‹ Le livre (volume 5)Chapitre 112 sur 173 · LES REGARDS DES AMANTS · texte numérisé non relu

LES REGARDS DES AMANTS

Les regards des amants ressemblent aux abeill.s, Qui ne peuvent quitter le visage des fleurs; Et leurs yeux, en goûtant des douceurs non pareilles, En sont ivres parfois jusqu'à verser des pleurs.

Mais leur volage amour repose à la surface; De votre corps, plus doux que la lune qui luit, G femmes, si l'éclat se ternit et s'efface, Vous voyez de leurs yeux la caresse qui fuit*

Et j'ai pitié de vous, les pauvres bien-aimées; A l'appel du désir que vous croyez divin, Que ne gardez-vous pas vos lèvres mieux fermées, Puisque ce grand amour des hommes est si vain?

Et ce joli sonnet des Océanides (p. 56), et la Chanson des lèvres (p. 88), Venus Victrix (p. i lo), le Néant de Mahmoud (p. lyB), Rébellion (p. 2o5), et tant d'autres pièces qui sont à lire, mais que je renonce à in* diquer par l'embarras où je suis de les retrouver, M. Jean Lahor ayant négligé de dresser une table détaillée; c'est pourquoi j'ai pris soin de marquer le chiffre des pages.

Pourtant, avant de laisser VlUusion, il faut que je transcrive une pièce caractéristique intitulée : la Magie et Salomon :

Saloipon fit un signe : un génie amena

Sous la nuit étoilée La Mort, qui sur-le-champ humble se prosterna.

Magnifique et voilée.

Et Salomon lui dit : « La Lune mène aux deux

Sa danse accoutumée; Je veux te voir aussi, reine, devant mes yeux,

Tourner comme une aimée.

a Entends la riiïte rire et hurier les tamboort. »

— Et dans cette musique Elle tourbillonna sous ses vêtements lourds,

Selon l'ordre magique.

Or quand elle eut fini, Salomon soucieux

Lui cria : « Mets-toi ouj, Je veux voir ta laideur, et voir s'il n'est pas mieux

Qu'elle soit moins connue. »

Et la reine obéit; et, ses voiles ouverts,

Elle apparut horrible, Le corii^s tout décharné, le crâne par les vers

Tout troué comme un crible.

« C'est bien, recouvre-toi de ta robe, dit-il.

Habille ton squelette; Que parfois à ses pieds brûle u a parfum subtil

Dans une cassolette;

« Sous un long voile obscur tiens cachés tes yeux creox,

El remplis de mensonges Ton silence ou ta voix, pour que lei malheureux

Aient devant toi des songes,

« El qu'à leur dernière heure, en rêvant dans tes bras,

Des délices suprêmes, lis croyent {sic/) éblouis, lorsque tu paraîtras.

Goule, que tu les aimes!

« Mets du fard à ta peau, trompe-les, je le veux,

Pour tenter leur envie Sème de diamants U nuit et tes cheveux.

Mens-leur comme la Vie. »

— Et la reine obéit, et les hommes longtemps.

En la croyant très belle, Fous d'amour, et les yeux de désir éclatants,

Se tuèrent pour elle.

Cette explication de la folie du suicide ne manque pas de pittoresque... mais je m'aperçois qu'au fond mon impartialité n'est peut-être pas absolue. En beaucoup de pièces telles qucCrimes d*amour, je retrouve des idées, des sentiments qui furent miens au temps où j'écrivis la Vie mauvaise, et le plaisir que me cause M. Jean Lahor à me les rendre présents en de beaux vers sera peut-éire moindre pour d'autres. En tous cas, il leur en viendra toujours assez pour qu'ils lui vouent une certaine reconnaissance, et même un peu d'admiration. p. z.

jr\

HISTOIRE * Chronologit ^ Documents — Mémoires —

Arohives des^ Maîtres d'armes de Paris, publiées par Henri Daressy^ membre honoraire de PAcadémie d'armes. Un vol. in-S». Paris, 1888. Librairie Quantin.

Fils et petit-fils de maîtres d^arm'es, amateur passionné lui-même du bel art de l'épée, ayant longuement collectionné les traités*, les estampes qui ont trait à Tescrime et surtout les documents provenant de Tancienne Communauté des Maîtres d'armes de Paris et de ses archives dispersées en 1791, M. Henri Darcssy a pu reconstituer presque entièrement l'histoire de celte compagnie. Il publie aujourd'hui le résultat de ses recherches. La première partie du livre présente l'historique des transformations diverses que subirent les statuts des Maistres joueurs et escrimeurs d'espée, depuis 1567, devenus plus lard les Maistres en faict d'armes des Académies du Roy, L'auteur y ajoute les lettres patentes accordées à la Communauté par nos rois, quelques Sentences et Arrêts, enfin le nom des principaux Maistres d'armes ayant enseigné en France de i556 à i85o. — La seconde partie, moins sévère, contient des renseignements anecdotiques et biographiques sur l'escrime et les escrimeurs à diverses époques, et des notes con- ^ cernant les duels et les lettres de rémission. Un chapitre entier est consacré à réhabiliter Jarnac et à démontrer que la conduite de ce gentilhomme en son célèbre duel avec La Châtaigneraie fut parfaitement loyale. On ne sera pas surpris que M. Daressy ait fait place en ce livre, qui est dédié à leur mémoire, à Jean Darcssy, le maître de Lafaugère, et à Pierre Daressy, grand-père et perd de l'auteur. Des armoiries, des portraits, des signatures en fac-similé, des reproduclions d'anciennes gravures ajoutent leur attrait particulier aux Archives des Maitres d^armes de Paris, que la maison Quantin a imprimées avec le goût et le soin réservés d'habitude aux ouvrages de bibliophile.

Le Prooèa et rExéoution daduo d'Enghien, par M. le duc DE Broglii, de l'Académie française. In- 8«de32 pages. Paris, 1888. Librairie Pion.

Dans noire numéro de juillet, nous rendions compte de l'importante étude biographique que M. Henri Walschinger a récemment consacrée au duc d'Enghien. Nous attirions spécialement l'attention du lecteur sur le chapitre où l'auteur fait le partage des responsabilités au sujet de l'exécution précipitée du prince, et charge de ce crime la mémoire

de Talleyrand, non à la légère, mais en invoquant le texte manuscrit d'une note remise par celui-ci au premier consul, le 7 mars, et très concluante»

Aujourd'hui M. le duc de Broglie publie une plaquette où, après avoir rendu hommage à la bonne foi et à rimpattialité de M. Wclschinger, il s'applique à disculper Talleyrand de celte accusation. Il conteste l'authenticité du document, qui serait l'œuvre d'un secrétaire exercé à contrefaire l'écriture de l'homme d'État, puis congédié par lui, et qui se vengea en multipliant de fausses minutes de nature à compromettre son ancien maître. M. le duc de Broglie invoque d'autres raisons encore à l'appui de sa thèse. Il ne croit pas, notamment, qu'on puisse reprocher aucun crime à Talleyrand. « Mais, ajoute-t-il, un crime inutile, c'est à coup sûr le dernier méfait dont on ait droit de le soupçonner. » Le fait consommé, il a dû, à la vérité, essayer, comme ministre des affaires étrangèi'es, de le justifier devant l'Europe diplomatique, c Mais, conclut enfin Tauteur de la brochure, autre chose cependant est de commettre un crime, autre chose de défendre un criminel, et jamais, dans la pire même des causes, on n'a confondu l'avocat avec le coupable •. 11 serait temps, vraiment, que les détenteurs des papiers de Talleyrand rendissent à l'histoire ses Mémoires, dont la publication si impatiemment attendue est toujours reculée.

Vie du général koohe, par Edmond Dutimple et Louis Launay, précédée d'un Discours de Léon Gambetta, Un vol. petit in-i6. Paris, 1888. Ch. Bayle.

Ce volume est le sixième de la Petite Bibliothèque populaire à 65 centimes, récemment fondée par l'éditeur Charles Bayle, dans l'intention de vulgariser les connaissances historiques, économiques et de tout ordre, ayant un intérêt général et pouvant contribuer à la sauvegarde de nos intérêts nationaux ou à la glorification de la patrie française. C'est dans cette dernière pensée que MM. Edmond Duiemple et Louis Launay ont écrit la Vie du générai Hoche. L'œuvre étant conçue dans l'esprit que nous venons d'indiquer, l'on n'y rencontrera pas de révélations imprévues sur le héros qui fut aussi un grand patriote; mais l'on y trouve une excellente et très complète, exposition de ce que l'on sait sur lui. C'est pourquoi nous regrettons qu'en un tel livre, qui n'est pas un ouvrage de polémique, les auteurs semblent faire peser de préférence sur Bonaparte l'odieux soupçon d'avoir empoisonné Hoche, Nous

les félicitons, au contraire, d'avoir placé en tête de leur propre travail le très éloquent discours que prononça Gambetta à Versailles, le 24 juin 1872, à Tanniversaire du général.

Correspondanoe politique d'Odet de Selve, ambassadear de France en Angleterre (1546- 1549), publiée par Germain Lefèvre-Pontalis. Un vol. in-S' de 5 16 pages. Paris, 1S88. Félix Alcan.

Sous les auspices de la commission des archives diplomatiques, Téditeur Félix Alcan a entrepris, il y a quelque temps, une publication d'un intérêt capital au point de vue de l'histoire : l'Inventaire analytique des archives du ministère des affaires étrangères. Quatre volumes, déjà, ont paru. Les Papiers de BarthélémXf ambassadeur de France en Suisse, en occupent deux, et l'Angleterre, deux autres. Le dernier de ceux-ci renferme le texte et l'analyse des dépêches d'Odet de Selve, notre ambassadeur en Angleterre de 1546 à 1549. 11 ^^i^ directement suite au tome précédent de la même série, où M. Jean Kaulek avait donné la correspondance de Charles de Mérillac et celle de Louis Perreau, seigneur de Castillon, pendant leurs missions diplomatiques à Londres, au cours des années iSSy à 1542. La lacune des trois ans est causée par l'état de guerre qui interrompit les relations entre les deux pays. Le séjour d'Odet de Selve en Angleterre s'écoule sous Henri VUI et Édoàard VI, pendant la minorité de Marie Sluart, de 1546 à i54g, époque décisive dans l'histoire diplomatique de l'un et de l'autre peuple. Dans le texte des dépêches, où les noms de lieux et de personnages anglais sont si curieusement orthographiés, et dans les notes précises et nombreuses de M. Germain Lefèvre-Pontalis, on trouve le tableau très pittoresque et très complet de la dernière année du règne de Henri VIII et des ambitions déchaînées autour de la tutelle d'Edouard VI. L'histoire d'Ecosse tient également une place très importante en ce volume. Il ouvre aussi une nouvelle source d'informations ^ur la régence de Marie de Lorraine, sur les premières années du règne de Marie Stuart et sur le passage de celle-ci en France. L'introduction que M. G. Lefèvre-Pontalis a placée en tête du volume met en pleine lumière la valeur politique et morale d'Odet de Selve, dont il retrace la carrière et la vie, de cet homme qui fut up des brillants représentants de la diplomatie de la Renaissance. E. G.

La Société de Paris, par le comte Paul Vasili. Deuxième volume, le Monde politique. Paris, 1888. Un vol. in-8". A la Nouvelle Revue. — " Prix : 6 francs.

Le pseudo-russe, dont les études sur les sociétés des capitales européennes ont toutes également piqué la curiosité publique, bien que composées avec une inégale sûreté d'information et de coup d'œii, vient de publier la seconde partie de ses observations sur le monde parisien. Nous avons ici même noté les

imperfections de la première, consacrée au grand

monde; celle-ci lui est de beaucoup supérieure. Le comte Vasili connaît plus directement et, à ce qu'il semble, par une expérience plus personnelle, plus longue, mieux vérifiée, les groupes et les individus, les doctrines et les intérêts qui sont la cause de la fondation, du maintien et de la déconsidération de la troisième république.

C'est naturellement par la peinture de la maison du président de la République qu'il inaugure la ga« lerie politique. Au temps où il la traçait, M. Jules Grévy et sa famille quittaient à peine l'Elysée. Saint- Simon ne renierait pas beaucoup des pages écrites par le comte Vasili sur le président et son entourage. Le portrait de M. Wilson est gravé à l'eau-forte, et le corrosif mord môme sur le personnage. La manière la plus ordinaire de l'écrivain, dans ce livre, est un mélange de sceptique indulgence et de raillerie caustique du plus amusant effet; d'autant plus amusant que la vivacité du tour d'esprit ne l'empêche pas de voir et de toucher juste, du moins le plus souvent. Sa cruauté à froid, qui se dérobe sous l'apparence d'une impartialité décente en un pays étranger, n'épargne personne; mais personne non plus, soit à droite, soit à gauche, n'est absolument privé de sa bienveillance. Il découvre toujours, en ceux qu'il égratigne avec la plus visible joie, un certain côté par où ils sont dignes de sa grâce.

M. de Cassagnac et M. Jules Ferry seuls font exception. Le comte Vasili est méchant à chaque ligne pour le premier, et, quant au second, il n^est antipathie ni mépris que le collaborateur de M"* Adam ne lui inflige. Non seulement en lui rien n'est bon, mais les autres même ne sont appréciés comme bons ou , mauvais qu'en raison de la ressemblance ou de la diflérence qui les rapproche ou les éloigne de cet homme d'Éiat.

Tout le personnel politique de première ligne de la France actuelle est analysé et portraituré avec un art consommé du trait et des nuances. On ne se douterait vraiment pas que nous possédons tant de gens de talent et d'honnêtes gens, si l'on ne prend le plaisir de dénombrer ceux que le comte Vasil* honore d*un brevet de talent et d'honnêteté. Ce n'est pas seulement sur ce point que la plupart des Français frapperont d'appel certains, jugements du diplomate masqué. Il n'est pas besoin d'être de France pour sentir la protestation s'élever du fond de l'âme contre cette déviation de jugement qui charge, par exemple, M. Jules Simon, pour décharger d'autant M. Rochefort. Il n'est pas une honnête conscience qui ne répudie ouvertement cette complaisance pour le directeur de r Intransigeant, Thomme le plus nuisible que la diatribe politique ait élevé, et dont l'insolente fortune et la persistante impunité marquent mieux que tout autre signe le prodigieux et lamentable ramollissement moral de cette société décadente.

La revue de la presse est la partie faible du Monde politique de Paris, On sent bien que l'auteur ménage plus ou moins tout le monde; il émousse sa critique et fait patte de velours. Il ne parle pas que de tous les

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

journaux qui sMmposent par leur importance, mais surtout de ceux qu'il croit prudent de ne pas omettre, afin d'y trouver une aimable appréciation. Dans ce cas, quelques lignes panadées lui suffisent. Il asperge d'eau bénite toutes les rédactions qu'il cite. Cela ressemble assez à ces rapports nécrologiques des associations quelconques : Péloge y est de commande, mais à dose homœopathiquc autant que possible.

La conclusion du comte Vasili est faite pour nous plaire, et nous souhaitons que ce i\oble étranger

Toie juste quand il dit :

tVous auriez grand besoin que votre révolution, à peine commencée, produisît un homme de génie qui mît un peu d'ordre dans ce chaos. Mais le génie

vient avec les temps propices Votre société, il est

vrai, paraît plus avancée que les autres dans la décomposition; vous n'avez plus ces dehors majestueux et trompeurs qui cachent, dans les autres capitales, rinanité des antiques traditions; mais votre race est restée féconde, vivace et foncièrement honnête en dépit des apparences contraires : je crois pouvoir prédire que l'homme qui ramènera votre patrie à sa race et la dirigera dans ses voies nouvelles doit déjà être né. »

Le comte Vasili a peut-être eu la naïveté un moment de croire que ce • né » là était le général Boulanger. Il a fait lui-même amende honorable de cette erreur en faisant remarquer « que tous les politiciens qui Tentourent, le prônent, le réclamenU surgissent des milieux où la démolition est le principe et où Ton est incapable d'édifier ».

« L'homme qui ramènera votre patrie à sa race », expression très digne d'être notée; le fait qu'elle traduit est des plus graves, en effet. Il est certain que ce n'est pas l'esprit français qui domine dans les affaires de notre pays. Le comte Vasili avait fort judicieusement écrit, à propos de M. Wiison et des trafics honteux dénommés désormais wilsonisme : « De même qu'autrefois plusieurs quartiers étaient exigés dans les charges de confiance, la preuve de quatre ou cinq générations de sang français devrait être demandée à vos députés, à vos ministres, aux représentants de votre gouvernement à l'étranger, et à messieurs vos gendres. Le patriotisme vrai, celui qui consiste à tout sacrifier à son pays et fait comprendre par intuition ses véritables intérêts, sa dignité, son honneur, ne s'acquiert que par atavisme. Vous n'auriez pas dû donner votre confiance à des métis anglais, italiens, allemands, mulâtres, qui encombrent vos ministères, vos chancelleries, vos colonies. »

L'avis est bon, le reproche est juste. Ce n'est pas une raison pour que nous sachions mettre l'un et l'autre à profit. Nous sommes déjà trop la proie des parasites. pz.

Les Gloires maritimes de la France. — L'Amiral Baudin, par le vice-amiral Jurien de la Graviers, de l'Académie française et de l'Académie des sciences. Un vol. in-i8 de 172 pages. Ouvrage accompagné de sept cartes. Paris, librairie Pion etC'«, 1888.

