‹ Le livre (volume 4)Chapitre 61 sur 129 · CONTES — NOUVELLES · texte numérisé non relu

CONTES — NOUVELLES

lia Hauta, par Manchecourt. Paris, Ernesi Kolb, 1889, Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

11 y a un délicieux fumet de littérature dans ces rapides croquis de la haute vie, enleve's de la pointe de la plume, par esquisses légères, mordantes, acidulées, adorablement méchantes et vraies, qu'un écrivain de talent qui prend pour masque le pseudonyme de Manchecourt intitule la Haute. La Haute, c'est à la fois flatteur et méprisant, corrompu et coquet; cela sent la jolie venaison, un peu avancée, mais fine à croquer du bout de la dent, à tSter des papilles de la langue, à savourer gentiment d'un palais émoussé, tant soit peu blasé; pourris, ceux dont il est question dans ce livre, oh! oui, pourris jusqu'aux moelles, mais aussi pourris de chic, de grand air, il faut bien se l'avouer, et difficiles, sinon impossibles, à égaler. Quelques lignes résument rni cela dans la première étuile de cette qui pourrait s'appeler les Quarts d'heure

BIBL. UOB. — II.

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de la Haute, quand Gaspard, le domestique du duc, après avoir dît de son maître ; ■ ... Pas fort, mais gentil... termine: « El puis dame... une sacrée allure... ce petit rien que nous n'aurons jamais!... « Il y a de la comédie de mœurs beaucoup plus que du pamphlet dam volume, que l'on dévore rapidement, le au coin des yeux, la lèvre toute chatoui plaisir, et il renferme plus de philosophie d'implacable observation que bien des gros volumes; c'est comme un résumé complet de tout ce qui louche à l'existence de la noblesse moderne, noblesse finissante, faute de sang, faute de forces, faute de volonté; et l'auteur, en terminant son livre, trace un tableau assez amer et terriblement juste de ce que sera pour l'aristocratie l'ère prochaine. Il serait difficile de prendre un à un tous les chapitres, autant de tableaus étonnamment réussis; nous ne pouvons que signaler l'œuvre comme une des plus intéressantes, des plus joliment troussées des dernières productions. L'écrivain eût pu jeter aux orties son pseu-

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donyme de combat, pour arborer fièrement le nom qui a brillé parmi nos plus francs succès littéraires de la jeunesse contemporaine.

Deux Sœurs, par André Theuriet. Paris, A. Lemerre; 1889. Un vol. in- 18 jésus. — Prix: 3 fr. 5o.

C'est dans un de ces admirables paysages de la Savoie, qu'il connaît si bien et qu'il sait peindre avec une passion raffinée d'amoureux de la nature, des montagnes, des lacs et des bois, qu'André Theuriet place et déroule les phases délicates de son roman Deux Sœurs; c'est à Annecy et aux environs qu'il abrite ce drame intime, dont les côtés noirs seraient odieux dans la claire lumière des grandes villes, mais qui semblent en partie adoucis, atténués, diminués par l'ombre fraîche des grands arbres. On se repose des vilenies de la nature humaine, en admirant les splendeurs du paysage, en buvant par tous les pores cette atmosphère pure, en respirant ces arômes de plantes et de fleurs. Cependant le drame est cruel; il n'est pas indifférent de voir l'amour prendre racine, presque en même temps, dans le cœur des deux sœurs, pour le même jeune homme, d'assister au coupable manège à l'aide duquel la cadette saura supplanter perfidement son aînée et briser à jamais sa vie, son bonheur, en lui enlevant celui qu'elle aime, en obligeant la pauvre Claudia à se dévouer, à épouser Prosper Baduel qu'elle n'aime pas. La trame au moyen de laquelle Françoise deviendra la femme de Maurice Tournyer est odieuse; elle nous semblerait plus laide encore, si les coquetteries du paysage ne détournaient à chaque moment nos yeux et n'attiraient invinciblement nos attentions. Le poète des bois et des champs, que cache le prosateur, sert ainsi à empêcher l'étude de cette triomphante lutte des sens et de la duplicité contre la droiture et l'amour honnête, de nous paraître trop âpre et trop pénible ; on reste sous le charme en dépit de Françoise, et cette trompeuse elle-même n'est pas sans un certain attrait malsain auquel on résiste difficilement.

Une Comédienne, par Henry Bauer. Paris, G. Charpentier et C*"; 1889. Un vol. in- 18 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

A coups de cognée, à larges volées de hache pesante, avec de grands ahan de bûcheron robuste, Henry Bauer s'est peu à peu tracé sa route à travers le journalisme parisien; on le connaît par ses gros efforts d'Hercule dans la tâche qu'il accomplit, par le ton violent de ses articles, par leur forte senteur de poudre et de salpêtre, au-

tant que par son ardente conviction. De grandes qualités de sincérité, d'heureuses audaces d'expressions, une franchise de plume poussée jusqu'à l'extrême brutalité ; ont fini par faire connaître, apprécier et aimer ce travailleur vaillant. S'il dépasse souvent le but, c'est par l'excès même de ses qualités, mais on ne saurait trop lui reprocher une violence qui est dans son tempérament et qui le sert souvent avec un rare bonheur.

Toutes ses qualités, mais aussi tous ses défauts, il vient de les transporter dans une longue étude sur la vie de théâtre, de les employer à écrire un roman qui s'appelle une Comédienne, L'écrivain connaît de longue date son sujet, il s'est pénétré des passions de ses héros et les fait mouvoir avec habileté à travers les dédales de son action. Çà et là des croquis de choses et d'être* se détachent en silhouettes réussies; le début avec la physionomie mouvante des élèves du Conservatoire attendant le professeur a une amusante allure parisienne; on entre immédiatement dans la peau des personnages et le livre vous empoigne. Nous laisserons au lecteur le plaisir de suivre Lucy Rocher dans ses amours et de faire connaissance avec le fameux auteur dramatique Paul Jourdan. Qu'il nous suffise de dire que l'auteur a mis dans ce livre toutes ses ardeurs, toutes ses franchises, toutes ses haines contre les préjugés, toutes ses admirations; qu'il n'a jamais hésité devant une brutalité, fût-elle énorme ; qu'il secoue autour de lui de la passion, de la colère, et que son livre a une grosse vie hurlante, bien absolument propre au journaliste fougueux et passionné que nous connaissons : c'est plus qu'il n'en faut pour assurer le succès d'une Comédienne.

Fort comme la Mort, par Guy de Maupassant, Paris, Paul Ollendorff; 1889. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

Dans la cendre grise, fine, légère, sorte de duvet de feu, poussière presque impalpable souffiée des entrailles de la terre par l'éruption du Vésuve, des êtres humains, Pompéiennes sveltes et élégantes, Pompéiens vigoureux, ont été ensevelis tout vifs, comme moulés vivants pour l'éternité; et, aujourd'hui, près de deux mille ans plus tard, c'est avec un étrange serrement au cœur, avec une émotion réelle que nous revoyons, au musée de Pompéi, ces formes d'hommes, de femmes, qui ont vécu, qui ont aimé et qui sont à jamais immobilisées dans la pose surprise de la dernière heure, le souffle de vie au bord des lèvres*

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CidtiQUË LITTÉRAIRE DÛ UOtS

Cette sensation douloureuse et d'une volupté aiguë, nous l'éprouvons en lisant l'œuvre remarquable que Guy de Maupassant intitule Fort comme la Mort.

Dans la cendre grise, fine, légère de la mélancolie la plus intense, il a moulé les ineffaçables contours de ses personnages, les figures inoubliables d*Anne de Guilleroy et d'Olivier Bertin; l'impression qui s'en dégage est telle que les larmes vous cuisent sous les paupières, qu'on se sent mordu au plus profond du cœur et qu'on est invinciblement bouleversé d'angoisse, en présence de ces êtres qui vivent, qui aiment, qui souffrent, et que le maître écrivain a surpris, immobilisés dans la sincérité de leur passion, de leurs tortures d'amour.

Ce qu'il a peint, c'est l'amour tout-puissant, Tamour de deux êtres qui s'adorent, qui vieillissent en s'adorant toujours, mais qui sentent tout à coup l'âge les attaquer, menacer leur bonheur, tuer lentement leur beauté, leur force, leur fraîcheur; puis c'est, chez Thomme, le déplacement insensible de son amour, se transposant, sans qu'il s'en rende bien compte, de la femme à la jeune fille, à l'enfiEtnt, portrait vivant de sa mère.

L'œuvre de Maupassant est une étude psychologique d'une iocontestable et rare puissance, car elle s'impose, dès le début, au lecteur, non pas en Taccaparant violemment par un coup de force, mais en s'emparant insidieusement de lui par le charme exquis des nuances, par un art délicat et fin, qui séduit, attire, retient et jette, toujours plus ardent, toujours plus captivé à la séduction devinée, à l'attrait désiré des pages suivantes, comme à la poursuite d'un gibier convoité follement. Tout contribue à cet envoûtement inconscient, depuis l'atmosphère spéciale dans laquelle se meuvent les silhouttes distinguées et vivaces du roman, jusqu'à ces jolies créatures, la mère et la fille, dont la seule vision à travers les feuillets du volume grise ainsi •qu'une subtile et pénétrante odeur. En une gradation naturelle, si vraie qu'on ne la voit pas se produire, il sème l'amour dans le cœur de ses héros, comme une graine productive en une terre fécondante. La semence germe, pousse, se développe, envahit peu à peu tout le volume, tous les personnages, et gagne, enlaçante, jusqu'à celui que l'ardente et limpide analyse prend dans l'engrenage de cette lecture plus savoureuse que

le fruit le plus délicieux ou que la plus enivrante

boisson.

Une étude aussi fouillée, aussi consciencieuse,

demanderait à être interprétée presque page par

P^ge, soulignée en toutes ses parties ; mais il est

préférable de ne pas déflorer une pareille œuvre et de laisser au lecteur sa jouissance complète, ininterrompue du commencement à la fin.

Sans grosses secousses, sans violences, sans descriptions pour ainsi dire, le roman atteint le maximum de l'émotion possible, par le groupement des mille détails de la vie, admirablement présentés en une langue souple, claire, une langue de chair, caressante, douce, provocatrice des frissons les plus exquis. La fin tragique, presque sous-entendue à force de simplicité, produit un effet terrible, qui, longtemps encore après le glas du dernier mot, reste dans l'esprit avec la persistance des grandes œuvres et des grands événements.

Le roman de Guy de Maupassant est une des plus extraordinaires observations psycholo-* gistes que Ton rencontre dans la littérature moderne. G, T.

Le Songe de rameur, par Paul Meurice.

Paris, Calmann Lévy; 1889. Un vol. in- 18.

Dans le roman de M. Paul Meurice, /e Songe de l'amour^ puisque songe il y a, est peut-être un heureux songe, mais il a un bien terrible réveil. Engagés dans une aventure sans issue, son héros et son héroïne se donnent la mort, espérant, sans doute, que, dans un autre monde. Tune purifiée et l'autre toujours amoureux, ils pourront éternellement confondre leur âme dans une passion dont l'amant n*aura plus à rougir et qui laissera l'amante sans remords. Cette conclusion du récit de M. Paul Meurice est bien sombre, et rien ne l'annonçait moins que le début. L'on n'en saurait lire un plus vif, plus spirituel, plus charmant. Une jeune actrice de la Comédie- Française, Élisa Fargeau, qui, dans les rôles d'ingénue, fait tourner toutes les têtes, est venue chez un critique célèbre, Georges Giroux, qui a bien été pour quelque chose dans ses succès, et qu'elle appelle familièrement et gentiment «parrain». Elle veut lui demander conseil sur un point fort délicat. Elle a rompu avec le jeune vicomte de Luçon, et voudrait bien ne rien garder des présents qu'elle a reçus de lui, et qui blessent sa délicatesse. En somme, cette Elisa Fargeau est une charmante figure, une âme tendre et élevée. Pourquoi faut-il qu'elle ait failli javec Hector Rochebrune, un journaliste auquel elle s'est donnée par reconnaissance, et ensuite à ce vicomte de Luçon, qui n'a pas su se faire aimer? Sans cela quelle jolie idylle nous aurions avec ses nouvelles amours avec Valentin Monnier, un aimable garçon, plein de cœur, qu'elle a ren-

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contré chez Georges Giroux, lors de cette visite de cas de conscience dont nous avons parlé, et vers lequel elle s'est sentie tout d'abord entraînée 1 Et comme cette idylle pourrait avoir une aimable fin l Mais alors du roman de M. Paul Meurice nous n'aurions que les deux premières parties, et la troisième, si saisissante, si dramatique, n'aurait plus de raison d'être. Et nous le regretterions. Valentin Monnier, fils d'un honnête recteur de l'université de Rennes, s'est fait de l'amour un idéal trop élevé pour ne pas être cruellement frappé lorsqu'il découvre que celle qu'il aime si profondément, si pieusement, est la comédienne célèbre dont la liaison avec le vicomte de Luçon a fait du bruit.

La pauvre Élisa Fargeau lui a, en effet, caché, non par calcul, mais par amour, ce passé qu'elle voudrait effacer de sa vie. Plus près de la vérité, l'auteur n'a pas voulu refaire une nouvelle dame aux camélias, ou une autre Marion de Lorme, à laquelle

Son amour a refait une virginité.

