FEUILLES D'AUTOMNE
UN VOLUME N'.-B. — Il ptrall au rooioB un ou doui voluineB pir mois
L'Adminiitratettr-Gérant : A. SàdkU'
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SOMMAIRE GENERAL
Le Livre à l'ExpoKition : l;i Buliure d'art, i\ii- n[:T-,M-: I/anv?. — Critique littfiraire du mois. — Romans. — Mélangea littéraires. — Poésies. — Hiatoire. - Beaux Arts. — Géographie. — Bibliographie, — Mélangea. — Gazette bibliographique. — Causerie. — Docuiueota bibliographiques, eto.
lE LIVRH A L'EXPOSITION
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ctu.ie sur les reliures darl a ri':xp;sili^ui ' iiiiivfrscllc. que hcauo.up de w,s Krleurs w,i,s u,n prie d<: y.ulnir l'ieii n-pn'diiir<: eu entier dam celte Iy\'Viic. X-ii.. dc/er^ois J auLvit plus V'ilonliers ,t ce Jesir .jn'apres l.i distri-
J jj-itilcr ici cl l.i queiqucs /;^)it'\ .1 witre Lirlicle primitif. Nous s-mimes lienrcnx de
P'ntvnir constater que le jury de lei lieliurc. Ww-. ci iu'- ju.ukiuii-- p^rcuis et iJoiTurs de
sauf une mi deux récompenses distriluiécs u^^\To^\u\\.^. qui uiiiicni ;i i;oiisi;Ucr k's cti'oris
avec plus ou moiii'i de raisun. s'est rencuitrè ^ l'ro^nx'ssiMcs lii; cet iiil donl la France peut
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Les vitrines sont peu nombreuses et trop perdues dans le milieu des expositions de la papeterie cigarîère et les rouleaux pour appareils Morse. — La place a été mesurée et l'on peut regretter de voir tant d'éclatants chefs-d'œuvre sur maroquin si mal enveloppés par le cadre vraiment trop banal et très ba^ar de cette partie d'exposition d'art intime qui reste cependant si en dehors du profane.
Les livres somptueusement vêtus veulent être vus et admirés dans le jour discret d'un cabinet d'amateur, avec la décoration artistique et bibelotière qui convient à ces délicats joyaux de maroquinerie; les ors des petits fers ne sont point faits pour éclater au jour brutal des a montres « publiques, mais pour rayonner dans la pénombre des cabinets d'étude , parmi la soie, le velours, les bronzes et les couleurs anémiées des anciennes estampes.
Ici, aux Arts libéraux, en dépit du vélum et des tentures des vitrines, la lumière est implacable et meuririère pour tous ces cuirs ciselés et mosaïques qui se portent déjà nuisance les uns aux autres par le seul rapprochement des styles, des manières et des procédés de facture. — Puis, ces vitrines en hauteur et à quatre faces de cristal ne sont point propices pour la mise en valeur de livres dont on ne voit plus que la carcasse, le corps du volume disparaissant souvent sous le pupitre d'appui. Il est donc assez malaisé pour un bibliophile délicat de n'être pas quelque peu choqué par l'installation générale de cette exposition paniculière, et de ne point protester par esprit de libre critique et par sincère revendication de goût blessé, — ce que je fais ici, sans détours.
En étudiant l'histoire de la Reliure, on peut se convaincre qu'à chaque renouveau de siècle, cet art, qui semble résumer en un petit rectangle l'expression décorative d'une époque, a toujours suivi les transformations du livre, en s'identifiant au caractère idéologique, au mode et au style de la pensée qui s'y trouvait imprimée. — Depuis la reliure janséniste qui convenait aux écrits de Messieurs de Port-Royal, jusqu'à la reliure à la
Du Seuil rutilante comme la devise superbe nec pluribus impar; depuis la reliure mosaïque, rococo et tout en emblèmes et enrubannements galants de la Padeloup, jusqu'aux combinaisons romantiques, gothiques et cathédralesques de Thouvenin, il est facile de remarquer que le style des petits fers à froid, à dorure ou à compartiments, a toujours marché de concert avec la mode littéraire et la mode capricieuse du costume et de l'art décoratit.
Cependant, on peut émettre en principe que, les grands amateurs ont toujours créé les grands relieurs, aussi bien que les maîtres dandys, de la suprême élégance, ont généralement inspiré les plus originales audaces dans la transformation de la mode masculine. Les Grolier, les Lavallière, les d'Hoym, furent des maîtres incontestés en élégances de bibliophilie affinée, et ils ne contribuèrent pas moins que M"» la duchesse du Maine, M"' la comtesse de Verrue et la marquise de Pompadour, — ces grandes coquettes de leurs livres, — aux heureuses combinaisons qui furent exécutées d'après leurs conceptions ou suivant leurs conseils sur tant de livres jalousement possédés, orgueils de nos modernes bibliothèques. — Faut-il penser que les grands amateurs de ces soixante dernières années n'ont pas été à la hauteur de leurs devanciers, ou doit-on conclure que le goût du livre, en se répandant davantage, en se démocratisant dans des classes moins dirigeantes, n'a plus inspiré d'aussi vives passions de ploutocratie distinguée? Toujours est-il que, depuis Thouvenin et ses successeurs directs, l'ajustement du livre a cessé de suivre, avec ensemble et d'une même poussée, l'inspiration qui régit tous les arts soraptuaires; les plus experts ouvriers relieurs ne se sont plus efforcés de transfigurer l'ornementation extérieure des ouvrages de littérature nouvelle confiés à leurs soins, la recherche s'est arrêtée; on a trop longtemps vécu sur les traditions du passé, sans rien innover dans le décor, dans l'expression des lignes, dans le contour des fers gravés; on n'a point fait éclore un genre éminemment dix-neuvième siècle; on ne semble pas avoir compris enfin qu'un livre moderne doit être relié d'une façon toute moderne, accommodé
CRITIQUE LlTTERilHE DU MOIS
selon le goût du jour, vêtu d^un costume richement brodé selon l'esthéiique actuelle, avec cette conception d'ornementation qui a pris son germe et son guide dans la Bore nouvelle, dans la perspective des décorateurs d'extrême Orient et plus encore dans la simplicué exquise des ornemanistes japonais.
On commence à peine la création d'une formule jusqu'ici assez mal dégagée. — Depuis quelques années, les relieurs se sont ralliés à l'idée de faire du nouveau, mais ce n'a pas été sans difficulté; le soufRe ardent de l'ancienne et bienfaisante corporation n'est plus là pour réunir tous les praticiens du même art sous le drapeau du progrès voulu et recherché en commun; il y aies rivalités, l'esprit critique des tentatives individuelles, les jalousies mesquines, la peur de l'originalité irop vite confondue avec l'excentricité. Aussi chacun marche-t-il d'un pied boiteux, le regard inquiété par le voisin, le cerveau tyrannisé par la routine, en proie à l'aagoisse d'aller trop vite et de dépasser le but.
C'est par un sens de timidité, ou plutôt par un effrayant manque d'audace que, depuis cinquante ans, tous les relieurs de la métropole et du monde entier recopient sans 6n les anciens modèles des derniers siècles, mélangeant les styles, fusionnant les genres, combinant un art décoratif hideusement bâtard qui stupéfiera assurément nos arrièrepetits- ne veux, si tant soit que ceux-ci s'occupent encore de l'enveloppe de nos pensées actuelles et de l'expression de cette enveloppe, sous des arabesques dorées.
L'exposition des relieurs en 1889 est donc particulièrement intéressante en ce sens qu'elle témoigne d'un état d'art très spécial qui tâtonne encore et cherche une voie, mais dont, on le sent, sortira bientôt une école de reliure florissante qui imposera ses théories nouvelles aux deux mondes. Il est permis d'espérer que cette fin de siècle verra cet encourageant renouveau qui nous fera alors par la suite indulgenter la monotonie et la trop diffuse décoration routinière dont les plus éminents relieurs de ces derniers temps n'ont pas été suifisammeni exempts.