Nous avouerons loyalement aux romanciers à « clous », à « clefs », à ordures, «à chantage et à suicides; nous avouerons de même aux messieurs de « l'épithète rare », et aux prétendus impeccables du style, simples charlatans actuels parmi nous de ces passagères modes ou manies qu'on a vues s'étaler à toutes les époques de l'histoire des littératures, française et étrangères; enfin à tous ceux-là, généralement quelconques, nous avouerons qu'ils nous dégoûtent quelquefois de lire. Il faut lire, cependant, pour vivre. On est heureux alors, en se détournant des salmis sophistiqués d'une encombrante cuisine, de trouver, à portée de sa main, un plat simple et sain, accommodé selon la tradition éternelle des bons nourriciers de nos amis et de nos intelligences. Dans cet ordre, nous aimons, d'une préférence qui remonte à nos premières lectures, ces histoires de héros modestes, racontées par de bons écrivains de leur famille morale, tels que notre marine en produit un nombre respectable. Il convient de placer à leur tête M. l'amiral Jurien de la Gravière, auteur de cette vie de VA mirai Baudin, dont nous allons dire quelques iraits. M. Jurien de la Gravière est trop connu des lecteurs, et en particulier de ceux du Livre^ pour que nous ayons à le leur présenter. L'amiral Baudin, au contraire, est une figure effacée au regard du grand public, si elle est loin d'être oubliée dans le monde des marins. Comme ce brave est de ceux que l'on peut proposer en modèle aux générations nouvelles, qu'il fut vaillant et honnête, serviteur dévoué de la France, et justement tenu pour l'un des pre miers dans son noble état, son digne biographe doit être remercié pour avoir rendu à cette belle mémoire le définitif hommage d'un bon livre... consécration supérieure à toutes les croix et grades, et uiême à toutes les statues. Celui-ci vient d'être composé, d*après un manuscrit de trois cent cinquante-sept pages in-folio, rédigé, en 1847, par l'amiral Baudin, à la prière de ses enfants. Ce manuscrit a été mis à la disposition du vice-aniiral Jurien de la .Gravière, à qui « fut abandonné le soin d'en faire l'usage qu'il jugerait le plus utile à l'instruction de nos officiers ». L'éminent historien maritime ajoute : « Pour atteindre ce but, il m'a paru qu'il me suffirait de condenser un travail qui portait en lui-même toute sa valeur technique et littéraire. Je laisserai donc, autant que possible, la parole à l'amiral Baudin, n'interrompant que bien rarement, par mes réflexions, son récit. On ne reconnaîtra pas seulement le héros à ses actes, on retrouvera aussi l'homme dans son style. »

Nous n'avons pas la prétention de faire mieux qu'un pareil maître, et nous suivrons les faits dans Tordre dressé par le biographe de l'amiral Baudin, d'après le dossier véridique de l'illustre mort. Charles Bau-

din, rejeton d'une famille de magistrature et de finances originaire de la Lorraine et fixée à Sedan sous le règne de Louis XIV, naquit à Paris, le ai juillet 1784. « Son père, maire de Sedan depuis l'année 1789, élu, en 1791, membre de rAssemblée législative pour le département des Ardennes, représenta le même département à la Convention, et y vota contre la mort du roi, en motivant son vote. »

Celui qui devait continuer les exemples d'un si ferme caractère, Charles Baudin, élevé d'abord au collège de Sedan, fut appelé par son père à Paris, en pleine Terreur, au mois d'avril i794> Mis en pension chez le citoyen Savouré, rue de la Clef, auprès de Sainte-Pélagie, dans une maison de haute respectabilité, qui, grâce au courage de son chef, avait vu maintenir chez lui l'enseignement religieux, Charles Baudin eut, deux ans après, au mois de mars 1796, l'insigne bonne fortune de voir d'assez près, dans cette maison estimée entre toutes, le personnage de vingt-sept ans, déjà glorieux sous le nom de général Bonaparte. Le « petit homme pâle et maigre, à longs cheveux noirs flottant sur les tempes », venait recommander, à la veille d'aller prendre le commandement en chef de l'armée d'Italie, son jeune frère Jérôme au respectable éducateur qui maintenait la foi religieuse au premier rang de son programme d'études. Après le départ de Bonaparte pour l'Egypte, Barras, chargé de prendre soin de Jérôme (son correspondant, comme nous dirions aujourd'hui), se déchargeait volontiers de ce soin sur ses aides de camp. M. Savouré, trouvant cette « fréquentation contraire » aux intentions du général, qui voulait que son frère devînt a un homme instruit et capable », fit prier le citoyen directeur Barras de le laisser maître de l'éducation de Jérôme, ou de le retirer de chez lui. Barras choisit le second parti. Cette anecdote, peu connue, est une des plus caractéristiques du temps, comme symbolisant la trempe et l'abaissement des deux genres de caractères entre lesquels se jouait la vie de la France. Le i3 octobre 1799, le père de Charles Baudin mourut subitement de joie, quelques heures après avoir appris, de la bouche de Sfeyès^ le débarquement de Bonaparte à Fréjus. C'est l'année suivante, à la demande personnelle de Bonaparte, à peine nommé consul, que Charles Baudin entra dans 1.1 marine, sa mère ayant répondu qu'elle ferait de lui 4 tout'ce qui plairait au consul ». Amputé du bras droit après d'affreuses blessures dues à un boulet qui lui laboura aussi le ventre, voici comment Baudin narr."» l'aventure : « La perte de mon bras droit fut, en cette circonstance, un bonheur. Si je n'avais eu que la plaie du ventre, j'étais un homme mort : l'hémorragie considérable qui eut lieu entre le moment où je perdis mon bras et celui de Tamputaiion empêcha rinflammation des intestins, et me sauva certainement la vie. » En 1809, l'empereur nommait Charles Baudin chevalier de la Légion d'honneur. « Nous ne savons plus, dit l'auteur, ce que vaut la première décoration. » Non, mais nous avons su ce que valent et même ce que coûtent les autres. On pressent déjà, dans l'admirable marin de 1809, le

chef illustre qui devait couronner sa carrière par le bombardement de-Saint-Jean d'Ulloa, cet exploit dont le duc de Wellington devait dire, en pleine Chambre des lords : c La prise de la forteresse de Saint-Jean d'Ulloa, par une division de frégates françaises, est le seul exemple que je connaisse d'une place régulièrement fortifiée qui aie été réduite par une force purement navale. » Charles Baudin, honoré du bâton d'amiral par Napoléon III, le 27 mai 1854, est mort le 7 juin de !a même année. l. d.

• Essai historique sur l'organisation du service des incendies et du oorps des sapeurs-pompiers de la -ville de Strasbourg, depuis le XV* sièole jusqu'à nos jours, par Ad. Seybotii, avec quatre planches chromolithographiées. In-8<* de 52 pages. Paris, 1888. F. Vieweg, éditeur.

M. Seyboth est l'auteur de quatre planches chromolithographiées appartenant à ce genre d'images populaires que l'on nomme des Épinals. Ces planches représentent les hommes, sapeur et clairon ou tambour et clairon en tête, et en tenue d'incendie, puis les pompes, le corps d'officiers et le corps de musique du bataillon des sapeurs-pompiers de la ville de Strasbourg, avec l'uniforme que cette troupe vaillante illustra pendant le bombardement de 1870. Tandis qu'il promenait sur le grain de la pierre lithographique le gras de ses crayons de couleur et variait de son mieux l'air martial de ses héros, Par-tiste s'éprenait de plus en plus de cette institution devenue une des gloires locales de la vieille cité; et, dès lors, il formait le projet, comme il le dit plaisamment ou naïvement, d'apporter « une deuxième et modeste pierre » au monument de cette gloire. Cette « pierre », c'est la plaquette que nous annonçons aujourd'hui, où l'auteur a traduit ou analysé les anciens documents concernant le service des incendies à Strasbourg, notant les modifications, les améliorations, au fur et à mesure qu'elles se produisaient dans un service auquel la municipalité strasbourgeoise a toujours accordé la plus grande sollicitude, depuis l'ordonnance de 1469 jusqu'à ce jour. De cet opuscule intéressant nous ne voulons noter ici qu'un fait, c'est que ce corps, admirablement instruit, exercé, équipé, outillé en vue de sa fonction, est un corps permanent, qui n'a de militaire que l'uniforme et qui relève exclusivement de l'autorité municipale. Aussi n'y pourrait-on citer un officier, ni même un homme qui ne. sût son métier. C'est au service des pompiers de Paris qu'il est réservé, grâce à son organisation militaire, de voir placer à sa tête un chef de corps a pompier comme la lune. » — M. Ad. Seyboth a eu la bonne pensée de publier à la fin de son opuscule une suite d^états nominatifs des sapeurs-pompiers tués au feu ou morts des suites de blessures, gravement blessés, et ayant reçu des distinctions honorifiques. Le siège de Strasbourg, en 1870, a notablement contribué à grossir ces divers états. En somme, cette plaquette paraît au moment où la réorganisation de ce service à Paris est à

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

l'étude; elle sera utilement consultée par qui de droit. L'auteur annonce que « cette deuxième pierre » n'est pas la dernière qu'il apporte à un glorieux monument; nous attendons la troisième avec une pa- ^ tiente, mais réelle curiosité. e. c.

Troia qaarts de sièole. — Mémoires du comte de Beust, ancien chancelier de Tempire d'Autriche- Hongrie, avec des notes inédites et unepréfacCi par FftéDÉRic Kohn-Abrest. Deux vol. in-8^, formant ensemble q85 pages. — Louis Westhausser, éditeur. Paris, 1888.

Le roman de sympathie et d'amitié des nations, les unes envers les autres, se peut comparer à celui des individus. 11 traverse les mêmes péripéties; il connaît les m6mes élans de dépit ou d'enthousiasme; il subit entin le même joug de lassitude ou d'intérêt, et présente la même part d'inexplicable et d'imprévu ; en 1814 ^t i8i5y les Prussiens, et tous les autres Allemands qu'ils symbolisaient (les pillards et les incendiaires de Bavière, de Bade, de Wurtemberg, et d'ailleurs) promenaient à loisir sur notre sol toutes les horreurs de l'invasion. Blûcher, si rampant et vil devant Napoléon, qui eut bien tort de ne pas faire fusiller ce parjure, BlQcher fait une pire figure et a laissé de pires souvenirs que le prince Frédéric et le maréchal ManteufTel, qui furent, après tout, des ennemis heureux, mais humains. Cependant nous voyons, après 1814 et 181 3, toute notre haine se concentrer sur l'Anglais, et Tignorance populaire, complice de Taveuglement de nos lettrés, entretenir chez nous la funeste légende d'une Allemagne idyllique et presque fraternelle. Un demi-siècle plus tard, l'Anglais, sans qu'il ait rien fait, au contraire, pour expliquer ce changement, ne représente plus rien de l'être odieux à nos sincères et clairvoyants ancêtres; le neyeu de l'homme de Sainte-Hélène a basé sa politique sur un concert parfait a avec la cour anglaise, où le rêveur couronné comptait des ennemis mortels, entre autres, ce dix fois allemand de prince Albert. Le traditionnel mauvais vouloir de cette nation envers nous n'a pas cessé de multiplier ses témoignages instinctifs ou prémédités, depuis notre funeste alliance en Crimée, si mensongèrement racontée dans le pamphlet de Kinglake. Mais il n'importe; parler avec colère de l'Anglais équivaudrait à présent à chanter du Béranger au dessert. Cela ne se fait plus. Par contre, soulever même l'idée, que dis-je, le rêve d'une entente avec notre fâcheux voisin de l'Est, cela pourrait être dangereux pour notre sécurité dans certains milieux,—dont je ne discute pas la vertu, ni ne blâme l'ardeur, — où l'écume vient d'elle-même mousser aux lèvres et d'eux-mêmes les cheveux se hérissent aux seuls noms de Moltke et de Bismarck. C'est une histoire pleine de curiosité et d'enseignement que celle de ces sentiments nouveaux, dont on peut faire remonter l'origine au lendemain même des désastres de l'Autriche en 1866, au lendemain de ce Sadowa, qui nous vit si cruellement jouer par la Prusse, et qui fut notre première étape sur la route de Sedan.

C'est alors que naquit chez nous la popularité de M. de Beust, l'ancien ministre du roi de Saxe, un des principaux co-partageants, si l'on peut dire, des défaites autrichiennes, et que l'empereur François- Joseph fit venir à lui, sur sa réputation de capacité, pour remettre sur pied le vieil empire ébranlé. Chacun, en Europe, et particulièrement en France, aimait à voir, sur la foi de ses désirs et de ses illusions, dans cet homme d'État ingénieux, éloquent au besoin et à goûts d'artiste, un adversaire implacable et peut-être un rival heureux du redoutable diplomate-cuirassier, encore à cette heure sur la brèche, seul survivant de tant d'empereurs, de rois et de ministres qu'il a faits ou défaits. Nous ignorons ce que furent les sentiments intimes de M. de Beust envers M. de Bismarck, mais il nous semble que le second regarda toujours de travers le premier et lui tint constamment la dragée haute; quelques phrases polies et certaines avances du caractère le plus transitoirement intéressé ne sauraient prévaloir contre l'impression de dédain qui perce à travers les jugements de Bismarck sur son nouveau collègue autrichien... impression que ne détruit pas la lecture des mémoires mêmes de M. de Beust, dont nous allons rapidement analyser le contenu.

Nous avons eu l'occasion de lire, à peu d'intervalle, plusieurs livres . dus à la plume ou bien aux discours et confidences de célèbres personnages étrangers. Chacun d'eux porte bien la marque de son auteur, les charmants écrits de M. de Hûbner révèlent le lettré de race, le dilettante supérieur, le voyageur passionné, l'observateur philosophique et social dans l'homme d'État gentleman. Les mémoires de M. de Beust, que remplit le récit méthodique et chronologique de tous ses actes, laisse deviner, à travers un style où n'apparaît jamais la griffe d'une forte originalité, des lalents de premier ordre, comme chargé d'affaires d'un giand pays. On ne saurait, sans naïveté, refuser de pareils talents à M. de Bismarck, si ce n'est pour dire que, dans son cas, le talent change de nom. Et ne nous parlez pas, je vous prie, d'homme sans scrupule, â qui tout réussit... car cela ne nous consolerait pas de l'avoir trouvé plus fort et moins sot que nous. Les mémoires de M. de Beust remplissent deux gros volumes, et, comme bien on pense, les mots de France et de Bismarck remplissent eux-mêmes une partie notable de ces deux volumes. Le premier, orné d'un portrait et d'un autographe de M. de Beust, va de 1809, date de la naissance de l'auteur* (qui se rappelait très bien la bataille de Leipzig, survenue dans sa cinquième année), jusqu'à 1866, date de la guerre austro-prussienne. Ce premier volume comprend les premières années du futur chancelier d'Autriche, issu d'une race originaire des marches du Brandebourg. Lorsqu*à sa sortie de l'Université, le jeune de Beust sollicita une charge de chambellan royal, il put produire un arbre généalogique de soixante-quatre quartiers de noblesse, au lieu des seize, strictement obligatoires. Ce premier chapitre reproduit, entre divers traits de l'époque française en Saxe, plusieurs anecdotes sans grand intérêt sur Napoléon, qui n'aimait

LE LIVUE

pas les longues séances à table, et le faisait trop voir aux mangeurs et buveurs de la cour saxonne. Après avoir terminé ses études à Gœttingue, Beust, qui avait songé à devenir professeur, entra dans le service diplomatique. De i83o à i838, il nous raconte la révolution de Juillet à Paris et ses contre-coups, l'attitude de TEurope, sa première mission à Berlin, et de i838 à 1848, ses missions successives à Paris, à Munich et à Londres. De son premier séjour en France il a emporté ce souvenir d^un repas avec la famille royale à Saint-Cloud : « Le roi (Louis-Philippe) présidait ces dîners d^une façon tout à fait bourgeoise, il tenait à découper lui-m6me, mais il s^entendait mieux à trancher les difficultés que les viandes, et son manque d'adresse fut cause d'un petit malheur qui, heureusement, n'eut pas de suites. Lorsqu'on me présenta un plat de jambon, je pris une tranche à laquelle adhérait une deuxième, qui tomba dans les plis de la robe que portait la reine. Fort heureusement, je ne perdis pas la tête; lorsque la reine qui ne s'était aperçue de rien, tourna la tête de l'autre côté, je m'emparai hardiment du corps du délit que je fis disparaître dans les profondeurs de mon habit. » On croirait lire du Paul de Kock ou du Champfleury traduit en allemand et retransporté chez nous, avec la fatigue de ce double voyage. Je cueille au passage une autre impression d'un genre plus relevé, et d'une, émouvante sincérité, dans son caractère étrange: « En 1846, je fus nommé ministre résidant à Londres. L'Angleterre est le pays ou s'est écoulée la plus longue partie de ma carrière diplomatique... Aussi je considère la Grande- Bretagne comme une seconde patrie. Chaque fois que je me donne la satisfaction d'aller voir mes amis anglais, mon cœur se dilate à Taspect des côtes de Douvres. Je suis sûr que bien d'autres partagent mes sentiments. Est-ce l'hospitalité magnifique que l'on trouve là-bas, est-ce la fidélité aux attachements ? je ne sais, mais on se sent attiré et retenu en dépit de la monotonie de l'existence et de l'absence déplaisirs. » Si M. de Beust a raison de dire que d'autres parta- .gent ces sentiments, ce n'est pas, sans doute, en songeant aux Anglais, dont le fameux home est proverbialement partout ailleurs que chez eux. De graves événements, qui dominent l'histoire de la seconde moitié de notre siècle, occupent les autres chapitres de ce premier volume des Mémoires. C'est la révolution de février et l'année 1848; c'est l'alliance des trois rois^ la diète de Francfort, et cette fameuse humiliation d'Olmutz, que la rancune prussienne devait faire payer si cher à l'imprévoyante Autriche. C'est encore la première rencontre avec Bismarck en i85i, la Prusse à la diète, la crise douanière^ l'empereur Nicolas à Dresde, la guerre de Crimée — i853*i854 —, l'Autriche au seuil de la guerre, la première rencontre avec Napoléon IIL Ici un mot spirituel du chancelier russe. Après le lancement de la phrase célèbre que l'Autriche, abandonnant la Russie en Crimée, « étonnerait le monde par son ingratitude », Gort* schakoff aurait dit en 1859 : « Et nous, nous étonnerons le monde par notre reconnaissance, • Il reconnut en effet le royaume d'Italie, ajoute M. de Beust.

