de Barbey d'Aurevilly ei dont je n'ai fait qu'atténuer les détiiih. Dtins ta biographie du grand écrivain normaiiil, les pages relatives à Caen et son

bibliothécaire tiendront assurément une large place commandée par la logîqueau biographe, et je n'ai pu ici qu'en esquisser les lignes générales.

Barbey d'Aurevilly eut pendant toute cette période de son existence de grands déboires, de profondes tristesses, d'amères désillusions et de pressants besoins d'argent. 1 1 supporta le tout avec la plus haute dignité et la plus courageuse sérénité. « J'ai parfois pensé à me brûler la cervelle, medisalt-ilunjour magnifiquement, mais j'ai retrouvé la conscience et la fierté de moi-même, y'ui eu peur de brûler un cerveau, n

Trébutien ne fut pas seulement l'éditeur des premières œuvres de Barbey d'Aurevilly, mais encore se fît-il le publicaleur des poésies de son frère l'abbé Léon qui, avant d'entrer dans les ordres, avait été un des chansonniers les plus aimables du Momus français. L'abbé Barbey d'Aurevilly, qui vécut toujours en Normandie, a laissé un petit recueil de Sonnets, un opuscule de poésies religieuses : Rosa mystica et un recueil (vers et prose mélangés} qui eut deux éditions en i858 et 1867} sous ce titre : le Livre des Hirondelles.

L'abbé d'Aurevilly s'y fait voir poète de valeur, profondément empreint de la mélodie lamartinienne et des aspirations de lord Byron; ce n'est certes ni par l'expression ni par la richesse de la rime que ses œuvres montrent leur supériorité, mais par le rythme et le souffleli'idéalisme qui passe dans toutes les strophes massées sous son inspiration. 11 fut en correspondance et en sympathie littéraire avec Sainte-Beuve et le grand poète américain Longfellow, qui écrivit au missionnaire eudiste les lettres les plus flatteuses pour ses sonnets, romances et poèmes.

Jules Barbey d'Aurevilly avaic pour ce frère junior une affectueuse amitié mêlée de vénération. Il se plaisait à parler de son mysticisme et à héroifier son abnégation religieuse, à peindre sa charité chrétienne en faisant flamboyer son admiration sur le nimbe dont il ornait la léte de son frère appuyé sur la croix. Il le montrait pauvre, vêtu de vieilles soutanes verdâtres, confessant là-bas en Normandie dans son église sans

JULES BARBEY D'AUREVILLY

toit, recevant sans bouger les ondées du ciel et la brise glacée en son confessionnal.

Lorsqu'il mourut, il écrivit à un de ses amis de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en novembre 1876, ce fragment d'une lettre pleine de sentiment attristé, où toute son âme et son caractère d'écrivain se révèlent :

Je n'ai point douté de vous et de votre pensée en ce triste moment; je suis sûr que vous avez été avec moi. Il y avait en ma compagnie des amis invisibles autour de cette fosse ouverte où )e Tai déposé. Je les sentais dans Tair... autour de moi, cortège que je voyais seul et qui me semblait plus doux que Tautre, car je n'avais, — excepté les pauvres qui l'ont aimé, les Pères de sa Compagnie et M. Bottin-Desylles, le cousin qui a épousé en secondes noces M"' Barbey d'Aurevilly, née de Crux, ma tante, — je n'avais que des indifférents.

... Je l'ai enterré dans le cimetière des pauvres, comme s'il avait été Franciscain,. . — et il était digne de l'être, — et il s'est trouvé que ce cimetière est sublime I On y peut enterrer également des héros, des saints, des pauvres et des poètes. Il y est, entre une croix et le mur du château fort de Saint-Sauveur, bâti par Néel de Néhou, et qui a vu Du Guesclin. Sa tombe est au fond d'un fossé de guerre, sous lequel on a planté des pommiers qui seront en fleur au printemps prochain, comme lui, il est en fleur immortelle dans le jardin céleste de là-haut.

Les deux frères avaient une conception analogue de la vie dans la façon élevée et si digne dont ils en voulaient la pratique; ils eurent à leurs débuts quelques tournois poétiques, et la magnifique série de stances qui toutes se terminent par ce vers attristé

Voilà pourquoi je veux partir 1

était écrite en réponse à une longue pièce de vers de Pabbé Léon qui débutait par

Ah ! pourquoi voyager ?

Barbey d'Aurevilly fut un poète dans le plus noble sens, un poète délicat et caché qui dissimula sa lyre, sentant bien que la foule n'aime que les violons. Aussi en dehors des poésies publiées à quelques exemplaires par Trébutien,il écrivait assez fréquemment dans le lourd cahier de notes, de pensées, d'extraits de lectures, qu'il avait fait relier en maroquin rouge et qu'il nommait Mon crachoir^ de longues, chaudes et sonores poésies mystérieuses

qu'il nous lisait parfois entre intimes, avec cette voix de cristal voilé, encore vibrante mais langoureusement attristée, qu'il savait assouplir au gré du rythme et mettre en valeur dans le registre de la pièce choisie.

Parmi ces pièces au souffle romantique, mais à l'allure si crânement personnelle, celle que j'aimais à lui redemander après la Mai^ tresse rousse et la Beauté est intitulée le Cid Campeador et n'a jamais paru dans ses œuvres jusqu'ici. Pour longue qu'elle soit, Je ne la mutilerai pas et la donnerai intégralement. La voici :

Un soir, dans la Sierra passait Campeador. Sur sa cuirasse d'or le soleil mirait Tor Des derniers fiamboîments d'une soirée ardente, Et doublait du héros la splendeur flamboyante! Il n'était qu'or partout, du cimier aux talons. L'or des cuissards froissait l'or des caparaçons. Des rubis grenadins faisaient feu sur son casque» Mais ses yeux en faisaient encor plus que son masque. Superbe, et de loisir, il allait sans pareil, Et n'ayant rien à battre, il battait le soleil !

Et les pâtres, penchés aux rampes des montagnes, Se le montraient, flambant au loin dans les campagnes Comme une tour de feu, ce grand cavalier d'or, Et disaient : C'est saint Jacque ou bien Campeador. Confondant tous les deux dans une même gloire, L'un pour mieux l'admirer, l'autre pour mieux y croire !

Or, comme il passait là, magnifique et puissant,

Et calme et grave et lent, le radieux passant

Entendit dans le creux d'un ravin solitaire

Une voix qui semblait, triste, sortir de terre/

Et c'était, étendu sur le sol, un lépreux,

Une immondice humaine, un monstre, un être affreux ,

Dont l'aspect fit lever tout droit, dans la poussière,

Les deux pieds du cheval se dressant en arrière.

Comme s'il eût compris que les fers de ses pieds,

S'ils touchaient à cet être en resteraient souillés,

Et qu'il ne pourrait plus en essuyer la fange !

Cependant le héros, dans sa splendeur d'archange,

Inclinant son panache éclatant, aperçut

Ce hideux malandrin, sale et vil, le rebut

Du monde — il lui tendit noblement son aumône,

Du haut de son cheval cabré, comme d'un trône,

A ce lépreux impur, contagieux maudit,

Qui la lui demandait au nom de Jésus-Christ!

C'est alors qu'on put voir une chose touchante :

Allongeant vers le Cid sa main pulvérulente.

Le lépreux accroupi se mit sur ses genoux,

Surpris — le repoussé! — de voir un homme doux

Ne pas montrer l'horreur qu'inspirait sa présence.

Et ne pas l'écarter du bois dur de sa lance;

Et touché dans le cœur de voir cette pitié,

Il osa, lui, le vil, l'afTreux, l'humilié,

Dans un de ces élans plus fort que la nature,

Au gantelet d'acier coller sa bouche impure.

Le malheureux savait qu'il pouvait appuyer

Sans lui donner son mal sur le brillant acier,

Le mouiller de sa lèvre, y traîner son haleine.

Lui qui n'avflii jamais baisé de main humaine El qui donnait la mort d'un seul atlouchement, Vautra son Iront danreux sur l'acier de ce gant, Et le Cid le laisBa irés tranquillement faire, Sans dédain, sans dtsoût, sans haine, sans colère. Immobile il restait, le grand Campeador! Que pouvait-i! penser sous le grillage d'or De son casque en rubia, quand il vit cette audace; Quel sentiment passa sous l'or de sa cuirasser Mais il tixa longtemps le lépreui, — puis soudain, Il arracha son gant et lui donna sa main.

Il est à souhaiter que l'éditeur Lemerre, qui a honoré sa Petite bibliothèque linéraire en y admettant lu Vieille Maîtresse^ VEnsorcelée, le Chevalier Destouches ei les Diabo~ ligues, veuille bien s'occuper des Poésie^ complètes de Barbey d'Aurevilly^ Cela ne fera pas un bien lourd volume, mais une forte plaquette, bien faite pour charmer le petit nombre des connaisseurs qui peuvent comprendre ci aimer le plus petit nombre encore des vrais poètes. Moins il y a d'initiés dans le temple, disait Voltaire, plus les mystères sont sacrés.

Ce qui domine en résumé chez M. Jules Barbey d'Aurevilly, ce « fier Sicambre o des lettres, dont la personnalité, comme un diamant, esl taillée à facettes multiples, ce qui surpasse le critique, le poète et le polémiste, c'est le romancier.

C'est dans ses romans et ses contes que son talent apparaît le plus sanguin, le plus nerveux, le plus bondissant, le plus expressif. Trop entier, trop créateur, trop mâle de plume pour s:ire un critique tempéré, trop feuillu d'imapinaiion pour avoir pu demeurer un poète exclusif, trop méprisant et trop chevaleresque à la fois pour la polémique du jour qui a répudié la courtoisie des passes d'armes afin d'établir un vague pugilat, l'auteur de l'Amour impossible a trouvé dans le roman sa plus réelle incarnation.

11 y atteint à de rares élévations de passion, car dans ses œuvres le sang bondit, l'humanité se redresse, l'amour se pâme, se turgit, s'exaspère jusqu'à hurler, griffer et mordre; la, vie circule à pleins bords, emportée, désordonnée dans une course fougueuse pour se briser au dénouement dansun heurt toujours bizarre et violent, cruel comme la vie. C'est que chez d'Aurevilly l'œuvre et le style sont

inséparables de l'homme; on sent que l'impression n'est pas cherchée, qu'elle arrive avec intensité d'une large coulée et d'un seul jet ; la phrase;n'est point artificielle, ni bercée dans les langes du dictionnaire, avec la fièvre de la recherche; elle est saine, robuste, solidement empanachée, fleurie normalement; elle éclate et flamboie, car elle est expulsée violemment par un cerveau-cratère où l'emphase, la subtilité, la métaphore colorée, l'expression saillante fusionnent dans une même lave sans cesse embrasée.

Nul mieux que lui n'a l'art de draper plus superbement sa pensée, dans un style aussi opulent, aussi somptueux, aussi magnifique ; aucunclinquant ni oripeau,quoi qu'on en dise, mais une profusion naturelle de nabab qui sait ses pierreries et joyaux inépuisables. Jamais une image vulgaire, jamais un motmalséani; partout de belles manières, même dans l'outrance des situations les plus échevelées.

Il avouait procéder dans son travail de mise en œuvre par syllogisme. Il avait toujours les trois propositions nécessaires à son roman : le début, le centre, la conclusion; autrement dit : la majeure, la mineure et la conséquence. Il promenait son argument des jours, des semaines ou des mois dans une incubation solitaire; puis, lorsqu'il jugeait que le sujet était mûrà son gré, lorsqu'il senuit que l'inspiration lui faisait craquer la cervelle, il enfantait sans douleur, naturellement, d'une plume slïre d'elle et fringante comme un coursier qui s'emballe... « Il me sembleà ces moments, disait-il un jour, qu'il y ait dans ma tète comme des rideaux qui seraient brusquement tirés par une tringle ; je vois mon œuvre avec ses plans, ses degrés, ses paysages, ses héros vivants et ses horizons, et j'écris infatigable jusqu'à la fin. y

La Vieille Maîtresse était à ses, yeux dans sa progéniture intellectuelle, comme l'enfant de l'amour, c^T il y avait dans ce roman brûlant beaucoup de sa jeunesse en Normandie, et presque tous les personnages étaient les composés, les i fondus » de personnes qu'il avaitconnues. L'Ensorcelée^ qu'il regardait comme le plus noble et le plus impérissable de ses romans, était le^/5 de son imagination. Pour le Chevalier Destouches, il l'avait écrit comme on fait une charge de zouaves à la baïonnette,

JULES BARBEY D'AUREVILLY

d^un seul élan, la foi au cœur, Tivresse à la tête, sans calcul ni mesure, follement. Il résumait ainsi son avis sur son Prêtre fjtarié: « C'est un tumultueux torrent d'idées. »

Parmi des projets non réalisés, il devait écrire plusieurs livres sous les titres suivants: Une Tragédie à Vaubadon; Un Héros de grand chemin; le Traité de la Princesse^ et diverse^ autres œuvres dont les titres m'échappent : mais cet indépendant, cet insoumis ne pouvait se plier à une besogne toute tracée, fût-ce par lui ; il attendait que le carillon de l'inspiration sonnât en sa cervelle pour prendre la plume et partir en mission divine d'écrivain. Pour la même raison, il refusa tout roman sur commande.

