PUBLICATIONS DIVERSES
VIENT DE PARAITRE
VlCnOR JOZE : Les Maréchaux de la Chronique (Rochefort, Scholl, Wolpp, Fod- QuicB, Bergerat), études et citations, 1 vol. in-tS jésus 3 fr. SO
L Administrateur-gérant : A. SàCPSA».
SOMMAIRE GÉNÉRAL
La BolLème d'hier et les Régruliers d'anjonrd'lmi, par Octave Uzanne. — Gritlqoa Uttéraira dn inoiB. — Romans. — MéUngaa littérairos. — Poésies. — Histoire. — Beaux- Arts. — Géographie. — Bibliographie. — Hâlanges. — Gasette bibliographique. — DooamentB bibllographiqaeti, eto.
LA BOHEME D'HIER ET LES REGULIERS D'AUJOURD'HUI
CHAiRLES CRÛS
Les derniers Bohèmes. — Une revue de la Bohème à faire de 1860 à 1S80.— Charles Cros poète. — Son p trait, — Ses entreprises bicarrés. — Lç Coffret de Santal. — La légende de /'Archet. — Les Dùains R listes de /S76. — Charles Cros aquafortiste. — Ses dijains parodistes. — Le Fleuve, poème, par l'Académie. — La Revue du monde nouveau. — La Science de l'Amour. — La Vision du grand royal dei deux mers- — La génération actuelle, sa mélancolie, son inérudition et
N écrivant son étude trop peu connue et si curieusement documentée sur Henri Mlirger, son temps et les Derniers Bohèmes, Firmin Maillard, qui aujourd'hui vit retiré en Algérie, ne se doutait guère sans aucun doute qu'il lui faudrait un jour prolonger le plainchant de son requiem de brasserie et aussi
faire une nouvelle annexe & se fosse comimine dans la tranchée de laquelle on voit échouer lamentablement Amédée Roland, Duchesne , Théodore Pelloquet , Antonio Vatripon, Georges Detouches, Armand LebaiIly,J,-F. Vaudin, Max-Buchon, Desnoyers et vingt autres poètes ou bons chroniqueurs de la génération d'avant le coup d'Etat.
Certes, on ne peut considérer comme les réels Derniers Bohèmes ceux qui illustrèrent ^
LE LIVUE
le Divan Lepelletier, la brasserie des Martyrs ou le Rat mort, plus de trçnte ans avant la naissance du Chat noir, — Ce n^furent en vérité que les précurseurs des derniers irréguliers et des véritables indépendants d'art.
A leur suite sont venus d'autres bardes erratiques, ménestrels du gai savoir, museurs de la phrase, baladins de la rime qui, déjà moins insoucieux, plus bouclés dans leurs mouvements par les nécessités de la vie moderne, ont cependant marqué leur passage parmi nous. — Ceux-ci, par exemple, comme les retardataires et les traînards d'une armée en retraite, ont définitivement clos la longue théorie de la bohème qui aura campé dans les lettres et les arts françaises durant plus des deux tiers de ce siècle.
Le temps de bohème — « la période des sauvages, » diraient Tes Anglais, — ébauché en France aux approches du grand mouvement hystérologique de ' i83o, doit être regardé comme mort aujourd'hui; ses derniers râles se sont singulièrement manifestés au club des Hydropathes de la rive gauche. Les générations montantes de l'heure actuelle momifiées sous les bandelettes du pessimisme ou abruties par la vaine recherche d'une issue dans la dédaléenne école décadente, ne vivent plus que dans une incuriosité générale, dans une égoïste admiration ombilicale qui les rend réfractaires à toute nranifestation tentée en commun, et mise en avant avec ce qui leur manque le plu3, hélas !*avec de l'élan, de la flamme, de l'audace, de la conviction et surtout de la jeunesse.