C'est encore la guerre d'Italie, la seconde exposition de l'industrie à Londres, la rencontre de Bismarck à Paris (1862), son entrée au ministère, et /â /une de miel de sa correspondance avec de Beust. Les mémoires abordent ensuite la seconde révolte polonaise, la mort du roi de Danemark, la question du Schleswig-Holstein, la guerre allemande-danoise, la conférence de Londres, les six derniers mois de la Confédération germanique et la guerre austro-prussienne de 1866, dont les prodigieuses surprises et les bouleversantes conséquences remplissent les dernières pages du tome premier. Dans les annexes de ce premier volume, nous avons remarqué surtout le très beau discours prononcé par M. de Beust à Dresde, à l'occasion du centenaire de Schiller. Sortant des banalités académiques ou officielles, l'orateur s'écrie noblement : « Notre grand poète, s'il pouvait revenir aujourd'hui, parmi nous, se trouverait-il aussi bien que parmi ses contemporains? Moi du moins, je ne voudrais pas répondre oui à cette question... Le temps de ridéal est passé, non parce qu'on a atteint l'idéal... mais bien parce qu'il n'est plus de ce monde... Le mécontentement de nos jours vient de ce que peu de personnes savent oublier leurs peines et leurs misères, en s'attachant au sublime et à l'invisible. »

Il nous faut resserrer en peu de lignes la matière considérable et intéressante du tome second, qui comprend l'entrée de M. de Beust au service de l'Autriche, le compromis avec la Hongrie (1866), la question du Luxembourg, la mort de fempereur Maximilien fusillé à Queretaro — curieux détails de famille entre Hapsbour^s, à cette occasion ; — la visite de l'empereur Napoléon et de l'impératrice Eugénie à Saizbourg, et de l'empereur d'Autriche à Paris; le couronnement de François-Joseph à Pesth, 1867. Cette même année 1867 ^i^ accorder à M. de Beust* le titre de chancelier de l'Empire, qui eut, dit-il, un effet fâcheux. L'insurrection crétoise, une visite de Bism%rck à Dresde, la question du Concordat, le voyage à la suite de François-Joseph en Orient avec arrêt à Suez pour l'inauguration du Canal, signalent les années 1868 et 1869.

On nous excusera de ne point insister sur un nouveau récit des événements de 1870 et sur l'attitude de l'Autriche-Hongrie dans la guerre franco-allemande. Les ripostes de M. de Beust aux articulations de M. Thiers et du duc de Gramont nous paraissent donner raison au premier, dans son désaveu de tout engagenient d'alliance effective de son pays avec le nôtre, dans notre querelle avec la Prusse. A la fin de l'été 1878, M. de Beust fut appelé à occuper le poste d'ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Paris, réalisant ainsi une prophétie de la reine Amélie qui lui avait dit en 1841 : « Hé bien, vous allez voir que vous finirez v.otre carrière à Paris. » A ce nouveau séjour parmi nous, M. de Beust se vit extrêmement choyé par notre monde littéraire et artiste, qui tenait pour un des siens ce joli faiseur de valses et d'épigrammes. M. de Beust est mort subitement dans son château d'Attenberg, le 3o octobre i886> à l'âge de 77 ans.

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

Inventaire analytique des archives du Ministère des Affaires étrangères.— P<z/72>r5 de Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse, 1792- 1797, publiés sous les auspices de la commission des archives diplomatiques, par M. Jean Kaulek, tome Ilf janvier-août J7g3. Un vol. in- 18 de 527 pages. — Librairie Félix Alcan. Paris, 1887.

Tous les siècles ont vu, dans tous les pays, des révoltes et des bouleversements, sous la forme de guerres sociales, de dynasties détrônées par d'autres, d^expulsions de l'étranger séculairement établi; mais il semblerait que le mot révolution ne signifie plus rien, sMl ne veut dire celle qu'on a vue chez nous, et qui restera, vraiment, une des grandes époques de l'histoire du monde, sous le nom de Révolution française.

Ce fut, en réalité, le plus rare et le plus vaste mouvement qu'on se rappelle. Pour la première fois tressaillirent d'un môme frémissement les cent espèces drames différentes qui représentaient, de Marseille à Calais, la nation française; toutes vibrantes sous l'action de causes profondes et immémoriales que les seuls rhéteurs peuvent reporter à des malentendus partiels, à d'immédiats accidents. Pour la première fois, on vit les principes d'émancipation et d^égalité, produits d'une formidable démolition, s'incarner dans un prodigieux génie qui les canalisa et les fit circuler à travers l'Europe, â ce propos nous nous sommes parfois demandé ce qu'il fut advenu des conquêtes politiques de la Révolution, sans le premier Napoléon. Que l'on ne veuille bien ne rien voir d'un bonapartisme paradoxal dans l'idée, commune à certains ■penseurs, que Napoléon fut le grand véhicule des principes de la Révolution. C'est là, du moins, l'argument capital des monarchistes traditionnels contre rhomme d^Austerlitz. Quoi qu'il en soit, la Révolution, pour ses dévots,.est parce qu'elle est. Avant elle, rien de pareil, rien même qui fasse pressentir le merveilleux et universel élan de 178g; d'aucuns aiment mieux dire 92... d'autres encore, g3. II y en a pour tous les goûts. Cependant, nous lisions, l'autre jour, une lettre vraiment curieuse de Dumouriez, écrite en 1773. Il ajourne' — terme extrême — à 1780 la révolution qu'il prévoyait d'abord pour 1775. Ce ne sont pas seulement les prophéties, mais encore les figures révolutionnaires que Ton retrouve aisément, nombre d^années avant l'explosion foudroyante. Quelle saisissante psychologie — selon le terme à la mode — que celle d'une àme révolutionnaire ! C'était

jadis un produit des cours; on la.voyait surtout dans l'ombre du trône. Un beau modèle du genre fut ce Paul de Gondi, élève de monsieur Vincent, depuis saint Vincent de Paul. Gondi, archevêque de Paris et cardinal de TEglise romaine, « avec l'âme la moins ecclésiastique qu'il y eût dans Tunivers » (comme il le dit lui-même), dans son personnage durant 'la Fronde, dans ses relations avec la cdur, et jusque dans les aventures de sa conquête du chapeau rouge, nous apparaît d'essence révolutionnaire, au môme titre que plusieurs des plus fameux de cent vingtcinq ans après.

Célébrée sur tous les modes : le lyrique. Je sinistre, Tapocaiyptique, le sentimental, le romanesque, le dogmatique, le politicien, etc., etc., par les Michelet, les Louis Blanc, les Carlyle, les Lamartine, les Mignet et les Thiers, la Révolution â compris et comprend encore plus de sectes que d'historiens, de philosophes, d*apdtres et de poètes. Malgré tout, cependant, chacun de nous la juge et l'aime à sa manière, selon ses sentiments innés: car elle est désormais une notion faisant partie du domaine intérieur que nous entendons défendre contre toute ingérence d^école. Nous n'acceptons plus, dans ce nouvel état d'esprit, que les pièces originales et les documents directs. Dans cet ordre, la récente publication de VInventaire analytique des archives du Ministère des Affaires étran' gères doit être tenue pour un enrichissement précieux d'une bibliothèque spéciale, et d'ailleurs innombrable : celle des ouvrages relatifs à la Révolution. Les Papiers de Barthélémy^ ambassadeur de France en Suisse — 1792-1797 — présentent un intérêt exceptionnel) dans leur forme d'une concision télégraphique, sauf pour les dépêches échangées avec Lebrun et Deforgues, où l'on trouve d'abondants détails sur l'arrestation de Semonville et de Maret. François Barthélémy, né en octobre 1747, était entré dans la carrière politique au mois de février 1768, en qualité de secrétaire d'ambassade en Suède. Toujours emplpyé dans les affaires étrangères depuis cette époque, il avait été placé par le duc de Clioiseul au poste de secrétaire d'ambassade en Suède, et par M. Delessart à celui d'ambassadeur en Suisse. Le volume que nous annonçons est le second de la collection de ces précieux papiers. Il est publié, avec le double visa du chef de la division des archives, M. J. Girard de Rialle, et du délégué de U commission des archives diplomatiqnes, M. Albert Sorel, un maître dans la connaissance de l'histoire, et aussi dans l'art de l'écrire. l. d.

^^-^il^'

BIBLIOGRAPHIE - MONOGRAPHIE

— Singularités — Compilations — Curiosités littéraires --

Bibliographie générale de l'A.genais et des parties du Condomois et du Ba^çadais incorporées àans le département de Lot-et-Garonne, — Répertoire alphabétique... avec des notes biographiques et littéraires, par Jules Andriku, de la Société des sciences, lettres et arts d'Agen. Tome II. L-Z. Paris, chez Alphonse Picard, 82, rue Bonaparte; édité à Agen, chez J. Michel et Medan, 16, rue du Pont-de-Garonne, 1887. Un vol. grand in-8» de 422 pages à deux colonnes. L'ouvrage complet, 3o francs. (Tiré à 325 exemplaires.)

Nous sommes un peu en retard pour parler de ce dernier volume d'un excellent ouvrage, auquel nous avons consacré quelques lignes, lors de la publication du premier tome. Les lecteurs du Livrer qui n'ont pas oublié ce qui a été dit de cette production précieuse, accueilleront, sans doute, avec satisfaction la nouvelle de son achèvement; rien n^est plus propre, en effet, à stimuler les désirs des bibliophiles, que l'attente de la continuation ou de la fin d'une œuvre telle que celle-ci, dont les premières parties parues ont révélé l'utilité et les mérites et qu*on peut craindre parfois de voir demeurer en suspens. Tel n'est point heureusement le cas de la Bibliographie de VA gênais: son érudit auteur avait bien pris ses mesures, et, lorsqu'il nous donnait le commencement de son magnifique travail^ il était bien assuré de pouvoir le mener à bonne fin.

On sait notre prédilection pour les monographies bibliographiques et, plus spécialement, pour les bibliographies régionales; maintes fois déjà, nous avons, à cette place, souhaité la bienvenue à des publications de cette nature; mais il en est peu, nous ne craignons pas de le dire, qui nous aient semblé mieux conçues et mieux exécutées, plus estimables et plus dignes de succès que celle de M. Jules Andrieu. En parlant du premier tome, si nous avons bonne mémoire, nous émettions l'avis que sa belle étude pouvait servir de modèle aux travailleurs tentés d'entreprendre une œuvre analogue pour quelque contrée de notre France non étudiée encore au point de vue bio-bibliographique; l'examen de ce second volume nous confirme plus pleinement encore la légitimité de cette appréciation. Sans vouloir revenir

sur ces qualités que nous avons fait connaître : simplicité du plan, scrupuleuse exactitude des descriptions, méthode excellente du classement des articlés, etc., etc.,' qu'il nous soit permis d'insister sur certains mérites de l'ouvrage dcM. Andrieu. C'est d'abord la juste mesure qu'il a su observer en n'accordant pas à ses notices biographiques des développements exagérés; il sait être sobre sans sécheresse et donner tous les renseignements utiles sans tomber dans des détails superflus ou douteux; plus soucieux de l'exactitude que du nombre des faits, il s'attache à ne donner que des indications sûres, vérifiées avec tout le soin possible. Et cependant, malgré cette réserve, la lecture de ses articles n'est point aride, et quand on con\5ulte son répertoire sur un nom ou sur un fait, on y trouve, sous une forme agréable et concise, rien que ce qu'il faut savoir, mais aussi tout ce qu'il faut savoir. A l'appui de ce qui précède, nous citerons quelques exemples pris au hasard dans ce tome second : ainsi, l'article Patois (pages 182-186] est une petite merveille de précision, tant au point de vue philologique et littéraire, que sous le rapport bibliographique; l'article Protestantisme en A gênais n'est pas moins intéressant, et celui consacré aux Troubadours (Elias de Barjols, Hugues de Penne, Lantelmet] est rempli d'indications curieuses et utiles pour l'histoire littéraire.

Parmi l'es auteurs célèbres de l'Agenais qui figurent en cet excellent répertoire, il en est un ceruin nombre sur lesquels les meilleurs ouvrages, voire môme la « France littéraire », et ses continuateurs, n'ont donné que des indications incomplètes ou insufiisantes. Tels sont, par exemple, Florimond de Raymond, l'auteur du fameux livre sur la Papesse Jeanne, Joseph-Juste Scaliger, les Saint- Amans, J.-P, Tami!çey de Larroque, Biaise de Monluc, dont notre auteur a reconstitué la bibliographie avec une précision et une érudition infinies; tels sont aussi Sulpice Sévère^ Bernard de Palissy et bien d'autres encore, sans oublier Théophile de Viau, sur lequel M. Jules Andrieu a publié. Tannée dernière, une étude bio-bibliographique d'un si grand intérêt.

Cette bibliographie, on s'en souvient, a pour objet de faire connaître « tous les livres, brochures, journaux, etc., dus à des auteurs de la région, imprUn^

tv

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU Mot^

dans ce pays, ou l'intèressani directement. » Fidèle à son plan, Pauteur a mentionné dans son livre des personnages originaires de PAgenais qui, bien que n'ayant rien écrit eux-mêmes, devaient cependant tigurer dans cette étude, puisquUls ont fait l'objet de diverses publications. Telle est, par exemple, ^nntf de Maures, plus connue sous le nom de Nanon tle LartiguCf la fameuse maîtresse du second duc d^Epernon, mise en scène par divers auteurs en plusieurs ouvrages tlu xvii*' siècle et de notre temps.

Comme il arrive toujours en matière de travaux bibliographiques, M. Jules Andrieu, pendant Timpression de son bel ouvrage, a fait des découvertes nouvelles qu'il n^était plus possible d'intercaler en leur pîace; en même temps il a reconnu certaines incorrections, coquilles ou lapsus^ quMl n'était plus

temps de rectifier. Au lieu de se borner à remédier à ces lacunes ou à ces imperfections à Faide d'un errata ordinaire, il a préféré, avec raison, comblei; les unes et corriger les autres au moyen d'un important supplément qui occupe les quarante^ieux dernières pages de son étude et dans lequel t>n remarquera un bien curieux article sur un livre aujourd'hui perdu, la Francoyse chrestienne.

On voit combien sont nombreux et variés les mérites de la Bibliographie de PAgenais; c'est, répétons-le^ en terminant, un livre bien compris, bien fait, dont l'exécution matérielle fait honneur à ses éditeurs, et qui rendra les plus utiles services aux bibliophiles et aux travailleurs.

Phil; Min.

SCIENCES — Philosophie — Morale

La Philosophie religieuse en Angleterre, depuis Looke jusqu'à nos jours, par L. Carkau. Un vol. in-^*. Paris, Félix Alcan, éditeur; 1888. — Prix : 3 francs.

M. Ludovic Carrau avait déjà souvent rencontré les philosophes anglais dans le livre qu'il a précédemment publié sur la Morale utilitaire. C'est à eux qu'aujourd'hui il a exclusivement affaire en étudiant la philosophie religieuse, depuis Locke jusqu'à nos jours. Bien qu'il se soit surtout placé, comme le voulaient le titre et l'objet de ce nouvel ouvrage, au point de vue religieux, il embrasse cependant bien davantage; nous pourrions presque dire l'ensemble de toute la philosophie anglaise depuis le xvii' siècle. C'est, en effet, par la philosophie religieuse que se renouvela alors et que grandit la philosophie générale en Angleterre. C'est en traitant des questions religieuses que Berkeley, Butler, Bolingbroke, David Hume, Hamilton, Stuart Mill, Herbert^pencer, devinrent les célèbres philosophes que l'on sait et développèrent les systèmes philosophiques qui s^ recommandent d'eux. Ce n^est donc pas sans raison que M. Carrau présente son livre comme une sorte de suite au grand ouvrage de M. de Rémusat sur la philosophie anglaise. Celui-ci s'arrêtait au seuil du xvn' siècle, et c'est précisément avec ce même siècle que commence M. Carrau en traçant le tableau des doctrines idéalistes si intéressantes de Berkeley. Tout en ne négligeant pas le point de vue historique, l'auteur s'est surtout placé au point de vue doctrinal : il ne se borne pas à analyser les systèmes, à démêle^ leur origine et à en suivre la descendance; il les dis-

cute, il les apprécie. Il pense que l'histoire qui n'aboutit pas à juger n'est pas digne d'occuper un philosophe. Nous sommes d'autant plus de son opinion que M. Carrau a une défiance invincible contre les affirmations qui n'apportent pas leurs preuves avec elles. s. a.

