‹ Le livre (volume 5)Chapitre 111 sur 173 · TOME HUITIÈME — JANVIER 4703 — JUIN · texte numérisé non relu

TOME HUITIÈME — JANVIER 4703 — JUIN

Un volume in-8, broché 7 fr. 50

Les sept premiers volumes sont eu vente. — Chaque volume in-8 broché ..... 7 fr. 50

V Administrateur-gérant : A. SACPHàR.

SOMMAIRE GENERAL

Critique liltyraire <iu niOis. — Romnnu. - M^lansea litttiriiires. — Poésies. - Hinloire. - Beaux- Arta. — Géographie. Bihlio^niphie Mel;inge.s. — Gazette bibliographique, — Documenta bibliographiques, etc.

Albert Delpii dans son Jur

lercsques toniri: lus irjiisli,.-i;s \<in,.iWf ]\^n peutdevinur k piiiti pjlpit.int .]u C4; Jra.iie terrible, ic roari nisf.ii;,

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reune de lui, et, rejoignant à Hanoi le commandant Rivière qui vient d*y arriver, rentre en France. Une blessure le défigure, la maladie a changé la couleur de ses cheveux, de telle sorte que, retrouvant mariée su femme Clémence, il peut se présenter à elle en se faisant passer pour un ami d'Etienne Darcourt. Mais nous laisserons aux lecteurs, aux lectrices de Disparuj le plaisir de lire dans cet émouvant roman le dénouement de Tépouvantable aventure, nous contentant de constater rhabileté avec laquelle le romancier a su triompher des dif^cultés de toute sorte de cetie étude ardue, et de conseiller à tous cette touchante histoire d'amour, où sont mis en scène les sentiments les plus élevés et les plus délicats.

Inoonsolables, par Henri Lavedan, Paris, Librairie illustrée, 1888. Un vol. petit in-ia. — Prix : 2 fr.

* Rien n*est amusant comme la fine et littéraire raillerie que Henri Lavedan vient de faire paraître sous ce titre : Inconsolables, C'est Thistoire de deux veufs de la même femme, Edmond Morin, le premier mari, divorcé, et Hippolyte Lemarchand, le second; tous deux se retrouvent sur la tombe de leur femme, le jour de Penterrement de celle-ci, devenue M** Lemarchand. De politesses en politesses, les deux veufs finissent par revenir bras dessus bras dessous, par dîner ensemble, puis par vivre ensemble, afin de toujours pleurer ensemble la détunte. Leur vie se déroule ainsi jusqu*au jour où le temps, accomplissant son œuvre sournoise, les trouve d^accord pour passer au demi-deuil, et, non plus pour bénir et regretter la défunte, pour lui faire ériger des souvenirs en cheveux ou lui rendre des visites au cimetière, mais bien pour évoquer ses défauts, se les répéter, et finir, ensemble, par suivre deux jeunes ouvrières agaçantes et provocantes. Les moindres détails de cette ravissante satire sont des trouvailles

d^observation et de rendu; chacun d'eux concourt à faire de ce petit roman une analyse absolument réussie de vérité amère, implacable, et le souvenir s^en fixe profondément en vous. Rarement Thumoristique écrivain a été mieux inspiré que dans cette étude cruelle de Phumanité.

Ame en poino, par Jules Case, Paris, Victor- Havard, 1888. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

Livre de penseur et de philosophe, le nouveau volume de Jules Case, Ame en peine, tout en restant un roman par le charme des scènes d'amour, par la manière dont sont tracés les caractères, par la disposition et l'intéressant aménagement de faction, montre surtout sous un jour nouveau les sincères et passionnées qualités littéraires de l'écrivain, son ardente préoccupation de l'Art, son horreur des voies frayées» Ne s'en tenant pas à la facile matérialité des gestes) à l'observation aisée des sensations purement extérieures^ il pousse plus à fond son étude, il fouille Tàme humaine avec une àpreté extrême de recherches, avec une curiosité de rêveur, qui dénotent, à

