‹ Le livre (volume 5)Chapitre 36 sur 173 · Tome VI. — Lettres épiscopales. — Pièces justificatives · texte numérisé non relu

Tome VI. — Lettres épiscopales. — Pièces justificatives

Tome VII. — Lettres et mémoires sur les affaires de Rome. — Pièces justificatives.

Chaque volume in-8®, broché 7 fr. 50

UadminUtrateur-gérant : A. Sauphai.

SOMMAIRE GÉNÉRAL

Les Amatenra d'autographes, par Octave Uzakne. — Critique littéraire du moia. — Romana. — Mélangea littéraires. — Poésies. — Histoire. — Beaux-Arts. — Géographie. — Bihllographie- Bdélanges. — Petite Gazette du Bilillophile à l'usage des initiés, par O. U. — Gaiette bibliographique. — Doonmenta bibliographiques, eto.

LES AMATEURS D'AUTOGRAPHES

Le Livre et l'Autographe. — M. Feuillet de Couches et ses Causeries d'un Curieux. — Parallèle du Bibliophile et de PAmateur d'Autographes. — Les chercheurs d'Autographes dans l'ancienne Rome. -— Histoire des Autographophiles français. — Les livres illustrés de lettres autographes. — La Graphologie et les Graphologues. -^ Bibliographie de FA maleur d'A utographes. — La chanson du marchand de manuscrits. — La collection et le catalogue Alfred Bovet. — Les à propos de M. Philippe Godet sur le Catalogue Bovet. — Considérations générales sur les autographes.

UEL est le bibliophile qui

pro fondé nient par la passion ,^ des autographes! — S'il en

yfcM^ existait un seul, je le renie- ^"^ "'•; car il témoignerait d'une

uriosité litiL-raire et pbyigiquô tellement méprisable, que l'amour dus t plus chez lui qu'un pauvre paraé baguenaudière et sotte, une suie d'être neutre, une métriopathîe

doxe de i

perficiellc indigne d< tographe!

c'est parfois

lalyse des psychologut i c'est le complément du livre, parjphrase et presque toujours la pierre de touche de l'esprit et du caractère de l'écrivain; c'est le contrôle du passé, c'est la lumiérii de l'hi-stoirc, c'est l'expression la plus spi-

rituellement vivante qui reste des choses mortes. L'ouvrage imprimé expose l'auteur en représentation, il le pare, il le drape, il le farde, il le grandit derrière les feux de la rampe; il nous montre l'homme paradant avec l'orgueil et les hypocrisies sociales; il nenousHvre de lui que ce qu'il veut bien volontiers montrer de ses coquetteries morales et de ses sensations maniérées; mais le document autographe est plus révélateur : il apporte avec soi l'éclat et la crudité du jour réel ; il divulgue les sentiments jaillissant de l'émotion subite, les abandons intimes, les pathologies intellectuelles; il se présente palpitant encore dans les soubresauts de la plume, dans la forme des lettres, dans la construction et la ponctuation de la phrase, qui trahissent parfois l'enthousiasme, le trouble, la nervosité ou la passion de l'épisiolier.

€ Les seuls documents vraiment irrécusables, — écrivait l'auteur des Causeries d'un C urieux y ^ ce sont les monuments de première main, les révélations des pièces originales, les lettres intimes. Ce sont proprement les pièces justificatives des annales des peuples. Les lettres autographes appartiennent à cette partie toute morale de l'histoire, entièrement distinctes du simple récit des faits, mais qui doit y rester inséparablement attachée. C'est la vérité, sinon constamment la plus sûre, du moins la plus probable; j'entends ces lettres écrites au courant de la plume, lettres familières où l'homme s'échappe en confidences intimes, soit au milieu des affaires publiques, dans la chaleur même de l'action, soit à ces heures d'abandon disputées aux devoirs publics et aux distractions du monde, et non ces épitres étudiées après coup, ces documents rédigés à loisir pour les besoins de causes à gagner ou à venger. Ainsi, tels personnages, que le prestige de la naissance, de la célébrité ou de traditions acceptées sans critique ne laissait apercevoir ailleurs que sous l'apparence du grand costume et sous le mensonge d'un visage d'emprunt, se dépouillent devant vous dans leurs lettres; vous les voyez peints à nu et par eux-mêmes, et vous causez avec eux de plain-pied comme avec vos pairs. — Dans l'histoire, on dédaigne trop l'étude de l'homme intime; c'est cependîint par l'homme que se fait l'histoire. On dédaigne les petites passions; d'elles cependant viennent de grands résultats ; on fera fi des lettres, quand parfois un simple billet en dira plus qu'un gros livre. Les correspondances, même d'un individu obscur et ignoré, pourvu qu'elles soient authentiques, jettent du jour sur un fait d'histoire ou fournissent des détails précieux de mœurs : tant a de prix un peu de vérité. »

M. Feuillet de Couches, qui fut certes un bibliophile de premier ordre et d'une rare originalité, n'aurait point laissé ces Causeries d'un Curieux^ ouvrage impérissable aux yeux des érudits, si la douce manie de l'autographe ne lui était venue d'assez bonne heure pour lui permettre de réunir l'admirable série de pièces historiques, qui, son bon sens critique aidant, lui ont fait édifier les quatre volumes que nous aimons tous à lire et à consulter à tous propos. La passion des livres peut sommeiller et s'éteindre par lassitude ou encombrement du logis, le goût de l'autographe est indestructible. Le bibliophile peut montrer de la froideur et de la passivité même devant les rayons de ses livres alignés dans un ordre qui, à ses yeux, doit demeurer immuable; l'autographomane^ lui, reste sans trêve sur le qui-vive, dans une activité fébrile, éperon*

nant ses désirs en épînglant ses desiderata toujours inassouvis, — Celui-là, vis-à-vis d'une armoire bondée d'auteurs maroquinés et armoriés, peut à la rigueur mettre la clef sous la porte et dire : « Mon siège est fait, mes classiques ou mes romantiques originaux sont au complet; » celui-ci, au contraire, vivra toujours en amorce dans le provisoire, dans l'éternelle perspective du nouveau à trouver. De même que l'existence de Ticonophile, sa vie devient furieusement affairée; il classe, il classe, il classe sans cesse; il coordonne ses pièces, les relit, les annote, les enchemise, les catalogue; ici les littérateurs, là les poètes, puis les généraux et chefs d'armée, les orateurs, les gens de robe, les politiciens, les rois, les princes, les grandes amoureuses, tout un monde vivant dans ces dossiers!

Mieux que le bibliophile érudit, qui, quoique fier de ses connaissances, doit songer que d'autres sont aussi bien nourris que lui du suc des bons auteurs, le collectionneur d'autographes se sent au fait des choses originales, des confidences, des notes intimes des plus grands esprits, et il se grise in petto de connaître seul ce que tout le monde ignore, et d'avoir les mains pleines de vérités, qu'il lui est permis de rendre publiques, à l'heure où sa fantaisie lui donnera le désir de la notoriété.

Il est rare que l'amateur d'autographes ne soit pas doublé d'un bibliophile, car le livre imprimé interprète aussi souvent la pièce manuscrite que l'autographe éclaire le livre d'une révélation nouvelle et de faits qui en corroborent ou en dénaturent la vérité admise. Il est plus fréquent, — il faut bien le dire, — de voir le bibliophile dédaigner l'autographe; j'entends parler du bibliophile traditionnaire et spéculateur, de l'ami des livres en belle condition, sous reliure aux armes, avec grandes marges et témoins. Car le bibliophile actif et moderne, qui se fait une bibliothèque plutôt qu'il ne se la forme par échange de banknotes, celui-ci aimera sûrement l'autographe, le recherchera, en ornera ses livres en tête et en queue, leur donnant ainsi une véritable valeur originale qui restera toujours à l'honneur de son goût de lettré, de son intelligence de chercheur et de délicat.

Bien que Peignot, dans ses Recherches sur les Autographes ne fasse remonter le goût des pièces manuscrites qu'au xvni* siècle, il demeure assuré que cette passion pour les écrits personnels des littérateurs a existé de toute antiquité.