« Je puis passer pour stérile, proclamait*il ; de ceci je n'ai cure ; je n'écris que lorsque mon esprit me dicte, mais je ne le fatigue pas et je professe trop de respect à son endroit pour jamais le tirer par les cheveux et le soumettre à la question. »

Malgré cette intégrité de conscience, cette gentilhommerie de caractère, Barbey d'Aurevilly eut plus que personne le droit de se plaindre de la froideur et presque de l'ingratitude de ses contemporains. Un fin critique aujourd'hui oublié, Alphonse Duchêne, le cO'Junius d'Alfred Delvau, le remarquait déjà dans une causerie faite au Figaro jW y a près de vingt-cinq ans :

La critique, écrivait-il, dont le devoir est de mener paître dans les plus gras pâturages de Tinteiligence le troupeau confié à ses soins, et qui trop souvent préfère le pousser vers les landes arides ou les marais fangeux, Ta systématiquement éloigné de cette végétation plantureuse, fortement aromatisée et parfois un peu sauvage. | — Aucun romancier, de si peu de valeur soit-il, ne se voit refuser, sinon les honneurs de la controverse, au moins les bénéfices de la constatation; seul. M, Barbey d'Aurevilly est victime d'un silence de parti pris dont le public à son tour est la dupe.

Sa physionomie littéraire en est-elle diminuée ? — Au contraire. — L'insoumission de son esprit, l'âpreté de ses colères, l'isolement auquel le condamnent les brusques écarts de sa polémique, la proscription que lui infligent les poltrons et les imbéciles, sa chevaleresque fidélité à des doctrines vieillies, enfin l'inséparabilité de sa personne et de son talent, font de lui une des figures les plus originales et les plus intéressantes

qu'on puisse rencontrer dans la cohue des médaillons frustes de notre temps.

M. Barbey d'Aurevilly — et, sous notre plume, ceci n'est pas un mince éloge, nous apparaît parmi tant de types effacés comme un Agrippa d'Aubigné ~- catholique.

Vingt-cinq ans après cette observation vengeresse d'Alphonse Duchesne, il est permis de constater que la critique moderne n'a pas ramené précisément le troupeau public sous les magnifiques futaies du beau domaine de d'Aurevilly; au contraire, cette critique, chaque jour plus banalisée, plus étriquée, plus monstrueusement indifférente , plus bassement servile, a poussé lentement avec cynisme plus avant le pecus anonyme vers les marécages, les fondrières et les terrains tourbeux; les moutons, sous la baguette de ces conducteurs inconcients de leur vilenie, se sont transformés en pourceaux et barbotent dans la vase noire et stagnante des documents humains .

Mais une génération monte, plus saine, espérons-nous, qui déjà proteste contre la pestilence de cette région, et parmi les jeunes, dans ces revues qui papillonnent un jour dans le soleil de la publicité, nous percevons parfois des cris d'enthousiasme sincère qui tendent à magnifier et même à apothéoser le grand romancier normand.

J'arrête ici le chapitre de ces notes et souvenirs déjà long pour le cadre de cette revue; je suis allé un peu à l'aventure dans ce voyage dans l'air ambiant à la recherche physiopsychologique d'un cher défunt. Il me semble que je ne suis parvenu à rien fixer de ce qui fut /ta', avec la netteté, le rehaut d'expression et la couleur des mots qui seuls sont capables de remettre en relief ce grand esprit si subtil et partant si compliqué, si délicatement enchevêtré dans la capillarité de ses racines nourries de tant de sucs inanalysables.

Je n'ai point parlé du mondain, de l'humoriste et du prodigieux Bachaumont conteur d'historiettes historiques qui faisaient de cet incomparable ami le plus royal réconfortant des intelligences en veuvage d'idées* et de causeries du siècle passé. Barbey d'Aurevilly, c'était à la fois Chamfort, Duclos, Montesquieu, Voltaire, Galiani, Casanova et

le prince de Ligne;il orchestrait, semblait-îl, à lui seul tout Tesprit de ces beaux esprits d'antan qu'il avait transcrits en partition originale. Il apportait dans sa personne et dans sa diction une dernière vision des charmes de la politesse et du beau langage des anciens cénacles lettrés, et on comprenait qu'il aimât à citer cette opinion du Régent :

0 La seule chose qui vaille la peine de vivre, la sensaiion qui reste fraîche comme l'aurore, quand tout est flétri de toutes les aurores ausquelles nous avons goûté, c'est la conver-

sation d'un homme d|esprit qui sait causer. » Il savait, le cher octogénaire, non seulement goûter délicatement ce plaisir infini, mais eiicore, comme le dernier possesseur du secret, pouvaic-il le donner largement, sans compter, avec tant de charme et de magnificence que tous ceux qui l'ont connu et aimé porteront à jamais te deuil de cette tradition de la causerie qui vient d'expirer sur ses lèvres à jamais closes.

Octave Uzanne.

Paris, 3 juin 1K89.

ROMANS — CONTES - NOUVELLES — FACIÎTIES

Térs Nicole, par Camille Le Senne. Paris, G. Charpenrier et C"; 1889. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

Le roman de M. Camille Le Senne, Véra Nicole, élude de mœurs littéraires, est surtout un aperçu coloré, brillant et légèrement superficiel des mœurs du journalisme contemporain; pas de figure qui soit bien nettement accusée, ni profondément fouillée dans cette peinture amusante et mouvementée. Le sujet traité a peutêtre trop amusé l'écrivain; il ne s'est pas attardé a le creuser jusqu'à la moelle substantielle, satisfait de l'effleurer seulement de sa plume, une plume qui griffe souvent et entame l'êpiderme, sans méchanceté, mais avec une certaine continuité agressive : cela dénote un tempérament de discuteur plutôt que celui d'un homme de haute lutte. Le croquis intéressera par ses demi-allusionï^ ses presque portraits, ses fétus de documents, son humeur aigrelette; mais il ne saurait avoir la prétention de représenter le gros effort terrible de cette fin de siècle, dont la ruée énorme, les âpres et féroces combats, In guerre aux individus, l'acharnement dos haines, se rapprochent des batailles sans merci propres auK époques de décadence. Quelques silhouettes font songer à des personnalités connues et attirent l'oeil, mais la figure qui nous paraît la moins heureusement campée, la plus hésitante et la plus flottante est justement celle de l'héroïne, cette Véra Nicole, énigmatique et peu compréhensible. C'est une empreinte trop peu nette pour marquer dans le livre, et elle ne laisse après la lecture qu'un souvenir vague, indécis et fugitif. Le roman, écrit dans une manière moderne, visiblement naturaliste, est, du reste, littéraire et dans une tonalité qui appelle l'attention.

BIBL. UOD. XI.

Les PréoooeB, par Th. Dostoiewskv, traduction Halpérine~Kamiitsky. l'aris, Victor Havard; 1889. Un vol. in-i8 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

C'est une œuvre très bizarre et empreinte d'une étrange couleur que ce roman de Dostoïewsky traduit par M. Halpérine-Kaminsky et intitulé les Précoces; il y est question d'un groupe d'enfants encore au collège, de leur vie, de leurs mœurs, de leurs qu'erelles et de leurs causeries d'une étonnante précocité. Parmi eux, trois figures dominent, celles de Kolia, du petit llioucha et d'Alexey. Mais la partie vraiment grande et profondement émouvante du livre est toute la dernière, consacrée à la maladie, à la mort et à l'enterrement d'ilioucha. Ces pages suffiraient à classer l'auteur parmi les grands écrivains, si d'autres œuvres fameuses n'avaient déjà donné celte place à Dostoïewsky dans la littérature

En croisière, par George B.istard. Paris, Paul Ollendorf; 1889. Un vol. in-18 jésus. — Prix ;

3 fr. 5o.

M. Georges Baslard, dont on connaît les si intéressants et patriotiques ouvrages sur la guerre de 1870-1871, et qui a reconstitué avec un rare bonheur quelques-uns des épisodes les plus glorieux de nos grands combats, entreprend une série curieuse àun tout autre point de vue; cette série, il l'appelle Hommes de mer. Il lui a semblé propice, au moment où un si louable engouement nous porte vers tout ce qui a trait à la marine, • de publier des romans dans lesquels il s'appliquerait à montrer ce que sont nos marins dans leur existence aventureuse, en profitant autant des faits qu'il a pu observer lui-même que des

précieux souvenirs qu'il a pu recueillir de viye voix dans le milieu où il a vécu. Il débute par un volume intitulé En croisière/ remontant à des époques encore assez rapprochées de nous, il montre l'esprit d'aventure, la soif des voyages naissant dans le cerveau d'un fils de marin, l'arrachant presque malgré lui à la terre, pour le lancer, encore tout gamin, à travers l'Océan, Ce sont les récits et comme le journal de bord d'un négrier que nous retrace Georges Bastard dans ce livre, où il s'est efforcé de peindre la vie de l'équipage sur un bateau faisant la traite le long des côtes d'Afrique. Nous n'entrerons pas dans le détail des péripéties multiples de ce roman qui débute à Saint-Malo pour courir le monde, effleurer un coin de la société parisienne, avant de nous montrer le héros devenu capitaine de frégate et marié à celle qu'il aimait. Disons seu. lement qu'on prendra un vif intérêt à cette lecture qui initie à mille choses peu connues, et à laquelle la sincérité des documents recueillis donne toute sa saveur.

-Sous la robe, par Georges Beaume. Paris, Dentu; 1889. Un vol. in-i8 jésus. — Prix: . 3 fr. 5o.

L'année dernière, nous avions déjà eu occa- * sion de parler de M. Georges Beaume, à propos de son intéressant début dans les lettres, avec un roman champêtre intitulé Cyniques; il nous apporte cette année une œuvre nouvelle, Sous la robe^ antérieure paraît-il à celle déjà publiée. Dans ce livre, nous retrouvons les principales qualités de l'écrivain, avec aussi ses défauts; mais, ce qu'il y a de curieux à constater, c'est la furieuse fougue de l'œuvre, écrite avec une sorte d'emportement passionné qui finit par émouvoir, mor dre en pleine chair et intéresser violemment. Il s'agit, dans ce nouveau volume, d'un jeune paysan des Cévennes dont les parents font un prêtre sans l'avoir consulté, et qui, sous la robe^ entame l'éternelle et forcenée bataille contre sa chair, contre son robuste tempérament d'être sain et primitif, dévoré d'ardeurs folles, brûlé par un sang vigoureux. Le développement de ce combat est bien rendu, la chute du pauvre prêtre est facile à prévoir, et nous le voyons se ruer à la folle délivrance du suicide, comme il s'est rué à la volupté. Le roman est tout bouillonnant de jeunesse et court, ainsi qu'un torrent impétueux, à travers rocs et chemins, plein de débordements, de cascades, de soleil et de rugissements; tout grossier et mal défriché qu'il soit, il mérite d'clrc lu, en raison de sa belle allure de jeunesse et de Ba couleur littéraire.

Corruptrice, par Emile Gouoeau. Paris, G. Charpentier et C'«; 1889. Un vol. in- 18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

Ce que le romancier a voulu nous montrer dans Corruptrice^ c'est le lent et sûr travail de désorganisation morale que peut produire Tamour d'une femme dans le cœur, dans le cerveau et dans le corps d'un homme. Il a choisi son héros austère entre tous, nourri des moelles les meilleures et les plus pures; il en a fait le futur défenseur de tout ce qu'il y a de beau, d'élevé, de grand, dan3 l'humanité, et il nous fait assister à l'écroulement de toutes ces magnifiques promesses d'avenir sous les lèvres douces et parfumées d'une femme. Jean Linguet, jeune, riche, travailleur acharné, ne songeant qu'à être l'apôtre des revendications sociales, aimé par la belle veuve Julie de Versac, devient son amant, puis son mari, et de ce jour il est perdu. C'est en vain que son oncle, un admirable caractère antique, l'a soigneusement élevé pour en faire le continuateur de ses idées sociales et économiques; peu à peu, il arrive à renier son passé, se laisse guider par sa femme qui, folle d'ambition, le lance dans la politique, en fait un député, un ministre, et le délaisse lorsqu'il tombe fatalement du ministère où il n'a pas su se maintenir, malgré toutes ses apostasies de conscience et de convictions. Il ne trouve qu'une consolation, l'amour de la fill#de sa femme, de sa propre belle-fille, roule à l'inceste et finit par un suicide. Le roman est curieux, plein de thèses brillamment soutenues et donne une idée assez juste de la vie politicomondaine, au milieu de laquelle s'agitent tant de Parisiennes et de Parisiens ; on lira avec plaisir cette œuvre littéraire, écrite avec soin, d'une plume exercée, poétique, légère, moitié satire philosophique, moitié peinture de mœurs modernes.

