‹ Le livre (volume 5)Chapitre 134 sur 173 · LE M V R E · texte numérisé non relu

LE M V R E

sants par eux-mêmes; mais M. Cosquin n^a prétendu à donner un simple recueil, il a voulu que l'intérêt de son ouvrage, — qui est travail de haute érudition, — résidât bien dans les remarques dont il a fait suivre chacun des contes rapportés.

Ces remarques sont pour rapprocher ces contes d^autres contes ou récits, semblables par de certains côtés, différents par d'autres, et empruntés aux littératures populaires de tous les âges et de tous les pays.

Les contes sont au nombre de quatre-vingt-cinq; quelques-uns, les neuf derniers, ont été écourtés. De ces contes, prenons le plus connu peut-être, celui de la Bique et ses petits, que La Fontaine a mis en vers. M. Cosquin rapproche le récit de Moutiers et une variante recueillie dans le village même d^un conte allemand de la collection Grimm, d'un conte de la Slavonie, rapporté par Krauss, d'un conte catalan de la collection lo Rondallayre, d'un conte russe donné par M. de Gubernatis, d'un conte grec moderne, d'un conte serbe, d'un conte breton et de contes écossais, bolonais, espagnol, d'un conte, enfin, du pays messin, donné par M. E. Rolland. Par cette seule indication, on peut juger de la dépense d'érudition faite par l'auteur du travail.

C'est surtout V Introduction qui nous plaît. Des comparaison s, 'à la suite des plus patientes recherches, ne sauraient contenter toutes les curiosités; entre les contes populaires^ merveilleux ou plaisants, des diverses nations européennes, de l'Islande à la Grèce, de l'Espagne à la Russie, des ressemblances surprenantes; ces ressemblances, ne les peut-on expliquer? Des explications, on en a proposé, et M. Cosquin les passe en revue. — 11 y a l'explication des frères Grimm, adoptée par M. Max Muller, par M. de Hahn : les peuples européens appartiennent presque tous à une même famille, la famille aryenne; les diverses tribus de cette famille ont apporté dans les pays où elles ont émigré, avec le fond de leurs idiomes, les germes de leur mythologie; ces mythes antiques, leur patrimoine commun, se sont, dans la suite des temps, développés, transformés, et le dernier produit de cette transformation n'est autre que les contes populaires. Cette explication, l'auteur la rejette. Les contes seraient les produits de la décomposition des

mythes communs aux diverses nations aryennes, mais ces mythes, qui se sont décomposés dans les milieux les plus divers, qi|ez vingt peuples différents de mœurs et d'habitudes d'esprit, se sont transformés partout d'une manière semblable, souvent d'une manière identique; mais jusqu'aux cadres, pour ces prétendues mythes transformés, qui se trouvent être les mêmes. Au surplus, les contes, que l'on dit d'origine aryenne, existent, on l'a constaté, chez bon nombre de peuples nullement aryens. — Des auteurs, «con^binant ce qu'ils prétendent découvrir dans les contes dits aryens » avec le résultat de l'analyse plus ou moins exacte des Védas, ces vieux livres indiens, supposés gratuitement l'expression fidèle des croyances primitives de la race indo-européenne, dpessent toute une liste de mythes, dans lesquels seraient invariablement symbolisés la lutte de la lumière et des ténèbres, du soleil et du nuage, et autres phénomènes météorologiques. A entendre M. André Lefèvre, «pas un conte qui ne soit un petit drame cosmique. > Et M. Cosquin de railler finement l'interprétation qu'a donnée du Petit Chaperon rouge, de PeauSAnt^ l'écrivain matérialiste; dérailler surtout les interprétations de M. Angelo de Gubernatis, qui veut découvrir sous chaque conte quelque mythe solaire ou lunaire. Car M. André Lefèvre, dit-il, est un « satellite >; le « soleil de l'école » est le professeur de Florence.

Aux pages xv à xxxix de l'étude, l'explication acceptée par l'auteur ; elle est celle qui a été proposée par le regretté orientaliste de Gœttingue, Théodore Benfey, et par M. Reinhold Kœhler, le savant bibliothécaire de Weimar : les contes populaires européens sont d'origine indienne; la transmission s'en est operée oralement, par diverses voies, et grâce au concours de circonstances également diverses. C*est tantôt tel peuple et tantôt tel autre qui, le premier, emporte ou transmet au loin le récit indien, la diftfusioo d'une religion, l'asservissement d'une nation, 1*00verture des comptoirs commerciaux ayant servi cette transmission.

L'ouvrage, qui a été couronné par rAcadéinie fiioçaise, qui a remporté en 1887 le premier prix Archon- Despérouses, en est aujourd'hui à la seconde édition. Le mérite est parfois reconnu, apprécie.

HISTOIRE — Chronologie — Documents — Mémoires —

BmaIs et FantaisieB, par Arvèoe Barine. Un vol. in-i6. Paris, Hachette et C»% 1888. — Prix :3 fr.5o.

Pas un article d'Arvéde Barine qui ne soit un vrai régal. C'est la forme, toujours distinguée, qui

enchante et ravit ; c'est aussi, c^est surtout ce qv âii cette distinction de style, de la forme; notre crmae possède les deux intelligences, celle du cccnr, et tv-s l'autre, toutes les deux pareillement pcnanam.^ l'esprit, certes, ne lui manque pas, cetic sont i*ci-

CaiTIQUE LITTÉKAIRC DU MOIS

prit qui se peut allier avec les pensées les plus hautes, avec les sentiments les plus délicats.

a Un docte écrivain allemand a raconté l'Histoire Je la danse... » Ainsi débute le premier morceau du volume. Ce commencement de phrase ne vous a-t-il pas déjà un air malicieux? La danse, un sujet, remarque Arvède Barine, pour lequel il aurait fallu les allures de la chanson. « On devrait voir les idées voltiger, les lignes se trémousser, les pages tourbillon, ner avec des chatoiements de moire et de satin^ » mais l'écrivain est allemand, son langage n'a rien d'ailé; la Terpsichore germanique n'a pas d'ailes davantage. Très docte est l'historien. Très docte, et Arvède Barine s'en va pourtant, — avec une grande modestie, un peu affectée si l'on veut^ mais si gentiment affectée, — relever quelques petites erreurs. Première petite erreur : on aurait dansé dans les églises, veut démontrer M. Bœhme, — ainsi se nomme l'historien, — en un lieu séparé du reste de l'édifice, lieu élevé auquel on donnait le nom d^ chœur; les prêtres exécutaient leurs danses sacrées, d'abord aux jours de grande fête et, plus tard, chaque dimanche; l'évéque en personne conduisait ces danses, d'où le titre deprœsul qui lui fut donné : prœsul, celui qui mène la danse. M. Bœhme a été mal infouné : Chorus n'a jamais eu, dans l'Eglise, qu'un sens musical, et Prœml n'est pas un mot chrétien. Deuxième petite erreur : il s'agit de la danse des morts : « Un aventurier, nommé Macaber, vint à Paris, en 1424,... » écrit le toujours très docte historien, et Arvède Barine de lui signaler la mention faîte à la paae 716 du tome xxiv de VHis^ toire littéraire de la France des « peintures notables de la danse macabre et autres » qu'on voyait à Paris, aux Innocents, en 1407, de lui signaler encore un passage du Journal de Paris sous Charles VI. Autre erreur: Louis XIV aurait donne le premier menuet, en i633, avec sa maîtresse. En i653 i avec sa maîtresse? mais le jeune roi avait quinze ans! — Laissons les e/'reurs finement relevées, et, puisque nous ne pouvons rapporter tant de jugements émis aux diverses pages de l'article, transcrivons du moins les dernières lignes de l'article. Pourquoi l'on ne danse plus, M> Bœhme s'était essayé à le dire, et Arvède s'y essaye à son tour. -

• Nous sommes moins gais que nos pères, et nous sommes moins gais parce que notre santé morale est moins^bonne. La vie ne leur était pas plus clémente ni plus facile qu'à nous ; au contraire, les grandes calamités, comme la peste noire ou la guerre de Cent ans, deviennent heureusement très rares. Ils avaient un cœur comme le nôtre pour souffrir, et ils avaient réfléchi comme nous aux mystères de notre destinée. Ils avaient cependant beaucoup plus que nous la faculté de se redresser dès que l'épreuve était passée et de s'amuser dès que l'ennui était fini. Ils étaient plus patients, plus braves contre l'existence, parce qu'ils étaient moins égoïstes, parce qu'ils étaient dévoués à des idées, parce qu'ils plaçaient leur Église, leur famille, leur corporation, leur découverte, leur système, avant eux-mêmes dans leurs affections. Nous ne sommes plus dévoués qu'à nous-mêmes, et c'est

si peu intéressant! On conçoit que cela rende triste et ôte l'envie de danser... et même de valser!. »

Les autres morceaux sont intitulés : Histoire d'un homme médiocre; A propos de contes de fées; Un condottiere de la mer; le Cérémonial en Chine ; Phi- Lippe // et ses filles; les Idées de Napoléon I" sur le mariage; Un don Juan japonais ; l'Ame des fourmis. En tous, ou des réflexions fines, spirituelles et qui font sourire, de ces pensées qui viennent du cœur et qui sont, pour la volonté, souvent oublieuse d'ellemême, comme une révélation de son devoir. De ces morceaux, retenons en trois.

Lettres de Philippe II à ses filles les infantes Isabelle et Catherine; c'est le titre d'une très curieuse publication de M. Gachard. Arvède veut nous rendre compte du volume, et elle prévient notre étonnement. « Figurez-vous un brave bonnetier de la rue Saint- Denis partant pour placer ses chaussettes et ses bonnets de coton. Le bonhomme est veuf, et il laisse derrière lui, dans son logis sombre de rue commerçante, toute une nichée de marmots qu'il a bien recommandés, avant de partir, à deux vieux serviteurs. Il a beau faire, il se tourmente... Il voudrait savoir si le petit dernier a percé une dent; quels chapeaux portent ses filles; comment vont les leçons de lecture de l'aîné des garçons. ïln même temps qu'il questionne, il donne de ses nouvelles. Il a eu l'estomac dérangé... Il a été obligé de faire une petite* traversée sur mer et cela lui a très mal réussi. Il envoie une boite de fil à ses filles, et il promet un encrier à leur frère dès qu'il saura former ses lettres... Changez le lieu de la scène, mettez que votre bonnetier est un puissant monarque, et vous avez la correspondance de Philippe II et de ses hlles. » Suit une belle analyse psychologique du caractère de ce Philippe II, que nous pensions connaître : l'homme est un être bien complexe.

Le Condottiere de la mer, c'est Hobert-Pacha. L'Homme médiocre est Mark Rutherford, ministre dissident. Le ministre a laissé une Autobiographie, le marin àts Mémoires. Arvède Barine parle des deux publications et nous donne deux très belles études. La première est celle qui a le plus de valeur. Hobert- Pacha a des qualités brillantes et qui commandent l'attention; Mark Rutherford n'est intéressant qu'à raison de sa médiocrité même.

Nos auteurs sont trop exclusivement des artistes : après Gautier, Flaubert; après Flaubert, les naturalistes de notre temps, et chez tous, la haine du bourgeois, car le pessimisme de nos contemporains n'est qu'une étiquette, rien de plus; ils continuent de nourrir cette haine héritée, et de bon ton, croient-ils. Même Daudet, qu'on pouvait croire, après quelquesunes des Lettres de son moulin, quelques-uns de ses Contes du lundi, capable de s'intéresser à l'existence monotone des humbles, communie avec Concourt, avec Zola; et moins bon psychologue encore que le premier, il dépasse le second souvent, étant passé maître en l'art de présenter, sinon des monstres, du moins des caricatures. Nous n'avons pas de George Eliot. Mais nous avons Arvède Barine, qui sait comprendre les humbles, parce qu'elle aime de compa-

tir k leur humilité. Il nous analysait tout récemmenti dans la Revue des Deux Mondes, le récit d'un soldat des guerres d'Espagne, il nous faisait nous attacher presque à ces fantassins anglais, et il nous fait plaindre vraiment cet homme médiocre qu'était Mark Rutherford. c Les effets de ce qu'on a appelé la maladie do siècle avaient été étudiés chez les caractères et les esprits d'élite; l'histoire du révérend nous montre ce qu'ils sont chez les êtres ordinaires, c'esi-à-dire chez la masse. Elle nous montre l'effarement et l'affaissement de la médiocrité qui n'a pas la vigueur de cerveau nécessaire pour se créer une foi, aussi bien politique que religieuse, esthétique que morale, en face d'un siècle qui lui dit : Pense tout seul! — Penser quoi? Croire quoi? Les vieux systèmes ont disparu, et rien ne s*est élevé pour les remplacer. Les Rutherford ne possèdent pas l'indifférence ou la haute raison qui permettent d'attendre avec calme que le temps et le travail commun des générations apportent de nouvelles conclusions sur l'univers. D'ailleurs, vous leur en apporteriez qu'ils n'y croiraient pas. Ils ont vu renverser celles auxquelles leurs pères et leur propre jeunesse avaient eu tant de confiance, et ils en ont gardé pour l'avenir une défiance insurmontable. » Arvède Barine ajoute mélancoliquement : « Le monde se s'occupe pas d'eux. On ne s'inquiète pas d'eux. Ils sont de ces gens « pas du tout intéressants » dont le vaste nombre indignait Mark Rutherford. En existent-ils moins? Soyons pour eux pleins de compassion, car ils sont les plus à plaindre, étant sans défense. Nos générations ont perdu l'unité morale. Elles h*entrent pas dans la vie active avec un ensemble d'idées et de sentiments fixes, cohérents, adaptés les uns aux autres, qui leur imprime une direction et leur serve d'appui. C'est pourquoi nous les voyons agités, illogiques dans leur manière de penser et de se conduire ».

Il est des livres dont on dit qu'ils sont bons, car ils font penser. Celui-ci est deux fois excellent, si l'on peut ainsi parler; il fait penser et il fait aimer.

Histoire de l'Europe pendant la Révolution fjranoaiae, par H. de Sybel, directeur des Archives royales, membre de l'Académie des sciences de Berlin. Traduit de l'allemand par M^** Marie Dosquet, inspectrice générale des écoles maternelles. Tome sixième et dernier. Un vol. in-8*. Paris, Félix Alcar, 1888.— Prix : 7 francs.

Voici le dernier volume paru. L'ouvrage est maintenant complet.

Nous avons dit, déjà, après bien d'autres, la haute valeur de» jugements portés par le grand historien allemand; nous pouvons nous contenter d'indiquer quels événements sont relatés en ce tome sixième : c'est la guerre de la seconde coalition, avec les batailles de Stockach et Magnano, celles de^Cassano et Zurich, avec Novî; c'est le retour de Bonaparte avec le dix-huit brumaire et Marengo; ce sont les négociations de Lunéville et la conclusion de la paix générale.

M. de Sybel est sévère à l'endroit des Français, mais

il l'est tout autant à l'endroit des alliés de qui il dénonce les fautes ; et tant intéressantes les ptges où il découvre les sentiments qui devaient bien animer Thugut, SuworofT, l'archiduc Charles, où il explique leurs erreurs de jugement. Mais nous allons, sans trop nous en défendre, aux chapitres dans lesquels Il est traité de'notre politique intérieure, et Pun de ces chapitres, intitulé : les Derniers mois du Directoire, est pour appeler un retour sur nous-mêmes. En ces derniers mois, les partis sont plus divisés que jamais; ils combattent, les uns et les autres, moins encore pour la possession du pouvoir que poui* empêcher l'avènement de l'un quelconque d'entre eux; l'intérêt du pays est oublié; tout sens politique a disparu. L'histoire serait-elle, comme on se plaît trop à le dire, un éternel recommencement? Nulle fatalité, nulle nécessité, ce sont des hommes qui restent des hommes et éprouvent toujours les mêmes passions. Or, non pas en ce qui regarde la détresse financière, si grande à la 6n du siècle dernier, mais pour tout le reste, nous nous retrouvons, à quatre-vingt-dix ans de distance, dans la même situation, et les conservateurs, comme alors, ne sont pas les moins révolutionnaires.

Un autre chapitre : le Dix-huit Brumaire; mais passons.

En manière de conclusion, les jugements suivanu : « L'ordre intérieur était assuré par les dispositions de la constitution consulaire. L*égalité démocratique, une des premières conditions de ]|i Révolution, éttit devenue la loi fondamentale de la société française; la propriété, telle qu'elle existait alors, était garantie; tout privilège de naissance aboli... » Nulle prérogative, nulle corporation, nul monopole : l'unité de li nation était accomplie; sur tous ces points, Bonaparte était l'héritier et le continuateur de la Révolution : « Un seul mot, ajoute M. de Sybel, un seul mot, bien harmonieux pourtant pour l'oreille humaine, avait disparu du programme primitif de 1789, c'était le mot de liberté. On serait injuste envers le premier consul si Ton n'imputait qu'à lui seul cette disparition;... à dater du mois d*octobre 1789, lapour- * suite de l'égalité matérielle avait conduit la nation, non à la liberté, ma*s à la tyrannie anarchique. Bonaparte était alors survenu, et il était alors devenu le sauveur de la France en substituant l'ordre et la dictature militaire à la terreur. démagogique. Il assurt à l'égalité la protection de la loi;... mais le droit personnel de chacun n'était pas garanti contre le pouvoir de l'Etat, et le citoyen n'avait aucune part régulière à Tadministration des affaires publiques. U premier consul était l'unique et par conséquent \t tout-puissant représentant de la nation ; après la conclusion de la paix, il travailla sans cesse à étouffer ce qui subsistait encore de discussions parlemenuires... La nation alors en fut satisfaite; les douleurs de ia Terreur et la jouissance de tégaiité ne lui avaient pss seulement enlevé la liberté, elles lui avaient fait perdrt le sentiment de la liberté. Elle était reconnaissante ai ce que son maître rafranckissait de tout travail politique. »

Et plud loin, M. de Sybel, de qui M. Taine ne r^

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

cuserait pas le jugement, parle de la politique extérieure du premier consul, si funeste à la France. Malgré sa haute intelligence, dit-il, Bonaparte a suscité lui-même ses futurs antagonistes, PAllemagne parmi eux. Il sava-it mieux que personne tirer parti des forces matérielles et exploiter les passions égoïstes ; mais à côté de ses talents comme général et comme homme d^État, il n^avait nulle idée des pensées morales qui agitent le cœur de Phomme. Il avait pensé se servir de la religion, et il ne voyait dans la religion qu'une organisation ecclésiastique; il n'avait que dti mépris pour les idéologues, — ne parlaientils pas du droit et de la liberté? — et la suppression de la liberté était, à ses yeux, le seul remède au danger des agitations politiques. « 11 manquait également de terme de comparaison pour apprécier les sources et Pénergie de Tenthousiasmc national. Il savait bien que la manifestation de cet enthousiasme pourrait devenir gênante pour son autorité; mais, ici encore, il était convaincu que la force matérielle, habilement employée, serait un contre-poison suffisant et efficace. Il était impossible de méconnaître les réalités de l'existence plus qu'il ne le faisait en méprisant les forces idéales. Ne les connaissant pas luimême, il les méconnaissait chez les autres hommes, et il entassait ainsi de sa propre main les matériaux qui devaient renverser l'édifice de sa puissance... »

Unequestion : l'Allemagne conquérante ne prouve-telle pas la même méconnaissance ? p. o.

Neuohàtel et la politique prassienne en Franohe-Ck)mtô (1702-1713), d*après des documents inédits des archives de Paris, Berlin et Neuchdtel^ par Emile Bourgeois, docteur es lettres, chargé de cours à la faculté des lettres de Lyon. Tome I de la Bibliothèque de la faculté des lettres de Lyon; un vol. in-6. Paris, Ernest Leroux.