L'Art et la Poésie chez l'enfant. La Psychologie de Penfant, par Bernard Perbz. Un vol. in-8<> de la Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, Félix Alcan, 1888. — Prix : 5 francs.

Dogmatiser, ce n'est pas Phumeur de notre auteur. Tous ceux qui avaient lu, et son Éducation morale dès le berceau, et ses Trois premières années de Ven/ant, et son Enfant de trois à sept ans, pouvaient bien crqire, lisant, avec non moins d'intérêt et de plaisir, son nouvel ouvrage, que, pour avoir entremêlé ses nouvelles et toujours fines observations de quelques conseils touchant l'éducation artistique à donner à l'enfant, il n'avait pas, très assurément, entendu proposer un système d'esthétique. Il a tenu néanmoins à nous mettre en garde. 11 l'a fait vraiment avec trop de modestie. « Je ne suis qu'un collectionneur et un explicateur de petites 'données psychologiques. J'ai partout évité les vastes synthèses qui ne sont pas de ma compétence. J'ai voulu esquisser la vie esthétique de l'enfant, c'est-à-dire d'un certain nombre d'enfants que j'ai étudiés. Je dirai donc en peu de mots ce qu'ils m'ont appris, soit du sentiment esthétique ou poétique, soit de l'activité créatrice, soit de la langue d'expression en formes, couleurs, sons, mots et attitudes de la prc-

BIBL. MOD. — X

mière et seconde enfance. » Ce qu'ils lui ont appris, il Ta dit, mais son livre n'est pas un simple recueil de « petites données psychologiques »; lui-même n*a su collectionner ces mêmes données, les rapprocher, (es opposer, les expliquer, et il n'a pu apprendre, que parce qu'il s'était déjà instruit des conditions, aussi des moyens, de l'Art et de la Poésie. Les observations portent sur les manifestations du goût de la parure, du sentiment de la nature, du désir de plaire; elles ont trait aux dispositions de l'enfance pour la musique, pour le dessin, au« simulations d'actions, à ces petits drames que se jouent les enfants, à leur amour de la lecture, aux mérites et aux défauts de leurs petites compositions littéraires.

L'observateur fait la part des tendances natives, de l'hérédité ; il tient compte du milieu et de cette première éducation, inconsciemment donnée souvent, toujours inconsciemment reçue; il mesure enfin la somme d'activité dépensée par Tenfant, soit pour appeler des représentations, des émotions, soit pour les rejeter. Il y a sentir, il y a comprendre, il y a créer en quelque façon, et il nous montre la sensibilité, l'intelligence,, la volonté libre entrant en jeu fort différemment, fort inégalement, chez différents enfants : question d'âge, question de sexe, mais sur« tout question de caractère.

L'Art, la Poésie regardent au comment vivre; la Morale, au devoir faire ou s'abstenir. L'esthétique ou l'éthique n'ont point même objet. M. Bernard Perez note toutefois ses remarques avec la préoccupation de les faire servir autant à l'éducation morale qu^à l'éducation artistique; aux éducateurs de tâcher à pénétrer l'âme des enfants. « L'effet de Tœuvre d'art, écrit l'auteur, ne se borne pas à produire le plaisir du jeu, le sentiment épuré de la beauté. Les excitations qu'elle impose au système nerveux sont trop vives pour ne pas remuer l'être tout entier; or, un dilettantisme modéré peut détourner l'attention de l'excitation émotionnelle, dont l'excès est dangereux à tous égards, à la délicate et sereine perception du beau. D'autre part, une sentimentalité réduite à de justes proportions, et surtout dérivée à la sympathie la plus active de nos tendances, peut corriger l'abus possible du dilettantisme, et en' transporter les jouissances trop personnelles aux larges et bienfaisantes émotions du groupe social... L'Art est pour la vie. Il semble ne viser qu'au plaisir, et il atteint par surcroît l'utilité. Il est fait tout ensemble de fantaisie et de réel, d'exaltation et de pondération, de folie et de raison, de sens mystique et de sens pratique. C'est une des formes supérieures, sinon la forme supérieure de l'adaptation. Ce qu'en définitive nous trouvons partout, en esthétique aussi bien qu'en morale, c'est la souveraine efficacité de la raison modératrice. »

M. Perez s'est défendu de synthétiser, mais ses observations, ses remarques, il les a résumées aux dernières pages de son livre. A propos du goût de la parure, il écrit : « Le goût en est déjà chez le jeune enfant quelque chose d'assez complexe : Téclat et

l'agencement des belles couleurs en sont rélément essentiel; c*est ensuite le plaisir social d*étre regardé ou loué pour l'effet que cette parure fait sur lui; c'est aussi le plaisir plus relevé de ressembler à d'autres personnes qu'on admire. La frivolité et la vanité peuvent faire étrangement dévier cette première tendance. • Il parle du sentiment -de la nature et montre la sympathie comme en étant le fticteur le plus important. « C'est la sympathie qui prépare le jeune esprit à concevoir ces analogies supérieures qui mettent une métaphore vivante et comme un lambeau d'âme humaine sur les objets et les ensembles naturels, ces analogies profondes que l'enfant ne peut même pas deviner : la majesté des montagnes, la mélancolie des ruines, la tourmente des flots, la grâce des fleurs. » L'auteur parle encore de la politesse, cette « livrée morale de la famille i, de la coquetterie aussi, du babillage de l'enfant, qui aime être écouté, mais qui aime aussi s'entendre lui-même. II en vient à la musique, et cette remarque: « C'est surtout la beauté du timbre et son expression affective qui peuvent charmer un enfant, même âgé d^ huit ou dix ans. Mais on peut commencera former en lui le jugement esthétique, lui apprendre à goûter les belles combinaisons de sons. Les jouissances toutes spéciales de l'artiste ne lui sont pas absolument interdites. Il est bon, d'ailleurs, de lui donner autant que possible ce correctif et ce dérivatif intellectuel des émotions trop faciles à s'exagérer... » L'enfant ne commence pas par colorier, mais par dessiner, et M. Perez de citer M. Buisson, de commenter ses* conseils. Précieuses observations encore, que celles qui touchent au jeu dramatique, et tout intéressantes les lettres de fillettes, les narrations de jeunes garçons qui sont rapportées. Le livre s'impose à l'attention.

La Criminologie. Étude sur la nature du crime et la théorie de la pénalité, par R. Garofalo, agrégé de l'Université de Naples. Ouvrage traduit de l'italien et entièrement refondu par l'auteur. Un vol. in-8* de la Bibliothèque de philosophie contemporain, Paris, Félix Alcan, i888. — Prix : 7 fr. 5o.

Les théories de l'auteur sont connues; on lésa, chez nous, maintes fois exposées et cri tiqujées ; c'est, il y a un arf, M. d'Haussonville qui dénonçait, dans la Revue des*'Deux Mondes, aux consciences pénétrées de spiritualisme, les ambitions révolutionnaires de la jeune école positiviste italienne; c'est M. Tarde, il y a deux ans, qui formulait, bienveillamment, de nombreuses objections, dans sa Criminalité coat* parée; et c'est, hier, M. Féré, dans sa Dégénérescence et criminalité, qui ajoutait de nouvelles objections; et d'autres articles ont paru, d'autres études ont été publiées. Voici l'ouvrage traduit, traduit par l'auteur lui-même. La publication suit celle de la traduction du travail de M. Lombroso; elle précède, sans doute, celle de la traduction du travail de M. Marro.

La Criminologie est un traité un peu diffus : il f«u« tourner nombre de pages pour arriver aux para*

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

graphes dans lesquels M. Garofalo définit ïe délit ndiurel, analyse les anomalies que présente tout criminel, dit la fin de la peine et expose son système rationnel de pénalité; mais le reproche n*est pas dMmportance.

Que faut-il désigner par le mot crime ? Cest la question posée et résolue dans la première partie. Celte première partie comprend deux chapitres. Dans le premier, Tauteur donne sa définition, émet sa théorie ; dans le second, il critique les définition et théorie des juristes. « Qu^est-ce que la criminalité pour le juriste i Rien. Il ne connaît presque pas ce mot. Il ne s^occupe pas des causes naturelles de ce phénomène social ; ce sont pour lut, tout au plus, des connaissances de luxe. Le criminel n^est pas pour lui un homme anormal psychiquement ; ce n^est qu'un homme comme tous les autres, qui a commis une action défendue et punissable. C'est que le juriste n*étudie le délit que d'après sa forme extérieure, il n'en fait aucune analyse selon la psychologie expérimentale, il n'en recherche pas la dérivation. Ce qui le préoccupe, c'est la détermination des caractères extérieurs des différents délits, c*est la classification des. délits selon les droits qu'ils blessent, c'est la recherche de la peine juste proportionnellement et in abstractOj non pas de la peine utile expérimentale' ment pour l'atténuation du mal social. » Rossi et Frank ont parlé,, l'un, d'un manquement à quelque «fevoir: l'autre, de la violation d*un droit; pure logomachie, prétend l'auteur ; l'un n'a pas été initié à la doctrine évolutionniste, l'autre la méconnaît; hors du spencérisme point de science sociologique, et la pénalité, dans son objet, dans ses moyens, relève de la sociologie. Nous revenons au chapitre I''. M. Garofalo s'y est appliqué à dégager et à isoler les senti" ments qu'on peut dire définitivement acquis à la partie civilisée de l'humanité et qui forment la vraie morale contemporaine, « non susceptible de perte », — pourquoi ? — « mais d'un développement toujours croissant, » — encore pourquoi ?ce doit être un de ces mystères que notre faible intelligence ne peut comprendre et que nous devons croire. Que sera le délit, selon cette éthique ? M. Garofalo le dit par avance : te délit naturel ou social est la violation de ces sentiments par des actes qui en même temps sont nuisibles à la communauté. Mais résumons l'analyse. « Dans chaque sentiment moral des couches superposées, depuis la simple ébauche jusqu'à ce qu'on nomme la délicatesse », — voilà pour la qualité ; — mais des sentiments moraux moyens et un sens moral moyen « chez tous les hommes de notre temps et de notre race ou d'autres races pas trop dissemblables de la nôtre. » Développés ou non, les sentiments moraux sont altruistes, — voilà pour leur nature, ^et en voici les espèces, les sentiments se divisent en sentiments de pitié et en sentiments de pro* bité. « L'élément d*immoralité nécessaire pour qu'un acte -nuisible soit considéré comme criminel par l'opinion publique, c'est la lésion de celte partie de sens moral qui consiste dans les sentiments altruistes fondamentaux, c'est-à-dire la piiié et la pro-

bité. Il faut, de plus, que la violation blesse, non pas la partie supérieure et la plus délicate de ces sentiments, mais la mesure moyenne dans laquelle ils sont possédés par une communauté, et qui est indispensable pour l'adaptation de Pindividu à la société. » Par suite, deub catégories : l'offense au sentiment élé* mentaire de pitié et l'offense au sentiment élémentaire de probité; la première catégorie comprenant les agressions à la vie des personnes et toutes sortes d'actions tendant à leur faire un mal physique ; la seconde, les agressions contre la propriété, l'escroquerie, les faux témoignage^, etc.. Pour les actions qui menacent l'État, les actions lésives de la tranquillité publique, des droits politiques des citoyens, du respect du culte, de la pudeur publique, « elles ne révèlent pas dans leurs auteurs une anomalie, le défaut de cette partie du sens moral que l'évolution a rendue presque universelle. I^ul doute que le législateur ne doive frapper ces actions comme les autres; mais il n*y a que les vrais crimes à notre point de vue qui peuvent intéresser la vraie science, par la recherche de leurs causes sociales et de leurs remèdes sociaux. » Les actions qui menacent TÉtat ne sont pas délits naturels, ils sont crimes non vrais, M. Garofalo ne s'en occupe pas. Mais pourquoi sontils punissables? Faut-il distinguer deux utilités? l'une que ferait découvrir quelque expérience, l'autre que dégagerait la science i II est utile de prévenir, de contrarier, de punir la violation de sentiments foncièrement altruistes, et il peut être utile d'empêcher la violation de certains sentiments étatiques, — le barbarisme est usité, — c'est-à-dire de certains sentiments encore à demi égoïstes.

La deuxième partie offre plus d'intérêt. Sans nullement partager la doctrine de notre auteur, on peut se plaire à parcourir le chapitre i«' qui traite des anomalies du criminel, à lire les trois chapitres qui suivent et dans lesquels il est parlé de l'influence de l'éducation sur les instincts criminels, des influences économiques, de l'influence des lois.

Trois chapitres dans la troisième partie. La loi d'adaptation, tel est l'objet du premier : il faut éliminer le criminel; « la suppression des éléments les moins aptes à la vie sociale doit produire une amélioration morale de la race, parce qu'il naîtra un nombre toujours moins grand d'individus ayant des penchants criminels. • Dans les deux autres chapitres deux critiques, la critique du système pénal tel que l'imaginent « les juristes, » la critique des lois pénales proclamées lois protectrices du crime.

La quatrième partie porte pour titre : le Système rationnel de pénalité, — et, rationnel ou non, le système n'est pas tout entier condamnable, — regardons-y. Les crimes sont distingués, classés, aussi les peines applicables : i*' pour les grands criminels instinctifs auteurs d'assassinat t la peine de mort, l'internement dans un asile si le criminel est un aliéné; 2* pour les meurtriers qui cèdent à un sentiment égo-altruiste ou altruiste : la relégation à terme en vue de parer à sa criminalité endémique, en même temps la mise en observation; 3^ pour ceux des cri*

LE ItVKE

minels qui mutilent, violent, attentent d'une manière on d'une autre à la liberté d'autrui: encore la relégalion à terme et prolongée sMls ne consentent un dédommagement à la victime ou à sa famile ; 4» pour ceux de ces mêmes criminels chet qui Ton peut reconnaître l'hérédité du vice : Tinternement dans un asile d'abord pour empêcher la prolification; après la période d'internement, une période d'expérience dans une xolonie agricole; si, libérés, ils récidivent, la déportation avec abandon; 5* pour ceux des délinquants a qui se trouvent placés à la limite inférieure de la criminalité naturelle, ou, si l'on veut, dans un espace intermédiaire entre les criminels et les hommes normaux, parce que leurs délits sont des violations moins graves du sentiment de pitié et ont l'air de ne dépendre guère d'une vraie cruauté, mais plutôt de ce qu'on pourrait appeler rudesse ou manque, d'éducation et de retenue », pour ceux qui frappent, injurient, menacent, séduisent : deux amendes^ • l'une au bénéfice de l'Ltat, comme réparation du trouble et dédommagement des frais; l'autre au bénéfice de la partie lésée > c'est par de pareilles mesures que le ressentiment de la victime serait plus vite apaisé, que le budget ne se* rait pas surchargé de l'inutile dépense que jiécessite l'entretien d'innombrables délinquants, qui, sans cesse renouvelés, peuplent les prisons correctionnelles, et qu'enfin les coupables eux-mêmes ne seraient pas encore plus démoralisés et avilis par la prison et abrutis par son oisiveté forcée » ; 6*» pour lei criminels dépourvus du sentiment de probité, pour les cleptomanes, les pyromanes : la transportation ; j** pour les délinquants fortuits de cette même catégorie : le changement de milieu pour amener le changement d'habitudes. »

M. Garofalo ne pèche pas, du moins, par un excès de bienveillance à l'endroit des criminels. Pour les xïon^adaptableSy M"* Clémence Royer n'a pas une plus grande sympathie.

L'Evolution des mondes et des sooiétés, par . F.-C. Dreyfus, député de la Seine, secrétaire général de la Grande Encyclopédie. Un vol. in-8®, de la Bibliothèque scientifique internationale, Paris, Félix Alcan, i888. — Prix : 6 francs.

M. Dreyfus possède ta Vérité. Il la tient de Darwin et de M. Spencer.

Nous disons la vérité pour parler comme parlerait l'aimable secrétaire général de la Grande Encyclopédie; il n'admet pas, en effet, que la volonté individuelle puisse légitimement intervenir aussi bien quand il s'agit de questions théoriques que lorsqu'il s'agit de questions pratiques; il y a plus, il ne soupçonne même pas que, toujours et quand même, cette intervention se produit, que l'agrément, que l'intérêt a toujours voix au chapitre, que le penseur choisit et qu'il choisit également, sinon pareillement, celui qui s'approprie une doctrine tout agencée. Mais, âoyons ju^tc. il n'est pas que les seuls évolutionnistes

pour ivétendre qu'on ne compose pas la vérité, qu'elle s'impose, que la vérité est impersonnelle, qu'elle est une!