Un homme libre, par Maurice Barres. Paris, Perrin et C'«; 1889. Un vol. in-i8 jésus.— Prix : 3 fr. 5o.

Il semble assez difficile de classer dams une catégorie quelconque le livre que Maurice Barrés intitule Un homme libre. Ce n'est pas un roman, bien que certaines parties semblent le rattacher au genre autobiographique; c'est plutôt une sorte d'étude philosophique, à forme colorée, à images, à tableaux vivants, où l'on sent la hantise reli' gicuse; cela tient également de la confession. En tout cas, c'est l'excessive analyse d'un être sur lui-mêmC) l'égotisme poussé jusqu'à la minutie kl plus intense^ fouillé jusqu^au fond des muscles.

CRITIQUE LiTTÊRAl&E DU MOIS

jusqu'à Taigu des nerfs, jusqu'aux vibrations intimes de rame, avec un large enveloppement de m/sticisme. A force de repliement sur soi-même, l'auteur arrive à un éréthisme psychologique et physiologique d'une nature très étrange, qui le pousse a de véritables hallucinations d'antiquité, à des visions ; Tétat de santé, les conditions pathologiques du corps correspondent constamment avec les phénomènes qui assiègent le cerveau et sont observés avec une conscience bizarre, forcément intéressante. En même temps que les auteurs anciens l'assiègent, Ignace de Loyola le hante d'une manière pressante, continue. Puis c'est une peinture historique et philosophique de la Lorraine, une course artistique à travers une partie de l'Italie et un long arrêt à Venise, dont il fait une description fort originale. Ce livre, plus à la portée de tous que Sous Vœil des barbares, prouva un état d'âme très particulier, ' relevant plutôt des philosophies étrangères que de notre nature française. Arrivée à ce degré, l'idéologie devient si brumeuse qu'il faut un effort considérable pour se l'assimiler; l'œuvre est toutefois séduisante, parfois presque sensuelle en dépit de son excès d'idéalisme; elle contient beaucoup d'art et prouve un gros effort de pensée et d'analyse. g. t.

Justice humaine, par Philippe Chaperon. Paris, Alphonse Lemerre; 1889. Un voK in- 18. -- Prix : 3 fr. 5o.

Le roman de M. Philippe Chaperon n'est pas une simple étude de reproduction plus ou moins photographique, avec coups de burin ou rehauts de couleurs ajoutés çà et là. L'auteur y envisage, sous un aspect délibérément, choisi et dans des situations qui sont comme les données du problème, l'éternelle question de la vie commune de l'homme et de la femme dans le mariage. La thèse de la première partie du roman est celle-ci : il est telle circonstance où la femme outragée ne peut en appeler qu'à elle-même, et, •pour se défendre, n'a d'autre ressource que de tuer l'insolent. Mais les choses ne vont pas si simplement dans la vie réelle, et M. Chaperon nous montre la femme intègre et énergique qui, pour se conserver tout entière à son mari, n'a pas reculé devant le meurtre, en proie aux langues vipérines de toutes les fausses vertus de la .petite ville provinciale où elle habite, mise au ban, montrée au doigt, poursuivie de sarcasmes et d'insultes jusque dans son enfant au collège où elle l'a mis et d'où elle est obligée de le retirer, sentant l'alftction de son mari languir et décroître dans l'isolement et sous les blessures quo-

tidiennes dont sa trop farouche fidélité est la première et unique cause, et finalement s'apercevant qu'il la trahit dans les bras de sa meilleure et plus ancienne amie, la seule qui lui restât et qui lui devait tout.

L'histoire est navrante, racontée simplement, dans la force d'un $tyle contenu, où l'expression ne tend qu'à noter le sentiment juste, sans exagération, et à montrer la vérité, sans conventionnalité comme sans ornements d'emprunt. L'impression qui s'en dégage n'^st, d'ailleurs, malgré le pessimisme du tableau, nullement malsaine. La douleur de cette femme supérieure, de cette héroïque blessée de la vie, vaut mieux que les vilenies entrecoupées de piètres joies et de larmes vivement séchées, dont l'existence de tant d'êtres est tissue. Nul cœur noble n'hésitera dans le choix. Et quant aux autres, en vérité, qu'importe-t-il ?

Trop pur, par Jean d'Oc. Paris, Alphonse Lemerre; 1889. Un vol. in- 18. — Prix : 3 fr. 5o.

Un enfant, fruit clandestin des amours d'une jeune Française noble et d'un seigneur espagnol, est élevé dans la religion catholique par une excellente femme, protestante zélée, qui se fait un cas de conscience de suivre exactement les instructions données par le père lorsqu'il lui confia l'enfant. Elle est aidée dans cette tâche par un brave capitaine en retraite qui donne au jeune Honorât ses premièresMeçons. Plus tard, et toujours pour se conformer aux instructions du père qui l'a abandonné. Honorât est mis au séminaire, se fait remarquer par son intelligence et la vivacité de sa foi, sacrifie son affection si tendre pour la vieille protestante qui lui a servi de mère, — affection que ses supérieurs lui représentent comme un danger, — aux exigences d'un Dieu jaloux, est pris en amitié par un prélat polémiste pour lequel il rédige des pamphlets dont la violence lui répugne, rencontre une jeune fille dont l'amour, toujours chaste et d'autant plus ardent, l'envahit par insensibles degrés, s'y arrache, dans un élan d'énergie suprême, en se déchirant héroïquement le cœur, est envoyé comme vicaire dans un village du Midi, devient, pour avoir eu l'idée naïve de remplir de son mieux ses devoirs de prêtre ayant charge d'âmes, la proie des fausses dévotes du lieu, est dénoncé à son évêque, s'empoisonne avec de l'aconit et, mourant entre les bras des deux êtres qui l'ont, seuls, véritablement aimé, la vieille servante et le vieil officier, quitte cette terre où il n'aurait jamais su se faire sa place, parce qu'il était trop pur.

Ce livre, — si Ton accepte tout d'abord le romanesque de l'invention, et il n'y a nul péril à le faire, car aucune invention n'est si romanesque que la réalité ne l'est parfois, — a des qualités d'observation très remarquables. Tout le caractère du jeune prêtre, Honorât, est, d'un bout à l'autre, merveilleusement dessiné. Rien de plus intéressant et de plus vrai que les figures de la mère et du père adoptifs du pauvre enfant abandonné ; on peut en dire autant du père et de la mère, le grand seigneur léger et vivant, et la fille de noble famille qui immole ce qui lui reste de cœur à la gloriole du nom et aux satisfactions de la vie mondaine. Les intrigues de séminaire et d'évêché, les personnages épisodiques tels que le prélat écrivain et la jeune Anglaise artiste, tout cela est traité de main de maître. La forme vaut le fond, et à mesure qu'on avance dans la lecture de cette œuvre, on se sent de plus en plus maîtrisé parjun charme à la fois douloureux et ex- ' quis. Quel que soit l'écrivain qui se cache sous le nom de Jean d'Oc, — car je crois à un pseudonyme, — l'auteur de Trop pur est un esprit qui sort du commun.

Un coin de province, par Albert Cim. Paris, Albert Savine; 1889. Un vol. in-i8. — Prix: 3 fr. 5o.

Ce Coin de province se multiplie en une vingtaine de nouvellettes ou chroniques gaiement contées et d'une observation suffisante. C'est plutôt la a province dans ses coins ». Depuis le vieux mendiant vagabond Césarin, jusqu'à la friande M"' Andrisse qui, avant le mariage, empoisonne sa belle-mère et après l'enferme pour s'en mieux débarrasser ; depuis le paillard hypocrite Thiriot qui, croyant avoir introduit sous le toit conjugal une fille galante, se trouve en tète-àtete intime avec une malheureuse sur le point d'accoucher, jusqu'à l'abbé Firmin Chatourel, servant le pays de son ecclésiastique progéniture; depuis les Picardel, curieux avares campagnards^ dont la femme gagne à la ville de quoi acheter une grosse ferme, jusqu'au père Hussenot qui tue fort légalement un amoureux qui ne lui convient pas pour sa fille, tous les types de la campagne et de la petite ville défilent devant nous dans ce volume où les choses lugubres elles-mêmes se teintent d'un reflet de la gaieté du conteur. Car, comme le dit le personnage philosophique qui termine ce défilé, M™« Schopenhauer, de son vrai nom Barbe-Guillemine d'Herpont, en uianière de conclusion à sa profession de foi pessimiste, il faut croire, avec un humoriste du xviii® siècle, que « le mieux qu'on ait à faire en

ce bas monde, c'est de prendre son calé quand on le peut, et de s'en passer gaiement quand on ne le peut pas ». b.-h. g.

Ohé I les Psychologues I par Gyp. Un vol in- 1 8, 297 pages. Librairie Calmann-Lévy; 1889.

L'esprit aux délicieuses hardiesses, qui, depuis sept à huit années, a fixé ce mot : Gyp^ sur la liste de nos principales vogues littéraires, est une jeune femme du monde, une jolie femme titrée et d'une grâce vraiment neuve. Puisque, longtemps avant d'avoir pénétré ce pseudonyme et salué l'auteur lui-même, nous avons signalé ses livres, de nos éloges, avec le plus sincère plaisir, on voudra bien admettre qu'il n'entre aucune galanterie de commande dans notre récidive de compliments. Galanterie! terme autrefois honorable,'à présent compromis ou déniodé. Le mot, la pensée même n'oserait nous en venir, devant une personne, entre toutes charmeuse, mais dont la terrible et loyale ironie doit glacer les « amabilités » sur les lèvres des gens les moins dans V train. Elle a lu, cette jeune femme, déjà conteur célèbre, entre toutes les lignes du livre, dans tous les rôles de la comédie du sentiment et de l'art de séduire. Oh ! ce ne doit pas être une entreprise commode de l'intéresser ou de la vouloir surprendre, ailleurs que dans le domaine de sa littérature, à laquelle elle tient fort... et justement. En effet, ses lettres lui ont valu l'applaudissement des critiques les moins enthousiastes, une clientèle éparse dans toute l'Europe, une place enfin dans l'histoire de notre esprit national. Le caractère du talent et le signe du grand succès de Gyp^ c'est d'avoir provoqué de nouvelles recherches pour la définition de l'esprit. Tentative aussi belle que vaine, puisque l'esprit,

— nous avons eu déjà l'occasion de le dire, — l'esprit, notion idéale par excellence, ne nous apparaît jamais que sous la forme très matérielle d'un être déterminé. Du moins, peut-on dire alors qu'il se distingue par tel trait individuel. Celui de Gyp y c'est la franchise. Elle a le pouvoir de* dire avec éclat, gentillesse et non sans dureté, des choses que recèlent d'habitude les cerveaux et les cœui^. Elle rencontre ainsi très souvent le mot qui fixe la sensation insaisissable... et qui réclamerait des phrases. Que, par exemple, dans sa Loulou, le précepteur, — digne membYe de cette tribu de déplaisants, qui, depuis le professeur de faculté de lettres jusqu'à l'instituteur de village, ont mis depuis dix-neuf ans tous leurs rêves d'avancement sur l'insulte à Napoléon 1*%

— que ce précepteur, dis-je, demande à Loulou :

« Alors, mademoiselle, vous admirez donc Na-

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

poléon? — Ah! je vous crois que je Tadmirel » répond Taimable enfant. Et, dans sept mots, deux symboles sont en présence : Tattrait d'une âme fraîche, libre et noble pour la poésie et. la grandeur, et la haine de ces deux idées, chez tous les budgétivores et les enragés de places et de rubans, qui^ dans tout élan sincère (s'ils en étaient capables), voient une menace contre leurs chances. Gy^ n'a pas seulement cet esprit de qualité rare. Son émotion n'est pas moins franche que sa verve. Fetit-bleu fit dernièrement couler bien des larmes, malgré l'âpre satire d'un portrait de femme méchante. Ohé! les Psychologues, le plus récent ouvrage de l'auteur ~ et tout à fait digne des autres — comprend douze petits tableaux fort piquants de notre présente galerie mondano- littéraire : psychologie, papotages, grandes manœuvres, journal du jeune analyste « qui croit que c'est arrivé », devant la justice, quand il pleut, escarmouche, perplexe, des riens, une rencontre, psychologie expérimentale, beautés trop neuves, à la chasse. l. d.