Lamberty, souvent cité par Droysen, par Noorden, • raconte, au tome V de ses Mémoires pour servir à Phistoire du xviii« siècle, que le chargé d'affaires prussien en Hollande, le baron de Schmettau, avait reçu de Frédéric I*' mission de présenter aux alliés, dans les conférences pour la paix qui se tinrent à La Haye en mai lyoQjUne pièce intitulée: «Mémoires pour la Franche-Comté à ce qu'il plaise à S. M. Impériale, au corps de l'Empire, à leurs Hauts Alliés, de délivrer cette province de la domination français^. Aut nunc aut nunquam,* Or, cette pièce, que ni Droysen ni Noorden n'ont cru utile de rechercher, M. Bourgeois l'a retrouvée. Il l'a retrouvée, aux archives des Affaires étrangères, parmi d'autres pièces accompagnant la correspondance de Puisieux, notre ambassadeur en Suisse, correspondance dans laquelle il était parlé des manœuvres de la diplomatie prussienne dans le Jura entre lyob et 1709.^ Alors parut d'importance à notre historien la réclamation faite par Frédéric I" de la souveraineté de Neuchâtel en Suisse à titi*e d'héritage de son oncle, Guillaume d'Orange; le grand Frédéric avait été injuste envers son aïeul, et injustes également les historiens de la

Prusse; la politique de l'électeur de Brandebourg devenu roi, à Neuchâtel et dans le Jura, et sa poli* tique en ce qui regarde la Franche-Comté, sont deux politiques qui s'expliquent l'Une par l'autre, qui se complètent. « r/euchâ^el est la clef du Jura français et de la plaine suisse, le trait d'union et le centre de toutes les communications entre la vallée de l'Aar et celle de la Saône. C'est une forteresse de premier ordre pour un grand État qui voudrait dominer la France et dominer la Suisse. » Neuchâtel est située à quatre cents lieues de Berlin, mais Neuchâtel était destinée dans la pensée de Frédéric I" à ouvrir. la Bourgogne à la Prusse. Les revendications « nationales» de l'Allemagne se sont maintes fois accusées; toujours la Prusse les a inspirées, toujours elle a travaillé à les faire aboutir. Et les descendants de l'électeur de Brandebourg sont aujourd'hui empereurs d'Allemagne. ^ L'histoire de la politique prussienne au commencement du XVIII* siècle, M. Bourgeois l'a retracée en quelques chapitres qui portent pour titres : Situation géographique de Neuchâtel; la succession du comté de Neuchâtel au xvii* siècle; la politique prussienne en Suisse (i']02-jyo6); le procès de ijoy ; Vinvasion allemande en Franche-Comté (ijoj^ 170g); la diplomatie prussienne et la Bourgogne (lyog'iyi 3), A la suite de son récit, très clair toujours, en dépit de la complication des intrigues, les unes seulement dissimulées, les autres secrètes, en dépit du grand nombre des négociateurs de toute qualité et de tout mérite qui agirent, ceuxci pour nouer ces mêmes intrigues, ceux-là pour tâcher à les déjouer, M. Bourgeois a transcrit quelques-unes des pièces diplomatiques auxquelles il s'en était référé. Comme astucieuse était la politique prussienne^ — à cette époque, — comme prévoyante était la nôtre, — à cette même époque, — on le démêlera à lire ce bel ouvrage qui fait honneur à l'auteur et inaugure d'une façon tout heureuse celte bibliothèque destinée à remplacer un annuaire si précieux. De ce Mémoire à 5. M, Impériale, aux Hauts Alliés, que désignait Lamberty et que M. Bourgeois nous a donné en appendice, reproduisons quelques passages : « L'Alsace aussi n'est pas à comparer à la Franche-Comté, pour lui être préférée,... car, outre qu'il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que les Parisiens, et que le roi est si sûr de leur affection à son service et à sa gloire qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer fe Rhin et qu'ils courent en foule sur les bords de ce fleuve pour en empêcher, ou du moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de leurs propres vies comme s'ils allaient au triomphe. En sorte que l'empereur et l'empire doivent être persuadés qu'en reprenant l'Alsace seule sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne trouveront pour ainsi dire qu'un amas de terre mor*e pour l'auguste maison d'Autriche, et qui couvera un brasier d'amour pourlaFranee et de fervents

désirs pour le retour de son règne en ce pals, auquel ils donneront toujours conseil, faveur, aide et secours dans Toccasion. »• Pas de commentaires. f. g.

L'Empereur Guillaume P'. — Souvenirs intimes revus et annotés par l'empereur sur le manuscrit original de Louis Schneider, traduit de Fallemand par Ch. Rabany. Trois vol. in-8®. Paris, 1888. Berger-Levrault et C*.

L*étrange destinée que celle de Louis Schneider, de' ce petit cabotin sans ombre de talent réussissant à pénétrer et à demeurer pendant près de quarante ans dans l'intimité de l'un des derniers souverains de droit divin, à s'implanter, à s'imposer à la cour la plus étroitement entichée d'étiquette, de hiérarchie nobiliaire, et attachée, entre toutes, aux privilèges, asservie aux préjugés du sang et du rang ! Et la position ainsi conquise par ce roturier est si forte, que, raillé au début, objet des dédains du moindre hobereau d'antichambre, Schneider ne tarde pas à ôire envié, à être jalousé, même par des généraux, attaqué, même par des ministres. Le fait n'est pas pour nous surprendre, étant donné que le sol des cours est le terrain par excellence de la dénonciation, de l'envie et de la haine. Cet enfant de la balle est pourtant fort habile. Né entre deux étapes, élevé sur la grande * route du Roman comique, il s'est instruit à force de volonté, il parle toutes les langues de l'Europe, il s'éprend des choses de l'armée au point de servir comme volontaire dans la garde sans interrompre sa carrière de comédien, et fonde enfin un journal militaire, VAmi du soldat, qui devient le marchepied de sa fortune. Le journal est bien fait, le roi Frédéric-Guillaume IJI le lit, s'y intéresse, se fait présenter le jeune auteur, le félicite. Alor^ Schneider suit la campagne du Sleswig comme 'correspondant militaire et fonde la Galette de Parmée; et Frédéric- Guillaume IV, après 1848, lui demande d'abord une lecture hebdomadaire et le nomme bientôt à la succession du poète Louis Tieck comme lecteur en titre; A la mort de ce souverain, il garde le même titre, mais le roi Guillaume l'emploie à d'autres fonctions; il lui fait rédiger pour des journaux militaires des articles dont il indique l'esprit, peu à peu l'occupe davantage à des travaux plus intimes, à corriger 'ses discours, et finalement admet dans sa familiarité cet homme habile, utile, plein de tact. Il a toute la confiance du roi et la mérite ; toujours présent quand on a besoin de lui, il ne tient pas déplace et sait se tenir à sa place; d'ailleurs il adore son maître, l'admire de bonne foi, et, bien placé pour tout voir, observe, prend des notes, fixe ses souvenirs en vue de l'histoire, et pousse le scrupule de l'exactitude si loin qu'il décide le vieux souverain à contrôler ses récits, à en écouter la lecture, à les lire lui-même et à les corriger, rectifier ou préciser au besoin.

On s'explique maintenant sa situation exceptionnelle auprès du roi et comment le roturier, l'aftcien comédien voit son habit de cour chamarré de déco-

rations et dîne à la table royale, au grand scandale des courtisans. Il faut ajouter que ces honneurs, dont Schneider est très désireux et très fier, sont le plus clair de sa rétribution. Il est désintéressé,^ ne coûte pas cher, voyage à ses frais. Le roi de Prusse, économe, paye d'un ruban, d'un titre honorifique, le confident avec qui il travaille à sa propre biographie et à se montrer tel qu'il veut être vu par la postérité, dans sa gloire de fondateur de l'empire d'Allemagne. Le livre de Schneider fait donc foi pour tout ce qui est détail « intime, pour les renseignements précis, la date exacte, le mot juste, l'anecdote «vraie, les habitudes, les gestes, les costumes, les façons d'agir et de parler de Frédéric-Guillaume IV et de Guillaume I". En outre, l'auteur conte bien, trace de fins portraits; il ne se répète guère que dans l'éloge d'un maître qui réunit toutes les vertus; encore, môme en cela, s'il est parfois monotone, n'est-il pas trop courtisan. Schneider ne s'est pas trompé en son ambition d'historien. Assurément nous ne saurions le considérer comme le Saint-Simon du règne, mais il en est vraiment mieux que le Dangeau; et désormais il est impossible d'écrire l'histoire de Guillaume I*** sans consulter les Souvenirs intimes de Louis Schneider.

L'ouvrage forme trois volumes. Du premier, négligeant tout ce qui a rapport à Frédéric-Guillaume IV et aux premières années du règne de Guillaume I*', nous détacherons quelques passages du récit de la campagne de 1866 contre l'Autriche.'

Schneider rejoint le roi à Horitz, et c'est là qu'il apprend, le b juillet, par le hasard d'une singulière indiscrétion, l'intervention pacifique de Napoléon III.

« Je me trouvais au bureau du télégraphe, où il arrivait des dépêches de toute sorte plus ou moins importantes, et j'étais assis dans un coin de la pièce, occupé à rédiger un télégramme pour Berlin, sans , qu'on fît attention à moi, quand un des employés s'écria tout à coup : « Silence, mes enfants, voilà «quelque chose de Paris! ■ Et tout en poursuivant son travail, il lut les mots à mesure qu'ils se déroulaient sur la dépêche. J'entendis ainsi ces paroles :

K Qui me forcent à sortir de mon rôle de complète « abstention, »

Et ensuite :

« V empereur d'Autriche m^ annonce qu'il me ce Je « la Vénétie, »

« Jusque-là, l'employé avait lu à haute voix; mais il est à croire que l'importance exceptionnelle et la portée de ces mots l'engagèrent à la prudence. Il jcia les yeux autour de lui et se tut. »

En pénétrant chez le roi dans la matinée du 6, il 1« trouva M si*calme, si indifférent », qu'il crut presque s'être trompé sur le sens de la dépêche.

Il donne de curieux détails sur l'attitude e^* habitudes du roi pendant la campagne. A Streset^ où avait lieu le combat de cavalerie, le comte'

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

fiisoiarck est forcé de prier le souverain de se mettre hors de Tatteinte des obus de l'ennemi. Plus loin il dit :

« Ce que je vis de plus étonnant dans les différents quartiers généraux jusqu'au retour à Berlin fut le calme singulier, je dirais presque claustral, qui régnait dans Pentourage immédiat du souverain. Les moindres objets servant à son usage personnel étaient rapidement déballés et mis en place dés Parrivée; tout suivait son cours habituel, comme s'il s*agissait de simples manœuvres ou d'un voyage d'inspection. La table était vite desservie et le menu aussi simple que possible. Le roi ne buvait que des vins ordinaires et jamais de Champagne, a

Mais le second volume des Souvenirs intimes est le plus intéressant des trois pour le lecteur français, car il raconte la guerre* de 1870. Dès le début de la campagne, Schneider voit son maître tous les matins au déjeuner. La joie du serviteur, de l'admirateur passionné, déborde jusque dans le titre : Huit mois lieureux, pris pour désigner ces mois passés à la suite du maître qu'il ne quitte pas des yeux, toujours en t{uête d'un regard.

« A la nouvelle que le roi avait interrompu sa cure et était de retour dans la capitale, je quittai Wiesba-< den, et je me présentai dès le 17 juillet au matin, en demandant quelles cartes il fallait emporter. 11 me fut répondu : celles de Badej du Wurtemberg et de tout le pays rhénan.

« Et quelles cartes de France.^

« Jusqu'à la ligne Paris-Orléans.

« Ces mots sonnaient tout autrement à mon oreille qu'en 1866, où l'on n'avait parlé que de la ligne Pra* gue-Pardubitz; les cartes distribuées par l'état-major général ne s'étendaient pas plus loin. Je fus ravi de voir désigner ainsi avec tant de netteté le but vers lequel toutes les pensées se dirigeaient dès le début de là guerre. »

Après avoir noté l'état des esprits au moment où la guerre est déclarée, les premières inquiétudes, la crainte particulière de « voir la flotte française entrer energiquement en action sur les côtes », il signale presque aussitôt 1' « ardeur enthousiaste » qui éclate de Tautre côté du Rhin et la « confiance sans réserve » des populations sur le passage du roi.

« Au contraire, Sa Majesté cherchait toujours dans ses réponses à modérer ces espérances de victoire rapide, répétant à chaque occasion qu'on devait se préparer à une guerre longue et difficile, et qu'avant tout il faudrait de la persévérance.

« Cela semblait détoner étrangement au milieu des acclamations enthousiastes, mais on allait bientôt reconnaître la sagesse de ces avertissements.

« Même après Sedan, quand j'exprimais au roi la joie indescriptible qui régnait dans l'armée et en AU lemagne, de voir cette guerre terminée presque aussi vite que celle de Bohême^ par l'anéantissement de Pennemiy il me répondit :

• Attendez un peu, la guerre ne fait que com- « mencer. 1»

« Je compris alors aussi peu ces.paroles que tous les bourgmestres, les députations, les chœurs et les sociétés de chant qui saluaient Sa Majesté à mesure qu'elle avançait vers Mayence et qu'elle avertissait de Ht pas avoir une confiance trop grande dans le succès. »

Les succès les plus imprévus, les plus foudroyants, ne dégagent pas le roi du poids de soucis « presque écrasants ». Même après la capitulation de Sedan, il garde une attitude anxieuse.

« Pendant que Sa Majesté lisait la lettre où l'empereur déclarait rendre sa personne, il régnait un silence de mort dans tout l'entourage, qui s'était accru d'instant en instant, et l'on entendait seulement monter jusqu'à la colline le bourdonnement confus des centaines de mille hommes en présence qui gardaient encore, au fond de la vallée, une attitude menaçante.

« Sa lecture terminée, le roi tendit la lettre au comte de Bismarck, qui la lut au prince royal et aux généraux de MoltkeetdeRoon, et, après avoir échangé quelques mots avec eux, fit apporter ce qu'il fallait pour écrire.

« On n'avait sous la main ni siège, ni table. L'aide de camp d'AIten plaça l'une sur l'autre deux chaises que Ton apporta en hâte ; le lieutenant de Gustedt, des hussards de la garde, plaça sa sabretache sur le siège de l'une, qui servit de table. Le papier et la plume furent fournis par le gfand-duc de Saxe- Weimar, et l'enveloppe par le prince royal.

« La réponse fut rédigée, en quelques lignes, par le comte de Hatzfeld, après que les termes en eurent été arrêtés entre les quatre personnages indiqués plus haut ; le roi la copia debout.

Elle fut remise par Sa Majesté elle-même au général Reille. Le roi, qui le connaissait déjà, échangea quelques mois avec lui et le général retourna à Sedan.

« Aussitôt tous ceux qui étaient là se précipitèrent pour offrir leurs félicitations. La tension fiévreuse qui avait régné jusque-là fit place à un enthousiasme indescriptible. On s'embrassait, on pleurait de joie, on poussait des vivats ; c'était un paroxysme d'eipotion à cett'e heure solennelle, qui allait devenir historique.

< Le roi demeurait calme, mais on pouvait lire dans son regard la profondeur de son émotion.

« La tâche du jour était enfin achevée, la bataille terminée. Aucun roi de Prusse n'avait encore connu un pareil moment. L'imagination nous transportait déjà à Paris, et même à Berlin pour l'entrée du retour. La guerre de 1866 avait duré sept jours; et il n'y avait pas encore un mois que celle de France était commencée I

« A toutes les félicitations, à toutes les espérances et à toutes les prédictions enthousiastes, Sa Majesté ne réf5ondait que par un serrement de main ou par quelques paroles, et sa tranquillité tranchait singu-

lièrement sur l'excitation générale. Elle dit cependant aussitôt au comte de Bismarck.

«t Je crains bien que cet événement, qui appartient à Phistoire du monde, ne nous apporte pas encore la paix. »

Et le chapitre sur Sedan se termine par cette rétiexion philosophico-politique du vainqueur : v

« Le 3 septembre au matin, le roi me raconta l'enthousiasme qui s'était manifesté à Berlin à Tannonce de la victoire de Sedan; il ajouta :

« Où en serions-nous maintenant si ces messieurs a de l'opposition avaient fait triompher leurs idées « hostiles à ma réorganisation de l'armée? Quelles « affreuses épreuves ont été épargnées à la Prusse! « On verra maintenant pourquoi je suis resté inébrana lable. Voyez l'armée française! voilà où mènent les « expériences parlementaires ! »

Le 6, le roi est à Reims. Le comte de Bismarck impose aux deux journaux de la ville un censeur qui n'est autre que Schneider lui-même. Et Schneider, qui ne leur ménage pas les critiques, tire cependant bon parti de leurs informations.

« J'appris du moins par eux quelques nouvelles locales importantes que je pus communiquer au roi, car ils étaient bien informés; ils l'étaient même mieux, au moyen de leurs relations, que nos étatsmajors.

« Je reçus ainsi^ par exemple, le premier récit circonstancié des événements du 4^ septembre à Paris. Je pus le lire au roi dès le 7, avant la réception d'aucun rapport officiel. Ce récit d'un témoin oculaire causa à Sa Majesté une impression très fâcheuse^ et elle s'écria aussitôt : >

« Eh bien, que vous avais-je dit? C'est seulement « maintenant que la guerre commence. On va prêcher « la levée en masse, comme en 18141e soulèvement des « paysans, qui nous a donné alors assez d'embarras. « Le général Trochu paraît être un homme habile ; < il a dit la vérité à l'empereur sur l'état de l'armée « française. Nous aurons peut-être encore à passer « des jours difticiles ; mais personne ne veut le « croire; tous sont aveuglés par ces succès sans « exemple. »

« Je dois avouer que j'écoutai, ces réflexions avec étonnementet incrédulité ; moi aussi j'étais aveuglé. »

Le second volume contient encore, parmi ses pages les plus intéressantes, le conflit entrcyle comte de Bismarck et l'état-major allemand, le séjour du roi a Ferrières, les bruits courant relativement à l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. .Ceux-ci sont particulièrement curieux :

« Jusqu'à la bataille de Sedan, l'incorporation de l'Alsace et de la Lorraine à l'Allemagne n'avait fait l'objet que de vœux isolés; mais du moment uù notre armée eut investi Paris, personne ne conserva plus de doutes à cet égard, et l'on regarda tout autre dénouementcomme désormais impossible.

« Il fallait, disait-on, obliger la France à nous rendre

les provinces qu'elle nous avait enlevées autrefois. Mais à qui les donner ? On entendait, sur ce point, exprimer les vues les plus contradictoires. Ainsi Bade devait recevoir l'Alsace, la Bavière la Lorraine, «il serait créé un royaume de Bade; ou bien on feraitdc l'Alsace, de la Lorraine, du Luxembourg et de ii Belgique un État neutre placé entre la France et l'Allemagne, et le roi des Belges deviendrait roi de France. »

Que de passages encore nous voudrions pouvoir citer : l'incident Régnier, ce pseudo- messager de l'impératrice Eugénie; les conflits entre les diverses, polices allemandes, les appréciations sur Bazaine; les sentiments de Guillaume au sujet de l'incendie et du pillage du château de Saint-Cloud ; i'étonnement causé par l'attitude de Paris pendant Tfnvestissement.

« Le 6 octobre, première journée de notre séjour à Versailles, le roi me reçut avant sept heures du matin. J'avais beaucoup à lui raconter sur les évéoe* ments de la veille, mais je n'avais guère de bonnes nouvelles à lui donner. D'après les rapports de nos agents à Lyon, Tours et Bordeaux, la formation de nouvelles troupes et de nouveaux corps dans les*départements non encore occupés devenait chose sérieuse.

« L'Angleterre et l'Amérique du Nord fournissaient des armes; on prêchait la guerre nationale, et les bandes de francs-tireura augmentaient rapidement. Le plus extraordinaire, c'est que, d'après les renseignements unanimes fournis par des personnes sorties de Paris de la façon la plus diverse : Anglais, Suisses, Américains du Nord, etc., la disette ne s'y faisait nullement sentir. On fréquentait les théâtres, les cafés étaient remplis et la vie n'avait pas renchéri. Cétait la première fois qu'on avait à Versailles des renseignements précis à ce sujet, v

Dans le troisième volume des 5ouyeitirf, Schneider, notant l'impression produite par la reddition de Meu, montre le roi toujours triste et soucieux. Vainement essaye-t-il de distraire son maître en évoquant de consolantes éphémérides :

« La dictée finie, j'attirai l'attention de Sa Majesio sur une étonnante coïncidence : c'était le 28 octobre 1806 que Napoléon était entré en vainqueur à Berlin, et aujourd'hui, soixante-quatre ans plus tard, la dernière armée napoléonienne était contrainte de déposer les armes. »

L'inquiétude persiste : ,

« Le temps était devenu si froid et la saison si incommode qu'on dut faire du feu partout. C'était là un signe. qui nous laissait peu d'illusions sur ce qui nous attendait.

« De tous les côtés, on apprenait qu'il s'était formé dans le Sud de nouveaux rassemblements de troupes, réunies en nombre, et une campagne d'hiver paraissait de plus en plus probable. Aussi Sa Majesté songeait^elle avec une inquiétude croissante so^

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

difficultés qui nous attendaient, car elle se souvenait de 1814. »

, D'autre part, les sympathies que la France conserve encore au dehors confondent le vieux roi piétiste:

« 11 courait alors au quartier général des bruits très étranges sur le prince Wittgenstein, venu avec M. Thiers de Tours et de Paris. En tout cas, il ne faisait aucun mystère de ses sympathies françaises, et je pouvais conclure des conversations de nos officiers qu'on voyait d'un mauvais œil sa présence à Versailles.

