‹ Le livre (volume 5)Chapitre 2 sur 173 · Livre · texte numérisé non relu

Livre

SOMMAIRE QËNËRAL

Lei Bibliophiles ooUeotioimenra, par Octave Uzanne. — Crltiqn« littéraire du moia. — Romans. — Mtf angea llttéralrsa. — Poéaieg. — Hlatolr». — Bsaox-Artfl. .— Géographls. — Bibliograpliie- Mélangea. — Gaxett« bibUo graphique. — Doonments t>iblioeTaplitqneB, Mo.

LES BIBLIOPHILES COLLECTIONNEURS

Le bibliophiie et la collection. — La cristallisation du goût ekej le bibliophile bibelolier. — Les livres et les objets d'art, — Une histoire des bibliophiles collectionneurs : Vex-libris archimédien de Poulet- Malassis.

— Les Racontars illustrés d'un vieux collectionneur. — Le Toqué Charles Cousin. — Le Grenier du Toqué.

— Physiologie du Toqué. — Dernières vicissitudes des Mosurs du temps de La Popelinière. — Le luxe des Racontars. — La cbromolypograpbie de ta maison Danel, de Lille. — Un type de vieux graveur : Cattelain. — Le crâne de l'Archiioquê.

: collectionneur n ralti

gênerai très porte vers la bibliophilie, mais il est assez e qu'un bibliophile affine I et trC'S au fait des choses du passé ne soit pas quelque I peu bibelotier et accumulateur de pièces curieuses et de bonne marque. Le collectionneur se spécialise ; tel fait le meuble, la céramique, les étains ou les médailles, alors que tel autre s'adonne aux grès, aux étoffes, aux gravures ou aux bronzes. L'un se jette dans le vieil argent, l'autre dans les ivoires, celuici ne recherche que les éventails, celui-là ne voit que les armures; chacun demeure cantonné dans sa province, exclusivement absorbé dans une passion à œillères. — Le bibliophile, au contraire, montre des tendances plus vo lasses ; . ses connaissances chaque jour plus nombreuses et mieux assises lui créent un tact spécial, un BiBL. yoD. — X.

flair délicat; son jugement s'éclaire d'une seconde vue pour tout ce qui touche à l'art rétrospectif et sa monomanie bouquinicre, au début limitée, le conduit très insensiblement mais assez logiquement à la polymanie des choses rares et précieuses. C'est que l'amour du livre est complexe et qu'il touche à la fois à l'art bibliopégique, à l'iconophilie et à l'autographie et à toutes les manières de reproductions de l'idéologie. — Un bibliophile digne de ce nom connaîtra l'armoriat de France aussi bien qu'un fils de preux; il possédera l'esprit des devises, la notion des emblèmes et par là même les origines et les provenances de toute production d'art marquée de la plus mince effigie de ses possesseurs; le bouquin le mènera à tout par suite d'une sorte d'omniscience heureuse acquise jour par jour dans la fréquentation des grands esprits de l'humanité, et aussi par le maniement des livres his* toriquement historiés, par la lecture des cata-

logucs, par la figure gravée, par Vex libris et | ragoût jure-t-il de s'appuyer mi-ouvert contre principalement, avant tout, par une curiosité insatiable qui ne paraît s'égarer dans la généralité que pour mieux se concentrer par la déduction ; toutes les œuvres d'art ayant entre elles les plus grandes corrélations.

Rien n'est plus intéressant à étudier que la cristallisation singulière qui s'opère dans le cerveau d'un amoureux du livre ; l'observation du transformisme des hyménoptères n'est pas plus étrange : le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon dans la recherche du bric-à-brac; on le croit ermite dans son cocon maroquiné, il se révèle ailé tout à coup dans l'ardeur de sa chasse au bibelot. — D'abord fidèle au livre janséniste, il s'est laissé séduire insensiblement par la fanfare des dorures et le damasquinage des petits fers; peu à peu il est devenu sensible aux ex libris et aux ex dono^ puis l'estampe de premier tirage lui a inoculé son virus terrible i rillustromanie l'a gagné. Il a voulu des livres uniques enrichis de dessins originaux, de lettres autographes, d'épreuves avec remarques; si bien que, sous une reliure de choix, le livre est devenu chez lui un objet d'art, une pièce rare plutôt faite pour la vitrine que pour le rayon de la bibliothèque. — Ce bijou bibliographique, ce bibelot de la folie interfoliée a réclamé jalousement un cadre, un milieu de couleurs et de contrastes artistiques ; solitaire dans sa niche vitrée, il a appelé près de lui en compagnonnage le missel à chasuble d'argent, le drageoir et .la miniature ; il a exigé qu'on le couchât sur une vieille étoffe aux tons mourants et aux fleurs délicieusement animées, il a eu des exigences de petite maîtresse et a fait naître dans l'esprit de son possesseur cette collection omanie furieuse dont celui-ci deviendra à l'avenir l'inassouvie victime.

Le livre et l'objet d'art sont faits pour compagnonner de concert ; jamais ils ne hurlent de se trouver ensemble ; qu'ils soient ou non concitoyens ou contemporains, ils s'accordent à merveille en d'exquises natures mortes: ce vieux maroquin à écusson royal ne ressort-il pas finement près de ce bougeoir de cuivre flamand, et ce veau porphyre ne semble-t-il point mirer ses marbrures dans l'éclat de ces verreries de Murano ou le brillant de ces faïences de Delft ? — Ce joli Cazin à justaucorps pâle, aux tranches dorées, no paraît-il pas épouser l'esthétique de cette tabatière guillochéc et comprendre l'abandon de cet éventail aux fines gouaches à la Watteau ? — Ce gros Richelet pansu et nourri d'épithètes de gras I

ce bahut Renaissance où des Vénus jeari'goujaniennes étalent en bas-reliefs les hauts reliefs de leurs appas rigides ? — Sur ces tapis de mosquée, sur ces coussins orientaux, parmi ces bronzes, ces laques, ces terres cuites, ces tapisseries à verdures, les livres honnêtement vêtus ont-ils jamais apporté une note discordante ? — Ils aiment le luxe et le relèvent, ils meublent mieux que tout, car ils enferment mystérieusement la sagesse ou la folie; ce sont de jolis flacons qui contiennent les réconfortants ou les toxiques de notre esprit lassé et assombri.

Les livres hors d'un décor d'art et de goût offrent un aspect froid, terrible et presque inquisitorial ; ils rappellent les cabinets des reviseurs, les études d'avoués ou de notaires, les salles universitaires ; il nous les faut. aimables à l'œil, dans la chaleur d'-un nid vivant et moelleux, éloignés de la pédanterie ou de la philosophie monastique ; nous aimons à les contempler rieurs et humains, alignés côte à côte comme de beaux régiments d'élite, soutachés, passementés de dorures, irradiés de tonalités diverses, provocants comme des houzards de la pensée, avec la gaîté du titre flambant comme le plumet d'un schapska. — Ils doivent être présents devant nous, en belle lumière, entourés de choses fines, délicates et gracieuses, fixes dans le rang, entre des colonnettes sveltes et bien ouvrées ; sur la corniche qui les domine, il nous plaît de lire leur apothéose sous la forme de bustes, de statuettes et de figurines antiques, alternées de poteries et de faïences qui arrêtent le jour sur l'émail de leurs ventres décorés de fantaisies polychromes. Le soir, aux feux de la lampe anglaise ou du lustre hollandais, nos chers amis nous retournent le soleil de leurs dorures du fond clair-obscur de leurs rayons, et nous les chérissons davantage, car ils semblent, eux aussi, nous contempler à la tâche, nous encourager de leur esprit de corps et nous inviter à élever une œuvre à laquelle ils feront place en se serrant un peu. L'entourage donne aux livres plus d'expression ; l'art dans toutes ses manifestations leur prête un je ne sais quoi de plus accueillant, de plus réjoui, de plus intime ; les vieilles étoffes, les gobelins, les cuirs fauves et mordorés d'Italie et d'Espagne, les velours de Gènes, les bois sculptés les mettent en valeur et leur ôtent cette austérité, cette rectitude de lignes, cette froideur qu'on voit aux bibliothèques de tant de bibliophiles sur l'esprit desquels le goût et l'entente de l'^arrangement du home ne saurait avoir prise.