Pur-Sang, par le comte Léonce de Larmandie. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur; 1889. — Prix : 3 fr. 5o.

Décidément les préfaces sont un dangereux présent : terrible celle que M. Joséphin Péladan a donnée à Fur-Sang!

Le roman de M. de Larmandie ne serait pas plus mauvais que beaucoup d'autres qu*on parcourt sans y revenir; il y a mis tout ce que comporte le « roman de confection », beaucoup de mouvement, de nombreux dialogues à courtes répliques, un rastaquouere qui parle le français tout à fait comme une vache péruvienne, peu de style, une bonne dose d'incorrection, et l'incendie de rOpéra-Comique. Tout cela peut constituer un roman-fcuilleton. M. de Larmandie nç s'en contente pas : il nous présente son ouvrage comme un livre à tendances, et dès lors il nous oblige à l'examiner de plus près ; et notre déception grande de n'y trouver autre chose que des aventures quelconques au lieu de l'étude promise nous pousse fatalement à. la sévérité.

Il nous importe peu, quand nous ouvrons un roman, que « le sang des Bourbons se soit mêlé à celui de l'auteur par une double bâtardise ». M. Joséphin Péladan nous l'apprend, et nous sommes tenté de lui répondre : « Après tout, monsieur, il n'y a pas tant de quoi se vanter! »

Il ajoute : a Gentilhomme, M. de Larmandie a voulu peindre la noblesse française et sa physionomie actuelle du faubourg Saint-Germain ; j'ignore si ce faubourg existe, et s'il ressemble

aux peintures de Patricienne et de Pur-Sang, »

S'il y ressemble, tant pis; car c'est un bien vilain monde, et il devra considérer le roman de M. de Larmandie comme une trahison.

Oyez plutôt : Pur-Sang est le vicomte d'Ambleteuse, jeune patricien jouant au don Juan avec une fatuité imbécile qui n'a d'égale que sa grossièreté de palefrenier, comme le lui dit carrément l'institutrice italienne de la fille de la marquise de Salis, venue un soir chez lui tout bonnement pour se faire lanlaire, et qu'il repousse

avec une insolence odieuse.

Ce M. d'Ambleteuse a, du reste, l'habitude de repasser ses maîtresses à son ami le Péruvien, qui l'admire; tel un roi envers ses sujets dociles : « Trop d'honneur encore, sire ! »

Mais l'institutrice Luccà Romengo — notez en passant comme le faubourg Saint-Germain a la main heureuse dans le choix des institutrices — a juré de se venger. Elle y réussit en se faisant épouser par le vicomte d'Ambleteuse •lui-même. Ça ne lui suffit pas : elle le ruine; mais en s'appropriant ses ^iens, elle le déshonore, et pour ce, elle emmène successivement à Enghien les amis de son mari, et s'offre à eux. Il y en a un vertueux, qui recule d'horreur en faisant le signe de la croix. Le Péruvien y fait moins de façons : puisqu'il reprenait les maîtresses, il peut bien prendre la femme légitime. Sachez, du reste, que Luccà, féroce dans la volupté, a plongé son mari dans le gâtisme prématuré par l'artifice d'un amour exhaustif!

Elle ne désarme pas même à la prière de M°^" de Salis, son ancienne /7J/rown^, qui la traite maintenant en ^gale, en amie. Il est vrai que M"* de Salis fut aussi la maîtresse de d'Ambleteuse : c'est un point commun qui rapproche les distances entre la grande dame et celle qui fut sa subalterne mercenaire.

Puis, tout à coup, apparaît l'ambassadeur d'ft.ilie; il n'a qu'un mot à dire, et Luccà redevient souple et douce comme une peau de chamois bien tannée. Elle rend l'argent et même, je ne sais comment, la santé à son mari idiotisé.

Par exemple, je ne sais pourquoi non plus, le général-ambassadeur exige que, dans la même loge de rOpéra-Comique, Luccà réunisse son mari, M"'* de Salis, les deux amis de d'Ambleteuse, le vertueux qui a joué les Joseph, et l'autre qui a joué des muscles.

Et puis, voilà l'incendie : attention! C'est l'apothéose de la RacCy que M. de Larmandie nous prépare avec un feu plus grandiose que les feux de Bengale.

Que s'agit-il de prouver? Que lorsqu'on est de pur sang de noblesse, de cette belle noblesse

qu'il nous a montrée si pourvue de vices, il suffît d'un regard magique d'ambassadeur italien et d'une petite occasion comme un incendie de théâtre pour redevenir chevalier après avoir été ignoblement lâche envers les femmes, et vigoureuiL comme un hercule après avoir été épuisé jusqu'au dernier suc des moelles. Alors M. le vicomted'Ambleteuse, pur sang, sauve de la salle croulante sa femme, son ami le Péruvien qui l'a cornifié, le général-ambassadeur, il sauverait tout le monde, ... s'il n'était victime de son dé*- • vouement, et blessé à mort.

Fort bien, Pur-Sang s'est racheté par un quart d'heure d'héroïsme.

Mais voilà que cette péronnelle d'institutrice, qui n'est pas pur-sang, loin s'en faut, est prise aussi d'un grand zèle d'héroïsme, et se jette dans la fournaise à la recherche de son mari ; est blessée aussi mortellement.

Alors quoi? la mort courageusement affrontée et subie comme expiation des fautes n'est pas l'apanage des Pur-sang?

Le roman se termine par une scçne d'absolution générale, accompagnée d'un amoureux épanchement du vicomte et de la vicomtesse d'Ambleteuse, qui, malgré ses côtes enfoncées, son épaule broyée, ses lésions internes, « se penche sur lui en un mouvement insensible, comme une abeille s'enfonce au calice d'une fleur ».

Il paraît, s'il faut en croire M. Péladan, que Pur-Sang est un roman catholique 1 Le catholicisme ne s'en portera pas mieux, et franchement la gloire littéraire de M. de Larmandie non plus. Il a fait beaucoup mieux, et nous attendions, avec autant de fougue, plus de délicatesse de touche, plus d'habileté de composition et plus de pureté dans le style de Tauteur des jolis vers que nous avons loués dans cette même revue. pz.

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Fort oomme la mort, par Guy d» Mau passant. Paris, Ollendorff. In-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

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MKLANGKS LITTÉRAIRES

— ' Critique, — Philologie. — Linguistique. —

Parlai Voici Pariai par Maurice Du Seigneur. Paris, Bourloton, éditeur. Un vol. in-8* carré. Prix : 4 francs.

Ce que l'Exposition aura fait naître de volumes sur la grande ville est inimaginable ! Les

bibliographes et les collectionneurs de Thistoire de Paris peuvent se fournir erf tiches, leur catalogue va s'augmenter; le Journal de la librairie nous prédit une recrudescence énorme de littérature-sur-Seine.

Parmi tant de livres à prétentions diverses, en

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

voici un bon enfant, aimablement conçu, malicieusement troussé, artistement habillé par un re'serviste de l'armée Grévine, M. Gerbault. Ce livre s'annonce par un cri de débarcadère :. Paris! Voici Paris!

M. Maurice Du Seigneur, qui en est l'auteur, est un Parisien du cœur de Paris, un Parisien de rile de France, un Parisien d'esprit, un Parisien dégoût, un amateur de Paris aussi bien par la flânerie et l'observation que par le sens du collectionneur de toutes quintessences parisiennes. Son livre, très moderne et très fin de siècle, est peint à la plume comme un tableau mouvant à la manière de Sébastien Mercier. Divisé par chapitres comme la monographie célèbre faite par l'ami de Restif de la Bretonne. Dans son diorama, il nous montre la rue grouillante, les salons et soirées, le bois et les courses, les Expositions le long de la Seine et la banlieue. Nous visitons avec M. Du Seigneur, guide aimable et parfois jovial, le quartier latin, le palais Bourbon, le nouvel hôtel de ville, le palais de justice et tout le monde de la chicane; nous plongeons dans la Société des artistes peintres et journalistes, et nous voyons tout un défilé de types réels, vivants, cueillis avec esprit par l'auteur dans la vie contemporaine et qu'il fait camper pour nous de très satirique manière.

Ce joli volume mérite de rester dans les bibliothèques des amis de Paris, tant pour le fond que par la forme. Les illustrations de Gerbault, relativement assez nombreuses, sont amusantes et variées, d'une note très actuelle et d'un esprit de facture émoustillant. Que faut-il de plus? Allons messieurs! Mesdames! jEtrangers, provinciaux, citadins, demandez le livre muni des grâces Du Seigneur Maurice. Paris! Paris, Voici Paris!

Les Goncourt, par Alidor . Delzant, Paris, G. Charpentier et C*. Un vol. in-i8 jésus: — Prix : 3 fr. 5o.

M. Alidor Delzant, le lettré fin et délicat, l'écrivain épris d'art et de littérature, auquel nous devons déjà ce précieux et curieux volume sur Paul de Saint-Victor^ qui nous apporta en son temps une si prodigieuse quantité de docunients inédits sur ce magicien de lettres, poursuit sa collection de biographies de grands hommes, et, cette fois, étudie ces maîtres, les Goncourt.

Rien ne' pouvait être plus intéressant pour tous ceux qui aiment la littérature et se passionnent pour le mouvement contemporain que d'avoir "n volume réunissant ces deux illustres et inséparables personnalités de notre époque, ces ju-

meaux de la gloire, Edmond et Jules de Gon« court, les Goncount^ comme les appellera et comme les appelle déjà l'histoire. Ils marquent, en effet, une étape dans la vie littéraire ; ils ont créé un genre, un style; ils nous ont appris à voir, à observer, et ils sont en grande partie les promo-' teurs de l'école moderne du roman, du théâtre, de l'histoire. Ce livre élevé à leur gloire, donnant sur eux, sur leurs œuvres, les renseignements les plus rares, n'est que le complément de la justice qu'on doit leur rendre. Nul mieux que le biographe de Paul de Saint-Victor n'était plus apte à rendre, à fixer ces physionomies curieuses, à étudier jusqu'au fond de leur intimité ces deux frères, collaborant au même travail et faisant l'étonnement, l'admiration de leurs contemporains, autant par cette collaboration, unique dans l'art, que par la hauteur et l'originalité de leur talent. M. Alidor Delzant, après avoir donné leur généalogie, les avoir suivis enfants, jeunes gens, puis hommes, analyse successivement leurs œuvres, au fur et à mesure qu'elles arrFvent au public. Il y a un étrange et instructif contraste entre le peu de bruit que font certains de leurs livres à leur apparition, et la place de premier rang qu'ils occupent aujourd'hui^ à la tête de la littérature ; la lenteur du succès y montre combien de patience, de ténacité, de courage, il faut pour arriver, même avec un talent de premier ordre, pour imposer ses idées, pour créer, innover et transformer ce qui existe.

M. Delzant a écrit ce volume, à la fois avec passion et avec respect; il a fait une œuvre d'homme de cœur en même temps qu'une œuvre d'artiste. On ne saurait trop louer les pages de sobre et savante analyse dans lesquelles il dissèque avec un art critique très subtil et très juste l'œuvre si complexe des Goncourt. En outre, en dehors de la part importante prise par cette étude, le livre renferme, au milieu de documents rarissimes, des bijoux, ce sont les lettres inédites et absolument inconnues échangées, ces dernières années, entre M. et M"® Alphonse Daudet et Edmond de Goncourt. Elles sont le témoignage d'une de ces amitiés littéraires, d'une de ces profondes et respectueuses affections, comme il a été peu souvent permis d'en rencontrer dans le monde des lettres et des arts. M. Delzant termine le volume par une bibliographie et une iconographie des Goncourt, qui ofi're un intérêt des plus vifs, complétant admirablement cette belle étude, œuvre de lettré, de critique raffiné et destinée à prendre place dans toutes les bibliothèques auprès des œuvres des Goncourt, qu'elle annote si judicieusement. C'est la table des matières raisonnée et analytique de

aoi

tout ce qu'ils ont produit, Tindispensable complément de leurs œuvres, et aassi le livre d'un véritable écrivain.