Six relieurs d'art ou de luxe ont campé leurs vitrines dans la classe X des ans industriels. Ce sont MM. Francisque Cuzin, Marius Michel, Lucien Magnin, de Lyon; Ruban, Michel Ritier et Giraudon. — Je place en première ligne M. Cuzin, car, en en raison même de l'éclat et de la beauté absolue de son exposition, il m'a toujours semblé de toute justice désigné pour la médaille d'honneur, qu'il vient du reste d'obtenir, — M. Cuzin a pris, auprès des bibliophiles les plus distingués de l'école contemporaine, la succession du célèbre Trautz- Bauzonnet, Jedirai mèmequ'il est plus hardi que le maître défunt, moins acquis au convenu et au poncif, moins réfraciaire aux conseils éclairés des amateurs, et aussi plus décorateur. Pour la mise en forme du livre, le choix des maroquins, la combinaison des plats, la richesse parachevée des doublures, la qualité merveilleuse des dorures et la sertissure des mosaïques, on ne peut, sans esprit de parti, lui refuser la perfection de l'exécution et la distinction du goût. M. Cuzin a exposé une dizaine de volumes hors ligne comme grâce et comme art de fin habillement bîbliopégique.
Parmi ceux-ci, je puis signaler la Pucelie, édition Cazin, reliure en superbe maroquin rouge tomate, avec dorure à compartiments Louis XVI. La doublure de maroquin bleu, à trois tons, forme une exquise mosaïque très douce en camaieu, faite de guirlandes de roses et de petites fleurettes du style de l'époque, dont les fers ont été gravés exprès, et dont tous les tîlets, fleuiî et feuilles ont éié poussés un à un et de plusieurs faces, ce qui donne un extraordinaire éclat à cette foisonnante dorure.
Une autre série d'ouvrages remarquablement vêtus par M. Cuzin, ce sont les Œuvres de François Coppée, édition grand in-4", Lemerre, i883. Qu'on se représente un plein maroquin bleu de roi, avec dos et plats à compartiments de filets, la doublure de maroquin pourpre décorée d'une des plus extraordinaires dentelles dix-neuvième siècle qui aient été exécutées jusqu'ici.
C'est vraiment une des meilleures reliures et dorures de M. Cuzin, dont je dois encore
citer des œuvres de très haut goût combinées sur les Lettres persanes^ Jouaust 1 885, sur le Dernier Abbé, sans date, sur la Sjrlvie^ de Gérard de Nerval, publiée par Conquet, sur Monsieur y Madame et Bébe\ 1878, et enfin sur VOrigine des Grâces^ ^777- La plupart de ces éditions si somptueusement vêtues appartiennent à M. Henry Béraldi, Tun des marquis de Garabas de Ticonophilie et de la bibliofolie modernes, un des amateurs soucieux de faire du neuf et aussi le plus malicieux des iconographes, dont on connaît le curieux ouvrage en cours : les Graveurs du dix-neuvième siècle, un dictionnaire considérable et qui rendra de grands services à Tavenir à tous les iconomanes, friands des œuvres gravées de ce temps.
Quels que soient les éloges que nous décernions à M. Guzin, nous ne prétendons point qu'il soit Pun de ceux qui se sont le plus avancés dans le sillon de la reliure moderne; il y chemine, mais très lentement et non pas à Tavant-garde : aussi est-il à désirer qu'étant donnée son extrême habileté d'exécution, il s'affranchisse des copies rétrospectives pour se consacrer entièrement à des créations entièrement nouvelles et dignes de son talent.
Je sais bien que sa situation Poblige à beaucoup de prudence, que les livres qu'on lui confie sont anciens et trop précieux pour qu'on puisse risquer impunément de donner pour eux un faux coup de barre, mais M. Guzin pourrait prendre sur lui de résumer les conceptions qu'il peut avoir et de mettre en pratique ses théories d'art indépendant sur plus d'un ouvrage de ce; temps. — Je souhaite que par la suite il s'y consacre.
MM. Marins Michel et fils arrivent presque exœquo avec M. Guzin qui les dépasse à peine de plusieurs filets — et le jury a ratifié notre opinion en accordant à MM. Marins Michel le même diplôme d'honneur qu'à M. Guzin. — On sait la grande notoriété de ces relieurs qui savent lutter par la plume et le crayon en faveur de leurs idées graphiques, et dont plusieurs ouvrages techniques ont déjà été publiés sur la reliure artistique et industrielle. — Avec une grande habileté de faire, un dessin généralement savant, une
grande solidité dans la préparation du volume, MM. Marins Michel ont un grand souci de faire nouveau en persistant à s'appuyer sur la méthode ^ et la logique mathématiques des anciens. Ils argumentent sur les courbes, sur les lignes, sur les filets, sur les entrelacs, sur toutes les combinaisons de tracés imaginables et ils réalisent des plats qui sont impeccables comme pondération de décoration géométriquement voulue, mais dont la grâce légère et ce je ne sais quoi d'art qui s'appuie sur des riens, sont, à mon sentiment, trop souvent exclus.
L'un des défauts de ces reliures est d'offrir un aspect trop lourd, par suite d'une série de cartons coupés en biseau et qui donnent la sensation des anciens ais de bois du quinzième siècle. — La décoration le plus souvent exécutée sur le premier plat — sans répétition sur le plat du dos — n'est pas toujours heureuse et évoque bien vite l'idée de ces albums de photographie très richement décorés et faits pour la table de salon, alors que le volume est exclusivement fait pour être placé de champ, sur les rayons d'une bibliothèque, et non de plat, comme un bibelot, sous la glace d'une vitrine.
MM. Marins Michel ont inventé cependant une reliure superbe et qui convient surtout aux livres du moyen âge et de la renaissance romantique, je veux parler du cuir incisé et ciselé, puis rehaussé de couleurs, dont ils nous donnent plusieurs spécimens d'une rare beauté sous leur vitrine si richement composée. La plus largement conçue revêt un exemplaire du Cantique des Cantiques, — L'Histoire des quatre Jils Aymon, publiée par Launette, avec aquarelles de Grasset, a été également habillée par eux en fort cuir de bœuf damasquiné et ouvré d'arabesques magistrales; c'est une merveille d'exécution et aussi de goût, et qui fait un véritable honneur à ces consciencieux et ingénieux chercheurs dans la voie des procédés retrouvés et remis au jour avec l'addition des connaissances acquises.
MM. Marins Michel sont, du reste, familiers à tous les genres et ne dédaignent point les mosaïques jetées par tons à plat à la japonaise ; ils savent non moins sûrement exécuter une ornementation à filets entrelacés dans
le genre Maïoli, et leur vitrine est d'une variété incomparable.
