Acte NI
Esprits simples qui s'imaginent que les plaies de l'àme peuvent se guérir avec les remèdes du corps, que le désespoir n'est qu'une maladie, ei qu'on peut rendre le sommeil à des yeux qui ne peuvent plus
au monde que ces
quoi bon boire ceci?
qui m'ont préparé Cela fera du bien à nerais-je leurs soins
deux cŒurs qui s
. Cependant ce breuïage, notre pauvre
Il n'y a plu»
moi, il n'y a plus qui aient pitié de la veulent me soigner ser faire... Buvons.
que ce concierge et celte serïanie comtesse de Leicester; puisqu'ils ie leur dois au moins de me Isis- [Elle prend le gobelet et le porte
r des murs. — Ne
Qui me parle ''[La porte d'Alasco s'ouiir, passage à Fljlrbertigibbet, qui se place d'u face de la comtesse).
Moi, noble dame. Ne buvez pas!
AMï, étonnée.
Ne reconnaissez-vous pas le pauvre lutin à qui vous
Ah! c'est vous!... Mais n'étiez-TOUS pas en prison;
Oui, dans la tour de Mervyn, la tour des oubliettes, sous les verrous d'un affreux cachot^ où l'on pénètre par un inquiétant couloir dont le parquet sonne terriblement creux!
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
Vous avez donc pu vous en échapper i
FLIBBERTIGIBBET.
Je doute que, malgré ma prestesse de lutin, j'aie pu opérer ce prodige. J'ai été tiré de là par un vieux diable, de son nom terrestre Âlasco. Un passage secret, ménagé dans l'épaisseur du mur, communiquait de ma cellule au laboratoire. Oh! ce n'est pas par bonté d'âme qu'il m'a délivré^ ce cher Alasco! Il a fait ses conditions. On me chargeait de la délicate mission de vous enlever d'ici endormie. Endormie de quelle espèce de sommeil ? je l'ignore. J'ai pu saisir quelques mots d'un rapide colloque entre votre Varncy et mon Âlasco. Varney venait chercher une boisson commandée par lord Leicester et destinée à lady Leicester. Cette boisson, la voila.
AMT.
Et qu'est-ce que c'est que cette boisson ?
FLIBBERTIGIBBET.
Il n'y a pas à s'y méprendre. Elle sort de la cuisine d'Alasco; c'est du poison!
AMY
Du poison! Et c'est Leicester qui me l'envoie?
FLIBBERTIGIBBET.
C'est lui qui a commandé pour vous ce breuvage.
AMY
Mon Dieu, pardonnez-moi! {Elle reprend le gobelet et le porte vivement à ses lèvres).
FLIBBERTIGIBBET, Varrêtant,
Que faites-vous, madame ? C'est du poison, je vous dis! Ne m'avez-vous pas entendu r
AMY
Sans doute, j'ai entendu; mais, puisque c'est Leicester qui l'envoie, ce poison, il faut bien que je le boive. {Elle porte de nouveau le gobelet à ses lèvres ; Flibbertigibbet le lui arrache.)
FLIBBERTIGIBBET.
Non ! vous m'avez sauvé la vie, c'est mon tour ! Au diable cette liqueur du diable! {Il jette le gobelet à terre). Vous verrez qu'avant une heure ce plancher sera aussi noir que s'il avait été brûlé par le triple souffle de Cerbère.
AMY, V œil fixé sur le breuvage répandu.
Qu'avez-vous fait, et que vais-je devenir, maintenant que je n'ai plus de poison ?
Je ne connais, dans les chefs-d'œuvre dramatiques de tous les temps, rien de plus grand que ce simple mot.
Au surplus, quand on parle de ce beau drame comme d'une œuvre de jeunesse, on a raison et on a tort. Le poète oublie un temps ce qu'il a fait ttant jeune ; mais il l'aime inconsciemment, et le souvenir s'en réveille un jour. C'est ainsi que beaucoup plus tard, cette Amy Robsart qui, après l'orageuse soirée de l'Odéon, dormait dans les papiers de Victor Hugo, sollicita tout à coup son esprit, si bien qu'il la reprit, la retoucha et en fit Touvrage achevé' dont je viens d'essayer de donner
une idée au lecteur. On doit à la vérité d'insister sur ce point.