côté du romancier, un amoureux de la psychologie, dans ce qu'elle a de plus délicat, de plus fin, déplut difficile. Son étude de l'abbé Frankel, l'analyse des luttes intérieures du prêtre se débattant contre l'athéisme qui l'envahit, le domine et iQirige, sont faites avec une sûreté de plume d'un passionnant intérêt. L'œuvre, fort simple, d'un jet ample, se déroule sans péripéties trop grosses, peignant de jolis paysages, un coin de province pittoresque, plein d'attrait, où les figures se détachent nettement, en une grande sobriété de lignes, dans leur relief de vie vraie. Il serait banal de narrer tout au long cette Passion, ce Chemin de Croix suivi par un des serviteurs du Christ, car il faudrait l'exquis talent du romancier, son soufBe convaincu, pour en faire goûter les nuances, pour montrer de quel point est parti le héros, comment il vit, s'agite, ^uffre, au milieu de ses débats intimes, comment il se heurte, lui, l'homme engagé par tous les vœux antinaturels, contre les terribles appels de la nature, et enfin, après ses derniers combats, son suicide moral. C'est d'un style excessivement clair et simple, sans rien qui puisse nuire à la pensée, entraver les réflexions, que Jules Case a écrit cette œuvre profonde, très troublante, très sentie, peignant non pas seulement une solitaire dme en peine, mais l'universelle souffrance amère et désabusée, la large incroyance de la fin du siècle.

La Part du hasard, par A. Robida, Paris, Librairie illustrée, 1888. Un vol. in- 18 Jésus. — Prix : 3 fr. 3o.

Il y a comme un souffle de la bonne humeur facile et de la grosse gaieté de Paul de Kock dans ce livre du dessinateur-écrivain Robida la Part du hasard, OÙ le drame final, nullement poussé au noir, laisse encore le lecteur sous l'influence aimable des joyeux propos du commencement. Le romancier nous conte, d'une plume aussi fantaisiste, aussi alerte que son crayon, les aventures d'un brave garçon de paysagiste, ses amours avec une jeune voisine, puis de curieux épisodes du siège de Paris, avec une intéressante peinture des avant-postes occupés par les francs-tireurs, et enfin la Commune, très piitoresquement décrite. On s'intéressera à cet excellent Gardel, à la charmante M""* Octavie Castellan, à M"" Gaudemar, flanquée de sop chat Saugrenu, ainsi qu'à ces étranges personnages, le révolutionnaire Baes, Chevreuse et autres, camarades de Gardel, que les hasards de la vie jettent dans les situations les plus excentriques et qui finissent par se tirer sains et saufs des situations les plus* périlleuses : eo somme, un roman gai, plein de situations remuantes.

L'Amant des Danseusea, par Félicien Champsaur, * Paris, Dentu, 1888. Un vol. in-18 jésus. — Prix 3 fr. 5o.

Nous ne connaissons pas d'écrivain qui ait trouvé à un degré aussi vibrant que Félicien Champsaur la

CRITIQUE LITTÉRAIRE OU .MOIS

notation exacte du inonde des gommeux, dea danseuses, de la population bizarre et spéciale qui sV gite, sous la lumière électrique, non seulement dans Tenceinte sablée d^une arène de cirque, mais aussi sur ses gradins, au fond de ses coulisses, acteurs ou spectateurs. Il les traduit d^une ligne, souvent d^un mot poivré, il les explique d'une page cantharidée, avec une autorité étonnante, qui donne bien la reproduction de leur existence agitée, clowns par métier, clowns des salons et des boudoirs, clowns de la vie; c'est toute une fantasmagorie virevoltante qu'il a l'art de faire papilloter sous lea yeux du lecteur avec une fantaisie, un brio, cependant faits de vérité et d'exac* titude. Son volume appellera l'attention des lettrés et le monocle des viveurs ; le véritable amant des danseuses sera, non plus le peintre Decroix, le héros de Tauteur, mais bien le public, ce gros blasé, affamé de jouissances, qui y trouvera, en plus d*un très rare régal de volupté, la surprise du charmant ballet des étoiles, illustré par Gcrbault et habilement intercalé dans le texte, à titre de délicate épice littéraire*

Le P'tit, par Jean Ajalbert, Paris, Librairie illustrée, 1888. Un vol. petit in-12. — Prix : 2 francs.

Ce sont de curieux volumes de vers, chantant les petites joies d'art de la banlieue parisienne, qui ont commencé la notoriété de Jean Ajalbert en littérature; mais maintenant la prose l'attire et, pour livre de début, il nous apporte une étude de mœurs d'une allure toute particulière, remarquable par la philosophie bonne enfant de son observation critique. Il nous explique tout simplement, en une langue travaillée, amoureuse des mots justes et des phrases utiles, sans grands développements amers, sans jets de vitriol emportant le morceau, comment un collégien est initié aux ivresses et aux perfidies de l'amour- par une petite voisine, élève du Conservatoire* L'aventure, terminée banalement, comme dans la vie, par les tromperies et le lâchage de la coquette, l'enfant, le P*titf retourne à son lycée, une petite fleur' flétrie au fond de son cœur novice. Comme dans ses vers, Jean Ajalbert a placé l'action dans la banlieue de Paris, au bord de la Seine, et l'on sent qu'il possède à fond ces paysages à la Raffaëlli. Le volume est d'une forme très spéciale, d'une couleur bien moderne, qui lui insufflent une saveur piquante et neuve. ^ ^ g. t.