Le roman de M. Paul Meurice est tout autre chose que cette thèse de la réhabilitation par l'amour. Plus, au contraire, Elisa Fargeau a d'amour pour Valentin, plus cet amour en elle est profond, plus il s'est épuré, et plus aussi elle regrette son passé, plus elle le sent irréparable. De son côté, Valentin aime Elisa, la pauvre Babiole, comme elle s'est fait appeler par lui dans sa nouvelle existence d'amour, plus il la voudrait entourée de respect, plus aussi il est blessé, meurtri par la réalité, plus désespéré de ne pouvoir donner à son amie dans sa famille la position que seul il comprend pour elle et que seule il accepterait. C'est dans la mort que tous les deux se réfugient. Tel est le funèbre réveil de ce songe d'amour que tous les deux avaient fait. Si la sensibilité du lecteur peut en souffrir, il faut reconnaître que cette fatalité d'une situation première donne à l'œuvre de M. Paul Meurice un caractère et une puissance dramatiques tout particuliers. Otez cette fin, et nous aurions une seconde épreuve affaiblie d'un roman de Murger. En résumé, le Songe de Vamour de M. Paul Meurice est une œuvre littéraire tout à fait remarquable. Nous ne savons rien de plus souriant, de plus jeune, de plus spirituel que la première partie, Aspirations, La figure de Gaston Giroux est dessinée avec un relief extraordinaire. Elle est absolument vivante, et il ne serait peut-être pas difficile de mettre un nom connu sous ce pseudonyme littéraire.

Bourse plate, toman par Joseph Maire. Un voL in-i8. Paris, 1889; librairie H.-Ch. Lavauzelle.

Descendant d'un peintre italien anobli par François !•% et que le roi avait appelé en France en même temps que les artistes du groupe de Léonard de Vinci, du Primatice et de Benvenuto Cellini, Roger Sforza de Mores, débutant dans la magistrature coloniale, à peine convalescent d'une de ces maladies redoutables dont le climat de l'Inde se montre si prodigue envers les Européens, est à Pondichéry, lorsqu'il apprend tardivement, en 1871, les deuils de la patrie.

« Désespéré j usqu'au fond de l'âme, il aurait voulu apporter à son pauvre pays son effort, son sang, sa vie ; sinon chasser cette ignoble vermine allemande, toujours dévorante, jamais repue, qui avait pour elle l'immense supériorité du nombre, au moins en détruire sa petite part ! Il ne pouvait pas 1 Ni santé, ni argent 1 Si seulement il avait eu l'argent, les deux mille francs du passage, il aurait peut-être obtenu un congé ; et, une fois là-bas, il aurait retrouvé assez de force pour brûler quelques cartouches utiles! Il sentit cruellement que, dans notre vie moderne, la bourse plate fait souvent l'homme inutile. »

Quelques années après, Roger se trouvant dans une condition et dans un état d'humeur beaucoup moins tragiques, puisque, très amoureux, il est lui-même très aimé, l'auteur de Bourse plate nous dit encore (p. 340) :

a S'il suffisait de désirer 1 Si tout finissait là ! Hélas ! tout commence !

« Dès qu'on veut passer du ciel à la terre, de l'idéal au matériel, du rêve à la chair, notre civilisation compliquée creuse des fossés, dresse des chevaux de frise, prépare des pièges à loup et tend toute grande la toile traîtresse des préjugés et des codes. Avec quelque argent intelligemment employé, les dangers s'évitent, les chocs s'amortissent, les portes ferment bien, les boudoirs sont muets, les voitures discrètes et rapides, les domestiques dévoués, il n'y a plus de filles trop mineures, ou trop brutalement ca* ressées, plus de parents trop enclins au chantage, le monde entier n'est qu'un grand jardin d'Armide, l'amour n'a que des complaisants et des complices. Sans argent, la gamme change. 11 faut s'en reposer sur la protection, hélas I bien occupée, du bon Dieu, partager avec les oiseaux l'insuffisant abri de la voûte céleste, compter avec

la police hostile, la peur du scandale, de la dénonciation anonyme, avec les petites rouleuses qui pleurent leur virginité écornée par un lâche abus de la force, avec les parents qui veulent toujours être indemnisés comme la première fois.

f En vérité, en vérité, je vous le dis, tout n'est pas rose pour les pauvres dans la carrière de rinconduitel »

Ayant donné ces deux exemples, inégalement douloureux, des difficultés où, « faulte d'argent », comme dit Panurge, se heurte le principal personnage du dernier roman de M. Joseph Maire, je n'insisterai pas davantage sur cet aspect particulier de l'œuvre. Ce n'est pas que les situations difficiles où la pauvreté place Roger de Mores en soient absentes ni qu'elles manquent d'intérêt. N'y eût-il que les scènes poignantes de l'enfance, s'écoulant entre une horrible marâtre et un père « aussi peu père que possible » ; celles de l'adolescence parmi l'abominable promiscuité de l'internat dans les collèges; celles encore de la jeunesse dans la subalternité des emplois misérables que peut offrir une petite ville de province : cela seul suffirait à justifier le titre et le succès de Bourse plate. Le romancier a multiplié en ces premiers chapitres les tableaux d'une réalité cruelle et les traits d'une vengeresse ironie.

L'ironie est d'ailleurs l'arme familière et préférée de M. Joseph Maire, qui la manie avec une puissance peu commune ; nous avons eu déjà l'occasion de signaler cette faculté, développée à un degré rare dans Madame la Préfète, le très remarquable roman qu'il publiait l'an dernier, ainsi que dans un précédent recueil de nouvelles. Néanmoins, à raison de la platitude des milieux où se passent les jeunes années de Roger de Mores, et malgré le talent de l'écrivain, à cause même de ce talent, de l'exactitude des peintures, de la bassesse et de la vulgarité voulues des personnages de second plan, nous respirons plus à l'aise, en ce roman, à partir du jour où la vie de Roger de Mores s'éclaire et s'anime ou se dramatise aux gaietés, à l'esprit, aux bonnes camaraderies du quartier latin, aux illusions du début dans les lettres et, plus tard, aux mortelles magnificences de la nature dans l'Inde, au curieux et pittoresque cosmopolitisme d'Alger, et finalement à la joie de reprendre pied sur le sol natal, sur la bonne terre de France, « si doucement maternelle, si pleine pour ses enfants de l'amour qu'ils lui portent : le ciel clément, le soleil caressant, la sécurité universelle, la nourriture exquise, les femmes roses et blondes, le travail faciliî »...

L'aplatissement de sa bourse engendre-t-îl toutes les fatalités qui pèsent sur l'existence de Roger ? Nous n'oserions l'affirmer. Il en est une surtout qui semble le poursuivre, obstinément attachée à toute femeoe qu'il aime. Et il a beaucoup aimé, le jeune juge; car, ainsi que lui* même il le dit, un jour, répondant à l'admonestation de son chef hiérarchique : Si le magistrat est (c tenu à la décence », il ne fait pourtant pas « vœu tacite de chasteté ». Eh bien, l'auteur ne précise pas la pensée qu'il suggère, mais, des faits mêmes, on est amené à conclure que l'amour de Roger, dès qu'il dépasse le niveau du caprice, équivaut à la condamnation à mort d'une femme.. M. J. Maire prétendrait-il nous donner discrètement à entendre que tous ces hommes de robe; rouge ou noire, qui disposent de la vie humaine à leur gré, trouvent dans quelque fatalité analogue et mystérieuse, — si ce n'est celle-là même, une application du mot de Jésus à ceux qui « frappent par l'épée », fût-ce l'épée de la loi. Toupurs est-il que, tour à tour, l'adorable petite bayadère, l'enfant prêtresse de Siva, infidèle à son dieu, meurt, dans les bras de son amant, d'un baiser de l'énorme serpent sacré, exécuteur des hautes œuvres de l'idole aux trois yeux. C'est ensuite la jeune Indienne, de caste supérieure et riche accostée dans un bal, admirablement belle, incomparablement triste, vierge non suspecte, et qui se livre, sans combat, ardemment, dès qu'elle se découvre sur le front la tache rose, sinistre indice de l'invasion de la lèpre redoutée, dès longtemps acclimatée dans sa famille. Enfin, voici la pauvre gitana, si drôlement mariée dans la montagne espagnole par un curé carliste, la farouche SantaMaria; elle rencontre, quelques années plus tard, en France, son mari d'un jour, le juge d'instruction Roger de Mores. Et celui-ci, après quelques mois de bonheur clandestin, est appelé à assister à Tautopsie de la chère créature retrouvée et d'une ravissante fillette, sa propre fille, à lui; un arrêté d'expulsion, rendu par le procureur général Séverin de La Pacaudière, a conduit les deux enfants au torrent d'où le bon Pandore a retiré, mais trop tard, « la pauvre gitana amoureuse et proscrite, toute ruisselante d'eau, ses longs cheveux noirs épars, son visage livide contracté par une expression de farouche énergie, ses bras noués autour du petit corps de la fillette blonde qui semble dormir son habituel sommeil d'enfant et tient dans une de ses menottes un bijou d'or du pays basque en forme de Saint-Esprit, cadeau de son parrain ».

En cherchant, peut-être relèverait-on d'autres cas de cette fatalité singulière où se dénouent les

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amours du jeune magistrat. Ne reçoit-il pas, dès l'Ecole de droit , un billet sans orthographe, daté d'un hôpital où il est appelé pour revoir, sur le lit de la charité publique, une infidèle qu'il avait adorée, un an auparavant, et pour laquelle il avait donné un coup d*épée à son meilleur ami? Mais je ne me suis déjà que trop longtemps arrêté à ce tour particulier de la destinée de Ro-

Il est vrai que le romancier en a tiré des effets • d*émotion intense d'autant plus pénétrants qu'il n'y insiste point, ne pèse pas sur le trait. Jamais, au contraire, sa langue n'est plus sobre, le récit plus bref que dans les situations tragiques. Telle est la scène où la bayadère meurt sous le baiser monstrueux du cobra-capella. Cette scène communique l'effroi sans phrases ; il n'y a pas un mot de trop, pas un mot d'auteur. Cela est vraiment beau, grand, et d'un art tellement achevé, que malgré notre scepticisme, — et celui de M. Joseph Maire sans doute, — à l'égard des difinités indoues, le récit inspire une terreur religieuse et laisse le lecteur sous une impression de doute mystique. Si bien que lorsque Gourousami, le brave entremetteur, s'écrie : « Siva s'est vengé \ » Ton n*est pas très éloigné de le croire et de penser : t Après tout, peut-être ! Et pourquoi pas ? »

Cest qu on a été amené à cet état d'esprit peu à peu, par la savante gradation des effets^ par la grandeur solennelle et fatale du milieu. Toute cette peinture de l'Inde est superbe, d'ailleurs. M. J. Maire n'est pourtant pas un illusionniste ; ne voulant ni tromper ni se tromper, il ne dissimule rien ; sa fidélité au vrai, cependant, n'est point du naturalisme. Ses tableaux ne sentent point la description : sans effort, sans fatigue, d'un mot décisif, — le mot qui peint, — il communique La sensation des choses vues, montre leur double aspect, leur séduction et leur envers. II en est de même dans la peinture des caractères. 11 les marque d un trait mordant : un nom, un tic, une habitude, lui suffiront pour dessiner un personnage au vif. Par exemple, esquissant d'un croquis rapide le personnel du tribunal de Saint-Clément-sur-Mer, il trace au passage la physionomie de deux juges, Minot et 5!inard, et termine un amusant parallèle à la façon de Plutarque de ces deux fantoches parce détail : « Minot occupait ses loisirs à massacrer le gibier des environs, Minard occupait les siens à jouer du violoncelle. Le fusil du premier portait plus juste que l'archet du second. »

Ce n'est pas le moindre charme du talent de M. Joseph Maire que cette fiiçon originale de dire les choses, de leur donner une saveur humo-

ristique, de les relever par l'originalité de l'image toujours imprévue, toujours juste néanmoins, et, à défaut de nouveauté, rajeunie par le tour spirituel et inattendu de la phrase.

Outre tant de qualités vraiment éminentes de conteur et d'écrivain, il en est une autre qui achève de placer M. Jules Maire au rang le plus élevé parmi les romanciers nouveaux. Je l'ai montré ironique, satirique, et déjà Madame la Préfète nous avait révélé en son talent un penchant volontiers pessimiste, au moins en apparence. Mais qu'on ne s'y trompe pas : cette misanthropie n'est chez M. Maire qu'un voile sous lequel, par une sorte de pudeur particulière, il dérobe une âme et un cœur d'une exquise tendresse. Aux coups de fouet dont il cingle la bêtise puissante, l'argent brutal et dur, la médiocrité parvenue, l'hypocrisie triomphante, on' devine son amour profond pour les faibles, les humbles, les opprimés, les victimes, même celles de leurs propres fautes, voire de leurs crimes ; à plus forte raison ses révoltes contre l'ordonnance des choses qui permet l'iniquité du malheur et de la souffrance sur la terre ; mais, je ne saurais trop le dire, sans un mot déclamatoire, car il n'y a pas d'esprit plus sincère, plus simple, plus clair, plus français.

Le seul reproche que nous soyons tenté d'adresser à M. Joseph Maire, c'est d'avoir, avec une prodigalité de millionnaire de l'imagination, jeté dans Bourse plate la matière première de dix romans. £. c.