M. Lucien Magnin, de Lyon, encore inconnu à Paris, a, sous une petite vitrine d'uQ mètre carré, fait une exposition fort suggestive et qui méritait bien de lui valoir une médailled'oralors qu'il ne lui a été accordéqu'une médaille d'argent. — On peut aimer ou non la manière de « relieur mosaïste n, inventée par M. Magnin, mais il est hors de doute que cet ouvrier d'art — en dépit d'un manque de fermeté dans le poussé de ses dorures — tient la tête de l'exposition, sinon par l'exécution souvent fautive, du moins par l'originalité ou la hardiesse de ses compositions décoratives et par le curieux procédé de ses mosaïques ombrées et dégradées au pinceau par des moyens de coloration d'une solidité à défier le temps et le soleil. — Ses reliures exécutées sur la Mireille de Mistral, édition Hachette in-folio, avec les figures mosaïquées de Mireio et de Vîncèn sur les plats ainsi que la .décoration polychrome du cadre, est absolument nouvelle. Sa doublure maroquince et multicolore de Paul et Virginie est éblouissante comme un vitrail moderne; enfin, ses deux reliures extraordinaires qui enveloppent la Française du siècle et Son Altesse la Femme sont d'une exécution ornementale très riche, très brillante et surtout entièrement nouvelle. Je voudrais m'étendre davantage sur l'exposition de M. Magnin, qui pourrait servir de point de départ à une longue étude sur la reliure d'art de demain, mais je ne dois pas oublier que l'e dois ici concentrer mes idées en colonnes et non les développer en tirailleuses. Ce pourquoi je me condense,
M. Ruban, l'un des derniers venus parmi les préparateurs de maroquin plein, est en train de former sa réputation à Paris aussi bien que dans les deux Amériques. C'est un jeune, un actif, un fringant, prêt à s'élancer sur la moindre piste où l'entraîne le collectionneur. Il comprend, il saisit d'un mot et ne se refuse à rien sous l'éternel prétexte réduit en niaise formule, que ça ne s^est jamais/ait. — Il expose une Dame aux Camélias, reliée « à l'emblème », avec un léger bouquet de la fleur préférée par Marie Du-
plessis, fleur dont les pétales et les feuilles sont fort joliment mosaïques; sa reliure du Miroir du monde, très sérieusement exécutée, est d'une grâce absolue, mais ce qui me frappe le plus dans ma profonde révolte contre la tradition, ce sont les plats de ses maroquins avec appliques de médaillons anciens, miniatures féminines larges comme l'ongle d'un pouce, et ses petits bronzes Japonais, éventails et papillons sertis dans le cuir même et s'harmonisant délicieusement avec l'ornementation de la dorure.
M. Ruban avait droit à tous les encouragements du jury et à tous les éloges des amateurs; il lui a éié accordé une médaille d'argent. II laisse concevoir des manières nouvelles vers lesquelles MM. Edmond de Concourt, Popelin, Philippe Buriy et moi-mdme avons souvent poussé les ouvriers relieurs, et qui consistent à marier au maroquin les émaux, les miniatures sur ivoire, les médailles anciennes, les broderies d'Orient et toutes les curiosités délicatement ouvragées et rares qui peuvent s'incruster dans la peau avec un très léger relief en plus.
La vitrine de M. Michel Rittera de grandes prétentions à l'effet et attire tout d'abord le visiteur, mais elle ne justifie son éclat trompeur ni par le bon goût, ni par l'exécution, ni même par l'innovation, M. Ritter fait le cuir ciselé d'après le procédé de MM.Marius Michel, 'mais combien inférieur! II fait des mosaïques comme M. Magnier, mais quel tour déplorable! il emprunte aux uns et aux autres, mais il ne sait rien personnifier avec une supériorité caractéristique. Je mettrai cependant hors de cause chez lui un maître ouvrier ciseleur sur cuir, M. Charles Meunier, dont quelques spécimens d'ornementation sont dignes d'intérêt.
Je ne parlerai de M. Giraudon que pour mémoire. M. Giraudon est un maroquinier pour la fashion et l'exportation beaucoup plus qu'un relieur d'art; la plupart des ouvrages qu'il expose ont été exécutés il y a douze ans, par un relieur de très réel mérite et de haute originalité, M. Amand, aujourd'hui retraité, dont M. Giraudon a repris le fond et la clientèle.
LE LIVKE
Ces reliures de M. Amand avaient déjà été exposées en 1878. — Comment le jury d'admissioa en a-t-ll accepta le placement à l'eipoâiiion actuelle et leur a-l-il accordé une nn-daille de bronze?
Il me reste â résumer ces notes hâtives. — L'exposition des relieurs en iSSo montre des chefs-d'œuvre inspirés par Van des prédécesseurs des xTii' et xviii* siècles, mais elle ne fuii que donner des promesses pour la crcation d'un genre indiscutablement nouveau et d'un style d'allure toute moderne.
On ne saurait donc trop engager les bibliophiles, qui sont gens de savoir et de goût, à tenter des coups d'audace pour la reliure de leurs livres modernes. — C'est d'eux, en définitive, que dépend la solution de la question, car les relieurs font moins ce qu'ils
veulent que ce qu'il leur Kt ingénieusemem commandé et ]>our ainsi dire imposé, avec la perspenive de voir leur labeur largement rétribué.
Il D'est point de mosaïques, d'effets nouveaux, de petits fers originaux, de gravures finement exécutées, sans argent largetnem dépensé. Les collecTÎonncurs soucieux de leur renom ne doivent pas hésiter à se Unccr dans l'individualisme absolu de leurs ^^ liures. — Ce sont les grands amateurs, je le répète, qui toujours ont créé les grands relieurs; Grolier, Longepierre, d'Hoym, Lavallière et tant d'autres étaient les surintendants passionnés de leurs bibliothèques, et c'esià leur initiative ardente que nous devons les beaux livres qu'ils nous ont légués.
OCTAVK UZANNE.
ROMANS — CONTES — NOUVELLES — FACETTES
Henrlette.par François CoppÊE. Paris, Alphonse Lemerre, 1889. Un vol. in- 16.— Prix : 3 fr.So.
Il est rare que les grands poètes soient aussi de grands prosateurs : les écrivains qui ont eu ce double génie et cette double gloire sont l'exception. M. François Coppée sera une Je ces exceptions. La première œuvre où il mit de côté le secours du rythme et de la rime — et par certains côtés, c'est bien là un secours — fut Une Idylle pendantle siège, parue peu après l'année terrible, en 1875. On y rencontrait déjà de grandes qualités, l'émotion, la rapidité du récit : mais l'on sentait que l'auteur n'était pas aussi maître de la forme que quand il maniait le vers, où dès lors il était un maître. Trois volumes de nouvelles suivirent, à des intervalles plus ou moins longs; Contes en prose, tn 1882; Vingt contes nouveaux, en i883; Contes rapides, au commencement de 1889. Au total, quarante-six contes, que M.François Coppée avait travaillés avec amour, et dans lesquels il s'était montré artiste consommé. Dans les derniers, les Contes rapides, il était vraiment parvenu à la pleine possession de la forme, sans que cette perfection nuisît en rien à ce don d'émotion, à cette fleur de sentiment qui donnait tant de charme et aussi tant de supériorité à ses écrits. Dans tous, du reste, comme dans un de ses recueils poétiques les plus justement célèbres, il s'y montrait en général le peintre des humbles: mais combien la touche vraie, le naturel, la tendresse de coeur jaillissant de sa source même, et non d'un procédé d'art si parfait et si dissimulé qu'il soit, relevaient ces modestes tableaux et leur donnaient de noblesse ! Chez l'écrivain, aussi bien que chez le peintre, la simplicité du sujet et celle des moyens a toujours été la marque dtstinctive de la supériorité de l'œuvre et de l'ouvrier. Voyez Manon Lescaut, voyez Paul et Vir-
ginie. Cette marque est celle que portent les Contes de M. François Coppée.