De 1860 à 1880, il y aurait une étrange revue de bohèmes des lettres à passer; on y retrouverait côte à côte les plus glorieux d'entre nous et les plus obscurs; les épeurés de notoriété et les affamés d'éclat public, et une philosophie sereine se dégagerait de cette histoire d'hier qui, devançant les jugements de la postérité, sortirait de l'ombre les metdestes dévots de l'art, inquiets d'esthétique et d'originalité, et replongerait dans le vide de leur néant les charlatans de la popularité qui sont parvenus à placer devant l'opinion le chiffre imposteur de leur personnalité devant le zéro de leur insuffisance.
Un des plus vivants, des mieux doués, des plus complexes parmi les ultimes bohèmes de lettres de la vieille garde fut ce pauvre Charles Cros qui vient de mourir et en l'honneur de qui la presse, époumonée comme un camelot, n'a pas su lancer un boniment sincère ou simplement empreint d'exactitude.
Une note qui a couru dans les bureaux de rédaction a fait de Cros une sorte d'inventeur illuminé doublé d'hébraïsant, instigateur de l'emmagasinement de la voix avant Edison, un fabricant de monologues pour Coquelinades, et un chimiste bizarre mais peu pratique. — Du poète charmant, délicat, prime-sautier, du troubadour archaïque; pas un traître mot dans la plupart des gazettes.
Cependant, au premier rang des minores^ Charles Cros nous apparaît tristement crucifié sur sa lyre mignonne dont il ne put faire résonner le son délicat que comme un microphone dans la profondeur finement parfumée de son Coffret de Santal,
Ce fut un poète, un v.rai, de l'école du rêve et de là chimère, non tant un dénicheur et éducateur de nobles rimes qu'Hun enivré de légendes troublantes et harmonieuses. — Ce fut aussi un ironique, un moderniste jusque dans le pittoresque de la rue et dans l'expression populaire, un parodiste incomparable des Humbles, mieux encore, un conteur si curieusement doublé d'un algébriste que la
plupart de ses histoires fantasques tortionnent l'imagination et la martellent de chiffres et de formules comthe une aventure angoisanté du maître Edgard Poe.
Charles Cros n'avait pas atteint la cinquantaine. Chétif, crépu, basané, avec la double virgule de sa mince moustache brune, il revêtait l'apparence de ces Indous tisseurs de châles que l'on voit accroupis dans les exhibitions coloniales, hypnotisés par le jeu automatique de leurs navettes. — Ses yeux vifsy enjoués, blagueurs, d'une mobilité simiesque et d'un esprit d'observation incroyable, illuminaient d'un prisme changeant sa physionomie un peu grimaçante à force d'intensité d'expression démonstrative; car ce fut surtout un démonstrateur, un initiateur, un instructeur, un professeur fervent d'occultisme scientifique et littéraire. — Ses mains fines, décharnées amenuisées par la fièvre des
LA BOHEME D'HIER ET LES REGULIERS D'AUJOURD'HUI
recherches et la volonté nerveuse du tact, al- . laient, venaient, se dressaient, se tournaient, profilant un index spectral dans des démonstrations mathématiques tracées follement en Tair sur un nuage de fumée de cigarette.
A Taielier, à la brasserie, il s'attardait des heures dans ses problèmes, — toujours étranges, — sur des questions de philologie ou de mathématiques transcendantes, et rarement il fatiguait, tant son être ejitier, secoué de conviction, ponctuait intelligemment Tardeur de ses discours. — Ayant été durant de longues années maître d'études à Técole des sourdsei-muets, il y avait, sans doute, contracté cette véhémence de gestes, cette maestria de doigtés infinis qui donnaient à tous ses récits comme une seconde interprétation de sa parole par les courbes, les zigzags et tracés de sa dextre paganinienne.