Victoire d'ftme, par Gborgbs Duruy. Un vol. in- 16. Paris, 1888. Hachette et C'«.

Victoire d'âme est le titre de la première, de la plus longue et de la plus étudiée des onze nouvelles dont se compose le volume. M. Georges Duruy, en romancier d'expérience qui se métie du public, a pris

soin d'expliquer lui-même l'objet de cette étude dans les* quelques pages qu'il a écrites pour dédier le livre à la mémoire de son très regretté frère Albert. « L'amour chez une femme plus âgée que son mari ou que son amant, chez une femme qui aime avec ses sens, tout autant qu'avec son cœur, peut arriver à se spiritualiser, à se sublimer, à prendre quelque chose de si maternel, qu'il n'y a plus place en lui pour rien de ce qui est seulement suggestion de la chair. C'est le dernier terme de l'amour, le plus haut. » Et sur cette donnée, l'auteur a construit un caractère de femme amoureuse et jalouse d^abord, qu'il conduit d'étape en étape, par des voies douloureuses, k cette domination d'elle-même où, non sans révolte, non sans lutte ni souffrance, elle dompte jusqu'à sa jalousie. L'analyse de ce drame intime est vraiment poignante. Mais les pages les plus éloquentes du volume sont celles de la Dédicace, où M. Georges Duruy parle de son illustre père, de son frère Albert trop tôt enlevé aux lettres, d'un frère plus jeune « grandissant pour la patrie et pour les lettres » aussi, et de lui-même enfin. Il n^est pas un touriste des Voyages circulaires, cet été, qui ne doive acheter Victoire d'âme à la gare de départ.

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OUVRAGES SIGNALAS

Amours hoxmètas, par A. Badin. Paris, Librairie illustrée. Un vol. in-18. — Prix : ) fr. 50.

Le Docteur Fabrioe, par le D** J. Rengade. Paris, Librairie illustrée. Un vol. in-18. — Prix } fr. 50.

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Les Amours de sang, par Alexis Bouvier. Paris, Marpon et FlammarioD. In-i8. — Prix : | fr. $o*

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L'Argent et l'Amour, par Olivier Chantai. Librairie illustrée. In-18. — Prix : j fr. 50.

A la bonne franquette, par Charles Biqual. Paris, Librairie illustrée. In-i8. — Prix : | fr. so«

Entre deux Stations, par Arthur Heulhard, In- 18. Librairie illustrée. — Prix : | fr. 50.

Le Pharaon Memephtah, roman de Tancienne Egypte, dicté par l'esprit de J.-W. ^Rochester. Paris, Ghio. Deux volt in-18. — Prix : 4 francs.

B«iiqaat d« PeilHAes, par M"' la baronne d'Or- TnncLi. Un vol. ia-i8. — Paris iSSS. Alphon«e Lemcrre.

M"' la baronne d'Onenfeis a le sens délicat de la nature; cher elle Ici idées et les aentimenlSM tradulfent votonlier» par des image» : en cela elle est poète. Mais il semble qu'elle ait une notion assez faibledel'art de» vers. Cl nulle conception delà rime; elle ignore noiamment que toi ei mot ne riment pas, non plus que les mots composés avec le mot d'origine, tels que thidlre et amphithéâtre. Nous l'invitons k lire et i relire le Petit Traité de poésie française de M. Théodore de Banville, et nous l'attendons, plein de confiance, au volume qui suivra cette étude. Elle a lé don, elle doit acquérir le talent.

Las Hlllfl ot nna NnitB da Théfttr», SixOUne 'série, par Auguste Vitu. Un vol. in-i8. —Paris, iSSg, Paul Ollendorff.

C'est UD usage adopté par tous les éditeurs, depuis au moins un quart de siècle, que d'imprimer la date de la prochaine année au titre des volumes publiêi dans les (rois derniers mois de l'année courante. Nous croyons ne pas nous tromper en attribuant rinitiaiiTe de cet usage i l'aiicienne librairie Pagnerre, qui avait alors monopolisé en quelque sorte la publication des Amanachs, et, dés les premier* jours d'octobre, en mettait en vente la collection très varier. Antidater un almanach dans ces conditions, non seulement rien n'était plus légitime, mais cela s'imposait comme une obligation logique i laquelle il eût été ridicule de ne pas se soumettre. Des almanachs, la coutume fut étendue aux autres livres, dans la pensée assurément de leur imposer pendant plus longtemps le caractère de • nouveauté*. Ce petit faux ne trompait, en realilé, personne; dans cette limite de trois mois, l'anticipation était donc inoil'cnsive. Mais voici un volume, le «iiiéme des Mille et une Nuits du théâtre, qui parait dans les premiers jours du mois de juillet iSiiS, avec la date de tSSq. Antidater de six mois : n'est-ce pas beaucoup.' N'y a-t-il pas lieu de se demander, avec quelque inquiétude, où l'on s'arrêtera et même si l'on s'arrêtera sur celte pente; car, des que l'on s'y laisse glisser delà sorte pi n'y a vraiment aucun motif pou>' pour ne pas la descendre jusqu'au bout el pour ne pas antidater de deux ans. Ne voyons-nous pas un