Nous la reconnaissons également empreinte dans sa dernière œuvre en prose : Henriette, dont l'étendue dépasse celle du conte et atteint la dimension de la nouvelle. Rien de plu; simple que le sujet. Combien touchant et dramatique cependant 1
Bernard des Vignes, un viveur auquel la guerre de 1870 a communiqué un instant d'héroïsme, mais qui s'est bien vite replongé dans son vice, vient de mourir, laissant une veuve, la belle M°" Bernard, beauté sculpturnle et caractère stoïque, qui n'a jamais failli, moins par amour pour ce triste mari, que par respect d'elle-mSme. Aussi la médisance ne l'a-t-elle jamais effleurée, et les assiduités d'un ami, le colonel de Voris, lut ont à peine révélé la profonde passion de ce cœur de soldat loyal et dévoué. Devenue libre par le veuvage, la femme accueillerait cet amour si longtemps silencieux : mais la mère hésite. Le legard d'effroi que son fils, Armand, jette sur cet étranger, par un secret pressentiment, la décide ù ne pas partager son cœur, à n'y donner de place qu'à sa tendresse pour cet enfant qui a été sa consolation de femme trahie et délaissée. La mère et le fils s'adorent. Armand avait été ins-
jaloux
de
lorsque
tmctivement et inconsciem l'homme qui allait être le second mari de celle-ci le devient aussi, à son tour, s'éveille dans le cœur de son fils un autre amour. Chaste, comme le sont ces enfants privilégiés dont les premières années se sont écoulées dans le goût de l'étude et dans les saines affections de la famille, Armand n'en est que plus accessible au charme pénétrant d'une jeune fille, une simple ouvrière, que sa mère n accueillie chez elle, et quia toute lagracedela et naïve. Ces deux cœurs se doi
l'autre, sans calcul chez l'un, sans coquetterie chez l'autre. C'est une idylle charmante, comme en sait peindre M. François Coppée, tout en se tenant dans la réalité, sans affectation, sans mièvrerie. Son Henriette Perrin est très parisienne, et cependant très simple, très chaste même dans sa passion. Nous dirions presque dans sa faute. Mais voila ce que M"" Bernard ne peut, ne veut pas comprendre, Henriette pour elle n'est qu'une petite grisette, sans vertu comme sans orthographe, qui lui a volé le cœur de son lils; qu'elle accusera bientôt de la mort de ce fils, lorsque celui-ci succombera sous les étreinios de la fièvre typhoïde. L'amour de la mère ne saurait admettre cet autre amour, qui n'est à ses yeui que le libertinage d'une vulgaire maîtresse. Et cependant c'est ce pauvre amour, si méprisé de sa mère, qui se montrera, h la grande épreuve de la mort, plus grand, plus profond que l'autre. La mère se remarie, la mère épouse le colonel de Voris, devenu général ; mais le jour où elle va à l'autel, est celui oii Henriette Perrîn, brisée parle coup qu'elle a reçu en apprenant la mort d'Armand Bernard, meurt à l'hospice qui l'a recueillie, et d'où elle adresse, sur son lit d'agonie, à la mère de son amant, une lettre louchante pour lui demander son pardon pour une faute involontaire, et dont son cœur Sfui a été complice. Cette lettre est un chef-d'reuvre. Nous ne croyons pas qu'il y ait dans la littérature rien de plus simple, de plus noble, de plus émouvant. Les livres de M. François Coppce ont cela de particulier qu'ils ne font pas .seulement aimer ses héros, ils font aussi aimer l'auteur. Celui-ci a produit sur nous la même impression à cet égard que tous les autres. Cependant il pourra bien se rencontrer quelques mères qui lui en voudront de l'infériorité qu'il a donnée dans cette œuvre à l'amour maternel. Mais est-ce bien une infériorité ? L'amour maternel a son caractère propre, et il ne doit pas jalouser l'autre
La Hanterîe, par Paul Harel. Paris, Alphonse
Lemerre, 1 889. Un vol. in- 1 6. — Prix : 3 francs.
M. Paul Harel, le poète-hôtelier dont l'Académie française a couronné récemment un volume de vers, vient de publier un recueil de
L'auteur de Sous les pommiers, on le voit, va à la gloire par tous les chemins. Nous lui souhaitons bonne fortune: c'est un aimable homme, un bon et sain esprit. M. Paul Harel a aujourd'hui trente-cinq ans. Né dans l'Orne, à Échauffour, il appartient à cette pléiade d'écrivains normands
qui s'appellent Gustave Le Vavasseur, les deux Fremine, Auguste Dorchain, etc. Il débuta dans les lettres, en 1879, par un recueil de vers, Sous les pommiers, que suivirent Gousses d'ail et Fleurs de Serpolet, en 1881; Rimes de broche et d'épée, en iS83; Aux champs, en 1887.
Comme poète, il a une saveur très particulière de terroir, qui, en y ajoutant l'originalité de sa double profession, n'a pas peu contribué à attirer sur lui l'attention. Les reporteurs de journaux lui furent favorables, sans compter d'autres personnages plus importants et plus illustres. Aujourd'hui M. Paul Harel dédie ses nouvelles au duc d'Audiffret-Pasquier, ù M. Léon de La Sicotière, au comte Gérard de Contades : c'est presque une table de l'armoriai de France.
La Normandie avait bien réussi aux vers de M. Paul Harel -. on y sentait comme une douce odeur de pommiers en fleur. Il n'a pas été ingrat envers la Normandie, et c'est encore à elle qu'il emprunte la plupart des cadres où il place les récits en prose de ce nouveau volume. Ils sont au nombre de huit ; La Hanterîe, le Punch de Ballandard. Entre deux scrutins, Fljmbron, le Maire de Ponl-Éclembourg, le Charbonnier, Jean Chassagne et la Canne du vicomte.
La première de ces nouvelles, qui sert de titre au volume, est la plus importante, comme aussi la plus remarquable. L'auteur y a voulu peindre ce type de paysan que possède l'âpre passion de s'agrandir, de s'arrondir, de transmettre sa terre à un héritier unique qui s'agrandira et s'arrondira aussi à son tour. Son Onésiphore Beauplan, dit La Hanterie, est une figure énergiquement peinte, qui fait d'autant mieux ressortir celle de son fils, le doux et rêveur Octave, que son père pousse au barreau, etqu'il ne voudra jamais marier à sa cousine, la belle et aimable Germaine. Elle a le grand ton d'être lîlle d'un * laboureur u, père de cinq enfants, tandis que lut, Onésiphore, est un « herbager », propriétaire du Parc-au- Vent, le meilleur herbage du pays, et qui plus est père d'un fils unique, auquel ira tout l'héritage. Mais l'ambitieux a terrien » est puni dans sa sotte ambition. Son fils meurt de chagrin, et Germaine, qui n'a jamais eu pour lui que les sentiments d'une sœur, épouse Jacques Troél, le neveu du saint curé de Sainte-Colombe, qui par dévouement pour son ami, Octave Beauplan, s'était éloigné de Germaine, qu'il aimait du plus profond de son cœur, mais dont il ne se savait pas aimé. Quelques scènes de cette vulgarité paysanne, dans ce patois normand que Guy de Maupassant a mis à la mode, ne déparent pas trop cet excellent récit.
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
La Confession d'un père, par Victor Fournel. Un vol. in-i8, chez Calmann-Lévy.
Maman-capitaine. Un vol. i8, chez Perrin.
A deux mois d'intervalle, M. Victor Fournel
vient de publier les deux romans dont nous aïons donné les titres : ce n'est pas trop mal pour un homme qui n'en fait pas sa spécialité. L'auteur, en effet, a conquis sa réputation, qui ne le sait? dans les critiques et l'histoire littéraire, sans préjudice de la chronique, où l'on se rappelle les brillantes campagnes de Bernadille, et DÛ, depuis bientôt une vingtaine d'années, il contribue au succès du Correspondant. Ce n'est pas d'aujourd'hui pourtant qu'il entre dans celte nouvelle carrière oîi il semble vouloir rattraper le temps perdu; mais /'j4nce(re, publié il y a quelques années, était moins un roman proprement qu'un livre d'actualité satirique revêtu des formes d'une fiction ingénieuse et piquante.