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Le 24 mars 1884 mourait M. Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques. Pendant quarante-sept ans, il avait occupe ces fonctions avec un éclat qui avait singulièrement relevé celui de cette académie dont il faisait partie depuis sa fondation en 1 832. Par la grande place qu'il a occupée dans les lettres françaises, par d'illustres amitiés auxquelles cependant il prêtait comme une gloire nouvelle, M. Mignet méritait une de ces biographies approfondies ainsi qu'en écrivent les Anglais sur leurs grands hommes. C'est cette œuvre louable que vient d'accomplir avec talent M. Edouard Petit, professeur au lycée Janson de Saîlly. L'auteur procède par vues d'ensemble; plutôt qu'il ne s'astreint à l'ordre chronologique ; mais la figure de M. Mignet y gagne plus qu'elle n'y perd. Les différents aspects de l'homme et de l'écrivain y sont mieux mis en lumière. C'est ainsi que nous est présenté tour à tour le polémiste des annéesdedébut,cellesoù Mignet écrit au Courrier français, puis au National; l'académicien qui, à trente-six ans, entre à l'Académie des sciences morales et politiques, et à quarante, à l'Académie française; le conseiller d'État en service extraordinaire (i83o), l'ambassadeur en Espagne (i833), le directeur des Archives du ministère des affaires étrangères qu'il quitta en 1848, l'homme du monde, et enfin l'historien et l'écrivain. Peut-6tre souhaiterait-on un peu plus d'abandon dans la manière de M. Edouard Petit, p«ut-8tre un peu moins de gravité académique, mais c'est là une bien légère réserve que nous faisons dans l'éloge de ce livre bien ordonné, sagement pensé, fermement écrit.

M. Mignet revit tout entier dans ce livre, et il nous a semblé vraiment, à nous qui l'avons connu, goûter quelques heures encore l'inappréciable commerce de cet homme qui ne fut pas seulement un profond érudic, un grand écrivain, mais un causeur charmant, une âme tendre ci délicate.

La première fois que nous le vîmes, ce fut b l'occasion d'une Vie de M. TAterique nous nous préparions à publier dans la Biographie générale. Il habitait alors rue Notre-Dame-de-Loretie, au coin de la rue La Perrière, i;n face de l'hôtel de son ami, place Saint-Geori;;es. Plus tard, il alla demeurer rue d'Aumale. L';Lppartement, au troisième ou même au quatrième, était simple, mais confortable et tenu avec un ordre presque méticuleux. J'aurais souhaité peut-être qu'il me fournît sur la naissance de lion ami quelques particularités plus précises quu l'on n'en savait; mais sur ce point 11 se montra fort réservé,et on le comprend sans peine. Depuis, je le revis plusieurs fois, et d'une façon tout i fait suivie pendant le siège de Paris. Un de mes excellents amis, Léo Joubert, mon collaborateur au Moniteur universel, avait suivi ce jovirnal à Tours, puis à Bordeaux, tandis que j'i-iais resté à la rédaction de Paris. Il m'avait prié de le suppléer dans le travail dont il était charge- pour la nouvelle édition du Dictionnaire de l'Ac.idémie française. C'est ainsi qu'une fois par semaine l'assistais à la séance de la commission du Dic-

Rien de plus intéressant que ces stances, où l'on s'occupait moins du Dictionnaire que des terribles événements au milieu desquels on vivait alors, si cela peut s'appeler vivre. Autour de M. Patin, qui présidait en sa qualité de secrétaire perpétuel, se réunissaient M. Mignet, M, Jules Sandeau, parfois M. Vitet. Quel noble pnirio-

tisme échauffait ces vieillards 1 Je me souviens encore de la flamme qui brilla dans le regard de M. Mignet lorsqu'il nous parla de ce premier projet du traité de 1814, où la Prusse voulait déjà nous enlever T Alsace-Lorraine. Il avait vu aux Archives la carte où le Prussien avait tracé de' son doigt brutal la ligne qui retranchait ce territoire de la France, et son indignation perçait, plus vive peut-être encore qu'au premier jour, dans sa voix, dans l'expression de son visage. Le pauvre Jules Sandeau, qui, n'ayant pas fait de provisions en vue d'un aussi long siège, ne mangeait pas toujours à sa faim, et était obligé de se contenter de l'horrible pain obsidionaloù la farine de froment n'entrait certainement pour rien, supportait tout cela avec une douceur charmante où se jouait parfois une fine raillerie. Parfois aux préoccupations de l'heure présente se mêlaient, à propos du Dictionnaire, des souvenirs classiques qui empruntaient aux circonstances une puissance singulière. C'est ainsi que M. Mignet et M. Patin, venant mutuellement en aide à leur mémoire, reconstituèrent un jour vers à vers l'admirable épitaphe du grand Arnauld par Boileau*

Ce passé renaissait, en quelque sorte, sous nos yeux, en lisant le livre de M. Edouard Petit, et nous n'avons pu nous empêcher de venir témoigner à notre tour de la hauteur d'âme, de caractère, qu'il y avait dans M. Mignet, à côté du

charme que possédait le causeur et l'homme du monde. e. a.

Études sur le XIX"" siècle. Giacomo Léopardi^ les Préraphaélites anglais, Richard Wagner et r Esthétique allemande, Victor Hugo^ Garibaldiy les Véristes italiens^ M, E, de AmiciSy la Jeunesse de Cavour, par Edouard Rod. Un vol. in-i8. Paris, 1888; librairie Perrin. La Poésie de Leopardi^ en vers français, avec une Introduction, par Aug. Lacaussade. Un vol. in- 18. Paris, 1889; A. Lemerre.

De l'un des écrivains dont il parle en ces Études sur le xix" siècle^ M. Edouard Rod nous dit qu'il est incessamment en quête des sujets et des êtres d'exception. Eloge ou critique, la même préoccupation est sensible chez l'auteur du volume dont le titre précède ces lignes, et h nos yeux c'est un éloge. Le choix des écoles artistiques, des groupes littéraires, des poètes et des hommes politiques qui forment tour à tour l'objet d'une étude spéciale en ce livre, témoigne chez M. Edouard Rod du souci scrupuleux de ne pas arrêter ses lecteurs aux banalités du chemin. On remarquera, en outre, que, à part Victor

Hugo, toutes les individualités dont il entretient le lecteur français sont étrangères à la France, et ont pour lui, par conséquent, l'attrait de Tinconnu, ou du peu et mal connu, doublé par l'attrait de la curiosité qu'inspire leur originalité propre. Deux des chapitres les plus intéressants à ce double point de vue sont ceux qu'il consacre aux Véristes italiens et aux Préraphaélites anglais. Nous ne chercherons pas plus que ne le fait M. Rod lui-même le trait commun qui rattache l'esthétique des premiers, — ils sont romanciers, — à celle des seconds, qui sont peintres. Il y a une autre différence encore entre les deux groupes : c'est que le mouvement italien a été strictement individuel et sans action sur le grand courant littéraire de l'Italie, alors que les peintres anglais, Holman Hunt, Millais et Rossetti, ont exercé une influence considérable sur toute l'école et sur le goût du public en Angleterre. M. Rod se trompe lorsqu'il croit de bonne foi être à peu près le premier à entretenir le lecteur français du mouvement préraphaélite. Il trouvera dans le journal l'Art une étude sur M. Ford Maloz Brown, le maître dans l'atelier de qui se forma Gabriel-Dante Rossetti. Dans l'histoire de V École anglaise^ de la Collection Quantin, la confrérie préraphaélite a été l'objet aussi d'une étude attentive ; et ces divers travaux datent déjà de huit ou dix ans. Nous ne prétendons pas dire qu'ils aient épuisé le sujet, tant s'en faut, et sur ce chapitre, comme sur les autres, M» Edouard Rod apporte toute la curiosité et l'originalité d*un esprit libre, fécond en aperçus nouveaux, ingénieux ou profonds tour à tour et toujours personnels.

Aux admirateurs de Leopardi, nous devons signaler, à côté du portrait du poète pessimiste italien par M. Rod, Tœuvre capitale que M. A. Lacaussade, poète lui-même, un des plus purs et des plus pénétrants, vient de consacrer à la même mémoire. L'auteur inspiré des Poèmes et Paysages n'appartient pas à la jeune école de poésie qui s'interdit et condamne toute traduction en vers français des poètes étrangers comme une tâche irréalisable. Nous ne prendrons point parti dans le débat au fond. Mais^ à ne juger la question que sur l'effort de M. Lacaussade, il nous paraît difficile qu'une traduction en prose, fût-elle hachée de tirets vers à vers, rende la passion profonde de la poésie de Leopardi avec l'éloquente approximation des vers de M. Lacaussade. La vérité, c'est que les poètes sont intraduisibles et qu'il faut les lire dans leur langue.

Autour du inonde. Voyage d'un petit Algéri>n, parM"** E. Dupuis. Un vol. in- 12, cartonné. Ch. Delagrave, éditeur. Paris, 1889,

C'est le récit instructif du voyage supposé d'un petit Algérien à travers les pays transocéaniens. M*"* E. Dupuis a rassemblé sous une forme intéressante et variée une foule de notions non seulement géographiques et historiques, mais aussi morales et scientifiques, et des conseils fort sages pour la vie pratique. Son ouvrage, destiné aux écoles primaires, comme livre de lecture courante, est orné de plus de deux cents vignettes, — quelques-unes assez troubles et trop noires, mais pour la plupart assez parlantes. M"« E. Dupuis possède le talent si rare d'écrire pour les enfants, en un style simple sans niaiserie, clair sans banalité, substantiel sans pédanterie. PZ.

Sliakespeare, par James Darmesteter. Un vol. in-8», illustré, de la Collection des classiques populaires. Paris, 1889. H. Lecène et H. Oudin. — Prix : I fr. 5o.

Cette Collection des classiques populaires est une des entreprises de librairie les plus méritoires par l'idée qui a présidé à sa fondation, et les plus dignes d'éloges pour la façon dont cette idée est réalisée. Je n'ai pas reçu les confidences des éditeurs ; mais le principe qui les a guidés en cette tentative généreuse se dégage des faits. Publier à très bas prix — i fr. 5o — une suite de volumes, de format in-octavo, parfaitement imprimés sur de beau et fort papier, contenant, en moyenne, de dix à douze gravures point du tout banales, très intelligemment choisies, au contraire, comme pour VHomère^ dans l'œuvre de l'Anglais Flaxman, l'illustrateur par excellence des poèmes homériques, ou curieusement, comme pour le Virgile^ dans l'œuvre des célèbres vignettistes du xviii* siècle, Cochin et Saint-Aubin, et, en cette collection, attrayante par l'aspect autant que par l'extraordinaire bon marché, populariser les chefs-d'œuvre littéraires de tous les temps et de toute langue, tel était le problème. MM. Lecène et Oudin auront sans doute et sainement pensé que le développement de l'instruction primaire supérieure devait faire de la connaissance des grands classiques un complément de cette première éducation, un complément non seulement nécessaire, mais désiré, appelé, dont Tabsence était un motif de regrets pour les intéressés. Or, d'année en année le nombre de ceux-ci augmente. A mesure que le niveau de l'instruction s'élève parmi les « nouvelles cou-

ches », le besoin et le désir de se familiariser avec les écrivains et les poètes illustres s'étend dans les mêmes proportions et gagne de proche en proche. C'est à ce désir, c'est à ce besoin que la Collection des classiques populaires donne satisfaction, et il n'était possible d'entreprendre une telle publication, si élégante et à si bas prix, que du jour où l'on pouvait s'adresser à un public assez nom* breux pour en assurer la durée.

Le Shakespeare qui vient de paraître (mars) est le seizième de la série, et le premier des classiques étrangers. L'antiquité n'est encore représentée que par Homère, Virgile et Plutarque. Les douze autres appartiennent au génie français. Pour la plupart, les lettrés qui ont eu mission de résumer, en un nombre de pages limité strictement à 240, les œuvres des grands écrivains sont d'anciens élèves de l'École normale supérieure. C'est très bien, mais il est mieux encore qu'ils ne sortent pas tous de la rue d'Ulm. Pas un normalien n'aurait eu au même degré que M. James Darmesteter qualité pour réduire le théâtre de l'admirable dramaturge anglais. Quiconque aura lu et retenu la biographie de Shakespeare, l'analyse appuyée de nombreuses citations de son œuvre immortelle dans l'ouvrage de M. Darmesteter, pourra se piquer de connaître le poète et de posséder son génie autant que cela se peut, à moins de le lire dans sa langue.

La Renaissance de la poésie anglaise, 1708-1889. — Deuxième série : Shelley, Wordsworthy Coleridge^ Tennyson, R. Browning, Walt Whitman^ par M. Gabriel Sarrasin, Un vol. in-18. Paris, 1889; librairie académique Didier-Perrin.