Je ne le rencontrais jamais, sans que, sursautant au coin d'une rue, fébrile, hâtif, inquiet, il ne sortît de sa poche des épreuves de toute nature, me donnant l'explication de ses derniers essais pour la décomposition des couleurs, tendant à parfaire l'art de la chromotypographie. — Je vois toujours un fameux Coq qu'il avait dessiné et dont la suji/erposition des à-plat jaune, bleu, rouge, gris et noir devait évidemment concourir au résultat
de la polychromie la plus xictorieusement gallique des procédés en relief par tirages successifs. Il m'expliquait aussi ses projets de rénovation totale de l'impression actuelle des livres par le bouleversement complet des règles adoptées jusqu'ici.
Selon la méthode de Gros, tous les ouvrages nouveaux eussent été noirs comme un tableau d'écolier, les caractères s'alignant en blanc sur la teinte uniformément funèbre des fonds. — Cette dernière toquade, digne d'un Restif de la Bretonne, était assez malaisée à discuter vis-à-vis de lui, tant était violente sa croisade contre le préjugé et la routine des encrages rotatifs noir sur blanc.
Gros ne fut pas abandonné à ses propres ressources au milieu de ses recherches scientifiques; deux grands seigneurs, le duc de Chaulnes et le comte de Montblanc, le patronnèrent longtemps de leur influence et de leur bourse; c'est grâce à eux qu'il put établir son procédé de production artificielle d'améthys-
ter, saphirs, rubis, topazes et autres pierres précieuses, par la cristallisation et la coloration de l'alumine, et qu'il put poursuivre ses études sur la photographie des couleurs. Son esprit, ouvert à toutes les conceptions merveilleuses, arrivait à des paradoxes et à des fanfaronnades astronomiques qui eussent effrayé Cyrano de Bergerac en personne ; il s'avisa longtemps de proposer sérieusement aux savants compétents un système de Correspondance inter-astrale^ par un alphabet de convention éclairé durant la nuit par une formidable puissance électrique et qui eût permis aux habitants de Saturne, de Mars, de Vénus de réciproquer par des signes analogues. Lorsque j'essayais de lui démontrer en riant ;la folie de cette idée et que, consentant même à admettre un sens pratique à sa combinaison, j'abordais la question du temps nécessaire à la formation des premiers mots d'intelligence entre les planétaires et nous, il se récriait :
a Qu'importe, disait-il, il faudra mille ans... deux mille peut-être... qu'est-ce cela?»
Le Coffret de Santal^ c^ petit livre de format in-i6 qui parut en 1873 chez Lemerre, à Paris, et chez Gay et fils, à Nice, fut tiré à petit nombre et doit être considéré aujourd'hui comme une curiosité bibliographique. — ^. C'est le principal ouvrage de Charles Gros. Il s'ouvre par un sonnet-préface qui est crânement campé dans son dédain suprême. Le voici :
Au plus grand nombre je déplais, Car je sen:ible tombé des nues, Rêvant de terres inconnues, D'où j*exile les gens trop laids.
La tête au vent, je contemplais Le ciel^ les bois, les splendeurs nues. Quelques rimes me sont venues.
Public, prends-les ou laisse-les.
Je. les multiplie et les sème
Pour que, par hasard, ceux que j'aime
Puissent les trouver sous leurà pas.
Quand ceux-là diront que j'existe, La foule, qui ne comprend pas, Payera. Cest l'espoir de l'artiste.
GeCo^ref ^e5aw/a/«stemplide romances, de rondes, de sonnets, de tercets, de ballades d'un rythme un peu vieillot et ravissant, qui évoque en la mémoire les chansons de Remy-
Belleau, les complaintes amoureuses de Guy de Tours, les mignardises de Tahureau. — Le cœur poétique de Charles Gros battait à Tunisson des vieux Français; il a laissé ces jolis vers qui le peignent dans sa grâce en pourpoint :
Avec des rythmes doux, j'endors ma rêverie Comme une mère fait de son enfant qui crie.
Epris des anciens chants populaires et des traditions orales, le plus souvent Gharles Gros affectait dans ses œuvres de donner la sensation de ces légendes simples et troublantes qui passionnaient si fort le pauvre Gérard de Nerval. Il a atteint dans l'une de ces pièces fantaisistes, que Gabaner mit par la suite en musique, Tintensité d'expression naïve qu'on ressent à la complainte lamentable et troublante de Jean Renaud.