Si nous ne nous trompons, des deux récits que nous allons présenter au lecteur, c'est le dernier publié qui est !e plus ancien, et c'est lui dont nous nous occuperons d'abord. Maman-capilaine, dit l'auteur dans une courte préface, eût s'intituler Un cœur simple, comme le conte de Flaubert, ou Simple histoire, comme le récit populaire de miss Inchhald. Son héros, en effet, s'il est permis d'employer un tel mot pour un brave homme dont l'humble personnalité a tenu si peu de place dans l'histoire, et qui n'a nulle prétention à l'héroïsme, quoiqu'il y atteigne sans le savoir,est une nature simple, dont la vie est simple comme son âme, et simple aussi le sentiment qui l'inspire, le dévouement qui la remplit, M. Victor Fournel l'a racontée lui-même avec la simplicité congruente au sujet, sans aucun étalage de psychologie ; mais c'est cette simplicité même qui arrive à un effet singulièrement pathétique et parfois poignant. Il y a là des pages qu'il est bien difficile de lire sans sentir son œil se mouiller, et si l'on trouvait, dans un roman anglais, te récit de l'Hercule du Nord racontant au second violon du Théâtre-Lyrique les derniersjours de son camarade, l'ancien lieutenant légionnaire tombé de chute en chute à l'orchestre d'une baraque de saltimbanque, on le citerait comme un chefd'œuvre d'humour où le comique se mêle à la sensibilité.
La Confession d'un père a plus d'importance, comme conception et comme étendue. Elle est écrite sous forme de Mémoire autobiographique et posthume adressé par un père à ses deux fils, l'un magistrat, l'autre prêtre, pour leur révéler le douloureux secret d'une faute qu'il a commis^
dans l'entraînement de son amour paternel, et qu'il a crueilemeni expiée. C'est uneccude d'une psychologie pénétrante et profonde, mais très dramatique, pleine de mouvement et de vie dans ses développements, du remords dans une âme foncièrement honnête et faible, qui a succombé à une tentation terrible, au milieu de circonstances trop fortes pour elle, mais qui s'est ressaisie et qui rentre dans l'honneur avec l'effort désespéré d'un naufragé s'accrochant des pieds et des mains aux rochers du rivage, et ne lâchant pas prise sous l'efTort des vagues furieuses qui lui meurtrissent la chair.
Toute la partie centrale du roman, les cent a cent cinquante pages où M. Victor Fournel étudie, lui aussi, dans ses trois phases successives, — la tentation, la chute, le remords, — sa tempête sous un crâne, est d'une force d'analyse et d'observation qu'on ne dépassera pas. André Gilbert n'est qu'un modeste sous-chef de bureau. Il a une fille charmante, mais sans dot, en train de coiffer sainte Catherine. Toutes les espérances avortent les une après les autres : c'est le désespoir de la mère; ce sera sa mort. Après un dernier échec, plus cruel que les autres, elle a frisé la folie. Sur ces entrefaites, on apprend le décès d'un oncle, fabricant de pâtes d'Italie à Gênes. André est mandé par télégramme; l'espoir renaît; cet oncle, d'une avarice sordide et fort riche, est en même temps son parrain. Mais il a tout légué à un enfant naturel, sauf un souvenir dérisoire de trois mille francs à son filleul. Comment revenir porter le coup mortel h sa femme? Au retour, André les joue à Monte-Carlo, et les perd. 11 est sur le point de se suicider, quand on hasard ingénieusement amené met sous sa main un portefeuille tombé de la poche d'un voyageur infirme et paralysé, que des domestiques descendent à Cannes. Son premier mouvement, et mûmo son second, sont de courir après le voyageur : il est retenu par l'employé, car le train repart. Aux stations suivantes, on l'empêche de descendre, parce que le temps manque. Et cependant sa tête travaille; une grande lutte se livre dans son âme. Le portefeuille contient 6o,ooo francs; c'est la dot de sa fille; c'est la vie de sa femme. La marche de ses idées, ses révoltes de plus en plus molles, ses compromis, les sophismes par lesquels il essaye de tromper sa conscience, toutes les alternatives par lesquelles il passe sont rendues avec une finesse et une vérité étonnantes, jusqu'à ce qu'enfin il soit rivé à sa faute, comme d'un coup de marteau, par la joie de sa femme, qui lui avoue qu'elle était à bout de force et qu'elle serait morte d'une nouvelle dJcepiion.
Mais alors la tâche du remords commence. Il
prend toutes les formes, il se traduit de mille façons diverses. Il le poursuit, le traque, l'ênerve, ne lui laisse pas une minute de repos, et s'empare surtoat de son être tout entier lorsque sa volonté est dL-sarmée par le sommeil. Il a des rêves et des hallucinations à donner le vertige. Ce sont des angoisses perpétuelles, des peurs, des allusions soupçonnées partout, des protestations maladroites, des colères sans causes apparentes où il est sur le point de se trahir. Il y a là vraiment une peinture du remords, dans ses effets physiques outant que moraux, qui est l'une des plus extraordinaires qu'on puisse voir. Enfin, vaincu, désemparé, désarmé de toutes ses forces de résistance, il ne peut plus retenir son secret : il faut qu'il le crie et qu'il s'en décharge, et alors c'est sa flamme elle-même qui lui dicte son devoir, sans plus songer h ni sa fille, ni à elle. Il s'agit de retrouver le voyageur au portefeuille. Ici le roman, jusqu'alors tout d'observation impitoyable, verse un peu dans la fantaisie. M.Victor Fournelnous fait p:isser par l'agence Bérard et faire connaissance avec un Anglais fort original, lord William Coverle/, célibataire et colossalemeot riche, pour qui 60,000 francs ne sont qu'un félu de paille, qui tient essentiellement à avoir été volé par un Français, et accueille la tentative de restitution par une scène violente. Je laisse au lecteur le plaisir de rechercher les dernières péripéties du récit et le dénouement des plus dramatiques. L'auteur accable son héros sous le poids d'une expiation bien cruelle, ou plutôt il le redresse et l'épure.
Malgré la gaieté de quelques épisodes et la verve avec laquelle sont tracées certaines physionomies, cette histoire est triste, mais elle n'est pas pessimiste; elle est même tout le contraire. Rien de plus sain et de plus ferme ; rien aussi de plus saisissant. Il est bien vrai que, comme l'a dit le critique de ta Saturdav-Review. la Con-
fession d'un père diffère extraordinaire ment de U plupart des autres romans français actuels : n'est-ce pas une raison de plus pour la lire et pour l'apprécier à sa valeur ? l. g.
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Si jamais quelqu'un se doute le moins du monde de la modestie de M. Edmond Deschau-
mes, voici pour la lui prouver avec évidence, Sod ouvrage qu'il intitule ; Pour bien voir Paris, s'appolleraitjustement: Pour&(>n connaître Parii- Il ne s'est pas en effet borné à guider le visiteur h travers notre capitale, de façon à lui épat^er les pas inutiles et à lui mettre tout de suite les yeuK sur le monument célèbre ou la particularité
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
curieuse. Il a su, sans enfler outre mesure le volume, sans le surcharger de décails jusqu'à l'importunité, joindre l'histoire et l'anecdote à la description.
Les i5o gravures et les 25 plans semés à travers les 600 pages de ce livre sont une aide intéressante et un complément très agréable du texte, qui constitue la compilation la plus sobre et la plus substantielle en même temps de l'histoire de Paris, jusqu'aux jours les plus proches de nous, puisque l'actualilé d'hier et même celle d'aujourd'hui y sont indiciuécs, et celle de demain pressentie! Jugez donc! p. z.
En Batterie I Carnet d'un Artilleur, par
Étoupille. Un vol. in-iS. Paris, 1889. Librairie Ch. Lavauzelle.
