TEXTE ORIGINAL FRANÇAIS PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS
Avec une Préface de Jf. VIVIEN DE SAINT-MARTIN Un volume in-16, broché 3 fr. 50
L'adminislraUwr'Hirwnl : A. SAOpnAa.
SOMMAIRE GENERAL
Critique Uttàraira dn mois. — Romans. -— Hti&ngas Uttiraires. — PoésieB. — Hlatoira. — Beaux- Arta. — Orographie. — Bibliographie. — Mélanges. — Oaiette blbliographlqae. — Dooame&ta bibliographlqaeB, eto.
ROMANS — CONTES — NOUVELLES — FACÉTIES
Le Rtre, par Éhili C-, 1888. Un vol. i
iris, G. Charpentier i. — Ptii; 3 fr. 5o.
Le nouveau roman de Zola n'ett pas une révélation pour ceux qui n'ont pas oublié cl n'oublieront jamais l'éjincelant Paradou de la Faute de Pabbé Mourel, ni les touchantes amours de Miette et de Silvère Ae la Fortune des Rougon; ceux-là savaient bien que, le jour où i) le voudrait, à l'heure choisie par lui, il saurait faire produire à son vigoureux talent, (i son étonnante et saine puissance, ce livre de pureté, de chasteté, d'art triomphant, et cependant toujours plein d'une sève qui déborde. à chaque mo-
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feuillure d'or de la Légende pour l'animer d'un sang vivilianl, d'un souffle brûlant et passionné.
En se jetant à corps perdu dans le Rêve, Emile Zola n'a pas abandonné son dévorant besoin de réalité; lia créé son Œuvre, comme les peintres de l'école de vérité, ayant à traiter un sujet de légende, exécutent leur toile, en sachant parfaitement séparer la partie mystique de la partie réelle, en distinguant des choses vues la vision simplement extatique, et en restant absolument sincère. Même, à certains endroits
eiBL. UOD. — X.
dans ce Rêve, l'art est si admirable, qu'on ne voi( pas exactement la ligne de démarcation entre le côté surhumain et le côté terrestre, et que cet étroit amalgame des corps et des purs esprits jette dans l'esprit un trouble plein de séduction.
Le roman de la pauvre petite orpheline, échappée de l'hospice des Enfants assistés, et du jeune millionnaire, fils de l'evéque, est d'une absolue simplicité dans son antithèse voulue, dans l'exagération même de son contraste social, exagération destinée à mieux faire entrer dans le caractère spécial de la Légende dorée cette histoire moderne et vraie par tant d'autres points. Le romancier, en s'aidani de détails vcridiquss, de documents d'humanité, de paysages pris sur nature, n'a pas hésité pourtant ï marcher en pleine fabulation avec soji héroïne, pour accentuer encore son idée, donner une forme plus archaïque à son œuvre. Il a pris celte banalité nécessaire, le jeune homme cinquante fois millionnaire, de haute
parler d'amour à une pauvre fille sans fortune, sans famille, sans éducation; mais, de celle chose banale.
qu'elle charmera iv>n s
t les femmes et les
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jeunel filles, bien plus lous ceux qui trouveront là quelques-unes des plus belles pages, des plus éblouissantes descriptions du grand-msilre écrivain. Jnmais, dans aucun de ses livres, il n'a parlé de la jeune fille
plus émue. Dès te premier chapitre, cette magistrale évocation de la vieille cathédrale de Beaumont sous la neige, on est empoigné, saisi d'une émotion et d'une admiration qui ne font que croître à mesure que les pages se suivent.
Les détails délicats et touchants abondent, naissent sous la plume de l'auteur comme une doraïson spon-
infailllblç, qu'il fasse emporter par le brave Hubert la pauvre petite, à moitié morte, ■ toute froide, d'une légèreté de petit oiseau tombé de son nid »; qu'il montre le ménage se taisani, o ému de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa bouche »; qu'il la fasse disparaître, • dans le petit souffie d'un baiser • ; ou daTis cent autres endroits tout aussi exquis.
La peiile grandit, s'apprivoisa, .devient presque U fille adoplive de ces extellenla chasubMers qui l'ont recueillie, et elle n'a qu'un grand amour, en dehors de son métier de brodeuse de chasubles, qu'une passion, la lecture de la Légende dorée, qui la transforme peu à peu en visionnaire. Ici l'on sent que Zola, peu à peu envoûté par le charme extraordinaire, presque surnaturel, de la figure d'Angélique, qu'il acrée'e, s'identifie désormais avec elle, au point d'avoir ses visions, d'apercevoir les saintes voltigeant autour d'elle, d'entendre le chuch.
du paradis; il a dû, lui aui de grandes ligures blanches flotter au-dessus des ruines du château des Hautecoeur; cela le pousse à toutes les hardiesses hors nature, à une sorte de vie de mirai;e qu'il décrit merveilleusement.