« En même temps, j'avais luda^ns les journaux russes des articles qui nous étaient très peu favorables, et même nettement hostiles aux victoires prussiennes. Je regardai donc comme un devoir d'indiquer ce symptôme au roi. Il répondit :

< Je sais bien que la haute volée de Pétersbourg ne me pardonnera pas de lui avoir gâté ses « amuse-

• ments » de Paris, au moins pour quelque temps. L'aristocratie anglaise est, à ce point de vue, exactement dans le même cas. Il est incroyable de voir la force d'attraction qu'exerce Paris sur la hame société européenne. On ne peut pas en vouloir à ces gens*là, mais il n'est pas possible non plus de tenir compte de leur désappointement. »

A propos de Paris, une nouvelle question surgit qui divise l'état-major et la chancellerie : « Faut-il affamer Paris ou le bombarder ? 1»

Suit la discussion des opinions divergentes. . Nous ne pouvons résister au désir de citer le jugement de l'empereur sur quelques-uns des hommes qui défendaient alors l'honneur de la patrie :

■ L'empereur écoutait toujours avec un intérêt particulier ce qui peignait la merveilleuse activité déployée par Gambetta, et il parla de lui en plusieurs circonstances avec beaucoup d'estime, ainsi que de.s généraux Chanzy et Faidherbe.

« Plus tard même, un jour que je lui montrais à Berlin un recueil d'illustrations humoristiques où l'on appliquait d'une façon frappante les passages les plus connus de la Pucelle d'Orléans, de Schiller, à la guerre de France, maintenant terminée, quand j*en vins à ces vers :

« Puis-je faire sortir des armées de terre en frap- ■ paot du pied le sol ou pousser* des moissons dans 9 ma main? »

« L'empereur dit :

6 Je connais pourtant quelqu'un qui a su faire cela;

* c'est Gambetta. »

Nous ne pousserons pas plus loin le dépouillement des Souvenirs intimes. Admirablement placé pour bien voir les grands événements du règne, Schneider les a observés et notés, non avec les hauteurs de vues d'un esprit supérieur, mais avec conscience et fidélité. Il ne dit pas tout ce qu'il eût pu dire, et tout ce qu'il dit n'offre pas un égal intérêt à nos yeux. Mais nous ne devons pas oublier que son objectif n'est pas le même que le nôtre* Il était uniquement pour la plus

grande gloire de Guillaume I**", pour placer en pleine lumière les faits et gestes de son maître. Sachons-lui gré de n'avoir pas altéré les traits du modèle, de ne l'avoir ni défiguré, ni diminué, ni par trop embelli, et d'avoir laissé un document digne dé foi sur l'une des époques les plus tragiques de notre histoire.

La Vie privée d'autrefois : Arts et Métiers, Modes, Mœurs, Usages des Parisiens, du xii' au xvu^ sièole, par Alfred Franklin. — La Mesure du temps. — La Cuisine. Deux vol. in- 18 Jésus. Paris, 1888; Pion, Nourrit et C*% édit.

Nous avons déjà signalé le mérite des recherches de M. Alfred Franklin et des curieux détails qu'il recueille et rédige avec une méthode claire, à propos des deux premiers volumes retraçant la Vie privée d'autrefois. Après les Soins de toilette, et P Annonce et la Réclame, voici la Mesure du temps et la Cuisine. Dans l'un comme dans l'autre, c'est avec des documents originaux ou inédits, avec des preuves à l'appui de tout ce qu'il avance, que l'auteur nous initie aux moeurs intimes, domestiques ou individuelles de nos aïeux. Le côté anecdotique n'est pas négligé, mais il ne vient là que comme un complément discret, une sorte de preuve en action. L'histoire des instruments destinés à mesurer le temps, depuis la clepsydre et le sablier jusqu'aux horloges les plus compliquées et aux montres le plus artistement construites et le plus richement ornées, nous intéresse plus qu'on ne pourrait le supposer : d'abordt en raison même de l'importance que joue dans le règlement de la vie l'instrument destiné à la mesurer, et de la place d'honneur que l'horloge ou la pendule occupe dans la maison ; en outre, parce qu'elle est l'histoire succincte de l'horlogerie, un art et une industrie où longtemps les Français excellèrent, après avoir surpassé les Anglais. M. Alfred Franklin cite à propos ce trait curieux :

Un horloger de Londres, Quare, construisit, vers 1676, la montre à répétition. Le roi Charles II envoya à Louis XIV deux de ces montres, les premières qu'on ait vues en France. Le désintéressement nVst pas la vertu favorite des Anglais. Afin qu'on ne cherchât pas à imiter le nouveau mécanisme, la boîte qui le contenait était fermée par un secret. Les montres se dérangèrent et furent remises entre les mains de Martinet, horloger du roi, qui ne put, les ouvrir. 11 eut la générosité d'avouer à Colbert qu'un seul homme en France était capable de découvrir le s«:ret employé par les ouvriers anglais, et que s'il n'y réussissait pas, il fallait se résoudre à renvoyer les montres au delà de la Manche : cet homme était le père Sebastien, un religieux carme, nommé Jean Truchet, et alors âgé de dix-neuf ans seulement. Colbert consentit à ce qu'on lui remît les montres; il I^s ouvrit et les répara sans savoir pour qui il travaillait. Il l'apprit bientôt d'ailleurs, car il reçut pour honoraires une pension de 600 livres.

La paitie du livre consacrée à la mesure, non plus

des heures du jour, mais des jours de la semaine, des semaines du mois, des mois de Tannée, c^est-àdire au calendrier, n^est ni moins instructive, ni moins curieuse.

La Cuisine de nos ancêtres n'était pas si barbare que bien des gens, fiers à bon droit des conquêtes de la science et des progrès en tout genre réalisés sous leurs yeux, pourraient être tentés de le croire. Le livre que M. Alfred Kranklin a composé sur la Cuisine les tirera de cette erreur. Il retrace à la fois Thistorique des corporations attenant au service de la bouche, talemelier, ou boulanger, blaiier, ou marchand de farine, cuisiniers, bouchers, rôtisseurs, aubergistes, etc., et toutes les ressources dont disposaient, dès le xii" siècle, le seigneur, le bourgeois et Tartisan pour son alimentation. Ne croyez point que Ton fût réduit à un mesquin menu, perpétuellement le même. Pour vous en donner une idée, sachez par exemple qu*en iBgS, malgré les difficultés des transports, augmentées par la présence des Anglais occupant presque toutes nos provinces maritimes, on trouvait à choisir, au marché aux poissons : saumons, turbots, barbues, mulets, soles, limandes, plies, carrelets, maquereaux, merlans, aigrefins, esturgeons, vives, anguilles, sardines, homards, langoustes, moûtes, congres, raies, morues ou cabillauds, merluches, rougets, etc., et jusqu'à des baleines!

La ménagère pour faire ses provisions de la journée n'avait même pas à sortir de chez elle. Des marchands ambulants, le panier au bras, ou menant par la bride un coursier à longues oreilles, parcouraient la ville en tous sens, remplissant l'air de mélopées bien connues des bourgeoises et des servantes.

M. Franklin suit de siècle en siècle le progrès de Part culinaire et de Tart de dresser la table et de régler les services. Les renseignements curieux abondent, tant sur la composition des repas que sur Fapprêt des mets, Tordre des menus, la quantité de la consommation et le prix des denrées. Notez, par exemple, qu'au mariage de la princesse de Conti, il y eut trois services de cent soixante plats chacun, et que Ton consomma pour seize mille livres d'ortolans !

Voyez aussi de piquants détails sur l'appétit, ou, pour parler plus exactement, la gloutonnerie de Louis XIV.

M. Franklin consigne ce jugement fondé sur ses observations : « Les Français, race gourmande et trop disposée à une coupable indifférence en matière de cuisine^ étaient peu à peu devenus plus connaisseurs et plus difficiles, » et au milieu du xviii* siècle, ils étaient, on peut dire, gourmets. Mercier, dans son Tableau de Paris, résume en deux lignes l'œuvre du régent : « On ne sait manger délicatement que depuis un demi-siècle. La délicieuse cuisine de- Louis XV fut inconnue même à Louis XIV. »

Depuis, la cuisine française n'a pas cessé de progresser; elle est universellement goûtée, dans toutes les acceptions du mot.

Les deux volumes de M. Alfred Franklin sont, comme les précédents, ornés de nombreuses gravures, reproductions d'estampes des divers temps dont il ré-

vèle les mœurs. D*autres volumes suivront, croyons-^ nous, et formeront une collection du plus vif intérêt.

L'Empereur Frédéric, par Edouard Simon. Paris, W. Hinrichsen, 1888. Un vol. in.i8.— Prix:3fr.5o.

M. Edouard Simon est l'historien attitré des chefs du présent empire d'Allemagne. Après F Empereur Guillaume et son règne, après r Histoire du prince de Bismarck, M. Simon avait tous les matériaux nécessaires à une monographie de l'empereur Frédéric, et vraiment il nous la devait. Il s'est acquitté de sa dette avec le talent et la science qui distinguent ses autres ouvrages, et aussi avec cette impartialité officielle qui est une qualité, je le veux croire, mais qui me fait regretter, chez lui, l'absence de défauts. Un peu de flamme patriotique illuminerait agréablement tout ce décor germanique. Ceci dit en passant et sans y insister, car cette flamme, tout le monde Ta au cœur, je n'ai qu'à louer un livre où l'auteur, en donnant sur la vie du souverain d'hier des détails en grande partie ignorés et en exposant les idées de Frédéric III, associe à son récit les personnages qui ont entouré la jeunesse du prince, qui ont guidé ses premiers pas dans la vie publique, qui l'ont conseillé ou qui ont lié ses destinées aux siennes, si vite et si malheureusement tranchées. b.*h.g.

Les Trois Gamot. — Histoire de oent ans (1788- 1888), par Maurice Dreyfous. Un vol. grand in-8*, illustré dans le texte et hors texte de nombreuses gravures, de fac-similés, de documents authentiques, de reproductions, de dessins originaux et d'autographes.' Paris, Maurice Dreyfous, 1888.

A mes fils, c'est la dédicace de l'auteur, qui n'a pas, dit-il, osé ajouter « quand ils auront vingt ans». M. Daudet avait eu tort de donner une œuvre vraiment et exclusivement littéraire, comme un livre devant porter enseignement; M. Dreyfous peut offrir son étude historique à ses enfants, aux' nôtres en même temps, et la leur offrir comme une suite de leçons.

Par crainte, sans doute, de paraître un flatteur do pouvoir, l'auteur n'a consacré que deux chapitres au troisième Carnot, et c'est avec la plus grande discrétion qu'il relate les services déjà rendus par le président de la République. Au lendemain de la déclaration de guerre, M. Sadi Carnot invente une mitrailleuse; le territoire est envahi, les cartes manquent; on en découvre d'anciennes que l'on reproduit, mais elles ne sont pas au courant : M. Sadi Carnot est chargé de la direction du travail de rectification. Le Havre refuse de prêter aide, et assistance à Rouen, plus directement menacé; M. Sadi Carnot est nooinié préfet de la Seine-Inférieure, sécrétait e de la gauche républicaine, membre de la commission du budget et rapporteur de cette môme commission en 1876 et 1877, sous-secrétaire d'État en 1878 sous le ministère Dufaure; puis sous le ministère Waddington, en iSSo, il fait partie du cabinet que préside M. Jules Ferry;

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

il avait alors quarante ans. En i883y il préside la commission du budget; en i885y il est chargé à nouveau du département des travaux publics, puis de celui des finances. On sait à la suite de quelles circonstances M. Grévy dut résigner le pouvoir et par combien de voix le petit-iils du grand Carnot fut nommé à la présidence.

Le grand Carnot a laissé des Mémoires; sa biographie a été écrite par différents auteurs, et les neuf premiers chapitres du volume offrent encore, par endroits, des renseignements nouveaux.

Les quatre suivants, — il y est parlé d'HippoIyte Carnot, — sont intitulés : P École du malheur, Hippolyte débute dans la vie publique , VOrganisation de la victoire intellectuelle y VOrganisation de la défense des lois. L'auteur dit le séjour à Magdebourg auprès de Texilé, puis la vie en commun des deux frères : Pun, Thomme des sciences mathématiques, l'autre, l'homme des sciences économiques et sociales; il dit quand parut V Exposé de la doctrine saint-simonienne, et à la suite de quels dévouements mourut Sadi; il parle des élections de iSSg et de 1842, des projets du ministre quant à l'enseignement primaire, et de la résistance tentée par le représentant du peuple quand se fut perpétré le crime dont Hugo a conté l'histoire.

Le volume est bien composé; il est de lecture facile et attachante.

L'Histoire et les Historiens. Essai critique sur Phistoire considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. Un vol. in-8®. Paris, Félix Alcan;

A l'adresse de M. Bourdeau, qui témoigne aujourd'hui d'une prétention à peu près semblable à celle que nourrissait Buckle il y a trente ans, on pourrait répéter Tobjection que faisait Droysen à l'auteur de V Histoire de la civilisation en Angleterre : élever l'histoire au rang de science et l'introduire dans le cercle de telle ou telle science, ce n'est pas la môme chose; admettre qu'il puisse être une science de l'histoire, c'est admettre, en effet, « qu'il y a un ensemble de phénomènes auxquels ne convient la manière de voir ni de la théologie, ni de la philosophie, ni des mathématiques, ni de la physique, qu'il y a des questions auxquelles ne répond ni la spéculation (soit que, théologie, elle fasse, de l'absolu, son point de départ, ou, philosophie, son point d'arrivée), ni cette sorte d'empirisme qui conçoit le monde des phénomènes d'après sa marche quantitative, ni aucune autre discipline tirée du domaine pratique du monde moral ».

Pour qu'une science se trouve constituée, écrit M. Bourdeau, plusieurs conditions sont nécessaires : il faut d'abord que son objet soit clairement défini ; ensuite que les problèmes à résoudre, distribués dans l'ordre de complexité croissante, composent un programme rationnel; il est en outre besoin d'une méthode apte à mettre en lumière les vérités cherchées; enfin les connaissances acquises doivent pouvoir être formulées en lois. Et l'histoire, ajoute-t-il, ne satisfait jusqu'ici à aucune de ces exigences.

« Pour qu'une science se trouve constituée... » Cette première partie de la phrase donnerait à penser que l'auteur entend bien qu'il puisse être plusieurs sciences, différentes les unes des autres, parce que, non pas seulement d'ordre différent, mais encore de nature différente sont les vérités à chercher. Le reste de la phrase est pour dissiper l'illusion : la science en général domine les sciences particulières, constituées ou à constituer, et pour celles-ci, il s'agit uniquement de mettre en lumière certaines vérités, de formuler certaines lois, déjà devinées et attendues.

L'ouvrage est divisé en quatre livres qui portent pour titres ; Objet de Phistoire; — Programme de Phistoire: — Méthode de Phistoire; — Lois de Phistoire, £n chaque livre, des chapitres où l'auteur montre comment il se fait que jusqu'ici les historiens n'aient rien donné de scientifique, et des chapitres où il montre comment devrait être instituée l'étude des choses humaines pour mériter de prendre rang parmi les sciences.

L'objet de l'histoire est vague, mal défini, sans limites arrêtées, ^t peu d'historiens se sont préoccupés de chercher une définition; M. Bourdeau l'affirme, puis déclare que l'histoire doit être « la science du développement de la raison ».

L'étude de l'homme, être organisé, relève pour M. Bourdeau de la zoologie générale, mais, ajoute-t-ii, ni l'anatomie, ni la physiologie ne le font connaître en entier. Outre les fonctions qui lui sont communes avec les animaux, l'homme en accomplit qui lui sont propres. Alors, en effet, que pour chacune des espèces animales, les manifestations de l'activité psychique sont uniformes et simples, dans Thumanité seule, elles offrent une complexité prodigieuse sans fin et sans bornes. La cause de cette disparité, écrit encore l'auteur, tient, chez l'homme, à l'exercice de facultés moins bornées, plus actives et plus puissantes qu'exprime le mot raison. C'est ce quatrième règne, le règne humain, caractérisé par l'exercice de la raison, que la science aspire à connaître après les trois autres. Pour scruter l'espèce à fond, épuiser le détail de ses variations et reconnaître les lois d'une continuelle métamorphose, ce ne serait plus assez de l'histoire naturelle, il faut l'histoire.

A l'histoire, donc, d'achever Thistoire naturelle.

En histoire, il y a à considérer les agents et les faits.

D'entre les agents, les historiens n'ont regardé qu'à quelques-uns, réputés célèbres. Mais Miltiade n'a pas vaincu tout seul ; les agents de l'histoire sont tous les hommes, les humbles et les inconnus plus et mieux que les héros. « Le gouvernement d'un aussi grand intérêt que l'évolution d'une espèce n'aurait pu, sans péril, dépendre de l'initiative hasardeuse d'un petit nombre d'agents. »

Vaines sont les célébrités des arts utiles, celles de l'art, celles de la science, celles de la politique et de la religion ; c'est la foule qui invente, crée, découvre le vrai, gouverne ses intérêts et compose ses aspira-' tions. « Dans le monde, beaucoup de malheureux et peu de coupables, quelques favorisés et point de

BIBL. MOD

LE L l V R b

héros. Cessons d'admirer mal à propos et de nous indigner sans motifs; tâchons de comprendre. Pour la science positive, notre volonté est régie, dans le détail entier de ses actes, par les lois d'un déterminisme strict où prévalent les influences de l'hérédité et du milieu. Cela venant de la régularité avec laquelle se reproduisent, dans un état social, des faits tenus pour pleinement volontaires. »

LesfaitSj ils se distinguent en faits d'exception et en faits communs, les premiers étant accidentels, transitoires, les autres réguliers et continus, et ces deux groupes constituant les événements et les fonctions. L'erreur des historiens est d'attribuer une grande importance à des faits accidentels, à l'avènement d'un prince, au gain d'une bataille, jusqu'à la forme du nez d'une reine, après Pascal. « Pour la science, la connaissance des fonctions a plus de prix que celle des événements. Les faits réguliers composent le fond| les accidents ne représentent que la forme variable. »

Les faits réguliers ou de fonctions, « qui résultent de la mise en œuvre de la raison »7 ^^* Bourdeau les classe dans cette partie de son livre intitulée : Programme de Phistoire. Autant de classes de fonctions que d^aptitudes spéciales de la raison. Or l'on doit distinguer : i^* une fonction industrieuse, — la raison pourvoit aux besoins de l'existence; — 2® une fonction affective, — la raison nous attache aux choses par le désir ou nous en éloigne par l'aversion ; — 3* une fonction esthétique, — parmi les réalités imparfaites, la raison distingue les éléments de -la beauté et les combine en vue d'un idéal supérieur; — 4* une fonction intellectuelle, — la raison conduit par diverses voies jusqu'à la connaissance des choses, l'esprit curieux de comprendre l'ordre du monde; — 5^ une fonction morale, — la raison propose des règles et la volonté s'y soumet; — 6* enfin une fonction sociale, — la raison impose la hiérarchie des groupes et exige que les rapports soient réglés par de justes lois.

Passons au livre de la Méthode, M. Bourdeau repousse comme antiscientifique la méthode à laquelle on a jusqu'ici recouru, la méthode narrative. Pour que l'histoire prenne enfin rang parmi les sciences, il faut qu'elle devienne mathématique. Les phénomènes de fonction, objet essentiel de son étude, sont mesurables par les deux modes arithmétique et géométrique de la détermination des grandeurs. On peut, d'une part, les traduire en nombres, de l'autre, les figurer aux yeux par des représentations graphiques, diagrammes et cartogrammes.

Difficile, sans doute, est la détermination des faits de la vie psychique; elle n'est pas impossible. On ne saurait surprendre l'éclosion des passions, graduer leur intensité, tenir compte de leurs changements et noter leur fin, mais il y a les actes. L'histoire, au reste, ne doit pas être une psychologie comparée ou générale, mais bien une statistique appliquée : i® à l'industrie qui procure l'utile; 2* à la passion qui cherche le bon; 3^ à l'art qui réalise le beau; 4? à la science qui fait connaître le vrai; b^ à la moralité qui

pratique le bien; 6* à l'association qui institue le juste. 11 s*agit d'évaluer les produits de l'agriculture et de l'industrie, de connaître le nombre des ouvrages publiés, des drames ou opéras représentés, des tableaux ou statues exposés, le nombre des lettrés et des illettrés, Tétat des sommes déposées aux caisses d*épargnc, dans les caisses des diverses sociétés de prévoyance, puis le nombre des mariages, des naissances, etc., etc. Avec la statistique, s'écrie l'auteur, les préjugés de l'esprit cessent d'être un péril, c Les théories, qui veulent vivre en bon accord avec les chiffres, sont tenues d'être exactes comme eux; il n'y a plus lieu d'appréhender la diversité des appréciations morales... Pris dans leur généralité, le bien et le mal apparaissent comme de purs phénomènes qu'il faut enregistrer. La nature n'est en soi ni morale ni immorale. »

La science de l'histoire est quelque chose de plus que la statistique. Tout est régi par des lois, — la doctrine du libre arbitre n'a rien de scientifique, — et il faut renoncer à établir scientifiquement l'histoire ou l'instituer sur des lois.