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L'histoire des bibliophiles collectionneurs n*a jamais été entreprise ; Félibien ne Ta qu'indiquée et M. Feuillet de Conches, dans ses Causeries d'un curieux, a pointé seulement quelques notes dans ses jolis bavardages ab hoc et ah hac. Dans l'inventaire des richesses d'art de la France on retrouverait souvent leurs noms — depuis ceux de La Croix du Maine, de Guillaume Colletet, de Colbert, de Mazarin, de l'abbé de MaroUes jusqu'à ceux du duc de La Vallière, de Crozat, de la comtesse de Verrue, du président de Brosses, du comte de Caylus, de Gaigniéres, de L aborde, de La Popelinière, des frères Lacurne de Sainte- Palaye, de Séroux d'Agincourt, de. M">» de Pompadour et de Vivant-Denon. — La nomenclature de ces grands iconobibliophiles serait amusante à poursuivre jusqu'au duc d'Aumale, au baron Pichon, aux frères de Concourt, au duc de Sutherland et à lord Ashburton. — On verrait dans cette histoire surprenante ce que l'amour effréné du beau, parfois joint à une arrière-pensée spéculative, a produit de réunions merveilleuses de livres, de tableaux, de pièces autographes, de gravures, de faïences, de meubles et de dessins, collections qui ont rendu des services éminents à l'étude des lettres et de l'art français en donnant l'empreinte et la clef des transformations du génie national.

Aujourd'hui, à de rares exceptions près, les conditions de la vie, l'exiguïté des logis, le mercantilisme et la contrefaçon à outrance ne permettent guère les grandes collections en galeries ou en cabinets, il faut se restreindre et hric-àbraquer dans le bibelot et le document, faire la curiosité en flâneur, en antiquaire et se généraliser dans les jolies choses décoratives ou bien se spécialiser dans une note voulue, dans un département très limité. — Je sais tel bibliophile collectionneur d'affiches, qui, s'il tirait parti littérairement de ses cartons bondés de pièces lithogra-* phiées où typographiées, pourrait écrire la plus étrange des histoires de la librairie française au XIX* siècle, aidé de la philosophie de la réclame et de l'esprit des dessins du temps.

Tel autre qui ne réunit que les titres et couvertures de livres depuis la période romantique nous donnerait, s'il le voulait bien une admirable bibliographie des livres annoncés et qui n'ont jamais vu le jour, résumant dans cette œuvre l'histoire de notre cérébralité fiévreuse concevant encore plus d'ouvrages qu'elle n'en peut produire. — Un troisième bibliophile, collectionneur à'ex libris et d'ex dono des hommes illustres depuis le début du siècle, formerait certainement une monographie ayant force de dictionnaire, très utile à consulter par tous les chercheurs et biblio-

logues actuels. — Que ne donnerait pas la collection si elle n'employait toutes les facultés de ses apôtres dans le seul classement de ses pièces, la méthode de sa formation et l'affolante perspective d'arriver au complet !

Mais ce serait cesser d'être collectionneur que de déclarer close une collection qui forcément n'est jamais dans sa plénitude, et le bibliophile qui, à mon avis, a trouvé la plus joiîe devise, Veurêka moderne, est certainement Archimède Poulet-Malassis, qui campait hardiment à la colle, sur chacune de ses trouvailles une eauforte de Braquemont montrant un livre ouvert éclairé par ce grand cri de joie victorieuse : Je l'ai, et dans ce triomphe de don Juan on sent que rien n'est fini et qu'il y a le sous-entendu : A d'autres maintenant.

Les vagues observations qui précèdent me sont inspirées par un royal in-4® d'olympienne allure qui ouvre ses feuillets de japon impérial à réclosion de l'année nouvelle, forçant l'admiration par l'exubérance et l'inouïsme de son luxe, bravant l'œil par son éclat, provoquant la critique par la perfection même de son exécution chromo-typographique — un livre de fermier général aussi fou que Bourret, aussi entendu qiie de Laborde et non moins malicieux que d'Arlincourt.

Cette somptuosité, digne d'un Beaujon bibliophile, porte à son fronton : Racontars illustrés d'un vieux collectionneur, par Charles Cousin * , auteur du Voyage dans un grenier et vice-président de la Société des amis des livres. — En dessous de ce titre, le bibelotier bibliomane eût pu inscrire : « Mes bouquins, mes faïences, mes tableaux, mes dessins, mes autographes », car il ne. s'agit ici que de ses récoltes dans la haute brocante artistique, littéraire et humaine, — l'amitié faisant partie de cette dernière série.

On se souvient du Voyage dans un grenier, qui fit sensation il y a, hélas ! dix ans, en 1878, lors de sa mise en vente chez Morgand et Fatout, en leur boutique des Panoramas, alors aussi pétillante de vie que le Rœderer mousseux à marque blanche. Le livre fut enlevé comme une jolie femme, à la consternation des bibliophiles podagres et peu pressés ; il eut une presse enthousiaste et fut un événement aussi bien au boulevard Çonne-Nouvelle, où régnait Conquet, Dauphin de sa gloire, qu'au passage Choiseul, où

I. Les Racontars illustrés d'un vieux collectionneur, par Charles Cousin. Paris, Librairie de l'Art ^ i vol. in-4'>, de 3SO p. sur japon — Edition à 50D ex, en i vol. 150 fr. Edition à 100 ex. en a vol. 300 fr. ; Édition à $0 ex. en 2 vol. avec 7 tirages successifs des planches, 500 fr.

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trônait Rouquette, gasconnant au milieu d'une élite d'admirateurs de Trautz à son apogée. — Le Voyage dans un grenier se paye aujourd'hui, dans les ventes, en bonnes valeurs de chemins de fer d'avant les conventions ; il est plus ruineux qu'un voyage à Cythère, mais presque aussi capiteux et moins nuisible aux jarrets, si élevé que le placent les enchères, bien haut, très haut... au-dessus du niveau des roTiciérges.

L'auteur, M. Charles Cousin, a pour surnom le Toqué; on ne le désigne pas autrement dans le Landerneau des antiquaires; parler du Grenier ei du Toquéy c'est parler d'un paçadis à perspectives de faïences, à horizons maroquinés, à ciels plafonnés par Watteau et Lancret, un paradis où poussent des buissons d'autographes, où s'élèvent des murailles de dessins, où chantent les couleurs des Delft, des vieux Nevers et des Urbino, où dansent les figurines de Tanagra, et où les heures sonnent dans des horloges qui firent retentir leurs timbres pendant les massacres de la Saint- Barthélémy. — C'est dans ce grenier que le Toqué laisse échapper son araignée mentale pour y tisser sa toile fantaisiste, où il se plaît à coucher comme dans un hamac ses monstrueuses jouissances de possesseur repu mais inassouvi ; c'est là qu'il aime à attirer, véritable formica-leo , les pauvres prolétaires du Livre et les gagne-petit de la collectiomanie pour les voir, d'un œil satanique et sournoisement bon, crever de dépit devant la ploutocratie de ses merveilles flambantes de rareté et d'inestimable prix, car le Toqué a les allures d'un Méphistophélés gras et antropophage qui aurait dévoré Faust à la « sauce Marguerite » pour accrocher dans sa panoplie sa rapière et son feutre, avec l'arrière-pensée d^arracher, grâce à ces touchantes reliques, toute une partition manuscrite au maître Gounod. .

Le Toqué avoue très ingénuement avoir déjà décroché plus de douze lustres du banquet de la vie; en dépit de ces confidences, c'est bien le plus gaillard jouvenceau à barbe blanche qui se puisse voir. Droit, ferme, ramassé sur lui-même comme un lion aux aguets, il est toujours prêt à sauter à califourchon sur la calvitie de l'occasion pour y pincer son unique cheveu ; il bondit plutôt qu'il ne marche ; tempétueux, alerte, toujours emballé pour l'acquisition de la veille ou pour celle du lendemain, souriant à la vie qui lui rend ses sourires avec profusion, bon homme, affable et très disert, épistolaire avec fougue, le très aimable Charles Cousin sait mettre ses partners en appétit de bien-être, et dans son Grenier je puis dire qu'on se pâme à tout âge.

