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QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
L'Empire des tsars et les Russes, par Anatole Leroy-Beaulieu. Tome III, la Religion. Un vol. in-8". Paris, librairie Hachette; 1889.
En i853, M. A. Leroy-Beaulieu publiait une deuxième édition du tome I" de VEmpire des tsars et les Russes. Il ne prévoyait certainement pas alors qu'il laisserait écouler quarante ans environ entre la publication du premier volume et celle du tome III* et dernier. Il avait commencé par étudier le Pays et les Habitants. Il y a trois ans seulement que parut une deuxième édition du second volume, réservé aux Institutions. Celui que nous annonçons aujourd'hui est tout entier consacré à la Religion. Ceux-là seulement s'en étonneront qui ne soupçonnent pas l'importance formidable de la question religieuse en Russie, ou qui, estimant que l'époque de pareilles études est passée, sont prêts dans leur aveuglement à rééditer le mot de M. de Morny, cité par l'auteur, et disant, à propos des Méditations religieuses de M. Guizot : « Comment, de notre temps, peut-on s'occuper de pareilles questions? » ou le mot plus drôle que l'on attribue au vieux Buloz refusant de lire, d'après le titre seul, un article sur Dieu proposé par un collaborateur de la Revue des Deux Mondes : Dieu ? non; ça manque d'actualité. » Buloz, qui ne savait rien, mais qui avait infiniment de flair et d'information, ne répéterait plus pareille chose aujourd'hui d'aucun pays et de la Russie moins que de tout ^autre. C'est que le peuple russe est religieux jusque dans les moelles. Ainsi que le dit fort bien M, A. Leroy-Beaulieu : « Les religions sont comme des moules où les siècles ont jeté les générations, et souvent l'empreinte persiste après que le moule est brisé. » Cela est d'une évidence saisissante en ce qui touche l'âme russe. Elle fut si fortement pénétrée par le sentiment religieux que, jusqu'en ses révoltes et ses négations, elle a gardé à son insu les habitudes, les émotions, les générosités de la foi; de façon qu'en devenant révolutionnaire, elle n'a. fait pour ainsi dire que changer de religion. C'est ce besoin de mysticisme qui a engendré tant de sectes diverses; c'est de même l'exaltation religieuse qui fait la force, la vertu, les renoncements, les martyres, et engendre les crimes du nihilisme russe.
L'ouvrage est divisé en quatre livres traitant :
I® de la Religion et du sentiment religieux en Russie; 20 de l'Église orthodoxe russe; 3® du Raskol ou schisme et des sectes; 4* enfin, de la Liberté religieuse et des cultes dissidents. ' Si les deux premiers volumes de VEmpire des tsars et les Russes , sont aussi remarquables que le dernier, — et nous n^avons pas de raisons d'en douter, — nous devons considérer ce livre comme l'ouvrage le plus complet et le plus sérieux que l'on ait écrit en notre langue sur la Russie. Dans tous les cas, en admettant que le premier (j833) ait besoin d'être remis au point, et même à ne parler que du dernier paru, je ne crois pas qu'on puisse rien lire de plus curieux, de plus émouvant que les chapitres où l'auteur passe en revue toutes les sectes mystiques et toutes les aberrations du fanatisme en ces âmes si promptes à s'exalter.
Turgot. Administration et œuvres économiques. Un vol. in-32, avec portrait. Paris, Guillaumin, éditeur; 1889. — Prix : 2 francs, broché.
Ce volume fait partie d'une petite bibliothèque économique française et étrangère, publiée sous la direction de M. J. Chailley.
Précédemment ont paru : Vauban^ par M. G. Michel; David Hume^ par M. Léon Say; Bentham, par Marcel S. Raffalovich; J.-B.Say^ par M. Baudrillart; Adam Smith, par M. Courcelle- Seneuil; Sully, par M. J. Chailley; Ricardo, par M. Paul Beauregard.
C'est à M. Robineau qu'a été confié le soin d'écrire une introduction aux oeuvres économiques de Turgot. Sa notice est très remarquable par la netteté de l'analyse et la clarté de l'exposition. Il a su, dans un cadre restreint, retracer un portrait complet et vivant du ministre de Louis XVI, dont la vie fut si remplie et l'œuvre si complexe.
Turgot peut être considéré comme le véritable père de l'économie politique ; ses Réflexions sur la formation et la répartition des richesses a devancé de neuf ans l'ouvrage d*Adam Smith sur la Richesse des nations.