La reprise du Henri III d'Alexandre Dumas a été un succès; Richepin vient de donner un drame conçu à la façon romantique et qui a été un succès. D'autres expériences, beaucoup d'indices décisifs marquent que les vieilles sources d'émotion ne sont pas taries, et que, malgré ceux qui prétendent avoir changé tout cela, les fibres du cœur vibrent encore à leur ancienne place. Ceci étant, je ne plaindrais point le directeur qui, dans des conditions de mise en scène et d'exécution dignes de Victor Hugo, offrirait au public de 1890 la pièce que sifHa si bien un soir le public de 1828.
Et le nom de l'auteur n'y serait pour rien. Amjr Robsart est un drame intéressant et émouvant ; mais il tient une place à part dans l'œuvre de Victor Hugo : lorsque Victor Hugo en a donné le premier jet, le dramaturge qu'il fut plus tard n'était pas encore né. Je ne m'étonne point, pour mon compte, qu'il l'ait abandonné à Paul Foucher, pas plus que je ne m'étonne qu'il ait songé à le I parachever depuis. Au point où il est, l'ouvrage est bon et peut, sans faire appel à la religion des souvenirs, par ses seuls mérites, se soutenir à la scène.
La seconde partie de ce nouveau volume d'œuvres inédites est occupé par un drame en vers, resté incomplet, et intitulé les Jumeaux. Victor Hugo l'écrivait en 1839, entre Rujr Blas et les Bur graves. Pourquoi s'est-il arrêté au milieu du troisième acte .? L'avertissement des éditeurs, qui compare heureusement cette composition fragmentaire au premier état des eaux-fortes de Rembrandt — ou de tout autre grand graveur — que plus d'un amateur préfère à l'état définitif, ne nous le dit pas. Quoi qu'il en soit, le fragment est d'une grande vigueur et, par endroits, d'une merveilleuse beauté. Rien n'est absolument fini; les proportions ne sont pas réglées; des développements trop touffus embarrassent la marche de l'action, comme une végétation trop luxuriante embarrasse les pieds de l'explorateur dans les forêts tropicales. Quelques-uns même sont pénibles et mal venus, comme le boniment du saltimbanque Tagus, qui ne me paraît pas de nature à susciter chez les bourgeois et manants qui l'écoutent, la «vive sensation» que le jeu de scène indique. Mais, comme l'ensemble est d'un effet colossal, modelé d'un pouce souverain, pénétré d'horreur tragique et de pathétique tendresse l Comme on y reconnaît le maître des larmes et du rire, celui qui suit à son gré faire siffler l'ironie, déchaîner la colère, angoisser et fendre le cœur !
■'if
Le sujet choisi est un sujet mystérieux, qui a vivement intrigué les esprits pendant la période romantique. Alexandre Dumas, Paul Lacroix, d'autr,.'S encore, ont trouvé dans i'histoire de l'Homme au masque de fer une source d'intérêt dramatique et de pitié, dont ils ont tiré parti suivant les forces et les tendances particulières de It-ur talent respectif. Peut-être est-ce à cela qu'il (nul attribuer l'inachèvement du drame commcniié par Victor Hugo. Traité par tant de mains, le sujet a pu lui sembler, au courant de son travail, décidément trop défloré, et il se sera résolu à ne pas ajouter son Masque de fer à ceii\ que multipliaient ses contemporains.
Quoi que vaille cette hypoihése, il n'en reste pas moins que les deux a^ies et demi des Jumeaux sont emportés par le même souffle poétique que les grandes œuvres du Maître, et que j'ai éprouvé mainttis fois, en les lisant, ta suprême jouissance que seuls donnent les beaux vers.
Les images imprévues et saisissantes abondent, iù, comme dans ses autres poèmes.
LVspru (ic Mazarin esl la seule fenéire Par où U roi regarde.-.
Le temps seri celui qui ditTère.
Tcnei vnire Ame prfie. Attendez. Laissez faire, LaicsKi iur tous ces fronts, éveillés ou dormants, S'ouvrir la main de Dieu, pleine d'événements !
... Pour vieillir un pauvre homme, Brézé, Vois-tu, dix an» d'exil valent vingi ans de vie.
... Mon Dieu, Prolégt?, vous espoir du navire qui sombre. Cet enfant que le sort emporte à travers l'ombrel
Je ne sache pas que le drame grec ait trouvé une plus saisissante image de l'irrésistible fatalité.
Et plus loin, — Mazarin fait au roi le tableau des exigences ruineuses des princes :
Tout, Jaiis l'arbre, est gourmand, jusqu'aux branches
Pui^^, sexcusant, il se grandit, s'exalte et fait en termes magnifiques sa propre apothéose ;
Quand Dieu dans mon cercueil me criera: Qu'as-tu [fait?