Puis c'est l'arrivée en scène de l'amoureux, le mystérieux inconnu aperçu au clair de lune, devant le jardin de l'évfque, dans le Clos-Marie, et rencontré ensuite au bord de la Chevrette, le ruisseau jaseur où elle lave son linge. Il faudrait successivement citer lous les chapitres saisissants de ce livre superbe, celui où Angélique, U nuit, dans le silence de la maison endormie, attend, comme une Vierge Marie, la venue de celui qu'elle aime de l'amour le plus virginal, le plus chaste, le plus eihéré; l'éblouissant tableau de la procession du miracle, une des merveilles du roman; d'autres encore, où se déroule le chemin de croix de la pauvre afBigée sachant que celui qu'elle «me ne peut être son mari; enfin cette admirable scène de l'extrême-onciion, où les pages atteignent une élévation, un souffle de grandeur, qui emportent totll; pour terminer par la cérémonie si originale du mariage et de la mort d'Angélique au seuil de son Rêve réalisé.
A travers les critiques ardentes que va faire surgir cette oeuvre toute neuve et très étrange du Majtre, il sera impossible de ne pas entendre surtout les exclamations laudatives qui retentiront partoutàla lecture du Rêve, et de ne pas admirer sans réserve des passages qui marqueront profondément dans les esprits
et dans les cceurs. Quoi qu'on fasse, quoi qu'oji dise, la légende d'Angélique la petite chasublière de Beaumont restera tracée en lettres ineffaçables dan» la littérature et jettera son rayon d'or, sa lueur féerique sur l'œuvre entier de Zola. c. t.
PrAfooes «t Manifoat«B litUraires, par Edmoh» et Jules db Goncoubt. Paris, G. Charpentier et C", 1888. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Un livre qui sent la poudre, un carnet ramasse
sur un champ de bataille et contenant les notes des combats livrés, des défaites et des victoires, des luttes courageuses, persévérantes, acharnées : tel est le volume qui porte ce titre : Pré/aces et Manifestes littéraires, et qui est comme le résumé grandiose, singulièrement éloquent de la vie des deux maîtres. des deux écrivains novateurs, Edmond et Jules &i Concourt. On y assiste à U genèse de leur oeuvre, qui tiendra une place si importante, une place â pin
cle, car elle marque une étape de la pensée humaine, une révolution profonde, qui a gagné peu à peu, s'étendant toujours, sapant les préjugés, développant le goût, révélant les arts encore ignorés, 1 et contribuants donner au roma digieux, qui en fera pour la postérité le véritable document sur, plus vrai que l'histoire, car il ne procède que de la Nature et de la Réalité. Roman, Nouvelle, Théâtre, Histoire, Art, les de Concourt ont tout abordé avec la même crânerie vaillante, avec le mêm: bo[iheur,avec le mime parti pris de ne dire et de ne peindre que le vrai. Ils auront eu cette gloire d'avoir, en art, fait connaître le xviii' siècle, révélé le japonisme en littérature, créé l'histoire documentaire, le roman documentaire, le théâtre de la vérité; il suftit de lire ce curieux et précieux volume, indispensable complément de leur œuvre, pour leur rendre une justice chèrement achetée par quarante année* de labeur ininterrompu, d'un labeur qui a coûté lit vie à l'un d'eux, à Jules de Concourt, et qui ne laisse sur la brèche entin faite, dans la place prise d'assaut, que le (urvivani, Edmond de Concourt, le maitre aujourd'hui incontesté, unique héritier de ce nom de gloire qui sera, dans l'histoire, les Concourt.
Sur l'eau, par Ctjv he Maupassai«t. Pari*, Marpua et Flammarion. Un vol. illustré, in-iS jésusj 188S.