Les visites chez lui ne sont pas des sinécures; vous entrez après avoir frappé les trois coups « de la clémente amitié b, et l'ex-grand maître des corporations maçonniques vient ouvrir l'huis avec sa joie tout en dehors, montrant son visage plein et rosé, comme auréolé d'une sensualité rabelaisienne. Vous pensez vous asseoir et causer : ceci n'est pas de jeu. Vite aux vitrines et préparez toute la palette de vos épithètes admiratives, depuis Vexquis et le fin jusqu'à Vadmirable et au renversant^ car vous n'aurez pas une minute de •répit, et le terrible hôte lui-même vous précédera hardiment dans la louange de tous les objets qui font sa religion, — l'unique, hélas !

a Tenez, cher ami, ce plat de Lille, quel dessin! quel coloris! quel émail. C'est le plus beau type connu; en l'empaquetant de billets de mille, vous ne donneriez pas son prix... il me revient à cent cinquante louis; c'est donné... »

Vous approuvez... Il poursuit : « Ce candélabre que vous tenez pour allumer votre cigare, voyez-moi ça... c'est du nanan, une pure merveille d'argent ciselé, du Louis XIV le plus copurchic, Bérain a dû en faire le dessin... Rothschild voudrait me le souffler, mais bernique! »

Un temps, puis... : « Ah! vous admirez cette horloge!... J'vous crois, mon bon; elle mérite vos suffrages. Signée! s'il vous plaît, et fleurdelisée, avec portrait du Roi-Soleil enfant, couronne royale et tout le bataclan; trouvée en Lorraine, avec actes de provenance ; le beau du beau, je vous assure. Spitzer pourrait faire sonner sur ma table mille écus qu'il ne l'aurait pas ! »

Et le Toqué va, vient, s'agite, se démène, exhibe des reliures, des bonbonnières et des montres, laissant ruisseler l'enthousiasme sur sa collection, maudissant à l'avance ses héritiers, alors qu'il se décidera à mourir de rire, la seule façon de se dérelier qu'il consente à admettre , sa devise de bibliophile étant : « Jean s'en alla comme il étoit venu. »

Le Toqué est un richard, le Toqué est un veinard, le Toqué est un roublard; — il a tous les atouts dans les mains, et il les joue sans barguigner et sans tourner autour du pot : Le roi, la dame, le valet, l'as et... je vous tonds, — Il opère en cinq sec toutes ses opérations de bric-à-brac, avec une philosophie à la Descartes, v C'est beau, donc c'est rare; c'est rare, donc /achète. » Vlan! — Très éleclique, il donne du nez et du flair partout, et se montre essentiellement polymaniaque; l'art dans toutes ses formes et productions lui semble accessible ; il sort, il ambule, il pércgrine dans l^

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but d'amasser, et il pourrait chanter cette vieille ronde d'un roi d'ancienne féerie :

Antiquaire savant Je voyage souvent.

Et j^ai là sous la main Tous les trésors du genre humain.

VArchitoqué, pour tout dire, semble avoir mis sa toquade en actions au porteur, en souscrivant h tout, selon la formule de Bias : Omnia mecum porto. — C'est une sorte de Cousin Pons très moderne, un Cousin Pons avec apparat, qui n'a rien d'un fouisseur et qui aLime grolièrement ses raretés pour lui et ses amis. Point de ces allures à la Lignerolles modestement harpagoniennes; rien de caché, tout exposé comme une joyeuse conscience; vaniteux sans doute, mais qui ne Test point dans la possession, en dehors de l'égoïste ombrageux qui est vanitivore par jouissance oc* culte. Vaniteux comme un amoureux charmé de la sensation produite par sa maîtresse; et sa maîtresse à lui, le Toqué, c'est la démonomanie de lacollection sagement reléguée au grenier des Bé-

rangères ivresses.

Le Toqué est bibliophile, iconophile, isophile, gynophile, chromotypophile, démesurément polyphile ; il est encore gastrolâtre et adéphagique, cynégétique, hypergeunéticjue et arthritique à la fois. Il a élevé dans le temple de sa toquade un autel à la physiocratie et dans les cryptes une chapelle à la déesse Raison ; si sa furie ne s'arrête, le Grenier de la rue de Dunkerque menacera bientôt les dépendances de la gare du Nord, aux destinées de laquelle il préside.

Mais avant tout, l'ami Charles Cousin demeure fidèle au bouquin et à la bibliofolie. Sa bibliothèque classico-romantique, éroto-sophique et bibliopégi- mosaïste est encore à ses yeux Tendroit sélect de son musée ; il y cultive les moralistes et les déments, les poètes et les doctrinaires, les précieux et les gourmés, les académiques et les intransigeants, les utopistes et les prêtres de la raison pure. Tout l'intéresse, tout le tente, tout le passionne ; son esprit est omnivore ; il va de Caro à Mallarmé, de Lamartine à Rollinat, de Sainte-Beuve à Péladan, de Guizot àTouchatout. Il ne déteste point non plus, le monstre, les fleurs du mal cristallisées à la cantharide, et il possède un de ces petits Enfers capable d'incendier toutes les virginités de son arrondissement. — N'a-t-il pas acquis, il y a quinze jours à peine, le plus célèbre livre de la collection damnable de feu Haukey, les fameux Tableaux des mœurs du temps de La Popelinière, avec les gouaches de Carême sur vélin, une

merveille duxvni* siècle, badin jusqu'au martinet, un rêve^ de miniatures humides de passion, un songe capiteux plein de nudités et de turgescences,., persanes, comme l'histoire de Zaïra. — Ce livre, au demeurant moins brutal que la Terre et d'une exquise gentillesse de style, le Toqué se l'est offert au poids de vingt mille livres tournois.,, une bagatelle, mais une bagatelle qui passe au masculin, rappelant le Bagatelle du comte d'Artois, la folie d'antan, à cette heure où l'on éle^ vait des châteaux face à face, pour s'éblouir et se faire échec sur le damier de la fortune,

Ces magnifiques Racontars d'un vieux collectionneur m'ont si bien mis en veine de parlote sur l'auteur, que j'allais oublier de m'occuper du livre où l'or et l'argent se relèvent en bosse, où le Japon étale sa nacre, où les reproductions abondent dans un pêle-mêle inattendu. — L'éditeur a soin de nous prévenir que cette édition des Racontars, exécutée tout à fait en ami et presque au prix de production par le maître imprimeur Danel, de Lille, revient à 75,000 francs... La note du bon négociant japonais Mitsui, ajoutet-il (pas un ami, celui-là) dépasse à elle seule 16,000 francs. — Juge un peu ! dirait le Marseillais.

La Librairie de l'Art a pris le livre des Racon^ tars en son giron de la cité d'Ântin, mais six libraires ont voulu prendre la lieutenance de ce quartier général et l'état-major des dépositaires se compose de Conquet, de Théophile Belin, de Francis Greppe, de Morgand, de Porquet et de Rouquette. — Palsambleu! messeigneurs , le roi de France et de Pologne comptait moins de mignons ! — Ce précieux bouquin étant tiré en totalité à 65o exemplaires, chaque lieutenant du royaume de Rouam doit débiter une moyenne de cent copies^ comme disent nos voisins d'outre- Manche. En vérité, au prix où est la brioche, il faudrait n'avoir point i5o,ooo livres de rentes pour hésiter une minute... La surenchère se fera tôt : a Allons 1 voyons 1... faites vos jeux, messieurs 1 laissez-vous éblouir par les Racontars c'est un placement de père de famille, à l'égal des bons du Crédit foncier.

Pour moi, ces Racontars m'étourdissent plus encore qu'ils ne me séduisent ; j'en trouve tout fort beau, papier, images, dorures, caractères, autographes, mais cette solennité m'intimide un peu, et si le texte était moins bon enfant, moins sans façon et moins à lapapa, vrai, j'irais endosser l'habit de gala et ganter du beurre frais pour tourner ces feuillets très moirés au milieu desquels l'imposition des caractères montre des gracieusetés rigides de menuet.

Cependant, dès les premières pages, le Toqué déboutonne son gilet et nous montre une affabilité si familière que le décorum se dérobe aussitôt avec la crainte de l'incorrection, et Ton court se mettre en pantoufles et en robe de chambre pour popoter avec lui au coin du feu.

Car, il n'y a pas à dire, avec ce compagnon de voyage sans gêne, on pousse le mépris des convenances jusqu'à la bouffarde anglaise ; on prend les Racontars sur son genou supérieur, on se prélasse, on se dandine le ventre à Taise, et on semble se dire in petto : « Allons, maintenant, mon vieux To^Me, tu peux y aller! apologétise-toi et apologétiso-nous, en route pour ta bibelotière, »

Nous voici partis;... superbe départ! Le bonhomme collectionneur nous lit une longue lettre de lui à son très cher camarade Octave Feuillet et nous sort un portrait dédicacé de Tauteur de la Morte, On salue. — Suivent deux lettres du toqué à trente-six carats, Tune au sieur Fernique, ingénieur et photographe, l'autre au typographe lillois Dariel, puis la Papillonne sq montrant pour la première fois, l'ami Cousin nous mène dans un paysage animaliste de Van Marcke pour nous rincer Toeil dans la lumière du Nord. Vous pensez faire un peu de plein air, mais déjà votre compagnon vous murmure ses juvenilia avec des échappées sur le style épistolaire d'Octave Feuillet frisant la trentaine. Une reliure de Padeloup exécutée en mosaïque sur un Daphnis et Chloé clôt ce souvenir de jeunesse.