Tait analogue se produi

Il des

du s

! dans la presse quotidienne, r porter la date du surlende-

main! En matière de lîbra point, traînerait une suite d'inconvénients sans nombre dont nous ne tracerons pas le tableau ici, mais sur lesquels il suffit d'appeler l'alien lion du lecteur pour qu'il se rende compte, de lui-même, fortaisément, qu'ils ne soit pas circonscrits dans le moment présent el qu'ils doivent se perpétuer à l'infini dins

Je demande pardon à M. Vitu d'avoir consacré l'espace dont je disposais i un sujet tout autre que celui de son livre. Mais nos lecteurs savent quel prit nous attachons i ces Mille et une Nuits du théâtre par noire analyse des cinq premiers volumes. LesepIJènie nous fournira l'occasion d'une étude nouvelle. Nout

une reprise de la Case de COncle Tom, le i iaovier 1878 et se ferme au 3o décembre de la mèoie année par un opéra-comique : Suzanne de M. Palsdilhe, C'est dans cette série que l'on trouvera les fermes jugements portés par M. Auguste Vitu sur rAge ingrat, les Bourgeois de Pont-Arcy,les Foarchambault, le Fils naturel, etc.

Parla qui souffre, par Adolthc Guillot, avec une préface par Ernest Daudet. Ouvrage couronné pir l'Académie française. Deuxième édition, revue et augmentée. Un vol. in-t8. — Paris, 1888. P. Rouquette, éditeur.

Ah! le cruel et terrible livre, ce i^arii fui rau/TW-' mais le beau livre aussi, et bon surtout! En soa titre — pourquoi ne pas le dire? — il annonce, s la vérité, un sujet plus vaste encore que celui où l'auteur s'est maintenu ; et M. Adolphe Guillot le reconnaît lui-mfmc au terme d'un éloquent paragraphe.

• Paris qui souffre, en y pensant bien, c'est Paris tout entier *. Par un artifice littéraire auquel les traiiéi de rhétorique donnent un nom plus ou moins barbare, il a pris ta partie pour le tout, non dans l'intcnlion mesquine d'attirer le lecteur en lui promettant, sinon autre chose, plus, assurément, qu'ilne donne; mais, IQUI au contraire, dans la crainte de voir ion livre

• confondu avec les csuvres malsaines qui exploixat la brutale curiosité de* foules pour l'ignoble el le scandaleux, en inscrivantaur la première page lenam sinistre de la Morgue». Car, sous le titre de /'drû 4111 souffre, c'est l'histoire de la Morgue dans le passe.

c*est rétude de l'institution actuelle au point de vue philosophique et social que nous présente M. Adolphe Guillot. Et c*est bien dans cette sombre hôtellerie, en effet, que Paris qui souffre donne ses suprêmes rendez-vous : « C*est là que se recueillent les épaves des existences dévoyées, que défilent vers Péternité les longues processions des âmes flétries, des courages abattus et des consciences coupables. » Où trouverait-on de plus sûrs documents pour écrire Phistoire du crime et de la misère noire que dans ce petit espace, la Morgue, qu'on ne saurait visiter, si peu qu*on ait de pitié dans le cœur, « sans songer aux redoutables problèmes que la vie soulève à chaque pas, dans une cité où se heurtent de violentes passions et où abondent tant d'éléments de dissolution sociale »? Et qui la connaîtrait mieux, ta Morgue, que M. Adolphe Guillot, le magistrat qui, par sa fonction,/ est appelé presque chaque jour, le juge qui a instruit avec autant de pénétration que d'humanité tant de causes célèbres, depuis une douzaine d'années, et est devenu populaire en ce Paris qui ne peut sans admiration le voir rivaliser d'audace avec nos plus hardis pompiers, atteindre aux parties les plus inaccessibles, braver les écroulements, affronter les trombes d'eau, risquer l'asphyxie, franchir des brasiers dans les ruines brûlant encore de l'Opéra-Comique, par devoir professionnel, sans doute, mais par le culte de la justice surtout, car il procédait à Penquéte sur les responsabilités du sinistre. Tel est l'auteur de Paris qui souffre.