Les lois ne peuvent être formulées dès aujourd'hui, puisque la science de l'histoire n'est pas encore faite; M. Bourdeau prévoit néanmoins qu'on découvrira, d'p.bord, des lois spéciales aux diverses séries de faits, ou lois d'ordre^ puis des lois de rapport^ enfin une loi générale capable d'expliquer la totalité des faits, ^.econnaître des lois d'ordre revient à constater ce que la production des faits a de général dans l'étendue et de persistant dans la durée, et reconnaître des lois de rapport, à constater les relations indirectes et très étendues qui unissent les divers groupes de fonctions. Pour la loi générale, c'est la loi du progrès, déjà pressentie et dont la formule sera très vraisemblement analogue à celle de la loi de gravitation.

M. Bourdeau n'a pas été sans entendre dire que le bonheur pouvait bien ne pas croître avec les ressources, le bien-être : Vœ victiSy réplique-t-il, « balance faite, le bien l'emporte sur le mal, puisque la vie dure et s'accroît ».

— LegeSy sed durœ leges. — Simplisme et optimisme, optimisme et méconnaissance du mal, cela va de pair.

La publication d'un tel livre que celui de M. Bourdeau, et le livre est certainement à lire, ne fera pas que demain, ni après-demain on cessera d'écrire des mémoires, de rédiger des annales, d'analyser des rapports d'ambassadeurs, d'étudier des caractères, de discuter les actes d'un premier ministre. f. g.

Drame impérial : Ce que l'on ne peut pas dire à Berlin, par Jean de Bonnefond. Un vol. in-i8. Paris, librairie Deniu ; 1888.

Tout ce qui se dit de l'Allemagne a le don d'ex* citer à l'extrême la curiosité du public français; il en est de même de ce qui se dit, mais bien plus encore de ce qui ne peut pas se dire à Berlin. En prenant les neuf mots que nous venons de souligner pour soustitre de son livre, M. de Bonnefond s'est donc assuré

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

de nombreux lecteurs. Nous devons le dire tout de suite : si l'appât du titre ici est puissant, pas un de ceux qui y ont répon Ju n'a eu à le regretter. Correspondant du journal le Gaulois, expulsé du territoire de Pempire allemand par M. de Bismarck, — qui le trouvait gênant, — M. de Bonnefond raconte dans ce livre, en effet, les grands et dramatiques événements dont il a été le témoin, — et. un témoin en position de bien voir, — tant a San-Remo qu'à Berlin, pendant un an.

Victor Hugo a nommé et justement nommé l'année 1870-1871 V Année terrible. L'année 1887-1888 portera sansdoute,dans l'histoire d'Allemagne, le nomdel'^nnée tragique. Est-ce une loi qui pèse sur les empires en ce siècle, qu'ils engendrent des situations dont la fatale grandeur rappelle en les dépassant les plus saisissantes conceptions des plus puissants poètes inventeurs de tragédies, depuis les tragiques grecs jusqu'à Shakespeare ? Quand on achève de lire \c Drame impérial, on se demande si le souvenir des drames de Sainte-Hélène, de Queretaro, de Chislehurst, de Pétersbourg ne pâlit pas devant l'impression de celui qui se poursuit encore à Berlin; on ne sait^ de ces trois augustes femmes, la veuve de l'empereur Maximilien, la veuve de l'empereur Napoléon III, mère du prince impérial mort, la veuve de l'empereur Frédéric 111, mère de l'empereur Guillaume II vivant, on ne sait laquelle est le plus cruellement frappée par le destin.

M. de Bonnefond a raison de croire que ce qu'il a dit à Paris, il n'eût put le dire à Berlin; car s'il peut déclarer, — et son livre justifie sa déclaration, — qu'il parle sans haine, d'autre part, il ne dissimule rien de ce qu'il sait. Or il sait bien des choses et des plus graves, dont je laisse l'entière surprise au lecteur. Pour s'en convaincre, que celui-ci ouvre le volume aux premières pages, il y trouvera le récit delà scène où le docteur Mackenzie, mis au pied du mur par l'impératrice Victoria exaspérée de ses réticences sur la cause de la maladie, répond à une dernière violence par cette brutalité : a Vous voulez le savoir i Eh bien, il meurt de la syphilis! v Le lecteur y trouvera aussi le récit des suites de cette réponse et celui des conditions dans lesquelles Frédéric III, alors kronprinz, contracta cette maladie pendant le voyage d'inauguration de l'isthme de Suez. L'empereur actuel, atteint également du même mal, ne serait pas, à ce qu'il paraît, allé le chercher si loin; c'est à Bade qu'il aurait pris le poison. Que dirait donc de telles révélations le chancelier, qui qualifie d'injurieuse pour la mémoire du dernier empereur la publication du Journal de ce môme souverain et qui, à cet effet, nie l'authenticité du document? M. de Bismarck aura à compter avec bien d'autres révélations encore, si nous nous en rapportons aux termes d'une lettre de l'impératrice Victoria, en date du 25 juillet, publiée par M. de Bonnefond, et où la fille de la reine Victoria fait allusion à certaines pièces qu'elle a envoyées en Angleterre et dont Guillaume II exige en vain la restitution.

« Je ne veux pas et ne peux pas rendre ces docu-

ments, — écrit-elle, — parce qu'ils sont ma force et ma défense. Si je n'avais pas cette arme, je ne serais pas en sûreté en Allemagne. Tant que les documents sont à Londres, on ne me fera aucun mal ici, parce que si je finissais subitement, ma mère me vengerait... Les documents rendus, je devrais tout craindre. » Quel jour sinistre jette sur les rapports de la mère et du fils cette page détachée du Drame impérial!

Historique du 9* Régiment de Goirassiers, d'à •

près les archives du Corps, celles du dépôt de la Guerre et autres documents, par A. de Martimprey, capitaine-instructeur au Régiment. Un vol. in-8°. Paris, Berger-Levrault et C'«; 1888.

Nous ne voudrions pas affirmer que les innovations secondaires et de détail introduites dans l'armée par les innombrables ministres qui se sont succédé aux bureaux de la guerre, depuis 1870, aient toutes été également heureuses. Nous considérons, en particulier, comme profondément regrettable la suppression des costumes distincts en chaque arme, remplacés par le très laid et très peu martial, mais uniforme dolman long et lâche qui disgracie toute notre jeune armée. Par contre, nous ne saurions approuver trop hautement l'affichage multiplié dans chaque caserne et dans toutes les chambrées de tableaux rappelant les actions d'éclat du régiment. C'est par le même principe excellent que le ministère de la guerre encourage, sollicite même, la rédaction et la publication d'Historiques de tous nos régiments. Il en a déjà paru un certain nombre. Tous n'ont pas la même valeur, dit-on, et il en est bien peu qui réalisent l'idéal de cette publication telle que nous la concevons : idéal peut-être irréalisable, d'ailleurs, sans le concours de l'ittat, non sous forme de souscription, mais bien de subvention. Edités comme ils le sont pour la plupart, par l'honorable maison Berger-Levrault, ils demeurent, en effet, inabordables au simple troupier, qui ne prélèvera jamais sur son modeste « prêt » le prix d'un volume in-octavo tel que V Historique du g* Régiment de Cuirassiers que nous avons sous les yeux. Le principal objet de la publication, dès lors, n'est-il pas manqué, si, comme nous le croyons, cet objet est d'éveiller et d'entretenir l'amour et le noble orgueil de leur régiment dans le cœur de tous les hommes qui lui appartiennent et successivement le traverseront ? Quand les divers historiques, jusqu'à présent publiés individuellement par leurs auteurs et rédigés au gré de chacun d'eux, formeront un nombre suffisant, il se trouvera très probablement un éditeur pour reprendre à nou* veau la publication de monographies écrites d'après les précédentes sur un plan d'ensemble méthodique, éditées dans le même format et à bon marché. — Cela dit, ou plutôt indiqué, il nous reste à peine la place nécessaire pour rendre justice en quelques mots au travail fort bien fait de M. le capitaine de Martimprey sur le 9*^ Cuirassiers, qui, de 1684 a 1870, a pris glorieusement part à plus de 20 sièges et de 80 combats ou batailles, parmi lesquels Hohenlinden, Austerlîtz, la

Moskowa, Fleurus,etc., tous décrits par fauteur. Les annexes du livre ne sont pas moins intéressantes que le livre même. On y trouve notamment la liste des ofticiers et des hommes tombés au champ d^honneur et les états de service de tous les officiers supérieurs qui ont commandé le régiment. Véritables lettres de noblesse du 9* Cuirassiers. e. g.

François-Joseph P' et son règne, 1848-1888,

à Voccasion du quarantième anniversaire de son avènement au trône, par A. de Bertha. Un vol. in-8^, avec gravures, dont une eau-forte deManesse. Paris, L. Westhausser, éditeur; 1888.

M. Alexandre de Bertha nous était déjà connu depuis longtemps comme un compositeur de musique d^ne rare et supérieure originalité, — il a même fait recevoir et jouer ici à Paris, sous la direction de M. Carvalho, un petit opéra-comique sur un livret de M. Jules Levallois, tiré de Thisioire de Hongrie : Mathias Corvin; — nous savions aussi qu'il avait publié dans le Ménestrel, si nos souvenirs sont exacts, diverses études critiques et historiques, notamment VHistoire peu connue de la Musique magyare, œuvre doublement intéressante, l'auteur étant lui-même Hongrois et musicien. Mais nous ignorions que M. A. de Bertha fût en outre un historien politique, et nous croyons que François-Joseph est, dans ce nouvel ordre dUdées, son livre de début, en supposant quMl soit suivi d'autres travaux dans la même direction, ce qui ne nous est pas démontré. L'ouvrage, en effet, a deux fois, à nos yeux, le ca-

ractère d'une œuvre de circonstance. Il a été publié, — le titre nous en informe, — « à l'occasion du quarantième anniversaire » de l'avènement de François- Joseph ; mais une autre considération, pensons-nous, a déterminé l'auteur à écrire ce livre politique et lui a fait, pour l'écrire, saisir cet à-propos. M. A. de Bertha habite la France depuis environ un quart de siècle, il s'y est fait d'illustres et de nombreuses amitiés et fixé par un lien puissant; il aime donc d'ua amour profond cette terre française, qui fut pour lui si hospitalière et comme une seconde patrie. Mais il n'en est pas moins resté âdèle et tendrement attaché à la patrie hongroise, sa véritable patrie. Or, les événements politiques ont pris un tel cours en Europe, depuis 1870, que de plus en plus, malgré bien des barrières, la France et fa Russie tendent à se rapprocher Tune de l'autre et, dans une certaine mesure, à confondre leurs intérêts ; au contraire, l'Autriche-Hongrie s'est faite l'étroite alliée de l'Allemagne. L'objet visible, sinon ouvertement déclaré, du livre de M. de Bertha, est de détourner le courant des sympathies françaises au profit de sa patrie natale et au détriment de la Russie, dont elle est l'éternelle adversaire. L'auteur de François-Joseph réussit effectivement à faire estimer, respecter et aimer le souverain dont il retrace la vie avec de curieux détails antérieurement ignorés, et nous montre les affinités qui existent entre ses peuples et le peuple français. Dans la mesure du possible, il a donc atteint son but. Mais qu'importent les mutuelles sympathies des peuples entre eux! Est-ce qu'ils ne sont pas à la merci des ambitions des gouvernants ? e. c

Le Livre, son passé, son présent, par Thomas SzANA (4, A Kônya régen es most "). Un vol. petit in-8'.

Cette petite monographie du livre, la première qui ait été publiée en Hongrie, n'était primitivement destinée qu'à servir de matière à une conférence que l'auteur a faite. Au fur et à mesure qu'il développa son sujet, le travail a pris les dimensions d'un petit livre. Ce n'est, à vrai dire, qu'une esquisse.

mais bien nette dans son cadre restreint. L'auteur dresse en huit chapitres l'histoire du livre; il nous expose ce qu'il était dans l'antiquité, pendant le moyen âge, et ce qu'il est devenu par suite de 1 invention de Pimprimerie. A son avis, dans le pas»c éloigné de l'antiquité et du moyen âge, le livre était un objet de luxe, et c'est l'imprimerie qui en a fait ce qu'il doit être : un moyen de développement des facultés intellectuelles. Depuis le moyen âge, nous trouvous des bibliophiles en Hongrie. Au nombre des

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bibliothèques les plus remarquables on peut mentionner celles du roi Matthias Corvin, de Georges Thurzo, de Janus Pannonius, de Jean Vitéz qui sont célèbres. La bibliomanien'a jamais cessé en Hongrie, pas même aux xvii« et xviii* siècles, époque pendant laquelle l'étranger nous présente comme en décadence très marquée sous ce rapport. Cest pendant la deuxième décade de notre siècle que la bibliomanie a pris un nouvel essor, et principalement en France. En parlant du livre et de sa décoration, M. Szana ne passe pas sous silence la reliure, à laquelle il consacre un chapitre entier de son livre. Il le fait suivre d'indications sur les vieux et les nouveaux catalogues et de quelques observations sur la biblioma-

nie. Il développe Tintluence de Brunet sur le goût des livres, rend un juste hommage aux bibliographes et aux collectionneurs français, dont il apprécie le mérite. La différence entre le collectionneur français et italien lui donne matière à quelques observations des plus justes et des plus intéressantes, mais pas trop flatteuses pour les bibliophiles italiens. Finalement il esquisse rapidement un tableau des éditions françaises de grand luxe, le tout d'un style facile et avec une abondance de petites anecdotes qui en rendent la lecture agréable. Le volume, d'une belle impression et orné de plusieurs héliogravures, est sorti des presses de la maison Hornyànszky, qui est une des mieux outillées de Budapest. d*" b.

GÉOGRAPHIE — Voyages — Mœurs et Coutumes —

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La Snisse inoonniie, par Victor Tissot. Un vol. in-i8. Paris, E. Dentu; 1888.

Bien que voyageur infatigable, M. Victor Tissot, cependant, n'est point de ceux que nos voisins d'outre-Manche désignent sous le nom de globe-trotters. Ses curiosités ethnographiques ne le poussent pas vers les terres inexplorées des continents lointains : les races noire, jaune ou rouge ne Pattirent point; la race blanche et le continent européen suffisent amplement pour alimenter son appétit d'inconnu. Quelques-unes des diverses parties de l'Europe lui cnt déjà inspiré une douzaine de volumes : la Russie, l'Autriche, la Hongrie et surtout l'Allemagne, volumes qui sont dans toutes les. mains. Aujourd'hui, la contrée inconnue qu'il prétend nous révéler, c'est la Suisse, car il y a Suisse et Suisse ; celle qu'il appelle la Suisse de bazar, des hôtels à vingt francs par jour, la Suisse des étrangers, que tout le monde connaît; et celle que l'on ne connaît point, des hôtels à cinq francs, la Suisse des Suisses en un mot. Cellelà, c'est FEngadine, le glacier du Rhône, le canton des Grisons, le Valais et la Gruyère. En ce dernier livre, M. Victor Tissot reste fidèle à la façon de procéder par anecdotes qui lui attire tant de lecteurs. Et ceux-ci, à leur tour, demeureront fidèles à leur conteur favori. e. g.

Du Danube à la Baltique : Allemagne, Autriohe-Hongrie, Danemark. Descriptions et souve^ nirs, par Gabriel Thomas. Un vol. in- 18. Paris, Berger-Levrault et €'•; 1888..

Ccst au Ictcieur qui se propose de parcourir les divers pays visités à plusieurs reprises par M. Ga-

briel Thomas, et à celui qui en revient, que s'adresse plus particulièrement le livre Du Danube à la Baltique, L'un y trouvera des renseignements, le second des souvenirs. En ce long parcours, en effet, l'auteur décrit avec une patience infatigable, avec une abondance de détails que rien ne lasse, tout ce qui se rencontre en son itinéraire. Villes, capitales, villes moindres et bourgades, villages et hameaux, monts et collines, vallées et vallons, fleuves et rivières, plaines et forêts; dans les cités, palais, châteaux, églises, couvents, musées, places publiques, statues, promenades, rues, etc., etc., rien n'échappe au regard insatiable du voyageur, et tout est aussitôt tixé sur son carnet. Un collaborateur des Guides-Joanne n'agirait pas autrement. Les descriptions succèdent aux descriptions, sans relâche, de page en page, depuis la première jusqu'à la 585* et dernière.

Aimez- vous la muscade? On en a mis partout,

comme et plus m6me qu'en un roman naturaliste, à cela près cependant qu'elles font trop souvent longueur dans le roman, alors que dans le volume de M. Gabriel Thomas elles sont évidemment l'unique objet du récit; peut-être même sont-elles celui du voyage. Si bien qu'elles soient faites, ces descriptions, je n'oserais affirmer qu'on les peut lire à la suite sans distraction ni lassitude. Dans le doute, nous conseillons au lecteur d'adopter le parti que nous avons pris nous-méme, et de suspendre sa lecture çà et là pour en prolonger l'intérêt. L'œuvre de M. Gabriel Thomas vaut bien qu'on ait recours à cette précaution. Le procédé nous a réussi, et pour un peu de prévoyance, nous avons pu rester sous le charme jusqu'au bout de ce voyage Du Danûke à la Baltique,

Les Russes dans l'Asie centrale et le chemin de fer transoaspien : Voyage à Merv, par

Edgar Boulangié, ingénieur des ponts et chaussées. Ouvrage contenant 84 gravures et 14 cartes. Un vol. in- 16 de la Collection des voyages illustrés, Paris, 1888; librairie Hachette.

Le nom de la ville de Merv, — qui était, il y a si peu de temps encore, le point extrême de l'occupation russe dans TAsie centrale, — nous est devenu familier récemment par les récits, qui remplissaient nos journaux, de la rapidité prodigieuse et des moyens d'action non moins merveilleux avec lesquels le général Annenkof a dirigé, comme chef suprême, la construction du chemin de fer transcaspien. Le Voyage à Merv de M. Edgar Boulangié ne nous prend donc pas au dépourvu d'informations. Il arrive à point, au contraire, pour nous donner le complément d'informations dont ces récits nous ont inspiré le vif désir. L'auteur accomplit ce vaste parcours en trois étapes formant autant de chapitres de son livre. Il est vrai que ces étapes sont de belle taille : de Paris à Bakou, de Bakou à Ghéok-Tépé, de Ghéok-Tépé à Merv. Assurément cette première partie du livre est intéressante; mais l'intérêt redouble aux chapitres suivants, qui sont consacrés aux détails d'exécution de la ligne, au train de-poscy aux bataillons des chemins de fer, à la marche des travaux, aux mœurs des populations indigènes, aux prévisions du prolongement très prochain de la ligne jusqu'à Samarcande. Depuis le voyage de l'auteur, non seulement ces prévisions se sont réalisées, car la ligne a atteint Boukhara et Samarcande, et une longueur totale de 1,442 kilomètres, en partant de la rive orientale de la mer Caspienne, à Ouzoun-Ada, dans la direction générale de l'ouest à l'est; mais déjà les ingénieurs russes projettent de pousser les travaux de construction jusqu'à Tachkent, sur une nouvelle longueur d'environ 260 kilomètres, vers la frontière chinoise. Dans le trajet de retour, M. Edgar Boulangié, revenant sur ses pas, s'arrête plus longuement à Bakou et au pittoresque bassin pétrolier de la presqu'île d'Apchéron. — Les quatorze cartes et les quatre-vingtquatre gravures qui accompagnent le texte de ce volume le complètent de la façon la plus heureuse, car elles donnent satisfaction à la curiosité du regard sollicitée par celle de l'esprit déjà satisfaite.

Voyage d'une femme aux montagnes Rooheu- •00, traduit de l'anglais de J.-L. Bird par E. Mar- TiNEAU DES Chesnez. Un vol. in-i8. Paris, librairie Pion, 1888.

Les montagnes Rocheuses forment l'épine dorsale de l'Amérique du Nord. C'est l'une de ses vertèbres les plus puissantes, celle qui traverse le Colorado, l'état compris entre l'Utah et le Kansas, que Mrs. J. L. Bird a parcourue, et particulièrement dans cette chaîne rocheuse, East-Park (le Parc de TEst, que, je ne saifr pour quelle raison, le traducteur orthographie l'Estcs-Park). Il faut comprendre sous ce nom

de parcs des centaines de vallées, petites et grandes, situées à des altitudes variant de 6,000 à 1 1,000 pieds, et abritant des prairies immenses qui forment des pâturages fleuris, parsemés de groupes d'arbres; ces prairies descendent jusqu'à de rapides cours d'eau, d'un côté, et remontent, de l'autre^ par de douces clairières, jusqu'aux forêts sombres d'où émergent les pics neigeux de la montagne. Les parcs sont les pâturages préférés d'une multitude d'animaux sauvages : le daim, l'élan, le lion des montagnes Rocheuses, l'ours gris, le loup poltron entre autres, ci sont, à ce titre, d'admirables territoires de chasse. East-Park, la merveille du Colorado, présente les beautés réunies de tous les autres parcs. On y parvient le plus souvent par le canyon de la Saint-Vrain. Les canyons sont des gorges, ou plutôt des ravins, d'une profondeur infinie, au fond desquels un cours d'eau, qui reçoit le nom du canyon ou le lui donne, se précipite entre deux murailles coupées à pic, sortes de falaises vertigineuses formées de superpositions de rochers fantastiques d'une coloration extraordinaire, où se combinent les taches de carmin, de vermillon, toutes les nuances du vert, le bleu, le jaune, l'ocre, l'orange, le violet et le rouge pourpre. La plupart de ces canyons sont des passes noires d'ombre et si étroites qu'il faut, pour les suivre, marcher dans le lit du torrent, en contournant la base des colossales pyramides de roches où il est encaissé. Mrs. Bird a séjourné environ quatre mois, de septembre à décembre, dans East-Park. La description des lieux et de la vie qu'elle y a menée, perdant la notion du temps, ne ressemble à rien que l'on connaisse; rien ne saurait en donner idée que la lecture on ne peut plus attachante du volume. « La physionomie d'Easi- Park, dit l'auteur, n'est pas la douceur : c'est la grandeur et le sublime. 1» Son livre rend bien cette impression.