M. Gabriel Sarrazin a déjà publié une série d'études consacrées à un certain nombre de poètes anglais du xix* siècle ; la nouvelle série qu'il nous présente aujourd'hui est le complément du recueil précédent. Au seul aperçu des noms qui figurent en tète du second volume, il est facile de voir que l'auteur n'a suivi dans sa classification aucun ordre logique, aucune autre méthode que sa fantaisie, guidée par la succession arbitraire de ses lectures. La chronologie est d'ailleurs de peu d'importance ici, car ces poètes ne sont pas engendrés l'un de l'autre. Mais s'il est à peu près indifférent que M. Sarrazin nous entretienne de Dante-Gabriel Rossetti, l'une des dernières gloires confirmées en la seconde moitié de notre siècle, avant de parler de Wordsworth, dont les Ballades lyriques parurent en 1798, il ne Test pas du tout que d'un livre sur la renaissance de la poésie anglaise l'étude de

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l'œuvre de Byron soit absente. Ce n*est vraiment pas une excuse que d'arguer, comme le fait l'auteur, de ce que « tout a été dit sur lui, tant en France qu'en Angleterre et ailleurs, » et d'ajouter : « A quoi bon répéter ? » D'une part, cette lacune ne sera pas sans causer une déception, voire une contrariété légitime à maint acquéreur habitant la province ou l'étranger et qui aura fait Venir l'ouvrage de fort loin, peut-être, sur la foi du titre général; d'autre part, M. Gabriel Sarrazin fait preuve en ses Essais d'une qualité d'esprit assez originale, d'une façon assez personnelle pour que le lecteur qui a pris goût à cette psychologie pénétrante, à la noblesse des sentiments, à l'élévation de la pensée, à l'analyse comparative des œuvres et du milieu où elles se sont produites, puisse regretter de ne savoir point à quelle conclusion sur Byron sa méthode eût conduit l'auteur. — Nous souhaitons que le succès mérité de son œuvre permette à l'auteur de nous donner bientôt une nouvelle édition des deux volumes remaniés, complétés, et d'y ajouter de nouvelles figures, comme celle de miss Robinson, et surtout celle de miss Mathilde Blind, que son dernier poème, the AscentofMan^ «l'Ascension de l'ilumanité », place entre Browning et Tennyson, e. c.

Les Coulisses de rEzposition, par Camille Debouet, Paris, Ernest Kolb. i vol. illustré. — Prix : 3 fr. 5o.

L'Exposition du Centenaire aura fait naître toute une littérature de cicérone dont la bibliographie sera plus tard bien amusante à faire, les guides se multiplient, les albums pleuvent, les expositions en poche se fourrent partout ; la librairie actuelle semble étayéesurces pilotis d'espérances en vue du flot des étrangers.

Il est intéressant d'être guidé parmi tant de publications dont la plupart sont d'une absolue médiocrité, et ce m'est un plaisirde signaler l'une des mieux faites, des plus claires, des plus nourries de renseignements précieux parus sous le titre des Coulisses de l Exposition,

Non seulement les étrangers y trouveront tout ce qui peut les séduire et les instruire, mais encore les Parisiens eux-mêmes pourront-ils se laisser gagner par les attraits de ce petit livre rempli d'ingénieuses révélations sur les assises mêmes de ce grand décor qui nous éblouit depuis le 5 mai.

Nous conseillons donc ce guide aux simples curieux de Paris aussi bien qu'aux intéressés de province ; les uns comme les autres en tireront profit et plaisir à la fois.

Poèmes de Bourgogne, par Lucien Pâté. Alphonse Lemerre éditeur, Paris 1889, Un vol. in- 18 Jésus. — Prix : 3 fr.

De plus en plus la poésie de clocher est en vogue... parmi les poètes.

Ce devrait être, croyez-vous, de la haute poésie. Eh bien, non, c'est comme une fatalité : quand les poètes chantent leur village, la familiarité des souvenirs et des émotions les pousse au style familier. Il ne faut pas s'en plaindre : leurs vers y gagnent parfois du charme.

Les 1 3o pages de vers — aggravées de plusieurs pages de notes explicatives — que M. Lucien Pâté consacre à la Bourgogne ne manquent ni de charme ni de style.

Oh! qui dira la côte et les grands crus sacrés, Dont la Grèce aurait bu, mais qu'elle eût adorés ? Chambertin, Richcbourg, ces têtes de cuvées; Les couches du soleil incessamment couvées, etc.

C'est la revue des vins : poésie grisante, encore qu'un peu grise.

Mais du temps qui nous manque, ouvrière économe, La machine, aujourd'hui, vient au secours de Phomme. Sitôt que les épis sont tombés sous les dards. On les lie en faisceaux, on en charge les chars.

Ainsi se continue la pièce intitulée les Batteurs de grain.

Il m'a toujours semblé excessif, par conséquent injuste, le d^édain de mes contemporains pour les vers tranquilles et sédatifs de l'abbé Delille. Je ne reprocherai donc pas à ceux de M, Pâté de me les rappeler.

Il a, du reste, soigné les gloires bourguignonnes et entonné le dithyrambe en l'honneur de Rude, de Buffon et de Nicéphore Niepce; mais à quel propos, parmi ces poèmes de Bourgogne, une ode au Breton Brizeux ? l'érection de sa statue à Lorient n'a de commun avec l'érection de celles de Rude, de BufTon, de Niepce, que d'être une érection de statue.

M. Pâté rivalise aussi avec Voltaire dans l'épître familière :

Oh! la fine surprise! oh! la bonne pensée Qui de si loin m'arrive, aimable et cadencée!

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU UOIS

Je ne vous «avais pas mon frère en Apolloo, Bien qu'ayant émargé dana le mfme wallon, J'en apprends auiourd'hui la nouvelle avec joie. 11 faut bien vou» payer de Is ra^me monnole. Comme disait Alcesie i l'homme aux rubans verts.

Pardon I pardon! il se disait donc cela parlant à lui même; l'homme aux rubans verts, c'est Alceste en personne. Bahl l'inadvertance e^t sans importance : l'épîlre est familière et sans doute n'dtait pas destinée à la publicité.

La qualité la plus appréciable de ce recueil c'est un parfum rustique, un arôme de terroir, qui se fait le mieux sentir dans la jolie description du Morvan.

La Complainte humaine, par Jean Thosel, Un vol. in- 18 jésus. Léon Vanier, éditeur. Paris, 1889. — Priï :ifr.

Livre étrange, poème en prose, justifiant son titre, oraison jaculatoire d'une 3me souffrante, éprise d'un idéal un peu nuageux; le lyrisme en paragraphe au lieu de strophes, vague dans les aspirations et cependant traduit en une langue précise. Ce début d'un jeune homme n'est pas banal; toutefois ce n'est pas une noie à faire sonner souvent. Nous voudrions, pour augurer tûreraent des destins littéraires de M. Jean Thorel, un ouvrage moins ^ou, des idées plus fixées, et, que ce soit roipan ou poésie, une composition plus ferme. La Complainte humaine pouvait se passer de ces éléments : elle montre que M. Thorel joint à une sensibilité vibrante un peu maladive la possession des ressources de la langue et du style. A ce titre elle mérite de n'être pas dédaignée pour les curieux de lettres.

L'Étemelle chanson. Impressions, RéminiS' cences. Marines, par Paul Joussbt. Un volume in-i6; Paris, librairie des bibliophiles; 1889. — Prix ; ï fr. 5o.

C'est l'éternelle chanson, en effet, celle d'abord des tendresses qu'on n'ose avouer, puis celle de la souvenance que gardent les lèvres pour tant de baisers échangés, celle des longues attentes et celle des douloureux abandons; c'est la chanson éternelle aussi de ces états de conscience qui sont la beauté sentie, la chanson qui célèbre le soleil couchant sur la plaine et la mer plus grande encore apaisée que furieuse et déchaînée ; c'est la chanson de tous les poètes.

Mais tous n'ont pas la même âme et tous ne sont pas également ni pareillement musiciens.

Fière et douce est la muse de celui qui nous donne ce recueil, et les vers qu'elle a dictés, ell';

les a murmurés tout bas pour que la musique en fût plus pénétrante.

II nous les faut lire comme ils ont été murmurés, le rythme se laisse mieux saisir, l'harmonie se fait mieux goûter,

Nous voûtons rapporter une ou deux des pièces du volume; faire un choix est malaisé; car aucune qui force à l'étonnement, aucune qu'il faille même admirer plus que les autres; de toutes le charme est très discret.

Voici un sonnet. Une année, c'est le titre.

Pendant près d'une année, heureuse el courte année, Seuls tous deux, isolés dans nos douces amours. Nous avons laissé fuir, sans les compter, les jours. Nous aimant davantage i chaque matinée.

L'hiver s'est écoulé, puis la saison est née Du joyeux renouveau : voici les soleils lourds. Et nos lèvres encor trouvent les baisers courts Et mon Ame i votre âme encore est enchaînée.

Un jour, — bientâl, qui sait? — le rêve étant fini, Nous briserons tous deux noire lien béni; Maie nous fOmes unis d'un tel enlacement.

Nous nous aimimes tant, que mon être et le vôtre Ne sauraient se reprendre assez complètement. Que chacun n'ait gardé quelque chose de l'autre!

Plus tard, A Emilie, Semper, trois pièces qui trahissent les mêmes sentiments, qui accusent, qui dissimulent, faudrait-il mieux dire, le m8me talent. Lei Glaneurs sonl d'un beau mouvement, et Je suis un stupide rêveur est un morceau de maitre. Et que d'art encore dans ces strophes :

Genoux de la maman ! A caressante place. Conservant la douceur et la tiédeur du nid I Abri du fond duquel on ose, plein d'audace, Regarder le coin sombre où la clarté finit!

Le doux berceau charmeur pour calmer toute peîn Et consoler les gros chagrins! Genoux si doux, Pourquoi si vite, hélasl notre tête trop pleine Est-elle trop lourde pour vous?

Quar.d la douleur, trop tôt venue, Sur l'enfant fait homme s'abat, (iontre ta réalité nue Lorsqu'il a livré le combat;

illant

Quand il sent ficchii Quand il sort du combat meurir Vers vous il porte sa souffrance El son coeur tout endolori.

Genoux de la maman, à place Qu'il a fui sitôt qu'il fut grand.

Et vous bercez sa tfie lasse.

Comme alors qu'il était enfant

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Le poète est à demi marin; chaque été il navigue le long des côtes de sa chère Bretagne; de là ces Marines^ qu'il a intitulées : Soleil couchant, Nocturne, Navigation de plaisance. Nous voulons faire juger de leur mérite, citons cette dernière pièce, un sonnet encore.

Le doux vent de mer qui gonflait nos voiles Et nous entraînait sur le flot mouvant Est tombé soudain, comme les étoiles Pâlissaient au ciel dans le jour levant.

Lorsqu'à l'horizon la mer s'étend grise, Grise, vaste, morne et sans mouvement.

Et le ciel gris noir, ainsi qu'une frise, Tout autour de nous tombe tristement.

Entre ciel et mer volent des mouettes Et des goélands qui tournent en rond; Sur la toile inerte en haut les garcettes Font un battement monotone et long.

Oh! les lourds pensers! la tristesse sombre!.. Les espoirs déçus, les vieilles douleurs, Roulent tout autour de l'âme qui sombre Dans un océan d'angoisse et de pleurs.

M. Jousset est un délicat et son volume est pour les délicats, qu'il saura satisfaire, r. g.

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7iV-

HISTOIRE — Chronologie — Documents — Mémoires —

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Histoire de la monarchie de Juillet, par

Paul Thureau-Dangin. Ouvrage couronné deux fois par TAcadémie française, grand prix Gobert, i885 et i886, tome cinquième. Un volume in-i8°, 587 pages. Paris, librairie Pion; 1889.

Que Ton partage ou non les idées politiques de Pauteur, que Ton approuve ou que Ton repousse la prédominance de l'apologie dans l'histoire, à mesiire. que l'on avance dans celle qui est l'objet de notre notice on sent que les jugements favorables du début avaient raison contre nos critiques, et que nous sommes ici devant une œuvre sérieusement conçue et de réelle valeur. Il y a des chances pour que M. Thureau-Dangin reste l'historien définitif du régime de prospérité matérielle, chaque jour miné par des outrages de presse dont l'ignoble imprimé de nos jours n'a pas dépassé l'ordurîère violence, et finalement démoli par une révolution que l'on a nommée la plus bête de toutes celles qui décorent nos annales. L'éloge n'est pas mince, ni le choix limité. Je n'ai directement connu de visu, du règne de Louis-Philippe, delà monarchie de Juillet, que certaines phases du tumulte de son renversement. Petit collégien, trouvant des charmes au désordre public qui daignait parfois abréger la durée de nos classes, entouré de bourgeois qui, par prudence ou par folie, acclamaient Tentrée en scène de leurs pires adversaires, nous n'avons ressenti ni vu jaillir autour de nous aucune déso-

lation de ce nouveau gouffre ouvert dans le champ des affaires privées et des destinées nationales. Ceux qui reprochèrent au roi fugitif d'avoir été, par faiblesse, complice de sa propre ruine, sembleraient avoir eu raison, si l'on se reporte à l'issue d'événements proches de ceux que nous rappelons, et où le moindre appareil de résistance et d'énergie fit disparaître, comme entre les pavés, les braillards si menaçants naguère. Certes, il est juste, il est salutaire de croire aux effets tout différents de la mollesse où de la vigueur ; mais il ne faut pas non plus mettre en doute l'action très puissante des causes invisibles. Lorsque l'heure a sonné, les choses arrivent malgré tout. Les dix-huit années fort intéressantes qu'embrasse l'histoire de la monarchie de Juillet offrent à nos réflexions un triple sujet d'étude que nous devons nous borner à indiquer dans ces notes rapides. C'est d'abord, comme il convient, la personne même de Louis- Philippe, individualité non moins curieuse et mêlée que son propre destin. Entre le combattant de Valmy et le déchu de Claremont il y eut place pour un émigré quémandeur et tout réjoui des échecs de l'armée française en Espagne. A cette époque, — 1808, — le futur roi des Français disait, en parlant des Français : l'ennemi. Comme homme de famille, Louis-Philippe afficha de notables vertus d'époux et de père ; mais l'oncle fut médiocre, à ce que put voir la duchesse de Berry, traquée par le ministère du jour avec des raffinements et une méthode minutieuse où ne