Il a véritablement une saveur exquise et quelque chose de l'àpre et grisant parfum de la mer, ce journal de bord que Maupassanl vient de publier, et qu'il a écrit jour par jour sur son yacht Bei-A mi. Les impressions de passionnée solitude, d'immensité, d'une sorte d'heuceuae misanthropie de poète, le bercement souple du flot, la grosse vague de la tempête, le vent dans la voile qui enHc cl se tend, le tapage d'écume, le bris des lames déferlant en gigantesque coups de fouet, tout y est rendu avec cet art liinple'i éuiouvani qui communique Iti acnsalions intiinei o(
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
récrivain, ce souffle de vie, qui est le talent de Mau- •passant. Mais le romancier ne s^est pas borné à nous décrire les paysages de la Méditerranée; il a analysé surtout ce qu'il pensait, ce qui lui traversait l'esprit au milieu de cet isolement propice aux rêveries philosophiques. Entre deux embardées, entre la tempête et le beau temps, une anecdote émouvante et singulière comme l'histoire du corps de Paganini, une série de portraits croqués du bout de la plume dans les salons de Cannes, une étude très réussie de ce qu'est le' romancier, le récit de l'évasion de Bazaine, qui prend une actualité saisissante en ce moment, une ravissante silhouette d'amoureux aperçus en longeant la côte, des nouvelles seulement esquissées, mais très impressionnantes, achèvent de faire de ce volume un recueil très spécial, ne ressemblant à rien de ce qui a été fait, et lui donnent un grand charme. On y trouve la séduction de notes sans prétention jetées au hasard du moment et n'ayant d'autre enchaînement que la suite cahotée, mais logique, d'une cervelle subissant le choc des choses vues, au fur et à mesure que les hasards de l'existence les déroulent devant elle. g. t.
Hadame la Préfète, par Joseph Maire. Un vol. in-i8. Paris. 1888, H. Ch. Lavauzelle.
Après un volume de Souvenirs d^ Alger , bientôt suivi d'un recueil de nouvelles dont le titre n'est pas très attirant : Mi aime à vous, — M. Joseph Maire publie une œuvre plus considérable, qui atteint les dimensions normales du roman contemporain. A/adame la Pré/ète, en effet, est un roman; et, si l'originalité de tout romancier consiste non seulement en un certain tour personnel d'esprit passant dans le style, mais encore dans l'exacte observation se traduisant par une peinture fidèle de quelque milieu social assez rarement décrit, certes. Madame la Pré/ète est un roman original.
Fille d'un paysan, intelligent et à l^aise, qui la fait élever à la ville, possédée dès l'enfance par une ambition maladive, jolie avec ou malgré la singularité frappante de ses yeux gris bleu, « des yeux comme on en voit tant de noirs en Orient, à la fois brillants et morts, Téclat inanimé du verre, l'éclair dur, implacable, métallique d'une lame d'épée, des yeux sem-
blables à ceux que la légende prête à Robespierre, en dehors de l'humanité, rebelles aux reflets variés des mouvements de l'àme », Marguerite Douzy, par une extorsion de testament d'abord, puis par la vilenie d'une cagnotte, s'enrichit, ^t à travers deux veuvages conduisant à de troisièmes noces, finalement par l'assassinat, s'élève peu à peu et se maintient aux sommets les plus hauts où puisse viser son ambition: la petite paysanne devient madame la Préfète. Il y a malheureusement un défaut à la cuirasse dont elle s'est armée pour ce combat à outrance : elle est sensuelle ; et les sens lui jouent de mauvais tours. Deux fois elle a failli compromettre la victoire : une première fois, à peine nubile, par des amours bêtes avec un valet de ferme ; la seconde, par un adultère non
moins sot. Cette dernière faute coûte la vie à une aimable enfant, fille du mari qui aime aussi l'amant, qui découvre la souillure du foyer domestique, celle de son propre amour, et en meurt silencieusement. Quant au péché de jeunesse, rinfaniicide, résolument exécuté sous les yeux de Marguerite, et par son ordre, en fait disparaître la trace. Pas tout à fait cependant. C'est de là, c'est du premier amant, — qui dégringole tous les degrés de l'échelle sociale, au fur et à mesure que l'ancienne campagnarde les escalade, — c'est du complice de son premier crime que, par une succession de péripéties dramatiques, viendra l'effroyable châtiment.