Geite poésie intitulée V Archet eut à son heure un succès prestigieux dans les assemblées de la douce Nina de Gallias, dite Nina de Villard, à laquelle Gros dédia son Coffret et qui fut une muse bohème, excentrique, charitable, hospitalière et charmante dont le souvenir luit au cœur de ceux qui l'ont approchée, connue, admirée et aimée.
Gette poésie de P Archet est berceuse comme une rêverie de Schumann. Oyez:
Elle avait de beaux cheveux blonds, Comme une moisson d'août, si longs, Qu'ils lui tombaient jusqu'aux talons;
Bile avait une voix étrange, Musicale, de fée ou d'ange; Des yeux verts sous leur noire frange.
Lui ne craignait pas de rival Quand il parcourait mont ou val En remportant sur son cheval.
Car, pour tous ceux de la contrée Altière, elle s'était montrée Jusqu'au jour qu'il l'eut rencontrée.
L'amour la prit si fort au cœur Que pour un sourire moqueur Il lui vint un mal de langueur;
Et dans ses dernières caresses
« — Fais un archet avec ipes tresses
Pour charmer tes autres maîtresses. »
Et dans un long baiser nerveux Elle mourut. — Suivant ses vœux Il fît l'archet de ses cheveux.
Comme un aveugle qui marmonne, Sur un violon de Crémone, 11 jouait, demandant l'aumône.
Tous avaient d'enivrants frissons A l'écouter, car dans ces sons Vivaient la morte et ses chansons,
Le roi, charmé, iit sa fortune; Lui, sut plaire à la reine brune.
Et l'emporter au clair de lune.
Mais chaque fois qu'il y touchait Pour plaire à la reine, l'archet Doucement le lui reprochait.
Aux sons du funèbre langage, Ils moururent à mi-voyage, El la morte reprit son gage.
Elle reprit ses cheveux blonds Comme une moisson d'août, si long^^s Qu'ils lui tombaient jusqu'aux talons.
Le Coffret de Santal se termine par d'étranges fantaisies d'une prose cadencée dont les phrases courtes et bien ouvrées hantent encore longtemps le cerveau après la lecture. — On y retrouve le Hareng saur^ cette pièce puérile, qui fit plus, — ô sottise humaine! — pour la notoriété de Charles Gros que tous les sonnets, dizains et poèmes originaux et rondeaux délicats que le public laissa enfouis au fond de ce joli écrin poétique que tous les lettrés aimeront à conserver.
Les Di!(ains réalistes^ par « Divers Auteurs, » édités à Paris vers 1876 à la Librairie de PEau-forte, chez le père Cadart et Richard Lesclide, et qui ne furent tirés dans leur format oblong qu'à Cent cinquante exemplaires numérotés, nous offrent une nouvelle incarnation de Charles Cros poète-parodiste ei aquafortiste.
Le frontispice à Teau-forte de ces Dqflto réalistes, |?ien que non signé, est dû à Tîngénieuse patte d'artiste de Tauteur du Bilboquet, La composition représente, dans un intense clair-obscur, un «noircisseur de verres pour éclipses », profession in jpartibus des souteneurs montmartrais. — Cros a égratigné le cuivre de cette planche comme un maître, avec une sûreté de main,- une vivacité de pointe extraordinaire. Je signale cette eu»
LA BOHÈME D'HIER ET LES RÉGULIERS D'AUJOURD'HUI
rieuse estampe aux îconomanes, elle est digne d'être recherchée.