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

s'accuse pas seulôment rame spéciale de M.Thiers, mais aussi le caractère de son maître. Comme souverain, il évoque à nos yeux le type idéal de l'homme a capable », un peu trop discoureur pour sa haute position. Il parlait au reste avec talent et finesse, et sa facilité de parole exprimait une grande abondance de vues. Il était, dans le rang suprême, de ceux que l'on regrette après avoir trouvé qu'ils durent trop longtemps. On lui prête des mots du plus rare esprit : « Mes amis, lui a-t-on fait dire, m'ont renversé parce qu'ils me croyaient indestructible. » Somme toute, son chapeau gris de bourgeois cossu et sa redingote de ,'prince constitutionnel cachaient une nature de monarque autoritaire et jaloux de parler seul. Le miracle, ce n'est pas l'absurde révolution qui le jeta par terre, mais c'est qu'il ait pu gouverner dix-huit ans entre les bombes et le poignard des assassins, les violentes injures et les menaces furibondes de tous les partis. Cela confirme notre théorie sur la politique : à savoir qu'un courant d'intérêts moyens soutient quand même la barque jusqu'à l'heure venue — et contre laquelle rien ne prévaut — de la finale submersion. Le second sujet d'étude que nous proposerait le règne de Louis-Philippe, c'est le tableau intérieur de la France, très florissante et très belle, glorieuse par son industrie, ses arts, son éloquence, sa littérature, glorieuse par ses armes et le prestige des batailles algériennes. Le troisième serait de rechercher les causes de l'impopularité de l'orléanisme dans notre pays, qui voit dans cette opinion et dans l'état d'esprit qu'elle représente je ne sais quel air de coterie guindée, étroite, prétentieuse, rapace, et surtout à Taise dans les intrigues de parlement et d'académie. J'ignore si le reproche est fondé ; mais ne le pourrait-on appliquer aussi bien à d'autres partis... et M. Ferry et ses compères ont-ils l'âme si vaste, et dédaignent-ils les négociations équivoques? Le tome cinquième de l'ouvrage de M. Thureau-Dangin embrasse : I. La politique de paix (1841-1845); II. La mort du duc d'Orléans (1842); in. Le ministère dure et s'affirme (1842- 1843); IV. L'entente cordiale entre la France et l'Angleterre (1843-1844); V. Bugeaud et Abdel-Kader (1840-1844); VI. Taïti et le Maroc {1844); L'épilogue de l'affaire Pritchard (1844- 1845). La liberté d'enseignement. l. d.

Histoire de la vie et des œuvres de M^' Darboy, archevêque de Paris, par M»' Foulon, archevêque de Lyon. Un vol. in-8°, orné d'un portrait. Paris, Poussielgue, 1889.

Dix-huit années déjà se sont écoulées depuis les événements au milieu desquels a péri M«' Dar-

boy, et l'on pouvait s'étonner qu'aucun livre important n'ait encore été publié sur ce prélat, si digne par son caractère, par ses œuvres, par sa vie, par sa mort enfin, d'un de ces monuments écrits qui demeurent pour attester à d'autres générations l'estime et l'admiration que celles qui les ont précédées ont eu pour un homme. Ne nous plaignons pas cependant, car, pour avoir été plus lentement construit, ce monument n'en sera que plus durable. La main d'ailleurs qui l'élève aujourd'hui est celle qui aurait pu être choisie entre toutes. Ce n'est pas par sa situation seule dans l'Eglise de France que se recommande aux lecteurs l'auteur de ce livre, c'est aussi par les liens qui l'unissaient à M»' Darboy. Pendant plus de vingt-cinq ans, en effet, la vie de M»' Foulon a été mêlée à celle de la victime de la Roquette. C'est en 1845, à l'inauguration de l'ancien couvent des Carmes de la rue de Vaugirard, où l'abbé Darboy venait d'être autorisé, par M«' Parisis, évêque de Langres, à entrer comme prêtre auxiliaire, que le jeune ecclésiastique, aujourd'hui primat des Gaules, se rencontra pour la première fois avec le futur archevêque de Paris, et que se forma une amitié que la mort seule devait rompre. « Nous vécûmes, dit M»' Foulon, plus d'un an dans cette vieille maison, à côté l'un de l'autre et fraternellement, malgré la différence des âges — l'abbé Darboy avait trentedeux ans — et des occupations et d'autres différences encore dont sa condescendance voulait bien ne pas trop tenir compte. » Plus tard ils professèrent ensemble au petit séminaire de Paris où ils occupaient l'un la chaire de philosophie, l'autre la chaire d'humanités. Enfin c'est Tabbé Foulon que, promu au siège de Paris, M*' Darboy choisit pour être mis à la tête de son petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs. C'était donc vraiment à M*' Foulon que revenait, du droit de l'amitié et plus encore de tout ce qu'il a su de cette pieuse et noble existence, la tâche d'écrire la vie de l'ancien archevêque de Paris, qui comme M^' Affre a été victime de la guerre civile. Enfin la famille et les amis de M*' Darboy ont confié à l'auteur des documents nombreux qui lui ont permis de tout voir, de tout étudier. M^*" Foulon a fait vraiment œuvre d'historien, et non de simple biographe. La vie qu'il avait à raconter a été mêlée aux affaires et aux événements les plus considérables et les plus diversement appréciés de notre époque : sa tâche s'en est donc singulièrement agrandie. Son livre est une contribution importante aux vingt années qui précédèrent la chute de l'Empire. Esprit essentiellement modéré, M^' Darboy semblait devoir plus qu'aucun autre inspirer le respect à toutes

les opinions politiques. Comme le premier président Bonjean, il fut un libéral dans le domaine religieux. Sa mort serait inexplicable si Ton ne savait qu'il est des temps néfastes où les passions les plus aveugles sont déchaînées, et où elles frappent amis et ennemis. e. a.

Nouveau journal d'un ollicier d'ordonnance : La Commune, par le comte d'Hérisson. Un vol. in-i6, Paris, Paul Ollendorfif, 1889. — Prix : 3 fr. 5o.

Dans sa préface, M. le comte d'Hérisson nous prévient que la seule reconnaissance pour un titre sous lequel il a obtenu son plus grand succès littéraire Ta engagé à reproduire ce titre sur le nouveau volume où il nous fait le récit d'un temps où il n'était plus du tout officier d'ordonnance. Ni nous ni le public ne le chicanerons à cet égard. Que l'auteur soit intéressant, — et il l'est, — cela suffit; on ne lui en demande pas davantage. Ce que M. d'Hérisson a vu, de ses yeux vu, pendant la Commune, n'aurait peutêtre pas contenté les curiosités que fait naître ce seul mot : la Commune; mais il a cherché, il a découvert, il a interrogé, confessé même d'autres témoins, et de tous ces témoignages il est résulté un ensemble horriblement attrayant. C'est le seul adverbe qui convienne à ces mois terribles et sanglants de l'année 1 87 1 . Voulons-nous savoir ce qui s'est passé à la fameuse manifestation de la place Vendôme, nous l'apprendrons de M. Bocher et de M. Gaston Jollivet, tous deux parmi les manifestants; à l'enlèvement des canons des buttes Montmartre, à l'entrée des troupes à Paris, nous le saurons du vicomte Beugnot, de M. Berthaudin, etc., etc., le tout par la plume très alerte, très dramatisante de M. d'Hérisson.

Un des chapitres les plus poignants de ce livre est celui où sont racontées la mort des otages à la Roquette, et les négociations avec M. Thiers qui la précédèrent. Il s'agissait d'échanger Blanqui contre l'archevêque de Paris et les autres prêtres détenus par les insurgés. Nul doute que la liberté donnée à Blanqui n'eût prévenu les horribles fusillades des 24, 25 et 27 mai. Mais M. Thiers, qui en tant d'autres circonstances avait montré une extrême facilité à se prêter aux circonstances et à entrer, comme par exemple dans l'affaire de la duchesse de Berry, en pourparlers et en une sorte d'œuvre commune avec les personnages les plus compromettants,nevoulutseplieràaucune espèce de transaction avec les gens de la Commune. Il repoussa toute apparence même de négociations. On garda Blanqui, dont certes on ne voulait pas la tête, et on sacrifia les otages. Il est intéressant

de rapprocher ce passage du récit de M. d'Hérisson du livre que M»' Foulon a consacré à M^ Darboy, une des victimes de la Roquette.

Cent ans de Représentation bretonne

{i'« série), les États généraux et l'Assemblée constituante^ par René Kerviller. Paris, Emile Perrin, 1889, in-8®. — Prix: 4 francs.

M.René Kerviller, qui s^est institué le maître biographe de la Bretagne, a été très bien inspiré en publiant cette galerie de tous les députés envoyés par la Bretagne aux diverses législatures qui se sont succédé depuis 1789 jusqu'à nos joars. Il serait à souhaiter que toutes nos provinces de France fissent de même. Nous disons provinces, parce qu'un pareil travail par département seulement serait trop fragmentaire et ne prêterait pas aux mêmes enseignements que ces vues d'ensemble de la représentation législative par grands groupes de populations. Ce qui frappe en général dans ces galeries biographiques, c'est le caractère de médiocrité des personnages. Pour quelques noms qui ont surnagé, combien ont sombré depuis longtemps dans l'oubli 1 Au point de vue historique la tâche de M. Kerviller n'en a été que plus difficile et plus méritoire par conséquent. Les cent biographies qu'il nous donne de la Représentation bretonne, de 1789 à 1792, sont des modèles d'érudition concise et scrupuleuse.

Mes campagnes, 1792-1815 ; notes et correspondance du colonel d'artillerie Pion des Loches^ publiés par MM. Maurice Chipon et Léonce PiNGAUD. Paris, Didot, 1889. Un vol. in-8*.

En publiant les mémoires'du sergent Fricasse et du capitaine Coignet, de ceux qu'on pourrait appeler les « petits de l'armée», Lorédan Larchey a ouvert la voie à une série de publications analogues qui seront fort intéressantes pour l'histoire. C'est à ce genre particulier de mémoires qu'appartient ce volume, bien que l'auteur ait eu un rang plus élevé dans l'armée et surtout qu'il ait eu une éducation plus relevée. Mais il se rapproche des précédents par les détails pour ainsi dire intimes qu'il nous fournit sur la vie militaire sous la République et sous l'Empire. Né à Pontarlier le 20 février 1770, mort à Metz le 27 avril 1819, Antoine- Augustin-Flavien Pion a])partenait à une famille bourgeoise qui le destina à l'Église. Tonsuré à treize ans, entré en novembre 1789 au séminaire de Besailçon, la Révolution l'en fit bientôt sortir, et en 1793 il s'enrôla parmi les volontaires de Lons-le-Saunier pour

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

éviter les persécutions des jacobins de la ville. Il prit bientôt goût à l'état militaire, entra dans rartillerie, où son instruction pouvait le servir, et fit avec valeur toutes les campagnes de la Révolution et de TEmpire. Mais il n'était pas ambitieux, ou plutôt son ambition consista surtout à obtenir la main d'une jeune fille de son pays natal, M"' Bousson, avec laquelle, à partir de iSo3, il entretint une longue correspondance avant de l'épouser en 1808. Cette correspondance pleine de délicatesse est entrée pour beaucoup dans le présent volume, et lui prête un grand charme.

The Mermaid Séries : Thomas Heywood, Thomas Otway. London, Vizetelly, 1888.

Deux vol. in- 16.

L'intéressante collection que l'éditeur Vizetelly a entreprise des anciens auteurs dramatiques anglais — thebest Plays of the old Dramatists — sous le titre général de Mermaid Séries, vient de s'accroître de deux nouveaux volumes, l'un consacré à Thomas Heywood, un des successeurs immédiats de Shakspeare; l'autre à Thomas Otway, un contemporain de Dryden, dont les pièces furent jouées de 1675 à i685, et qui mourut lui-même en i685, à peine âgé de trente ans. Les pièces de Thomas Heywood, dont la plus célèbre est A Woman killed with KindnesSy sont des types du drame bourgeois opposé au drame historique ou romanesque qui domine surtout dans l'œuvre de Shakspeare. Dans ce genre, Heyvood est véritablement un maître : point de grandes complications d'événements, point d'exagération de langage : c'est la nature seule qui parle dans ses personnages, tel que celui de mistress Frankford, la touchante figure de sa Femme tuée avec douceur. L'étude que M. Symonds a écrite sur Heyvood, pour cette édition, est de tous points excellente. Celle que M. Roden

Noël a consacrée à Otway a ce côté piquant que l'auteur y revise le jugement trop sévère que Ton avait porté de notre tempà sur les pièces dramatiques de l'époque de Charles II et de Jacques II. Il montre qu'Otway, dans Venise preserved et dans Don Carlos, a des beautés de premier ordre.

La Congrégation (1801-1830), par M. Geoffroy DE GRANDMAisoN, avcc uue préface de M. de Mun. Un vol. in-8", Paris, 18894 Librairie Pion.