Le pseudonyme d'Étoupille, dont nous ne révélerions pas le mystère, alors même qu'il nous serait connu, afin de ne pas attirer les foudres du ministre de la guerre sur la tête du coupable, masque la spirituelle et joyeuse personnalité de quelque jeune lieutenant d'artillerie, frais émoulu de l'Ecole d'application. Grisé des ivresses trop tôt dissipées du premier commandement, de l'uniforme, de l'âge, de sa gaieté intarissable et de son esprit naturel, Etoupille a noté sur son carnet une vingtaine d'anecdotes qui ont dC défrayer la causerie, portes closes, au mess des lieutenants de la batterie, portes closes, assurément, car l'auteur de ces récits nesepiquepas devénération profonde à l'égard des travers et des ridicules de ses chefs, non plus que de discrétion sur leurs infortunes'domestiques. N'est-ce pas au début d'une mésaventure conjugale qu'il pose ce principe : Courtiser |il emploie un mot plus brutal) la femme d'un subordonné est un crime, d'un égal est un droit, d'un supérieur est un devoir. Le livre amusera tout lecteur qui a traversé un régiment de quelque arme que ce soit. e. c.
Les Spoits à Parla, par A. de Sa[nt-Al.bi\. Paris, Librairie moderne, 7, rue Saint-Benoît. Un vol, grand tn-18 jésus avec dessin de Jean Béraud. — Prix : 3 fr. 5o.
Avec une compétence indiscutable, acquise par vingt-cinq années de pratique, M. Albert de Saint-Albin initie le lecteur à tous les sports qui se pratiquent en France. C'est un livre aussi instructif qu'amusant, comme il n'en avait pas été écrit depuis Eueéne Chapus, ce erand initiateur du sport, passé maître en l'art de décrire tout ce qui, sous forme de plaisir, constitue la vie hygiénique des grandes cités. Si les Anglais
ont, de bonne heure, compris l'importance des exercices du sport et s'ils en ont perfectionné quelques-uns de manière 'a laisser derrière eus toutes les nationalités rivales, il en est maintenant un très grand nombre dans lesquels la France les suit de près. C'est de cette phase brillante du sport chez nous que M. Albert de Saint-Albin, dont le père a fondé le journal Le Sport, nous donne une description pittoresque et serrée. <■ Les Sports à Paris « serviront de vademecum à tous ceux qui voudront s'initier nus plaisirs qu'imposent le mouvement et les obligations d'une existence virile.
Le Théâtre contemporain, par J. Barbey d'Aurevilly, t. III. Un vol. in-iH de 36o pages. Paris, maison Quantîn, Compagnie générale d'impression et d'édition, 7, rue Saint- Benoît, — Prix, broché, 3 fr. 5o.
Jules Barbey d'Aurevilly appartient maintenant à la postérité. En publiant le lendemain de sa mort le tome fil de son Thédtre contemporain, la maison Quantin a voulu rendre au brillant styliste le plus bel hommage qu'il eût pu souhaiter et mettre en lumière un talent original trop méconnu du vivant de l'écrivain.
Jules Barbey d'Aurevilly est loin d'être tout entier dans ses romans et dans ses poésies. L'auteur d'Une Vieille Maîtresse et des Diaboliques a jugé supérieurement en critique indépendant ei lier le mouvement dramatique de Id lin du second empire. Ce sont ces pages vivantes, colorées, si franches d'allure, si nettes de style que l'éditeur offre aujourd'hui à la curiosité et à l'érudition des connaisseurs. Aparcourir ce volume, bien des légendes tomberont ; en lisant particulièrement le chapitre relatif à l'Auberge des Adrets, on se fera une idée vraie de la façon large et un peu hautaine, mais sincère et souvent émue, dont le maître entendait la critique théâtrale. La sévérité apparente de ses jugements n'a jamais été qu'une conséquence de l'élévation de
Ce volume, imprimé par la maison Quantin, avec le goQt et le soin qu'il méritait, sera vite enlevé par les a
Les Annales du théâtre et de la musique,
avec une pré/ace d'Hector Pessard. par ÉoouaaD Noël et EnMOND Stoullic. Parts, Charpentier, tR8o. Unvol. in-iC. — Prix : 3 fr. 5o.
L'on sait que chacune de ces années théâtrales est précédée d'une préface que les auteurs ont demandée à quelque <
tî;
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Sardou, Sarcey, Claretie, Zola, de Pêne, Jules Barbier. Aujourd'hui c'est M. Hector Pessard qu'ils mettent ainsi en vedette sur leur nouveau volume.
Ce n'est pas l'écrivain le moins apprécié de tous ceux qui se sont occupés des choses du théâtre, comme de beaucoup d'autres choses encore. Sa préface est des plus intéressantes. C'est une excellente étude sur cette création au moins nouvelle de nom, que l'on a appelée le Théâtre libre. Bien que ce théâtre remonte déjà à 1887, c'est seulement dans le volume de l'année 1888 que les auteurs des Annales ont jugé à propos de s'en occuper spécialement. Ce qu'on avait pu croire une simple étoile filante étant devenu une étoile de première grandeur, la critique théâtrale a cru devoir braquer sur elle sa lorgnette avec gravité, et approfondir les origines, les raisons d'être du nouvel astre. Nous ne disons pas ça particulièrement pour M. Hector Pessard : au contraire! Le spirituel et fin critique, en effet, ne lui trouve guère de raisons d'être à ce théâtre libre. Il l'estime une de ces nouveautés qui n'ont de nouveauté que le nom, et où la liberté pourrait s'appeler plus justement la licence, du moins si l'on considère les premières œuvres qui y ont été interprétées. Voilà le fond de sa pensée; mais avec toutes sortes d'agréments parfois un peu railleurs dans la forme, « Les surprises et la déception — c'est sa conclusion — ont été grandes quand il a fallu constater que les nouveaux ne se distinguaient en réalité de ceux qu'ils aspirent à remplacer que^ par leur inexpérience et l'infériorité de leur talent, et que les plus habiles étaient des clairs de lune de Labiche ou des reflets de Dennery. A part deux ou trois essais, les pièces représentées au théâtre libre ont été jusqu'à ce jour des vaudevilles ou des drames coulés dans le moule ancien. » Nous ne sommes pas un critique de théâtre, mais il nous semble que M. Hector Pessard est un peu trop prévenu contre le théâtre libre, et qu'il aurait pu élargir le cercle de ses exceptions bienveillantes. Il n'y a pas à dire, le drame de M. Léon Hennique, la Mort du ducd'Enghieny est un vrai chef-d'œuvre, et par cela même ne ressemble pas du tout aux pièces de M. Dennery. Aussi M. Hector Pessard lui rend-il pleine justice. Mais il nous semble que pour d'autres il aurait pu être plus encourageant. Quant à la part que MM. Nocl et Stoulligonteue dans ce volume, elle est la même que dans les volumes précédents : c'est-à-dire qu'ils ont fait avec un talent, une précision de renseignement tout à fait remarquable, l'histoire du théâtre en 1888. Combien leur collection sera précieuse dans quelques années ! ,
Souvenirs de la vie parisienne sous l'Empire , par Marcelin. Paris, Victor-Havard, 1889. Un vol. in- 16. — Prix : 3 fr. 5o.