Malgré l'accumulation des événements tragiques en ce roman, et malgré l'imprévu saisissant de certains incidents, ce n'est pas la fécondité de l'imagination pathétique, à mes yeux, qui constitue la grande originalité de l'œuvre et, en général, du très remarquable talent de M. Joseph Maire. Elle m'apparaît bien plutôt, dès l'abord, dans ce tour d'esprit vraiment personnel dont je parlais tout à l'heure, et qui lut fait voir avec une rare puissance de pénétration les beautés de la nature encadrant les laideurs et les infirmités, pour ne pas dire les difiormités morales, de rêtre humain dans notre société civilisée. Parmi les douze ou quinze personnages du roman, il n'y a qu'une figure, une seule, qui soit pure de toute tare physique ou morale, et elle ne fait que passer dans l'action pour y souffrir et mourir. Un trait plus spécial de l'originalité propre à Pauteur de Madame la Pré/ète^ — et qui nous avait déjà vivement^frappc dans ses nouvelles, — c*\îst la connaissance très particulière de la basoche et de tout ce qui tette aux ^la• melles de Thémis, comme de tout ce qu'elle pèse en ses balances^ « Le Palais de justice, le Palais, comme on dit par élision », n'a point de mystère pour lui, il connaît à fond « les éléments complexes dont se compose l'épicerie juridique ». Jamais la robe et la toque n'ont été froissées, troussées, bousculées avec ce sansgêne, même par Daumier; jamais le monde qui vit, qui souffre et qui meurt du code, jamais l'appareil de la justice n'ont inspiré plus cruelle ironie, plus éloquente en même temps que plus exacte satire. Je voudrais citer des passages, des pages entières de cette prose amère, mordante, pleine de 9 mots » incisifs, découpés à l'emporte-pièce,, qui est d'ailleurs la forme habituelle de style où se marque l'individualité de cet écrivain misanthrope, pessimiste, toucheà-tout et irrespectueux. Or ce pessimisme, chez lui, ne procède pas d'une misanthropie réelle, d'une haine foncière de l'humanité; car il a beau se surveiller et simuler l'impassibilité, il n'y réussit pas toujours et,deloinen loin, quelque heureuse inadvertance trahit éloquemment le vœu secret de son cœur, plein de colère parce qu'il est plein de tendresse et de pitié. C'est ainsi qu'après avoir fortement « blagué B la fameuse allégorie de Prudhon, la Justice divine pousuivant le Crime, il s'écriera : « O peintres! si vous tenez à mettre quelque chose de vous aux voûtes sous lesquelles s'accomplit la dure, la triste, l'incomplète et nécessaire besogne de la répression
sociale, mettcz-y non les cauchernars d'une mythologie démodée, mais ce qui est, ce qu'on voit, ce qu'on touche, ce qui fait penser et pleurer dans la réalité brutale de notre vie moderne : des malfaiteurs, des gendarmes, plus dé malfaiteurs que de gendarmes, des crimes impunis, des innocents frappés, des luîtes, des menottes, des cachots, des guillotines, des bourreaux, du sang, le sang des victimes par flaques, le sang des assassins par gouttes, et tout le monde comprendra et personne n'aura envie de rire. » — Je ne puis prolonger davantage cet article déjà trop long. Mais je recommande ce nouveau venu dans le roman, M. Joseph Maire, à Patteniion des lecteurs avides d'émotions et plus encore aux lettrés, aux moralistes, et surtout à la sollicitude de la critique. Il serait fâcheux qu'une œuvre comme Madame la Préfète, je veux dire d'une telle valeur, passât inaperçue.
Amonra anglais, nouvelles par Augustin Filon. Un vol. in-i6. Paris, 1888. Hachette.
Elles ont un rare mérite, ces nouvelles. Ecrites par un Français, en français, — et, je le dis tout de suite, dans une langue excellente, — chacune d'elles, en outre, prétendant à être un petit tableau de mœurs anglaises, Ton n'y saurait trouver une seule de ces bourdes si fréquentes dans les œuvres de fiction dont l'auteur place le sujet en pays étranger, aucune de ces petites ignorances des habitudes locales pour lesquelles la critique en Angleterre n'a pas assez de railleries, sans paraître se douter que les romanciers anglais commettent couramment des énormiiés de la même nature, non seulement dans la peinture de nos mœurs, mais dans l'abus incessant de mots et de membres de phrase en mauvais français introduits à tort et à travers en leurs œuvres. M. Augustin Filon, à qui nous .devons déjà une substantielle Histoire de la littérature anglaise, habite le pays depuis de longues années. Il en connaît à fond la langue, cela va sans dire, mais il la possède au point d'en être arrivé à penser en anglais; et il n'est pas entré moins avant dans l'intimité des coutumes, des habitudes, des façons d'être, d'agir, de dire et de penser. Les cinq nouvelles réunies sous le litre commun : Amours anglais, se présentent donc avec cette particularité assurément peu commune, ayant été conçues, composées, vécues, pour ainsi dire, dans une langue, d'être écrites dans une langue différente, qui est la nôtre. Elles ont donc, quoique bien françaises, une étrange saveur d'exotisme. Il y a quelque chose de plus en ce recueil de nouvelles. L'auteur, en mettant Tàme de ses personnages aux prises avec la passion maîtresse, avec l'amour, a fort habilement choisi son terrain. 11
n'en est pas, en effet, où l'homme soit plus complè-. tement lui-même, où il se découvre et se livre d'une façon plus absolue, où il lui soit moins possible de se déguiser. Aussi le Sanatorium (vulgairement : la Maison de santé), Lilian, Homo duplex (auicment dit le Bigame), Lady helicia, la Chambre des enfants, tous ces récits, — dont ce n'est pas le moindre prix que de pouvoir être lus par tout le monde, — nous révèlent-ils les aspects les plus divers et les plus mystérieux de cette àme anglaise, formée de la juxtaposition, souvent plutôt que de Tintime fusion de l'àmc saxonne et de l'âuie celte. De là des situations peu communes que M. A. Filon a su trouver avec une réelle puissance d'observation et analyser avec un véritable charme de diction. b. g.