Les Disains réalistes forment une brochure de 54 pages et dizains. Charles Gros et son frère Antoine, Maurice Rollinat, Jean Richepin, Nina de Villard, Charles Frémine, Germain Nouveau, Hector d'Estraz furent les collaborateurs du libraire Lesclide dans la formation de cet étrange recueil. Le but que Vêtaient proposé tous ces aimables poètes, récemment échappés du journal la Renaissance^ était de s'amuser, sans prétention ni malignité, à parodier le terre à terre de la poésie des Humbles; de François Coppée, dont le petit Epicier de Montrouge avait fait récemment fureur; chacun se mit donc à asservir sa muse à la peinture d'un tableau de la rue ou au croquis d'une banalité de la vie courante, et la réunion de ces 54 pièces est. d'une haute gaieté de lecture que je dénonce aux lettrés hypocondres ou atrabiliaires.
Charles Gros fit au moins pour sa part quinze dizains du recueil; ce sont, sinon les plus impeccables, du moins les plus comiques. Au hasard, je copie l'un de ces petits tableaux versifiés qui portent sa signature.
— La cuisine est très propre et le pot au feu bout
Sur le fourneau. — La bonne, attendant son troubade.
Epluche en bougonnant légumes et salade.
Ses doigts rouges et gras, avec du noir au bout,
Trouvent les vers de terre entre les feuilles vertes.
On bat des traversins aux fenêtres ouvertes,
Mais voici le pays. Après un gros bonjour,
On lui donne la fleur du bouillon. — Leur amour
S*abrite à la vapeur du pot, chaud crépuscule...
Et je ne trouve pas cela si ridicule.
Donnons encore ce croquis de fête foraine ironiquement clos d'un trait de plume à la Joseph Prudhomme.
Sur des chevaux de bols enfiler des anneaux, Regarder un caniche expert aux dominos, Essayer de gagner une oie avec des boules, . Respirer la poussière et la sueur des foules, Boire du coco tiède au gobelet d*étain ' De ce marchand miteux "qui fait ter-lin tin-tin, Rentrer se coucher seul à la fin de la foire. Dormir tranquillement en attendant la gloire Dans un lit frais Pété, mais' l'hiver bien chauffé. Tout cela vaut bien mieux que d'aller au café.
La verve de Gros est intarissable dans ces Dizains réalistes^ qu'il est difficile de rencontrer aujourd'hui dans la libraire d'occasion;
on ne retrouve plus là le poète tendre et ému du Coffret de Santal, mais bien l'humourîste faiseur de monologues, le curieux mystificateur, le fumiste qui se plaisait aux grosses charges d'atelier et qui est l'auteur d'une chanson-scie devenue célèbre au pays de la Rapinéide et qui se termine par ce refrain :
Proclamons les princip' de Part,
Que personne ne bouge, La terre glais' c*est comme le homard.
Eun', deuss!... quand c'est cuit c'est rouge.
Ce fut là l'un des derniers chants de la bohème artiste, primesautière et insouciante.
A côté des Di:;ains réc^listes^ Charles Gros a enrichi la librairie à l'eau-forte d'un poème : le Fleuve ({ui fut couronné par l'Académie et illustré avec un art brutal voulu par Edouard Manet, son ami. Dans le grand cadre dé ce poème, j'avoue ne point retrouver le poète d'autrefois ; il veut être pompeux comme un rimeur à perruque, mais ses yers coulent au fil d'eau de son Fleuve dans le morne ennui des rives, sans que la moindre gentille fleur n'y vienne parfumer l'esprit au passage :
Jugez-en par ce début :
Derrière l'horizon sans fin, plus loin, plus loin.
Les montagnes,- sur leurs sommets que nul témoin
N*a vu, condensent Teau que le vent leur envoie,
D'où le glacier, sans cesse accru, mais qui se broie
Par la base et qui fond en rongeant le roc dur.
Plus bas, non loin des verts sapins, le rire pur
Des sources court parmi les mousses irisées
Et sur le sable fin pris aux roches usées.
Du ravin de là-bas sort un autre courant,
Et mille encore. Ainsi se grossit le torrent
Qui descend vers la plaine et commence le Fleuve.