Les articles que Marcelin a publiés dans son journal la Vie Parisienne méritent de ne pas périr avec lui, et l'éditeur Victor-Havard a bien servi l'intérêt des lettres, et même de l'histoire, en recueillant les principaux en volumes. Le second, qui vient de paraître. Sous VEmpire, nesera pas inutile à ceux qui voudront, plus tard, avoir un tableau fidèle de la société de cette époque. Dès aujourd'hui il est d'une lecture fort agréable et fort piquante. Par ce temps d'Exposition universelle, il est curieux de lire le récit de la représentation solennelle qui eut lieu au nouvel Opéra, récemment inauguré, pendant l'Exposition de 1867, et à laquelle assista l'empereur Alexandre II. «Le czar, dit Marcelin, est d'une taille imposante, mais n'a rien du type légendaire de l'ogre autocrate de toutes les Russies. Les yeux sont doux, clairs, comme indifférents aux choses extérieures; le nez droite un peu relevé, la moustache rejoignant les favoris, mais sans le moindre hérissement farouche. Uniforme sobre, maintien calme et droit. L'impératrice cause et sourit avec ce calme de belle statue qui daigne descendre de son piédestal et se mêler aux jeux des mortels... L'empereur reste dans le fond de son fauteuil, la tête penchée, les yeux à demi fermés, comme gouailleurs. » Que sont devenues ces majestés de la terre ? Le czar a péri sous la balle des assassins, son hôte magnifique est mort, empereur sans empire, après avoir été le prisonnier du souverain, peu magnanime, auquel il faisait naguère les honneurs de ses palais et de la France. Et nunc reges erudimini. Dans le même ordre d'idée, il faut encore citer de brillants croquis de la plage de Biarritz, alors si élégante, si à la mode; d'une revue au camp de Châlons; d'une visite à l'exposition de la galerie du feu duc de Morny avant la vente. Mais le plus intéressant est, sans contredit, une série de lettres adressées d'outre-Rhin par l'auteur, pendant la guerre austro-prussienne de 1866, et au mois de juillet 1870, quelques jours avant l'ouverture des hostilités entre la France et l'Allemagne.
Marcelin était tranquillement à Bade, y goûtant les plaisirs d une société cosmopolite pour qui le verre d'eau du Kursaal n'est qu'un prétexte, et se livrant à des excursions moins mondaines dans la Forêt-Noire, lorsque lui arrivèrent de Paris les premiers bruits de guerre. Se hâtant de faire sa malle, il reprit le chemin de Paris, non sans un certain nombre de haltes, qui lui ont permis de peindre de curieux tableaux de
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
l'Allemagne en armes et préparée — trop bien préparée — à fondre sur la France. A Mayence, transformée depuis longtemps déjà en formidable citadelle, et en ouvrage avancé contre nous, il constate le changement qui, depuis Sadowa, s*est opéré dans le caractère et dans Taspect extérieur du soldat prussien. « Soit la vie oisive de la garnison, dit-il, soit orgueil venu, je ne leur trouve plus cet air bonhomme, sérieux et ferme que je leur ai vu lors de la guerre d'Allemagne ; leur succès les surprit alors tous les premiers ; aujourd'hui, c'est chose acquise. Donc quelque chose de faraud, lourd et vulgaire, prêt à ricaner. » Son chauvinisme ne lui cache pas cependant les qualités de cette armée allemande, et il n'est pas de ceux qui péchèrent alors en France par trop de confiance en nos soldats qu'ils considéraient comme sans égaux. « Il n'y a pas à dire, rien de plus militaire, continue-t-il, que ces fantassins trapus, larges d'épaules et bas sur jambes, à l'uniforme sévère, noir-bleu, h peine agrémenté de rouge au col et à l'épaule. Les officiers, des figures régulières et réfléchies, auxquelles la barbe, que beaucoup portent entière, donne la tranquille majesté de nos sapeurs; quelque fats comme partout, bellâtres de cavalerie aux culottes extra-collantes dans des bottes à la houzarde, mais le plus grand nombre de grand air et de belle tenue.» Il n'est pas ]usqu'kV ordinaire du soldat prussien qui nç l'ait ravi. « J'ai vu passer les soupes d'un poste ; rien de plus séduisant, au moins à l'air, que ces portions de viande et de bouillon servies dans des gamelles émaillées blanc. » Les réflexions qu'il fait sur des sujets plus importants encore sont toujours bonnes à lire : « Ceux-ci du moins ne se laissent pas surprendre. Je viens de visiter les fortifications extérieures. Cela serre le cœur. Quel entassement et quelle ingéniosité I Combien des nôtres et des leurs resteront dans ces fossés, profonds comme des vallées 1 » Les impressions que reçoit l'auteur, les spectacles qu'il a sous les yeux à Ems, à Coblentz, à Cologne, lorsque la déclaralion de guerre est connue, font de ces lettres un des documents les plus précieux qui existent sur cette époque, et de ce livre un livre qui restera.
L'éducation athénienne, au v* et au iv*" siècle avant J.-C, par Paul Girard. Paris, Hachette, 1889. Un vol. grand in-8°.
Cet ouvrage est le résultat d'un concours ouvert par l'Académie des inscriptions et belleslettres en 1886. Le mémoire de M. Paul Girard, aujourd'hui maître de conférences à la Faculté des lettres de Paris, fut alors couronné, et c'est
lui que son auteur nous présente sous la forme d'un volume, mais fort augmenté. L'intérêt que l'on accorde, depuis plusieurs années déjà, aux questions d'instruction et d'éducation, ne messervira pas la fortune du livre de M. Paul Girard. Plus d'un de ses collègues de l'Université a dû à de semblables travaux la situation élevée qu'ils occupent : ce n'est pas là un précédent décourageant. Il est vrai que la faveur dont jouissent certains sujets, à des moments donnés, a bien aussi son inconvénient et son danger. La liberté de l'esprit et des jugements y est souvent moins à Taise: malgré soi il peut arriver que l'on suive le courant de l'opinion plutôt que le fil si délicat de l'histoire, et finalement que l'on fasse un livre de parti plus qu'un livre de science. Si c'est là un accueil, il n'en rend que plus méritant M. Paul Girard, qui l'a si heureusement évité que l'on peut, en le lisant, se demander s'il l'a jamais rencontré sur sa route. Son œuvre est exclusivement une œuvre de science, et de la science la plus sûre, la plus complète. M. Paul Girard s'est montré aussi fort habile à faire usage de cette science. Je ne vous accable pas sous ses documents, soucieux seulement de les accumuler : avant de les utiliser, il a longuement réfléchi sur eux et en tire avec justesse et clarté les conclusions qu'ils comportent pour l'histoire. Il sait faire la synthèse des connaissances qu'il possède, ce qui n'est pas donné à tous les érudits. 0 Les Athéniens, dit-il, ont eu des qualités très personnelles, qu'ils ont portées dans leur pédagogie. Ce sont ces qualités que j'ai essayé de mettre en lumière, moins soucieux de tout dire que de présenter une vue d'ensemble qui permît de concevoir comment se formaient, à Athènes, les jeunes esprits, par quels moyens ils acquéraient celte pénétrante justesse, ce sentiment délicat de l'ordre et de la mesure, ce goût de la beauté littéraire, et de la beauté morale qui distinguent les Attiques et font qu'ils ont été les modèles et les éducateurs de la Grèce. » Tel est le. programme que s'est tracé M. Girard, et il s'y est fidèlement tenu. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il a fait largement usage des monuments figurés et épigraphiques qui occupent aujourd'hui une si grande place dans les études sur l'antiquité.
Son livre présente trois divisions qui sortent des entrailles même du 'sujet : une introduction qui fixe tout d'abord le caractère de l'éducation athénienne, en faisant connaître très nettement les idées que les Grecs avaient sur l'éducation et le but qu'ils s'y proposaient ; une première partie relative aux rapports de TÉtat athénien avec cette éducation, et une seconde partie, la plus considérable, où cette éducation est étudiée
m LE
et jugiie. Cette dernière partie se subdivise ellemême en deux livres : ie premier relatif à l'ûducaiion jusqu'à l'éphébie, le second consacré exclusivement à l'epliébie, c'est-ù-dire à l'éducation du jeune Athénien parvenu à sa dix-huitième année, et qui était donnée par l'État, et surtout militaire.