Tous les chapitres se succèdent avec cette incohérence réaliste ;... je dis réaliste^ car le collectionneur est le plus abracadabrant causeur de la création ; il passe de Pierre à Paul, du xi:« siècle aux époques anti-Grévy tiques, de Palissy àThouvenin, de Rubens à Gouttières, avec toutes les saccades et coups de marteau de sa passion polymorphe.— Cousin ne manque pas à la tradition, il fait cascader la logique et danse un pas de fille de Tair devant la méthode ; in naturalibus Veritas; le collectionneur peut être incohérent; l'antiquaire positif et méticuleux n'est plus qu'un catalogucur qui a droit au ^utisme de tous les toqués.

Dans le^ fiacontars^ toutes les histoires sont brochées, sinon cousues, sans suite, etce procédé, pour inquiétant qu'il soit, exprime bien Tinsenséisnie du bric-à-brac. — Dans toute collection multiforme moderne, on sent la déroute des arts ;batji^5 et dispersés par le temps; il y a là un fouillis 4^ débandade très pittoresque et très charin^nt mais aussi très indiscipliné ; ces spécimens de tous les temps, de toutes les conceptions et industries, de tous les pays, offrent l'aspect de sol-

dats disloqués apportant un bout d'histoire glorieuse de leur patrie d'origine. — Le vieux collectionneur n'a pas été par trente chemins ; il a été par douze et a zigzagué partout avec l'ivresse d'amour-propre de la possession. Il nous a mis au fait de ses relations, de ses amitiés, de ses présidences, de ses entreprises diverses ; il a bouquiné dans la bibliothèque de ses souvenirs en nous montrant tous les grands et petits cousins à la mode de Lorraine qui sont en lui à demeure, et qu'il hébergera jusqu'au dernier quart d'heure de Rabelais.

Un seul mot pourrait peindre ce livre en soustitre, c'est le mot à' Autographologie ou d'Égo^ scriptomanie^ mais comme le Toqué ne s'est affolé que pour des hommes et des choses connus et parfois remarquables, ses bavardages ont toujours un côté assez curieux et humoristique.

Voyez plutôt les autographes qu'il a fait facsimiler pour la plus grande joie des graphologues ; on y rencontre le duc d'Aumale, Edmond About, Baudelaire, le marquis de Belloy, le duc de Bourgogne, Voltaire, Delvau, Coppée , P'irmin Didot, Jules Ferry, Gavarni, Gérard de Nerval, André Gill, Emile de Girardin, Léon Gozlan, Littré, Ferdinand de Lesseps, -Louise Michel, le duc d'Orléans, Eugène Paillet, le baron Pichon, Emile Picot, le baron James de Rothschild, Jules Simon, Auguste Villemot, Régamey et Henri Béraldi. — La liste est louable.

Parmi les portraits, nous voyons Coquelin aîné, d'après une aquarelle de Madrazzo ; Feuillet, Edouard de Saisset, le prince de Galles, Massol, Reclus, le général Turr, M. A, Maury, Eugène Paillet, le président des Amis des livres, le duc d'Aumale en costume de général de division, et enfin le Toqué lui-même, Cousinus ipse, dans son Grenier avec une allure méditative et Victorhugotienne très frappante.

Les reproductions de faïences de Rouen, d'Italie, de Delft, de Lille et d'Allemagne ont une place notable ; ce sont des coupes, des assiettes, des pichets, des bannettes, des plaques polychromes qui ont été facsimilés avec une perfection inouïe. Pour ce qui concerne les reliures, il faut les voir; les originaux ne sont pas plus reluisants, plus nets, plus emballants; le maroquin est reproduit avec une telle fidélité que Tœil s'y trompe, et les petits fers sont poussés avec un brio extraordinaire.

C'est à la maison Danel, de Lille, que revient l'honneur de ces reproductions chromotypographiques dont elle semble avoir le secret, et plus particulièrement à MM. Bigot-Danel et Weber, di-»

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recteurs d'art de cette vaste imprimerie du Nord. Ces reliures, ces faïences, ces reproductions d'aquarelles qui ornent ce superbe volume des Racontars sont tirées aux encres vernissées avec six, huit, dix clichés de report et repérées avec un soin extrême. Il faut voir dans l'édition à 5oo francs les suites nombreuses des étalons de chaque couleur pour comprendre l'incommensurable difficulté de ce travail, qui est le suprême de la typographie moderne. Ce qu'il faut de recherches, d'essais, de tâtonnements, de mélanges de tons, d'épreuves et de contre-épreuves pour atteindre cette perfection de rendu est entièrement inimaginable ; il faut avoir passé soi-même aux presses, avoir lutté contre les mises en train, mélangé la pommade des couleurs et calculé la propriété des marbres et des rouleaux pour être à même de juger des efforts dissimulés dans Tadmirable harmonie de ces planches enluminées. — Ici la reproduction est directement obtenue d'après l'objet d'art, sans l'interprétation auxiliaire du dessinateur, et telle assiette, tel plat qui nous charme par la fidélité, la netteté de son tirage^ a demandé plusieurs mois d'étude, de lutte et de désespérance avant d'avoir obtenu ce fini dans rémail et cette délicatesse dans la décoration.

Bien que la chromotypographie se soit généralisée en ces derniers temps, et alors même que trois ou quatre imprimeries parisiennes fassent de véritables chefs-d'œuvre dans ce genre, il est équitable de reconnaître que la maison Danel possède une manière qui lui est propre et qui consiste à fournir des fac-similés d'objets d'art obtenus par des procédés à elle, lesquels dépassent tout ce que l'on est susceptible de faire ailleurs d'autre façon.

A côté de ces merveilles polychromes, la tailledouce a largement droit de cité dans l'ouvrage du Toqué, Le graveur Cattelain, qui possède la maîtrise de l'eau-forte et du burin, et qui a la prestigieuse facilité d'enlever sur cuivre des portraits sans calque, a fait mordre quantité de planches, reprises à la pointe sèche et qui sont d'une très belle facture indépendante; il a également retouché par une habile cuisine du bronze des photogravures de Du jardin, dans lesquelles il a fait disparaître les teintes grises et neutres et la monotonie du procédé qui ont si souvent besoin d'être réveillées et asticotées par une main d*artiste.

Un type, ce Cattelain, un original qui méritait d'être connu et mis en lumière. Sous la Commune, il joua un rôle comme chef de la sûreté, et le vieux collectionneur lui doit, paraît-il, une belle chandelle.. . qu'il s'est chargé d'allumer au-

jourd'hui. — Charles Cousin nous raconte cet épisode du second siège où il fut mis si singulièrement en présence du graveur ami d'André Gill. C'est un joli chapitre de ce livre, qui se termine par une charmante nouvelle de Cattelain écrivain, illustrée par le japonisant Félix Régan^ey avec l'esprit et le talent qu'on lui connaît.

Je pensais, en ébauchant ce chapitre sur les Bibliophiles collectionneurs, pouvoir faire visite à divers cabinets-galeries d'amateurs parisiens, dont le home, les goûts et curiosités valent qu'on les décrive, mais le vieux collectionneur avec tous ses racohtars et son impitoyable faconde m'a arrêté en chemin et j'ai si bien feuilleté son livre aux rutilantes richesses, je me suis si étourdiment laissé prendre aux jeux de physionomie de ce Lorrain mâtiné de Normand que je n'ai point entendu les heures prendre leurvol dans le sablier du temps; me voici donc réduit à la portion con« grue.

Encore au rai-je laissé qne silhouette suffisante de VArchitoqué? — Aurai-je montré ce que ce Gagne de la bibliomanie cache de fêlures, de craquelages et d'agrafes sous l'émail de sa toquade? C'est peu probable. Il n'est pas un bipède collectionneur qui ne vaille une bonne plaquette biopsychographique , car, sous l'ostentation apparente de la folie aimable, on aimerait à décou^ vrir et à mettre en saillie lumineuse bien des particularités enfouies, des passions latentes, des idiosyncrasies étranges; on se plairait à cataloguer les mille et une singularités de ces cerveaux à rouages complexes, à retirer en un mot la lumière de dessous le boisseau.

Un botaniste a écrit un jour un gros ouvrage sur la Flore de la place Vendôme, un autre a décrit les Parasites du fraisier de Bernardin de Saint-Pierre» La flore et les parasites d'un esprit collectionneur seraient non moins curieux à inventorier, car il y aurait là du touffu et du grouillant à analyser à la loupe et au microscope d'une physiologie philosophique.