Gorrespondanoe de Gustave Flaubert

(deuxième série, i850'i854)y Paris, G. Charpentier et C% 1889. Uii vol. in-i8 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

Voilà certainement le plus précieux et le plus remuant des trois volumes de lettres de Gustave Flaubert, parus jusqu'à ce jour. Les précédents contenaient des parties fort intéressantes, mais n'ajoutaient pas énormément de choses à ce que l'on savait du regretté Maître, n'apportaient surtout rien de neuf à son œuvre. Celui-ci nous jette en pleine vie littéraire, en pleine incubation continue, nous initie tout à fait à son travail, nous le montre passionné d'art, travailleur obstiné, farouche, solitaire, écrivant chaque jour à la femme qu'il aime ou croit aimer, à sa maîtresse M"' X***, qu'il n'a d'autre maîtresse que la littérature. Tout l'homme est là, tout l'écrivain est dans cet aveu, chaque jour renouvelé, rugi avec une passion qui terrifie, en thousiasme et transporte d'admiration pour- Flaubert, une des plus hautes consciences littéraires qui ait jamais existé. Cette Genèse de la Bovary est un merveilleux chemin de croix, une étonnante passion, dont toutes les étapes sont baignées de sueur et de sang.

Il n'est pas indifférent que ceux qui lisent ce chef-d'œuvre, un des joyaux de notre littérature, un de nos diamants de la couronne des lettres, apprennent comment il a été fait, au prix de quels efforts, après combien d'années, il a vu* le jour, et sachent, en dehors du talent magistral du romancier, la somme de travail qu'il représente. Pas de pages, pas de lignes, pas de mots qui n'aient été tournés et retournés, jusqu'à ce qu'ils eussent leur place voulue, assignée, leur raison d'être, dans l'effet à rendre, dans le sentiment à exprimer, dans la sensation à communiquer. C'est de son sang, de sa chair, d'un peu de sa vie qu'il a composé cette grande œuvre, et s'il est mort trop tôt, ce n'est pas tant du mal qu'il se donnait encore, que de celui qu'il s'était donné durant tant d'années. Où trouvera-t-on de ces admirables écrivains, qui travaillent vingt ans dans le silence, à l'écart, avant de permettre l'impression d'une œuvre, de consentir à la publication d'un premier roman?

Quelques-uns ont cru devoir blâmer la publicité donnée à ces lettres intimes, y voir un attentat à l'écrivain, un sacrilège envers sa mémoire ; lui-même s'y fût sans doute opposé, comme il

s'opposa toujours à toute reproduction de ses traits. Qu'importe! Il est permis de passer outre quand il s'agit de gloires pareilles ; il appartient désormais à l'histoire au même titre que les se-' pultures d'Egypte, violées après des siècles, pour nous initier aux secrets de l'antiquité, aux mœurs intimes des peuples disparus. Le cri d'admiration qui jaillira à la lecture de certaines parties de ces superbes écrits, d'une allure si fière, si hautaine, sera la justification absolue d'une publication, à laquelle Gustave Flaubert avait tout à gagner, qui apporte aux lettrés des jouissances si délicates ; il en sortira plus grand encore s'il est possible, plus complet, mieux connu. Critique, philosophe, observateur raffiné des hommes et des choses, ce volume le montre parlant de tout et de tous, avec une science profonde, avec une envergure d'idées absolument grandiose.

Les cimetières au point de vue de 1 hygiène et de l'administration, par L. Ber- TOGLio, ancien conservateur chef des cimetières de Marseille. Un vol. in-16; Paris, J.-B. Baillière et fils, 1889. — Prix : 3 fr. 5o.

Le travail est intéressant.

Sur les trois premiers chapitres nous aurions toutefois à faire quelques réserves. Parmi les considérations générâtes présentées dans le premier, plusieurs qui sont, suivant nous, peu justifiées ; et au troisième : La loi en France avant la Révolution, même injustice, ce nous semble. L'auteur s'en prend à l'Eglise catholique qui n'a pris nul souci de l'hygiène et qui a méconnu l'égalité. Mais TÉglise, ce n'est pas, ce n'était pas surtout alors uniquement le clergé, c'était l'ensemble des fidèles. Elle n'a pas provoqué toutes les mesures de police qui auraient dû être prises, et elle a laissé tomber peu à peu en désuétude, quand elle ne les a pas dès l'abord et délibérément violées, quelques-unes de celles, pourtant .bien insuffisantes, qui avaient été édictées. D'accord. Mais le clergé n'est pas seul coupable; les populations étaient tout au moins complices. A notre époque, en dépit des avis exprimés par des commissions sans doute compétentes, toutes les règles que commanderait l'hygiène ne sont pas appliquées. Il faudrait agir de rigueur, dresser des procès-verbaux! Mieux vaudrait une éducation autre, d'autres besoins, d'autres mœurs, et les besoins ne s'imposent pas d'autorité, les mœurs, non plus. Que l'on considère que l'hygiène telle que l'entendent les médecins, à notre époque, n^est pas l'hygiène telle que l'entendront nos arrière-neveux. Et nous

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ne parlons des conceptions que Ton peut nourrir quant au rôle et à l'étendue des pouvoirs de l'État et des municipalités. M. Bertoglio nous répondrait, avec raison, que l'idée de la société: une grande famille ne répugnait pas à l'ancienne monarchie. Abordons l'autre point. L'Eglise permettait aux riches de faire reposer leurs morts sous les dalles des édifices consacrés au culte ; à la dépouille des pauvres elle concédait la fosse commune, et l'auteur s'indigne. Nulle égalité, s'écrie-t-il. Mais qu'il y regarde d'un peu près : dans notre France démocratique, l'on a l'amour des distinctions, on a le désir des privilèges; chacun pour soi, bien entendu. Il s'agit de sépultures; mais, à présent comme naguère, l'orgueil se manifeste en de telles occurrences, et le besoin de paraître se manifeste à la suite des convois funèbres. Pour le deuxième chapitre, qui ne nous plaît qu'à demi : Histoire de la fosse com^ mune et du tombeau y il est ou trop court, ou trop long. Il fallait, en une ou deux pages au plus, émettre un jugement d'ensemble; il était impossibie, en vingt-cinq, de relater, touchant l'ensevelissement, les habitudes consacrées dans l'Inde, en Perse, en Asie Mineure, en Egypte, en Etrurie, dans le Latium, sur le territoire de l'Empire romain, dans la Gaule celtique et dans la Gaule romaine, et dans notre Europe occidentale en ^^s temps plus rapprochés de nous.

^près ces trois chapitres, d'autres, en grand Nombre, dans lesquels sont d'abord reproduits des Textes de lois et de circulaires, puis discutées les itièse^ des hygiénistes touchant le plus ou moins de danger que présente le maintien des cimetières à peu de distancé des centres de population.

Rapportons les conclusions :

• ï* Lescimetièresne présentent pas pour l'hy- S'^ne des villes ce que l'on peut véritablement appeler un danger, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas Une Cause absolue d'infection. Les difficultés sanil^'res qui en procèdent ne sont pas plus imposibles à vaincre que celles qui prennent leur origine dans d'autres milieux similaires où se déga- ^^nt également des miasmes provenant de la ^^<> ru position des matières animales, tels que ^ hôpitaux, écoles, prisons, casernes, abattoirs, "^n^ries, vidanges, fabriques de chandelles, de

'^^«irine, ateliers d'équarrissage, etc.

* ^« Ils sont certainement et de beaucoup moins

. "^îïçants pour nos cités que les quartiers mal

1 ^^> les rues mal pavées, les cours intérieures,

^. ""^isseau, Tégout, les rebuts de ménage, les

f *^^^t:s dMmmondices, les cloaques, les tas de

, *^r, tous lieux de fermentation des matières

^ales.

Vé

« 3° Leur salubrité dépend entièrement des capacités administratives des municipalités qui, en l'état de nos lois et des progrès acquis, n'ont aucune excuse pour ne pas l'assurer. »

Ces conclusions n'agréeront pas peu à ceux qui n'ont pas lu sans appréhension, — il est des sentiments respectables, — le projet de règlement d'administration publique étudié par le Conseil d'État, ce règlement devant déterminer les conditions de l'incinération des corps, f. g.

L'Homme, la Vie et l'Œuvre (1842-1889),

avec des Fragments de mémoires par François CoppÉE, par M. de Lescure. Paris, Alphonse Lemerre, 1889. Un vol. in-i8; 495 pages. ■— Prix : 3 fr. 5o.

Il ne faut demander à ces études biographiques, faites du vivant même du sujet étudié, ni renseignements complets, ni jugement définitif. Quand elles ne sont pas œuvre d'inimitié, elles sont inspirées le plus souvent par des sentiments d'affection personnelle et d'admiration familière que j'honore infiniment, mais qui sont des conditions bien peu favorables pour le développement d^'une critique impartiale et saine. Il se trouve heureusement que la vie et les œuvres de M. François Coppée n'ont guère à redouter d'être vues de près et que celui qui vous les montre est un esprit habitué à la perspective de l'hi^oire, habile à faire revivre les figures disparues et parfaitement propre à mettre dans son cadre et à son point cette ligure de contemporain. Je n'irai point jusqu'à dire que la postérité acceptera le portrait qu'il nous fait du poète sans. y apporter des retouches ; l'amitié a guidé son crayon, et, par endroits, le dessin s'en ressent ; mais, en somme, l'ensemble est d'une ressemblance frappante, et il n'y a point à questionner la véracité des détails auxquels M. de Lescure s'est arrêté. Des fragments tirés des Mémoires de M. François Coppée sur certains incidents de son existence, ses voyages et quelques figures de son groupe littéraire, sont habilement semés dans le récit et lui donnent un peu de ce piquant que les autobiographies offrent toujours aux curieux du cœur humain.

Valerandi Varanii de Gestis JohannaB Virginia, Francœ egregiœ bellatricis. Poème de i5i6, remis en lumière, analysé et annoté par E. Prarond. Paris, Alphonse Pinard, 1889. Un vol. petit in-8**, xxi-3o2 pages, tiré à 200 exemplaires.

Avant Chapelain et avant Voltaire, la Pucelle inspira les fiiiseurs d'épopées. Un érudit docteur

'àOÙ

en théologie d'Abbeville, Valerandus Varanius, probablement Valerand des Varennes ou des Garennes, prit, dès le commencement du xvi* siècle, rhéroïne pour sujet d'un long poème en hexn mètres latins, divisé en quatre livres. Ce Valerand, sur la vie duquel les renseignements font défaut, avait cependant des relations avec les savants et l'es beaux esprits du temps, et il écrivit quantité de vers 4atins sur la victoire de Fornoue(i5oi), sur la prise de Gênes (iSoj) et sur le mariage Louis XII ( i5i4). Son poème sur les Gestes de Jeanne eut deux éditions, en i5i6 eten i52i. Le père Lelong le mentionne comme se composant de plus de 3,ooo vers héroïques assez bons, mais il refuse à la composition les « ressorts qui sont Tâme de l'égppée ». M. J. Quicherat, le révélateur de la vraie Jeanne d'Arc, en parle avec quelques détails et ses appréciations à ce propos sont parfois discutables. M. Ed. Cougny lui concerne une consciencieuse étude (Paris, Thurien, 1874), enfin un savant bibliophile normand, M. E. Praron, vient de donner une belle réimpression du poème entier avec des analyses, des notes et une dédicace poétique, émue et crudité à la fois, adressée à Abbeville, sa ville natale, qui est aussi celle du vieux poète Valerand. .

Cette attention persistante, accordée depuis trois siècles à Toeuvre de Técrivain abbevillois, s'explique par la valeur historique de son récit versifié. On y trouve des particularités, qui ont tous les caractères de la vraisemblance, et que nul autre document ne relate. Sans être contemporain, il avait connu des contemporains de Jeanne d'Arc, il avait eu à sa disposition les pièces des deux procès et peut-être d'autres sources d'information qui ont disparu depuis; il était pénétré d'une religieuse admiration pour rhéroïne qui incarna l'âme de la France, et rien ne permet de suspecter sa sincérité. Aussi son poème a-t-il une nature documentaire, et l'historien scrupuleux ne peut-il se dispenser de le consulter, quitte à contrôler ou à discuter ses assertions lorsqu'elles ne sont point appuyées par d'autres témoignages contemporains- Ce n'est donc pas une simple publication de curieux érudit que M. E. Prarond nous offre. C'est un instrument nécessaire aux travaux historiques dont il facilite l'accès, et qu'il perfectionne en y ajoutant tout un appareil de recherches et de critique qui ne laissera plus grand'chose à faire à ceux qui s'en serviront. Qu'on ne craigne pas, d'ailleurs, de rencontrer ici la sécheresse rebutante qu'un tel sujet comporte. L'auteur n'est pas seulement un homme profondément versé dans les choses du moyen âge et dans la connaissance des langues classiques; c'est aussi, et

avant tout, un artiste raffiné qui a le don de répandre sur ce qu'il touche le pittoresque et la vie. Les analyses et les notes, où rien n'est négligé de ce qui peut servir à l'intelligence et à la correction du texte, sont pleines de passages comme celui où, prenant à partie les marchands d'images de piété de la rue Saint-Sulpice, l'auteur se moque, avec une gaieté mordante, de leurs Jeanne d'Arc aux yeux bleus et aux longs cheveux blonds, à l'air niais et au teint de confitures. Il a même enrichi son livre d'un sonnet original: A Jeanne, qui est un bijou de ciselure poétique et qui figurerait avec honneur dans l'œuvre d'un des exquis sonneurs de sonnets de notre xvi^ siècle.