Jo pourrai dire : O Dieu, l'onde a baiiu ma têce;
L'ebpntJtslempanouïcaui, l'esprit du temps ancien, Luiiaienl ; c'était terrible, ex vous le savez bien.' Louis onze a livré la première bataille; François premier, venu pour élargir l'eniaille. Est mort à l'osuvre avant que le geani tombât; Richelieu n'a pas vu la fin du grand combat; Tous ces hommes, suivant leur loi haute et profonde, Ont fflii la guerre. — Mni, j';ii fait la paix <(u monde!
Là
Villes, le voyant qui
dans l'histoire passée, voit l'histoire à venir, la voix qui, en chantant ce qui s'est passé, prédit ce qui se passera.
Le programme que Mazarîn se pose a-t-il donc changé de nos jours? ou n'est-il pas redevenu plus pressant que jamais?
Paris qu'on pe
I aueindr
en deux ou
Est presque à
a Irontièr
. Il doit être
J'y parviendrai
sans bruit
sans guerre
Si l'on aime raclualité, oii trouver un tableau plus vivant et plus réel, dans sa sanglante ironie, que celui que le comte Jean de Créqui, déguisé en Guillot-Gorju, trace de son temps :
Que si quelqu'uT A quoi bon ces h
us maintenant me demande I que l'emprunte aux ribleurs, inJs le garder. Et d'ailleurs
C'est l'habit de ce siècle ignoble, fourbe, oblique!
Siècle où rien n'a grandi que ta honte publique!
Où notre o:il, quelque part que nous pénélrions,
Ne voit que charlatans, baladins, histrions!
Farce où se perd l'honneur de tous ! — le mien, le
Retz est sur un tre'teau, Mazarin sur un autre. L'Autriche est le soufHeur qui tient le manuscrit- Or, moi, Jean de Créqui, gentilhomme et proscrit. Messieurs, puisque la France, à qui la pudeur manque, Est aux comédiens, je me fais saltimbanque!
drame et lui donne la vie : l'amour ioeffablement paternel de Jean de Créqui pour Alix de Ponthieu, sa lille illégitime qui ne doit même pas, par respect pour sa mère morte, savoir qu'il est son père, et l'amour romanesque et pur, mais sincère et profond, d'Alix pour le prisonnier au masque de fer, qu'elle a, par hasard, un jour, entroni, et qu'elle s'est juré de sauver.
Ecoutez Jean de Créqui parler de celte jeune tille, dont il a besoin comme la plante a besoin de soleil.
En quatre mots, voici Banni depuis dix ans, Toute mon âme, héla - Un enfant, - mo
;e que j'ai dans le cceur.
! toute mon espérance, bonheur, mon remords, m
Un enfant, jeunt Vous confier des D'ailleurs ce sec:
Elle ignore elle-:
Messieurs, voilà Que je n'ai vu ci
[jevoir-
fille aujourd'hui... Mais pourquoi détails qui ne touchent que moi?
lire dans la tombe.
:e est n
Sans
léme, humble e .s pourquoi je I
; ange! — Eh bien, je ne puis voix, musique qui m'—- — , flambeaux de
elle enfin! -~ Plaignez les pau<
'égards troublés.
siiiésl
Puis autour d'elle aussi tout s'en va, tout déclin Je crois vous avoir dit qu'elle était orpheline !■ Elle a besoin de moi. Depuis quatre ans passés, — Ils ont intercepté mes lettres, — je ne sais. Mais j'ai perdu sa trace. Où vit-elle à cette heure î Je l'ignore. O mon Dieu! pour la revoir, — j'eniCleure!
CRITIQUE LITT .1 vivre à ses cd tés,
ËRAIRE DU
— Pour pouvoir être en'France et vivre à ses J'ai pri^, supplié, j'ai fait cent lâchetés,
J'ii /ait écrire au roi, de Madrid et de Rome.
Rienli
a pas T.
il est temps d'en finir
Voilà pourquoi, pi
Pourquoi sou» cet habit, livrée éiraoRe J'entre en un formidable et sombre évêr Où Dieu m'aide, et qui va peut-Sire en Changer, d'une secousse effrayante et profond. l» forme de la France ei la face du monde.