Sur le livre, j'ajouterai peu de chose à ce qui précède, je n'en ferai pas l'analyse; il faut les lire, ces pages exemptes de tout lieu commun déclamatoire, par cela même si émouvantes, que traverse le souffle d'une ardente charité, chargées de pitié pour les vaincus de la vie, animées de la plus haute philosophie spiritualiste, inspirées par la foi religieuse en la survivance de l'âme et dictées par .l'amour fervent de l'humanité, en môme temps qu'elle sont écrites avec le souci de la vérité le plus scrupuleux. Parmi les réformes que sa longue expérience lui suggère et qu*il sollicite si éloquemment au nom de la civilisation, celle qui lui tient le plus au cœur, qu'il appelle au plus vite et avec le plus d'insistance, c'est la suppression de l'entrée libre à la Morgue, l'exposition publique des cadavres — inutile à l'action de la justice — étant avec ses « exhibitions hideuses », ses * représentations extraordinaires », ses « mises en scène trop dramatisées », un outrage au respect dû à la mort et un appât malsain offert â « l'engouement du public pour les spectacles horribles ». Or, dit encore M. Guillot, « la vue de Phorrible pervertit l'esprit; il ne faut point dire ad alta per fœda et hûrrida! » Ayons le souci de la dignité humaine, car — et c'est le dernier mot de ce cruel et terrible et beau et bon livre — a tout ne finit pas avec la dernière larme qui vient mouiller à l'heure suprême les yeux de celui qui a souffert dans ce monde ».

France, ptr le R. P. Du Lac, de Ift Compagnie de Jésus, recteur de SaintrMary's Collège, k Canter* bury. Un vol. in-i8, 287 p. — Paris, librairie Pion et C'«, 1888.

A peine le bateau de Calais vient-il de déposer k Douvres sa cargaison humaine, que, chez les nouveaux débarqués, venus en Angleterre pour la première fois, et même pour la dixième, l'étoonement commence, cet étoonement que Platon appelle le commencement de la philosophie, et Goethe, la situation d'esprit la plus élevée. Nul être (même parmi les plus sensitifs) pourvu de culture historique et du don de voir «le monde comme il convient n'échappe k cette surprise. Nous avons connu même des Latins qui n'ont pas caché leur déception en arrivant k Rome; — fausse impression, sans doute corrigée en raison directe de la durée du séjour; — nous attendons encore le premier Français intelligent, de toute classe, qui nous avoue n'avoir rien éprouvé de particulier et de nouveau, dès son entrée à Londres. Pour nous, la première vue des fameuses cotes Manches, le premier contact avec l'Ile à ceinture de vagues, fut un choc, un saisissement... comme si douze siècles de notre histoire, depuis Guillaume jusqu'à Napoléon IH, en passant par Du Guesclin, Jeanne d'Arc, Dupleix, Pitt, Wellington et M. Guizot, nous avaient parlé d*une seule voix. Une fois installé dans le compartiment qui vous trans» porte à Victoria-Station, votre regard est attiré dans la campagne, souriante et verte — mais comme fascinée elle-même par tant de souvenirs dont elle fut le champ d'éclosion, — par une architecture imposante et prestigieuse. Qu'est ceci ? Canterhury, vous est-il répondu. Il est peu de noms de ville aussi connus, même parmi les ignorants. L'histoire de l'établissement du christianisme en Europe inscrit à ses pages les plus dramatiques ce nom de Canterbury, théâtre, à des jours lointains, du passage sanglant des Saxons, Danois et Normands. Le Martyrologe catholique compte parmi ses saints, dont l'aventure fait partie de ny)s premières études, le glorieux Thomas Becket, massacré, dans les derniers jours de 1 170, au pied de son autel archiépiscopal, dans le temple dont nous venons de saluer la tour, c'est-à-dire, bien entendu^ dans un édifice détruit par l'incendie, et reconstruit dans l'état où nous le voyons, pendant les quatre siècles qui suivirent l'assassinat de Thomas Becket. Ces mêmes siècles virent se rendre à Canterbury d'incessants pèlerinages du caractère le plus pittoresque. Non loin de notre maison natale, en province, une plaque séculaire, encastrée dans la demeure d'un de nos voisins, porte que l'archevêque-martyr trouva un abri sous ce toit, dans des jours lointains que notre pensée n'imagine que dans une sorte de rêve. Enfia, nul littérateur ne saurait être insensible au nom d'une ville, consacré dans un des livres les plus charmants et les plus précieux de la vieille littérature anglaise : the Canterbury Taies de Chaucer.