Adonc, Toqué, livre-moi ton crâne constellé de protubérances l Je l'attends ce crâne étoile comme un verre 1 Je serai ton Lavater sans aucune collaboration de Gall; je décrirai tes infiniments petits passionnels et donnerai un appendice à ton bouquin princier sous ce titre : la Cousinière d*un vieux collectionneur, par un Vice- Présidé de la Société des Amis dès livres.

Octave Uzanne,

"jt'cà)

ROMANS — CONTES - NOUVELLES

[^s, par Paul Boubget. Un toL Î:

Paris, 1887. Alph. Lemerre, éditeur.

î fr. 5o.

M. Bour^ei pouriuit le cour» de ses 1 de ses succèi. A chaque oeuvre nouvelle, < ■ Il est en progrès ! > Cette fois, c'est vrai . qu'il intitule Metuoniçes est d'un bout à 1' s et les évolutions

einté-

aidée

lalyséa que

dans les précédents; la composition, e

lODgueursct de minuties fatigantes parfois,

alerte et moins froide. Le sujet est des plk

ce qui n'est pas un défaut, c'est la mise en teuvre

qui lui doaae tout son prix.

Un jeune poète, René Vincy, qu'un début triomphant au théâtre fait d'un seul coup passer dans ta catégorie des célébrités, est produit dans le monde par son confrère et ami, Claude Larcher, son aine de dix ans, et dés longtemps maître d'une brillante situation dans les lettres. Vincy est ébloui et en mfme temps écocuré dès ses premiers pas dans la société mondaine. (Quelle satire que la peinture de ce monde !) Il a d'instinct le goiit du luxe, de la haute vie; et d'inclination l'attvour du vrai el du beau. Il compare aux splendeurs et aui raffinements dont il vient de s'approcher l'existence étroite, le train médiocre de la petite bourgeoisie dont il esc, à laquelle le riverait pour toujours un mariage projeté avec une jeune tille, charmante, mais pauvre et de famille obscure. Est-il besoin de dire qu'il prend en pitié cette aiédiocrité et celte obscurité bourgeoise, qu'il se fond au contraire en admiration et en élans passionnés aussitAi qu'il s'aperfoît qu'il a fixé l'attention d'une femme de ce monde élégant et riche: — Cette H*** Moraines possède la beauté, la grâce, un certain esprit i elle a trente ans — notez-le, — elle est extraordinairement habile à découvrir au premier coup d'ail le point faible de René Vincy- Elle sait se donner toutes les apparences des qualités, de* vertus qui lui manquent le plus : tout en elle est mensonge.

sauf sa beauté. Elle flatte le jeune homme dans sa vanité d'auteur et le touche dans ses libres d'homme i grand sentiment ; elle veut se passer la fantaisie d'avoir son poète, elle joue la madone pour se faire mieux aimer, el très corrompue aii fond se réjouit de supposer qu'en devenant la René elle pourrait bien lui apporter I l'amour. — Naturellement le petit jeune homme naïf et vaniteux s'englue des deux pattes et du bec. 11 croit à la pureté de cette femme, se reproche, ô candeur! d'être l'occasion, bien plus, la cause de sa chute; mais aussi combien son orgueil s'en augmente! Il y va de tout son cerveau et s'imagine même y aller de tout son cosur. Il est si heureux de friper des jupons de soie, du linge tin, des dentelles! Et tout à coup il est obligé, absolument obligé de reconnaître que la charmante M"' Moraines — qui pourtant s'est prise à son propre jeu et l'aime avec passion — n'est qu'une femme sans mosurs, vendue à l'amour d'un vieillard qui pourvoit à son luxe, pour qui elle trompe son mari, et qu'elle trompe au protît de son amant de coeur, le petit poète. Klie a menti dès la première minute, menti toujours, — excepté pourtant quand elle se donne à lui, s'il vous plail, — et la découverte est si cruelle au jeune homme qu'il n'en peut supporter la pensée : ce n'est point de ne plus l'avoir qu'il est navré, car il l'aurait encore s'il voulait; c'est d'avoir été trompé sur la qualité de l'ange. Il était assez naïf pour se persuader encore qu'une femme peut bien tromper son mari, mais jamais son amant. Et, sans souci de sa sœur qui l'idolâtre, de la pauvre Rosalie Oll'arel, sa liancee

dédaignée, dont il a aucun de ses devoirs, il se dans la poitrine, — pour se de son révoltant cgolsme e Mais égolsme, '

cœur, sans égard pour re un coup de revolver

le sa pitoyable vanité.

ir cérébral, c'est bien là voulu peindre M. Paul Bourget ; l'effet démoralicaut du succès immédiat sur un poète, capable peut-être d'écrire une jolie saynète en vers, mais, il l'aut le dire, animé de mesquines ambitions, avide

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

de la gloriole plutôt qu'amoureux de son art, le romancier l'a parfaitement analysé et mis en relief. Son personnage est ainsi fort fntéressant, non pas en luimême à cause de son caractère, mais bien plutôt pour la beauté du travail dont il est le sujet. Si Ton prend •ce jeune René Vincy pour ce qu'il est, convenons-en^ il ne mérite aucune compassion. Je ne tiens pas à ce que le héros d'un roman soit sympathique ; mais M. Bottrget semble gratifier le sien d'une indulgence complaisante et vouloir vous faire partager cette indulgence. Certes il est, à cette époque, nombre de gens qui ferment les yeux sur les défaillances, pis encore sur les faillites morales de certains personnages, en ne tenant compte que d'une chose : « C'est qa'ilssontsi intelligents !» Eh bien ! non, cette si grande intelligence n'est pas une excuse. Et quand M. René Viocy ayant pris une Mameffe pour un ange parce qu'il est fier d'être « aimé par une femme du monde » se reconnaît tout à coup réduit au rôle d'amant de cœur d'une femme entretenue, — un troisième rôle,

— je ne compatis pas à ses maux; il me semble que ce n'est pas mal fait.

S'il ne s'agit que de le juger en tant que personnage observé et de décider si le portrait est ressemblant, personne ne refusera à M. Bourget une -sincère admiration ; car des pieds à la tête, et dans chacune de ses attitudes, dans chacune de ses démarches, le personnage est réel, tangible : on l'a devant les yeux.

— Et pourtant il est d'une catégorie spéciale, ce n'est pas tout le monde ; il appartient à une classe, à un groupe, c'est un homme de lettres. Il est vrai que l'espèce s'en est tellement mulilpliée !

Et d'ailleurs René Vincy n'est pas l'unique personnage ainsi traité de main de maître. Tous, sans exception, tous, depuis le lourd et bon Fresneau, et l'aigre M"* Offarel jusqu'à M"** Fresneau, la sœur idolâtre de la gloire fraternelle, et M"' Moraines, la mondaine de l'avenue Murilio, la maîtresse de René, tous sont saisis dans le fond de leur âme et dins la forme de leur être, avec une cureté de coup d'oeil et de trait tout à fait magistrale.

Et l'existence incohérente de Claude Larcher, ses amours déshonorées, cette contradiction attristante de la force du talent et de la faiblesse du caractère, qui Teût mieux comprise et plus vigoureusement retracée ? Et Desforges, le baron quinquagénaire qui prend l'amour à doses réglées, et philosophe pi*ofond. d'une immoralité bien assise, dirige M*"* Moraines, même après qu'il s'aperçoit qu'elle Ta joué, voilà un type curieux et arti&tement développé ! Tout ce monde vit de la vie réelle, et l'on a raison de dire qu'à ce point de vue, Mensonges est un chef-d'œuvre.

Il a cette supériorité sur le précédent, André Comélis, de n'être pas une seule minute ennuyeux ; mais, au demeurant, il intéresse plus qu*il n'émeut. Je ne lui en ferais certes pas un grief, si d'autres ne voulaient y trouver cette note émouvante et n'affirmaient qu'il fera pleurer les jeunes gens. 11 faut espérer qu'ils ont le sens plus juste; et je crains bien plutôt qu'ils ne trouvent le poète Vincy un heureux gaillard et ne se moquent de ses susceptibilités.

Car M. Bourget n'a pas ménagé le piment aphrodisiaque dans son œuvre. L'idéalisme sensuel qui est au fond de son talent s'y est fait jour de terrible et .séduisante façon. M. Catulle Mendès pourrait seul rivaliser avec lui. dans l'art. de décrire « une toilette pour adultère » et de faire voir la prise.de posses-

sion de René par M"*^ Moraines sur le petit lit de la chambre du jeune homme.