Voici maintenant les cris du Jumeau, du jeune homme au masque de fer, après la liberté.
de
llard par la pensée, me jamai<.! Mon Dieu, vous âtes sans pitié ! jeite dans le fauteuil, la tête et les bras à plat ■ la table, comme abîmé dans son désespoir. Après instant de silence, il se lève péniblement et va le rayon de lumière qui, pense meut insensiblement sur le
dant toute la
Il n'a pas du trajet encore i
// laisse tomber sa tête a
replonger dai
O ma mèrel pourtant je vo
Vivre dans deux cachots à la fois, jour et nuit! Oui, les bourreaux — Seigneur 1 quel dessein est le |vair.r- Ont mis mon corps dans l'un, mon visage dans l'autre. — Oh! ce masque est encor le plus affreux des deux \
Jlst
ible i
Parfois dans ce miroir un fantôme hideux Méfait peur quand je passe et marche à ma renco C'est moi-mSine! Aux barreaux aussi, quand j |mo Je vois le laboureur s'enfuir épouvanlé !
/; s'assied et rêve.
Le sommeil ne met pas mon âme en liberté.
Dans m Umat Allant, Je suis
-C'esihorrible!— Jadis,— j'étais enfant encoi J'avais un grand jardin où j'allais dès l'aurore. Je voyais des oiseaux, des rayons, des couleurs. Et des papillons d'or qui jouaient dans les fleurs
// se lève.
utTre un bien lâche martyre! trouvé des tigres pour se dire :
:et enfant, faible, innocent et beau, <ns, masqué dans un tombeau!
— Nous prendrons Et nous l'enfermer II grandira, sentan :t de l'I
inliltn
goutte i goutte;
Le printemps le fera, di
TresjBÎllir comme l'arbre et la plante et le nid ;
Pile, il regardera, de sa prison lointaine,
Les femmes aux pieds nus qui passent dans la pli
PuiSppourlromperl'ennui charbonnant de vieux ff
Sculptant avec un clou tous ses rêves obscurs,
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Vous
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:s semaines, les mois et les ans passeront ; San <xil se cavera, ses cheveux blanchiront ; Par degrés, lentement, d'homme en spectre débile Il se transformera sous son masque immobile. Si bien qu'épouvantant un jour ses propres yeui, Sans avoir été jeune, il s'éveillera vieux ! ~0h! je le suis déjà. Mon âme est bien lassée 1
Dieu ! là-bas, comme cetm fi I Monte blanche et joyeuse et s'en va dans le c I Ah fond du cachot, du haut des mai che
— Quoi ! l'homme fait sa gerbe el l'abeille so \ Quoi 1 le fleuve s'enfuit ! quoi ! le nuage pass<
L'hirondelle des tours s'envole dans t'espace, I La nature frissonne et chante dans les bols, ] Tout est plein de concerts, de murmures, de I Tout est doux, tout est beau sur la terre c
Et rien ne dit au monde, et Vous êtes tous heureux \ vo Eh bien ! dans ce donjon, là, sous de noirs ve Privé de brise fraîche et de chaude lun^iùre, Enviant sa fumée à la pauvre chaumière. Un prisonnier languit que les cachots tueront, Dont nul ne scit le nom, dont nul n'a vu k froi Un mystère vivant, ombre, énigme, problème, Sans regard pour autrui, sans soleil pour lui-ii Triste et morne captif, à comble de doukurs, Qui pleure sans pouvoir même essuyer !
// revient sur le devant du thédtrt — Oh ! baigner un seul jour, dans l'air q
is ites libres.
plei
|vi
- MasqiK
arracher soit masque, I dans les tieui.
lier fier dans l'azur spicndide, ipre, affreuse chrysalidi: I
Mes cheveux, ma poitr Et puis mourir! — I
// cherche, de ses deux Jamais pour déployer Jamais pour n Je ne pourrai t O rage!.,.
J'ai assez ciié pour donner rappétil de ce rJ^al, la concupiscence de ces beautés.
Je ne sais oli, je lisais que cette œuvre n'ajoutera pas grand'chose à la Kloire du maître. Que veut-on qu'une œuvre — tout chef-d'œuvre fiîtelle — ajoute à la gloire de Victor Huf;o? Ce que je peux dire, et ce que mes lecteurs ontsenti comme moi, c'est que ce fragmentde drame, qui a pour litre les Jumeaux, augmente âc tout un torrent le réservoir de jouissances Uttùraires où, ardente et inassouvie, s'abreuve éternellement B.-H. Gausseron.
y" ."■WWJl.S'fl i^MJ.HU'i'-.l'ff.'fW
ir^p5^A,^iJii|il||BIJM. "^
^-Mo!Sx^<]