C'est dans cette ville, entre toutes désignée à leur choix, par son caractère religieux et ecclésiastique,

par la paix profonde de sa vieillesse, et aussi par sa proximité de France, que les jésuites ont transporté leur principal établissement français, après l'adoption législative de cet article 7, dont il ne semble pas que Fauteur ait recueilli les fruits de popularité qu'il en attendait. Cela est juste, et même il est satisfaisant de voir tout intrigant aveugle et passionné, victime des sottes agitations qu'il a soulevées. Le Livre n^est point un lieu de polémique, et nous n'avons à prendre ici parti ni pour ni contre Tordre des jésuites. Cet ordre A pour se consoler de la haine de M. Homais l'estime d'assez hauts esprits, dans le présent, et même- dans le passé, si toutefois l'on compte encore Henri IV et Frédéric II parmi les grands esprits. Sans doute, on a mal pris, dans nos temps égalitaires et démocratiques, certaine prédilection des écoles de jésuites pour les noms titrés. Quel esprit vraiment moderne attache encore du prix à ces frivolités... et, puisque cela s'achète assez bon marché et en très bon lieu, pourquoi s'en tourmenter? Comment surtout un prétendu libéral, que le seul mot du Deux- Décembre fait écumer de rage, y a-t-il trouvé le prétexte d'une violence et d'une oppression dont il ne se lavera jamais t Le collège de Canterbury est sous la haute direction du R. P. Du Lac, un grand homme de bien, un homme de foi et d'énergie admirables, qui, tout jeune encore, a quitté le monde, où sa place était brillante de par la famille et la fortune, pour se consacrer à l'éducation de la jeunesse. Dans les loin- «ainsde nos printanières années, il nous semble revoir -dans les allées de notre pensionnat la silhouette du jeune homme, qui allait devenir recteur des jésuites. Il nous remble revoir aussi la physionomie élégante et militaire du père de ce jeune homme, venant nous ^entretenir des victoires de nos soldats en 1869. C'était •un ancien officier, qui, lui-même, nous dit-on, devait «entrer aussi plus tard dans les ordres. Le R. P.. Du J-ac, qui nous occupe, joint à tous ses mérites émi- .nents d'éducateur un fonds de paternelle sollicitude pour les jeunes gens confiés à ses soins, et l'art de leur inspirer la plus reconnaissante affection. Nous .n'en voulons pas d'autre témoignage que le volume récemment édité par la librairie Pion, sous ce beau .titre : France, C'est un recueil de lettres écrites par le recteur de Saint Mary's Collège à certain nombre de jeunes élèves, que l'on avait dû licencier, à cause d'une épidémie de fièvre scarlatine qui s'était abattue sur le collège. Le ton de ces lettres respire la tendresse de la famille; il s'en dégage cette émotion très communicative, que donnent seuls le dévouement et la sincérité. Elles traitent toutes de matières utiles à l'instruction des enfants momentanément éloignés de leurs études, et cela avec un grand respect pour la noble terre qui les protège' de son hospitalité, mais sur le ton du plus ardent patriotisme envers la France. Ce livre d'un jésuite nous arrive en quelque sorte recommandé par deux noms dignement chers à l'université de France : le généreux et regretté Albert Dunjy, et le savant B. Filon. l. d.

Au bord du désert, par Jean âicard. Un vol. in- 16. Paris, Paul Ollendorff, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Précédant le recueil de v6rs, un long morceau de prose dont une bonne moitié est, pour le moins, assez inutile.

Le morceau est écrit à l'adresse de Pierre Loti; il est intitulé : VAme arabe.

Tout d'abord sept à hiiit pages dans lesquelles M. Jean Aicard, avec une candeur toute méridionile, parle beaucoup de lui-même. Sur le ton du badinage, il dit un peu de ce qu'il a vu, entendu, et, très complaisamment, comme on l'a regardé, écouté. S'il est allé — en tournée, — là-bas, au bord du désert, c'est « pour voir d'autres visages que celui de nos concierges parisiens; c'est pour s'affubler d'un chapeau de palme grand comme un parasol et brodé de laine rouge; c'est pour offrir à Tunis la première conférence qui y ait été faite » — la conférence faisait partie, bien entendu, du programme des représentations — « c'est pour causer avec trois ministres et quelque cent députés », — tous très honorés, il faut le croire; à la vérité, il s'agissait de se faire valoir à leurs yeux; — « pour entendre deux cents personnes me demander tour à tour, en une heure, devant les gorges de Rummel, à Constantine, si ce paysage m'inspirait, » — dignes de tout dédain, ces pauvres d'émotion! — « pour m'entendre dire par les mêmes, tous les jours cent fois, un mois durant, cet assommant beau vers d'Alfred de Musset :

Poète prends ton lath... et me donne un baiser

— il n'en était pas assommé; — « pour aller chez Zorah, pour lui chanter la Nuit de mai, — et la chanson n'étant pas comprise de la belle étrangère, s*enivrer de l'admiration ressentie pour la voix toute seule du chanteur; c'est, avec variantes, les scènes que nous connaissions déjà 1» (voir la Chanson de Fen* fant).