N'est-ce pas un signe des temps, selon l'expression favorite de feu Philarète Chasles, qu'il se soit trouvé un éditeur en dehors de la rue Saint-Sulpice — il est vrai qu'il en est pioche voisin — pour publier en 1889 l'histoire d'un mouvement religieux, aujourd'hui bien oublié, de cette congrégation jadis fameuse et dont l'action eut un si grand retentissement en France de 181 3 à i83o. Ce fait, très petit en soi, est un indice entre mille autres que la question religieuse est aussi vivante que jamais, et plus vivante qu'elle ne le fut, à coup sûr, de i83oà 1848, et même de i85i k 1871. La presse libérale de la Restauration a été consultée de préférence par les quelques historiens qui ont parlé de ce mouvement; on le connaît donc surtout par les attaques dont il a été l'objet. M. Geoffroy de Grandmaison,qui disposait de documents inédits en cette sérieuse étude historique, a rétabli la vérité sur la célèbre association dont Napoléon, en 1801, permettait la réapparition et d'où est sortie depuis la puissante société de Saint-Vincent-de-Paul. A la suite de cette courageuse réfutation de l'erreur et de la calomnie, on trouvera une liste des membres de la congrégation, pièce infiniment curieuse qui porte le témoignage de maintes apostasies. La préface de M. de Mun est un éloquent tableau de la grande lutte du xix« siècle entre l'esprit chrétien et la Révolution. e. c.

Dictionnaire de l'Anieublement et de la Bécoration, depuis le xin^ siècle jusqu^à nos jours, par Henry Havard. Troisième volume : I-O. Paris 1889. Librairie Quantin.

Il n'est personne aujourd'hui, qui par quelque lien se rattache au monde des arts^ dont la

curiosité ne soit vivement surexcitée par la publication de la troisième partie du Dictionnaire de l'Ameublement et de la Décoration.

Assurément quand, nous présentant le premier volume, l'honorable éditeur nous affirmait que le texte entier était déjà, dès ce moment, complètement rédigé, nous ne songions pas à

mettre en doute l'exactitude de sa déclaration; nous nous disions bien que, pour l'achèvement de l'ouvrage en librairie/ la question de temps était une simple question de fabrication, point si simple en réalité, à raison de la sollicitude que chacun, en ce qui le concerne, apportait à la correction typographique et à la netteté du tirage des gravures intercalées dans le texte, des planches hors texte, et des chromotypographies en couleur et or.

Néanmoins, nous voyons avec une satisfaction particulière l'œuvre, en ce troisième volume, approcher de son terme dans les conditions qui ont présidé à la publication du premier, c'est-àdire sous la direction de l'auteur, surveillant luimême l'accomplissement final d'une tâche qui équivaut à l'effort renommé de plusieurs générations de bénédictins d'autrefois, et imposant ainsi à l'ouvrage entier, de la première à la dernière ligne, une puissante unité de forme et de principe», d'esthétique, de composition et de rédaction. Or cette unité ajoute singulièrement au charme littéraire et plus encore à la valeur éducatrice du Dictionnaire de l'Ameublement. Nous sommes assuré de n'étonner personne en parlant du mérite d'un tel livre au point de vue de renseignement; quant à l'attrait littéraire, ceux-là seuls seront surpris qui ne connaissent pas les deux premiers tomes, qui ne sont n^oint familiers avec le procédé de l'auteur et ignorent le double parti qu'il a su tirer de ses lectures immenses, la richesse des documents précis qu'il y a puisés sur le mobilier à toutes les dates de notre histoire, et les innombrables citations qu'il leur a empruntées pour en parer un sujet naturellement aride. Le Dictionnaire de V Ameublement et de la Décoration nous montre ainsi le tableau le plus varié, le plus complet et le plus exact de la vie sociale en France depuis cinq cents ans, et en même temps le plus saisissant. Ce tableau est tel qu'il s'impose forcément aux mémoires les plus rebelles, prises à la fois par la vue des choses, scènes de l'intérieur ou du dehors, des métiers et des artisans en action, toutes les parties de l'ameublement apparaissant tour k tour dans leurs transformations successives, — mais prises aussi par l'intérêt pratique, technique et historique des descriptions de chaque objet et de ses applications. Ces descriptions sont faites par M. Havard avec une conscience et une érudition infatigables, et confirmées en outre, non point par ces renvois aux sources qui rendent la lecture de certains livres si irritante, qui sollicitent la curiosité sans la satisfaire, mais en multipliant autant que possible, au contraire, les extraits des auteurs. De là, nous l'avons déjà dit, le charme de ce Diction-

naire, son attrait exceptionnel. On l'ouvre pour le consulter sur un point déterminé; pendant qu'on le feuillette pour arriver au mot désiré, le regard est accroché fortuitement par quelques vers, par des guillemets, par un titre de mémoires imprimé en italiques, par un nom littéraire ou par un nom historique et s'y arrête; machinalement on parcourt les premières lignes, et insensiblement tout l'article, puis l'on passe au sui* vant ; et c'est après un certain temps seulement que l'on s'aperçoit de l'heureuse distraction à laquelle on s'est abandonné.

Ce troisième volume est occupé par les sept lettres de I à O, comprenant 1,400 mots, et non des moindres, du vocabulaire de Tart. Dès les premières pages, on est pris par les mots Image et surtout Imagerie populaire, avec ses curieuses reproductions d'une Procession du temps de la Ligue, de V Assassinat de Henri IV, de la Bonne double bière de Mars et du portrait équestre, facture d'Épinal, de Louis-Philippe en i83o, puis par les mots : Ivoire, accompagné d'une admirable chromotypographie d'après une des merveilles du Louvre ; Japon, qui a fourni les éléments de la plus somptueuse illustration tant en couleur et or qu'en noir. Jardin, Jeton, Jouet, Joyaux, et, au cours du volume, les yeux sont amusés, le goût est formé, l'esprit cultivé par le décor et par le texte que motivent les mots Lambris, Lampe, Lanterne, Laque (avec une admirable planche en couleur reproduisant une armoire en laque de Chine) , (Lectrin, Lit, la monographie laplus piquante peut-être du volume), Lustre, Malle, Manufactures nationales. Marbre, Marqueterie, Médaille, Menuiserie, Métier, Miroir, Montre, Moquette, Mosaïque, Nappe, Orfèvrerie, etc., etc. En écrivant chacun de ces mots, je suis tenté d'ouvrir une parenthèse et d'ajouter « magnitiquement illustré». Ce serait montrer une exigence vraiment excessive que de s'étonner si cet ouvrage, qui nous a donné déjà beaucoup plus qu'il n'était promis, ne remplit pas un de nos plus chers désirs. Mais en voyant passer sous nos yeux tant d'oeuvres d'art admirables, tant de chefs-d'œuvre, notre pensée, involontairement, se portait avec une reconnais-* santé admiration vers les hommes qui les ont créés, vers ces grands artistes anonymes, le plus souvent, qui ont fait au jour le jour le renom de la patrie française comme de la nation artiste par excellence. Après avoir fait cette monographie des œuvres, il appartiendrait à M. Havard de faire la biographie de ces maîtres obscurs et illustres. Et déjà il y incline, car il ne manque pas, quand il le peut, à publier la liste des principaux artisans en chaque corps de métier, comme pour les menuisiers, de 1411a 1794. Certes, parmi

CRITIQUE LKTTÉKAIRE DU MOIS

les forces généreuses auxquelles un pays doit sa gloire et sa fortune, il en est peu qui. méritent un plus constant hommage que les artistes de ces industries de luxe dont les créations se mêlent si étroitement dans U cours des siècles et si continûment aux besoins et à toutes les jouissances de l'état social. Le tableau et la statue, que nous considérons aujourd'hui comme des œuvres d'art complètes en soi, sans autre objet qu'ellesmêmes, œuvres de cabinet et de collection, que Ton peut indifféremment isoler, déplacer, changer de milieu, transporter d'un cabinet d'amateur dans un autre cabinet d'amateur, d*un entresol bourgeois dans un palais ou dans un musée, répondent à une conception toute moderne de Tart. La statue et le tableau sont devenus des genres, se sont spécialisés en se dégageant du vaste ensemble qui jadis réunissait tous les arts du dessin. Comme ces branches gourmandes qui attirent à elles toute la sève du tronc commun, et boivent et confisquent à leur profit exclusif toute la lumière du ciel, les derniers-nés parmi les arts ont relégué dans l'ombre de leurs rameaux épanouis les rejetons moins audacieux de la même branche, leurs atnés cependant, qui les avaient précédés dans le temps. En effet, si le premier acte d'intelligence de l'homme sur la terre a été de pourvoir au soin de sa nourriture, le second de construire un abri qui le défendît contre les intempéries des saisons et contre l'attaque des animaux malfaisants, — le premier acte du sentiment esthétique chez l'homme fut de se parer et de parer sa demeure. De là est né un groupe d'arts qu'on désigne sous le nom d'arts industriels et d'arts décora^ tifSj et qui ne sont en somme que Vart, l'art éternel, traduisant sous mille formes diverses les aspirations élevées, les sentiments nobles, les goûts somptueux, les caprices mêmes de l'être humain; l'art ajoutant sa glorieuse parure aux objets d'utilité, les transformant en objets de luxe, sans souci de la richesse de la matière employée ; l'art s'appliquant indistinctement au décor de rhabitation^ du mobilier^ des métaux, précieux ou non, et quel qu'en soit l'usage, à la céramique, à la verrerie, aux étoffes de tenture, de table, de cor^s, de vêtement, tout ce qui sort de la main de l'homme, tout ce qu'elle touche peut être touché, transformé, embelli par l'art dont le champ d'action est ainsi sans limites.

Les vieux maîtres ne dédaignaient pas de tracer une arabesque, de peindre un modèle de tapisserie, de dessiner un meuble, de sculpter une cheminée. L'art entre leurs mains se manifestait en toutes choses: dans la peinture et la sculpture historiques assurément, mais aussi dans la

BIBL. MOD. -^ XI

peinture et la sculpture décoratives, dans le costume et le mobilier, dans la distribution intérieure des habitations, dans la concordance et le rapport des objets destinés à être groupés côte à côte, dans leur mise en valeur selon leur importance et leur destination. Voilà ce qu'on avait oublié, ce qu'il faut rappeler. Ainsi avaient fait les Grecs dont si longtemps on copia les œuvres avec une habileté servile et banale, au lieu de chercher à en comprendre, à s'en assimiler l'esprit, comme on copie aujourd'hui les œuvres des trois derniers siècles et de l'Orient.

. L'industrie française, cependant, a fait en ce sens depuis vingt ans des efforts méritoires. Des sociétés se sont formées, l'Union centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie d'abord, puis le Musée des arts décoratifs, qui, réunis désormais, concourent à étendre et à rendre commune à tous la science qui, dans les siècles précédents, s'était conservée dans les ateliers des Delorme, des Ducerceau, des Lepautre, des Delaune, et propagée jusqu'à la fin du xvni» siècle par Lebrun, Marot, Coypel, Bérain, Boulle, Watteau, Boucher, ces habiles décorateurs dont la tradition fut brusquement rompue par l'école de David.

C'est une Renaissance nouvelle qui doit s'accomplir dans le goût. Au courant familier de la vie, nous sommes, tous ou presque tous, à des titres divers, appelés à nous occuper d'art, quelques-uns comme producteurs, la plupart comme juges. Que nous le voulions ou non, à tout moment il nous arrive d'avoir à décider sur le choix d'une nuance, d'une tenture, d'un bronze ou d'un tableau. Il importe donc que chacun sache à première vue analyser l'effet pratique et la valeur d*art de tout objet qui a exigé un effort de goût, qu'il s'agisse d'un meuble, d'une étoffe ou d'une peinture de marbre, d'une simple création de l'intelligence ou d'une création de génie* Cela peut-il s'apprendre ? Nous répondrons : Oui, par la fréquentation des musées permanents et des expositions temporaires où sont précieusement recueillies tant d'admirables épaves des siècles antérieurs ; oui aussi» par l'étude familière de ce Dictionnaire de l'Ameublement et de la Décoration, ce véritable et incomparable musée, que nulle collection au monde ne saurait égaler, puisque pas une ne saurait prétendre comme celle-ci à être complète.

Encore faut-il apporter à cette étude quelque largeur d'esprit et n'aller point s'imaginer que ces belles œuvres sont sorties d'un enseignement aussi spécial, nous dirons plus, aussi étroit qu'on .tend à le faire aujourd'hui. On verse de la sorte dans l'ornière qu'on, voudrait éviter.

Contrairement à l'opinion régnante, ne faut-il pas conclure du passé que le» arts décoratifs s'elTini toujours alimentés aux degrés les plus ijlevés Je la hiérarchie artistique, loin de spécialiser rensBignemenl.on devrait s'efforcer au contraire de le généraliser, de l'élever le plus possible et de formernon des dessinateurs spéciaux pour l'industrie, mais de grands architectes, de gmnds sculpteurs et de grands peintres.

A ne consulter que les apparences, il semble vraiment qu'on y songe, et point seulement en France. De toutes parts, en effet, le monde civilisé lémoigne pour les arts du dessin d'une sollicitude plus active que jamais. L'Angleterre, l'Auiricha, la Belgique, multiplient les moyens d'enscipnement; les États-Unis ouvrent chaque jour de nouvelles écoles. Assurément le fait est très digne d'intérêt. Chaque nation désormais peu; se dégager du servage que te goût français imposait naguère à l'Europe, et voudra tout à l'heure nous imposer son propre goût. Et, de fait, l'Angleterre, notamment pour les vitraux, la céramique et le mobilier de demi-luxe, et plus encore l'Autriche, pour les articles de luxe éphémère et de fantaisie, deviennent sur les marchés du monde des rivales sérieuses pour la France, comme l'Allemagne pour l'industrie du gros meuble.