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Un monstre, par Léon Barracand. Paris, Victor Havard, 1888. Un vol. in-18 jésus. — Prix : j fr. 50.
Lulu, par Félicien Champsaur. Paris, Deotu, 1688. Uo vol. — Prix : a francs.
Surmenage sentimental, par Abel Hermant. Paris, Librairie illustrée, 1888. Un vol. petit io-12. — Prix : a francs.
MÉLANGES LITTERAIRES
— Critique. — Philologie. — Linguistique. —
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Londres, croquis réalistes, par Jules DscRéGNY. Paris, Librairie moderne. 1888. Un vol. in-i8 jésas. — Prix : 3 fr. 5o.
La capitale de PAngleterre i>^est pas loin; chaque année, les ingénieuses combinaisons des billets circulaires la rapprochent de nous, et tant de livres en ont parlé qu'il est difficile d'écrire à son sujet des pages nouvelles, intéressantes. M. Degrégny vient pourtant d'y réussir à force de sincérité. Il nous rapporte de Londres des croquis réalistes qui ne ressemblent guère aux tableaux déjà connus et qui forcent le regard par rénergie avec laquelle ils sont dessines.
L^'ndépendance de ces croquis convient à l'humeur, de notre génération. Le temps est passé où Ton ne prenait le bateau que pour aller chercher, au delà de la Manche, des modèles politiques, où un bon livre sur TAngleterre ne pouvait être qu'une chaude protestation contre ce qui se faisait en France. Le temps est également passé où nous aimions à nous exagérer la puissance industrielle de nos voisins, où le récit d*une excursion hors des frontières ne pouvait réussir que si Ton y rencontrait des choses prodigieuses, invraisemblables, des merveilles inouïes de travail et d'audace.
Nous voulons, aujourd'hui, plus de vérité. Dans cette fin de siècle un peu désabusée, après avoir éprouvé la faiblesse des amitiés diplomatiques, après avoir appris qu'au dehors on n'est pas pressé de voir la France remonter à son- rang, nous songeons enfin à nous retrouver nous-mêmes, à réapprendre le courage qui compte sur soi, à secouer le découragement qui mène vers la détresse, à reconstituer notre fortune en prenant la mesure des forces de nos rivaux.
Sur ce point, le livre qui vient de paraître est au diapason des secrètes pensées du pays. L'auteur est revenu de Londres sans éblouissement. Il n*a pas essayé, comme c'était autrefois la mode, de donner le vertige au lecteur en lui peignant des créations colossales, surhumaines, en lui montrant des usines, des fabriques, un commerce si vastes, si actifs, si hardis, que jamais nos efforts et notre intelligence ne sauraient produire rien de pareil.
Sans doute, il n'a pas caché, de parti pris, la grandeur des richesses accumulées dans les docks de la Tamise. Il a dit ce qui nous manque, mais il a dit aussi ce qui manque à nos voisins; il a* indiqué par quelles qualités personnelles nous pouvons ramener, dans la concurrence économique, cet équilibre que la nature semble avoir voulu rompre, quand elle a doté
l'Angleterre de ses ports et de sa houille, en la débarrassant de toute charge militaire.
Les préoccupations patriotiques de l'auteur pouvaient l'empêcher de réunir ce que le public demande surtout à un livre de voyage, des descriptions vivantes, des renseignements utiles et précis. M. Degrégny a évité l'écueil. Ses croquis de Londres sont vraiment l'album d'un touriste qui se passionne parfois au souvenir de la France, mais qui sait regarder et peindre toutes choses avec curiosité. A côté des pages où il sonne le clairon pour lancer son pays à l'assaut des forteresses industrielles de l'étranger, il prodigue les notes pratiques sur la manière de vivre à Londres, les réflexions piquantes sur le caractère des rues, l'aspect des monuments, le mécanisme de la religion. Ceux qui ont envie d'aller à Londres feront bien de mettre ce petit livre dans leur valise. Ils auront avec eux un aimable compagnon qui cause dans une belle langue, et qui ne dédaigne pas, pour
cela, les questions les plus terre à terre.
Étude sur l'enseignement seoondaire des jeunes filles, par Antoine Villermot. Paul Dupont, éditeur.