Ta mort même a vaincu, colombe au feu ravie,

Et la France a ta mort pour gages de sa vie,

Te sentant toute en elle, elle un jour toute en toi.

M. E. Prarond a fait éditer son livre avec luxe et ne l'a fait tirer qu'à 200 exemplaires, ce qui lui assure, outre sa valeur intrinsèque, qui est grande, le prix de la rareté si appréciée des délicats amis des livres. Aussi regretté-je amèrement, pour mon compte, que le brocheur ait, par une erreur dont un autre est sans doute victime avec moi, doublé, dans mon exemplaire, la feuille 14, au détriment de la feuille i5 qui n'y est pas.

La Famille de madame de Sévigné en Provence, d'après des documents inédits, par le marquis de Saporta. Ouvrage accompagne de deux portraits. Paris, E. Pion, Nourrit et C*, 1889. Un vol. in-8».

L'idée de ce livre, dont une esquisse a paru,, en janvier 1887, dans la Revue des Deux-Mondes^ s'est, dit l'auteur, offerte à son esprit, pour ainsi dire, d'elle-même, avec les documents qui motivent la raison d'être de l'ouvrage. De ces documents épars et inédits, les premiers et les plus importants se trouvaient dans ses archives de famille; les autres lui ont été fournis, en grand nombre, par des amis, dont il cite, avec reconnaissance, les noms. Les événements, circonscrits dans la période, dans le lieu et entre les personnages que M. le marquis de Saporta indique dans son titre, sont assez peu connus dans leurs détails, et mériteraient à peine de l'être davantage s'ils ne se trouvaient intimement liés au sort de la correspondance de l'illustre marquise, et sUls n'avaient amené les arrangements entre M"' de Simiane et le chevalier de Perrin, qui aboutirent à l'édition de 1754. A ce titre, le livre de M. de Saporta comble une lacune dans notre histoire littéraire, et compte désormais parmi les

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travaux à consulter sur le xvii* siècle. Il est, d'ailleurs, bien composé et d'une lecture attrayante. De nombreuses pièces inédites, judicieusement choisies, y sont données en appendice; deux portraits, Tun de M"" de Sévigné, l'autre de M"* de Simiarre et de Julie de Vence, sa petite-fille, reproduits d'après des tableaux originaux par le procédé Dujardin, illustrent ce beau volume, auquel il ne manque guère — défaut commun, hélas l h beaucoup — qu'une bonne table analytique. b.-h.-g.

Les Gontemporams. Etudes et portraits, par Jules Lemaitre, quatrième série. Un vol. in- 18 Jésus, Paris, 1889. Leclère et Oudin^ éditeurs. — Prix 3 fr. 5o.

A la rigueur, il sufRsait de transcrire, comme une litanie, les noms des contemporains étudiés ou portraicturés en un volume par M. Jules Lemaître. Je ne suis pas assez théologien pour savoir si dans le paradis tous les saints sont égaux; nos littérateurs contemporains n'ont pas tous, on en conviendra, la même envergure ni le même vol. Mais qu'importe ici? Ce n'est pas tant à cau.se de Stendhal ou de Paul Bourget, de Mérimée ou de Barbey d'Aurevilly, de Victor Hugo ou de Paul Verlaine, de SuUy-Prudhomme ou de Grosclaude, de Renan et de Jean Lahor, de Lamartine ou de Zola, de G. Sandou Baudelaire; c'est à cause de l'esprit propre à M. Jules Lemaître que les gourmets de lettres reprendront ces articles, dont la plupart sont assurément des meilleurs qu'il ait écrits. Soit qu'il pénétre dans le fond le plus lointain des intentions d'un écrivain, comme lorsqu'il entreprend de découvrir le sens des apocalypses de M. Paul Verlaine, soit qu'il fioriture à côté, comme à propos de de M. Paul Bourget et des extases anglophiles, il sBscite une quantité d'idées^ évoque une suite d'images, provoque " une foule d'impressions, telles qu'on lui sait gré, quoi qu'il ait dit, de l'intensité d'existence intellectuelle qu'il cause en nous pour un moment.

M. Jules Lemaître possède évidemment la qualité maîtresse et nécessaire du critique : son entendemerit est extrêmement compréhensif. Sa curiosité n'a pas de bornes; un hanneton qui fait bruire ses ailes lui paraît digne d'attention, d'analyse et d'interprétation, tout autant qu'un lion qui rugit; les gaîtés hebdomadaires de M. Grosclaude lui semblent receler un mystère qu'il est utile d'expliquer, aussi bien que la conception de bonheur de SuUy-Prudhomme; les acrobaties décadentes et symbolistes de M. Paul Verlaine, lui sont matière à dissertation spirituelle

non moins que les rêveries philosophiques de M. Renan. C'est vraiment merveille qu'un esprit aussi délié, aussi abondant, qui s'attache avec un égal amour à tant de sujets divers et les féconde avec une si subtile essence, et s'en détache avec une aisance parfaite pour voler à d'autres tout opposés, un papillon, vraiment.

Il est, parmi ces contemporains, deux figures dont nous nous permettons de recommander surtout les portraits : Baudelaire et Barbey d'Aurevilly. Exempts de l'admiration conventionnelle dont certains dévots les enveloppent, — pour qu'un refus en vienne ensuite jusqu'à eux qui les imitent, — incapable de nier la part originale de leurs talents. M. Jules Lemaître a écrit sur ces deux écrivains à la fois surfaits par les uns et trop dénigrés par les autres, le jugement le plus motivé. Avec des considérants vigoureux et sobres, il a porté la sentence convenable sur le prétendu catholicisnje que M. Barbey d'Aurevilly et quelques imitateurs à sa suite affectaient comme une pose théâtrale; et sur la stérilité réelle de Charles Baudelaire, déguisée sous l'apparente recherche de la perfection de la forme. En ce qui concerne ce poète, M. Jules Lemaître a même été plus indulgent que de justice. On a trouvé parmi les papiers inédits de Baudelaire — publiés par un chacal quelconque naturellement, — un plan développé de drame. M. Jules Lemaître le retrace et l'apprécie et il reconnaît que, dans ce scénario, deux scènes portent la marque du poète des Fleurs du mal.

Or ce canevas de drame, c'est tout simplement l'analyse, page à page, d'un roman de Paul de Molènes. Il n'y a pas ombre d'équivoque : les noms sont identiques comme le thème général, les incidents, les états d'âme, depuis le point de départ jusqu'au dénouement. Le jeune marquis Wolgans de Cadolles, fils d'émigré, s'enrôlant dans l'armée de l'empereur par besoin d'action, patriotisme, amour de la gloire, et aussi sous l'influence des récits entraînants du trompette Triton, tout, jusqu'au suicide dans la prison, par désespoir d'amour, tout y est, et dans les œuvres du brillant auteur des Récits militaires, des Commentaires d'un soldat, ce roman est intitulé les Souffrances d'un hou^ard.

Ainsi le seul scénario, d'une œuvre soutenue qui ait été rencontré dans les œuvres posthumes de Baudelaire n'est pas de lui !

L'éditeur ne s'en est pas douté, M. Jules Lemaître n'y a pas pris garde. p. z.

La Prison Saint-Lazare depuis vingt ans,

par Pauline deGrandpré. Un vol. in-i8, Paris, 1889, E. Dentu, éditeur. — Prix : 3 fr. 5o.

^Dès le commencement de Tannée 1870, M"»® Pauline de Grandpré commença la courageuse campagne qu'elle poursuit encore en vue de faire améliorer la prison de Saint-Lazare, Elle la connaît bien pour Tavoir habitée dix ans» en qualité de parente d'un fonctionnaire de l'administration. Ce qu'elle réclame avec une généreuse pitié, c'est la distinction des catégories de prisonnières: la maison destinée à enfermer les filles soumises peut n'être point une prison, puisqu'elles n'ont pas encouru de condamnation; d'autre part, il ne faudrait pas qu'une femme honnête dans le sens des mœurs, et qu'une aberration momentanée a entraînée à commettre un vol dans un magasin, par exemple, ou que la malechance a réduite à la faillite, fût maintenue en contact dans la prison avec des dépravées de profession.

Il faudrait pour toutes une protection et une réformation morales^

Le tableau tracé par M"*« de Grandpré ne peut laisser indifférent le moins charitable des lecteurs. Mille détails intéressants nous font pénétrer dans la vie intérieure de la sombre prison; tout ce que M™« de Grandpré a noté sobrement, comme un élément d'enquête, un fragment documentaire, frappe avec force la pensée et oblige à la réflexion. Son livre eût beaucoup gagné, comme originalité et comme portée, à ne point être chargé d'autres éléments qui confinent à la composition littéraire; M"»« de Grandpré ne s'est pas même interdit la légende !

Ce qu'elle a fait de mieux que de consigner les récits plus ou moins romanesques, quoique vrais peut-être, de quelques pensionnaires de Saiat-Lazare, c'est de fonder l'œuvre des Libé^ rées de Saint-Lazare. M"' de Grandpré a dans le cœur le feu sacré et la charité intelligente.

Poésies complètes, de Claudius Popelin. Un Un vol. in-iS. Paris 1889. Librairie Charpentier.

M. Claudius Popelin, qui est un maître illustre en l'art de l'émail, n'est pas un moindre

maître en l'art des vers. Nous avons eu, à deux reprises, l'occasion récente d'entretenir les lecteurs du Livre de son double talent de poète et d'artiste, car il a publié successivement, en de premières et somptueuses éditions in-quarto, ornées de sa main, encadrées d'un décor magnifique, les deux parties les plus importantes, les deux dernières, des Poésies complètes qu'il recueille aujourd'hui en un volume d'un format plus maniable et d'un plus tnodeste prix. On relira donc ici le roman intime que l'auteur intitule '.Histoire d'avant-hier et Un livre de sonnets SLvec le piquant « Discours au Lecteur », qui le précède. — Strophes et couplets : Sous ce titre, M. Claudius Popelin a réuni et placé en tête du volume nouveau vingt-cinq petits poèmes du tour et de l'accent les plus variés, divers autant que les motifs qui les ont inspirés. C'est un fait digne de remarque, en effet, que l'auteur, n'étant pas un poète de profession, ne parle la langue des vers que sous l'empire d'une émotion particulière, dont le vers seul peut expiimer l'intensité. Entre cette première partie et celles qui déjà nous sont connues, M. Popelin £f composé un chapitre spécial : d Hommes et fourmis », de trois pièces, dont le symbolisme est animé d'un grand soufRe héroïque; la Fourmi du Pharaon, la Fourmi de Salomon, la Fourmi de Timour. Cette diversité d'accent que je notais tout a l'heure dans une partie de l'œuvre de M. Claudius Popelin se retrouve partout dans ces manifestations poétiques variées incessamment comme les mouvements de l'âme humaine, et reflétant comme la vie même lesteinteschangeantesdontla succession du temps revêt les objets autour de nous etsurtouten nous. De là, le charme et la durable séduction du talent de M. Popelin et ce qui doit faire la fortune de ses Poésies complètes, E. C.

Chants et Chansons de Paul Avenel. Huitième édition, avec portrait de l'auteur, cinquante chansons nouvelles, notes explicatives et une biographie des chansonniers les plus connus. Paris, Librairie moderne, Maison Quantin, 1889. Un vol. in-18 ; xxix-414 pages, — Prix : 3 fr. 5o.