On le voit, cette poésie n'est point limpide, légère ni majestueuse. L'Académie française, qui aime à récompenser les efforts des vaincus et à couronner les christs des lettres aux stations de leur calvaire, a honoré dans ce poème l'essai d'un Voiture voulant se hisser jusqu'à Racine en dépit de son tempérament. C'est un plaisir d'immortel que d'encourager les entorses intellectuelles et de propager les greffes anti-naturelles; \t Fleuve de Cros n'eut pour lui que ce mérite de s'être transformé en fleuve Pactole^ selon les rites de l'antique bohème. — Entre temps, du reste, notre poète s'essayait dans des tentatives de journaliste :
En 1874, il fonda, en compagnie d'un n^usard ■ poète Henri Mercier, celui-ci directeur, celuilà rédacteur en chef, une publication mensuelle très, intéressante et qui n'eut que trois numéros, La Revue du Monde nouveau^ littéraire, artistique et scientifique.
Ce recueil, dont les trois livraisons sont rarissimes aujourd'hui , eut une brillante collaboration de littérateurs avancés, audacieux et très dévoués au culte de la phrase et du style. Ce fut là que parut le très célèbre poème en prose de Stéphane Mallarmé, le Démon de Vanalogie^ qui chantait la mort désolante de a rinexplicable pénultième ». — Sully-Prudhomme, Banville, Dierx, Villîers de Tlsle- Adam, Emile Zola, Léon Cladel, Alphonse Daudet, Valade, Paul Arène, Aubanel, Gustave Mathieu y apportèrent vers et nouvelles, critiques et chansons. — Charles Gros, rédacteur en chef, s'y multiplia.
En tant que savant, il laissa dans la Revue du monde nouveau une inquiétante étude sur a Talchimie moderne » qui dut ravir les souffleurs de fourneaux, les gens à cornues et les abstracteurs de quintessence dûment instruits parles égarements de leurs ancêtres et amoureux des résultats positifs de la chimie analytique moderne.
Je passerai prudemment outre, ne voulant point mêler l'algèbre à cette causerie.
Comme nouvelliste, Cros publia dans « sa Revue » une fantaisie abracadabrante et remarquablement conçue : La Science de V Amour, Cette nouvelle, digne de Nathaniel Hawthorn par son fantastique élan, montre un jeune maniaque dont la prétention est.de créer V étude scientifique de l'amour. — En dehors de toute psychologie, mais en calculant d'après les lois nouvelles la pesanteur, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, la lumière qui forment les éléments de l'amour, Cros combina dans ce nouveau traité scientifique de l'amour un mécanisme du dépity un comp-^ teurpour baisers^ des thermomètres à maxima et à minimay un cardiomètre ; il inventa des chambres cornues, où la passion emmagasinée dégageait dans ses maxima d'intensité et d'expression numérique des excès d'acide carbonique dont la présence quantitative apparaissait dans les solutions de potasse des appareils à boules.
C'est dans ces fantaisies à haute pression Imaginative qu'il triomphait. De même quV vant Edison, il était parvenu dans son Paléophone à éterniser la voix humaine, de même il rêvait la création de pièces incroyables destinées à classer sûrement et méthodiquement nos sensations, nos souvenirs, nos rayons visuels. Le grand livre qu'il devait livrer à l'étonnement de ses contemporains était intitulé la Mécanique cérébrale^ et plusieurs fragments de cette œuvre hardie ont été insérés dans la revue la Synthèse médicale publiée par son frère, le docteur Cros, l'auteur des Décoordinations et inventeur du plessimètre.
La dernière publication qu'ait fait cet original sans copie vit le jour, il y a trois mois à peine, chez Lemerre. C'est une mince plaquette de iS-à 20 pages in-8° bizarrement imprimée en rouge et bleu et intitulée la Vision du grand Canal royal des deux mers. Cros y montre les merveilles entrevues par sa vision dorée sur
Ce liquidé chemin de Bordeaux à Narhonne, Qu'abreuvent tour à tour ef VAube et la Garonne. Il chante à sa patrie en des vers doux et lents, La ceinture d'aziir attachée à ses tiancs.