La scène du rendez-vous ^é Desforges et de la même M*»^ Moraines dans l'apparternent secret dé la rue du Mont-Thabor est du méme'pinceau et de la môme couleur. Si c'est là ce qui fdit s'écrier un critique du Journal des Débals, que M. Bourget « porte en lui un nouveau génie du christianisme », le symptôme est étrange. 11 est vrai qu'il y a dans le roman un personnage d'abbé chef d'institution à qui M. Bourget rend hommage. Il le présente comme une forte tête, une intelligence supérieure, un prêtre de haute inspiration. Mais ce pauvre abbé Tacon quand il est en scène, ne débite que des lieux communs dans un langage désespérément banal. Et de fait il n'y a pas de nécessité qu'il soit plus original ni plus éloquent.

Une chose qui nous étonne, c'est qu'un écrivain qui se pique de vérité comme M. Bourget ait laissé échapper des inadvertances comme celles-ci : le père de Fresneau, ancien chef d'institution tombé en fait' lite, — Un chef d'institution ne peut être déclaré en faillite. — René \incy ignore quels sont les jours de représentation à t^Opéra, Ce ne serait pas extraordinaire s'il était simple étudiant. Mais cette ignorance est invraisemblable chez un poète qui a une pièce jouée au Théâtre- Français avec un succès exceptionnel ! et surtout cinq mois après le succès de cette pièce ! — Et cette pièce en un acte, M. Bourget nous apprend qu'en cinq mois, elle a rapporté déjà 25,0 0 0 francs à l'auteur. Ça ne s'est jamais vu ! M. Bourget a calculé comme si à chaque représentation la recette avait obtenu le maximum, et, erreur plus grave, comme si chaque soir le Théâtre-Français avait donné le même spectacle. Or une pièce, grande ou petite, quel que soit son succès, n'y est jamais donnée plus de quinze fois par mois, et les 8,000 franci de recette ne sont pas de tous les soirs : même du temps de M. Perrin.

Il serait oiseux de louer le style de M. Bourget ; cependant on peut dire qu'il a plus de nerf encore, plus de souplesse, plus de couleur^ dans ce roman que dans les autres. Seulement pourquoi ne bannitil pas, lui, poète, un mot aussi discordant qu'â^miministratrice, et pourquoi écrit-il, lui, leiiré de premier ordre, se fut en allé, et avec récidive i Je sais bien qu'il y a un exemple de Hugo, dans un vers des Contemplations,

Mais Hugo a eu tort de commettre un solécisme et Bourget tort de l'imiter. Ce serait sans importance chez un écrivailleur. Chez un écrivain de mérite, c'est fâcheux. On peut s'autoriser de sa négligence.

Si du reste nous nous attardons à relever ces vétilles, c'est que dans un ouvrage si voisin de la per-

LE LIVtlE

fection, on souffre davantage de ce qui s'y rencontre d'imparfait. p2.

Bfadame Caurysanthème, par Pierre Loti, dessins et aquarelles de Rossi et Myrbach, gravures de Guillaume frères. Paris, Calmann Lévy, 1888. Un vol. gr. in-8«. Prix : 10 francs.

Tout le monde connaît cette jolie collection Guillaume, qui naguère offrait au public le Tartarin sur Us Alpes, d'Alphonse Daudet. Elle vient de s'enrichir — c'est bien le mot — des Chants du soldat, de Paul Déroulède; de François le Champi, de G. Sand ; et du nouveau roman de Pierre Loti, Madame Chry^ santhème. Dans ce nouveau roman, Pierre Loti nous raconte, comme dans A^iyadé, comme dans le Mariage de Loti, l'histoire d'un de ses mariages exotiques, disons plus exactement, ses amours passagères avec une jeune Japonaise de Nagasaki : M**« Chrysanthème. Elle est charmante, cette Nipponne, avec ses yeux à longs cils, ses cheveux noirs arrangés en deux grandes coques lustrées, ses bras ambrés, délicats et jolis, sa taille fluette perdue dans son fourreau de soie bleu marine. El comme elle est touchante dans sa soumission, dans ses câlineries discrètes, chantant, en s'accompagna nt sur sa longue guiure, des airs tristes comme ceux d'une Mignon japonaise. En vérité, nous trouvons que Pierre Loti est injuste pour elle : car il ne l'aime pas sa Nipponne, il la traite en Européen dédaigneux, et, le cruel qu'il est, il le lui fait sentir souvent. Pour lui, c'est « une poupée », dont le calme et l'immobilité l'étonnent sans doute. Et cependant toute sa faute est d'être une Nipponne, d'avoir les mœurs étrangement tranquilles et respectueuses, cérémonieuses de son pays. La différence en effet est grande avec Aziyadé, la Grecque; avec Barahu, la Tahitienne; avec Fatou-gaye, la négresse khassonkée ; ce n'est pas la femme voluptueuse des harems de Stamboul, ni la petite sau7age du Sénégal ou de la Cythère océanienne : il s'en fout de beaucoup, et le très passionné P. Loti n'y a peut-être pas trouvé son compte. Mais c'est précisément ce sentiment nouveau de tristesse dédaigneuse qui donne à cette nouvelle œuvre de Pierre Loti un caractère tout particulier. Dans les autres romans de l'auteur on était ému par les destinées presque tragiques de ses héroïnes : ici l'on est ému par le délaissement de cette petite créature qui reste si complètement indifférente à son amant. Mais pourquoi aussi Pierre Loti, au lieu de se marier par

intermédiaire, par les soins d'un courtier matrimonial, le sieur Kangourou, très connu, paraît-il, dans la marine, pour rendre aux officiers ces sortes de services, pourquoi n'a-t-il pas attendu le hasard d'une rencontre, dans ces rues montueuses de Nagasaki? il aura peut-être trouvé la Nipponne de son cœur ; il aurait reçu le coup de foudre, comme la chose faillit lui arriver le 4 septembre, où une petite mousme (jeune fille) lui apparut, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises, en plein soleil, se détachant à la manière des fées éblouissantes sur un fond de vieux

temples noirs et d'ombres, retenant sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes, pour se donner l'air plus svelte. Loti fût devenu amoureux comme un fou et eût passé à Nagasaki, au bruit perpétuel des cigales, et dans le parfum enivrant des lo« tus, quelques-uns des plus beaux mois de sa vie* D'où il faut tirer cette moralité, qu'en amour il faut tout attendre de soi-même, ou du hasard, et « rien des agences * . Telle est l'affabulation légère sur laquelle Pierre Loti a brodé les plus délicieux, les plus pittoresques dessins exotiques que sa main, si experte cependant, ait jamais tracés*

Quand on a lu Chrysanthème, on ne croit pas seulement avoir vu le Japon, il semble qu'on y a vécu, qu'on a habité dans ces demeures à la fois si simples et au goût si raffiné, où l'art se cache dans les détails infiniment petits, et où vraiment il ne déplairait pas de vivre quelques mois, mêpie à côté de M"* Chrysanthème. Pauvre Chrysanthème qui comptait la veille du départ de Loti les belles pièces d'argent que celui-ci lui avait données pendant leur mariage, mais qui ne les aurait peut-être pas comptées si le bel officier lui avait donné un peu de son cœur, comme aurait fait Yves, s'il n'avait pas été le « frère Yves ».

Pierre Loti dans ce nouveau roman est toujours le merveilleux écrivain que l'on sait, mais avec quelque chose de plus triste, de plus amer que dans ses œuvres précédentes, si pleines de jeunesse, et pour tout dire d'amour partagé. e. a.

Bon-Repos, par Philippe Chaperow. Paris, Alphonse Lemerre, 1887. Un vol. in-i8. — Prix: 3 fr. 5o.