Martial, dans une de ses épigrammes, montre quel prix les bibliophiles de l'ancienne Rome

LES AMATEURS D'AUTOGRAPHES

corrections et addenda d'ai

attacha ie leur.

t Vous voulez, dit-il à son amî Pudens, que je colrige pour vous mes livres de ma propre main, c'est m'estimer et m'aimer trop, en vérité', que de vouloir ainsi posséder l'original de mes sottises. »

Suétone (ch. lxxxvii| écrit d'autre part : i Les autographe d'Auguste montrent que dans les discours familiers il se servait de plusieurs locutions singulières... J'ai aussi remarqué que dans ses manuscrits il ne divisait pas les mots, et qu'au lieu de rejeter à la ligne suivante les lettres excédantes d'un vers, il les mettait sous les dernières de cette ligne, en les entourant d'un trait. ■

C'est encore Suétone qui nous dira, parlant de Néron : ■ J'ai eu entre les mains des tablettes où se trouvaient des vers de lui, fort connus et entièrement de son écriture; on voyait bien qu'ils n'étaient ni copiés, ni éjrits sous la dictée d'un autre, mais qu'ils étaient le fruit de sa pensée, tant il y avait de corrections et de ratures. » — Ces deux citations suflïront à nous prouver que les Romains tenaient en haute estime les écrits originauxde leurs grands hommes et qu'ils étaient non moins chercheurs, annotateurs, amis des textes et des variantes que nous le sommes aujourd'hui. Parmi les collectionneurs de l'ancienne Rome, les autographologues citent les noms du poète Pomponius-Secundus, mentionné par Pline l'Ancien; celui du consul Mucianus et du sophiste Libanius — trois Romains qui, grâce à leurs tableues précieuses, voient leurs noms gravés sur le livre d'or des amateurs d'autographes.

M. Etienne Charavay, dans la très intéressante st crudité notice qu'il a écrite pour le catalogue lie M. Alfred Bovet, dont je parlerai plus loin, rtsiime mieux que personne l'histoire des collections d'autographes depuis le moyen âge jusqu'à ™ jours. Après avoir passé légèrement en revue '^ goût dominant des manuscrits au xiv* siècle i.'t celui Je y Album aiiiicorum, deux siècles plus 'wdjcn Allemagne et dans les Pays-Bas, le sa- "ni et disert paléographe nous donne un aperçu =wieu» de l'histoire qui serait à faire de toutes l<s collections d'aulogr.tphes depuis la Renais- "nce jusqu'à l'heure présente.

• C'est à Philippe de Béthune, frère de Sully, *^' a son fils Hyppolite, écrit-il, que revient l'honneur d'avoir coostituti la première collection il'iutographes proprement dite. A l'aide de leurs archives de famille et de celles des maisons de ^'e^c^setde Montmorency, ils formèrent au commencement du XVII" siècle, une collection de leitres originales de personnages illustres, classés par régnes, qui comprend sept cents cinquante

volumes, et qui est un des ornements de notre Bibliothèque nationale.

• Après eux, Antoine Loménie de Brienne, les Du Puy, Fabri de Pereic, les Godefroy, Baluze, André Du Chesne, joignirent l'autographe aux livres et aux curiosités de leurs cabinets, mais leur maître à tous fut Roger de Gaignières. Ce gentilhomme, né en i(>44, consacra son temps et sa fortune il réunir toutes sortes de curiosités, avec l'aide de son valet de chambre, Barthélémy Rémi, qui devint son bibliothécaire. Il rechercha avec ardeur les autographes, et eut la bonne fortune de sauver de la destruction les papiers dé Jean Bourré, le secrétaire de Louis XI, les correspondances de Roger de Bellegarde, et nombre de parchemins dont la Chambre des Comptes s'était débarrassée inconsidérément. Il réunit ainsi plus de vingt-cinq mille pièces, tant en originaux qu'en copies. Il eut l'heureuse inspiration de faire don de son cabinet àLouisXIV,le 29 février 171 1. Grâce à cette générosité, le fonds Gaignières est actuellement un des plus importants de notre Bibliothèque nationale et une des sources les plus précieuses pour les historiens. ^ Gaignières mourut le 17 mars 1715, et son nom, qui est justement cher aux érudits.ne doit pas l'être moins aux amateurs d'autographes. — • Au xvnf siècle, poursuit M. Etienne Charavay, le président Bouhier, les d'Hozier, les Clairambault furent des chercheurs d'autographes; la bibliophilie devint à la mode. En France, à la an du xviii* siècle et au commencement du xix', nous trouvons, parmi les amateurs d'autographes, l'oratorien Adry, l'érudit écrivain Charles Pougens, le marquis Germain Garnier, Dom Brial Auguis, le bibliographe Barbier, l'académicien Auger, lés libraires Crapelet et de Bure, le numismate Mionnet; le plus hardi chercheur de cette époque fut Villenave, auquel on doit la découverte et la conservation de milliers de documents. Parmi ses émules et ses successeurs, il faut citer le dramaturge Guilbert de Pixérécourt, les bibliographes Renouard et Brunet, Joseph Tastu, Bérard, le rédacteur de la charte de i83o, Gallois, Soleinne, le marquis de Chalabre, Labouisse- Rochefort,la marquise dé Dolomieu, la comtesse de Castellane, Lalande, Montmerqué, de l'Académie des inscriptions, le baron Feuillet de Couches, le célèbre compositeur Cherubini, le comre d'Auterive, l'abbé Lacoste, le marquis de Fiers, le philosophe Victor Cousin, le célèbre critique Sainte-Beuve, le libraire Dentu, etc , etc. 1

M, Etienne Charavay, en citant ces très importants collectionneurs, ne remarque pas que les I amateurs d'autographes ont décuplé depuis la I Révolution et que le nombre des ventes de pièces

originales manuscrites a si prodigieusement augmenté, que Ton peut compter aujourd'hui autant de ventes en un mois qu'il y en avait en une seule année vers 1840 ou i85o.

Les amateurs d'autographes se sont multipliés avec surabondance depuis cinquante ans, chacun suivant sa voie, taquinant sa marotte ou enfourchant son dada;\e signe distinctif du siècle étant la spécialisation de tout collectionneur, les curieux d'épîtres ou de pièces littéraires se sont tous cantonnés dans un genre dont ils ne sortent point. Tel amateur recherchera les musiciens, tel autre les acteurs et actrices, celui-ci donnera ses soins aux poètes de la Renaissance, celui-là ne verra, ne comprendra que les académiciens; les plus avisés accumuleront les auteurs modernes, hypothéquant l'avenir et antidatant la postérité ; les puristes resteront en arrêt sur Bossuet, Pascal, Labruyère ou Corneille ; les Moliéristes aux aguets tâcheront de surprendre ce fameux autographe indéniable et impeccable du maître, qui, jusqu'ici, échappe à leurs investigations; les modérés enfin, partagés entre leur goût pour le livre et le document direct, s'efforceront de munir chaque ouvrage estimable de leur bibliothèque d'une belle page manuscrite de Fauteur, se rapportant autant que possible au sujet traité.

Il est curieux de constater que c'est au bibliophile Guilbert de Pixérécourt que Ton doit l'introduction en France de cette ingénieuse illustration des livres par lettres d'auteur.