Dans les quatre pages qui suivent, il parle de lui encore, de lui, auteur dramatique; des phrases telles que celle-ci : le plus sage est de ne pas écrire de pièces ; Loti lui-même en écrirait que le public les goûterait peu; Hugo, découragé après l'accueil fait à ses Burgraves, se mit à composer sa Légende des siècles; pour lui, Jean Aicard, il a encore à donner une vingtaine de drames ou comédies.

Pages 1 1 et 12 : Comme l'auteur était vêtu d'une robe blanche, robe de lin et de soie, — il était chez lui, il essayait un costume qu'il devait porter à un bal offert aux Parisiens par M. Cernuschi, — voilà qu'un

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MPIS

Arabe entre. Des bougies, beaucoup de bougies sont allumées. Et le poète, vêtu de sa robe blanche, robe de soie et de lin, récite largement la dernière des pièces de son volume en préparation, la Pétition de VArabe. Le visiteur, alors, ôtant de son doigt une bague : « Ceci est un talisman, douze lignes du Koran sont gravées sur la pierre de cette bague grande comme l'ongle du petit doigt et qui a été rapportée de la Mecque. Je vous donne cette bague léguée à mon père par le Kashnadar... » — Il faudrait s'écrier : Comediante ! Non, M. Jean Aicard est seulement resté très jeune, très enfant, un enfant du Midi.

Aux pages 14 et i5, après avoir rejeté les deux systèmes qui consistent, l'un, à ne voir partout et chez tous que le laid, que le mal et Terreur, Tautre, à oe voir ou montrer que le bon et le bien, l'auteur nous fait sa profession de foi artistique : « Je ne reconnais aux critiques et aux chefs d^école que le droit d'affirmer les préférences de leur nature propre, mais non de proclamer des règles, je préfère Tart qui met au-dessus de tout, comme le fait la nature ellemême, les rayons, les nettetés, l'éclat, la vie, Tépuration perpétuelle, universelle. » Puis il ajoute : « Je ne suis pas de ceux qui reprochent aux corbeaux de manger de la viande corrompue : je les remercie d'être des nettoyeurs... Je ne dis pas aux roses : « Fi ! TOUS naissez du fumier! ■ Je suis tenté de dire au fumier : c Gloire à toi qui nourris les roses! » — Ce lui est parler en poète, et poète il se prouve encore quand, plus loin, il écrit : c La terre n'est pas ignoble ; elle absorbe toute ignominie et en fait de la vie, éternellement; la mer n'est jamais salie : elle lave tout ce qu'elle touche, les rochers du rivage et le pont de votre navire; le ciel est la source de pureté, eau et feu. La vie est propre et glorieuse. La mort, immortellementy est absorbée et rendue vivante. Il n'y a de naturalisme, d'art, de politique, de philosophie viables, que ceux qui, copiant la nature même, simplifient tout, purifient par la simplification qui rapporte chaque élément à sa source particulière, lavent, éclairent et font germer, c'est-à-dire monter vers la lumière. » — Nous aimons cette fin de morceau. L'Arabe a des poux aux plis de son manteau, mais son âme, comme le désert, est simple et grande : voilà le thème. M. Jean Aicard le développe comme il convenait. Point d'analyses subtiles, mais des comparaisons et des images; puis un chaleureux appel : il faut, à TEuropéen^ respecter l'àme arabe; enfin, comme dans une vision, l'avenir apparu. « A défaut d'autre religion, nous aurons celle de la pitié, la vénération de la douleur, le respect de la misère, l'amour des faibles, des vaincus, sans autre récompense que la joie de se donner, de créer, de faire œuvre d'hommes-dieux. C'est là l'essence du génie chrétien, qui refleurira à la cime de la civilisation universelle... Oui, il faut que ceux qui savent proclament les droits de l'ignorant; que les forts proclament le droit des faibles; les riches, le droit des pauvres; le vainqueur, le droit des vaincus. Alors seulement il sera permis aux puissants de ce monde de parler, avec noblesse.

de soumission et de devoir aux ignorants, aux faibles, aux pauvres, aux vaincus. Là est la Révolution, ou elle n'est qu'un mensonge. Là est la France. Les temps approchent, les signes se multiplient. »

M. Aicard parle à tort de droit, de liberté, puisque la bonne nouvelle qu'il a recueillie, après Tolstoï, c'est l'Évangile de saint Mathieu : Aimons-nous les uns les autres. Nous ne reconnaissons, nous, les disciples de saint Paul et les disciples de Kant, que des devoirs de respect, des devoirs de justice ; qu'importe! nous applaudissons au langage du poète.