Le Littoral de la France. Sixième partie. Côtes provençales : De Marseille à la frontière d'Italie, par V. Vattier d'Ambrotsb. Un vol. in-4* de 600 pages. Paris, V. Palmé, 1888.

L'ouvrage dont nous annonçons aujourd'hui la sixième et dernière partie est en cours de publication depuis huit ans. Chaque partie formant un volume complet en soi, qui peut être détaché de l'ensemble, il est intéressant de rappeler ici l'itinéraire suivi par Tauteur et les grandes étapes qu*il s'est tracées en ce long parcours du littoral de la France. Nous désignons ces étapes par le titre des parties dont elles ont fourni la matière : L Côtes normandes : De Dunkerque au Mont-Saint-Michel ; — IL Côtbs bretonnes : Du Mont'Saint'Michel à Lorient; — IIL Côtes vendéennes : De Lorient à la Rochelle; — IV. Côtes gasconnes : De la Rochelle à Hendaye (frontière d'Espagne) ; — V. Côtes languedociennes : Du cap Cerbère à Marseille; — VI. Côtes provençales : De Marseille à la frontière d* Italie y qui clôt la série et fait Tobjet du présent volume.

Quand on se dit qxït le Littoral de la France est unt

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

œuvre originale, très neuve par la façon dont elle a été conçue et exécutée, qu'elle ne ressemble nullement à un travail de compilation, que M. V. Vaitier d^Ambroyse a seul, sans collaborateurs d'aucune sorte, rempli cette tache formidable, on s'étonne, non qu'il lui ait fallu huit ans pour l'accomplir, mais que huit années y aient suffi. L'auteur, en effet, s'était promis, il avait même promis à ses souscripteurs rien de moins que « de décrire en entier le littoral français, ses ressources naturelles, sa marine et ses populations maritimes. » Qu'a-t-il fait? Depuis la frontière franco-belge jusqu'à la frontière francoespagnole (sud-ouest); depuis la limite pyrénéenne française jusqu'à l'Italie, ayant visité nos villes, grandes et petites, nos bourgs, nos* hameaux du littoral, il les décrit avec une minutieuse exactitude, rappelle leurs origines et leur développement historique, montre leurs richesses monumentales, leurs trésors d'art, leurs beautés pittoresques, le mouvement de leur commerce et de leur industrie. Il nous fait connaître de môme nos ports militaires, marchands et pêcheurs, nos rades, nos golfes, jusqu'à nos moindres refuges, mettant ainsi en pleine lumière tout ce qui touche notre marine militaire et commerciale. Sur chaque lieu, il nous donne, en

outre, de courtes mais substantielles notices historiques et biographiques, sans négliger le côté légendaire, auquel il fait la place aussi large que possible.

De son côté, l'éditeur n'a rien négligé pour augmenter encore l'intérêt du texte en multipliant les cartes, les plans et les dessins avec une généreuse profusion. On ne compte pas, en chaque volume, moins de 3oo gravures courant parmi les lignes, et il faut y ajouter 60 grandes planches hors texte. La gravité du format in-quarto répond à l'importance et à la valeur d'un livre bien fait pour répandre la connaissance et l'amour de la patrie française, représentée ici par le merveilleux développement de ses côtes en leur variété intéressante, et par son admirable population maritime en sa vaillante et saine activité. •

Cette féconde collaboration de l'auteur et de l'éditeur, leur émulation à bien faire a engendré cette œuvre de longue haleine, qui est non seulement une des belles entreprises de librairie de notre temps, mais une publication qui survivra longuement à sa date, car le livre de M. Vattier d'Ambroyse est définitif; nul ne sera tenté de le refaire avant un demisiècle.

SCIENCES — Philosophie - Morale

La Mimique et la Physiognomonle, par le D' Th.

PioERiT, traduit de l'allemand d'après la deuxième édition, par A. Girot, professeur agrégé d'allemand au lycée du Havre. Un vol. in-S** de la Bibliothèque de philosophie contemporaine^ avec 95 gravures dans le texte. Paris, Félix Alcan, 1888. — Prix : 5 franco.

C'est à Darwin que nous devons, en quelque manière, de pouvoir lire l'ouvrage de M. Piderit.

Les questions de l'expression des sentiments, des jeux de la physionomie, elles avaient été discréditées par quelques auteurs qui les avaient abordées avec le parti pris de soumettre certains faits observés, — et comment observés, ~ à un système d'explications préconçues; leurs écrits, un instant fameux, avaient eu cette fortune, malheureuse pour nous, de faire oublier d'autres ouvrages déjà parus, et ceux-là dignes d'attention, de faire dédaigner des traités, qui, publiés par la suite, ont, eux, une véritable valeur ; — l'ouvrage posthume de Gratiolet n'a pas trouvé, que nous sachions, quand il parut, de nombreux lecteurs. — Le chef de l'école transformiste est un observateur dès longtemps exercé, et l'on ne peut lui reprocher, à lui, d'avoir jamais manqué à la sincérité scientifique; mais il a conçu des hypothèses, il prétend les

vérifier; acquisition par le moyen de l'habitude, fixation grâce à l'hérédité des divers modes d'activité, ce sont deux des théories qui lui sont chères, et dont il s'applique à trouver la confirmation jusque dans les mines et gestes des êtres animés; il a ses préjugés, il a son parti pris, et son livre de VExpression des sentiments che:( l'homme et che:ç les animaux a cette fortune contraire de ramener l'attention sur les questions discréditées qui semblaient d'un intérêt médiocre, de faire recourir à tant d'ouvrages oubliés ou encore plus qu'à demi inconnus.

Après le maître, un disciple, M. Montegazza publie son traité de la Physionomie et Pexpression des sentiments ; et les écoles psycho-physiologistes, anglaise, allemande, française, et nos écoles de la Salpêtrière, de Nancy, regardent pareillement à l'expression des sentiments. Mécanisme, actions réflexes, ou liberté, en dépit de quelques apparences de nécessité, et jeu de la volonté spontanée, voilà qui est en question. On tâche à observer de plus près, on s'enquiert des observations déjà faites et faites dans différentes conditions, aussi des inductions proposées par les Oken, les Baumgaertner, les Duchemin, les Gratiolet.

Dans un de ses essais, M. Wundt porte ce juge-

ment : « Darwin a surtout prouvé deux faits. Le premier est la similitude universelle des mouvements d^expression chez les différentes races humaines» même une certaine concordance plus générale encore dans Texpression des états de l'àme chez différents animaux. Le second fait consiste dans la transmission par voie d^hérédité de père en fils de certaines formes déterminées et individuelles de Texpression. Mais, quelque reconnaissance que nous devions à Darwin pour avoir établi ces faits et un très grand nombre d^observations particulières, nous trouvons peu satisfaisants les principes généraux d'où le célèbre naturaliste fait découler tous les mouvements expressifs. Deux d^entre eux, les deux premiers, ramènent à un seul motif psychologique, à Thabitude... Mais finalement Phabitude explique tout, et, pour cette raison môme, elle n^explique rien. C'est par Phabitude que nous mangeons et buvons, que nous parlons et agissons. C'est un de ces concepts qui témoignent uniquement d*une lacune dans notre intelligence et dont on pense souvent qu'ils comblent aussi cette lacune. Association par habitude est une expression qui dit simplement qu'il existe une certaine association, mais ne nous donne en aucune façon le pourquoi de cette association. Et quand bien même nous voudrions nous contenter de cette assodation par habitude, il ne s'ensuivrait pas cependant encore nécessairement qu'un état de l'âme opposé dût être aussi accompagné du mouvement contraire, d L'auteur des Éléments de psychologie physiologique, s'efForçant, dans plusieurs chapitres^ de dégager « le motif psychologique des mouvements expressifs v, conclut comme avait conclu M. Piderit en son Wisunschaftliches System der Mimik und Physiognomik, publié il y a vingt ans.

Sur le dire de M. Wundt, on pouvait croire que l'ouvrage était d'importance; la lecture qu'on en peut faire aujourd'hui, grâce à la traduction de M. Girot, ne trompera aucune espérance.

Le travail est divisé en deux parties: dans la première, consacrée à la mimique, l'auteur recherche comment et pourquoi certains muscles de la face sont contractés par certaines émotions -de l'âme, et dans la seconde, qui a trait à la physionomie, il montre comment ces traits mimiqttes deviennent, par une répétition fréquente, des traits persistants.

La première partie comprend sept chapitres. Aux chapitres m, iv, v et vi, surtout des observations : il s'agit de la mimique des yeux, et M. Piderit de décrire les mouvements d'expression, la mobilité du regard, fermeture et ouverture des yeux, éclat du globe oculaire ; il s'agit de la mimique de la bouche, et les mouvements des muscles buccaux sont étudiés dans leurs rapports avec le goût, avec l'oule ; il s'agit de la mimique du nez, enfin des rires et des pleurs. Au chapitre vu, un simple résumé des observations déjà relatées. Le chapitre i'' est un chapitre d'histoire et de bibliographie qui se termine sur quelques paragraphes dans lesquels M. Piderit parle de l'utilité qu'il y a pour l'artiste à connaître des recherches physiologiques et psychologiques quant à la mi-

mique. — Nous ne sommes pas sur ce dernier point de l'avis de l'auteur. Le meilleur ouvrage didactique ne tiendra jamais lieu de l'observation personnelle ; le peintre, le sculpteur doivent, non pas étudier dans quelque livre, mais voir, mais observer par euxmêmes.

Le chapitre ii porte pour titre : Causes psychologiques des mouvements musculaires d^expression. L'auteur y formule les propositions suivantes : Tout organe sensoriel qui possède la propriété de n'être imitable que par certains stimulants qui lui sont adéquats jouit en outre de la propriété particulière d'être imité harmonieusement par quelques-unes de ces irritations adéquates et inharmonieusement par quelques autres. C'est à cette originalité de ses organes sensoriels que l'homme doit ta faculté de pouvoir former des représentations agréables ou désagréables; ces représentations sont premièrement celles que tous reconnaissent comme agréables ou désagréables, et, en second lieu, celles qui, correspondant à des penchants ou à des répulsions innées ou dues à l'habitude, sont senties individuellement comme agréables ou désagréables. — Les représentations apparaissent à l'esprit objectivement; agréables ou désagréables, elles apparaissent comme des objets agréables ou désagréables ; plus une représentation est généralisée, abstraite, dématérialisée, moins elle ramène naturellement avec elle le souvenir de diverses impressions sensorielles, harmonieuses ou inharmonieuses, qui lui ont donné naissance ; il est toutefois des représentations des plus abstraites qui impressionnent encore l'esprit, et le mot douleur, par exemple^ désigne des impressions inharmonieuses du sens du toucher, ou encore le caractère désagréable de maintes représentations abstraites. — Les mouvements musculaires d'expression occasionnés par des représentations agréables ou désagréables se rapportent à des impressions sensorielles harmonieuses; en d'autres termes, les mouvements mimiques des muscles causés par des représentations agréables sont tels qu'ils semblent faciliter et seconcfer la réception d'impressions sensorielles harmonieuses; les mouvements musculaires d'expression provoqués par des représentations désagréables sont tels qu'ils paraissent rendre difficile et empêcher la réception d'impressions sensorielles inharmonieuses. Pour M. Piderit, comme pour M. Wundt, l'attention est proprement la direction de la volonté, et l'activité volontaire joue un grand rôle dans l'association des représentations distinctes.

La seconde partie est encore d'importance, l'auteur s'étant attaché à démontrer que les formes solides des os du crâne et de la face n'ont pas de valeur pratique pour le jugement psychologique d'un homme, que des traits physiognomoniques dus à la répétition fréquente des mouvements musculaires d'expression ne permettent de tirer aucune conclusion certaine relativement aux qualités intellectuelles. Un chapitre de bibliographie, et des chapitres dans lesquels il est traité de la physiognomonie des yeux, àc celle de la bouche, de celle du nez, des signes pby-

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

siognomoniques dus à un rire ou à un sourire fréquents. M. Piderit ne raille pas seulement Gall, Lavater, mais aussi M. Lombroso.

La Philosophie religieuBo en Angleterre depuis Looke jusqu'à nos jours, par Ludovic Carrau,

directeur des conférences de philosophie à la faculté des lettres de Paris. Un vol. in-8*de la Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, Félix Alcan, 1888. — Prix ; 5 francs.

Il n'est pas d'analyses si bien faites qui puissent vraiment dispenser un lecteur, qui sait lire, de recourir aux ouvrages analysés. Mais on n'a pas le loisir de loui lire, et, aurait-on ce loisir, nombre d'ouvrages, publiés en différents pays à un siècle ou à Tautre, n'ont pas été traduits; pour ceux qui ont été traduits, — nous parlons des ouvrages anciens, — les exemplaires sont devenus assez rares et ne se trouvent plus guère que dans les bibliothèques publiques; à combien a-t-il été donné de pouvoir regarder aux traités de Butler, aux écrits de Tolland? 11 faut applaudir au zèle des érudits qui nous font connaître tels auteurs de qui nous serions fort empêchés de pénétrer nous-mêmes la mentalité plus ou moins originale.

On ne parle pas d'un ouvrage sans se découvrir soimême par de certains côtés, alors même qu'on se défend toute critique, et, à habileté égale d'ailleurs pour comprendre une doctrine différente de celles qu'ils nourrissent, ce sont les esprits les moins banals qui accusent le plus leur personnalité. C'est l'inconvénient et c'est Tintérêt des analyses dues à la plume de ceux*là qui ont, avec des vues propres en philosophie, un tour d'intelligence bien à eux..Comment M. Carrau a-t-il procédé? l'ou jours est-il qu'il a su parer à l'inconvénient; toujours est-il que, de ses éludes, ce ne sont pas celles qui nous font connaître Butler, Tolland, Bolingbroke et M. Albot, qui nous attachent le plus, que ses éludes sur les philosophes et penseurs de qui l'on sait plus que le nom, sur Berkeley, sur Hume, sur Hamilton, sur Stuart Mill, sur M. Herbert Spencer, sont toutes pleines d'enseignement. Un intérêt de curiosité, et, avec cette sorte d'intérêt, un autre encore.

M. Carrau nous donne une histoire de la philosophie religieuse en Angleterre aux xviii*et xix* siècles. Il expose les doctrines idéalistes, sensationistes des divers auteurs que nous avons nommés, il montre quel était pour eux le fondement de la connaissance; il examine leurs doctrines éthiques, il dit comment ils ont déduit ou induit leur morale qui s'impose ou se propose, ou seulement se dégage de la moralité toujours en progrès; il regarde à leurs concepts de la divinité, à la façon dont ils ont entendu et la nature de Dieu et Faction divine.

En même temps que l'histoire de ces doctrines, M. Carrau nous en donne une critique. Il les considère en elles-mêmes et recherche, pour les signaler, les contradictions, les lacunes, les observations psychologiques contestables et les erreurs de raisonne-

ment. Chacune de ces doctrines, il les rapproche de telle ou telle autre qui a été profanée à la même époque ou plus tard; enfin, aux unes et aux autres, il oppose, mais rapidement, les théories qui lui sont chères. — Ce n'est qu'aux dernières pages de son volume qu'il commente, discute, explique l'idée du parfait, l'unique fondement, pour lui, de la croyance à l'existence de Dieu. Pour nous, un autre fondement, mais si nous faisons le départ entre les critiques formulées par l'éminent professeur, mettant d'un côté celles qui ont trait aux théories telles que leurs auteurs les ont dédeloppées, jugées en ellesmêmes et comparées entre elles, nous dirons que les premières sont d'un grande valeur, que les secondes sont encore très dignes d'attention pour qui ne relève pas de la même école que M. Carrau.

La physiologie serait l'alpha et l'oméga de la phi< losophie, au jugement de beaucoup ! Nous aimons de lire des ouvrages tels que ctxx^ philosophie religieuse.

Les Mensonges conventionnels de notre civilisation, par Max Nordau. Nouvelle édition soigneusement revue sur la treizième édition allemande, par Auguste Dietrich. Un vol. in-16. Paris, W. Hinrichsen, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Nous n'en doutons pas^ l'ouvrage, chez nous, trouvera encore des lecteurs et encore des admirateurs.

Ce n'est pas certes V honnête homme qui le pourra tant soit peu goûter, mais à combien est-il donné d'avoir vu Corinthe?à combien de pouvoir se plaire au commerce de Montaigne et de Pascal, d'Amiel et de Renan ? Il faut aux dilettanti, comme les appelle M. Bourget, de délicates analyses, de fines observations, un peu de scepticisme, — qu'est-ce, en effet, que la vérité? — et beaucoup d'indulgence, — il est si malaisé de vouloir comme on doit, d'agir comme on veut ! — Rares, en tout pays, sont les dilettanti ; nombreux, par contre, ceux qui accusent une petite ouverture d'esprit et des passions très vives, un grand fonds d'optimisme sous un pessimisme apparent, et, sous le couvert de la libre pensée, le besoin de dogmes étroitement définis ; nombreux ceux qui laissent paraître le souci comme instinctif de ne manquer point à la logique, et qui, inconsciemment, oublient la moitié au moins des données de leurs problèmes, tout ce qui tient de l'accident, des circonstances, sans parler du jeu des volontés humaines qui ne sauraient toujours s'accorder ni s'effacer ; nombreux, ceux qui nourrissent le plus grand me'pris de l'individu, parce que, pour orgueilleux qu'ils soient, ils ne se devinent pas des personnes, ceux qui prouvent en même temps la plus extrême confiance dans l'Etat, dont le pouvoir, suivant eux, n'a d'autre mesure que sa puissance : — les lois économiques ne prévalent pas contre cette puissance que rien ne limite en droit (un mot, au reste, qu'on n'entend pas) ; il y a une philosophie d'État, la Science^ et l'État a pour mission, d'abord, d'enseigner exclusivement la vérité, ensuite de forcer aux applica-

tio'ns. — Nombreux ceux-là qui sont préparés à accueillir avec enthousiasme les dénonciations de M. Max Nordau.

Le monde s'ennuie, disait un homme d^État, il y a déjà plus d^un demi-siècle; le monde souffre, dit aujourd'hui M. Max Nordau, et les raisons de cette souffrance, il prétend les dégager : elles viennent de ce que, la Bonne Nouvelle ayant été déjà répandue, on vit encore dans Terreur et dans le mensonge.

Le transformisme et révolution sont vérités qui ont déjà pénétré tous les esprits, et les temples et les églises sont encore pleins de gens qui marmottent de vaines prières, et l'État (PÉtat allemand, d'autres pareillement) rétribue des membres du clergé, des professeurs de théologie.

Darwin et Spencer sont célébrés dans les journaux et dans les revues, leurs doctrines sont vulgarisées et admises, pourtant le mensonge monarchique, pourtant le mensonge politique : des rois absolus devant lesquels on se prosterne, des rois constitutionnels qui sont empêchés d'agir. Notons que pour se recommander de l'auteur des articles sur le nouveau torysme, M. Max Nordau n'est nullement individualiste, — de Humboldt n*a plus guère d'autorité en Allemagne ; — notons encore, cette fois à sa décharge, que M. Max Nordau ne prêche pas la complète égalité, se montrant en cela meilleur logicien que nombre de socialistes se réclamant de la science.

D'autres mensonges sont encore dénoncés, le mensonge économique : car menteurs, tous ces hommes de cœur qui se préoccupent d'améliorer la condition de l'ouvrier, du paysan ; le mensonge matrimonial : on ment jusque dans la famille.

M. Max Nordau est bien Allemand, et nos conventionnels feront l'éloge de son livre. — Nous le recommandons, nous, à l'attention du lecteur, mais comme un résumé assez complet de doléances et d'aspirations qu'il y aurait danger à ignorer.