« Les autographes, dit ce célèbre dramaturge, dans la préface de son Catalogue (1841), n'étaient pas réunis en collection il y a quarante ans ; on rencontrait quelquefois, dans les ventes de livres, un ou deux volumes dans lesquels le propriétaire avait rassemblé pêle-mêle une centaine de lettres plus ou moins curieuses et fort étonnées, le plus souvent, de se trouver ensemble ; c'est à la vente de l'abbé de Tersan (i8o5) que j'ai vu pour la première fois un casier assez étendu rempli de cartons qui contenaient des lettres autographes... C*est aussi dès cette époque, ajoute l'auteur de Cœiina ou V Enfant du mystère^ que j'ai conçu la pensée d'ajouter des lettres autographes à mes livres. »

Le bon Pixérécourt a fait école, et j'ose bien espérer que cette biblio-autographomanie se développera chez nous chaque jour davantage. — L'avouerai-je? un beau livre bardé d'autographes, interfolié de lettres, muni d'annotations d'auteur ou d'éditeur littéraire, m'est plus sensible, sous une enveloppe ordinaire, que les plus tapageuses éditions vêtues par Trautz et enrichies à Tintérieur de cent états de gravures et vignettes avant toute lettre, en première morsure et le reste... —

Le but d'un bibliophile de goût afBné est de distinguer ses propres volumes, de leur créer une physionomie originale, d'y faire revivre l'auteur et l'esprit de l'auteur autant que possible, et, à cet effet, de se mettre en quête de toutes les pièces qui peuvent contribuer à faire de tel ou tel ouvrage un véritable reliquaire. — Je troquerais volontiers, pour ma part, contre une action de la Banque de France, au cours de 1 880^ un exemplaire de la Légende des siècles^ édition d'origine, avec nombreuses pièces manuscrites de Victor Hugo ajoutées, dessins à la plume du maître en guise de gardes, critiques autographes de Sainte-Beuve ajoutées, lettres de Gautier et de Balzac y relatives ; le tout habillé d'une façon spéciale avec un fragment de l'habit d'académicien que porta Hugo à sa réception, et dont les palmes vertes me seraient plus précieuses que les entrelacs d'or du plus fameux relieur. — Qu'on ne me dise pas qu'un tel exemplaire ait été impossible à établir il y a quelques dix ans; il était, au contraire, réalisable et au delà, aussi réalisable que le serait pour nous aujourd'hui de vêtir la Terre^ de M. Zola, en peau de truie de Medan, ce maroquin symboliquement naturaliste.

Le bibliophile qui saurait à propos autographier tous ses livres formerait la bibliothèque la plus originale et la plus utile; j'en sais trop peu qui se livrent à cette intelligente recherche et je ne me souviens pas depuis dix ans avoir vu plus de deux ou trois ventes dont tous les ouvrages fussent munis de lettres d'auteur. — On y viendra en masse, et, croyez-moi, la lettre est préférable aux fuméSf aux cartons et aux états de gravures. Elle est sensible aux yeux, à la mémoire, à l'imagination ; elle parle au cœur et à l'entendement, car comme le pensait si judicieusement le baron de Trémont, elle est à la fois une émanation de Tesprit par la pensée et du corps par la main qui en a tracé l'expression. Elle agit surtout sur notre imagination en faisant revivre à nos yeux son auteur dans les plus intimes détails de sa vie intellectuelle.

L'autographe revient de droit au livre comme l'esquisse au tableau, comme l'exilé à sa patrie, comme l'oiseau à son nid; le devoir du bibliophile est d'établir autant que possible le parallèle direct entre l'œuvre définitive, sous l'aspect matriciel de la lettre imprimée, et l'œuvre de première sensation et de premier jet qui surprend l'auteur à nu avant qu'il ait eu le temps de vêtir et de peigner ses phrases.

Puis, ne l'oublions pas, la graphologie est là, science encore dans son berceau, mais qui voit venir à elle de tous les points du globe les mages de la déduction logique, adeptes innombrables qui accumulent les preuves par une argumenta-

LES AMATEURS D'AUTOGRAPHES

tion serrée et par une vérité subtile qui, chaque jour, se iait plus éclatante. La graphologie qui, au siècle prochain, comptera autant de fervents que de citoyens éclairés, car, quoi qu*on en puisse dire, elle révélera l'absolue psychologie qui apparaît toute enclose dans l'écriture hu-

maine.

La Bibliographie des ouvrages indispensables à la /bibliothèque d'un amateur d'autographes peut se résumer ainsi que suit, tant pour la partie critique que pour la partie analytique, je ne parle que des principaux ouvrages français:

î« Recherches historiques et bibliographiques sur les autographes et V autographie, par Gabriel Peignot. Dijon^ i836; in-8®, 90 pages.

2* Manuel de l'Amateur d* autographes^ par P.Jules Fontaine, Paris, 1886; in-8% 362 pages. Ce recueil avait été précédé, en 1834, d'un petit opuscule tiré à 100 exemplaires intitulé: Des collections d'autographes et de l'utilité qu'on en peut retirer (28 p.).

3" Bulletin de Vautographophile^ par Jules Fontaine, in-8% 5 numéros de i836 à i838.

4» Dictionnaire des pièces autographes volées aux bibliothèques publiques de la France, précédé ^observations sur le commerce des autographes, par Ludovic Lalanne et Henri Bordier. Paris, Panckoucke, i855;in-8<* de 3i5 pages.

5« Les Autographes en France et à l'étranger , portraits, caractères, anecdotes, curiosités, par M. de Lescure. Paris, Jules Gay, i865 ; in-8® de zii et 344 pages.

A cette nomenclature sans commentaires, il convient d'ajouter les périodiques tels que l'Amateur d'autographes depuis sa fondation ; le Cabinet de l'amateur d'Eugène Piot ; les Isographies diverses faites à l'exemple de la publication de Bérard en 1828; les nombreux recueils graphologiques, fixant l'art de juger les hommes d'après leur écriture ; l'Autographe de Villemessant publié en 1864 avec un si grand succès, enfin les catalogues Donnadieu, Dawson-Turner, Boilly, A. Sensier, Benjamin Fillon, Alfred Morrison, de Londres, et Alfred Bovet, qui renferment d'innombrables fac-similé et constituent de véritables isographies qui sont de première utilité pour la vérification de l'authenticité des écritures.

Ce ne sont donc pas les Documents qui manquent aux amateurs d'autographes en herbe et en gerbes; ils peuvent aller aux sources, elles sont

abondantes et claires. On ne saurait croire l'intérêt qu'il y a, même pour un bibliophile modéré à se plonger dans Vautographiana^ on y rencontre partout des surprises charmantes, des souvenirs chers à l'esprit, des notes singulières, des curiosités qui s'étendent sur toutes les branches de l'histoire et de l'art.

L'ouvrage de M. de Lescure, qui affecte l'allure physiologique et anecdotique, m'a tout particulièrement charmé ; ce voyage au pays des autogra^* phes est fait par \in curieux alerte et bon compagnon de route ; il cause, il rit, il charte même, et j'ai plaisir à reproduire en partie là chanson du Marchand d^ auto graphes , qui est une circulaire aux amateurs, sur le vieil air Vive la lithographie!

Voici cette malicieuse chanson du Marchand:

Messieurs, j'ai des autographes De tous temps, de tous pays; Signatures et paraphes Que je vends non garantis.

Savant prince ou saltimbanque.

Courtisanes ou valets, J*ai, hors des billets de banque.

Toutes sortes de billets.

Vous verrez dans mes cartons Des Molière, des Newton ; Vous verrez le Balafré, Bobèche et Galimafré.

Car Tautographomanie Sur tous jettant son grappin, Place rhomme de génie Près du sot ou du coquin.

Je vous offre en attendant Messieurs, ce Pierre le Grand; Il peut braver Texamen, Bien qu'il soit sur du Weinen.

Reconnaissez Pâme ardente Du vainqueur de Marengo Dans cette page éloquente; On en peut pas lire un mot.

Cet ordre est de Charles neuf, Malgré son air un peu neuf; Mais de ce qui fait son prix Combien vous serez surpris,

C'est que depuis une année (Ici la date en fait foi), Une fièvre cutanée Avait emporté ce Roi.

- i ■ - X cent francs le Frédéric, A deux cents le Garrick, A cinq cents francs Cotillon, A mille écus Trestaillon.

Dans Tardeur qui vous transporte .

Dépensez comme des fous; Mais au pauvre à votre porte Ne refusez pas deux 1B0U s.

Achetez aveuglément Et profitez du moment ; ^Cette noble passion $e nourrit dMIlusions.