L'enseignement secondaire des filles remonte à M. Victor Duruy, l'honnête et grand ministre qui aurait fait de si grandes choses si les libertés laissées par l'empire n'avaient pas toujours été des libertés hypocrites. Mais,au lieu de la « discipline suivie » qu'il avait rêvée, il ne put instituer que des cours incomplets. Déjà, cependant, on criait au scandale. Le 28 octobre 1878, M. Camille Sée déposa à la Chambre des députés une proposition qui fut amendée le 10 décembre de la môme année, et qui aboutit à la loi du 21 décembre 1880. M. Jules Ferry se donna tout entier à l'œuvre nouvelle, et le premier lycée de filles fut ouvert à Montpellier en octobre 1881.
A la fin de 1886 (date où s'arrêtent les statistiques de M. Villemot), il existait 35 établissements réguliers d'enseignement secondaire pour les jeunes filles: 16 lycées et ig collèges. Ces 33 établissements contenaient 4,967 élèves. Pendant Tannée 1887- 1888 l'enseignement secondaire, tel qu'il est institué par la loi Camille Sée, était donné à près de 10,000 jeunesfilles, dans 112 établissements jjublics : l'école normale de Sèvres, 16 lycées, 19 collèges et 76 cours secondaires. ^
Tel fut le début. Tels sont les résultats. Pour être si grands en six années, il faut bien que cette é4ucjition soit dans nos aspirations, si ce n'est eqcore dans nos mœurs ; ctr si l'État peut nommer ^e^ p|-ofes«
seurft et bâtir des monuments, ce n'est pas par obligation quMI a contraint les élèves à écouter les uns et à remplir les autres.
Personne, mieux que M. Auguste Villemot, ne pouvait exposer la situation de cet enseignement. Par sa situation au ministère de Pinstruction publique, il avait été à même de tout connaître; par la part qu'il avait prise à cette organisation, il pouvait dire, en parlant de ces travaux et au besoin de ces combats : Quorum pars magna fui. Son ouvrage, modestement appelé Étude, est aussi complet qu'instructif. Les faits sont exposés, neitement,clairement, méthodiquement, presque sans commentaires. A quoi les commentaires servent-ils quand les faits parlent d'eux-mêmes ? Tout Part est de les mettre en lumière et en bcfnne place, et M. Villemot s'en est acquitté de main de maître. Les plus flatteuses récompenses officielles, — encore qu'il en reste de dues et qui viendront; ^ ont reconnu le mérite de l'œuvre. Mais, par-dessus tout, le public impartial remerciera Tauteur d*avoir vengé, — sans phrase et encore une fois par les faits eux-mêmes, — un enseignement si injustement attaqué.
M. Camille Sée dit : « Nous formerons des jeunes filles simples, modestes, instruites; nous les préparerons à leur rôle de maîtresse de maison; nous ferons de bonnes épouses, de bonnes mères de famille; nous éviterons de peupler nos maisons de pédantes. » Laissant la famille ffonner l'instruction religieuse spéciale qui lui convient, M. Jules Ferry ajoute : « Notre enseignement sera spiritualiste. » Que peuvent demander de plus les esprits qui ne s'obstinent pas à critiquer quand même, — par parti pris pour plusieurs (à cela M. Vi4lemotne peut rien), — par ignorance pour beaucoup (à cela M, Villemot apporte le remède) ?
Lettres de Benjamin Constant à sa famille, 1775-1830. Précédées d'une introduction diaprés des lettres et des documents inédits^ par Jean-H. Menos. Un vol in-i8. Paris, 1888. A. Savine.
En i835, Charles Constant de Rebecque, cousin germain de V^lmxcut d'Adolphe, léguait à la bibliothèque de Genève une volumineuse correspondance et d'autres manuscrits de Benjamin Constant. Il en interdisait en môme temps la publication avant l'expiration d'un délai de trente ans. Le terme arrivant en i865, la famille, à cette date, demanda un sursis par voie juridique; mais le tribunal ne lui accorda que deux ans. Sans perdre un jour, M. Eugène Crépet, l'éditeur d'une excellente Anthologie des poètes français, informé de ces circonstances, alla à Genève, parcourut ce legs, et, dès 1867, publia dans la Revue nationale (numéros d'avril et de mai), sur le célèbre orateur, deux articles où il mettait largement à contribution les documents tbut nouveaux dont il avait pris connaissance. L'auteur de ces articles dut, même alors, s'imposer tant de réticences, que la publication du Journal intime, quoique bien postérieure, eut toute la saveur d'une révélation piquante sur les orageuses amours de M*"' de Staël et de Benjamin. Ces
Lettres de Benjamin Constant à sa famille, que publie aujourd'hui M. J.-H. Menos, sont tirées des mêmes papiers, dont une partie échappa aux investigations de M. Eug. Crépet. Tel les sont notamment les lettres adressées à M*"' la comtesse de Nassau sa tante, sœur de sa mère, oubliées par mégarde, jusqu'en 1884, au fond de la caisse où le donateur les avait déposées, découvertes par M. Th. Dufour, le savant bibliothécaire de la #ille de Genève, et datées par lui au prix de minutieuses recherches, lorsqu'elles ne l'étaient pas : elles entrent pour une bonne moitié dans le choix que M. Menos a dû faire parmi les 400 lettres environ du leg.% l'autre moitié se composant en très grande partie de celles écrites à une cousine, M"' Rosalie de Constant. Cette correspondance embrasse toute la vie de Benjamin, car elle s'ouvre par des billets d'enfant à sa grand'mère maternelle, la générale de Chandieu, et à son père Juste de Constant. Aux curieux de scandales rétrospectifs, comme aux curieux d'analyse psychologique, elles n'offrent pas moins d'aliments ni d'éléments que le Journal intime, en particulier pendant les années de passion, puis de servitude, de lassitude et de révolte que remplit la célèbre liaison de Benjamin Constant avec M*"' de Staël. En outre,- on y rencontre toute la société de l'empire et de la Restauration et jusqu'à de charmants billets de Chateaubriand. — Par contre, la correction typographique du volume- laisse fort à désirer. e. c.