On peut, l'esprit occupé par un concept a priori, tenir pour « obligée », de la part de ce qui déduit ou induit, une attitude absolument passive, ou peut-être intellectualiste et toutefois nourrir des doutes : rien ne viendra-t-il jamais démentir ce que l'on considère romme vrai aujourd'hui ? Ne fera-t-on point quelque jour d'autres distinctions, ne formulera-t-on point d'autres définitions, qui expliqueront ou impliqueront d'autres inductions? M. Dreyfus ne doute pas.

« Combien notre univers diffère de celui que croyaient connaître les anciens, de celui même de Newton, de Laplace et d'Arago ! » C'est la première phrase de l'Introduction et l'auteur est bien éloigné de se demander si, dans dix siècles, voir© dans deux ou même moins, nos descendants n'auront pas lieu de considérer leur univers comme très différent de celui que pensaient connaître MM» Espinas, Perricr, Dreyfus, de celui de Darwin et de Spencer. « Les «itres vivants, » lisons-nous, « se transfornient sans cesse et l'homme lui-même n'est pas une exception dans l'ensemble des choses. Sa place et son rôle dans la nature, cette question capitale pour l'humanité, cette base de toute philosophie, » — car il est bien entendu que la philosophie est et doit être un simple chapitre de la science, — « sont définitivement déterminés par la connaissance de son origine animale. Les conséquences de cette notion désormais acquise sont telles qu'aucune science ne peut s'y dérober, et l'on peut dire, » — nous ne lui faisons pas déclarer, — « que l'anthropologie a révolutionné la philosophie. » Définitivement, notion désormais tfc- ^MW«, ces expressions, ou d'autres équivalentes,. reviennent souvent, sous la plume de notre vulgari.sateur : poursuivant, dans ces premières pages de son livre, l'histoire de l'évolutionnisme, il parle des théories de Cuvier et d'Agassiz qui sont « définitivement renversées » par Darwin, des travaux de Broca qui ont « solidement établi » les nouveaux fondements de l'anthropologie, de la doctrine de l'évolution qui est « assise sur des bases inébranlables ».

Une remarque, en passant. M. Dreyfus insiste peut-être trop sur l'accueil qu'ont fait d'éminenu esprits, et la foule après eux, k ^ doctrine de l'évolulion. Sans doute, il est très humain de se rejouir si l'on voit les conceptions qui vous sont très chères admises et par quelques hommes d'étude et par nombre de gens ayant peu ou point de culture scientifique, mais il y aurait de la naïveté, ou quelque choss d'approchant, à ne prêter d'autorité qu'à ccu^là mêmes qui, appliqués à divers travaux, posent l'hypothèse de l'évolution avant toute recherche en cosmographie, en géologie, en anthropologie, ep linguistique, en sociologie ; et mesurer en certaine façon la valeur de la doctrine évolutionniste au nombre des adhérents qu'elle a pu rencontrer, ce serait, de la part de qui tient pour la vérité impersonnelle, une faute assez peu pardonnable : à y regarder de près, on peut estimer que M. Dreyfus n'échappe

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

pas à ces deux reproches d'avoir manqué à la logique et de s*étre montré, disons le mot, un peu naïf.

Son exposé de la doctrine, il Ta divisé enr quatre livres : le premier portant pour titre : FÉvolution des mondes, le deuxième : la Terre, le troisième : l'Homme, le quatrième et dernier : VÉvolution sociale. Peu d'expositions aussi claires, aussi bien ordonnées, Uistent paraître une aussi grande connaissance des travaux scientifiques publiés tant à l'étranger qu'en notre pays dans ces cinquante dernières années.

Les deux premières parties sont deux résumés des dernières hypothèses émisés, des dernières théories proposées quant à l'origine des mondes et la formation du système solaire, quant à la constitution et au mouvement des planètes de ce système, quant à Punivers stellaire, quant à la fin du monde, quant à la naissance de la terre et aux périodes géologiques. Nous parlons, bien entendu, de celles de ces hypothèses ou théories qui supposent ou développent l'idée d'une évolution continue, et nous ne nous arrêterons pas davantage sur les divers chapitres de cette première moitié du livre.

La troisième partie comprend trois chapitres, intitulés : les Origines de V homme, les Premiers Ages de Phumanité, la Parole et la Pensée. Pour prouver que c l'homme est sorti des vertébrés inférieurs et plus particulièrement des mammifères simiens», M. Dreyfus invoque l'anatomië, la physiologie, la psychologie comparée, l'embryologie, la paléontologie, et ces preuves abondamment fournies, il nous refait le roman qu'avaient déjà donné MM. de Mortillet et Létourneau, le roman de l'enfance de l'humanité. Toute cette partie de sa plaidoirie était relativement facile. Il est plus embarrassé, il y paraît bien, quand il en vient à la question de l'origine du langage. Bien que la • science ne soit point mûre sur ce point », il n*en croit pas moins possible de « créer une sorte d'embryogénie de l'esprit humain », et il entreprend de donner, de l'origine du langage, « une explication vraiment scientifique et naturelle ». Il écarte ce qu'il appelle « les derniers fantômes, vestiges des idées métaphysiques et théologiques, pour aller jusqu'au bout de son induction scientifique, induction qui le conduit, comme on sait, à l'idée d'une humanité à peine dégagée de l'animalité, ne parlant, ni ne pensant à vrai dire encore • ; c'est c graduellement que se sont développées en elle, d'une part, la pensée logique, de l'autre, sa rotation, le langage articulé,se dégageant peu à peu, l'une, des images individuelles, l'autre, des moyens purement mimiques et inarticulés d'expression ». L'auteur formule ainsi la conclusion de ses inductions avant d'analyser les phénomènes de la parole et de la pensée ; mais il ne faut pas trop s'en étonner, il plaide une cause. Qu*il semble ignorer tant d'études parues en France, en Autriche, en Angleterre, à la suite de la publication de la thèse de M. Egger sur la parole intérieure, et qu'il n'ait pris la question du langage que par son côté historique, cela nous étonne davantage.

Dans la quatrième partie,, la Sociologie, il ne faut pas confondre la sociologie avec l'histoire : « l'histoire s'occupant des faits et cherchant le passé, la sociologie portant des lois et mettant tout au présent comme la science. » M. Dreyfus précise sa pensée : « La Sociologie se rapproche de l'Histoire puisqu'elle examine comment les faits se passent dans les sociéttés humaines, mais elle s'en dégage en ce qu'elle doit être la science universelle des sociétés : elle ne doit pas faire seulement appel aux événements, étudier une société; elle étudie la société, les règles communes au développement de toutes les sociétés. » Une fois donnée cette définition d'une science qui, comme toutes les autres, met tout au présent, et qui ne saurait néanmoins se passer du facteur : Temps, M. Dreyfus passe à « l'étude » de la famille, de la propriété, des croyances religieuses et morales, de l'organisation sociale. A propos de la polyandrie il évoque les mœurs de la reine des abeilles, de celle des fourmis; mais citons le passage: « Nous trouvons dans ces espèces éminemment sociables réa« lise comme un rêve platonicien de république idéale : le sens social y est si développé, l'abnégation individuelle et le principe de la division po'ussés si loin, que certains individus seuls sont affectés à la reproduction et que l*Éiat se charge d'adopter et d'élever les jeunes; des sociologistes ont vu là un exemple de désintéressement tel que nos sociétés n'en pourraient offrir de pareil : « Car il semble bien, dit M. Létourneau, que te célibat des lamas thibétains et autres ait eu un tout autre but que de se livrer, — la phrase n'est guère française, — au travail dans Vintérét du corps social tout entier. Mais si certaines espèces animales ont réalisé par l'instinct un idéal social supérieur à celui de l'humanité, en revanche l'humanité n'a rien à envier aux animaux pour la bestialité des relations sexuelles... » Avouons-nous que ce n'est pas la faute des hommes; c'est à l'évolution toute seule qu'il faut s'en prendre. Mais s'en prendre^ idée et expression impropres : l'évolution se produit nécessairement, fatalement, et M. Dreyfus, lui-même, n'a pas encore dépouillé tout à fait le vieil homme, il n'a pas encore rejeté toutes les idoles, quand il loue et quand il blâme.

Revenons à l'évolution qui, au reste, a réalisé déjà certains progrès ? Qu'on en juge : « On peut admettre que si nous n^avions jamais f ntendu parler d'âme, de vie future ou de divinité, il ne viendrait à aucun de nous l'idée de proposer des explications aussi superficielles. Ces théories et ces croyances sont en effet le legs d'âges antérieurs. Elles paraissent si étranges et si surannées aux esprits réfléchis de notre temps, elles cadrent si peu avec l'état actuel de nos connaissances que leurs champions ont fait de cet antagonisme un argument prétendant que ces idées doivent être innées en nous puisqu'on ne pouvaient montrer d'où elles venaient. » Sans la regrettable éducation que nous sommes encore amenés à donner à nos enfants, nos enfantF, déjà disposés à entendre Ma vérité, ne seraient plus les dupes de l'erreur. Tour-

nons plusieurs pages. M. Dreyfus avait célébré l'idéal réalisé d'instinct par les abeilles et les fourmis; le voici qui traite, en sociologiste, de la morale : « La manifestation fondamentale de l'idée morale, de ce devoir que Kant, au nom de ses principes métaphysiques, déclarait irréductible, semble bien être le sacrifice de rintérét immédiat, ou plus exactement le sentiment de solidarité l'affirmant par ce sacrifice. La horde humaine a dû sentir les avantages de la solidarité, y être conduite d'une manière presque fatale, » — pourquoi : presque? — «de môme que les troupeaux de bœufs sont contraints à se grouper par les fauves qui rôdent autour d'eux, dévorant les traînards. Dans cette horde où le sentiment de solidarité est devenu une habitude héréditaire, se déve-

loppe la notion de la nécessité, du courage et de Tobéissance au chef ; ajoutez-y celle du talion ou de la vendetta, la sensibilité au blâme ou à l'éloge, et vous aurez les données essentielles sur lesquelles repose le sens moral, i» M. Dreyfus ne veut pas, dit-il, pousser plus loin cette analyse, il se conteate d'affirmer « qu'une fois constituées, les idées morales ont évolué comme le reste, que la législation a précisé la notion du devoir, en a créé de nouveaux >.

Il est très vrai que la doctrine de l'évolution, si elle devait prévaloir, révolutionnerait la vieille philosophie des Descartes, des Kant, des Maine de Bi» ran.

Jt.

QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

La Russie seotaire {sectes religieuses), par M. Tsakni. Un vol. in-i6. Paris, E. Pion, Nourrit et C*«,

Tout audébutdu premier deses beaux articles sur la Religion, le Sentiment religieux et le Mysticisme en Russie (n* du i5 avril 1887 de la Revue des Deux Mondes), M. P. Leroy-Beaulieu signalait le double intérêt que devait présenter Tétude qu'il entreprenait dans le dessein de compléter son travail sur l'Empire des tsars» Rechercher, écrivait-il, quelles sont les croyances du peuple russe, c'est pénétrer des consciences d'hommes, — une telle recherche ne saurait être indifférente aux psychologues; — regarder aux sectes qui attirent le paysan, le petit commerçant, c'est démêler les conditions premières de l'Eiat et de la société russes, — et l'homme d'État ne saurait négliger un pareil examen.

Dans ce premier article, il portait quelques jugements d'ensemble, ceux-ci entre autres : — L'observation a été faite : chez les peuples modernes, la révolution agite à la maifière d'une religion. Nulle part cela n'est plus sensible qu'en Russie. En aucun pays le mouvement révolutionnaire n'a pris davantage l'aspect et les allures d'un mouvement religieux. — Les étroites limites de l'activité intellectuelle sous le régime autocratique; les barrières où se heurte en tous sens l'initiative individuelle; l'inaction tôt ou tard imposée aux esprits indépendants; le vide mal dissimulé de l'existence officielle et le vide trop apparent de tout ce qui n'est pas service d'État ; en un mot, l'impuissance d'agir et la fatigue de vouloir, l'inutilité de re£fort, mieux ressentie avec l'âge, rejettent parfois dans la contemplation et le mysticisme des âmes ro-

bustes, qui, en d'autres pays, se fussent absorbées dans l'action. Peut-être l'usure du climat n'y est-elle pas non plus étrangère, car les forces morales ne lui résistent pas mieux que les forces physiques. On vieillit vite sous ce ciel. — La religion s'épure ou se dégrade selon le milieu qui la reçoit. Entre elle et le croyant, action réciproque. Elle se matérialise quand elle ne peut le spiritualiser. Une remarque qui est d'importance : le moujik sait entendre la morale et les conseils du Christ ; s'il a l'intelligence et l'imagination encore païennes, il a déjà l'âme chrétienne.

M. Tsakni caractérise, comme M. P. Leroy-Beaulieu, le mouvement des esprits en Russie; pour tous deux, ce mouvement est dû aux mômes causes occasionnelles, et tous deux découvrent dans l'âme du paysan russe le même sentiment du mal, du péché, le même besoin de la rédemption.

Un départ se peut établirentre les sectes religieuses, auxquelles n'appartiendraient pas moins de 1 3 mfllioos de Russes, et nous adoptons le départ même qu'a indiqué M. Tsakni. Nous n'adoptons pas pour cela la dénomination générale de rationalistes qu'il donne aux dernières des sectes qu'il nous fait connaître, et connaître complètement, en s'aidant du travail de M. Prougavine. Il qualifie les premières de mystiques; elles ont bien, en effet, le caractère mystique, la secte des fuyards, celle des christs, celle des skoptsyt celle des prygouny ; mais d'entre les autres, celle des doukhobory, celle des molokany, celle des stundistes, celle des chalapoutes, celle enfin des soutaievtsy, de laquelle relève le comte Tolstoï, pas une qui mérite d'être qualifiée de rationaliste, au sens du moins où nous entendons ce mot. Pour nous Oc-

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

cidentauXy les rationalistes sont des déistes qui pensent prouver l'existence de Dieu par des raisons métaphysiques ; ils ne sont pas chrétiens ou ils ne le sont que de nom. Les sectaires russes ont, eux, Tâme profondément chrétienne; leur dieu est un dieu personnel, un dieu vivant. Ils distinguent entre les œuvres et la foi, et ils méprisent les œuvres; soyons nos popes à nous-mêmes, di^nt-ils, instruisons-nous nous-mêmes, et gardon s- nous du mal. Les sectes mystiques ont remplacé par d'autre« cérémonies, et lesquelles! celles qu'elles estimaient vaines ; les autres sectes tentent vraiment une « réforme ».

Autre est la mentalité des peuples de race indogermanique, autre celle des Slaves. Luther, mais surtout Calvin ont préparé, s'ils ne l'ont voulu, l'affranchissement de l'individu; ils' précèdent Kant et nos constituants ; le protestantisme emporte la conception individualiste des rapports des hommes entre eux, des citoyens avec l'État; elle emporte, comme principes dominants, le principe de justice, le principe du respect de^ soi et d*autrui. Pour ceux des sectaires russes qui ne sont pas des illuminés, un seul principe, l'amour de nos semblables, la charité. Ils s'inspirent, ainsi, que font Soutaieft et le grand écrivain russe, auteur de Ma religion, de l'évangile de saint Matthieu, non des épitres de saint Paul : négation du droit de propriété, communauté quasi absolue, et, puisqu'il faut tendre la joue gauche à qui vous frappe sur la joue droite, nul besoin de tribunaux, nul besoin non plus de police ni d'armée.

Le mouvement religieux en Russie a sa grandeur ; mais ce mouvement est en même temps un mouvement socialiste, et, par là, il mériterait de nous inquiéter. Irréligieux comme nous sommes la plupart, en Occident, saurions-nous bien, contre leur socialisme, si le mouvement venait à gagner nombre d'esprits au delà de la Vistule, au delà du Rl^in, défendre notre civilisation et faire prévaloir nos concepts quant à la justice, quant à la liberté individuelle ?

L'Edaoation de la bourgeoisie sous la République, par Edouard Maneuvrier. Un vol. in-i6. Paris, Uopold Cerf; 1888. — Prix : 3 fr. 5o,

De fait, l'auteur parle autant en son livre de l'instruction qui meuble les intelligences que de l'éducation qui dresse les volontés, mais, parlant de l'insiruction, c'est à la portée éducative de l'enseignement qu'il regarde surtout; le titre qu'il a donné à son livre, et que nous venons de transcrire, est pleinement justifié.