M. Robineau a fait précéder ces Réflexions de l'éloge de Gournay, avec qui l'avait lié leur commune collaboration à V Encyclopédie ; et il y a joint l'édit de suppression des corvées et Tédit de suppression des jurandes.
Cette édition des Réflexions sur la formation
et la répartition des richesses offre cet intérêt qu'elle donne le texte authentique, exact et intégral de Turgot. Jusqu'alors on n'avait que le texte modifié par Du Pont de Nemours, à qui l'auteur l'avait donné pour être imprimé dans
CRITIQUE LITTERAIRE OU MOIS . 3dt
les Éphémérides. Depuis, tous les éditeurs, sans songer à reprendre l'original, avaient reproduit le texte de Du Pont de Nemours.
La même collection comprendra J. Stuart Mill, Bastiat, Malthus, Fourier, etc. pz.
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Le Cheval, dans ses rapports avec l'économie rurale et les industries de transport, par £. La- VALARD, administrateur à la Compagnie générale des omnibus de Paris, maître de conférences à l'Institut national agronomique, membre de la Société nationale d'agriculture de France; tome I". Un vol. in-S». — Paris, 1888, Firmin Didot et C", éditeurs.
L'ouvrage de M. Lavalard fait partie de la Bibliothèque de l'enseignement agricole publiée sous la direction de M. A. MUntz, professeur à l'Institut national agronomique.
Le premier volume traite de l'alimentation du cheval, de l'installation des écuries, des opérations de maréchalerie. La compétence de l'auteur est aussi complète que possible. Nous n'avons pas affaire à un simple théoricien, mais à un homme dont l'expérience est très étendue et tous les jours augmentée. Son enseignement offre donc toutes les garanties désirables. Le parfait état de la cavalerie de la Ccmpagnie générale des omnibus est une preuve ambulante que la pratique des principes préconisés par M. Lavalard rend bien les meilleurs résultats.
L'étude de l'alimentation tient la première place avec raison dans cet ouvrage. L'auteur détermine les quantités et le mode d'administration des rations par des calculs très précis; mais il s'inquiète non moins de la qualité de la nourriture fournie à l'animal. Il examine et analyse en savant les valeurs comparatives des avoines, des fourrages, etc., et donne un tableau statistique du plus grand intérêt pour les éleveurs, propriétaires, chefs d'industrie employant les chevaux.
Pour l'écurie il expose, avec de nombreuses figures explicatives, les différents types usités, et discute les mérites et inconvénients des uns et des
autres, insistant surtout sur la nécessité de donner au cheval de l'air et de la lumière.
Si complet et précis que soit M. Lavalard, il laisse cependant parfois une question à poser. Ainsi,après avoir démontré de faire entrer le plus de lumière possible dans les écuries, il note que, en général, les écuries de courses sont tenues un peu sombres, et il n'en donne pas la raison; elle est peut-être très connue des entraîneurs ; mais l'éleveur, le simple propriétaire de chevaux, qui ne songent pas à la course, peuvent l'ignorer, et le fait indiqué sans explications les laisse curieux et non satisfaits.
Rien de plus important que de bien ferrer son cheval : il faut chaussure à son pied, plus encore que pour l'homme. Aussi M. Lavalard reste-t-il dans la description détaillée de la fabrication du fer à cheval et de l'outillage du maréchal et dans l'examen des divers modes de ferrer et de cloutage.
Nous ne pouvons ici résumer, même sommairement, ces études techniques. Nous signalons l'ouvrage à tous ceux que le cheval, à des titres divers, intéresse ou passionne.
Nous attendons avec impatience le tome second. PZ.
L'inconnaissable, sa métaphysique ^ sa psychologie, par E. DE RoBERTY. Un vol. in- 16, de la Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, Félix Alcan, 1889. — Prix : 2 fr. 5o.
La Métaphysique de l'inconnaissable, la psychologie de l'inconnaissable, le sous-titre n'est pas complet ; il n'annonce pas tout Tobjet du livre. « Il s*agit de reprendre au double point de vue de la psychologie scientifique », — scientifiqucy pour la distinguer d'une autre psycho-
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logie, — « et de la sociologie, le problème vainement agité par la philosophie, et sinon d'arriver à la solution définitive, ce qui aujourd'hui offrirait encore des difficultés à peu près insurmontables, du moins de démontrer clairement le mal fondé, en science et en bonne logique, des hypothèses purement philosophiques qui ont seules régné jusqu'ici. » L'auteur ajoute qu' a en présence des innombrables obstacles qui barrent la route du psychologiste et du sociologiste », il a voulu « indiquer plutôt des tendances que des efforts réalisés ou couronnés de succès » . Plutôt des tendances, soit ; encore était-il bon de les indiquer toutes. Écrire sur la couverture : la psychocologie de l'inconnaissable, ne suffisait pas, il fallait écrire encore et audessous : l'inconnaissable devant la sociologie^ ou au regard de la sociologie, puis qu'aussi bien M. de Roberty est psychologiste et sociologiste'.