La Ciomédie en France au XVHI' sièole, par
C. Lenient. Deux vol. gr. in- 18. Paris, Hachette, 1888. — Prix : 7 francs.
L'on s'est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, de notre théâtre comique : Phistoire et la critique en ont été presque complètement renouvelées avec les travaux de MM. Larroumet, Jules Lemaître, Lanson, Lintilhac, sur Marivaux, Dancourt^ Le Sage, La Chaussée, Beaumarchais. Il est juste de faire honneur de ce mouvement à M. C. Lenient, qui, dans sa chaire de la Sorbonne, avait pris, longtemps auparavant, cette partie si intéressante de notre histoire littéraire pour objet de ses leçons. Ce sont ces leçons, revues, augmentées, remaniées, devenues, en un mot, un véritable livre, dans le meilleur sens de l'expression, qu'il publie aujourd'hui sous ce titre : la Comédie en France au XVm* siècle. Bien que le sujet paraisse, au premier ^abord, bien éloigné de celui de ses précédentes études sur la satire au moyen âge et au xvi' siècle, il s'en rapproche cependant par bien des points. A dne époque, en effet, où la comédie proprement dite n'existait pas encore, ou bien ne comptait que quelques essais à peine dignes de ce nom, les satiriques, les auteurs des fabliaux, les conteurs, furent les vrais prédécesseurs, les précurseurs de nos grands écrivains comiques. En mettant à part Molière, en qui se résume presque toute la comédie au xvii* siècle, et le XIX* siècle, qu'il n'a pas voulu aborder, — du moins pour cette fois, — M. Lenient a fait ainsi Phistoire presque complète de l'ancienne comédie française.
Elle se développa surtout au xviii' siècle, et produisit des oeuvres qui, sans égaler celles de Molière, ne sont pas indignes de la scAe quMl avait tant illustrée. Tandis que la tragédie était déjà bien morte après les admirables productions de Corneille et de Racine, et que Crébillon et Voltaire ne lui rendaient qu'une vie factice, la comédie au contraire, non seulement engendrait une foule de pièces vives, spirituelles, amusantes, qui se lisent encore et même se font écouter ^ec plaisir, mais aussi de véritables chefs'd^œuvre dont Péclat n*a pas pâli. Les noms de Regnard, de Le Sage, de Marivaux, de Dèstouches, de Beaumarchais, sont de grands noms littéraires, qui ne sont dépassés que par le seul Molière, c*est-à*dire par celui qui restera toujours hors de pair parmi les écrivains français.