Ce fut son chant du cygne. Dans l'encombrement des livres de toute nature, la vision de ce rêveur passa inaperçue et ne fut point même mentionnée dans la presse,
Charles Cros mourait alors d'épuisement, de fatigue et peut-être aussi de cette cristallisation de solitude et d'ennui qui tue parfois les incompris. — Il s'éteignit entre sa femme et ses deux enfants qui sont bien, à vrai dire, les deux plus jolis exemplaires de la mécanique cérébrale qu'il ait encore conçus au cours de sa vie fiévreuse et déséquilibrée.
Je n'aurais qu'à faire appelâmes souvenirs pour faire revivre toutes les scènes joyeuses que l'image de Charles Cros évoque autour d'elle; quelques années après la guerre, ce fut une des personnalités les plus curieuses de la rive gauche bohème, et les soirées qui se donnaient dans le milieu des Cros, rue Jacob ou chez Nina de Villard, resteront à jamais précieuses à la mémoire de ceux qw
LA BOHEME D'HIER ET LES REGULIERS D'AUJOURD'HUI
y assistèrent. Ce furent bien là -les dernières saccades de la vraie bohème d'avant les incohérents; la vie d'art avec l'amour de Tart et aussi Tart de Tamour. — Je revois là tous ceux de ma génération qui viennent de dépasser le septième lustre, ainsi que d'autres plus âgés et non moins vivants ; et franchement, tout en faisant la part du prisme éblouissant des premières années de jeunesse, je dois tristement constater combien les générations qui suivirent et marchent aujourd'hui versTétape de la trentaine, sont différentes de cette colonie aimable et sanguine qui compta parmi elle les derniers irréguliers, les vrais typeSy comme disaient alors ces Dames.
Je ne sais si ceux qui aujourd'hui sont considérés comme les jeunes, et qui piochaient encore le Gradiis et la Retraite des Dix mille Qn 1870, ont été, ainsi qu'gn le prétend, désorientés et déséquilibrés par Tannée terrible; je ne pense point comme un écrivain des Débats, M. Paul Desjardins, que le dédoublement de la conscience ait eu une influence excessive dans la jeunesse littéraire d'à présent, mais ce que je puis dire, c'est que nos jeunes Shaupenhaueriens et nos petits Léopardistes sont exsangues, mourants, desséchés, sans ardeur et sans foi. — Ce que je puis constater avec navrance, c'est que les jeunes du jour sont hypnotisés par leur miroir, qu'ils ne s'inquiètent que de leur névrose et de leur pathologie personnelle; ce que je vois chez ces psychiques et ces faux natureux, c'est l'ignorance profonde et incommensurable de leur cervelle inculte, c'est le mépris des auteurs qui les ont précédés et rincuriosité des chefs-d'œuvre petits et grands dont ils parlent par ouï-dire et avec des expressions insapides.et des langueurs mourantes.
Ce que je puis trouver dans l'examen de ces nouvelles couches inérudites, c'est la tendance voulue vers tous les empirismes, Thébétude dans la vie courante et l'ennui morne et glacial dans les assemblées confraternelles. — A de rares exceptions, les néodécadents, symbolistes, sensationistes, déli-
quescents, orduristes, déjectifs et autres analystes des décompositions sociales sont plus rangés, plus méthodiques, plus américanisés dans une correction béte et calculée que les automates de l'élégance les mieux empalés sur l'acier des convenances mondaines.