• Si le dégoût allait suivre Et ralentir son essor, On vendrait au poids du cuivre Ce qu^on paye au poids de For. • •

Messieurs, j^ai des autographes De tous temps, de tous pays.

Signatures et paragraphes Que je vends non garantis.

L'auteur de cette complainte burlesque est, paraît-il, inconnu ; je crois que si Ton avait cure... de gratter M., de Lescure, on arriverait, je vous assure, à le confesser de cette forfaiture. — Voilà où mène l'isographie de la rime 1

J'ai là sur ma table depuis prés de dix mois, sinon davantage, un volumineux in-4®, de liv et 880 pages qui forme bien le plus superbe ouvrage qui ait jamais été imprimé tant en France qu'à l'étranger sur le sujet qui nous occupe. Ce monument, car c'en Qst un, et du plus triomphal aspect, porte pour titre à son fronton : Lettres Autographes composant la Collection de M, Alfred Bovet, décrites par Etienne Charavay, ouvrage imprimé sous la direction de Fernand Calmettes *.

Ce livre sera fréquenté comme une cathédrale par tous les dévots d'autographes, car en dehors de ses quarante héliogravures en relief et de ses deux mille reproductions en fac-similé dans le texte, les directeurs de cette formidable publication y ont fait jouer toutes les grandes orgues des Te Deum glorieux en l'honneur des personnages célèbres qui semblent s'y êtes donné rendez-vous. Ce Panthéon, divisé en dix chapitres, renferme par classes successives 1^ Les chefs de gouvernements; — 2® Les hommes d'État et personnages

I. Ce livre a été tiré à 500 exemplaires, dont jsomis dans le commerce à la librairie Charavay à i$o francs; 240 sur vergé teinté, 60 sur vélin blanc et 20 sur papier impérial du japon. Il est imprimé sur papier de luxe avec encadrement rouge à chaque page.

politiques ; — 3** Les demi-dieux de la Révolution française; — 4* Les guerriers; — 5® Les savants et explorateurs ; — 6® Les écrivains; — 7* Les artistes dramatiques ; — 8® Les peintres, sculpteurs et architectes; — 9® Les Huguenots ; — io« enfin, Les femmes. — Pas galant, le catalogueur; moi, j'aurais donné le pas aux princesses!

— Du chevalier français tel est le caractère. Chacune de ces séries contient le fin du fin, le

gratin de l'histoire politique, artistique et littéraire; c'est une collection générale de grand curieux qui assurera une immortalité digne d'envie à Tamateur d'élite qui l'a formée avec un goût si pur, si délicat, si sévère, et avec une intelligence mise au service d'une prodigieuse activité, car ce trésor a été réuni à travers toute l'Europe en moins de dix-huit ans de recherches.

M. Alfred Bovet est encore aujourd'hui un bibliophile jeune et militant, car il n'a point jusqu'ici défrisé la cinquantaine. Riche industriel, lettré très fringant, ami de l'art dans toutes ses expressions, ce collectionneur ardent a commencé sa merveilleuse collection d'autographes (vendue plus de cent mille francs il y a deux ans) à cet âge où l'étudiant se soucie de l'isographie généralement aussi peu que de son Gradus ad Parnassum,

— Neufchatellois d'origine et français de cœur, Alfred Bovet dépensa à la chasse des documents manuscrits toute la véhémence de sa jeunesse, et ce n'est pas seulement a prix d'argent, mais surtout à force de persévérance, de volonté, de finesse et de fiair qu'il est parvenu à coUationner cette réunion de pièces de premier ordre, dont l'impression, en tant que simple analyse, compose une si magistrale publication.

« Parmi les catalogues d'autographes, écrit M. Etienne Charavay,en tête de cette publication, le catalogue de la collection Alfred Bovet est excep* tionnel. Il est la résultante d'efforts nombreux, et il a bénéficié de toutes les tentatives précédentes.

L'analyse des pièces a été la plus grande préoccupation de M. Charavay. Résumer le texte avec concision et clarté, reproduire in extenso les lettres les plus importantes, choisir le passage typique, éclairer par des notes ce qui était obscur, tel a été son but constant ; — aussi a-t-il réussi dans la perfection à nous donner une œuvre supérieurement aménagée où l'esprit du flâneur erre sans fatigue, où l'œil butine à loisir, où l'érudit trouve aussitôt ce qu'il cherche. — C'est un répertoire admirable, égayé par ses illustrations en fac-similé, par ses planches gravées en creux et par la surprenante diversité des documents présentés.

« Lorsque, pour des motifs particuliers, M. Alfred Bovet décida la vente de sa collection, il

LES AMATEURS D'AUTOGRAPHES

voulut suivre l'exemple de Benjamin Fillon et d'Alfred Sensier. Il me proposa de rédiger un catalogue rationnel et d'unir nos efforts pour créer un type plus parfait que les précédents ; j'acceptai avec plaisir, et je me suis dévoué à cette œuvre capitale à laquelle j'ai consacré trois années de ma vie. »

Ainsi que le remarque son catolograpbe, M. Alfred Bovet appartient à l'école de ceux qui considèrent un livre comme une œuvre d'architecture dont tous les éléments doivent se combiner de manière à présenter à l'œil l'apparence de la grandeur et de l'harmonie. Pour réaliser ce rêve, réminent autographophile a confié la direction typographique et artistique de son catalogue à un de ses amis, le peintre Fernand Calmettes, ancien élève de l'École des chartes, qui se trouvait préparé par de patientes études à la conduite d'un travail aussi méticuleux. Comme imprimeur, il a adopté Motteroz, qui, répondant k sa confiance, a imprimé le plus bel ouvrage qui soit sorti et qui sortira peut-être jamais de ses presses. Les filets rouges qui encadrent le texte et le titre courant, la beauté du caractère sur ce superbe vergé in-4**, la pureté de tirage des zincs, cachets et clichés isographiques, tout a concouru, dans la mise en œuvre de cet ouvrage, à créer un véritable chef-d'œuvre de conception, d'ingéniosité et de typographie, et je ne crois point m'avancer en disant qu'il demeurera longtemps comme le vrai prototype des isographies futures. — Se trouverat-il jamais cependant un autre Bovet qui consente à dépenser le capital de cinq mille livres de rente, pour établir un monument analogue si utile à l'intérêt des lettres et de l'histoire. Je ne pense point

Je voudrais pouvoir analyser ce livre géant page à page, mais la plus sommaire étude m'entraînerait très loin, très loin vers les confins de la grosse brochure- 11 ne m'est permis que de juger Tensemble sous peine de sombrer dans l'opuscule. M. Philippe Godet, un érudit et un délicat poète Neufchatellois, s'est essayé à mesurer les seules proportions du colosse et aussitôt il a vu naître un petit livre qui s'est enflé graduellement dans des épaisseurs très justifiées*.

Cependant M. Philippe Godet ne s'est pas amusé aux bagatelles de l'autographe, il n'a passé qu'une revue hâtive do la collection Bovet, et il s'est montré aussi sobre et concis que possible, ayant à regarder cinq siècles d'histoire à vol d'oi-

I. Scripta manent, — Causeries à propos de la collection ^autographes de M. Alfred Bovet, par Philippe Godet. Nenfcbâtel, Attinger frères, imprimeurs, 1887. In-S® carré de ISO pages, tiré à 400 exemplaires non mis dans le commerce*

seau. Je lenvoie les curieux, sinon au catalogue Bovet, du moins, si les proportions de ce formidable monument et le prix d'entrée les intimide, au petit livre-guide de M. Godet, le Joanne de ce royaume de l'autographe. — Avec ce vade-mecum, ils pourront se former une idée des richesses de ce domaine où les hommes célèbres se survivront glorieusement à eux-mêmes^ grâce aux moindres lignes tracées de leur main aux heures d'affection, d'inquiétude ou déplaisir, selon l'expression fugitive du moment.

Je le disais bien et je le répète, la collection Bovet est le Panthéon le plus peuplé, le plus sonore et le plus ingénieusement construit que l'on ait encore élevé, par la Bibliopée, aux immortels de l'univers.