C'est uQ point de vue qui n'est certes pas à dédaigner, mais qui n'est fait pour nous troubler que si nous le voulons bien. Sans doute, en présence d'une telle émulation, la France a beaucoup il faire pour maintenir son rang et ne pas déchoir de son ancienne renommée. Qu'elle se tienne donc pour avertie, mais ne prenne point peur, tt surtout que la peur et la contagieuse manie de l'imitation ne l'égarent pas sur de fausses pistes. Elle a beaucoup à faire, avons-nous dit, elle a surtout à bien faire, et cela lui serait facile car elle a entre les mains des éléments excellents, des cadres tout tracés et parfaits qu'il suffirait de remplir et de mettre en pleine activité. Soyons bien persuadés aussi que le goût créateur n'obéit pas aux sommations des hommes d'Etat, qu'il y faut de longs siècles de culture, et que l'on peut, en tout pays, multiplier par décret les écoles spéciales de dessin industriel sans augmenter d'un ioij U valeur effective et l'action durable de l'art chez ce peuple.

L'art, comme les fleuvei, descend des sommets aux \a\létt, il ne remonte point. Dieu merci, l'art Irançuii a de plu* diret aDurei, il plane d'un vol plui haut et plus brf[e au-dciiui de* statistiques de l'cxporution commerciale. Voyez : il n'est si petit élevé de l'fecole niitionalc des art» décoratifs qui, en dépit de tous les conteili contraires.

n'aspire à l'École des beaux arts, au grand prix de Rome. On se plaint de ces désertions, et l'on n'a pas tort ; Il en est tant de ces déserteurs qui succombent à la peine! Mais cet irrésistible entraînement vers tes grandes pratiques de l'art est-il si préjudiciable à l'industrie artistique qu'on veut bien le dire sur de spécieuses apparences? Il ne nous parait point que la chose soit bien prouvée. Aujourd'hui, ce qui nous paraît regrettable, ce n'est pas que les dessinateurs et modeleurs de l'industrie veuillent peindre des tableaux et modeler des statues, c'est bien plutôt que les peintres et les statuaires ne condescendent que par nécessité à peindre et à modeler pour l'industrie. Les maîtres dans le passé, même très près de nous, n'avaient point cet orgueil singulier des décadences. Est-ce que Raphaël hésitait k décorer d'arabesques les loges du Vatican, Albert DUrer et Holbein à créer des modèles pour les orfèvres, les armuriers et les imprimeurs de leur temps? Dans l'école française mSme, cette fécondite familière était de tradition jusqu'en ce siècle.

Cette initiative doit renaître ; on peut demaader à l'État de faire un effort énergique et décisif pour conserver à l'École des beaux arts cet enseignement indispensable ; elle renaîtra aussi par li fréquentation des chefs-d'œuvre que nous ont laissés les maîtres anciens. Ces peintres, ces sculpteurs, ces dessinateurs, ces auteurs de modèles, qui depuis le moyen âge jusqu'à nos jours oei fait de tant d'objets usuels autant d'objets d'art, ces hommes furent, eux aussi, des anisles au même titre que le statuaire et que le peintre it tableaux, et souvent de grands artistes, nom l'avons dit. Nos amateurs ne l'ignorent pu aujourd'hui. Ne les voyons-nous pas collectioDner avec une passion — plus ardente encore qoe jamais ne te fut la passion des tableaux — cestanombrables riens que l'on désigne en masse Sua mot collectif ; /a curiojtt^. Les noms des boaunes qui onlappliqué leurs facultés créatricesà varier le formes des objets dont nous nousservonscbaqK jour, à les décorer, à en déterminer le style, i leur donner la valeur de véritables ceuTresifut. ceux-là, à quelques exceptions près, sont deoeorés dans l'oubli te plus profond et le plus injuste.

La célébrité n'a de faveurs que ponr ceni ^ la violent ; or tes artistes dont nous parlons. pO duisant dans la dépendance d'intermédiaires. architectes ou fabricants, ont gardé de lecrsubor» dinalion une excessive modestie. Lenn ooirs^ sont presque toujours anonymes ; c'est le àhôcant qui les signe, c'est l'architecte qui s'en art honneur. A peine, et depuis bien peu

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

sont-ils admis à concourir aux récompenses officielles dans les expositions internationales, au titre très humble de coopéra teurs ; encore, pour cela même, faut-il qu'ils soient présentés par l'industriel, qui n'est point tenu de le faire, qui y est seulement invité. Nous n'ignorons pas que cette subordination leur est imposée par la force des choses ; que la vie de ces artistes, à raison même de leur art, dont le cadre est le plus souvent tracé par certaines dispositions architecturales, par certaines nécessités commerciales et industrielles, est et doit être une vie d'abnégation, de hiérarchie, de second plan ; qu'ils sont forcés de composer incessamment, avec les dimensions variables à l'infini de V Utile, ce lit de Procuste,de compter avec les exigences du capital, d'observer les convenances de l'objet à sa destination, de ménager les susceptibilités de l'intermédiaire qui généralement, au point de vue de Tart et des connaissances techniques, leur est très inférieur; nous savons que, en dehors de toute considération de personnes, leur art est toujours régi par un principe qui leur est étran-

ger, par une loi qui domine leur inspiration et se l'asservit presque toujours, par l'impérieuse et légitime tyrannie de la matière, par l'aspect de l'ensemble décoratif; que cet art est de la sorte condamné à briller d'un éclat réfléchi plutôt que de son propre éclat; que cet art est, dans la plupart des cas, un art collectif et non un art rigoureusement individuel. Mais à la somme de qualités morales et de connaissances techniques que nécessite la pratique de l'art décoratif aux exigences de ce programme, on, mesurera l'importance que les décorateurs occupent dans les destinées industrielles et artistiques, économiques et sociales d'un pays.

Et c'est pourquoi le Dictionnaire de V Ameublement et de la Décoration, traité, réussi comme il l'est, se trouve, sous son apparence très spéciale, être une oeuvre d'un intérêt générai et capital. Et ces quelques considérations sur la situation des artistes, je les avais sans cesse présentes à l'esprit, car c'est là une des mille questions que sou* lève le travail essentiellement suggestif de M. H. Havard. e, c.

GÉOGRAPHIE — Voyages — Mœurs et Coutumes —

jSiic

Les Alpes et les grandes ascensions, par

E. Levassbur, membre de l'Institut, avec la collaboration de membres des clubs alpins. Illustrations de Hubert-Clerget, Specht, et Weber. Un vol. grand in-8*. Paris 1889. Librairie Ch. Delagrave.

Ce livre est divisé en deux parties : la première est une description générale du système alpestre, présenté successivement sous ses divers aspects parles traits les plus saillants ; la seconde •partie comprend la classification des Alpes et les grandes ascensions. En ce travail de classification, M. E. Levasseur s'est appliqué à fixer les divisions et les limites de la manière la plus simple et la plus rationnelle, en s'appuyant toujours sur la topographie et en respectant, autant que possible, les noms consacrés par le temps. C'est en vue de mieux caractériser Ténumération des montagnes de chaque groupe et d'en varier la monotonie que l'auteur y introduit le récit de l'ascension des sommets les plus importants et la description des

principales voies ferrées qui traversent le massif. En cette seconde partie, il a demandé et obtenu le concours des clubs alpins. On serait volontiers porté à croire que de tels récits manquent de variété. C'est une erreur, car chacun y apporte une somme très différente d'impressions d'art et d'émotions pittoresques. Les illustrations ne sont pas très nombreuses mais elles sont traitées avec le plus grand soin ; et les cartes en quantité considérable, au contraire, qui sont tirées en couleurs dans le texte et hors texte étonnent par leur luxe dans un livre d*un prix si modique.

Le Sénégal. La France dansl'Africnie occidentale, par le général PAmHERBE. Un vol. in-8*, contenant 18 gravures d'après les dessins de Riou, trois gravures de Thiriat d'après des photographies et 5 cartes ou plans. Paris, 1889. Librairie Hachette.

Gouverneur du Sénégal pendant de longues années, M. le général Faidherbe indiscutablement

KSt-,

feî;

a qualité, sinon plus, autant que personne, pour nous entretenir de cette colonie de l'Afrique occidentale qu'il a concouru avec une extrême énergie à étendre et à consolider. Partisan convaincu, résolu, de l'expansion coloniale de la France, le général proteste contre l'attitude de ceux qui ne partagent pas son humeur conquérante et s'indignerait volontiers de leur indifférence slu sujet de contrées qui déjà nous ont coûté tant de sang et tant d'argent. Mais je ne sais pas si le mot « indifférence » est bien celui qui convient ici, car cette question, non expressément celle du Sénégal et de ses dépendances, mais^- d'une façon absolue, celle de la politique coloniale a le privilège de passionner les esprits. Il n'est personne qui puisse de sang-froid comparer les résultats obtenus en Algérie, par exemple, et l'effort de soixante ans d'occupation, calculer le nombre des millions et celui des vies humaines qu'il a fallu sacrifier sans réussir même à pacifier le pays. Et je ne parle pas du cas de conscience que s'impose un philosophe, lorsqu'il examine la question du droit éternel, lorsqu'il estime à leur valeur les prétendus bienfaits de la civilisation que nous sommes censés porter aux peuples de l'extrême Orient et les moyens employés pour les leur infliger. A moins de fermer les yeux à l'évidence et de se payer des formules hypocrites des hommes politiques, il faut bien s'avouer que les Chinois (qui d'ailleurs ne valent pas mieux que nous) n'ont pas absolument tort, quand ils appellent indistinctement tous les blancs les « Barbares d'Occident •. Cependant le volume du général Faidherbe présente la question sous le jour le plus favorable à la cause qu'il défend ; si en effet l'objectif de nos entreprises coloniales en Afrique était de détruire à jamais l'abominable fléau de l'esclavage, qui ne se rallierait aussitôt ? Or la première moitié de l'ouvrage est consacrée à ce trafic de la chair humaine par des compagnies privilégiées, et justifie, hélas ! la campagne dirigée par MgrLavigerie contre les abominations dont le continent noir est le théâtre. Dans la seconde partie, l'auteur montre, en de séduisantes perspectives, les conséquences de notre pénétration à l'intérieur, de notre protectorat sur le pays du Niger, de l'établissement de voies de transport et de communication, d'un chemin de fer notamment entre le bassin du fleuve et la côte. Une belle carte du Soudan occidental, des vues et des plans comparatifs de Saint-Louis et de Dakar complètent l'information de l'ouvrage.

L^Empire d'Axmam et le peuple annamite.

Aperçu sur la géographie, les productions^ rindusirie, les mœurs et les coutumes de VAnnam, publié sous les auspices de l'administration des Colonies, annoté et mis à jour par J. Sîlvestre. Un vol. de la Bibliothèque d* Histoire contemporaine, de 38o pages in-i8, avec une Carte de VAnnam hors texte. Paris, 1889. Félix Alcan, éditeur.

Si la France tient à conserver sur TAnnamet le Tonkin le privilège onéreux d'un protectorat dont les avantages sont des plus incertains, les hommes qui sont appelés à jouer un rôle dans l'administration du pays et à y ramener la prospérité doivent connaître non seulement la géographie du sol et ses productions naturelles, mais avant tout et à fond le caractère vrai de la race. Or les événements dont l'Indo-Chine a été le théâtre depuis quinze ans en ont profondément bouleversé l'organisation sociale déjà fort troublée depuis quarante ans. L'abdication en quelque sorte de l'empereur Thiên-Tri, qui abandonna les renés du gouvernement aux mains de ministres indignes, eut pour effet de corrompre à la surface les mœurs de la population. Mais, en réalité, ces désordres d'origine intestine ou extérieure qui ont trompé l'observation des écrivains récents, n'ont cependant rien changé au fond, à ce fond qu'il importe de connaître. Cette vérité sur l'Indo- Chine, c'est aux rares écrits antérieurs à l'intervention française qu'il faut la demander; c'est effectivement dans l'œuvre des missionnaires français de la première moitié du xxx* siècle qu'ont puisé les auteurs anonymes de V Aperçu 'publié d'abord dans le Courrier de Safgonca 1875- 1876 et que M. J. Silvestre édite de nouveau en le faisant suivre d'un volumineux appendice destiné à éclairer par des notes, h compléter et à mettre à jour un travail dont les renseignements ne vont guère aii delà de i858. M. Silvestre, en outre, a eu l'excellente idée de joindrie au livre un document géographique et historique des plus précieux. C'est une carte de l'An-Nam dressée en i838 par Mgr Taberd, alors éveque de la Cochinchine et du Ciampa. La France et TAnnam également pourraient avoir à invoquer l'autorité de ce document pour trancher tous différends éventuels relativement à certaines provinces de la vallée du Mé-Kong. M.J. Silvestre est administrateur principal en Cochinchine.

SCIENCES - Philosophie — Morale —

L'EBth4ttqaedainouTeineiit,parP. Souriau, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de philosophie, professeur à la faculté des lettres de Lille. Un volucne in-8 de laBibliotkèque de philosophie contemporaine. Paris, Félix Alcan ; 1889. — Prix : 5 francs.

On aimerait de savoir d'où vient le charme de telle symphonie de Beethoven, de tel tableau de Véronèse, mais il serait sage, ainsi pense l'auteur, de se demander avant tout pourquoi certains sons font plaisir tandis que d'autres blessent les oreilles, pourquoi du vert s'accorde fort bien avec du rouge et fort mal avec du violet : il y a des questions de physique, des questions de physiologie, qu'il importe de résoudre. Déjà une remarque. Qu'on doive s'appliquer à résoudre des problèmes de cet ordre, nul ne le contestera ; que,s'y appliquant, en effet, ooprétende du même coupàfaire oeuvre vraiment d'esthéticien, nous ne l'admettons pas. Mauvaise chicane, peut-être. Il faut nous en rapporteraux déclarations expresses de M. Souriau, Il dit vouloir nous i montrer qu'il est possible de fonder un art sur une base scientifique et rationnelle ».