Dégénéresoenoe et Criminalité, essai physiologique, par Ch. Féré, médecin de Bicêtre. Un vol. in-i8 de la Bibliothèque de philosophie contemporaine, avec 21 graphiques dans le texte. Paris, Félix Alcan, 1888. — Prix : 2 fr. 5o.

L'ouvrage s'ouvre sur une longue introduction dans laquelle l'auteur de Sensation et mouvement résume les résultats de toute une série de recherches quant aux conditions physiologiques des émotions. Dans une note (p. 34], il fait cette remarque que longtemps avant que les physiologistes eussent songé à enregistrer ces conditions, elles avaient trouvé des formules d'une grande exactitude dans le langage; « certaines expressions, comme: : enflé par l'espérance, gonflé, boufli d'orgueil, traduisent l'augmentation de volume qui existe réellement dans ces états psychiques; d'autres expressions qui ont trait à la température, comme : enflammé de désirs, échaufle par la colère, et dont l'exactitude n'a pas encore été vérifiée expérimentaletnent, concordent parfaitement

avec ce que nous savons de l'état de la circulation dans ces émotions ; les expressions figurées qui s'appliquent aux différents de'grés de la crainte sont particulièrement frappantes d'exactitude : on dit rouge de honte, de pudeur ; glacé ne s'accorde qu'avec les degrés les plus dépressifs de cette émotion : glacé d'horreur, d'effroi, d'épouvante ». Rappelant ces tropes et métaphores, il dit encore : « Il semble que les observations unanimes des hommes soient capables de déceler les phénomènes les plus délicats avec la môme précision que les instruments les plus perfectionnés, p — Pourquoi tenir compte uniquement des observations des physiologistes ou psychologues sans le savoir? Leurs observations ont de la valeur, nous n'y contredisons pas, et leurs concepts, assez vagues, en ont moins, nous pouvons Padmettre ; — faut-il en décider pourtant sans examen i La plupart, nous n'exagérons pas, la plupart de ceux qui disent de l'un de nous qu'il est gonflé d'orgueil, d'un autre qu'il est glacé d'horreur, croient à notre libre arbitre, au libre arbitre de l'homme; cette croyance, très commune, et qui sourd de la conscience, il la faut dédaigner? Vous répondez : le déterminisme absolu se prouve. Et si vos inductions n'étaient que des déductions retournées, le premier anneau de la chaîne étant une « vérité » a priori, une « vérité » à laquelle vous croye:j[ ? Si votre évidence avait pour premier commencement une croyance purement et simpl^ ment !

M. Féré, physiologiste, n'entreprend pas une étude de philosophie du droit pénal, il donne en trois pages (ch. I^' : la Solidarité }*t le droit de punir) une histoire de cette philosophie, — Phistoire est pour enchanter M. Eugène Véron et toute l'école matérialiste, — puis, se déclarant utilitaire, il passe à ce qui fait proprement l'objet de son travail. Est-il possible-de distinguer entre les criminels, au sens où le mot s'entend communément? A quels signes reconnaître s'ils sont plus ou moins responsables ? Quelles mesures de précaution, de défense, ont-elles à prendre ? Telles sont les questions qu'il se propose de résoudre. Au chapitre II, intitulé : V Irresponsabilité morale et ^expertise médicale, il définit le rôle de l'expert : a Le rôle de l'expert, dit-il, ne consiste pas seulement à exprimer une impression personnelle, plus ou moins justifiée par son expérience; il est nécessaire qu'il mette les faits en évidence par des caractères physiques capables d'être saisis même par des hommes étrangers à la science. Le juge peut tenir compte des probabilités et des vraisemblances; l'expert ne doit se prononcer que sur des faits matériellement prouvés. » La difficulté est, pour l'expert, de donner des preuves objectives, l'auteur ne le nie pas, au contraire. Le chapitre IV porte pour litre : Crime et folie ; nous y lisons que « la parenté des criminels et des dégénérés, bien que constituant un argument en faveur de l'importance du rôle de l'hérédité dégcnérative dans la genèse de la criminalité, s'oppose à ce que Pon considère l'hérédité comme une prédisposition fatale au crime ». Au chapitre VI, Caractères anatomiques et physiologiques des criminels, une ana-

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

lyse des travaux des criaiinalistes contemporains, de ceux de MM. Lombroso et Tarde, et cette déclaration : « Le type criminel n'est pas suffisamment déâni, ni séparé des types qu'on peut considérer comme normaux ; il reste confondu par un grand nombre de caractères avec le type dégénéré, auquel ni Morel ni ceux qui Tont suivi n*ont d'ailleurs essayé de fixer des limites précises; il est donc impossible de baser sur lui une règle de conduite vis-à-vis des nuisibles, des antisociaux, qui restent sans caractère objectif spécifique. Si le criminel considéré en général ne peut pas être défini au point de vue anatomique et physiologique comme un type humain spéciali on n'est pas plus fondé à séparer des types particuliers de délinquants, comme Ta tenté M. Marro. » VAnomaliemorale du criminel, c'est le titre du chapitre VII; l'auteur s'en prend, dans ce chapitre, à M. Garofalo, à la thèse de qui il oppose cette autre thèse : L'erreur, qu'elle se produise chez un alie'né, chez un criminel ou chez un individu réputé sain d'esprit, a toujours pour condition physiologique un trouble sensoriel; et cette condition physiologique ne peut exister sans une anomalie ou une altération organique transitoire ou permanente qui est lesubstraium essentiel de l'erreur. Autre chapitre, le Vlll* : Epuisement et criminalité, et ces deux affirmations : aussi bien devant la science que devant le sentiment vulgaire, le malfaiteur n'est caractérisé que par son méfait; — les criminels d'habitude et les criminels occasionnels ne sont séparés par aucun signe, tous sont des criminels nés ayec une différence d'intensité dans la prédisposition, différence qu'on ne peut apprécier qu^â posteriori. Dans un chapitre encore (le JX" : Dégénérescence et responsabilité), des considérations pathologiques; tous les autres ont trait à l'hygiène sociale.

« L'homme est bon sortant des mains de la nature 0 ; c'était là un aphorisme à la fin du siècle dernier; et l'on aspirait à la liberté, et l'on proclamait les droits de l'homme, une personne morale. Voilà que notre siècle s'achève, on professe d'autres doctrines: l'homme est un automate ; on accuse d'autres aspirations; ce n'est plus la liberté qu'on invoque, mais la solidarité; on va au socialisme, on rêve d'une bienfaisante tyrannie. f. g.

Analyse et synU^èse, par Barbie du Bocage. 2 vol. grand in-8°. Paris, G. Masson, 1888.

La critique est désarmée. On ouvre le tome premier, et d'abord une touchante dédicace : « A mon Amélie, à ma femme tant aimée! C'est à loi, cher ange, que je dédie ce livre, dans lequel j'ai conservé les pensées de ma jeunesse. Si, ne t'ayant plus à mon côté, j'ai trouvé la force d'écrire, c'est que le souvenir de ton encouragement suprême guidait ma plume. C'est une belle tâche, me disais-tu, de chercher à rendre les hommes meilleurs. Puisse-t-il m'inspirer. Celui que tu priais avec une foi si ardente, tandis qu'étendue sur ton lit de douleur, tes beaux yeux semblaient entrevoir les splendeurs célestes !... » — Après la dédicace, la Pré/ace dans laquelle l'auteur

avoue ingénuement avoir commencé de lire quelque traité de « philosophie classique » alors seulement que son ouvrage était achevé. « J'avais peur, écrit-il, de la séduction que pouvait exercer sur moi telle ou telle école, telle ou telle doctrine. » — Et, après la l^réface, il y a les premiers chapitres.

M. Barbie du Bocage n'a pas écrit à l'aventure; s'étant tracé un plan, il y a conformé la conduite de son travail. « Persuadé que Dieu est un principe d'où tout découle, j'ai scruté toutes les causes qui me paraissent être les causes premières et qui peuvent donner une idée satisfaisante du principe qui est pour moi l'essence même de Dieu! Puis, descendant par l'analyse de ces causes premières à la nature, à l'homme, j'ai suivi mon chemin jusqu'à ce que j'aie trouvé un temps d'arrêt, c'est-à-dire un point où ma doctrine ne concordait plus avec l'ensemble des choses. Mis ainsi au pied du mur, je remontai à la raison de mon départ pour examiner encore, et cela jusqu'à ce que j'eus {sic) trouvé un principe premier qui me donnât pleine satisfaction. Un principe tel, qu'il expliquât le pourquoi de la création , Fexistence, le but et la dernière fin de l'homme ; qu'après l'analyse, il me fournît la synthèse générale. »

Il s'était choisi une méthode, il l'a suivie. « Toqte oeuvre philosophique veut remploi de la méthode consistant à passer du connu à Pinconnu. Cette marche, qu'ont heureusement suivie beaucoup de bons esprits, n'existe pas en mots propres dans cet essai général ; mais ce desideratum n'est qu'apparent. C'est en me servant du contraire de cette méthode que je suis parvenu à quelques-unes de ces données qui forment le commencement de ce travail. Mon désir s'opposait à ce qu'il fût rédigé dans le sens du résultat obtenu au point de départ; car, par cette voie, on arrive rarement à trouver de la divinité une .explication qu'on puisse présenter comme réelle et qui paraisse acceptable mêmeà l'auteur. »

Nous ne discutons pas le plan ni la méthode. Chaque volume, grand format, compte cinq cen.ts pages; on y trouve une métaphysique, une philosophie naturelle, une psychologie, une critique des systèmes philosophiques, — plus qu'étranges les jugements portés sur les penseurs du xvii' siècle, sur Descartes, sur Pascal (tome II, p. 447), — aussi une morale et une philosophie de l'histoire.

Transcrivons un passage de l'un des chapitres consacrés à la morale : « 11 existe trois sortes de morales : la morale de l'intérêt, qui répond à la recherche du vrai pour la satisfaction de nos besoins physiques ou moraux; la morale du devoir, qui nous dit ce que nous devons à nous-même, ce que nous devons à nos semblables, ce que nous devons à Dieu; et, enfin, la morale de l'amour, qui guide nos affections vers le Vrai, le Bien et le Beau, qui empêche de dévier le sentiment le plus exquis qui soit en nous, le sentiment qui est le trait d'union entre notre âme exilée et l'essence de Dieu. » (Tome 1, p. 369-370.) Et l'auteur retient ces trois morales qu'il fait s'envelopper l'une l'autre. — La théorie 'est bizarre; plus bizarres sont les développements.

Tout en écrivant son livre, M. Barbie du Bocage avait une crainte. Elle ne lui venait pas « de ce que les athéistesy matérialistes ou autres pourraient penser de son œuvre » ; la peur était de n*étre pas jugé comme il souhaitait de Tôtre par la masse de ceux pour lesquels il écrivait. Mais reproduisons leâ derniers membres de la période : Ma peur est « de voir mon dire renié par des individualités qui ne se sont jamais occupées de ces questions ou qui, les comprenant, n'oseront pas prendre parti avec vigueur; c^est de voir mes idées repoussées par d'autres, enhn, qui, pour ne pas troubler leur quiétude oisive et ne voyant pas la barbarie folle qui les menace, ne voudront pas me suivre pour empêcher Pinvasion n. Il y aura toujours des indifférents parmi nous. M. Barbie du Bocage n'a pas cédé toutefois aux craintes qu^il a exprimées : « Mon cœur m'a dicté plus de phrases que mon cerveau, et une pensée m^a soutenu, c'est l'espoir de mettre au service des grandes vérités une doctrine qui me paraisse logique et dans laquelle bien des esprits dévoyés peuvent, je l'espère, trouver l'occasiori d*un retour vers des idées consolantes. »

La doctrine, cela est sûr, ne paraîtra pas logique à beaucoup de bons esprits vraiment chrétiens, disons, — pour une moins grande extension et une plus grande compréhension, — à beaucoup de catholiques et de catholiques très romains : l'œuvre de M. Barbie du Bocage n'aura pas été pour cela complètement inutile; en y travaillant, il aura trouvé, lui, la consolation.

Critique de la raison pratic^ue, par Emmanuel Kant. Nouvelle traduction française, avec un Avant' propos sur la philosophie de Kant en France, de jj-jS à i8i4j des Notes philologiques et philosophiques, par F. Picavet, agrégé de philosophie. Un vol. in-8«> de la Collection historique des grands phi' losophes. Paris, Félix Alcan; 1888. Prix : 6 francs. Sans doute, V Avant-propos sera tenu pour un chapitre des plus curieux de Thistoire de la philosophie critique, et l'on saura grand gré à M. Picavet de s'être plu à rechercher si, — comme on Ta longtemps prétendu et comme le prétendait tout récemment encore M. Paul Janet, — Villers, en 1801, M"'« de Staël, en i8i3, avaient bien été les seuls, avec Degérando quelquefois nommé, qui eussent tâché à faire connaître la doctrine de Kant : il n^est pas, en effet, d*un intérêt médiocre d'apprendre qu'au lendemain de la mort de Robespierre Pabbé Grégoire se préoccupait de trouver qui fût propre à exposer, non plus seulement du haut de la chaire, comme on avait fait à Strasbourg quelque dix ou quinze ans auparavant, mais dans un écrit capable d'appeler Taitention de tous les esprits peu cultivés, la doctrine déjà préconisée de l'autre côté du Rhin par Reinhold; d'apprendre qu'à cette même époque et jusqu'à l'instauration de l'empire le criticisme était mieux entendu chez nous qu'il ne le fût par la suite et pendant tout un demi-siècle. M. Picavet, dans son étude, parle de Sieyès : Sieyès, ainsi que l'abbé Grégoire, ayant pen^é opposer aux théories qui avaient abouti au système de la nature et qui ne tendaient à rien moins

; qu'à abaisser la nature humaine, la doctrine vraiment émancipatrice de l'esprit et de la volonté;. il

, signale les Mémoires de l'Académie de Berlin qui, écrits en français, trouvaient, dans notre pays, de

nombreux lecteurs : en ces Mémoires, le nom de Kant

revenait assez souvent; il dit quand parurent la traduction des Observations sur le sentiment du beau et du sublime^ celle du Projet d*un traité de paix perpétuelle, celle de la Religion dans les limites de la raison; il mentionne les travaux de Degérando, les attaques de Benjamin Constant, les articles de la Décade, les travaux encore de F. de Neufchâteau, de Destult de Tracy, de Mercier, de Prévost, de Lamoriguière, qui exposent ou discutent les thèses du philosophe de Kœnigsberg; il rappelle le conseil donné par Ampère à Maine de Biron, le conseil d'étudier le philosophe allemand. Que n'a-t-il poursuivi son histoire et que ne nous a-t-il conté la fortune du kantisme aux temps ou l'hégélianisme comptait tant d'adhérents, aux temps moins lointains où MM. Lachelier, Secretan , Renouvîer ont commencé de renouveler le criticisme? Plus aisée que celle qu'il a entreprise eût été cette autre tâche : il Ta dédaignée. Ne marquons point de regret et estimons-nous heureux de posséder l'étude offerte.

Mais le vrai titre de M. Picavet à la reconnaissance de tous ceux qui ont quelque goût pour les études philosophiques, pour ceux qui, en particulier, relèvent de l'école néo-criticiste, c'est la traduction delà Critique de la raison pratique. Nous disons bien : reconnaissance; le mot n'exprime pas un sentiment exagéré.

L'Angleterre possède une traduction merveilleusement fidèle de la Critique de la raison pure; la nouvelle traduction française de la Critique de la raison pratique est un travail qui a tous les mérites et toute la valeur de celui qu'a donné l'éminent philologue anglais. Mais laissons parler M. Picavet, qui, après avoir traduit deux fois pour lui-même l'ouvrage allemand. Ta traduit une troisième fois pour nous, à la prière de M. Alcan : « Nous avons eu sous les yeux l'excellente traduction latine de Born, la traduction française de Barni, la traduction anglaise d'Abbat. Comme il n'y a pas, dans deux langues différentes, deux mots correspondants qui expriment et éveillent exactement les mêmes idées chez ceux qui sont le plus habitués à en faire usage, nous avons fort souvent essayé de rappeler toutes les idées élémentaires que réunit un mot allemand en citant les mots français, anglais ou latins qui en éveillent un certain nombre. Nous avons fait tous nos efforts pour profiter des travaux de nos prédécesseurs et rendre le texte d'une façon aussi exacte et aussi précise que possible, en évitant les fausses interprétations qui peuvent provenir de l'emploi d'un même terme pour rendre deux mots différents, en remplaçant, par les noms auxquels ils se rapportent, les nombreux pronoms qui donnent souvent lieu à des équivoques chez Kant, en coupant, quand on pouvait le faire sans inconvénient pour le sens, les longues phrases surchargées d'incidentes. » Couper les phrases, substi-

tuer souvent, aux pronoms du texte original, les noms qu'ils étaient destinés à remplacer, d^autres traducteurs Pavaient fait; ce que n^avaient montré ni Tissot ni Barni, — et nous ne méconnaissons pas les services qu'ont encore rendus leurs traductions, — c'est ce souci de l'exactitude, de la précision prouvé par M. Picavet. Tel de nos mots français ne saurait évoquer les mômes idées qu'évoque pour un sujet de l'empire d'outre-Rhin et qu'évoquait pour Kant tel mot allemand. M. Picavet de mettre, alors, à la suite du terme qu'il lui a bien fallu adopter à défaut de quelque autre meilleur, de mettre entre parenthèses le mot môme du texte allemand.

Et souvent, au bas de la -f âge, une note pour rappeler la version de l'un ou de l'autre des trois traducteurs, latin, anglais, français, ou môme la version de tous trois, pour aussi parfois justifier la sienne propre.

C'est la Critique de la raison pure que M. Picavet devrait maintenant nous traduire. p. g.

La Liberté et la Volonté, par O.-K. Notovitch. Un vol. in-i2. Paris, Félix Alcan; 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Une phase nouvelle dans le développement de la pensée russe, tel est le titre du premier chapitre. L'auteur fixe d'une façon précise le jour où a commencé cette nouvelle phase, c'est à savoir le i" mars 1881; il caractérise cette phase nouvelle : le besoin de prendre conscience de soi. C'est en assez mauvais français qu'il dit ce qu'il veut dire, — il le faut excuser, — et, ce qu'il veut dire, c'est que la Russie aspire à avoir une philosophie qui lui soit propre, c'est encore que, lui, l'auteur d'un ouvrage intitulé : Un peu de philosophie, il se croit capable de gratifier son pays de la philosophie même qu'il lui faut. (Ch. i", passim, et p. 23 du ch. 11 : Philosophie et Réalité.)

Quelques mots d'abord sur la philosophie qui ne saurait lui convenir, et, aux chapitres m et iv, M. Notovitch d'exposer, de critiquer la Doctrine de Schopenhauer sur la volonté. Schopenhauer met la volonté partout et ne nie pas la nécessité, d'où contradiction, il ne nie pas la nécessité et il admet la responsabilité d'une autre contradiction. Le philosophe russe déclare ne rien comprendre à tout ce jeu sophistique du philosophe allemand ; il écrit (ch. V : Communauté d'origine des natures physique et psychique dans Vhomme) : « L'entreprise de contraindre la raison humaine à saluer, dans le doinaine de l'abstrait, avec des cris de joie, de prétendues lois découvertes dans ce domaine, est comparable à l'entreprise de l'acrobate qui marche sur le plafond, et aux cris de joie que lui exprime, à ce sujet, le public, s'imaginant que cet homme est effectivement parvenu à son but et a renversé sens dessus dessous toutes les lois de la nature, » P. 99.