Un comédien retrouve, par un hasard tout à fait inattendu, son ancienne maîtresse dans une maison de campagne des environs de Paris, vivant avec sa fille et son gendre, ancien avoué, vieux et riche. A la suite des événements de 1870-71, l'avoué s'étant réfur gié en province. M"»* Paillât, sa femme, et le comédien, Luzun, se trouvent seuls à Versailles, et dans la ville saccagée par les Prussiens. Luzun s'est battu dans les francs-tireurs. Il paraît un héros à la jeune M"*« Paillât, qui, écœurée d'avoir pour mari un vieillard poltron, se donne violemment à lui. Les temps calmes revenus et la ville réparée, Luzun est admis dans l'intimité de la famille et finit par vivre sous le même toit, entre la mère et la fille, — l'une sa maîtresse de jadis, Tautre sa maîtresse d'aujourd'hui, et le mari heureux et confiant. Un jour, cependant, ou plutôt une nuit, M. Paillât, malade et préoccupé depuis quelque temps, trouve sa femme descendant, en un costume qui ne laissait pas place à l'équivoque, de la chambre de Tartiste. Il tombe dans l'escalier et, après une maladie cérébrale, reste fou. La vie commune chez le fou, à côté du fou, se complète et se resserre entre Luzun et M"« Paillât, sous les yeur de la mère qui sait tout et accepte tout, parce qu'elle ne veut pas que sa fille apprenne jamais que Luzun a été son amant. M. Paillât meurt. Luzun en profite pour, sous prétexte de convenances, faire cesser la

CRITIQUE LITTEXaiKE DO MOIS

EH pcD après surpnt par la nul* tirtK El commerce iTaraoaretles avec une gritette, itKtiii, absoriic, nuTcillé et affiche tout mille cou* (uicruiDiit àc respect hnmaio- Mait l'image du mari mon foD le hante, robséde et l'attire, lui auui, i la folie. D fuit renfermer dans aoc maïMtD d'aliénés, où il Hif/-nTii>w bien tôt- On lui Ut dei fnaérailles de

e que derïmneat les deu femmes, le

roos le dit pas.

Ce D*est paini un rnoode très propre qot H. Philippe Cfaiperon £ail CTolaer dans son liire; mais il s'en nre arec talent et sans peindre- sooi couleur de uioralisic. ses personnages arec de rorJure. Il n'en me rccUement qne ce que chacna d'eus en com-

, par PtCL HaaccaxrrTE. Paris, Albert Saline; 1B87. L'n voL in- 1 §•- — Prix : 3 &. 3a.

L'd bra*e marchand de bois enrichi se fait gnuKT. ufortUDC par trois on quatre familles de parents ei ■ntant d'amis pansilcs. Sa femme. M** Birenx, dcrieni folle; sa nlie se saute arec nn cab;>tiD de oft-coocen; son nls, P)i.l:pp£. aract grandi an milicD des scandales et des saictes ioumalicj'cs dosi la mtisaBpaiemel.eeiaii le ibeâax, les nerfs .^eiraqBcs,

ônalement Ta mourir de ia neire iaune ce Aiccr^i^iie. Le pcrc BrcDS mine, dcse^<crc. se icnc Sii heni ifuDc maison et tomic sur un matelas: -jc in: ampute Ici deoi ïambes, et i'. mean d'une jicurcsie quel jties

Cett ttn eniauerncBi de r-liccies. on srsn-.^ i'.zr-

famies ignoUe* et puantes à soulern- te ctEttr le plu robuste. L'auteur ne maoqae pas de taleat et sait adapter son st^le au sujet. Je voudrais pouvoir lui faire d'autres éloges.

La potîte fie, par A

iSsS. L'o TOI

La peau fée, ■ poignante ei Téridiqae hist'jirc de* STeature* d'une grande dame et de ses amo«n avec un artiste de cafê-coacen », — ainsi s'euprime la Prière t insérer, — ne forme qu'une min^ partie de ce Tolume. L'ne nouie^le d'une certaine etco'ne, Jean ît Bancal, et dcui antre* rcciu de r^ut coiiric haleine, 7"rop iamour'. et le Sewem de Jl. le caré, complètent un recueil :]ni nicrite d'être lu, aoiatt par la Taricté des «nieis que par la manière pcnocsc!^ ei sincère dont ils sont tiaiiés- L'auteur de riKitioaiom de demoiteUet, *an* viser si haoT qae dans ce demie»ronian, ne se montre pas ici inférieur à iui-mcmc- La laneue dans laquelle il cent es) bunae et saine : il s'entend à conduire nn réci: ci a ei:l.^Der lescarac' leres en Usant a^r les personnage*, ce qii: csl, i ^i.-jzi aris, ne des plai eranas sccrc:* de i'2^: entin ■; sait que rKumacjie, tymposoe d'és-cs -iipie» a passionnes, t'jnipte autre cbase que de» cjna.-ic» 00 des crapules, et ij ne conEne pas ton an-nor dn 3:k»meiî à Tc-iit de la p-j:

le iein estnei.çuc ni ic bo c. La lecture ex est istërcsi

LesCaUen d« e;

publies d'après le n LmcHEï'; iliuK-es V^ -- '•- -M page*. Par:*. Ha^ti-Tit.

cpoque, (Tainan: riu* ra

df répéter: kaie^ mm /sic lie citer dii latin, a yrat'Jt ia France, qui se toiu'

légende que Thiers, Victor Hugo et Béranger luimôme. Marco présenta cette particularité d'être Tunique exemple d'un acte d'ingratitude de Napoléon III, empereur énigmatique, chez lequel n'apparut jamais bien clairement (c'est un titre devant t'iiumanité) que .la reconnaissance envers les compagnons et les auxiliaires des jours d'épreuves.

Il y a quelques années, une grande librairie publia, sous la responsabilité d'un homme connu et honoré dans les lettres, l'érudit ingénieux et spirituel Lorédan Larchey, auteur de nombreux ouvrages qui ont valu un sérieux crédit à son nom, un volume destiné à inaugurer une série de mémoires patriotiques, et intitulé les Cahiers du capitaine Coignet. Bientôt après cette publication, il circula parmi les bons juges — c'est-à-dire les esprits indépendants et les connaisseurs amis du vrai — l'agréable rumeur qu'un livre original nous était né et qu'il fallait lire celui-ci. Lancé d'abord dans un format quelconque, sur un papier à Péconomie, n'attirant l'attention ni par le luxe, ni par l'art, ni par la publicité faite autour de lui, ce volume, à tournure provinciale, fit son « petit bonhomme de chemin », — excusez la populaire image, si bien à sa place ici, — sous le couvert des recommandations verbales d'un lecteur séduit, et d'autres qui voulaient bien l'être aussi.... réclame excellente au reste, et non moins profitable qu'honnête. Nous n'avons vu — toute proportion gardée — d'autre exemple de succès déterminé par une pareille aventure, qu'à propos âQ la Guerre et la Paix de Tolstoï, débité d'abord chez nous à trois cents exemplaires dans une édition vendue au profit d'une œuvre de bienfaisance. Donc, M. Lorcdan Larchey eut assez vite le devoir de faire un nouveau tirage des Cahiers, avec une préface retraçant l'origine du manuscrit ei la physionomie très intéressante de l'auteur. De la personne de ce dernier, nous ne dirons rien, laissant le soin d'en parler à qui s'en acquittera mieux que nous, à tous les titres. En effet, le rédacteur en chef du Livre a connu un peu par lui-même, et beaucoup par tradition directe, le vieux capitaine Coignet dont nous avons pu, pour notre compte, entrevoir la phisionomie dans une lettre dé M. Paul Bert à M. Lorédan Larchey. Notre ancien résident au Tonkin parle avec grande sympathie et d'affectueux regrets, du grognard napoléonien, sur les genoui duquel il fut bercé. Coignet avait été traqué sous la Restauration, comme conspirateur, en société, comme eût dit M. Scribe, avec le père du grand ami de Gambetta. On le voit, nous n'avons pas affaire à un mythe, mais à un être, disparu seulement d'hier, et que nous aurions pu très bien voir et entendre, si le hasard de nos pérégrinations nous avait déposé une heure dans certain café de la ville d'Auxerre. Précisons: Coignet aura été le Béranger en prose, et le partisan symbolique et vécu de celui que le poète des « Souvenirs du peuple » a célébré beaucoup par enthousiasme, chose essentielle dans la vie de l'art et du sentiment, et pas mal non plus par esprit de parti, chose nécessaire à la popularité.