A Vlntroduction empruntons quelques passages : ils laisseront comprendre la fin que M. Maneuvrier souhaiterait que l'on poursuivît; nous dirons plus loin par quels moyens il pense qu'on la pourrait poursuivre en effet. « Les Français de la classe moyenne sont des hommes d'esprit, de goût, de talent; de bons pères, de bons époux, de bons soldats, de bons fonctionnaires, mais ils sont de piètres citoyens. Ils ont bien rarement, sur le détail de la chose publique, des opinions qui leur appartiennent en propre. Chaque

matin ils les achètent toutes faites, et, comme ils ne les payent pas cher, ils y tiennent peu et en changent souvent. La question qui les passionne le plus et qui peut-être importe le moins, est celle du nom, de la forme extérieure, de l'étiquette de l'institution politique. Là-dessus, ils sont très divisés et farouches; mais républicains ou monarchistes s'entendent sur un point, empêcher le gouvernement, quel qu'il soit, de gouverner; déconsidérer, railler, calomnier tout homme public, uniquement parce qu'il est en place. Ainsi feraient des aveugles qui estropieraient leurs chiens. Et par une contradiction plus apparente que réelle, rien de plus asservi à l'autorité que ces crir tiques infatigables du pouvoir; dans chacun de ces sectaires, il y a un sous-préfçt qui pousse. D'ailleurs, au fond, n'est-ce pas la même chose de croire que le gouvernement est responsable de tout et que rien ne peut et ne doit être tenté et accompli en dehors de lui f On le traite comme un de ces fétiches, que les sauvages adorent et battent tour à tour, selon le vent qui souffle. > D'où vient que nous soyons encore de si piètres citoyens cent ans après la proclamation des Droits de l'homme, quarante ans après la reconnaissance du droit de suffrage? C'est que « l'institution scolaire est demeurée aristocratique et monarchique >. Nos hommes d'État, depuis 1876, ont beaucoup aimé l'école, et, à cause de cela, il leur sera beaucoup pardonné. La République a fait plus en dix ans pour l'instruction populaire que la monarchie en dix siècles. La République a créé des écoles, elle a fondé des lycées ; elle n'a touché en rien à l'organisa* sation de l'enseignement secondaire. Aujourd'hui, même déperdition des forces intellectuelles qu'avant 1870; elle n'a apporté aucune modification au système d'éducation ; tout est combiné, dans ce système, pour détruire les énergies.

Dans la première partie de l'ouvrage, les Défauts^ l'auteur critique et cette organisation e.t ce système : M Le vice général, qui a£fecte l'ensemble de nos institutions scolaires, consiste dans un manque total de coordination logique et d'enchaînement systématique entre les trois degrés, primaire, secondaire et supérieur des études. » Voilà pour le point de vue intel' lectueh « Au point de vue moral, le défaut capital consiste dans l'abus, en France, du régime de l'internat. C'est dans des prisons que nous préparons nos enfants à la vie de liberté qu'implique l'institution démocratique. » Et M. Maneuvrier, d'abord, d'incriminer le système des classes, le « rabâchage » qu'entraîne ce système et qui énerve les maîtres autant que les élèves, le mode d'examens, la durée aussi des congés; ensuite, de montrer les dangers de la c détention universitaire >, de signaler l'atrophie de la volonté, qui en est le résultat.

Dans la deuxième partie, il dit quelles réformes il faudrait apporter à la discipline intellectuelle, et, dans la troisième et dernière, quelles réformes à la discipline morale. Au lieu du mot réformei, qu'emploie l'auteur, noua dirions, nous, a révolution ».

M. Maneuvrier est un révolutionnaire; il s'en doute | bien un peu. Il voudrait d^abord (chap. ix, Vunité dans V Université) que renseignement secondaire continuât renseignement primaire, qui serait alors le môme pour tous. Pourquoi les basses classes de nos lycées? Pour éviter que le fils de l'avocat ait commerce avec le fils du journalier. L'un et l'autre gagneront au rapprochement. Il faut seulement exiger des instituteurs primaires une instruction plus étendue et renoncer, par contre, à exiger de nos fonctionnaires subalternes qu'ils soient bacheliers. L'enseignement secondaire est moins général déjà; au .système des classes se devrait substituer le système des cours; autres rapports du maître à élèves; et, quant à la distribution .des connaissances, à l'ordre simultané se devrait substituer l'ordre successif: il conviendrait que « dans tout le cours des études secondaires classiques, et en les distribuant successivement par ordre de difficulté, deux spécimens, au plus, de chacun des ordres de sciences, sciences de l'esprit ou de l'âme, sciences de la matière ou de la nature, sciences formelles, sciences réelles, fussent enseignés en même temps ».

- Nous iignalons, sans insister autrement, les chapitres XII, XIII et xiv, qui ont trait aux programmes des études littéraires et scientifiques. M. Maneuvrier n'est point de l'avis de M. Frary. Signalons encore le chapitre xvii : Théorie de la méthode; l'art d'étudier et Part d^enseigner ; les méthodes actives et les méthodes passives ; ce chapitre est tout particulièrement intéressant.

. En remplacement de Pinternat, qu'il ne juge pas trop sévèrement, M. Maneuvrier préconise, dans la troisième partie, le régime tutorjal; il trace le plan de sa cité scolaire, il montce comment s'y pourrait faire aisément l'éducation de la volonté, comme aisément les jeunes gens y acquerraient l'esprit d'indépendance et l'esprit de justice, comme ils y pourraient développer ce que l'auteur appelle • la bonté physique* et ce qu'il appelle « la bonté intellectuelle ». On est un homihe par le caractère bien plus que par l'intelligence. Être fin, ingénieux» savant, pénétrant, c'est bien; être indépendant, juste, courageux et surtout bon, — M. Maneuvrier met la bonté au-dessus de la justice, — et surtout bon,' c'est mieux. Tout système de pédagogie doit être moral, au moins autant, sinon plus qu'intellectuel; tendre au bien faire plutôt qu*au bien dire, à la bonne habitude plutôt qu'à la bonne phrase.

. « Il faut une aristocratie.dans les sociétés démocratiques (p. 376 de la Conclusion); il faut des hommes qui,. dans la vie privée, donnent l'exemple, non de L'oisiveté, de la dissipation, du luxe stérile, de la jouissance égoïste, mais du travail, des bonnes mœurs, de la simplicité, de la bienveillance, et, dans la vie publique» ne se proposent qu'une fin, le bien de tous, qui n'envisagent jamais leur position comme un marchepied et un moyen de s'enrichir, mais comme un devoir austère et onéreux, une occasion de s'honorer; ils- sont des meilleurs. Que nos enseignements primaire et secondaire soient vraiment éducatifs; que le I

premier nous donne des hommes et citox^Sj et le second des hommes qui soient deux fois des citoyens, des citoyens qui soient deux fois des hommes. ■

Le livre de M. Maneuvrier suscitera de vives controverses et M. Maneuvrier s'en réjouira : c'est lesi> lence, non la discussion, qu'il peut redouter.

L'enseignement primaire libre à Paris, par Eu-

(*NE Rendu. Paris, Emile Perrin et C**, éditeurs; 1887. — Prix : 3 fr. 5o.

Le volume de M. Eugène Rendu porte cet en-tête: Sept ans de guerre. C'est en effet la lutte soutenue, de 1880 à 1886 inolus, par les écoles congréganistes contre les écoles laïques, ou, pour nous placer au point de vue de M. Eugène Rendu, par l'administration municipale de Paris contre les écoles congréganistes.

L*auteur jouit d'une considération méritée, non seulement par les hautes fonctions qu'il a exercées, mais par son caractère et sa dignité personnelle. Il est un des exemples plus nombreux qu'on ne croit de l'inexactitude du grief des catholiques contre l'Université. M.. Eugène Rendu, catholique militant, n'en a pas moins occupé l'un des postes les plus élevés de la hiérarchie universitaire; il signe son livre • inspecteur général honoraire de l'instruction publique. >

Nour laisserons de côté les attaques de M. Rendu contre les écoles laïques et l'enseignement civique; c'est œuvre polémique, et les railleries du défenseur des Frères des écoles chrétiennes ne sont point tjllement originales que l'on ne puisse se dispenser de les relever, pour fines qu'elles aient dû paraître a l'auditoire spécial de rétablissement «des Frères, à Passy.

Le côté intéressant de ces rapports annuels du délégué du Conseil de l'enseignement primaire libre, c'est la statistique de la population enfantine des écoles congréganistes, et M. Rendu prouve avec une joie, légitime sans doute et quelque peu maligne, que le progrès de la laïcisation est accompagné d*un accroissement du nombre des élèves des deux sexes dans les écoles congréganistes.

Il y a là de précieux renseignements. Quant à la forme de ces rapports», il serait injuste et maladroit d'en nier le mérite. L'élégance du style, l'art de la composition, l'aimable érudition qui s'y montre discrètement, les idées au demeurant fort sages sur l'éducation des enfants des classes ouvrières, prouvent que, si par sa conviction M. Eugène Rendu se lie au parti clérical, il était, par son intelligence, digne d'appartenir à l'Université, qui ne l'a point méconnu.

De ci de là une anecdote ou un souvenir curieux réveille l'attention.

Tel est le récit de l'entrevue de Jules Simon et du frère Philippe en 1870, pendant le siège. C'est dans cette entrevue que le ministre suggéra au supérieur général l'idée de transformer ses frères en braucar-

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOJS

iliert et en pompiers... « En brancardiers, parfaitement, répondit le frère Philippe, vous allez au devant de ma pensée, dès aujourd'hui c'est fait, mais en pompiers? — Vous oubliez, reprit M. Jules Simon, que les capucins, sous l'ancien régime, avaient assumé spécialement la mission d^éteindre les incendies. » Le frère Philippe envoya en effet un certain nombre de jeunes frères prendre part aux exercices des pompes. Un mois après, le colonel des pompiers remerciait le ministre de lui avoir procuré de si bons gymnastes.

Voilà qui est certainement à Téioge des frères, et nous sommes loin, du reste, de leur refuser de parti pris toute utilité; mais voilà aussi qui prouve comme il est bon d^avoir à la tête du gouvernement des hommes érudits et fins, qui songent à tout, qui ont réponse à tout et savent tirer parti de tout pour le profit de tous. Il est certain aujourd'hui que sous le ministère de M. Jules Simon, qui traitait le clergé avec une courtoisie attique, le cféricalisme était moins militant et le clergé moins irrespectueux du gouvernement républicain. pz.

Les Principes du droit, par ÉmiIb Bbaussire, membre de Tlnstitut. Un vol. in-8<» de la Bibliothèque de philosophie contemporaine, Paris, Félix Alcan, 1888. — Prix : 7 fr. 5o.

Il semblait bien que les deux doctrines individualiste et socialiste fussent contradictoires, qu'à moins de se refuser à prendre parti, on fût obligé d'adhérer à Pune et de rejeter l'autre; M. Beaussire les concilie :\[ entend qu'à côté du droit au respect on reconnaisse le droit à l'assistance ; il est éclectique.

Nous allons tout de suite à cette partie du livre dans laquelle l'auteur de la Liberté dans l'ordre intelieciuel et moral traite du second de ces deux droits. M. Baudrillart avait, dans sa Philosophie de Véconomie politique, reproché à la Constitution de 1848 d'avoir précisément proclamé ce droit de l'assistance, et M. Beaussire écrit : « Nous ne saurions souscrire à ce reproche. L'État se faisant, d'une manière générale, entrepreneur et distributeur de travaux, en vertu d'un prétendu droit qu'auraient sur lui tous les travailleurs, c'est une conception éminemment socialiste ou, pour mieux dire, c'est tout le socialisme. Les travaux publics ne sont qu'une forme exceptionnelle de l'action de l'État, qui ne peut se justifier que par l'uti^té commune, non par Tintérêt particulier des travailleurs. L'assistance, dans le sens le plus général, est, au contraire, le devoir propre de VÉtat, Pobjet même de son institution. Si l'humanité pouvait s'élever à un tel degré de sagesse et de venu que les individus n'eussent besoin d'aucune aide, d'aucune assistance pour le libre exercice de leurs droits, pour la protection de leurs intérêts, pour la participation de chacun au développement et à la j<iui6sance d*une prospérité toujours croissante, l'Kiat n'aurait aucune raison d'être. Tous les modes et tous les instruments de la puissance publique, le

gouvernement dans toutes ses sphères, Padministra-' tion sous toutes ses formes, la diplomatie, l'armée de terre et de mer, la police, les tribunaux, l'instruction nationale, ont également pour objet une assistance offerte ou prêtée à tous, au nom ou avec le concours personnel ou pécuniaire de tous. » (Liv. 1", ch. II, p. 57.)

De ces deux dernières phrases,- la première est relative à des droits de la personne et au devoir pour l'État d'en assurer l'exercice ; la seconde, à des intérêts généraux et que l'État a bien en effet mission de sauvegarder. L'auteur, qui avait finement distingué, après M. Paul Janet, entre le platonisme et le machiavélisme (Introduction, p. 21), ne s'est pas aperçu, passant de l'une à l'autre phrase, qu'il quittait le domaine du droit pour entrer dans celui de la politique.

Il reste sur ce domaine quand, poursuivant, il dit : « On méconnaît les devoirs propres de l'État quand on ne reconnaît aux individus,' vis-à-vis de lui, que le droit tout négatif d'être respectés dans leurs personnes et dans leurs biens. Si tels étaient les seuls devoirs de l'État,- il ne différerait en rien d'une personne quelconque, soit morale, soit naturelle, en face d*autres personnes quelles qu'elles soient; son rôle serait le même envers les étrangers qu'envers les nationaux, hors de ses frontières que sur son propre territoire. Les rapports particuliers de l'État avec les individus soumis à ses lois supposent d'autres devoirs d'un côté, d'autres droits de l'autre, et ces droits et ces devoirs se résument exactement dans le mot d'assistance (p. 58).. .

Il demeure encore sur ce même terrain quand il ajoute, plus loin : • Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'il y a réciprocité, pour le droit à l'assistance, entre les particuliers et l'État. Si tous les devoirs de rÉtat se résument dans l'assistance qu'il doit aux particuliers, tous ses droits se résument également dans l'assistance que lui doivent les particuliers. Il n'es: rien que par l'assistance qu'il reçoit, de même qu'il ne fait rien que sous la forme de l'assistance qu'il exerce. Tous les services publics ont pour objet l'assistance prêtée aux particuliers ; tous les impôts réels ou personnels, l'assistance prêtée à l'État. » (p. 59).

Le mot assistance est pris dans une acception très large; l'auteur lui fait signifier la protection des droits, la défense des intérêts et, aussi, l'assistance telle que nous l'entendions tous, que nous soyons socialistes ou non. ,

L'assistance est, ou peut être un fait. Elle est de droit, affir.ne M. Beaussire. Mais il ne lui suffirait pas de l'affir.ner, il prétend ou mieux il avait déjà prétendu à le prouver; il nous faut revenir en arrière. Nous lisons à la page 32 : « Le droit à l'assistance est une conséquence nécessaire des principes mêmes sur lesquels reposent tous les droits. Tout droit est une dette, non envers la liberté imparfaite et les facultés bornées de nos semblables, mais envers la loi morale, qui commande à toutes les volontés. Nous devons à la loi morale, non seulement de n'en pas

troubler raccomplissement, mots de la faciliter, autant qu'il dépend de nous. Tant qu'un homme peut par lui-mfme remplir tous ses devoirs, it n'a que le droit de leK remplir en paii; maïs dès qu'il ne peut eniièrement se suffire à lui-m£me, une assistance lui est due, non pour lui personnellement, mais pour la loi qui le gouverne et dont tous les hommes sont les sujets et les ministres. L'homme est ainsi fait quil ne peut se passer d'autrui. Nous ne possédons presque rien que nous ne devions qu'à nous-m£mes : nos idées, nos sentiments, tout le bien-éire dont il nous est donné de jouir, doivent plus ou moins b nos efforts personnels, mais combien plus encore à nos relations avec les autres hommes et au travail de toutes le* générations qui nous ont précédées ! Si loir quelque chose

mblables : réduisez-vous à

rable •

: prem

B be-

quand, seul et nu, il- devait sufiire à i

Nous voilà loin de l'idée de la personne, fin en soi, que M. Beaussire avait acceptée, p. 43 ; il évoque des besoins, des besoins matériels, et il invoque la loi morale, après avoir assez nettement délimité, p. 14, ce qui est du droit et ce qui est de la morale.