La philosophie qu'il faut à la nation russe, la voici. La terre, que nous foulons, existe ; nous existons aussi, nous qui foulons la terre : cela se laisse comprendre, cela n'est pas de l'abstrait. L'existence est un fait; tous les changements sont des faits, et

pas un changement qui ne se produise nécessairement. « Il y a une loi unique de nécessité universelle à laquelle est soumis aussi ce que, par suite de notre ignorance de nos relations mutuelles, nous nommons le hasard. Par suite, en invectivant sur le règne du hasard, nous devons entendre par ce mot notre propre ignorance, et tendre, par suite, à l'écarter. Et le plus direct moyen pour y parvenir, c'est de s'éclairer, c'est la science. » (Ch. vi : le Hasard aveugle, p. 1 12.) Pendant longtemps, les hommes sont uniquement soumis à la loi de nécessité ; puis « l'ordre des révolutions physiques modifie dans ses fondements mêmes la direction de la vie sociale des troglodytes » ; « des dangers insurmontables de la part des éléments ou des animaux sauvages rapprochent sans cesse davantage les groupes épais des sauvages primitifs; n alors, « le première loi sociale naît : tous pour un, un pour tous; loi imposant à l'homme la première obligation purement mord/^, la première qui ait à déterminer l'avenir du sort de l'humanité en concurrence avec la loi universelle de nécessité. Cette loi, cette convention, ce compromis entre des hommes également libres, en vue de sauvegarder le principe de la société, est la pierre d'assise de l'État futur et le principe fondamental de toute la législation ultérieure ». (Ch. VII : Naissance du problème de la liberté, p* 1 17 et 118.) « Les hommes s^éduquent dans les conditions existantes de la vie sociale 0, et la plupart se soumettent à ces conditions, a La question môme de la liberté est un produit direct de notre façon sociale et politique de considérer le rôle de l'homme dans la société moderne, et nullement le produit de constructions philosophiques dirigées vers l'explication d'une des fonctions fondamentales de notre essence psychique. Nous savons parfaitement que l'homme sur le fondement de ses actes volontaires se montre l'esclave de la loi universelle de nécessité, mais ayant en vue l'éducation sociale qu'il a reçue, et qui a effectivement modifié quelques-unes des qualités de sa nature, nous exigeons de lui, au nom de cette éducation, un accomplissement précis des obligations qui résultent d'un compromis volontaire, sis au fondement des liens sociaux. Et jusqu'ici, aussi longtemps que nous avons un fondement pour supposer que l'éducation sociale s'effectue tout à fait légitimement et que les limitations établies des tendances et des besoins individuels de l'homme ne contredisent pas, au moins, les exigepces fondamentales de la loi de nécessité, les besoins susdits sont pleinement normaux, et le sujet qui ne s'y soumet pas mérite d'être écarté du lien social, ne serait-ce que parce qu'il ne s'adapte pas à ce milieu. Mais dans chaque cas séparé, il est nécessaire de peser, si effectivement l'éducation sociale représentait un contre-motif assez fort contre cette impulsion qui a provoqué la transgression, » p. 123-125. En résumé, le problème de Timputabiliié et celui de la liberté ne sont qu'un seul et même problème, dont « le centre de gravité se déplace ainsi de lui-même, quittant la sphère des abstractions philosophiques pour entrer dans le terrain des relations purement vitales », p. 127.

Cette philosophie serait celle qu'il faut à la Russie ? celle qu*elle attend t Contentons-nous de faire cette remarque que la littérature russe en ces quarante dernières années nous permet de deviner d'autres conceptions, et de plus hautes, quant à la liberté, quant à la volonté; et ajoutons qu'il serait vraiment regrettable que les consciences ouvertes à ces conceptions se laissassent pénétrer par le positivisme étrangement simpliste de notre auteur.

Le volume enferme d'autres chapitres qui portent pour titres : la Loi ei la Vie ; la Loi morale ; la Réglementation légale et l'autorité de Vopinion publique ; la Réglementation scientifique; les Délits résultant de la réglementation légale; les Délits résultant de la vie sociale contemporaine: Responsabilité et Pénalité ; en ct% chapitres, surtout des considérations sociales. Les conclusions dernières sont individualistes ; l'auteur s'inspire de Spencer et des criminalistes italiens*

L«s Frontières de la folie, par le D*^ A. Cui.l,%%%%f membre correspondant de la Société mécJiu>-psychologique. Un vol. in-i6 delà Bibliothèque icientifique contemporaine, Paris, J.-B. Baillière et fiU; 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Sept chapitres sur dix sont consacrés à la description des différents cas de folie.

L'auteur, qui rejette, mais sans trop la critiquer, la cUssitication de Morel, procède, lui, plutôt em(>iriquement. Au lieu de regarder à la perturbation plus ou moins grande des facultés intellectuelles, au degré de démence, si l'on veut, il tient compte de la diversité des manifestations extérieures de la folie. Il montre les obsédés (ch. 11), en proie, les uns, à la peur des espaces ouverts, l'agoraphobie; d'autres à celle des espaces fermés, la claustrophobie, et d'autres encore à la peur des orages, Tastraphobie, et ceuxci au doute, et ceux-là à la crainte des contacts, beaucoup à des obsessions mentales, à Tonomatomanie, à Tarithmomanie, à la coprolalie, à la manie blasphématoire. Il fait voir les impulsifs (ch. m), irrésistiblement entraînés au suicide, à l'homicide, incapables de se défendre de boire (les dipsomanes), de voler, de faire des achats, de jouer, de mettre le feu. Au chapitre iv, il fait comme passer devant nos yeux les excentriques de toute humeur, les lunatiques, les aventuriers, les extravagants, les cyniques, les orgueilleux, les inventeurs, les utopistes ; puis, au chapitre v, les persécuteurs, ceux qui persécutent leurs femmes, par jalousie, ceux qui persécutent les hommes d'État desquels ils se disent victimes; puis les mystiques (ch. vi), et enfin, après ceux qui ont le sens moral perverti, les hystériques menteurs, simulateurs, criminels^ (ch. vu), tous ceux (ch. vin) qui laissent paraître des perversions du sens génital. Les observations qu'il rapporte, il les emprunte, la plupart, à des ouvrages qui font autorité, aux annales médicales, aux comptes rendus des journaux judiciaires; les autres lui sont personnelles. Et '* ne s'arrête pas aux signes caractéristiques de tel

ou tel genre de folie, il remonte aux causes de superexcitation, de perversion ou d'abolition de Tune ou de l'autre des facultés chez les sujets qu'il présente ; il dit aussi les phases de développement de la manie, de la démence, à travers des générations. Mais tous ne naissent pas fous, quelques-uns le deviennent; ils s'aliènent euji-mèmts pour ne pas s'attacher à conserver leur liberté; M. Cullère ne parle que des héréditaires.

Dans le premier chapitre ei dans les deux derniers, il traite la question de la délimitation des frontières de la folie. Il cite Claude Bernard : « La santé et la maladie, a écrit l'illustre savant, ne sont pas deux modes différant essentitfilemcnt, comme ont pu te croire les anciens médecins et comme le croient encore quelques praticiens. Il ne faut pas en faire des principes distincts, des entités qui se disputent Por- • ganisme vivant et qui en font le théâtre de leur lutte. Ce sont là des vieilleries médicales. Dans la réalité, il n'y a entre ces deux manières d'ôtre que des différences de degré : l'exagération, la disproportion, la désharmonie des phénomènes normaux constituent l'état maladif. » Point de frontières; la folie se confond avec les névroses, et le génie est pareillement une névrose. Le génie, une névrose ? L'auteur s'efforce d'établir qu'il en est bien ainsi; il ne nous convainc pas. Il parle de l'irresponsabilité partielle et totale, mais superficiellement. Nous aimons son livre pourtant. F. G.

Le Phénomène, Esquisse de philosophie générale, par J.-J. Gourd, professeur à l'université de Genève. Un vol. in-8*. Paris, Félix Alcan; 1888. — Prix : 7 fr. 5o.

La philosophie, avait dit Hegel, est comme un cercle qui tourne sur lui-môme, qui n'a pas de commencement dans le sens où les autres sciences en ont un ; de telle sorte qu'ici le commencement n'existe que par rapport au sujet qui se livre aux recherches philosophiques et non par rapport à la science elle-même. M. Gourd, qui rapporte ce jugement, ajoute : « On pourrait môme prétendre qu'il n'y a pas de commencement pour le sujet qui se livreaux recherches philosophiques, car il ne comprend rien s'il ne comprend tout. » Il dit encore : • Ce n'est pas une remarque décourageante; les cercles s'opposent à une marche géométrique, mais celte marche n'est pas la seule qu'une bonne logique puisse justifier; vicieux, s*il s'agit de prouver, ils sont acceptables quand il est question d'organiser, de construire; ils sont le lot des études supérieures; en philosophie, ils ne doivent pas effrayer, mais seulement inviter à la prudence. »

Qu'est-ce que la philosophie générale? Une étude de réduction et de définition, répond M. Gourd. De réduction, il s'en explique. L'esprit pan des choses individuelles concrètes; il distingue des parties, reconnaît des rapports, forme un objet nouveau et y ramène les concrets, l'abstrait général n'existant, comme tel, que par le sujet qui le pense. Et le mou-

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

vement de réduction, il s'en explique également, est complété par uil mouvement de définition : Pesprit part alors d*un abstrait plus large pour passer à un abstrait moins large, par l'intermédiaire d'un ou de plusieurs abstraits ; exemple : Tabstrait animal, combiné avec des abstraits comme mammifère, bimane, raisonnable, etc., rétréci par chacun d'eux de moitié et en différents sens, équivaut, ou plutôt correspond à Pabstrait homme. Le mouvement de définition se produit en sens inverse du mouvement de réduction. Analyse et synthèse, induction et déduction, toutes ces opérations sont effectuées par l'esprit par cela même qu-il réduit et définit, elles ne sont proprement que réduction et définition.

Quel est l'objet sur lequel la philosophie générale est appelée à faire une double étude de réduction et de définition r Où chercher cet objet .^ Dans le phénomène, répond le philosophe; dans le phénomène, c*est-à-dire dans le monde de la conscience. • Le domaine de la conscience et du phénomène sont identiques, et l'on est autorisé à distinguer science et métaphysique par conscience et hors conscience, aussi bien par phénomène et ultra-phénomène... Le phénomène se suffit aussi bien au point de vue de la causalité qu'au point de vue de la substance... La philosophie générale, qui représente la science en face de la métaphysique, doit chercher son objet exclusivement dans le phénomène, dans le monde de la conscience. »

Une étroite solidarité unit, jusqu'à donner la représentation d'un cercle, non seulement les idées entre elles, mais encore les idées et leur recherche ; les idées dépendent de la méthode employée pour la recherche du vrai, et la méthode dépend de ces mêmes idées ; d'où un plan qui s'impose. 11 s'agit d'expliquer les dernières diversités de la conscience, par suite autant de parties que de diversités à expliquer. L'explication se fait par le double mouvement de réduction et de définition, par suite, pour Chaque partie la division nécessaire en deux chapitres : sous le titre de « propositions », l'œuvre de réduction, sous le titre de «dispositions», Poeuvre de définition; et a ces deux chapitres, l'auteur a chaque fois ajouté un troisième, intitulé « applications ». Dans la première partie, il parle des faces du phénomène : «Dans le phénomène coexistent, comme les deux faces d'une même réalité, deux éléments indissolublement unis, à savoir : Télément de différence, auquel se ramènent l'actif, l'instable, Tagréable, le non-scieptifique, l'absolu, le libre, le fini ; l'élément de ressemblance, auquel se ramènent Pinactif, le stable, le nonagréable, le scientifique, le causal, le déterminé, l'infini. Dans la deuxième partie des moments du phénomène: « Dans le phénomène, dit M. Gourd, se succèdent, comme les deux moments d'une même réalité, deux éléments pareillement unis : l'élément psychique auquel se ramènent le non-scientifique, le temps, le moi, et l'élément physique, auquel se ramènent le scientifique^ Pespace , le non - moi. » Troisième partie, avec ce titre : Les faits du phé^ nomène. Dans le hénomène, est-il dit, se rencon*

trent, comme pour fragmenter la réalité en existences distinctes, deux éléments, toujours pareillement unis, l'être auquel se ramènent le continu, la qualité, et le non-6tre auquel correspondent le discontinu, le composé, la quantité.

M. Gourd, au phénoménisme de qui on ne refusera pas le mérite de l'originalité, tente, au vrai, de concilier des doctrines très opposées. De tous les philosophes contemporains, celui qu'il prise le plus haut est le chef de l'école néo-criticiste, c'est à lui aussi qu'il s'attaque le plus volontiers; et puisque V Esquisse de philosophie générale appelle une réponse de la part de M. Renouvier, souhaitons que cette réponse ne se fasse pas trop longtemps attendre. Elle sera fntéressante comme est V Esquisse.

Cours élémentaire de philosophie, conforme aux programmés du 22 janvier i883, suivi de notions d'histoire de la philosophie et de sujets de dissertations donnés à la faculté des lettres de Paris de 1886 à 1888, par Emile Boirac, professeur de philosophie au lycée Concordet. Un vol. in-S**. Paris, Félix Alcan; 1888. — Prix : 6 fr. 5o.

Un manuel à l'usage des élèves de la classe de philosophie peut être, toute question de doctrine mise à part, inférieur au Précis de M. Rabier et être encore un ouvrage recommandable. Ne faisons donc point de comparaison et disons que, s'il ne vous agrée pas absolument, il s'en faut, le Cours élément taire de M. Boirac peut certainement rendre des services à nos écoliers.

Nous reprenons le volume déjà parcouru; le voici qui s'ouvre sur le chapitre VII, du livre I, chapitre intitulé : Acquisition de la connaissance. Ce chapitre est divisé en deux parties ; dans la première, il est parlé des sens et de la perception extérieure; dans Pautre, de la conscience et de Pidée du moi. Regardons à ce qui est dit dans* les divers paragraphes de cette seconde moitié de chapitre. La conscience, lisonsnous, est la connaissance immédiate que Pàmc a d'elle-même, de ses états et de ses opérations; deux modes : spontané et réfléchi. La conscience spontanée est cette connaissance des phénomènes de l'àme qui leur est absolument simultanée et inhérente et dont la durée et Pintensité se mesurent toujours à la leur, a La conscience spontanée peut passer par une infinité de degrés comme les phénomènes qu'elfe accompagne... Mais ne pourrait-on supposer que, la conscience faisant défaut, certains faits psychologiques n'en continueraient pas moins à se produire?... Une objection insurmontable s'oppose à Phy pothèse de faits psychologiques inconscients; c'est qu'elle renferme une contradiction...» M. Boirac le prouve assez faiblement; puis il conclut : «Beaucoup d'entre ces faits,

— les faits que signalent lés partisans de Pinconscience

— sont certainement des faits de moindre conscience, et comme il n'y a pas de limite assignable à la décroissance de la conscience, cette explication équivaut pratiquement à celle de Pinconscience, sans impliquer, comme elle, contradiction. » Â la fin du cha-

Va

pitre sont cités comme ouvrages se rapportant à la consultation et utiles à consulter : la Conscience, ào. Bouiller^ VAperception du corps humain par la con^ science, de Bertrand, la Philosophie de Hamiltonf de Stuart Mill, l'Intelligence, de Taine, la Vie inconsciente de Vesprit, de Colsenet, la Philosophie de l'inconscient, de Hartmann. C'est fort bien, mais nos écoliers seront assez mal préparés pour de telles lectures par ce que Tauteur leur dit touchant le conscient et rinconscient. Pauvre réfutation, pauvre argumentation !

Nous tournons des pages. Nous venons à un autre chapitre, le chapitre ii du livre IV. Il s'agit, d'une manière générale, du monde extérieur, et à l'un des paragraphes, celui sur lequel nous nous arrêtons, des raisonsde croire à la réalité objective du monde extérieur. M. Boirac écrit : Pour savoir si la croyance à la réalité est légitime, on doit tout d'abord distinguer la croyance vulgaire, la croyance philosophique, qui différent à la fois par l'objet auquel elles se rapportent et par les raisons sur lesquelles elles se fondent. La croyance vulgaire se rapporte au monde des objets sensibles : le sens commun prend les sensations mêmes pour des choses existant en dehors de l'esprit; et la raison pour laquelle il croit à la réalité du monde extérieur.

c'est qu'il s'imagine le percevoir directement. Mais les objets sensibles ne sont pas vraiment extérieurs à l'esprit, et s'il existe des objets vraiment extérieurs à l'esprit, il est impossible que nous les percevions directement. — La croyance vulgaire est donc fausse et l'idéalisme a pleinement raison contre elle. La croyance philosophique aflSrme non que les sensations existent en dehors de Pesprit, mais qu'elles correspondent à des réalités existant en dehors de l'esprit, et la raison sur laquelle elle se fonde est ]t principe de causalité. Ce principe est admis par les idéalistes eux-mêmes : il peut donc être invoqué contre eux. » Ce principe de causalité est admis par les idéalistes eux-mêmes, dit M. Boirac: par la plupan, nous raccordons, mais non par tous. M. Boirac a invoqué ce principe. C'était son droit, ne devaii-il pas aux lecteurs de son livre, ne se devait-il pas à • lui-même, de rapporter, en la réformant et simplifiant, nous le voulons bien, l'arguoientation de ceux qui se sont attaqués à ce principe de causalité?

M. Boirac indique, comme ouvrages à consulter, quelques-uns de ceux de Berkeley, de Hume, dcKani, de Stuart Mill, et les études de Peujon sur Berkeley, de Huxley sur Hume. Il nous le faut répéter, le Coi/rj élémentaire est, pour la lecture de tels auteurs, une préparation insuflSsante. p. g.

Les Merveilles du oiel, par G. Dollet. Un vol. in-i6 de la Bibliothèque scientifique contemporaine, avec 74 figures intercalées dans le texte. Paris, J.-B. Bailiière et fils; 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

A plusieurs reprises, ici-même, nous nous sommes élevé contre l'emploi des mots : merveilles, merveilleux^ appliqués à la désignation ou qualification des phénomènes dont on croit connaître ou dont on cherche à démêler les lois de production, a Les Merveilles du ciel », cela fait bien sur la couverture d^un volume, cela est pour exciter la curiosité de beaucoup, mais, dût le notiveau travail de M. Dollet trouver un moins grand nombre de lecteurs, nous eussions préféré que l'ouvrage^ précisément parce qu'il est bien fait, fût publié sous un autre titre, celui de « notions élémentaires d^astronomie », par exemple. Ce sont bien, en effet, les premières notions que l'auteur s'est attaché à vulgariser.

< Dans l'exposition des principes de cette belle science (la science du ciel), nous avons tenté de don-

ner, sans formules, sans difficultés matérielles, des développements suffisants sur les mouvements des astres et sur leur constitution intime; nous avons voulu faire connaître les méthodes et les instruments employés pour saisir la nature dans ses manifestations. » Point n*est besoin d'avoir abordé l'étude des sciences physiques et mathématiques pour suivre M. Dollet contant l'histoire de l'astronomie à travers les siècles, parlant des tables astronomiques, des premiers instruments, de la découverte de la lunette. Il décrit les instruments perfectionnés, il en explique l'usage ; il traite de l'analyse spectrale, de la constitution physique du soleil, des planètes, en particulier de celle de Vénus et de son satellite, de celles de la terre et de la lune, du calendrier; il va jusqu'à parler de Thypothèse du docteur Forbes; un enfant le comprendrait sans peine. Après l'exposé du système planétaire, d'autres chapitres encore avec des notions, quant aux étoiles, aux nébuleuses, aux comètes, aux étoiles filantes; toujours les mêmes mérites, la même simplicité, la même clarté.

CRITIQUE LITTÉRAIRE OU MOIS

L«e dernier chapitre^ — il ne paraîtra pas le moins intéressant, — est consacré aux travaux que chacun esta même de faire sans observatoire et presque sans observation et presque sans instruments; M. Dollet dit les observations auxquelles se peut livrer un amateur, le rôle utile qu*il peut remplir encore^ les tables qo^il peut dresser, les calculs qu^il peut effectuer; sans observatoire, non pas tout à fait, mais il est si facile de s'en édifier un ! Et deux instruments, deux seulement sont absolument nécessaires! même ils se peuvent combiner en un seul! Pour les instruments sccessoires, on les possède toujours. Nous gageons que les jeunes gens qui liront ce livre, brûleront du désir de se faire astronomes-amateurs.

L'inaiinot sexuel ohei rhomme et ohei les animanx, par L. Tillibr, précédé d^une préface psr M. J.-L. de Lanessan, député de Paris. Un vol. in-i8 de la Bibliothèque des actualités midi' cales et scientifiques; Paris, Octave Doin, 1889. — Prix 3 fr. 5o.

L'auteur a voulu ne rien rapporter, quant aux mœurs nuptiales des animaux, qui n^ait été maintes fois et dûment observé, et les observations, celles-là, du moins, qui méritent d'être enregistrées, sont encore, il le dit, fort peu nombreuses. Ses scrupules font voir une grande honnêteté scientifique.

Sans doute il a sa philosophie de la nature, et sa philosophie préside à ses recherches. Il professe la théorie de la finalité, et il fait à sa théorie dominer toutes ses inductions. Mais, il l'admet, d'autres recherches sous l'empire de préjugés différents sont pleinement légitimes. Mais, ses inductions, il entend seulement les proposer. Rien de moins dogmatique ^ue l'enseignen^nt de M. Tillier, qui, sur l'instinct pris en soi, sur Torigine de l'instinct, se défend de porter quelque jugement que ce soit.

L'ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première, il s'agit de l'instinct sexuel chez les animaux, et, dans la seconde, de ce même instinct chez l'homme.