Littérairement parlant, le xviii® siècle ne commence qu^en 171 5 avec la Régence. Jusque-là, c^est encore le siècle de Louis XIV» qui se continue, et qui déborde en quelque sorte sur celui qui sera le siècle de Louis XV et des philosophes. Idées et style, tout garde la marque solennelle du grand roi. Mais avec le régent apparaissent non^ seulement des mœurs nouvelles, mats un esprit nouveau et môme un langage nouveau. Si subit qu'ait été ce changement, — presque un changement à vue, — il avait été préparé, et comme annoncé par quelques écrivains que M. Lenient appelle très justement « Tavant-garde du iviii*^ siècle •. Pour le théâtre comique, ces écrivains furent Regnard (i656-i7io), Dufresny (1648-1724), Dancourt (1661-1725) et Le Sage (1668-1747). Dans le Légataire, de Regnard, qui est de 170$, il y a déjà bien des hardiesses de mise en scène qui étonnent et qui ne seront pas dépassées. La gaieté de Regnard, très franche, a aussi un peu de Pair débraillé qui était celui des Vendônxe et de la société du Temple. Dufresny, qui aurait pu peut-être égaler Regnard, sMl avait su mieux conduire une intrigue, resserrer une action, a créé dans son Lucas, de la Coquette de ViU iage (171 3), un type de paysan que Molière n^avait fait qu'ébaucher dans la scène de Don Juan, et que Dancourt va développer plus encore. M. Lenient a très bien marqué Timportance et la valeur de Dancourt, qui, dans un genre plus modeste, plus bourgeois, même plus populaire, a été le véritable sucjcesseur de Molière. Jamais depuis la comédie n'eut une gaieté plus facile, plus naturelle. On fera des comédies plus relevées, plus littéraires, comme celles de Destouches, de Piron, de Gresset, on n'en fera pas de plus allègres, de plus réjouissantes, peignant mieux les mœurs du temps, avec ce léger grossissement qui est nécessaire à la scène, et qui est aux caractères ce que le masque antique était aux visages.
Le Chevalier à la mode (1687), les Bourgeoises de qualité (1700), et le Galant Jardinier , sont les excellents types des trois genres de pièces où Dancourt a représenté trois sortes de gens : les nobles, les bourgeois et les paysans. Le Sage, qui fut le créateur du théâtre de la Foire, ou autrement dit de l'Opéra-Comique et du Vaudeville, et qui ne s'était jeté dans ce genre, d'abord méprisé, que par les désagréments que lui causa la
hauteur vaniteuse des acteurs du Théâtre-Français, était né cependant pour -les comédies de mœurs, comme il le prouva dans Turcaret, représenté en 1708, sur les ordre du Dauphin, comme Tartujfe l'avait été par ordre du Roi.
Le genre de la comédie de caractère, dont Molière avait créé les modèles, se continua non sans gloire, dans le Philosophe marié (1727) et surtout le Glorieux (1732) de Destouches; dans la Métromanie de Piron, le Méchant de Gresset. Mais une des gloires du xviii' siècle fut de créer des genres nouveaux. La comédie de mœurs, taillée sur le patron de la comédie contemporaine, en prit l'esprit, les coutumes, le langage, dans les « pastels âe Marivaux, dans les croquis d'Allainval, de Poinsinet, de Boissy, de Desmahis. »
Toutefois, les vraies créations de cette époque sont ailleurs. C'est d'abord la comédie larmoyante, née avec La Chaussée, et abusivement systématisée par Diderot, sous le nom de comédie sérieuse ou de tragédie bourgeoise, qui devait engendrer le mélodrame. Le genre, sans doute, est détestable, mais surtout par la façon dont il a été traité, bien qu'un homme d'esprit comme Voltaire se soit laissé tenter par lui dans Nanine et V Enfant prodigue. Puis la comédie satirique personnelle, à laquelle Voltaire s'essaya assez odieusement dans VÉcossaise, dirigée contre Fréron, et dont celui-ci se venga si spirituellement dans son article de l'Année littéraire. Palissot en donna, sinon un modèle, du moins un spécimen très curieux dans sa pièce les Philosophes \1760), qui souleva tant de tempêtes, et où il avait mis sur la scène J.-J. Rousseau,. Diderot, sous les traits de Dortidius et de Crispin, de Crispin qui marche à quatre pattes pour mieux en revenir aux âges primitifs. Seules, les représentations du Mariage de Figaro et de Rabagas firent depuis autant de bruit. Deux autres genres, que créa encore le xviii^ siècle, furent la comédie historique, qui naquit un jour sans prétention, avec la Partie de chasse de Henri IV, par Collé, et qui devait aboutir au Pinto de Lemercier, et la comédie politique, à laquelle appartient la célèbre comédie de Beaumarchais, et qui, avant la fin du siècle, donna la pièce courageuse de Laya, VAmi des Lois, Tel est le tableau d'ensemble que nous présent, avec infiniment de science, d'agrément et de goût, M. Lenient dans ces deux volumes. b. a.
Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers et précédés d'un Essai sur Vorigne et la propagation des contes populaires européens, par Emmanuel Cosquin. Ouvrage couronné par l'Académie française : Premier prix, Archon-Despérouses, 1887. Deuxième tirage. Deux vol. in-8*. Paris, E. Bouillon et E. Vieweg, 1888. — Prix: 12 francs.
Ces contes ont tous été recueillis à Moutiers-sur- Saulx, villagede l'ancien Barrois (Lorraine), situé non loin de l'ancienne frontière de la Champagne.
Rapportés tels qu'ils ont été entendus, sans déve^ loppements ni enjolivements, ils sont des plus intéres-