Les amateurs d'autographes sont légion aujourd'hui en France et à l'étranger, et tous ceux que cette passion a envoûtés peuvent être considérés comme incurables. L'autographe ne lâche pas ses heureuses victimes, car il se dégage de tous ces papiers remués par les fervents amoureux du document historique comme un vague spiritisme qui met en communion de pensée les vivants et les morts. — M. Bovet, dont je parlais à l'instant, après avoir créé cette immense collection encyclopédique sur la splendeur de laquelle on verra longtemps briller son nom, pouvait penser à se reposer en cultivant ses roses ou ses dahlias, mais il était écrit qu'il mourrait dans la peau d'un actif autographomane. Sa collection à peine vendue, il s'est remis à constituer une histoire de la musique par les musiciens, et, depuis quatre ou cinq années déjà, il est reparti en voyage au pays des orchestrants avec une ardeur diatonique, chromatique et enharmonique, grâce à laquelle nous verrons un jour paraître un Jiouveau catalogue enchanteur de tous les disciples de la muse Euv terpe. — Un supplément à Fétis.

Les autographophiles sont d'autant plus fidèles à leur passion qu'elle ne les a pas frappés par coup de foudre, mais qu'elle s'est insinuée lentement en eux par une infiltration constante et longtemps inaperçue. La plupart d'entre eux vous diront qu'ils ne songeaient point à établir une collection sérieuse dès le début; ils réunissaient des lettres d'auteurs connus comme les collégiens font des timbres-postes, par curiosité et plaisir intellectuel ; des amis leur fournissaient des doubles, ils achetaient de ci de là une pièce chez Eugène ou Etienne Charavay, ou bien un dossier chez A. Voisin avec lequel les relations sont si aimables, mais ils n'avaient point de prétentions

dans leurs recherches. Un jour en classant leur butin, ils se sont découverts plus riches qu'ils ne l'auraient pensé et la tarentule leur est venue.

C'est alors que, résolus uugranifceui're comme les alchimistes d'antan, ils se sont plu à dévorer les catalogues de vente, ces catalogues si étranges dans lesquels on sent la difficulté qu'éprouvent les rédacteurs h caractériser la célébrité. Ils ont parcouru ces longues listes où \e grand musicien, l'auteur distingué, la fameuse danseuse, le romancier en renom, le savant jurisconsulte, l'éminenl agronome, le poète délicat, l'érudit bibliophile, le médecin éclairé, la femme de lettres célèbre, le publiciste autorisé se coudoient et défilent, étiquetés comme dans un musée Tussaud des gloires défuntes et contemporaines,

lis ont acheté, acheté, acheté, en spécialisant leurs recherches sur tels ou tels personnages, et, le temps aidant, ils ont constitué une collection unique dont ils vivent, car elle a apporté dans leur existence, naguère monotone, toutes les agitations des saines convoitises, tous les petits bonheurs de la classification, toutes les joies réelles du document inédit, exprimant des sentiments mis au jour pour d'autres qu'euï-mêmes, mais qu'ils sont charmés de partager et dont ils finissent par se croire les plus surs confidents, à force d'intimité factice avec ces glorieux disparus.

Il est à remarquer que ce sont les amateurs formant des collections spéciales qui contribuent le plus à l'augmentation du prix des autographes, parce que, lorsqu'ils en trouvent qui entrent dans leur spécialité, ils enchérissent souvent pour se compléter au delà du prii jusque-là établi. Et ces prix se maintiennent ensuite, parce qu'on on tient note et qu'on les cite aux ventes postérieures

Le baron de Trémont, qui a fait cette dernière observation, remarque également que c'est un

grand avantage d'être jeune lorsqu'on c une collection d'autographes: on a le temps d'attendre les bonnes occasions, dit-il avec justesse, et l'on peut différer ses achats. Plus tard, on est pressé de jouir, car les années sont limitées, et si l'on tient à avoir certaines pièces qui ne se présentent souvent qu'à de longs intervalles, il ne faut pas les laisser échapper. Un de nos principaux collectionneurs se rendit adjudicataire d'une lettre autographe du général vendéen Charette, fort rare, en disant ; a II y a vingt-cinq ans que je l'attends. «

Les prix assignés aux autographes nous donnent une suprême consolation en nous permettant de constater que l'élévation des enchères est toujours proportionnelle à la valeur réelle du personnage et non à sa réputation.— Le succès publicn'influe guère sur les transactions commerciales des pièces et ce m'est une joie véritable dcsuivre ventes et d'y observer que tous les tripoieurspolitiqucs,tous les perturbateurs de la tranquillité de la rue, les orateurs, les romanciers vantés, bien que sans fonds, les décadents de tout les âges, les déliquescents de toutes les époques ne trouvent pas acquéreurs, même au-dessous du franc. — L'amateur d'autographe rend des verdicts plus purs que ceux des conseillers à la Cour de Paris et je pense que les pioupious d'Auvergne ne trouveraient pas de quoi alimenter leur marmite s'il leur fallait vendre dans ce but les épîtres fades du brav'général livré à la détrempe populaire.

Une lettre de Hugo se vendra toujours aussi chère qu'une épitre de Bonaparte et plus qu'un décret autographe de Louis-Philippe, — et c'est justice.

Octave Uzanne.

Parî!

ROMANS — CONTES - NOUVELLES — FACÉTIES

Sons l'œil des Barbares,

Paris, A. Lemerre, 1888. L

La fantaisie métaphysique que M. Maurice Barrcstiem de pubiier sous ce titre mystérieui, presque mystique, Sous l'ail des Barbares, ne saurait s'appeler ua roman ni une étude de mœurs ; c'est plulôt l'analyse inquiète, tourmentée, d'un esprit qui voudrait sedégigcr des formules usées, des liens de la réalité, ayint l'obsession de ce qui se fait en liitéraiure. On Bcntune Apre recherche de la chose nouvelle, de la forme qui doit succéder à ce que nous voyons autour

MiiODs plus spiritualistes qu curieuses décrites avec un ar «purée, délicatement ouvrée, qu'une création de monde, j quts, des personnages indéc

:s d'âm rielles. de

de s

! fîlle,

nu philosophe mooié sur un âne. Les figures n'oni pas de contours, les £tres presque pas de corps ; les iJéej seules sont précises, nettes, comme une affif' mation de la domination de l'esprit sur la matière. Le rive tourne à travers les fleurs, serpente entre lei irbres, enlace un corps nu de femme, puis gravit le: iJe^res magnifiques d'un temple hautain, labernaclt Je la Sagesse qu'assiège le flot hurlant des Barbares, etoousassistonsàdes scènes grandioses du hauldu Se tipéum, avant d'arriver aui temps modernes, aux visions de Paris et des choses contemporaines. Il y a liunelTort considérable, une véritable angoisse d'art. :ie torture de letlré, qui ne sauraient laisser insen-

sibles C(

pent

sonnemeni diviti de la littérature. Des brouillards geoésiques de ce livre où se débat une intelligence en proie aui morsures de la curiosité artistique, naîiia sans doute quelqu'un ; c'est l'embryon plein de promesses où germe le lalent. encore replie sur luimSme tvant de s'élancer

VolontÂ, par Georges Ohhet. Paris, Paul Ollendorft,

1S88. Un vol. în-18 Jésus. — Prii : 3 fr. 5o.