Pour son recueil, dont il nous faut bien parler, il ne nous plaît guère. On le vantera assurément, par complaisance; nous préférons, nous qui faisons le plus grand cas du talent de l'auteur djes Poèmes de Provence, de Miettç et Noré, dire tout uniment notre déception. D'entre les pièces qui, rapidement composées, — il n'y paraît que trop, — sont rangées sous divers titres : Impressions, Souvenirs, Légendes arabes, à peine trois ou quatre qu'on prisse aimer de relire, et une seule, nous disons bien une seule, qui puisse forcer un amoureux du vers à s'en aller parfois chercher dans sa bibliothèque le volume qui l'enferme. 1

La pièce est intitulée : Rébecca,

Ayant pris dix chameaux du troupeau de son maître, Le serviteur du vieil Abraham s'en alla. Or, un ange devait à cet homme apparaître, Disant : c Celle que cherche Abraham, la voilà! »

Car Abraham voulait, pour son fils, une amie... Les dix chameaux, étant chargés d'étoffe et d*or. S'en allèrent tout droit en Mésopotamie, Et l'homme vit, un soir, la ville de Nachor.

Vient ensuite cette strophe, merveilleusement belle :

C'était l'heure où, parmi les ombres incertaines. Quand le soleil rougit, plus bas que l'horizon, Leur cruche sur f épaule, allant vers les fontaines, Les filles des cités sortent de la maison.

Et toutes les autres sont belles presque autant. La pièce est d'une grande valeur.

Pourquoi, alors qu'on est capable d'écrire de si beaux vers, oser publier Bab*A3(oun, Fantasia^ le Cadi, la Danse du sabre? f. g.

LIlluBion, par Jean Lahor, poésies complètes. Un vol. in- 18 Jésus. Paris, 1888. Alphonse Lemerre, éditeur. — Prix : 3 francs.

Des volumes de vers publiés cette année, voici, sans conteste, le plus plein de poésie. La beauté de la forme, l'ampleur des pensées, la savante cadence des rythmes, la précisjon de l'expression alliée au charme d'un heureux choix de syllabes, un fonds de mélancolie tempérée par des joies délicates discrètement traduites, le développement enfin artistement conduit d'une idée à travers les images qui la rendent sensible, n'est-ce point là des signes certains de la valeur

toute particulière du poète qui signe Jean Lahor. Pseudonyme de couleur hindoue, qui va bien avec l'inspiration orientale qui anime une bonne part du recueil. On me prévient que Jean Lahor veut dire, pour les initiés, Henri Cazalis : nous voilà tous initiés. On m'assure aussi que c'est un raffinement d'avoir substitué ce nom nouveau, celui de Cazalis étant déjà célèbre. J*avoue ne l'avoir lu qu'en certains asiles, au milieu de plaques d'annonces, où un bandagiste herniaire affirme avoir guéri des milliers d'infirmes dont il jure de taire les noms. Mais qu'importe.^ Les vers de Jean Lahor sont empreints d'un charme pénétrant, ils provoquent des attendrissements d'une douceur infinie, et prenez où vous voudrez, soit parmi les Chants de V Amour et de la Mort qui sont plus jeunets, moins pensés et plus sentis, soit parmi les Chants panthéistes, peu nombreux, d'une grande puissance de coloris, soit enfin parmi les poèmes de la Gloire du Néant ou des Heures sombres, où Sf manifeste plus directement l'influence bouddhique, vous retrouvez le même soin de dire en une bonne lAngue, nette et large, sans abus d'épiihètes ni redondances déclamatoires, des choses méditées et propres à suggérer la méditation.

Est-ce à dire que tout soit sans défaut? Un chefd'œuvre, alors!, Non, mais une œuvre où les mérites l'emportent tellement sur les imperfections, où les belles rencontres sont tellement plus fréquentes que les défaillances, qu'il est plus juste de louer et de récompenser le poète que de le critiquer et de le féruler, 11 est certainement de ceux qui savent se corriger eux-mêmes de leurs défauts.

Je voudrais citer beaucoup de ce livre, mais l'espace est restreint; je prends au plus court.

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