Les principales conclusions de la première partie sont les suivantes. L'instinct général de la reproduction peut être considéré comme étant le résultat de modifications lentes ayant leur point de départ dans l'instinct spécial de U conservation spéciale de l'individu. Ce qu'est ce dernier instinct, celui de la conservation, on ne peut le dire. — Avant la séparation du régne animal d'avec le règne végétal proprement dit, la reproduction s'accomplit par Taction l'un sur l'autre de deux éléments différents. « Il existe quelques raisons de croire qu'au début l'élément fécondant jouait, vis-à-vis de l'élément fécondé, le rôle d'une nourriture appropriée aux premières phases de développement du nouvel être. » — Reproduction . par bourgeonnement, reproduction par scissiparité, reproduction par germes, reproduction sexuelle, ces quatre formes ont pu d'abord alterner, mais il est possible aussi que le phénomène de la conjugaison, encore observable chez beaucoup de protistes, ait été

l'origine de la sexualité. — L'hermaphrodiAne absolu a été la première forme de la sexualité; la secoBde, l'hermaphrodisme avec croisement accidentel ou normal ; la séparation des sexes sur deux individus distinct a été le résultat de la division du travail; à des variations dans l'instinct, qui tantôt ont pu précéder, tantôt ont pu suivre des modifications dans l'organisme, ont dû toujours correspondre des modifications anatomiques corrélatives. — Dans le cours du développement, Tinstinct sexuel a pu donner naissance à des liens de nature psychique entre le mâle et la femelle, de même que l'instinct de la conservation des produits a pu donner naissance à des liens de même nature entre les parents et les jeunes. « La forme de l'association qui sVtablit entre les animaux pour assurer la reproduction de l'espèce dépend de ces relations psychiques, et nous devons croire que ces particularités sont, elles aussi, héréditaires. » ^ « Enfin, sans que nous en puissions facilement donner les raisons, l'instinct qui pousse les êtres à s'unir pour se féconder n'agit simultanément, dans la règle, que sur des individus appartenant à la même variété. »

Les conclusions de la seconde partie du travail, l'auteur lésa résumées sous quatre paragraphes. » L'instinct sexuel est le même dans toutes les races ou variétés de notre espèce, ou, tout ou moins, les différences que l'.on peut constater dans les impulsions et les manifestations de cet instinct de race à race, ne sont pas plus grandes que celles qui existent entre les individus d'une même variété. — Un changement très considérable s'est produit dans l'instinct sexuel de l'homme, comparé à celui des animaux, à partir du moment où a été acquise l'aptitude constante à l'union des sexes, c'est-à-dire où la périodicité de l'instinct a disparu. — Dans le cours de l'évolution, les relations sexuelles se sont trouvées modifiées comme toutes les autres relations d'individu à individu, par le développement des sentiments altruistes de la sympathie et de l'antipathie ; l'amour a modifié l'instinct. — Beaucoup d'autres causes diverses sont intervenues pour diflérencier de plus en plus l'instinct sexuel de l'homme de celui des animaux, et ces causes ont, toutes, une origine commune, les nécessités de la vie en société.

Les trois derniers chapitres sont intitulés : V amour \ Des éléments qui ont agi sur Vinstinct sexuel de V homme pour le modifier \ Du mariage, de la cour et du combat y et, de roman, en ces chapitres-là, pas plus que dans tous les autres.

Phénomènes électriques de l'atmosphère, par Gaston Planté, lauréat de l'Institut (Académie des sciences). Un vol. in- 16, de la Bibliothèque scienti' fique contemporaine, avec figures intercalée^ dans le texte, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1888. —

Pour oser aborder la lecture du bel ouvrage de M. Planté, Recherches sur P électricité, il faut posséder déjà une certaine Culture scientifique; il ne faut

BIBL. MOD. — Y

qu*é:re ctirieuxpjur i3 plaire à lire le court et très cluir résumé que nous donne aujourd'hui , de quelques-unes des parties de son travail, le savant électricien.

Chacun des quatre premiers chapitres est divisé en deux sections : d'abord, les expériences de l'auteur et la description des phénomènes dont il a pu provoquer la production; ensuite, avec l'explication des phénomènes analogues qui se produisent naturellement dans l'atmosphère, les observations recueillies se rapportant à ces mêmes phénomènes atmosphériques.

Au chapitre I" il s^agit de la foudre globulaire. L'auteur se sert de trois batteries secondaires à lame de plomb mises en communication avec un vase plein d'eau salée ; le fil de platine négatif est plongé dans le liquide, le fil de platine positif approché de la surface, et, à l'extrémité de ce dernier fil se forme un globule lumineux en même temps que se fait entendre un léger bruissement. Le hl positif étant quelque peu relevé, le globule acquiert un plus grand développement, prend un mouvement gyratoire, et devient ovoldal. Le nombre des batteries étant augmenté, une colonne d'eau distillée étant ajoutée dans le circuit et de l'eau distillée'encore étant substituée dans le récipient à l'eau salée, c^est un véritable globule de feu qui se produit. L'expérience encore une fois variée et l'on obtient un globule de feu ambulant. L'explication proposée : • Nous sommes conduit à penser que la foudre globulaire doit être produite par un flux d'électricité à Vétat dynamique dans lequel la quantité est jointe à la tension ; » que les globes fulminants « doivent éire formés itair raréfié incandescent et des ga^ résultant de la décomposition de la vapeur d'eau, également à Vétat de raréfaction et d'incandescence, • L'odeur, le bruissement, le mouvement gyratoire, la marche plus ou moins lente, sont l'objet d'explications également plausibles ; et aussi ingénieusement expliquée, l'apparition d'aigrettes lumineuses à la surface du sol, des globes formés au milieu des nuages, de Téclair dit en chapelet.

Au chapitre II, il est traité de la grêle. A l'aide de courants électriques de haute tension, M. Planté a provoqué la production de gerbes de globules aqueux, de perles de globules liquides salins solidifiés, de jets de vapeur, et il explique les chutes des grêlons, leur forme ovoïde, leur structure, les lueurs qu'ils projettent parfois.

Il a fait se produire, par des moyens peu différents, des phénomènes analogues à ceux des trombes et da cyclones (chapitre III), des phénomènes analogues à ceux des aurores polaires (chapitre IV); il propose encore des explications.

Un cinquième chapitre est consacré à l'explication des divers phénomènes qui se produisent pendant les orages : intermittences dans les décharges des nuages orageux, arborisations produites par la foudre, altération de la cohésion moléculaire des tiges et des conducteurs des paratonnerres à la suite des orages, coups de foudre accompagnés de jets d^eau.

En chacun des chapitres, nous TaVons dit, l'auteur rappelle nombre d'observations faites par des astronomes ; dans un appendice, il revient sur plusieurs de ces observations, il analyse, les relations et les commente.

La Bibliothèque scientifique contemporaine compte quelques ouvrages excellents; celui-ci est parmi les deux ou trois meilleurs.

L'Univers a-t-il été orée? Ou qae sommeinotts? Exposé populaire sur la Matière et la Force, la Vie et la Mort, les Plantes, les Animaux et VHomme, par L. Guillaume. Un vol. in-i6. Paris, E. Dentu, 1888. Prix : 2 fr. 5o.

Exposé populaire, dit le titre ; nous ajoutons : un petit catéchisme matérialiste, à Tusage des intelligences très simples, rédigé en tout« simplicité d'intelligence, par un néophyte, qui a pu lire « Hœckel, Bûchner, Huxley, Moleschott, » — Bûchner faisant figure à côté de Huxley! — mais qui, à coup sûr, n'a jamais entendu parler seulement, — il y a de ces grâces d'état, — de Berkeley, de Hume, ni de Kant.

PETITE GAZETTE DU BIBLIOPHILE

PBU à peu les livres de luxe font leur rentrée en scène, sans hâte encore ni confusion cependant; on sent qu'il y a eu, lors des dernières campagnes, plus de vaincus que de vainqueurs sur les champs de bataille de la librairie; les livres soldés en nombre qui pullulent de toutes parts dans les « Bpn Marché » des carrefours, les rabais considérables affichés à toutes vitrines, ont logiquement douché les amateurs qui ne se pourvoient plus aujourd'hui de nouveautés qu'à bon escient. On annonce Cependant de divers cdtés de lourdes entreprises,

toutes dans les œuvres modernes. Les audacieux ne sont pas rares, mais les bibliophiles s'affinent, s'épurent et se « roublardisent 9. Je ne pense point que les succès d'emballement soient aussi accusés qu'autrefois; la librairie de luxe deviendra difficile à conduire et ma foi! tant mieux! — Dans ces dernières années, c'éuit à qui détrousserait le plus galamment du monde à l'aide des grands papiers, des petits nombres, des entièrement épuisés, la bourse des amateurs taillables à merci.

Les éditeurs les plus profanes se mettaient de la

CRITIQUE LITTÉRAIRE DIJ MOlS

partie et le commerce pour amateurs était grotesquement pratiqué par les plus impayables bibliopoles — de Paris et de province. — Un armistice était nécessaire. Espérons quMl durera quelque temps et que nous pourrons, à Tavenir, judicieusement inventorier des livres bien élaborés, illustrés avec goût, et dignes de ravir les Bibliopsychophiles de race, sur lesquels les boniments de la réclame n^ont aucune prise.

M. H. Launette vient de faire paraître le sixième livre de ses Confessions de J.^. Rousseau dont j*ai déjà eu Toccasion de parler, il y a quelques mois. Ce sixième livre termine le tome premier de Tœuvre, et M. Launette offre à ses souscripteurs avec cette forte brochure, la préface de Jules Claretie, le titre et les tables du volume.

Pavais fait récemment quelques petites objections au sujet de l'illustration de ce livre hors ligne, en critiquant la gravure brutale de M. Mordant. M. Launette a tenu compte de ces critiques. Le fascicule qu'il vient de terminer est une merveille, à mon sens, et j'ai poussé des exclamations de plaisir en contemplant ces vignettes exquises, ces têtes de pages, ces gravures hors texte, ces culs-de-lampe où l'art séduisant et minutieux de Maurice Leloir apparaît avec tout son charme et toute sa distinction.

Boulard fils a gravé la majeure partie de ces compositions avec une finesse et un éclat très heureux. Sa manière convient mieux, à mon avis, au talent de Leloir, que la facture de Champollion, un peu trop grise et trop correcte. Boulard sait ménager des noirs francs et les marier à l'ensemble de la planche; il allie les vigueurs et les délicatesses blondes ; c'est un rare mérite dont il faut le louer.

Abot a aquafortisé les portraits des en-i6tes et des culs-de-lampe avec cette science de miniaturiste où il est passé maître sans rival. Ses trois planches sont incomparablement belles.

Cette édition si captivante m'a entraîné à relire plusieurs livrets des Confessions» Ah ! quelle lecture inoubliable! et combien ce cuistre de Rousseau avait le génie du simple même dans ses emphases et ses métaphores ! Lorsqu'on sort du flot des déliquescences littéraires modernes, on aime à retrouver aux sources abondantes du dernier siècle ce franc courant de notre langue si limpide, si fraîche, si délectable dans son harmonie et sa couleur d'origine.

L'édition Launette m'aura donné cette bonne fortune de me replonger presque malgré moi dans ces Confessions; c'est ainsi que parfois une ancienne maîtresse en coquetterie d'ajustement nous ressaisit sans que nous y songions et nous remet en sensation de nos jeunes amours.

chard, gravées par Buland, qui sont aussi embêtantes que notre ridicule costume moderne peut le laisser deviner. Peut-être ces illustrations, parfaitement gravées, gagneront-elles en vieillissant, mais la redingote et lé veston et la rigidité des bonshommes qui y sont emprisonnés, pourront bien mal aisément caresser notre esthétique. Ce petit livre m'a rappelé le Fromont jeune publié par le même Conquet et j'y ai retrouvé cette affreuse sensation d'illustrations correctes qui semblent exécutées pour la Bibliothèque des mères de famille.

L'histoire d'amour, dont Maxime du Camp ne ^e reconnaît qu'à motié l'auteur est, au reste, d'une rare puérilité. C'est de l'Ohnet au collège et le potache peut en permettre la lecture à sa sœur. Il ne faut guère voir ici qu'une carte de visite de rentrée de l'éditeur Conquet, qui nous prépare un Ruy Blas et une Princesse de Clèves, somptueusement décorés par Adrien Moreau et Jules Garnier.

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Conquet a lancé ces jours derniers un petit livre in-i6 de 75 pages; titre : Une Histoire d'amour, par Maxime Du Camp, de l'Académie française.

L'édition est jolie, bien imprimée, ornée d'un joli portrait de l'auteur et de huit compositions de Blan-

Le chef-d'œuvre incontesté d'Alphonse Daudet, ce livre de Sapho, qui a montré, sous sa plus belle expression, la maîtrise de l'auteur de VImmortel, Sapho, cette œuvre parisienne, délicate et profonde, vient de paraître enfin sous une forme typographique digne de braver le temps, dans cette belle bibliothèque des maîtres, fondée par la Maison Quantin, et qui réunit déjà les romans les plus caractéristiques de cette fin de siècle.

Tous les lettrés, amoureux des livres dans la double expression de la pensée et de la forme, pourront aujourd'hui se réjouir en contemplant cette œuvre si artistiquement mise en scène. Il était malaisé de mieux interpréter que ne Ta fait M. Rejchan, dans ses dix remarquables compositions, les situations à la fois vivantes, passionnées, dramatiques, de cet admirable roman. Dans les dix tableaux qu'il a très ingénieusement conçus, il a groupé avec bonheur les personnages de premier plan de SaphOy et les a fait vivre réellement sous l'évocation de son dessin. — Les aquafortistes Abot et Duvivier ne sont pas restés inférieurs au compositeur, et les dix planches de cette édition de grand luxe sont gravées avec une finesse et un éclat remarquables.

La Maison Quantin a voulu ici faire mieux encore que dans ses précédentes publications de la même série. Elle a pensé que le texte, en dehors des illustrations en taille-douce, devait être égayé, échauffé, animé par des vignettes légères et prestement enlevées, et M. L. Montégut a semé dans l'ouvrage des têtes de page, des lettres ornées, des culs-de-lampe d'une grâce infinie et d'un très heureux effet. Abot a gravé, pour le titre, un portrait-médaillon d'Alphonse Daudet qui se présente comme une exquise miniature.

Afin que ce beau livre ait toutes les chances d'une rareté précieuse pour les amateurs, le tirage a été restreint à 1,000 exemplaires, à 25 francs, qui se^ ront vite enlevés si tous ceux qui ont lu Sapho veulent posséder, dans une édition impeccable, véri-

table écrin d'art, ceite œuvre qui, cocnme ManoH Lescaut, vivra grtce i l'eipretsioa émue de son hu-

L« mime librairie Quantin a rai» en vente, aous formai in-4°, trois cents exemplaires d'une œuvre maitretse de Gustave Guichea : La Pndaar dfl 8odome. Le jeuDC romancier, auteur de Cétfite Prudkommat, a, dans cet ouvrage de pure archéoloitie linéralre, fait montre d'un puissant talent descriptif et il a su rester biblique avec grandeur, sans rechercher la peinture des aberrations passionnelles de la cité maudite.

Félicieti Rops a frontispice ou pluiât culispicè ce livre d'une eau-forte magistrale, qui éclate sous le faux titre avec une allure énigmatiquc et un dessin d'une science achevée.

La librairie Emile Tesiard et C» viei en vente, dans l'Édition nationale, le ti Poisiea : L'Art d'être Orand-PAre.

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dea plus beaux livres de cette édition sans précédent.

L'illustration est due à M. Albert Fourié, qui a répandu à profusion dans le texte, presque  chaque page d'agréables vignettes.

L'artiste a fait preuve de talent. La plupart de ses compositions sont de )olis tableaux de genre que M. Michel a fort bien gravés.

En dehors de ces 6S vignettes imprimées à mi-page dans le texte, l'illustration comprend encore h grandes eaux-fortes hors texte.

A la même librairie Testard, reprise dea ŒUTTea d«lfoIiAre, illustrées par Jacques Léman, avec les Plaisirs de Pisle enchantée, dont j'ai eu a parler avec tous les éloges les plus convaincus, il y a trois mois

environ, au moment oii la publication était ai pour paraître.

M. Testard prépare des publications artiaiiqnei modernes de grand luxe dont j'aurais plaisir ) enirt tenir les lecteurs en temps opportun.

Lei amateurs ont accueilli avec empreasement 1i publication du Théètre de Molière en pièces sépifées, que vient d'entreprendre la Librairie des Bibliophiles dans le format in-i6 elzévirien, gracieux et commode, en y ajoutant les beaux dessins de Louii Leioir gravés à l'eau-forte par Champollion. Ce Mrt, en effet, un plaisir de pouvoir prendre à volonté, lur le rayon de sa bibliothèque, sans avoir i s'erobir passer d'un gros volume, la pièce qu'on désirera ztlire, surtout dans la forme élégante donnée à la nouvelle édition. L'impression en est faite en csractétu entièrement neufs, aur papier de Hollande, avecde nouveaux fleurons dan a le ityle du temps. Chaque pièce est accompagnée d'une notice et de noies dues i M. Auguste Vitu, que sa grande érudition malléresqtie et sa haute compétence en matière thélirale désignaient à double titre pour un travail de cegeurc.

La deuxième pièce, le Dépit amoiir«u, vient de paraître. Prix : 6 francs.

Je signale chez Liseui les Mimoirs of Faïay Hilt,naew and genuine édition >, pour l'esbaltecnem de nos collègues d'outre-Manche.

Chez L. Hébert, François Flameng vient de terminer la Neuvième série des illustrations à l'eiuforte pour l'édition ■ ne varietur ■ de Victor Hugo. Je reviendrai à loisir sur cette curieuse suite de gravures hors texte, lorsque paraîtra la dixième et der-

. SociâTËs lATANTSS : NoMveUes académiques. — Bibliothbqubs publiques et pbi' % BT iTRtXGÈBEt. — PuBLXCATioNi NouvBLLii {Bibliographie du mois. — Ouvrages signaléi de Fètranger). — Publicatioks ahnomcéïs ou i LiTTÊBAiREs DIVERSES ; Miscellanèes. — Nécboi

— DOCUHEHTÏ BIBUaGRAPHIQUES DU HOII ; Sun

Taire» parus dans la presse quotidienne.

des hommes de lettres et de science récemment décédés. e des périodiques français. — Principaux articles litté-

INSTITUT — SOCIBTBS SAVAIfTBS

vec Joseph II et I

Mitsions savantes. — M. Plammermoni, professeur d'hif loire h la Faculté des leitrcs de Lille, est chargé de publier, dans la collection des Documenls inédits de l'hÎEloire de France, la < ca du comie de Mercy-Argenleau prince de Kauniiz. b

M. A. Sorel, membre du co ■oriquetet scientifiques, est nota pODMble de cette publication.

— M. le docteur Lesguiiions est adjoint ii la misaton dont MM. tes docteurs Huchard, médecin de l'hôpilal Bichat, et Schwarlï, chirurgien deshôpitaui, ont été charsésà l'effet d'étudier l'instaltaiion des laboratoires et des hôpitaux et tes progrès de la thérapeutique en Allemagne, en Autriche et en Russie.

M.LouisWickham, icnernedeshâpîiaux, est chargé d'une mission scientifique à l'effet d'étudier l'organitaiion de l'enseignement dermatologique en Angle-

académie française.— L'Académie française a procédé au renouvellement de son bureau pour le dernier trimestre de 1888.

M. Uon Say a été nommé direcieur et M. Camille

Rousiet chancelier.

*CADtai( DIS INSCRIPTIONS

de Néron. — A

Un discoi W' Qojpsier

— A la séance du 5 octobre, rAcadémi« des inscriptiona

et belles-lettres que M. Maurice Hoileaiii, chargé de cours à la Faculté des lettres de Lyon, auquel te ministre de l'instruction publique vient de confier une

fouilles qu'il avait entreprises, comme élève de l'École d'Athènes, dans le sanctuaire d'Apollon Ptoios, a retrouvé sur une stèle de marbre, dans un mur d'une vieille église, te texte officiel et complet du discours que prononça Néron aux jeux isthmiques, quand il rendit ta liberté à la Grèce pour la récompenser des 1 en avait rapportées.

Séance du 23 septembre; Concours et distribution de prix.— M. Léon Poinçard, bibliothécaire de l'tcole des sciences politiques, s'est fait cçnnaiire comme étant l'auteur du mémoire n* 2, qui a obtenu, sur le prix Bordin, une récompense de 1,00a fr., en traitant cette question : De la Jorme des emprunts publics en France, en Angleterre et en Hollande au iviri* et au

Il y a quelques années, un membre de l'Académie, aujourd'hui décéd<i, M. Vuiiry, avait eu l'heureuse idée de réunir la section d'économie politique et celte d'histoire pour un prix du budget. Le sujet du concours pour iSS&étiix: Exposerlesorigines.laformalion et le développement jusqu'en r y 8g de la Dette publique en France, kacun des concurrents n'ayant été jufté digne du prix, qui était d'une valeur de ï,ooofr., l'Académie a décidé, en comité secret, qu'elle attribuerait une récompense de 1,700 fr. à l'auteur du Mémoire n° I, dont la devise est; Savoir, c'est prévoir. Le lauràit est M. J.-B. Paquier, professeur d'histoire au lycée

L'Académie a prorogé jusqu'en 1890, sur le rapport dç M, t,evqpseur, le sujet pqiv^nt, qu'elle avait pro-

posé pour celte année->ct : Des résultats de la protection industrielle. Les Mémoires devront être déposés au secrétariat de rinstitut au plus tard le 3i décembre 1889.

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