Déjà, dans Serge Fanine, son premier roman et son premier succès, Georges Ohnet nous avait montré jusqu'où peut aller le caractère chez la femme, et il avait gteint avec une sorte de passion heureuse la figure si intéressante de M— Desvarennes ; il s'agissait alors d'une mère défendant sa fille contre un gendre, d'une créature énergique, rompue aux luîtes de l'existence. Cette fois c'est une jeune fille que le romancier jette en pleines batailles de la vie, une pauvre ouvrière, issue de parents riches et nobles, mais tombée dans la misère et obligée de travailler pour gagner son pain; c'est ensuite une épouse défendant son mari contre une autre femme, une maîtresse. Cette Hélène de Graville, belle et honnfle. Il

celui autour duquel va tourner l'action, avec cette précision, cet enchaînement logique des faits et des événements qui trahissent immédiatement le talent seènique de l'auteur, son art particulier de la "enduite d'une pièce, son incontestable entente de l'effet à produire, de l'émotion à remuer, de la sensi-

Diana Oiifauni, l'Anglaise séduisante, mais de basse et fangeuse naissance, elle prend tout le relief énergique de la vertu sur le vice, de la vie honnfte ei chaste sur l'existence débauchée et infâme. Les obstacles s'accumulent entre elle et ceux qu'elle aime; Hélène les attaque en face, les brise, les surmonte, et par son énergie passionnée, par sa Volonté, reprend à la. gueuse Louis Hérault, ce mari à l'àme faible, au cœur facile, à la chair lâche, que la courtisane anglaise lui a enlevé. Ce ne sont pas là, du

lagcs

dec<

appelé au même succès que les précédentes œuvres de Georges Ohnet; il faut successivement citer Emilie Lereboulley, la jeune infirme, que les amertumes, les déboires, le sentiment de son infirmité et de son manque de beauté ont tournée vers une sorte de mi-

santhropie caustique s^exerçant aux dépens de tous ; — Clément de Thauziat, Tintime, Finséparable, le Méphistophélès beau et triomphant de ce malléable et docile Faust, Louis Hérault ; — le sénateur Lereboulley. Pâmant de Diana et son banquier ; — James Olifaunt, le mari complaisant de Tenchanteresse Anglaise;— M™* V* Hérault, la bonne vieille grand'mère de Louis, — tous les acteurs de ce drame plein de larmes et d'émotion, et qui rappellera les gros succès de Fauteur du Maître de forges.

Un Dilemme, par J.-K. Huysmans. Paris, 1888, Tresse et Stock. Un vol. in-32. — Prix : 2 francs.

Ce qui caractérise la nouvelle œuvre de J.-K. Huysmans, c'est l'art saisissant avec lequel il fait sortir de ses personnages l'implacable et égoïste férocité de la bourgeoisie de province. Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus lâche, de plus dégradant, et en même temps de plus correct avec les conventions sociales de certains milieux bourgeois, que la conduite de ces deux parfaits gredins d'honnêtes gens, M. Lambois et son beau-père, le notaire Le Ponsart, vis-à-vis de l'infortunée créature qui a été la maîtresse de leur fils et petit-fils, Jules Lambois, décédé à Paris, laissant cette femme enceinte de lui. Les retorses roueries d'avoué, les canailles finauderies provinciales avec lesquelles M* Le Ponsart arrive à étrangler Sophie Mouveau entre les tenailles de l'atroce Dilemme, — avoir été la maîtresse de Jules, et dans ce cas elle n'a droit à rien du tout, — ou, avoir été sa bonne, et alors il lui revient une somme de 33 fr. 73, représentant trois semaines de gages, — sont décrites avec ce talent d'analyse, cette netteté de dissection qui ont donné à Huysmans la place si méritée qu'il a conquise parmi nos premiers lettrés, nos meilleurs observateurs de la bête humaine, dans ses hideurs et ses barbaries. Il y a là une succession de scènes et de tableaux mi-comiques, mi-tragiques, avant d'arriver à la mort de la pauvre diablesse de Sophie,renvoyée du domicile de son amant avec ses 33 fr. 75, après avoir été recueillie par une brave femme de papetière marchande de journaux, qui vous donnent froid au cœur, tellement on les sent impitoyablement vrais, tellement ils peignent avec de vivantes couleurs l'égoîsme de couperet du principal bourreau, le grand-père Le Ponsart. C'est avec un frisson qu'on ferme ce terrible livre où la raillerie est aiguë et macabre comme le rire sinistre de la tête de mort sous la bêche du fossoyeur.

Une Eve nouvelle, par Jean Herrère. Paris, Paul Ollendorff, 1888. Un vol. in- 18 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

Empreint d'une certaine philosophie mystique, ce livre, qui a de vagues parfums d'autobiographie, des tournures de journal de fillette, ne manque pas de quelque intérêt par sa forme, plus que par le mince et monotone sujet qu'il traite. C'est l'histoire d'une jeune fille riche, adorant son papa, regrettant

longuement, bien longuement, de n'être pas un homme, et finissant par s'éprendre d'un jeune médecin, ni beau ni riche, mais garçon de grande valeur scientifique. Des détails assez jolis, beaucoup de phraséologie nuageuse, une excessive tendance à philosophailler à tout propos et même sans raison, telles sont les notes dominantes de ce volume, d'une lecture relativement facile.

Histoires insolites, par le comte de Viluers de l'Isle-Adam. Paris, Librairie moderne, 1888. Un vol. in-i8 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

On connaît la tournure d'esprit, l'originalité imagingtive du comte de Viiliers de TIsle-Adam, et ses écrits ont toujours une forme recherchée, fouillée, qui empoigne le littérateur et lui fait suivre avec une vive curiosité les fantaisies à travers lesquelles le paradoxal écrivain aime à promener sa plume. La vingtaine de contes variés que Tauteur intitule His^ toire insolites est aussi amusante par la variété des sujets traités que par l'exubérance d'humour qui les fait saillir hors du cadre. Il serait difficile de citer l'une de ces étonnantes histoires au détriment des autres, et il sera plus juste de dire qu'elles se tiennent au même niveau de bizarrerie attirante, qu^elles revêtent la même séduisante étrangeté et ne peuvent manquer d'amuser violemment le lecteur. g. t.

Le Frère lai, par Hugues Le Roux, dessins de Jules Garnier. Paris, Librairie moderne, 1888. Un vol. in 18. — Prix : 3 fr. 5o.

Elles ne sont pas gaies, pour la plupart, les histoires que M. Hugues Le Roux a réunies sous le titre collectif de Le Frère /ai, lequel, suivant l'usage, n'appartient en réalité qu'à la première nouvelle du volume. La lecture n'en est pas moins attachante, et, en dépit, ou peut-être à cause du serrement de cœur, on passe, sans s'arrêter, de l'une à l'autre, jusqu'à la vingt-deuxième, qui clôt le recueil. Je ne crois pas qu'on puisse supporter, sans interruption et diversion, un pareil nombre d'histoires gauloises, croustillantes, tonitruantes parfois, où se complaît la gaieté de tel et tel conteur. Les larmes ont une source profonde et coulent longtemps, sans qu'on désire les voir tarir; Pémotion qui empoigne, entraîne aussi; et l'on se fatigue encore moins vite de la douleur que du rire. C'est ainsi que j'explique l'attrait puissant de ces pages où M. Hugues Le Roux a brodé des arabesques de sa fantaisie tous les sujets où l'égoîsme, la vanité bête et cruelle, l'insensibilité mystique, la cupidité, les fatalités de la passion ou de la vie, les préjugés imbéciles et impitoyablement féroces, les tristesses inertes et les mélancolies indulgentes des espoirs brisés et des amours déçus, s'incarnent en des personnages que nous coudoyons partout, lorsqu'ils ne sont pas nous-mêmes, mais que seul le poète observateur snit voir et montrer.

Si je faisais ici une critique minutieuse et un épluchage de mots, je soulignerais sans doute çà et

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

là quelques expres«ions, certains termes, qui, dans h langue de M. Hugues Le Roux, me para\ssent employés un peu autrement quMls ne le sont dans notre bonne vieille langue française. Mais c'est là exubérance de jeunesse ou fumée d'école; et il est bien plus profitable et agréable pour tous dMnsister sur l'impression d'ftpre amertume et d*ironique résignation qui se dégagent de ces tableaux, où sont peints, avec autant de vérité que de sympathie, les misères et les maux de Tétre humain. b.-h. g.

Le Froo, par Éhile Goudëau. Paris, Paul OUendorff, i888. Un vol. in-i8 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.