M. Beaussire ne s'est pas exprimé d'une fsfon bien précise quand il a dit du droit à l'assistance qu'il est ■ la conséquence nécessaire des principes mêmes •ur lesquels reposent tous les droits 0 ; c'est que, ce disant, il tâchait à développer sa pensée ; sa pensée, il l'avait formulée. ■ Si l'homme appartient à ses de- »oirs, il est par là même et par cela seul respectable à tous ceui qui reconnaissent la même loi morale. Il est respectable quand il a la pleine jouissance de toutes ses facultés; il l'est déjà, quoique dans un degré moindre, quand ses facultés ne sont pas encore développées; il l'est encore quand elles sont affaiblies ou troublées. 11 faut respecter dans l'enfant le futur serviteur du devoir, il faut respecter, dans le vieillard tombé en enfance ou dans le fou, ce qui reste ou ce qui peut renaiite de l'homme. > Un pur individualiste pourrait souscrire à ces jugements, mai* qu'il prenne garde au sens donné au mot respectatle; M. Beaussire joue avec ce mot devenu gros de tout le socialisme ; du droit au respect il fait dé-

Commenl se fflit-il qiie l'enfant, -~ qu'on nous pardonne ce rapprochement, — ressembles! peu au père? Car, l'auteur le reconnaît, les deux droits ne se ressemblent pas. ■ Le droit i l'assistance diffère sans contredit du droit au respect. Il est moins déterminé. 11 suppose des devoirs moins précis. Mon droit au respect crée pour tous les hommes les mêmes obligations : demain corame aujourd'hui, à Londres

jours inviolables. La quantité de respect qu'on me doit, si je puis ainsi m'eiprimer, ne peut pas non plus varier, car elle est toute négative; elle consiste unïtiuemcnt à n; pas me nuire. Le droit à l'assistance est loin d'^ire aussi simple et aussi précis. Comme

Il ne saurait créer des devoirs pour l'humanité toute entière envers chaque individu, il faut nécessairement déterminer, pour chaque cas particulier, quelles personnes se doivent des services. i> Page 54. L'auteur ajoute que la nature s'est chargée de cette détermination dans le cercle de la famille; il y aurait à discuter, sur ce point. Tous les devoirs dans la famille sont, pour nous, devoirs de respect. Mais faitil de l'État une famille telle qu'il l'entend, une famille plus grande! « Très rares, même dans la famille, sont les cas oii l'on peut tiier la quantité d'assistance qui est due. Comme elle est susceptible de plus ou de moins, elle peut varier â l'jnlini. Je ne puis moi-même m'en faire juge sans exposer les autres à des exigences immodérées et je ne puis eompier sur leur bonne volonté, sans mettre mon

à leur

. J'ai s

redit I

de mon droit, mais envers qui et dans quelles limites ; C'est ce qu'on ne saurait déterminer. Il faut donc que je l'invoque avec humilité, sans rien réclamer impérieusement; j'exige qu'on me respecte, je demande qu'on me secoure. Tout droit semble avoir pour corollaire, ■ — M. Beaussire suppose des objections à ^ thèse, — ■ le droit de contraindre, d'exiger par la force les devoirs auxquels il correspond. C'est surtout la crainte de ce terrible corollaire qui fait tort au droit à l'assistance. On se représente tous les misérables, tous ceux qui prétendent à quelque service, employant la menace et recourant à la violence pour obtenir ce qu'ils récitment. Nous discuterons en elle-mâmc la légitimité de ce recours. Nous voulons seulement rappeler ici que, sous la forme directe et privée, ce n'est pas une faculté inhérente à tous les droits et qu'elle ne s'attache pas même à tous les objets du droit au respect. J'ai le droit d'éire respecté dans mon honneur, comme dans ma personne ei mes biens, et cependant, si je repousse par la force un outrage à ma répuiation, la morale et les lois me condamnent : s'«git-il d'une agression contre ma fortune et ma vie, j'use d'une faculté légitime. Il n'est permis d'opposer I* violence matérielle qu'à la violence matérielle ellemême. On peut donc reconnaître le droit k l'assis-

p. 56. Quelle étrange soutenance! et quelle argumentation! Viser le cas de légitime défense, parler de lois écrites, d'arrêts des tribunaux, de jugementi d'opinion ! prendre le et qui est ou peut être pour le devant être ! Mais s'il y a un droit b l'assistance, ci( c'est de ce droit qu'il s'agit, le,corollaire s'impose, qu'on le redoute, ou non.

Éclectique en cet endroit de son travail (le chapitre II du livre I"), M. Beaussire tâche encore i concilier dans tout le reste de son ouvrage.

Son ouvrage, que noua ne voulons pas déclarer dépourvu d'intérêt, bien au contraire, est divisé en trois livres ; Théorie générale da droit. Droit puUîe, Droit privé. Au livre deuxième, le» chapitres dans lesquels il est traité de la théorie générale de l'Etat et des principes du droit politique (droit divin, 100du peuple, souveraineté de la raison; droit

Je tuffrage, droit de résistance ; attributions de TÉtat, limites de son pouvoir) ; des principes du droit civil dans ses rapports avec le droit public; des principes du droit pJnal (triple but de la peine, l'instruction, la certitude pénale, le jury); des services publics; des principes du droit des gens. Les chapitres du livre troisième sont intitulés : la famille, la propriété matérielle, la propriété intellectuelle, l'honneur, la vie et la liberté.

Si M. Beaussire, de qui l'esprit est largement ouvert à toutes les raisons qui peuvent militer en faveur des diverses doctrines, a échoué dans sa tentative de concilier les di£féréntes théories du droit et de l'intérêt, de l'individu libre et de TÉtat-providence, c'est que la conciliation est bien logiquement impossible.

Diaconrs politiques et Judioiaîrea, rapports et messages de Jules Gré^y, bâtonnier d^rOrdre des avocats, représentant du Jura, président de l'Assemblée nationale et de la Chambre des députés^ Président de la République française, recueillis, accompagnés de notices historiques et précédés d'une Introduction, par Lucien Dela- BRoussK. Deux vol. in-8*, avec deux portraits gravés sur bois. Paris, Maison Quantin, Compagnie générale d'impression et d'édition, 7, rue Saint- Benoît. — Prix : i5 francs.

Lts œuvres de M. Jules Grévy forment deux volumes. Le premier s'arrête au a décembre i83i. Il embrasse la période de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative. , On y trouve des discours et des rapports -politiques d'une importance capitale : le discours du 6 octobre 1848, à l'appui du célèbre amendement de M. Grévy au projet de Consiiiution ; les deux rapports sur la proposition Râteau, relative à la dissolution de l'Assemblée constituante ; le rapport et le discours sur la dictature mi« iiiaire; les discours sur l'état de siège, le régime de la presse, la loi électorale du 3i mai j85o, la revision de la Constitution.

Il contient, en outre, d'importants discours d'ordre législatif et financier, notamment ceux sur la contrainte par corps, la màin-morte, le service administratif des forêts, les boissons, et surtout les beaux discours sur le régime des chemins de fer. La droi* ture de M. Grévy, son admirable clairvoyance, son grand talent d'orateur, lui avaient conquis bien vite la sympathie des républicains et l'estime des adversaires de la République. A cette époque si agitée de notre histoire, le représentant du Jura a figuré au premier rang des défenseurs des libertés publiques. Mais, comme on l'a dit, il était « un de ces rares orateurs qui ne prennent la parole que lorsqu'ils ont quelque chose à ajouter au fonds commun du patrimoine politique ».

Le 2 Décembre arrive; M. Grévy est rendu à la vie privée. 11 se consacre tout entier à la profession d'avocat; il devient membre du conseil de l'Ordre et bâtonnier. Il ne retourne à la politique qu'au bout de dix-sept ans.

Le tome deuxième contient les chapitres suivants : le Barreau de Paris, le Corps législatif, l'Assemblée nationale, la Présidence de la Chambre des députés, la Présidence de la République. Il se termine par le message de démission du i*' décembre 1887. Parmi les discours judiciaires, nous citerons : le plaidoyer pour M. Dréo dans le procès des Treize, le discours sur la tombe de Berryer, le discours au cinquante- * naire de Marie, deux discours du bâtonnat.

Panpi les discours politiques, nous rappellerons particulièrement : ceux du Corps législatif sur le droit de réquisition, sur les candidatures officielles, sur le pouvoir constituant, sur les pétitions réclamant l'abrogation des lois de bannissement contre les membres de ia famille de Bourbon ; et ceux de l'Assemblée nationale, sur la prorogation des pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon. On trouvera dans ce volume, avec la brochure que M. Grévy écrivit, en 1873, au moment des tentatives de restauration monarchique, le Gouvernement nécessaire, les allocutions qu'il adressa à ses collègues du haut du fauteuil de l'Assemblée nationale et de la Chambre des députés, et le discours qu'il prononça, en 1877, sur la tombe de M. Thiers.

Un historien a dit qu'il fallait remonter jusqu'à Royer-Collard pour trouver un président ayant autant d'autorité et de dignité que M. Grévy.

On pourra vérifier la justesse de cette appréciation en lisant, dans le tome deuxième, les principaux incidents qui ont marqué les séances de PAssemblée nationale et de la Chambre des députés pendant sa présidence.

Le dernier chapitre est consacré aux messages et aux discours de M. Grévy, devenu Président de la République française.

Les discours de M. Grévy sont remarquables à deux titres : par la puissance de la dialectique et par la valeur littéraire. Ils ne perdent rien à la lecture. M. Lucien Delabrousse, qui les a recueillis, les a accompagnés de notices historiques très complètes, qui rappellent les circonstances dans lesquelles ils ont été prononcés. Il les a fait précéder d'une Introduction dans laquelle il a résumé les principaux événements de la vie judiciaire et politique de l'ancien Président de la République.

Ce livre, qui s'adresse à la fois aux jurisconsultes et aux hommes qui s'intéressent aux études politiques, n'est donc pas seulement un recueil de harangues, il est aussi un livre d'histoire. Il montre quelles ont été, pendant les quarante dernières années, les vicissitudes de la liberté politique en France. Et au moment où la politique césarienne s'affirme de nouveau en face du gouvernement parlementaire, les discours d'un des plus clairvoyants et des pfùs éloquents défenseurs de la suprématie du pouvoir civil et de la République présentent un grand intérêt d'actualité.

La Maison Quantin a tenu à honneur d'imprimer cet ouvrage avec le soin particulier qui caractérise tout ce qui sort de ses presses.

v«<-oog^-r^v

SCIENCES DIVERSES

Physique — Mathématiques — Sciences occultes

Sciences appliquées à l'industrie — Technologie

I "^ A^<^\^'^nJ^<.,^Kj£^f^<^'Vli

Le Monde des rêves. Le Rêve, V Hallucination, le Somnambulisme et l* Hypnotisme , r Illusion y les Paradis artificiels y le Cerveau 'et le Rêve, par P. Max Simon, xnédecio en chef à Pasile public dV liénés de Bron, médecin inspecteur des asiles privés du Rhône. Un vol. in-i6 de la Bibliothèque scienti' fique contemporaine, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Ce sont les images antérieurement acquises qui font la matière du rêve, de Thallucination; les apparitions les plus fantastiques ont toujours pour éléments ces mêmes images. L^action du physique sur le moral, du moral sur le physique, s'exerce d'une manière continue, pendant le sommeil naturel ou provoqué, comme pendant la veille: les images qui se produisent sont en relation étroite avec Pétat de Porganisme, et certaines de ces images ne sont pas, non plus, sans amener des troubles organiques. — Ainsi se peuvent résumer les explications que propose Tauteur, et ces explications, qui nous semblent bien les seules acceptables, suivent une analyse très complète des divers phénomènes.

Le volume nous plairait fort sans quelques pages qui ont trait à ce qu'on appelle « le pressentiment » — M. Max Simon nous parait admettre qu^on puisse pressentir la production prochaine de quelque fait possible; — sans un chapitre aussi, le dernier, celui dans lequel il est parlé du cerveau et du rêve. En ce chapitre, Pauteur nie avec raison, suivant nous, que les lésions cérébrales constatées chez quelques déments soient la cause des hallucinations qu'ils éprouvent; ces lésions, dit-il, ne sont pas la cause, mais « l'occasion des troubles hallucinatoires»; soit. Sur un point, sur deux points plutôt, nous serions en désaccord avec lui. Premier point, il a fait de la* couche corticale le lieu d*emmagasinement des images, et dans les cellules de la couche corticale, il Paffîrme, les images sont en puissance. Pour les combinaisons des images, il les rapporte à Pactivité d'une « puissance libre »; mais, second point : il laisse entendre que « les vibrations constituant les images de la mémoire et de Pimagination » pourraient bien avoir « pour excitant, pour moteur intermédiaire dans le système nerveux, ce fluide impondérable, Péiher, que les physiciens considèrent comme pénétrant tous les corps de la nature et donnant naissance, par ses modalités diverses, à toutes les forces physiques ». — Ce dernier chapitre, moins le para-

graphe qui concerne les lésions cérébrales, eût dû être retranché. Il n'ajoute rien à la valeur du livre, au contraire.

Précis de la soienoe de l'histoire, par J.-G. Dbo\- SEN, traduit de Pallemand sur la troisième édition par P.-A. Dormoy, professeur à Pécole Colbert. Une brochure in-80. Paris, Ernest Leroux, 1887, — Prix : 2 fr. 5o.

« Il est tels passages (du précis) que des Allemands, fort compétents, m^ont avoué ne pas comprendre, et où je doute, pour mon compte, que Pauteur se soit compris lui-même : ils sont restés aussi obscurs dans la traduction quHis l'étaient dans le texte. » Ainsi s'exprime le traducteur dans son avant* propos, et nous estimons qu'il a fort bien fait de ne point lâcher à « paraphraser pour être plus clair », comme il dit, d'autant, qu'ayant ce'doute qu'il a formulé, il eût immanquablement, à en agir d'autre sorte, trahi les pensées de son auteur.

Pour notre compte, à nous, nous ne doutons pas, tout au contraire, que le très éminent historien de Phellénisme ne se soit toujours compris, et fort bien. Quelques passages du précis sont obscurs assuré* ment. Les obscurités tiennent au style, non aux idées; et les idées émises, nous ne disons pas quant à la méthode en histoire,' — celles-là sont très clairement exposées, — mais quant à Pobjet propre des études du véritable historien, et surtout quant au caractère pleinement scientifique que peut bien présenter l'histoire sous certaines conditions, on les peut démêler, sans trop de peine encore, en dépit des obscurités de la phrase. Au reste, puisque Droysen a illustré lui-même ce qu'il voulait faire entendre dans trois articles qu'il a pris soin de joindre à son opuscule, et puisque, ces articles, M. Dormoy n'a pas négligé de les traduire, il est loisible de les parcourir avant d'aborder la lecture du travail didactique.

Dans le premier de ces articles, De Vhistoire élevée au rang de science, Pauteur s'en prend à Buckie : a Est-ce que réellement, écrit-il, on ne ferait une conquête nouvelle dans les sciences que quand des phénomènes vitaux ont été transportés dans la catégorie des phénomènes physiques.' Est-ce que réellement, on donne par là une définition exacte de Pessence et du domaine de la science.^ Les autres domaines de la connaissance humaine devront-ils reconnaître qu'ils ne sont de nature scientifique que dans

U mesure où iisjsont en état de transporter des phénomènes vitaux dans la catégorie des phénomènes physiques? » (p. 60). Il pose ces questions et fait cette réponse à Tadresse du philosophe : « Assurément dans ces domaines dont ia icience de Vhistoire a à s'occuper, il y a bien des choses qui sont également propres et également accessibles à la méthode des sciences naturelles, bien des choses qui le sont à telle ou telle forme de la connaissance humaine; mais sMl reste là des phénomènes, quelque rares ou nombreux qu'ils puissent être, s'il reste des points de vue et des relations qui ne sont accessibles à aucun des modes ordinaires de la connaissance, il va de soi qu'il doit y avoir aussi pour eux une méthode propre et particulière. S'il doit y avoir une science de thistoire, à laquelle nous croyons aussi, c'est dire du même coup qu'il y a un cercle de phénomènes auxquels ne convient la manière de voir ni de la théologie, ni de la philosophie, ni des mathématiques, ni de la physique; qu'il y a des questions auxquelles ne répond ni la spéculation (soit qile, théologie, elle fasse de l'absolu son point de départ, ou, philosophie, son point d'arrivée) ni cette sorte d'empirisme c^ui conçoit le monde des phénomènes d'après sa marche quantitative, ni aucune autre discipline tirée du domaine pratique du monde moral 9 (p. 67). La spéculation n'est pas aussi absente de la science de l'histoire selon Droysen que le croit Droysen, mais nous poursuivons. A l'historien anglais qui ne voulait tenir compte que de la civilisation, que des résultats, il fait cette autre réponse : « Lorsque Goethe nous dit : Ce que tu as hérité de tes pères, aC' quiers'le pour le posséder, c'est ici que nous trouvons la vérification de cet obscur dicton. Quelque élevée que soit la situation du siècle et du peuple dont la naissance nous a faits des individus, quelle que soit la richesse de l'héritage qui nous échoit sans autre formalité, nous le possédons comme si nous ne le possédions pas, aussi longtemps que nous ne l'avons pas acquis par. un travail personnel, ni reconnu pour ce qu'il est, pour le fruit du travail incessant de ceux qui ont été avant nous. Avoir retravaillé, avoir revécu en esprit conformément à la pensée, comme une continuité, ce qui a été élaboré dans l'histoire du temps, des peuples, de Thumanité, cela s'appelle culture; la civilisation se contente des résultats de la culture; elle est pauvre dans la profusion des richesses, désenchantée dans la multitude des jouissances. » Par ces citations, on peut deviner déjà ce que doit être pour Droysen la science de l'histoire qu'il pensait aâraachir ; elle est une sorte de philosophie, elle est la philosophie qui se fait. Droysen est hégélien plus qu'à demi. Il est très allemand

aussi : on sait la part qu'il a prise à la restauration de l'empire d'Allemagne, on sait que cet empire, il Ta toujours souhaité autoritaire; dans son opuscule, il fera bien voir comme l'individualisme lui répugne ; est-ce que l'individu a une \ie propre? Qu'on ne lui parle pas des droits de l'homnie, ni d'autonomie de la personne; nos constituants, Emerson se sont fourvoyés.

Le deuxième article est intitulé: Nature et histoire, et le troisième. Art et méthode. Le deuxième a la même importance que le premier.

Pour le traité môme, il est divisé en trois parties. Après V Introduction, la méthodique, qui comprend l'euristique, la critique, l'interprétation; la systéma^ tique ou le travail de l'histoire : i^ d'après ses matières premières; -2<> d'après ses (ormes; 3* d'après ses travailleurs; 40 d'après ses fins; et enfin la topique ou analyse des procédés d'exposition, l'exposé historique pouvant être ou investigateur, ou narratif, ou didactique, ou discussif. Ulntroduction est la partie maîtresse du traité, mais combien de para-' graphes, dans les première et deuxième parties qui méritent aussi attention ! I^ traduction de M. Dormoy sera bien accueillie. F. g.