Le travail de M, Girard sur l'éphébie est par. ticulièromt;nt remarquable. Le programme du concours tracé par l'Académie des inscriptions ne comprenait pas cette partie de l'éducation : les concurrents ne devant pas suivre le jeune Athénien au delà de la dix-huitième année. Tout ce second livre a été ajouté par l'auteur à son mémoire originaire. En 1875, M, Dumont avait sans doute déjà abordé ce sujet tout nouveau dans son Traité sur l'éphébie unique, et un Allemand, M. Grasberger, en 188], dans son livre l'Éducation et l'Instruction dans l'antiquité classique {Er^ie/tung und Unlerricht im klass. Alterthum\ ; mais il restait plus d'un point à éclaircir, et le travail de M. Paul Girard n'aura pas laissé de contribuer à ce progrès de la science histo* rique.
Les Grecs en général, et les Athéniens en particulier, attachaient sans doute une grande importance au développement des qualités corporelles, aux exercices du corps, et on a pu nous les donner en exemple pour stimuler notre trop grande indifférence à cet égard. Il ne faudrait pas croire cependant qu'ils donnassent la prépondérance à cette partie de l'éducation. Ils avaient d'eux-mêmes une opinion trop hauic, pour regarder la gymnastique comme le fond de l'éducation, et tous les Grecs partageaient leur sentiment. En étudiant de près leurs modes d'exercices physiques, l'on reste persuadé qu'ils étaient pour eus un raoyen d'élever les cœurs. En résumé, et telle est la conclusion de M. Paul Girard, les Grecs considéraient l'éducation comme une chose essentielle, mais par éducation ils entendaient avant tout l'éducation intellectuelle.
Quant au but que devait se proposer celte éducation, c'était particulièrement dans leurs idées, le bonheur et la grandeur de l'État. De lii pour celui-ci le droit et le devoir de s'occuper de cette éducation. Mais si l'on proclamait bien haut à Athènes la toute-puissance de l'État à cet égard, il ne faudrait pas croire qu'en pratique ce droit allât bien loin. La vérité, c'est qu'en dehors de l'éphébie, qui était une véritable institution publique, l'ingérence de l'Etat dans l'éducation des enfants jusqu'à l'âge de dix-huit ans était à peu près nulle. Au témoignage des textes rapportés par M. Pau! Girard, chacun à Athènes élevait son fils comme il l'entendait, sans être gène dans
cette tâche délicate par de despotiques règlements. La théorie autoritaire des philosophes et des législateurs s'était arrêtée devant le principe de liberté, et surtout devant le lèie que chaque père de famille avait pour l'éducation de ses fils. Le sentiment public n'avait nul besoin d'être stimulé sur ce point. Les différents degrés qui existaient en fait dans l'éducation répondaient exactement aux aptitudes et aux nécessités de chacun, la société y trouvait une plus grande harmonie, et l'on n'y connaissait guère ce que chez nous on appelle les déclassés. C'est donc la liberté qui était le fondement de l'éducation athénienne. L'Etat ne se montre et n'agit que quand il faut former les jeunes gens au métier de soldat. Alors commence le régime obligatoire de l'éphébie.
A dix-huit ans, le jeune Athénien appartient à l'État : c'est l'État qui l'instruit, le prépare à n défendre le territoire, l'es temples, les tombeaux, les institutions, les coutumes, toutes ces choses sacrées qui constituent la patrie n. Jusque-là il relevait seulement de son père et de son maître. A ce libéralisme de l'État correspondait un autre libéralisme nonmoinsremarquable; celui des méthodes. A l'école, au gymnase, comme à ta palestre, la plus grande latitude était laissée à l'enfant, tant à l'égard du sujet de ses études que de leur succession et de leur mélange. En dehors des leçons, qui sont courtes, l'écolier étudie quand il lui plaît, comme il lui plaît, entremêlant l'étude de jeux, de récréations qui le détendent, variant ses travaux. Cette hberté a trouvé des détracteurs, même à Athènes. Platon, Aristote, ont conseillé des méthodes d'éducation plus rigoureuses, plus autoritaires. Ils ne furent pas suivis; et c'est peut-être à cette pratique, qu'ils censuraient, qu'est due cette grâce, cette harmonie du génie athénien où, dans l'art comme dans les lettres, ne se sent jamais la gène et la contrainte. Cependant il faut dire que ce serait la, dans nos sociétés modernes, un exemple dangereux à imiter. Mais du moins les programmes d'études doivent-ils s'inspirer d'une pratique d'éducation où, en ne surchargeant pas l'esprit, oo lui laissait toute son élasticité, où l'objet en vue était moins encore d'apprendre que d'apprendre à apprendre, où l'on n'avait pas la prétention de tout enseigner à la jeunesse, mais de fortifier son esprit par une gymnastique qui le rendit apte il tout ce qu'on peut attendre de lui.
Cette éducation, qui nous semble si peu sévère, commençait de bonne heure. C'était de la bouche même de sa nourrice que l'enfant athénien apprenait ce qui pouvait contribuer à ouvrir, et même à former son esprit. Les chansons,
ITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
les contes, qu'on lui faisait alors entendi choisis avec soin. Bientôt ses jeux avi la plupart un but utile. Quand l'école k — école qui se tenait souvent en plein air, à l'ombre d'un platane, ou sous les arcades d'un portique — le graromatiste, son premier maître, ne lui enseignait pas seulement la lecture, l'écriture et l'arithmétique, mais il l'initiait à l'étude des poètes. Platon s'est plaint de cette importance donnée aux. poètes et à leurs fictions dans l'éducation athénienne. M. Paul Girard répond avec bon sens, ce nous semble, à cette critique. Cette poésie répond à un besoin de l'enfant, qui. incapable encore de comprendre la réalité, ne conçoit bien et n'aime que la fiction, lors même qu'il n'en est qu'à moitié dupe. 11 faut, selon lui, satisfaire ce besoin d'idéal, qui est le principe d'un mouvement fécond. Les connaissances positives, données avant le temps où l'esprit et le caractère sont mûrs pour elles, ont un grand danger. Obliger les enfants au terre à terre d'une science précise, les tenir prisonniers dans le domaine des faits réels, • ce n'est pas seulement, dit-il, risquer de les rendre sérieux avant le temps; c'est réprimer l'élan qui les emporte et les entretient dans une salutaire activité, r Dans une certaine mesure la réflexion est fort juste. Craignons ces générations de petits utilitaires, qui plus tard mesureront tout au profit immédiat et ne connaîtront ni les hautes pensées, ni les salutaires émotions, ni les sublimes folies.
Presque en même temps que le gramraatiste, souvent même auparavant, le cithariste s'emparait de l'enfant athénien, pour lui enseigner le chant, la flûte ou la lyre. L'on sait en effet la grande place que la musique tenait dans les mœurs grecques. Pendant longtemps on l'avait considérée comme la forme la plus parfaite de la culture intellectuelle, et elle resta toujours un des plus nobles et des plus délicats plaisirs du peuple grec. Il élevait les cœurs et les affranchis' sait des pensées mesquines. Enfin venait l'éducation spécialement corporelle qui se donnait dans la palestre pour les enfants, au gymnase pour les adolescents, et qui comprenait, sous un maître qui s'appelait le pédotribe, la lutte, la course, le saut, l'exercice du disque, du javelot, la danse. A ces programmes de l'éducation, au IV' siècle on ajouta le dessin, la philologie, les sciences et la philosophie.
C'était vraiment dans l'éphébîe, comme nous l'avons vu, que commençait le rôle de l'Etat en matière d'éducation. C'est là qu'on formait le jeune Athénien au métier des armes, auquel d'ailleurs l'avaient déjà préparé les exercices de la palestre et du gymnase. Athènesdut à celte in-
I grande partie de la gloire de ses armes. C'est peut-être, avec les changements nécessaires que la guerre moderne a introduits dans l'éducation militaire, la partie de l'enseignement où il y aurait le plus à apprendre encore des Athéniens. C'est aussi à ce chapitre du beau livre de M, Paul Girard que nous renvoyons surtout nos lecteurs. e. a.
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