M. Emile Goudeau, dans son nouveau roman Le FroCf nous conte l'aventure très particulière et très curieuse d'un défroqué, d'un enfant de la province, né dans un milieu essentiellement clérical, voué dès sa naissance à la tonsure, élevé dans un séminaire où il se débat contre le filet dont son entourage l'enveloppe peu à peu, puis, le jour de l'ordination, foulant aux pieds l'hostie consacrée et fuyant au milieu des cris de la foule. Un avocat libre-penseur le recueille, le réconforte, l'encourage dans sa révolte et l'envoie à Paris. Jeté en pleine société parisienne, pauvre d'abord, riche ensuite, après la mort de son père, il s'y éprend follement d'une jolie femme qui commence par le repousser, puis répond à son amour à la suite d'une tentative de suicide du malheureux. Mais, à chaque instant, la folie du Froc le saisit, c'est comme la tunique de Nessus collée à sa peau, buvant son sang, et il épouvante tellement sa maîtresse, que celle-ci le quitte. Il finit, tué d'un coup de feu anonyme dans le coin de campagne où il se réfugie, mais où les paysans le redoutaient comme sorcier. M. Emile Goudeau, en une langue d'un modernisme aigu et excitant, a peint d'une manière colorée ce drame humain qui révèle des mœurs originales, un morceau d'époque contemporaine peu exploré, surtout de cette façon-là et avec ces aperçus philosophiques* g. t,

I^ Train jaune, par Gustave Toudouze. Un vol. in-iS. Paris, Victor Havard, 1888. — Prix 3 fr. 5o.

Les journalistes qui traitent avec le plus d'autorité et de talent les questions de critique littéraire et de morale humaine, les conférenciers qui sont l'écho grossissant du succès ont fait un bruit de gloire autour du nouveau roman de M. Gustave Toudouze ; et il n'y a là rien de trop, aussi bien pour les efforts constants de fauteur dans tant de productions remarquables, que pour le mérite intrinsèque de l'œuvre récente. Il ne faudrait pas croire, en effet, que cette émotion de la critique et du public ait été soulevée Kulement par le problème d'intérêt social toujours *^el, sur lequel M. Toudouze a tissé la trame de *on récit II n'est guère de roman publié en France, — et c'est un des gros reproches que nous adressent le cant anglais et le piétisme allemand, — qui n'ait, pour nœud ou pour dénouement, l'adultère. Les |

livres sur le mariage, contre le mariage, pour le ma« riage et autour du mariage ne se comptent plus, et il s*en publie tous les ans quelques douzaines. Ce n'est donc pas que les aliments font défaut à l'appétit toujours enéveildupublic. Mais leur abondance même l'a rendu apathique, indifférent et dégoûté. Les plats et les sauces lui sont offerts sans interruption, mais toujours les mêmes, à peine variés par l'ingéniosité et l'imprévu de nouvelles appellations. Il n'a qu'à les goûter pour les reconnaître, et il s'en détourne, en étant plus que rassasié. S'il se presse, au contraire^ autour du livre de M. Toudouze, c'est qu'il rencontre enfin quelque chose qui n'est point banal. Ce qui l'y retiendra, c'est que ce livre est profondément humain.

On connaît le sujet : une jeune femme, belle, froide, mère de deux enfants, mariée à un honnête homme de chef de bureau, correct, méticuleux, un peu bilieux, point galant, convaincu que sa femme est heureuse, et ne voyant rien au delà de la régularité placide 'et monotone d'une vie de ménage. Puis, tout à coup, en présence d*un beau garçon, artiste, donjuaniseur, — le musicien Rocadour, — un éveil formidable des sens. La femme résiste, tout en s'énervant; son caractère devient inégal, injuste, querelleur; et le mari, qui n'y comprend rien, s'irrite maladroitement, Pexaspère, la pousse au gouffre où le bonheur de la famille s'engloutira. Ceci est une partie capitale dans le roman» Qui veut savoir jusqu'à quel point un mari d'intelligence moyenne, d'honnêteté parfaite et de sentiments affectueux peut changer toutes ses qualités en des défauts que sa femme ne lui pardonnera pas et dont elle se vengera dans les bras d'un autre, n'a qu'à lire ces pages de M. Gustave Toudouze* Vient alors la peinture navrante de la lente désagrégation de cet intérieur, si bien cimenté au dehors; les craintes, bientôt changées en un besoin de provocation méprisante, de la femme infidèle; son invincible malaise devant ses enfants qui sentent, avec leur infaillible instinct, le changement, le décroissement de l'amour maternel, déséquilibré comme le reste. Enfin la lettre anonyme, qui prévient le mari. La stupeur, l'impossibilité de croire, la nécessité du soupçon s'imposant, l'espionnage, et la conviction qui pénètre, comme un coup de poignard. Dès lors, les projets de vengeance et de châtiment, le revolver acheté, toutes les précautions froidement prises pour tuer les deux traîtres et savourer leur mort. Mais les deux innocents! Qui a le droit de faire jaillir toute cette boue sur leur nom, de mettre à leur avenir l'indélébile tache de sang? Et que deviendront-ils lorsque le père, sans fortune, sans place après le scandale, défendra, devant la cour d'assises, son crime de justicier et ne gagnera à son acquittement que la misère certaine pour ses enfants et pour lui? Ces réflexions sont sages et vraies; elles jettent de l'huile sur les vagues tumultueuses de sa colère, et il se résout à s'en tenir à la loi. Constat de flagrant délit d'adultère, scène admirable où le pauvre père, seul avec ses enfants, excuse la mère qui les a quittés et verse à ces petits

tout le lait de la tendresse humaine, divorce à petit i bruit, ety immédiatement après, dans les premiers embrassements de l'amant et de Tamante devenus libres, la vision vengeresse des regrets, du remords et de l'inéluctable châtiment.

Intimement liés à cette action si simple et si poignante dans sa vérité, se meuvent des personnages trop indispensables à la marche et à la moralité du drame pour qu'on puisse les appeler épisodiques. Je veux parler surtout de Lucien Tavenel et de sa jeune femme, la cousine de l'épouse adultère, ménage idéal où se trouve réuni ce qui fait la plénitude de l'amour^ — la communion des esprits et l'attraction mutuelle des sens, — et du sculpteur Morion, haute et noble figure, dont la rude et franche parole, comme la voix du chœur dans la tragédie antique, dégage des passions éphémères, des préjugés et des égolsmes sociaux, la sereine justice et l'éternelle vérité. Il loue M. Pisan, le mari trompé, d'avoir jeté son revolver et remis sa cause à la loi. « Place, s'écrie-t-il, au mari raisonnable, qui a pour lui sa conscience d'honnête homme, l'estime de ceux qui l'entourent et le connaissent!... Place au mari dont on ne dira rien, dont on ne rira pas, parce que ce sera le père de famille, sacrifiant un faux amour-propre au bonheur, au repos des siens!... Place au mari qui ne fera pas trembler, parce que le crime n'efface pas le crime, et qu'il n'y aura plus qu'un père marchant dans la vie, appuyé sur ses enfants, dont il a héroïquement sauvé l'honneur, le vrai, le seul honneur celui-là, sans se préoccuper des sifflets de merles de la foule imbécile!... »

Je ne sais, mais je ne puis m'empôcher de croire qu'à cette solution qu'il approuve, Morion en préférerait une autre plus large, plus noblement généreuse, impossible au chef de bureau que nous connaissons, mais qu'un homme qui, comme le sculpteur, a descendu jusqu'au fond les spirales du cœur humain et qui en est revenu sans haine pour l'humanité, aurait la courageuse indulgence de concevoir et d'imposer.