La Photographie et Bes applioations, Julien Lefèvre. J.-B. baillière et fils. — Prix : 3 fr. 5o.

« Il n'est personne aujourd'hui qui, se trouvant dans l'atelier d'un photographe, n'ait désiré suivre au moins une partie de ses opérations. » Ainsi débute l'auteur; dans une vingtaine d'années au plus, il pourra dire « il n'est personne aujourd'hui qui ne connaisse la pratique de la photographie ». Déjà on a réclamé son enseignement officiel dans les lycées, et cet art est si indispensable au développement de la science que chacun fera son instruction personnelle s'il ne l'a pas reçue dans ses classes. Les bibliophiles doivent, plus que personne, s'intéresser à la photographie : elle joue dès maintenant un rôle capitai dans la fabrication du livre. Aussi ce sujet, sans parler de l'ouvrage classique de M. Davanne dont on atttend toujours l'achèvement avec impatience, a-t-il été maintes fois traité dans de nombreux volumes, gros ou petits. Celui de M. Lefèvre les résume tous : c'est un mérite facile à qui vient le dernier. Mais ce qui l'est moins, c'est d'être complet sans être diffus, de rendre clair des points restés obscurs, et de trouver une moyenne de science qui puisse être comprise de Tamateur et encore apprendre du nouveau au spécialiste. M. Lefèvre a réussi : son ouvrage utile et pratique sera dans toutes les mains.

PETITE GAZETTE DU BIBLIOPHILE

TANDIS que l'amateur de livres vagabonde et illustre les pages de sa mémoire des mille merveilles de nature et d'art qu'il cueille au passage dans ses excursions et voyages, les presses parisiennes, infatigables, ne chôment pas, et quelques folies publications osent encore se hasarder au raitan de l'été, au seuil même de l'automne, comme si le public distrait dans ses villégiatures pouvait encore s'occuper d'elles.

En voici là, sur ma table, de toutes épaisseurs et de tous formais qui sollicitent un regard complaisant, et malgré le ciel inclément et le soleil exilé comme un Prince de la République des cieux, j'avoue que je me sens porté à de douces rêvasseries, à d'exquises torpeurs, et que mon œil voilé d'une morbidesse comateuse n'est guère dispos pour la grâce de la vignette, le nacré du japon et la splendeur des noirs imprimés. — La bibliophilie possède son air ambiant, sa latitude, ses saisons privilégiées; c'est à la fois une passion printanière et automnale, qui se surrexcite dans les jours gris et rigoureux de l'hiver, mais qui somnole et disparaît presque dans le courant des vacances cérébrales, aux heures de repos et d'ébattement, où l'on songe à sa plus chère édition, à son soi, à ses propres impressions, aux pointes sèches du soleil sur la peau enluminée, à la mise en page de ses loisirs fougueux, aux errata de son cœur et à l'illustration fantaisiste de sa vie.

Mais, il faut bien saluer lés nouveaux venus, les derniers arrivés sur ce théâtre du monde qui semblait faire relâche à la ville; je dois me montrer bon huissier audiencier et appeler un à un les délinquants surpris en flagrant délit de provocation esthétique, à une heure d'indifférence où il est de mauvais ton et presque criminel de montrer du bon goût et d'exciter les citoyens à une admiration accablante et hors cadre.

Les prévenus Jouaust et Sigaux ont à répondre devant nous du délit de publication de plusieurs ouvrages d'amateurs, aggravé d'un luxe très féroce de fines vignettes insidieusement multipliées pour attenter au repos de la bourse d'autruj.

Le premier de tous : les Caquets de l'Aooouohée, paraît dans la Petite Bibliothèque artistique (i vol. in-i6, prix 25 fr.). C'est le pendant, l'immanquable compagnon des Quinze joies du mariage, précédemment publiées parla même librairie des bibliophiles. Les Qu\n:{e joies du mariage sont un tableau piquant de la vie bourgeoise au xv' siècle; les Caquets de l^'Accouchce nous la dépeignent au xvi«; il y a donc

un curieux rapprochement à faire entre ces deux ouvrages qui se complètent l'un l'autre et qui doivent figurer côte à côte dans la même bibliothèque d'amateur. On n'a aucune indication d'auteur pour les Caquets de P Accouchée, qui furent publiés séparément par Descours dans le milieu de 1622. M. Louis Ulbach, qui a placé en tête de cette réimpression une brillante causerie, n'a donc eu à s'occuper que du milieu où sont éclos ces joyeux babils de commères, sans avoir à reconstituer la psychologie de l'écrivain de ces facétieuses satires.

M. Lalauze, qui revient sur l'eau-forte, après une éclipse de deux ou trois années, a composé et gravé pour cette édition huit têtes de chapitres qui sont, à vrai dire, très brillantes, très éclatantes, très séduisantes avec d'habiles vibrations de noir et un mouvement souvent heureux dans l'ensemble de la composition. Je pourrais le chicaner sur les attaches de ses bras, de ses jambes et de ses têtes, mais tout cela est si petit que ce serait puéri Hté; les défauts disparaissent dans la grâce du sujet général. L^; Quin:{e joies du Mariage ont été très chaleureusement, dit-on, accueillies par le public; il est probable qu'une même hospitalité sera accordée, dans les bibliothèques, aux Caquets de l'Accouchée, édités par MM. Jouaust et Sigaux.

Ces mêmes éditeurs viennent encore d'enrichir — c'est le terme consacré — leur petite bibliothèque des Petits chef s-d!' œuvre, des Œuvres choisies de Dorât. Le besoin de cette anthologie* se faisait-elle bien sentir? — La librairie des bibliophiles le pense. Elle s'est dit que Dorât, l'élégant poète du xviii» siècle, dont les Baisers ont été immortalisés par les merveilleuses gravures d'Eisen, était un peu négligé de nos jours, malgré les vingt volumes in-8<> dont se composent ses œuvres complètes. Il n*est pas, à vrai dire, de ces écrivains qu'on doive laisser tomber dans l'oubli. Aussi les éditeurs ont-ils été charitablement

inspirés en chargeant M. Alexandre Piedagnel de faire, dans les poésies de Dorât, un choix qui pût tenir en un petit volume.

Ce livre est joli, bien en main, et il suffira à faire comprendre à certains lettrés q'ue Dorât était de taille â se sauver autrement que de pUnche en planche, ainsi que disaient de lui ses contemporains, jaloux du luxe des Baisers.

«tfMWMI^KMMMMMim

J'ai parlé des Baisers et l'ironie des choses me place sous la main un ouvrage nouvellemj^nt publié et en vente chez Conquet : le Baiser, étude litté

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

raire et historique par le docteur XXX. (i vol. in.8*, 20 fr.)

L'auteur anonyme a voulu rechercher les origines du baiser, la place qu'il a occupée dans les mœurs, les transformations quUl a subies en venant jusqu'à nous, et il a apporté à son travail cette même patience, ces soins délicats qui donnaient tant de saveur aux monographies des bibliologues du siècle dernier.

Les différents chapitres de ce livre précieux sont consacrés au baiser religieux qui a tenu une si grande place dans l'antiquité, au baiser de salutation et d'hommage qui accusait tant de variétés, au baiser d'amour ou baiser vraiment humain, au baiser dans la danse et dans les jeux et au baiser de deuil.

Je me garderai bien d*aborder un sujet si affriolant, ne serait-ce que passagèrement; je m'y suis complu autrefois dans un chapitre de livre intitulé Les fastes du Baiser; je puis donc en connaissance de cause déclarer que l'auteur a savouré et étudié profondément son thème et que son livre, coquettement imprimé sur hollande, mérite aussi bien par le fond que par la forme d'être enfermé dans les bibliothèques historiques et documentaires.

Une autre minuscule mais toute gracieuse publication de Conquet, c'est celle d'une exquise nouvelle très moderne de Jules Claretie intitulée Bouddha, éditée dans le format in-i6 avec un frontispice et dix vignettes dessinées par Robaudi et gravées par Nargeot. Cette très parisienne histoire mi-boulevardière mi-tonkinoise, aussi martiale que féminine, méritait une illustration souple, variée, pleine de mouvement et de couleur. Les talents réunis de MM. Robaudi et Nargeot ne m'ont point donné ce que j'aurais espéré; trop froides, trop guindées et trop mesquines, ces pedtes illustrations; le li^re valait mieux, d'autant que Lahure^ qui l'a tiré sur japon, en a fait un bijou typographique.

Vient de paraître, chez Testard et €*•, le troisième volume de la Vie de Victor Hugo, par Louis Ulbach.

C'est la troisième série de la prime que les éditeurs offrent gratuitement aux souscripteurs de l'Édition nationale des œuvres de Victor Hugo. Voilà un ouvrage destiné à devenir peut-être une rareté bibliographique, puisqu'il ne sera, dit-on, jamais mis dans le commerce.

Le texte de M. Louis Ulbach, très bien compulsé, bourré de documents littéraires et historiques, comprend les Années de victoire, de i83o à 1840. C'est de cette période, glorieuse pour le Maître, que datent les Feuilles cTautomhe, les Rayons et les Ombres^ les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, et ce chefd'œuvre : Notre-Dame de Paris, C'est dans le môme espace de temps que Victor Hugo donna au théâtre : Marion Delorme, en i83i; /« Roi s'amuse, qui fut interdit après la première représentation, en i832; Lucrèce Borgia, Marie Tudor, en i833; Angelo, en i835; puis la Esmeralda, représentée à l'Opéra, avec la musique de M"« Bertin. Quelle superbe pro-

duction! Il faut lire le beau texte de Louis Ulbach, rempli de détails curieux, d'anecdotes intéressantes. ■Indépendamment de ce texte, la troisième partie de la Vie de Victor Hugo contient cinq autographes du Maître et une douzaine de gravures curieuses divisées en gravures anciennes et en gravures originales.

Je signalerai encore, chez Testard, dans les œuvres de Hugo, les fascicules qui forment le complément de l'Art d'être grand-père et de P Année terrible. 11 y a, dans ces ouvrages, de belles planches, mais certaines héliogravures très défectueuses comme composition et reproduction et qui me font presque regretter les éloges que j'accordais dernièrement à M. Testard, relativement à l'emploi de ce procédé direct et à l'amélioration de ses illustrations. Que M. Testard se surveille!

La maison Pion et C a pris la spécialité des grands albums en couleurs, non tant pour l'époque des étrennes que pour les diverses saisons de l'année. Dernièrement, Mars (le dessinateur Bonvoisin) faisait paraître, rue Garancière, un très typique album en couleurs sur les Plages de Bretagne et de Jersey. On y voyait, au-dessus de- légendes spirituelles et fantaisistes, défiler tous les points de vue pittoresques de nos côtes bretonnes, avec le rehaut de vie et de couleur apporté par Télément parisiennement féminin.

Aujourd'hui, la librairie Pion et C nous offre la Tentation de saint Antoine, féerie à grand spectacle, composée par Henri Rivière pour le théâtre du Chat-Noir et qui a obtenu, sur cette scène d^ombres chinoises, un succès si justifié. Le spectacle, par la nouveauté de la conception, était bien fait pour tenter les esprits les plus blasés. Il se composait d'ombres chinoises colorées et de musique. Henri Rivière avait dessiné les figures avec le talent si pittoresque, si curieux, si étrange qu'on lui connaît; quanta la partie musicale, elle avait été organisée par MM. Albert Tinchant et George Fragerolle. La maison Pion a eu l'heureuse idée de reproduire ces ombres chinoises et cette musique. L'ouvrage a un cachet d'originalité frappant, il est très neuf, très moderne, et aura un succès d'autant plus grand qu'il sort absolument du banal, du convenu, qu'il a une physionomie tout à fait à part. Jamais nous n'avions vu de compositions aussi extraordinaires, aussi fantastiques, aussi débordantes d'imagination, aussi hardiment dessinées et peintes que celles du nouvel album de Henri Rivière. L'auteur nous emporte dans le domaine du rêve, au milieu d'éblouissants et bizarres décors, à travers un monde d'ôtres fabuleux.

L'exécution chromotypbgraphique est surtout idéale de perfection; ce sont les ombres, coloriées elles-mêmes qui paraissent défiler devant nous avec leur translucidité, leurs colorations douces ou bruyantes, leurs gris fins, leurs vieux rouges de vitrail et la spéciale indécision des contours. Je voudrais que le public puisse se rendre compte des efforts déflen-

.:j daai le* reprodac-

vrzt V'fwi rn .laat cet art qui professe ciu^iie Kiiir, <t lU^t :c;oel Ij Kaitoa Pica eM en rauc de deresir a^'jrc^te, L'alrs^B 2c Rîtictc en cm U coa-

l,"n li-ire a"~s-zi TJeit êcieicoil d'ère nii* en «eole ■ U librairie Pict. e: ie.u:-.» licat i kd oeure. Il *'>«:t da Ha^-S«intrlficiKl, ffjrtf, Jahiu et eauxforia, par Daèoiukeî, pcre et fiU 'i *ol. in-%* , Ici loot CM â reau-f'>r]e, c*e»I de feneraiion dant la famille thiboufbct, le père ayani eiê Gnnd Ptii de Rome, et le bit marcbani tur *e* irices- Le burin ei la pointe Kjbe tonl dani lec armei de cei artistes

iaooneiii. L^ njiii::^^ ^'.u ne»eiu de terminer l:-jr a eT;ie=L — e=î pH» rsiienra années de travail,

sraiie* plaOiiïKS bon texte ii cien gnvêe» ius^juc ûa=i les =:::=drcs détail

Le rcci: i:i:rr:::iê e»J a::&a=Ie ei MHS prctcnticiQs, ce so=[ des i:Dpreséû>n* racooiees par de* tourïsies aTiies de sensatio^is, ie» nsccs piilofe»4ties,(lc> sensa::&ns de Picll fixées par la p.iime Cl le,cnyon.

Les eaui-fcnes de MM. Dobmicbet sont très poussée*, u-ct ic^bees: ;taa* Uxt cajre rigide, elles m'apparaissent aiec un pctll air lie il lot et démodé qui n'est pas fan p.ur me déplaire, et qui évoque en THii-a Koiecir ie* p^sdc* planches de Flammeng' perc pour le Paris fn rirut et Paru fn l'en rj, ce litre oubhê qui fit le ;<>ur autrefois place de la Bourse, chez le bon papa Cadart. o. u.

■- Institut. SociÉTât savantsi : Nouvelles académiques. — BiBLtoTHïiiUBt ruBLiQuia rr r*iitxs, FRANÇAISBS ST tTRANOËRBS. — PuBLiCATroNS HouTiLLis {Bibliographie du moit. — Ouvrages signalés de télranger). — Publicatioks ahuohcées ou eh rBÉPARATion, tant kh fbahcb qu'en bubope. — Nouvelles uTTÉBAiBEs DivKBSEs : Miscellanies. — NÉcBOLoaiE des himmes de lettres et de science récemment décèdes, — DocuDEirra BistioosAPHiQUEt DU MOU : Sommaire d^s périodiques français. — Principaux articles littéraires parus dans la presse quotidienne.

OOCUUBHTS OFFICIBI.B

Missions scientifiques. — MM. Paye et Tisserand, membres de l'Institut et du Bureau dt:s*longiludes, soni charges d'une mission i l'effet de reprêsenier le ministère de l'instruction publique et des beauxans  la session du congrès géodésique international qui doit se tenir à Salzbourg, au mois de septembre

MM. Jaicques-Josepb Passy, élève de l'École des sciences politiques, et Jean-Bénigne Passy, élève de l'École des chartes, sont chargés d'une mission à l'eSét d'étudier, au point de vue économique, an-

thropologique et scientilique, les iles Açores t particulier, l'ile de San-Miguel.

Nominations au musée du Louvre. — Sur ta proposition du minisire de l'instruction publique et des beaux-ans, M. Georges Lafenestre, conservateuradjoint des peintures et des dessins au musée natio> nal du Louvre, a. été nommé conservateur du même département, en remplacement de M. Both de Tauzia, décédé.

M. Paul Durrieu et M. Henry de ChenoBviéres, attachés à la conservation des peintures et des dessins au musée national du Louvre, ont été nommés, le premier, conservateur-adjoint des peintures; le second, conservateur-adioint des dessins au mfme musée.

inSTITtJT— SOCtBTBB 8AVAKTSS

Les Martres de l'Institut. — Le ministre des beauxarts vient de faire livrer i l'Institut de France, pour itre placé dans l'une de set salles, le buste en marbre blanc de M. Emile Egger, le savant helléniste, décédé membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres. L'cBuvre est de M. Cougny, sculpteur.

Les Travaux de l'Académie. — M. Camille Doucel, secrétaire perpétuel de l'Académie française, a an- -noncé i l'illustre Compagnie, dans la séance du

26 iuillei, que la iroisièi première livraison du to rique delà langue franc

livraison du tome III et la e IV du Dictionnaire histo- I d'âtre publiés.

Un legs. — Dans sa séance du 16 août, l'Académie française a reçu communication d'un testament par lequel feu M. le D' Buisson lui lègue une partie de sa fortune pour augmenter le nombre ou l'importance des prix de vertu qu'elle donne chaque année.

L'Académie accepte provisoiretnent le legs et autorise les démarches d'usage pour la régularisation de cette affaire.

Page 1