M. Paul Avenel, qui a hérité de Béranger bien des dons, mais nullement le fétichisme de de la redingote grise et du petit chapeau, vient de donner une nouvelle édition, plus complète, de ses chansons dont un si grand nombre ont, du premier coup, gagné, et, depuis, toujours g.irdé une popularité de bon aloi. La première chanson patrioti(;ue de M. Paul Avenel date de février 1848. A partir de cette époque, toute

CRITIQUE LITTÉRAIRE OU MOIS

l'histoire du second empire, les angoisses du siège, l'Assemblée de Versailles, le Seize-Mai, lous les faits saillants de la politique contemporaine se retrouvent, parsemés et égayés de paysanneries et de refrains joyeux, dans ce volume de chansons, où se résume vraiment une époque. Ce ne sont point, d'ailleurs, de vulgaires flons-flons. L'élévation de la pensée, la noblesse du sentiment, la finesse du style, et une inspiration poétique toujouts alerte et fraîche font de presque tous ces chants et chansons de véritables poèmes. M. Paul Avenel nous en explique la genèse dans une longue préface où il esquisse à grands traits notre histoire politique depuis quarante ans. Il les accompagne de notes explicatives, nécessaires aux jeunes générations pour cAiprendre les allusions dont ces chansons fourmillent, et qui sont déjà loin, tant les événenriEnts se pressent et se poussent dans t'oubiî. Enfin, le volume que la maison Quantin a tenu à honneur d'éditer, avec le soin et le goût qu'il méritait et dont elle est coutumière, se termine par une liste bibliographique des chansonniers

Cette liste, qui n'a pas la prétention d'être comfilète — son titre l'indique assez — est fort intéressante, et les noms qu'elle contient en suggèrent d'autres que chacun peut y ajouter selon ses préférences ou son érudition dans la matière. Pour moi, j'aimerais à y voir mentionner Antony Btiraudavec ses Veillées patriotiques ùtioa Chant de Praga et du soleil de /«i»e( {Baudin, i835), les Chansons politiques d'Altaroche [i838), les Romances et Chansonnettes de Jacques Arago, Christophe Bajiard, avec ses Bt-uneites et ses Parodies bachiques (1712 et 171 5), les Vaux de Vire, d'Oi'ivier Basselin, les Chansons de Félix Becker, de Reims, (Paris, 1810), — je ne parle pas des Romances de Berquin, — les Contes en vers, chansons et pièces fugitives, de Cailly père (Cordier, an IX|, les Chansons et Poésies de Claye, d' Eure-et-Loir (Paris, 1816), les Vieilles Chansons, de Raoul de Couty, publiées avec musique, chez Pierre, à Paris, en 1781 ; les Chansons et sérénades, de L. Déprel (1876) ; le Recueil de chansons choisies du marquis de Coulanges

(Simon Bernard 1698, a vol.); U Musette du sieur DalibrayToussaint-Quinet, 1647; les Chansons parisiennes, de Fernand Desnoyers (i865i ; Mes Passe-Temps, par J.-E. Despréaux (1806, 2 vol ) ; le Recueil des chansons d'amour, composées par Daniel Drouin (Paris, N. Bonfous, 1573); les Chansons et saluls d'amour, de Guillaume de Ferriéres, dît le vidame de Chartres, publiés par Louis Lacour, chez Alibry, en 1 85 1 ; les Chansons de Gaultier Garguille (i6iS; 1758; i858|; les Roses et Chardons de Lazare (1873); les Chansons de J.-S. Lefèvre (Rouen, 1844), celles de Th. Lemesle (i833); les Souvenirs de Lehuy (Didot jeune, i8o6); les Chansons politiques et autres, de Ch. Le Page ( 1 83ô| ; les Chansons, ballades et rondeaux, de Jchannot de Lescurel, réimprimés dans la bibliothèque elzévirienne; le Recueil des chansons à danser et à boire, de Denis Macé, maistre de musique (R. Ballard, 1643) ; lesChansons, de Casimir Menestrier (i8r8); celles de Mérard de Saint-Just ( 1 786) ; Le Temple de la Liberté, ou poèmes, odes et chansons patriotiques, par Mercier de Compiègne (an II) ; les Chansons pour danser, de L, HoUier [R. Balkrd, 1640^42, 3 part); le Chansonnier national, de J.-B.-A. Morainvîlte et de son épouse, dans l'étude que lui a consacrée Jourdain (Chartres, Petrot-Garnier} ; le Chan- » teur parisien, de P.-A, Piton (1808) ; la Geiadacrye amoureuse, contenant plusieurs aubades, chansons gaillardes, pavanes, branles, etc , etc., par Cl. de Pontoux (Lyon, B. Rigaud, iSgÔ); Mes délassements, par Ravrio (Ballard, i8o5); la Muse Mousquetaire, du chevalier de Saint- Gilles (1709); le Parnasse des dames, de Savigny (Ruault, 1773, 3 vol.); les Dons des En/ans de Latone, par J. de Serre de Rieux (Prault, 1754) ; les Chants et chansons populaires du printemps et de l'été, de J.-B. Wékerlin. Mais il faut s'arrêter, en remerciant M. Paul Avenel de nous avoir donné, avec la grande jouissance qu'on éprouve à la lecture de ses Chants et chansons, les premiers éléments d'un travail qui ne restera pas toujours à faire, nous l'espérons, et qui serait la Bibliographie raisonnée et anecdoiique de la chanson française. b.-h, g.

JT.

HISTOIRE

— Chronologie — Documents — Mémoires —

Le dernier roi légitime de France, par

Henri ^Provins. Paris, P. Ollendorf, 1889. Deux vol. in- 16. — Prix : 10 francs.

Quel est ce dernier roi légitime de France, dont un écrivain, qui a pris pour celte circonstance le pseudonyme d'Henri Provins, nous raconte, en deux gros volumes, la dramatique et mystérieuse histoire? Ce n'est pas Charles X, comme on pourrait naïvement le croire, mais ce Naundorf, qui mourut en juin 1845 à Delft, affirmant depuis de longues années qu'il était le Dauphin, fils de Louis XVI, que M. de Frotté aurait fait évader du Temple. Cette thèse de l'évasion de Louis XVH, qui a été reprise tout récemment par M. d'Hérisson, et combattue par M. Chantelauze, est de nouveau développée ici avec une abondance qui rouvrira sans doute le débat. Il est des questions en effet qui ne seront jamais résolues, parce que les preuves matérielles manquent. Ici la preuve matérielle est le corps même du Dauphin que l'on suppose, par conjecture seulement, avoir été enterré dans le cimetière de réglise Sainte-Marguerite, puis découvert sous la Restauration. Ce n'est pas le caractère de Louis XVIII qui peut aider à la résoudre. Le peu do scrupules de ce prince, qui eut tant de part aux intrigues qui précédèrent la Révolution, qui contribua beaucoup à animer les esprits contre le Roi et contre la Reine, dont la conduite à 1 cgard de Favras est restée si suspecte, permettent de douter qu'il eût jamais travaillé à éclaircir un mystère qui aurait pu lui coûter la couronne. Les plus fortes présomptions contre la thèse de M. Henri Provins sont encore celles qui résultent des mauvais traitements dont le Dauphin fut certainement l'objet de la part de SOS gardiens et surtout de Simon, et qui durent nccessuirement amener une issue fatale. Quoiqu'il on soit, il est cependant une chose certaine : c'est que, avant morne qu'il ne se présentât des faux Dauphins, bien des paroles, bien dos actes s'ctaiont produits, qui» no s'expliquent que par rôvasion du prisonnier du Temple. Quant au silence de la cour de Vienne, que Ton invoque contre rhypothèse d'une évasion, il n'a rien de

décisif. La manière dont cette cour agit plus tard à regard du duc de Reichstadt permet de penser qu'elle eût eu assez peu de zèle pour un Dauphin, fils de Marie-Antoinette, si l'existence de ce prince eût contrarié ses plans politiques. Joséphine dût certainement savoir au juste ce qu*ii en était. Il pourrait bien un jour se publier de^e côté un document décisif. Les Mémoires de Talleyrand pourraient bien aussi en parler ; et peut-être les ajournements successifs que leurs détenteurs mettent à leur publication ont-ils pour cause le trouble que jetterait dans la politique la découverte d'un pareil mystère. Malheureusement, s'il en était ainsi, il y aurait de grandes probabilités pour que ces Mémoires de Talleyrand ne parussent jamais, ou pt>ur que; paraissant, ils ne soient pas donnés tout entiers. Pour revenir à M. Henri Provins et au titre de son livre, nous dirons qu'il pourrait lui donner pour suite, un autre volume, où cette fois son dernier roi légitime de France serait, non pas Louis XVII, mais Henri III.

Il est en effet prouvé que Louis de Bourbon, évêque de Liège, au xv® siècle, avait été très légitimement marié à Catherine d'Egmont, fille du duc des Gueldres, avant d'avoir reçii, en 1466, les ordres de la prêtrise, et qu'il eut trois fils de ce mariage. Or, ce fut seulement par la mort sans postérité masculine, en 1488 et en i5o3,des deux frères aînés de ce Louis de Bourbon, Jean II et Pierre II, que les droits à la couronne de France passèrent d'abord aux Bourbons-Montpensier, éteints en 1527 en la personne du fameux connétable, puis, après ceux-ci, aux Bourbons-Vendôme dont descendait notre Henri IV, le premier roi Bourbon. La descendance directe de Louis de Bourbon subsiste encore aujourd'hui. Elle se compose de tous les membres assez nombreux de la famille de Bourbon^Busset. Étant donné la légitimité du mariage de Louis de Bourbon, il n*est pas douteux que la race des rois légitimes de France n'ait fini avec Henri II L Ainsi, depuis ce prince jusqu'à Louis XVI, la Franco n'aurait été gouvernée que par des usurpateurs. Nous recommandons ce sujet à M. Henri Provins.

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

des

Vie de Toussaint-Louverture, par V. Schœl- CHER. Paris, P. Ollendorf, 1889. Un vol. in- 16. — Prix : 5 francs.

11 était naturel que M. V. Schœlcher, Tami des noirs, écrivît une histoire de Toussaint- Louverture, qui a été, comme le disait de luimême le malheureux prisonnier du fort de Joux, « le Napoléon des noirs ». Mais il faut ajouter aussitôt que ce^ bonnes dispositions de l'auteur en faveur de son héros ont parfois nui à sa parfaite impartialité, bien qu'il se pense assuré de n'avoir pas manqué de ce côté aux devoirs de l'historien.

En somme, nous ne voyons pas que l'insuccès de l'expédition de Saint-Domingue ait beaucoup servi les nègres eux-mêmes, du moins dans l'avenir. Supposez cette colonie rentrée sous le pouvoir de la France, la population nègre serait aujourd'hui aussi libre qu'elle l'est à la Martinique, et la prospérité matérielle de cette terre si favorisée du ciel serait autrement grande qu'elle n'est aujourd'hui après les innombrables révolutions intérieures qui l'ont bouleversée depuis bientôt près d'un siècle.

Tout cela n'empêche pas Toussaint-Louverture d'avoir été un grand caractère, cela n'empêche pas non plus que l'on ne soit très attaché et très touché par le récit de M. Victor Schœlcher. On voudrait seulement y voir moins souvent couler le sang français. E. A.

Charles X et Louis XIX en exil. Mémoires inédits du marquis de Villeneuve, publiés par son arrière-petit:fils. Paris, E. Pion, Nourrit ^^ Ci\ 1889. Un vol. in.8o,vn-322 p.

-Le marquis de Villeneuve-Villeneuve (Ponsuis-prançois), qui mourut en 1842, fut une

personnalités les plus militantes du parti

. .^^**ste. On' a de lui une sorte de pamphlet in-

^ie : j)g l'agonie de la France, éloquente

ec^i^e publiée au lendemain de la révolution

. \^*^let, où se résumaient les colères des légi-

*st:os et leurs inquiétudes en face de l'avenir.

^^meur du Languedoc à la première Restau-

^^^^> traqué pendant les Cent Jours, préfet

^^x^t la seconde Restauration, il se donna

^^rd la mission de triompher de l'apathie du

^^t:rôné et du duc d'Angoulême. Il réussit

obs

^st-il besoin de le dire? Mais du moins, il

, ^^v-a beaucoup. Mieux que personne, il était

. *'"^^e de savoir ce qui se passait dans lescon-

. ^ ^es Bourbons, de juger l'état d'esprit du

^t: die ceux qui l'entouraient. Il notait soi-

^ sèment toutes ses impressions. Ce sont ses

souvenirs que son arrière-petit-fils a cru, non sans raison, devoir enfin publier. Ils constituent un des morceaux les plus curieux qu'on ait écrits sur la politique légitimiste en i83o. A côté d'un tableau piquant de la cour en exil, il y a des portraits d'hommes d'Etat de ce temps-là, qui, s'ils sont dessinés, dans l'ardeur de la lutte, par une voix accusant parfois un peu trop les ombres au détriment de la ressemblance, ont du moins toutes les couleurs de la vie et de la passion, comme le dit si justement l'éditeur de ces mémoires intéressants et précieux.

État de la France en 1789, par Paul Boiteau. Deuxième édition, ornée du, portrait de l'auteur, avec une notice par M. Léon Roquet et des annotations'de M. Grassoreille, archiviste, Paris. Guillaumin et C'«, 1889. Un vol. in-8®, xii-58o. — Prix: 10 francs.