Ce qui les distingue encore, c'est la pauvreté misérable des idées et la stérilité de l'imagination; ils ne voient parmi leurs confrères que des pies voleuses de sensations et d'expressions littéraires, et ils demeurent boutonnés, sanglés, impénétrables, dé peur d'être dépouillés. — Vivants! le sont-ils ? — C'est à peine s'ils aiment les grâces de la femme et s'ils sentent l'art infini des cultes amoureux. Ils ont entendu dire — quelques-uns du moins — qu'un voyage à Cythère équivalait à la perte d'un ouvrage et laissait dix sonnets dans les limbes, et ils en sont arrivés à notarier leurs caresses, à escompter leurs ardeurs, à dresser une table de Pythagore donnant la multiplication des lignes de copies obtenues par la continence. — Ils ont réglé leur vie d'après une courbe semée d'embûches comme le jeu de l'oie, et ils ne se livrent physiquement, idéologiquement et sentimentalement qu'avec une prudence dosimétrique et une exhubérence mise au point d'arrêt.
Certes, ces réguliers modernes, éclos pour la plupart à la vie des lettres sans avoir senti la chaleur d'une vocation, ont bien définitivement enterré la bohème bonne enfant d'hier et qui était au moins la conservatrice des sincérités de l'art et des indépendances de l'idée paradoxale et fougueuse. La nouvelle génération pansophique et documentaire, presque exclusivement composée de froids tabellions de la pensée et d'enregistreurs d'humanité passante, est en veine de nous conduire à la démocratie totale de l'intelligence et à la garde nationale des lettres, où tout citoyen français prendra la plume froidement à son heure dans la guérite des journaux d'informations multipliés alors selon les besoins vaniteux des nouvelles classes de lecteurs-auteurs.
Octave Uzanne.
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ROMANS — CONTES — NOUVELLES — FACÉTIES
An Caaoas», pir le comte Lcon Tolstoï^ traduit avec l'autoritation de l'ameur par E. Ka]périne< Kaminïky. Un vol. in-iSie'iui. Parii, 1888. Perrin el C" édil. — Prii : 3 fr. 5o.
Ce rolume contient deui récits qui ne sont ni romana,ni nouvelle!; maii des lableaui et de» scènes de la vie militaire au Caucase, intimiés l'un une expédition, l'autre une coupe en forêt. Bien qu'aucune intriftue ne les soutienne, le lecteur se sent fortement cmppoigné dès les premières lignes : l'iniëHi réside tout entier dans la peinture du milieu, du décor, det mtxurs et le portrait des personnages. La réalité passe tans la moindre déformaiion dans le récit, tant est puiiianie la précision du trait et l'intensité du coloris. Des ïmes vivent sous nos yeux si nettement
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naistancei, dont les figures ei les allures nous sont familières, le capitaine Khiopor, d'Une expédition, cl le capitaine Boclthor, d't/w coii;'e en foret; et ces types de soldats si vigoureusement caractérises par quelques traits concis. Et le fond de l'âme du soldat naïf, gai ou résigné, brave i la façon des héros et parfais téméraire ou superstitieusement craintif  la fafon des enfants, Toltioî l'a sondé et raconté li, mieux que cela, mis en action, avec une simplicité de moyens qui en redouble l'émouvante impres-
ATsntnreBet i^flcxionBdeJaan-BaptiBtaBaraaoart, par Geokges WuLFf. Un vol. in-iS jé^"'- Paris, 1888. Paul Oilendorfi, édil. — Prix : î fr. 5o.
Le titre du volume est pris de celui de la première des nouvelles qui le composent, laquelle n'est pas la meilleure : trop de langueur, trop de pauses, trop d'efléts lires de loin et ratés. Mais il en est de fort iniéressai>tes, les plus courtes surtout; par exem- ■ pie La partie de monte, dont la première moitié rap- ■"■lle le conte d'Hoffmann — ce joueur acharné qui squ'è jouer et perdre sa femme; — mais la lin
air philosophiqui
VHiatoire chinoise a un peiH islique qui n'est pas banal ni le contraire, le récit intitulé Une nuit terrible, ane nuit russe dans les neiges tvec une figurntion nombreuse de loups aftiiinéi. C'est peut-être arrivé, mais c'est raconta en style de fsitdivers.
En somme, volume inégal, où M. Georges WulITt dépoté des preuves d'un talent que nous espéroM retrouver plus mûri, plus complet.
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