La déclaration ne saurait nous satisfaire ? Il annonce, en outre, que, ce point établi, il entrera dans f cette région indécise où le goût ne considère plus les choses que dans leur apparence superficielle et ne peut plus en juger que sur des nuances de sentiment et d'impression h. Ce lui est parler, un peu dédaigneusement, de cette région qu'il se « résignera n à explorer, mais il n'en nie pas l'existence et nous aurions tort, nous fSchant. Sans doute, mais il y a les tendances accusées à plus d'une page du volume, il y a ces objections à côté louchant le plaisir du jeu que M. Renouvier et que M. Spencer tiennent pour désintéressé .nous ne voulons pas, si nous jouons, que DOS facultés travaillent à vide, et, si nous jouons à un jeu d'adresse, nous souhaitons de gagner la partie; et d'autres objections de cette valeur. Il y a aussi ce préjugé que le beau, comme le bien d'autre part, est un côté de l'utile, que l'art n'est plus seulement conditionné dans la plupart de ses manifestations, qu'il est tout entier régi par des lois que la science découvre et formule.

N'insistons pas davantage, d'autant que l'ouvrage est tout à fait considérable. Le grand nombre d'observations et d'analyses poursuivies, observations tout ingénieuses, analyses des plus fines, ferait croire le livre écrit par un de nos philosophes d'outre-Manche. L'éloge n'est pas médiocre.

M. Souriau, qui se défend d'essayer une esthétique générale, remarque que, dans certaines conditions, le spectacle du corps en mouvement nous procure un plaisir véritable, que nous ne nous contentons pas de jouir de ce spectacle quand par hasard la nature nous le fournit, mais que nous en donnons à nous-mêmes la représentation, et que, dans nos propres mouvements, nous cherchons à mettre du rythme et de l'harmonie. Se fondant sur cette remarque, il conclut qu'il y a un art spécial dont l'objet est de produire par le moyen du mouvement une impression de beauté. * A cet art, encore inférieur, parce qu'il est tout empirique, ne pourrait-on pas donner une méthode T D Et « les jugements de goût, actuellement abandonnés aux caprices du sentiment, ne pourrait-on pas les ramener à des principes plus stables T a C'est à dégager ces principes, c'est à découvrir cette méthode qu'il a tâché !

L'ouvrage est divisé en quatre parties.

Dans la première, M. Souriau étudie le déterminisme du mouvement, t c'est-à-dire les lois physiques ou psychiques en vertu desquelles nous avons une tendance à nous mouvoir d'une ' manière plutôt que d'une autre. Quand un homme fait un geste, prend une attitude, quand un être quelconque exécute un mouvement, ce n'est pas, en général, pour sedonneren spectacle; les mouvements qui sont la matière de nos jugements de goût ne sont soumis qu'ultérieurement àces jugements, et il est naturel de tes étudier en eux-mêmes avant de chercher quel effet ils peu* vent produire sur le spectateur, » Le plaisir du mouvement, est-il montré (ch. i), est à la fois physique etmoral;ilnous donne une satisfaction d'amour-propre surtout alors que nous luttons contre la nature, — L'effort est toujours pénible (ch. 11), mais il est un plaisir du moindre effort qui stimule notre activité. — Au repos (ch. lu ; Lois de l'attitude], les muscles sont à demi contractés, ils obéissent h la loi des flexions moyennes;

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agissons-nous, notre attitude est alors régie par la loi de stabilité, la loi d'asymétrie, la loi d'alternance. — Le rythme (ch. iv) est la loi constante des mouvements musculaires. La périodicité de ces mouvements est due à des raisons physiologiques (loi de compensation, tendance à la réitération, effets de l'habitude) et à des raisons mécaniques (rythme propre de chacun de nos membres) ; ces divers rythmes ont une tendance à s'unifier.

La deuxième partie est intitulée la Beauté mécanique. L'auteur insiste sur cette idée que l'analyse raisonnée des mouvements delocomotion a un intérêt à la fois théorique et pratique, qu'elle peut nous servir à perfectionner l'art de la locomotion et servit encore à donner une base solide aux jugements que nous portons sur la beauté des mouvements; il formule divers préceptes qu'il résume en disant que, pour donner plus d'aisance à nos mouvements, il est bon d'adopter des allures d'une vitesse modérée, de rendre leur rythme aussi régulier que possible, et d'avoir recours à la synergie musculaire; puis il regarde aux différents modes de locomotion terrestre, aquatique, aérienne.

Les deux premières parties sont trop développées; la troisième, V Expression du mouvementy ne l'est pas assez. « La grâce n'est réductible ni à la beauté mécanique, ni au moindre effort musculaire ; elle est l'expression de l'aisance physique et morale dans le mouvement. » Et les conditions de l'aisance physique sont la conformité des mouvements avec nos habitudes propres, l'absence de bruit ; celles de l'aisance morale, la variété dans le rythme, la liberté dans la finalité, une certaine prodigalité dans l'effort. Les mouvements vraiment expressifs, ajoute M. Souriau, sont ceux qui sont déterminés d'une manière inconsciente par l'émotion ressentie, et le jugement esthétique, dont ils sont l'objet de notre part, dépend de leur beauté propre, de la valeur morale du sentiment qu'ils expriment et de leur puissance d'expression. La a valeur morale du sentiment » 1 L'auteur fait intervenir l'éthique après la physique et la physiologie.

Une quatrième partie, avec une étude de physio-psychologie, la Perception du mouvement^ l'analyse des perceptions tactiles, visuelles et auditives n'est pas un hors-d'œuvre précisément, et plusieurs chapitres, notamment ceux dans lesquels il est parlé du plaisir des yeux, du mouvement sonore, sont pleins d'intérêt.

Livre très remarquable en somme, et qui soulèvera de nombreuses discussions. Il n'est que les ouvrages banals qu'on ne discute point.

La Philosophie dans ses rapports avec les sciences et la religion, par J.-Barthélemy- Saint-Hilaire, membre de l'Institut, sénateur. Un vol. in-8*, de la Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, Félix Alcan; 1889. — Prix: 5 francs.

Les rapports de la philosophie^ non pas tout à fait, il s'en faut ; plutôt ceux d'une philosophie, de celle-là même que M. Barthélémy Saint- Hilaire a toujours professée; et rapports avec les scienceSj rapports avec la religion , cela n'est vrai qu'en partie: il s'agit plutôt des prétentions delà plupart des physiologistes contemporains, des prétentions des membres militants du clergé d'une certaine Église. Nombre de pages, toutefois, enferment des réflexions et remarques qui dominent de très haut les systèmes particuliers et qui ont bien toute la portée qu'indique le titre.

Aujourd'hui, comme il y a quelque quarante ans, l'auteur tient Kant pour un métaphysicien et un sceptique ; c'est la raison impersonnelle qu'il invoque aujourd'hui comme naguère; et dans la première partie de l'ouvrage : la Philosophie au XIX* siècle j des jugements qui accusent un spiritualisme un peu étroit. Ce dernier mot est écrit, nous le laissons ; mais pour l'avoir employé, nous ne méconnaissons, qu'on veuille bien nous croire, ni la noblesse de caractère de M. Barthélémy Saint-Hilaire, ni les services qu'il a rendus, qu'il rend encore.

a A notre époque, dit-il, — et c'est jugement auquel nous souscrivons, — dans toutes les na* tions civilisées, la philosophie a deux adversaires : la religion et les sciences. Par la nature même de son institution, TEglise, — entendons l'Eglise catholique, — reste ce qu'elle a toujours été. Mais ce qui peut surprendre à bon droit, c'est l'inimitié des des sciences, plus récente mais non moins vive que celle de la religion. Enivrées de leurs succès, les sciences particulières sortent fréquemment de leur domaine ; oubliant ce qu'elles sont, elles se retournent contre la philosophie, leur mère commune, à qui elles doivent leurs principes et leur méthode. C'est une flagrante erreur, qui, pour l'instant, subjugue les esprits. Un vent de matérialisme entraîne les sciences, sans qu'elles s'informent du torrent qui les pousse à se mêler de questions qui ne les regardent point... »

Les principes, la méthode, sont empruntés, M. Barthélémy le fait aussi bien voir dans la deuxième partie, la Philosophie et les Sciences. Les sciences naturelles, les seules qu'il prenne à partie, et avec raison, sortent, il le dit, de leur domaine ; elles prétendent, toutes ensemble, com-

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

poser la science, légitimement appelée à se sub« stituer définitivement à la philosophie ; cette prétention, il la discute, mais l'objet de la philosophie, il le définit à la façon des spiritualistes, et le domaine des sciences n'est pas limité par lui ainsi que nous entendrions, nous, qu'il dût Têtre. « Elles servent (les sciences et la philosophie), écrit-il, une seule et même cause, et contribuent à un résultat commun : l'interprétation de plus en plus exacte et de plus en plus large des œuvres de Dieu. » Et il ne demande à ceux qui s'adonnent aux sciences que d'être «tolérants».

La troisième partie est intitulée la Philosophie et la Religion; la quatrième, la Philosophie et la Religion en France. M. Barthélémy Saint- Hilaire parle de la religion en intellectualiste, et, en intellectualiste encore, delà raison et de la foi, de leur opposition. Nous doutons qu'il ait jamais réussi à démêler les besoins, les sentiments et les volontés d'un saint Paul, d'un Pascal. La raison, il ne veut pas qu'elle abdique, et il prêche la tolérance. Au reste, pourquoi le philosophe s'alarmerait-il des exigences de l'Eglise ? Ne devrait-il pas savoir reconnaître que, « quand on ne veut pas se soumettre au joug assez léger de la foi, on se soumet bien moins encore au joug plus austère de la raison : la foi ne réclame que l'obéissance ; la philosophie demande des labeurs et des méditations que bien peu d'esprits peuvent affronter».

Nous préferons de beaucoup à cet ouvrage V Histoire de l'école d* Alexandrie Qt la traduction des œuvres d'Aristote.

Dieu et l'être universel. A^r^^^ de Dieu dans la science et dans V amour ^ par Arthur d'Angle- MONT. Un voU in-i6. Paris, Auguste Ghio; 1889. — Prix: 3fr. 5o.

Déus impare gaudet, et M. d'Anglemont aussi.

Dieu est, pour lui, infiniversel, omniversel, personne divine externe.

Dieu infiniversel se fractionne en omnivers divins successifs enlacés les uns dans les autres.

Trois principes originels de l'être universel : la corporéité universelle, l'âme universelle, ladivité universelle ; trois principes originels-constitutionnels de l'être universel, l'absolu, l'infini, l'immuable, et pour chacun de ces trois principes généraux, trois principes générateurs et neuf principes diviseurs ; trois principes constitutionnels de l'être universel, qui sont les règnes corporels (règnes animal, végétal, minéral), les règnes animiques (archangélique, angélique, humain), les règnes déitaires (déitaire-archangélique, déitaireangélique,déitaire-humain) .

C'est là le résumé très court de l'un des cinq tableaux dont est accompagné l'ouvrage, « tableaux formés d'après la loi mathématique des séries naturelles et les rapports reliant entre eux, d'une manière précise, les différents termes de ces séries, pour donner la clef des dispositions particulières à l'œuvre ».

Sur un autre tableau, nous voyons que les propriétés de la substance sont au nombre de trois : la substance matérielle , la substance fiuidique vitale, la substance fiuidique psychique ; que les niodes de la substance matérielle sont au nom** bre de trois : la matière archangélique, la matière angélique, la matière humaine ; que tout de même il y a sortes de fluides vitaux... Mais nous nous dispensons de poursuivre.

Avec les tableaux et encore hors texte, mais en tête même de l'ouvrage, une lithographie qui représente un visage d'homme ou de femme, on ne sait, et, comme légende, ces mots : Vâme humaine; or, en coupant quelques-unes des pages du volume, nous sommes tombé sur l'une d'elles (p. 443), qui illustre précisément le dessin. Nous transcrivons : « L'homme, l'ange et l'archange sont, les uns et les autres, des êtres corporels : l'homme a trois corps, l'ange en a deux, l'archange n'en a plus qu'un seul. C'est alors que la loi des continuités consécutives, qui est une des lois constituantes de la loi de progrès, conduit à une nature nouvelle, à une nature supérieure à la nature animique, au sein de laquelle le corps de l'archange, si magnifique, si pur, doit cependant disparaître lui-même.

« Cette nature nouvelle, qyi est la nature déitaire, apparaît donc comme entièrement incorporelle sous l'aspect de l'âme dans toute sa nudité, mais dans la nudité admirable où elle a acquis ses plus grandes perfections.

« Quand l'âme est séparée de toute corporéité, rappelons-le ici, elle est figurée tout entière par la tête à la base par la naissance du cou. Cette tête animique, et tout spécialement dans la nature déitaire, est accompageée par une auréole radiante d'une puissance considérable, qui lui tient lieu de corps, et lui donne la faculté d'agir au moyen des raisonnements qu'elle comporte, de la même manière qu'avec des organes corporels. »

Spiritisme et théosophie mêlés ; des réminiscences et des rêveries ; la science invoquée et une métaphysique compliquée.

L'auteur protestera peut-être. Rendons du moins hommage à ses intentions, qui sont des plus nobles : il veut tâcher à assurer le perfectionnement et le bonheur du genre humain.

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