Le première édition de cet ouvrage parut en 1861. M. Paul Boiteau y disait dans sa préface : « J'ai voulu dresser l'inventaire exact et aussi complet que possible, en un seul volume, de cet ancien régime et de cette ancienne monarchie que vantent encore quelques partisans d'une aristocratie et d'une église détruites, et qu'il est mèn>c à la mode d'excuser et presque de regrettera parmi quelques-uns des fils de la Révolution, qui se croient délicats parce qu'ils sont faibles, et qui donnent le nom d'amour de la liberté à ce qui n'est peut-être que la crainte des destins de la démocratie. » La fin de la période n'est peutêtre pas d'une clarté éblouissante, mais l'ensemble montre nettement dans quel esprit le livre a été conçu et écrit. Il serait intéressant de le Comparer, à ce point de vue, avec d'autres publications récentes, telles que La France sous l'ancien régime^ du vicomte de Brou, par exemple. On y verrait comment les mêmes faits peuvent apparaître sous des aspects absolument différents et suggérer des . appréciations et des inférences diamétralement contraires. Doctrine à part, l'ouvrage de M. Boiteau a une incontestable valeur technique: l'auteur a su y condenser des renseignements à peu de chose près complets sur les usages de l'ancienne administration ; il fait connaître quel était, à la veille de 1789, l'état général des terres et des personnes, la situation de l'agriculture et du commerce, des armées, de la marine et des colonies, l'organisation de la justice, de la police, de l'instruction publique, des finances et tout le détail de la machine administrative et politique: gouvernement, généralités et intendances, assemblées provinciales, conseil du roi, ministères, maison du roi, cour et no*

3li

blesse, ordre du clergé, tiers-état, villes et villages, etc. Les éditeurs ont donc été bien inspirés de donner, en ce moment où 1 789 est, à un siècle de distance, redevenu d'actualité, une nouvelle édition d'un ouvrage qui fait autorité; et il faut remercier M. Grassoreille, le savant archiviste, d'avoir, sans rien changer au texte original, ajouté dans les notes les éclaircissements et les renseignements complémentaires que les derniers travaux fournissent sur plusieurs questions.

Correspondance diplomatique de Talleyrand. La Mission de Talleyrand à Londres en 1792. — Correspondance inédite de Talleyrand avec le département des affaires étrangères, le général Biron, etc. — Ses' lettres d'Amérique à lord Lansdowne. — Avec intro-

• duction et notes par G. Pallain. — Portrait.de Talleyrand, d'après une miniature d'Isabey. Un vol. in-^.de 460 p. Paris, librairie Pion, 1889.

Nous avouons sans honte n'avoir jamais été de ceux qui attendent la publication des mémoires de Talleyrand, qui font des conjectures et, pis encore, des articles sur l'extension de la limite semi-séculaire fixée par testament, nous diton. Tout ce qui est dans nos moyens, c'est de croire purement et simplement, puisqu'on l'affirme, à l'existence desdits mémoires ; mais sans tenir davantage à ce qu'on nous prouve leur existence par l'argument et sous la forme d'un ou de plusieurs in-octavos. D'où vient notre détachement ? Il a d'abord pour cause générale une disposition de notre esprit qui ne nous laisse estimer dans les mémoires que leur valeur littéraire (telle qu'elle éclate dans les Retz, les Saint-Simon, les Chateaubriand... et telle aussi qu'on ne l'aperçoit guère chez la plupart des autres mémoirisants), disposition toute personnelle d'ailleurs, qui, relativement au fond et au mérite documentaire, nous fait regarder les mémoires, presque toujours comme l'œuvre de l'orgueil, de la haine, du mensonge... et, plus souvent encore, du comédiantisme et de la timidité. J'insiste sur le coté d'attitude et de pose qui rapetisse alors ou ruine toute figure vraiment digne de l'Histoire. (iiic nous reste-t-il, on vous le demande, de rénigmatique Talleyrand, de sa haute mine impa:>«ible, de sa légende équivoque, mais presque souveraine dans le monde de l'imagination, s'il &e dessine lui-même, s'il s'analyse et se raconte? — Voilà pour expliquer notre froideur envers les mémoires publiés que ne rehausse pas le style icti beau scélérat qui purifie tout), et notre patience devant les retards que nous voyons mettre

à l'impression des mémoires inédits. Dans l'espèce, c'est-à-dire dans le cas particulier de Talleyrand, nous tenons pour les meilleurs mémoires de ce personnage curieusement extraordinaire, le double aspect qu'il a laissé dans les écrits des romantiques et des politiques, et surtout le rôle supérieur et admirable qu'il a rempli, en glorieux serviteur de la France, dans les négociations du Congrès de Vienne, et, antérieurement, dans sa mission de 1792, à Londres. M. G. Pallain, k qui est échue la bonne fortune de nous restituer ces deux recueils de la correspondance diplomatique de Talleyrand, — ses vrais mémoires, les seuls qui l'honorent et nous importent, — a droit à la gratitude du lecteur et de l'historien, et nous ont valu deux des plus intéressants livres de ces dernières années.

La Révolution française, que de certains traitent comme un éternel mystère interdit à nos débiles intelligences, et d'autres comme un simple accident qu'aurait pu prévenir telle mesure opportune, telle attitude du pauvre roi, la Révolution française, de quelque façon qu'on la juge, est un fait irrévocable, un ordre nouveau de choses, qui s'impose à tous. A cet ordre nouveau, sans doute, se rattache une longue liste de noms, qui viennent comme d'eux-mêmes sur nos lèvres, à la première évocation de cette date solennelle : noms d'illuminés, d'enthousiastes, de solides croyants, de fanatiques à froid, de philanthroques et de hyènes à face humaine, de frelons éclatants et d'obscurs travailleurs. Pour nous, les deux noms représentatifs du talent, de l'action et de l'intelligence, sont Mirabeau et Talleyrand, On les rapprochera avec d'autant plus de raison que l'amitié personnelle les a réunis, autant que la conformité des vues, et d'aucuns aujouteront : la même immoralité. Talleyrand partageait avec Mirabeau (peut-être en avait-il reçu), la doctrine de l'alliance anglaise comme pivot, — ou, pour parler moderniste — comme orientation de notre nouvelle politique. Talleyrand, que sa mobilité dans d'autres affaires fit qualifier de traître et de perfide, devait du moins rester fidèle toute sa vie à cette doctrine anglophile, et, tel nous le voyons à cet égard, en l'année 1792, tel on devait le retrouver à Vienne en 181 5, et en i83i à Londres, où il était devenu l'ambassadeur de la monarchie de Juillet, a Fromage de Brie, que M. le prince de Talleyrand, proclamait le roi des fromages.. .^ seule royauté à laquelle ce grand diplomate soit resté fidèle jusqu'à sa mort » ; dit plaisamment un romancier d'il y a cinquante ans. Hé bien, nous lui connaissons à présent deux fidélités, à cet homme qui se consola peut-être de tant d'outrages, en se sou-

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

venant qu'il avait eu la gloire d'être maltraité par Napoléon et en songeant que les gros mots du colosse protégeraient mieux sa mémoire que ses propres grands services. Aristocrate en défaveur parmi les siens, âme d'élégance dans un corps infirme, prêtre impie, laborieux épicurien,

homme d'Etat sans scrupule, serviteur sans parole... Voilà comme on a vite jugé Talleyrand. En lisant le précieux recueil édité par M. Pallain, on trouve qu'il est juste de reconnaître aussi, dans cet homme fameux, dans ce « type », au grand sens du mot, un cerveau des plus rares par la justesse et l'esprit de suite. Ces lettres de Talleyrand sont espacées par celles de Narbonne, de Biron et de Dumoulin que Ton a bien fait d'arracher à l'oubli. l. d.

Histoire de Bordeaux, par Henri Gradis.

Paris, Calmann-Lévy, 1888.

L'histoire provinciale de la France s'enrichit incessamment d'études nouvelles, les unes exhumant des documents jusqu'à ce jour inconnus, les autres les groupant en synthèse. C'est à cette dernière catégorie que se rattache le volume de M. Gradis dont le nom est déjà avantageusement connu des poètes et des historiens. L'auteur étant Bordelais et appartenant à l'aristocratie des Chartrons, il devait à ses origines de laisser échapper de son livre ce parfum d'amabilité et de courtoisie qui est le propre des Girondins de tous les temps. Il n'y a point manqué et, pour être sérieuse, son érudition n'est point pédante.

Ces 5oo pages in-S", si nourries de faits, se lisent avec un intérêt soutenu. Le champ était vaste et toute l'histoire de France pouvait être évoquée à l'occasion de l'histoire de Bordeaux : la difficulte était même de se maintenir dans les limites convenables.

La partie la plus curieuse et la plus inédite de ce travail, qu'attend assurément une récompense de l'Institut, est le livre consacré à la domination anglaise (11 52 à i453). Pendant trois siècles, trois longs siècles, de Henri II d'Angleterre à Henri VI, l'étranger eut main mise sur une des plus belles parties de notre territoire. C'est en étudiant avec quelles difficultés elle s'est formée, quelles luttes elle a eu à soutenir contre l'étranger et contre les égarés de l'intérieur, que l'on apprend à chérir notre vivace nationalité française.

On l'envie pour sa patience, pour son courage, pour ses vertus..., pour sa grâce. Toutes ces qualités sont condensées dans l'histoire des Bordelais. Quant à ce sens artistique et charmant, si

BIBL. MOD. — XI

français en général et si bien chez lui ici, quel exemple plus délicieux, entre mille, quô celui du peuple de Bordeaux voulant, en 1778, remercier son président Leberthon de sa résistance au roi et ne trouvant mieux que de joncher de fleurs la cour de son hôtel l

Nous exprimerons un seul regret, c'est-à-dire un souhait pour une prochaine édition, c'est qu'elle se présente avec des gravures : documents historiques, vues monumentales et pittoresques, l'auteur-artiste n'aura que l'embarras du choix.

A History of Eighteenth Gentury Literature (1660-1780), by Edmund Gosse, M. A, Clark Lecturer in English Literature at Trinity Collège, Cambridge. London, Macmillan and C», 1889. Un vol. pet. ïn-S^ ix-415 p.

Un des professeurs les plus distingués de l'Université de Cambridge, dont le nom est bien connu des lecteurs des revues littéraires anglaises et de tous ceux qui s'intéressent au mouvement intellectuel de l'autre côté du détroit, Mr. Edmund Gosse a récemment publié chez les éditeurs Macmillan et C'*, de Londres, un tableau, très complet et très étudié dans ses dimensions volontairement restreintes, de la littérature en Angleterre au xvin* siècle. L'influence de la littérature française du siècle précédent fut, on le sait, très grande dans la période particulièrement choisie par Mr. Edmund Gosse ; mais, si les auteurs dramatiques et les poètes descriptifs français sont alors pris pour modèles, il n'est que juste de proclamer l'avènement avec De Foe, Swift, Addison, Steele, Johnson, Richardson et Goldsmith, du roman anglais, d'où a véritablement procédé, dans toutes les littératures du monde, l'éclosion et le développement graduel du roman moderne. Ces études ont donc pour nous, dans leur objet même, un intérêt double. Elles en ont un autre, intrinsèque, si je puis dire, dans le talent avec lequel le critique expose les caractères propres de chaque genre et de chaque écrivain, dans la sympathie intelligente qu'il ressent et communique, dans l'heureux choix des citations qu'il offre en discrète abondance, dans l'exactitude des détails et des traits, dans l'originalité juste de ses appréciations, dans la largeur et la netteté de ses vues d'ensemble. C'est là un bon et bel ouvrage auquel nous souhaiterions en France la popularité dont il ne manquera certainement pas de jouir dans le pays de l'auteur.

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^^ ■— -3i;a junque absolu- - 1 := :2Linijue pas de bonne ^ït :^ 7---cUi;iI d'observations : -i~~^-^-^e. 3iais très insuRî- .= innxjiii- quelques études ^i \i Sicocers cite avec scruaigres pas ■:=;; ^ a.::;^'- ^ '•^-•^^ v:a beau travail s'il n'a- : ju i ij. a:^■"'.■5;:loa un grand nombre de Ti:z:".T~ m;-.:;, it 7jrric-^;iêrerQenties manusj .-âus T ir '.i z^:^ii ie Frotté lui-même. 1 c^^ ~ ii^rû-ï, wcs: la plupart ont été ex- :s Tir SJ1 ïc;r.s d^s archives publiques ou ■cii. M. A. de la Sicodcre a construit un imposant éJitice, presque trop imposant et de proportions trop vastes, étant donné l'intérêt, très vif, mais restreint du sujet, 11 est le premier à le reconnaître et récliime, sur ce chef, une indulgence i|Li'un serii d'uuiant plus disposé à lui iiccordvi' que, s'il donne trop de détails et de doiHiiiu-nls, touî. vvdv qu'il donne sont ou sugj-i-siilsoMCunouv,

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