Il a résumé, dans V Introduction^ les plus importantes d'entre les thèses qu'il avait soutenues dans son travail : l'ancienne et la nouvelle philo* Sophie; citons quelques passages de ce résumé:
« De même qu'il y a une série de variations et de transformations qui constituent ce qu'on est convenu d'appeler l'évolution organique des êtres vivants, il existe une série de variations et de transformations qui donnent l'évolution hyperorganique des idées dans le temps. La première de ces séries appartient aux sciences biologiques, la seconde à la sociologie .
« L'étude de l'évolution des espèces idéologiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, est basée, comme toute l'étude sociale, sur cette partie de la science de la vie qui, sous le nom de physiologie du cerveau ou psycho-physiologie, découvre les lois des éléments biologiques (matériels ou mécaniques), auxquels se réduisent, en dernière analyse, les phénomènes psychiques complexes. Mais ces phénomènes tels quels doivent leur origine à l'intervention, dans le monde biologique, des actions, influences ou conditions sociales, et à la rencontre des lois qui régissent ces deux ordres de faits... Ils forment l'objet d'une science concrète^ ou dérivée... C'est la psychologie proprement dite, avec son champ si immensément vaste de la vie psychique constamment modifiée au contact de la vie sociale.
<K A côté des recherches psycho-physiologiques se place donc, tout naturellement, l'étude sociologique des lois de l'évolution hyper-organique, c'est-à-dire de la variation et de la transformation des phénomènes psychiques complexes*
« Les conceptions théologiques et les systèmes philosophiques forment une catégorie à part
parmi ces phénomènes psychologiques d'ordre mixte. Ce sont là deux variétés d'une même espèce idéologique, qu'on peut ramener à l'action d'une seule loi très générale d'évolution. »
M. de Roberty formule ensuite la loi : étant données les premières notions générales qui ont jailli du cerveau de nos ancêtres sauvages, — indiquer les conditions, les actions et les influences sociales, statiques et dynamiques, qui ont imprimé une impulsion déterminée à ces germes primitifs, qui les ont groupés, associés et dirigés de telle ou telle façon et dans tel ou tel sens, qui sont souvent même parvenus à les modifier d'une manière profonde et durable, et qui, en définitive, ont produit, avec ces matériaux presque biologiques, des phénomènes nouveaux, particuliers, qu'on ne rencontre jamais en de* hors de Tintervention des lois sociales, pas plus qu'on ne rencontre, en dehors de l'action des lois biologiques, les phénomènes spéciaux que les conditions organiques produisent avec des matériaux d'ordre physico-chimique. La fin de la sociologie est la recherche de cette loi même.
Cette loi n'est encore que postulée.
Les explications de l'ancienne philosophie précédaient les sciences ; selon la nouvelle philo- Sophie, la philosophie en dérive; jamais la même, elle est à chaque moment l'inventaire des données acquises. Mais, va-t-on s'écrier, l'histoire des idées devient philosophie, supposant et emportant certains concepts, et la philosophie devient un chapitre de cette histoire! M. de Roberty nous a ménagé d'autres étonnements: il nous dira que le problème de la connaissance,
— qu'il écarte au reste, — et le problème de l'inconnaissable qu'on n'a nulle raison de poser,
— il va l'établir, — ne sont qu'un seul et même problème.
Les chapitres du livre, au nombre de trois, sont intitulés: Les origines et la valeur réelle du concept de l'inconnaissable , les conditions actuelles du problème de V inconnaissable ; le concept de l'inconnaissable et la notion de Dieu. L'agnosticisme, qui est la croyance des esprits « avancés » de notre époque, lisons-nous, serait considéré comme le résultat ultime d'une longue évolution mentale; l'inconnaissable, qui n'était pas reconnu comme tel au début, serait une acquisition, récente de la philosophie. Il y a du vrai dans ces assertions, écrit l'auteur, mais la foi religieuse ou métaphysique et les croyances de l'agnos-^ ticisme sont « des groupes de phénomènes sociologiques parfaitement homologues, remplissant les mêmes fonctions et suivant la même loi de métamorphose. » Parce que l'agnosticisme, sous-