Ceux qui sont, comme nous, du mauvais côté delà

quarantaine et ont grandi dans une ville de province ont connu, dans leur enfance, de ces vieux officiers en retraite, mariés à des maîtresses d'école ou à des patronnes d'ateliers de couturé ou de modes, antiques rabâcheurs, assez mécontents. Leurs yeux, presque éteints, avaient reflété les cieux brûlants d'Egypte, le soleil d'Austerlitz, l'incendie de Moscou, et le fulgurant éclair du regard de leur dieu... Deux yeux, deux étoiles, c^était Napoléon! écrivait, en 1812, Frédéric Foerster, un des chasseurs noirs d'Allemagne. Ils pouvaient être, ces vieux débris, plus ou moins adonnés à la bouteille et au cotillon; mais il émanait d'eux un souffle de probité, un amour de rhonneur, et si l'on peut dire, une propreté dans la gêne, qui rachetaient bien des ridicules et des défauts, et valaient bien aussi l'effroyable règne des mœurs rapaces et fouineuses qui nous guettaient. Jean-Roch Coignet n'était qu'une unité dans les cinq cent mille individus de ce type, mais cette unité est la seule qu'on nomme. Cela suffit. II est un représentative^ man, et c'est sous ses traits que l'avenir se figurera la personne historique et sociale qu'est le soldat de Napoléon. Il y a ceci de bon au moins pour l'écrivain et le philosophe dans Téclipse dynastique des Bonaparte, que l'on peut parler de Napoléon sans être suspect d'intentions politiques. Parlons-en donc. Il y a eu dans cet être prodigieux deux hommes : un chef d'armée et un chef d'État, dont les plus fiers actes sont livrés aux disputes des hommes, et le plus grand poète des âges modernes, ce que personne ne conteste. 11 fut la poésie de ce siècle, et d'autant plus certainement que tous les autres poètes se sont inspirés de lui. Le fait que cette poésie, au lieu d'être limitée, comme celle des rimeurs de métier, à l'admiration d'une classe d'intelligences et contenue dans des livres, a débordé dans des actes et a brillé sur tout l'univers. Telle est la caractéristique de ce génie. On se rappelle ce trait d'un militaire ou diplomate autrichien, qui, traversant nos lignes pendant la campagne de Bonaparte en Italie, rapporte que tous ses soldats parlaient de lui comme de leur maîtresse. Notez que nous n'insistons même pas, pour expliquer un pareil prestige, sur ce grand amour de la France, pur do toute alliance avec l'étranger, et nous ne nous donnerons pas le facile déplaisir de mettre en regard les abominables lettres, écrites en 1810 par le prince français qui devait s'appeler vingt ans plus tard notre roi. Nous retrouvons exactement» dans les Cahiers de Coignet, cet ouvrage d'un illettré, qui ne savait même pas lire à trente-cinq ans, non seulement, dans son ordre modeste, une pièce historique de réelle valeur, mais aussi le plus juste témoignage d'une conception de la société et d'un certain état d'âmes, pendant et même après le règne de Napoléon I".

Le capitaine Coignet, mort à Auxerre, était un fils du département de l'Yonne, où il naquit à Druyes-les- Belles-Fontaines, le 16 août 1776. C'est après sa soixante-douzième année accomplie, qu'il rédigea les neuf Cahiers qui porteront son nom bien plus loin qu'il ne l'avait rêvé, le brave capitaine; il les termina en juillet i85o. Coignet était un enfant du peuple.

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

maltraité au foyer de la famille, et recueilli par bonheur chez un honnête marchand de chevaux dont il devint le domestique et l'homme de confiance. Nous le voyons, dans le premier Cahier, tour à tour enfant malheureux,' puis charretier, berger, garçon d'écurie. Aussitôt qu'il fut en âge de porter les armes, Coignet alla rejoindre, et le deuxième Cahier nous raconte sa vie militaire jusqu'à la bataille de Montebello. Il fut ensuite de toutes les affaires de l'Empire et suivit l'homme-siècle, auquel il eut souvent affaire personnellement, depuis Marengo jusqu'à Waterloo, en passant par Austerlitz, léna, Moscou, Smolensk, Lutzen et Reims. Son récit de Marengo est une page de prix, dans son genre, admirable, et traversé de ces réflexions bien personnelles, qui donne une saveur unique à l'ouvrage. Après Marengo, où il dut de n'être point décapité par un sabre autrichien, à l'épaisseur de sa chevelure, Coignet fut rencontré en fort mauvais point par deux officiers dont l'un avait été précisément sauvé par lui de la mort à Montebello. « Ils me prirent la main, dit Coignet. Que c'est beau la reconnaissance! J'en sentirai le prix toute ma vie. » Ensuite, il nous raconte une pointe en Espagne^ Dans le quatrième Cahier, nous voyons Coignet, \e premier soldat décoré par le premier consul, « au dôme des Invalides », le 14 juin 1804; Coignet empoisonné par un agent de Cadoudal, son retour au pays, le camp de Boulogne et la première campagne d'Autriche. Les campagnes de Prusse et de Pologne, le banquet entre soldats russes et français à Tilsitt, Coignet caporal, la campagne d'Espagne et d'Autriche, telle est la matière du cinquième Cahier. Le sixième nous dit la rentrée en France, les fêtes du mariage de Napoléon et de Marie-Louise; Coignet faisant fonctions de sergent instructeur, de chef d'ordinaire et de vaguemestre. Le septième Cahier renferme la grande tragédie, c'est-à-dire la campagne de Russie, Coignet nommé lieutenant au petit état-major impérial, et la retraite de Moscou. Le huitième nous présente Coignet capitaine et nous rend les campagnes de 181 3 et 1814, les adieux de Fontainebleau et la visite à Coulommiers. Le Cahier neuvième et dernier n'offre pas moins d'intérêt que le plus vivant des huit autres: il nous entretient de Coignet en demi-solde, des Centjours, de Coignet soumis à dix ans de surveillance, de son mariage, de la révolution de juillet i83o, et des années suivantes qui virent Coignet promu officier de la Légion d'honneur. Nous n'en finirions pas si nous nous arrêtions à relever tous les récits captivants et toutes les observations curieuses dont fourmille ce livre. Eatre tant' d'autres, nous rappellerons le portrait du général Dorsenne, les conquêtes amoureuses d'un soldat de Napoléon, etc., etc. Citons encore la visita de la reine Louise de Prusse à Napoléon: « Dieu! qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! » s'écrie le sincère Coignet. Voilà de ces riens qui nous montrent la vérité, et c'est bien ainsi que parle la nature. Autre trait, digne de l'histoire, celui-ci, et qui nous montre le roman de cœur des nations, aussi variable et capricieux que celui des individus. Dans ses souvenirs de l'étranger, Coignet,

écho sans doute de cent mille autres, témoigne une sympathie reconnaissante pour les Allemands, et quelque rancune envers les Polonais.

On le voit, c'est justement notre Iliade — celle dont Gautier a dit qu'Homère ne l'inventerait pas — que nous apportent ces pages, tracées par l'un de ses Achilles, par un homme de bonne volonté, suivant l'expression très heureuse et très fertile en suggestions rassurantes, de M. Lorédan Larchey. Il serait puéril de ne pas voir que nous avons affaire ici à un dévot de Vautre. Il y en eut plus d'un comme cela en France et ils n'ont pas été les moindres Français. Coignet, du moins, raisonne son culte pour le chef merveilleux dont le nom réchauffé encore, au fond de nos villages, une centaine de vieux cœurs qui vont bientôt s'éteindre.

Retiré du service, Coignet passa le reste de sa vie à Auxerre. Habitué d'un café fréquenté par les commis-voyageurs, il y recruta le premier auditoire de ses souvenirs répétés, et les acheteurs exhortés, du recueil où il les fixa. On le répète, c'est âgé de plus de soixante-douze ans que notre capitaine commença d'écrire sa vie, et, vraiment, ce grand âge n'avait rien enlevé à l'énergie et à la constance de son âme. Après sa mort, il voulut qu'une part du modeste bien laissé par lui fût employée à un banquet offert à ses anciens souscripteurs, et aux commis-voyageurs de passage à Auxerre, le jour de ses funérailles. Auxerre n'a pas perdu le souvenir des émotions de ces deux jours de festoiement à l'antique. Pour conclure, l'âme d'un bon homme nous apparaît à travers ces pages. Ce bon homme nous lègue un livre charmant et que la vogue réclame. Quel joli tour de votre roue, ô fortune littéraire, et comme la gloire dans ce genre est divertissante à suivre, en ses fantasques progrès ! Enfin, qu'on le veuille ou point, le livre de Coignet, par son charme original, s'est ouvert le chemin de notre cœur, alors que tant d'autres plus ambitieux ont fini, par leur nombre monotone, à obstruer celui de notre esprit. J'apprécie beaucoup les dessins de M. Le Blant; mais l'étude de cette partie de l'ouvrage revient à une plume plus compétente que la nôtre en matii^re artistique* l. d.

Lintelligenoe des animaux, par G.-J. Romanes, secrétaire de la Société linnéenne de Londres pour la zoologie, précédée d^une préface sur l'Évolution mentale, par Edm. Perrier, professeur d'histoire au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Deux vol. in-S** de la Bibliothèque scientifique internationale, avec figures. Paris, Félix Alcan, 1887. — Prix : 12 francs.

Très petite est la place faite aux inductions, à l'argumentation ; très grande, celle qui est faite aux observations. Le livre porte bien la marque du génie anglais.

Le premier chapitre, l'auteur l'a consacré aux ani. maux inférieurs, les protozoaires, les cœlentérés, les échinodermes, les annéiides, et, en ce chapitre qui est très court, il revient sur les quelques principes et

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