Madame Phaéton, par Clovis Hugues. Un vol. in«i8; Paris, G. Charpentier et C% 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

L'histoire d'une immense, générale et lamentable dégringolade. L'ouvrière de cette longue et lugubre catastrophe est une jeune fille, mal élevée dans un pensionnat, névrosée de naissance, qui, seule, sans mère, négligée par son père, se donne au premier homme qu'elle rencontre, à son cocher Baptiste. L'oncle de M^^* de Lacoreille, démocrate et socialiste en dépit de son frère aîné et de ses nobles ancêtres, adopte Baptiste, et les deux amants se marient. Mais en devenant baron, Baptiste n'a pas cessé d'être cocher. Sa femme ne tarde pas à s'en apercevoir, et à s'apercevoir en même temps que ce qu'elle avait pris^ pour un amour éternel n'était que la satisfaction de la première fringale des sens. De la constatation d'une expérience manquée à l'essai d'expériences nouvelles.

il n'y a qu'un pas, et les femmes du tempérament de la baronne de Lacoreille ont vite fait de le franchir. Le mari découvre qu'il est trompé, et, d'un bras de palefrenier robuste, administre à sa femme une correction dans les grands prix. Séparation, et chute de plus en plus profonde, jusqu'aux restaurants de nuit et au trottoir. Pendant ce temps le père se laisse engluer par une amie de pension de sa fille, se ruine, ruine son frère, devient gâteux sans cesser d'être paillard, et se trouve, au hasard d'une rencontre de nuit, en tête à tête dans une chambre d'hôtel, avec sa fille que, sans la reconnaître, il a suivie dans la rue. Bref tout finit par des suicides : le père se brûle la cervelle, la fille se noie, et le brave cocher de mari va mourir sur la tombe de sa mère, dans le cimetière de son village, avec son fouet à côté de lui.

Le récit de ce pèlerinage dans ie vice et de cet enlisement dans la boue est mené avec un grand brio de style et une grande richesse de personnages épisodiques groupés avec art autour des acteurs principaux. L'auteur en a tiré tout ce qu'il a pu, et en a fait un gros volume où les longueurs s'acceptent sans protestation, parce qu'il est poète, qu'il a le diable au corps et qu'il intéresse toujours. Il affectionne le discours indirect, ce que j'appellerai le monologue documentaire, moyen commode d'exposer les moindres nuances de l'état psychologique des personnages et qui est souvent d'un grand effet, mais dont l'emploi constant ne laisse pas que de fatiguer à la fin, comme tout procédé dont on ne fait pas un usage discret. 11 y aurait à signaler dans ce volume bien d'autres choses que M. Clovis Hugues y a mises, théories sociales, mœurs religieuses, allusions d'homme politique militant. Mais ce n'est guère ici notre rôle de les rechercher, et les lecteurs, que le livre mérite d'avoir en grand nombre, — je me ferais scrupule de lui souhaiter des lectrices, — sauront bien les y trouver.

Paris païen, par Tancrède Martel. Un vol. in*i8; Paris, Albert Savine, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

M. Tancrède Martel ne chôme guère, tout empressé qu'il est à oftrir de quoi charmer le chômage des autres. En même temps que son édition, — que j'appellerais monumentale si l'adjectif n'était écrasant, — des œuvres littéraires de Bonaparte, il nous donne, chez le même éditeur, Savine, une série de contes, de fantaisies, de souvenirs, de critiques et de variétés, écrits avec verve, bourrés de choses piquantes, et, à part les exagérations et grossissements qui constituent, dans l'art dramatique et dans les arts plastiques, la mise au point, ayant le mérite d'un document sur le Paris contemporain. Paris païen se recommande aussi par une gaieté de bon aloi, ce qui devient de plus en plus rare en ce temps de névrose, de pessimisme, d'hypocondrie, de bile et de jaunisse. Sans vouloir choisir parmi les pages spirituellement aimables de ce volume, je citerai de préférence celles où l'auteur raconte ce qu'il a vu

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

ou«ppri» de Victor Hugo, el les deux chapitres intiniléi Comment on devient Parisien el Madame de Sévigni et la cuisini à Vhiiite. Le premier est une bonne bouffonnerie, bien réussie, cl le second

brilla:

: lit

:, récréation d'un esprit

Le Roman du Roman, par Edgar Mohteil; Paria, Alphonse Piagci, 1888, un vol. in-18. — Prix : 1 fr. So.

M. Edgar Monteii a entrepris une série d'étudea de msurs auxquelles il donne un lilre commun : Études humaines, el des sous-tlires comme : Société française. — Mœurs de province. Cet appareil balzacien ne me dëplaîipas, vu d'un certain cdtê. Les maltnientionnésj découvriraient peui-£tre une certaine pretompiîDn confinant à l'outrecuidance. Je n'y vois, « Im juges désiniéressés n'y ïoient avec tnoi, que le uniiment qu'a de sa force un jeune écrivaini qui ne lont ÎDlcrdits ni les longs espoirs ni le» vastes penlêet, eiqui craint d'autant moins de s'engager visais du public qu'il a mieux montre, par ce qu'il a delà tiit, ce qu'il peut faire encore.

Les derniers livres de M. Edgar MonteJl, La Bande des Copiirchics et La Grande Babylone, ont été de friQLjs succès. Je ne parle pas du Grand fHlage qu'on nepourra guère s'empêcher de vouloir relire après Z.« Roman du Koman. Je ne vois pas de raison pour qu'il n'en soit pas de mfme de ce nouveau volume que je signale aujourd'hui. A moins que l'analyse ftpre et impitojable à laquelle il se livre de la cupidité, de la jilousie, de l'esprit d'intrigue et de haine, des petimies et des vilenies de toutes sortes qui fleurissent trop Sûuvenl 'dans nos trous de province n'indispo- ■eat contre lui une irés grande partie des liseurs de romans. Mais encore ne sonl-cc point ceui-lâ qui (ont la réputation à laquelle tiennent les véritables inistcs de lettres, et n'en est-il que bien peu qui, comme le notaire Moniat, le triste héros de M. Edpr MoDieit, soient disposés à se reconnaître dans U miroir qui leur renvoie la laideur de leurs traits.

Un caractère particulier, et qu'on n'a peut-être pas lise; mis en relief, c'est le naturel sintple et sans poM, ne senuni ni l'effort ni le procédé, avec lequel il se se départ jamais du ton approprié à la nature de MO réciL Ni son style ni sa pensée n'idéalisent i faux les bourgeois dont il fait l'anatomie morale. Ce n'est nitêcberesse ni impuissance, car style et pensée s'élètcnt et se pt>étisent dès qu'une lueur de poésie ou de aoblesse éclaire l'Ame d'un de ses personnages. C'ctt habileté d'instrumentiste, dédaignant toute icelle et tout iruc, et ne cherchant l'effet que dans la soution simple et précise de

Ijt Poma à Ooron, par Henbi Bkauclaib. Un •olame in-3i; Paris, Tresse et Stock, 1888. — Prit : 1 francs.

Goron, boutiquier retiré, vit du produit d'une petite ferme qu'il a, sur les bords de la Seine, au-

dessus de Rouen. Son fermier, fc fin de bail, n'obtenant pas la diminution qu'il désire, se retire, et M~* Goron se met en ttte de faire valoir la ferme elle-mCme. Le mari, paresseux et ivrogne, laisse faire sa femme, qui, tout doucement et sans cesser un moment d'être fort satisfaite d'elle-mfme, en arrive A Être oblif(ée de vendre le bien. L'argent est versé au notaire le matin, et le soir le notaire, entaché de modernilé et dévoré de cocottes, met la clef sous la porte et file avec la caisse on ne sait où. M~< Goron a une attaque de nerfs, et M. Goron, qui, en attendant sa femme, buvait du cidre dans une auberge du bord de l'eau, se laisse tout doucement glisser dans la Seine, où, il la Toussaint suivante, sa veuve vient, en bateau, jeter des fleurs, espérant que quelques-unes iront te

Telle est l'histoire. L'auteur la raconte en faisant parler à ses Normands un patois de fantaisie. Les caractères y sont vrais, je le crois, mais ne présentent aucun relief, et je ne sais rien de plus désolant que cette peinture d'flres et d'objets vulgaires à teintes plates. Le talent ne manque pas; pourquoi en faire, de parti pris ei de propos délibéré, un si médiocre

Pour la prochaine édition, je signale i corriger une faute qui fait toujours se pâmer d'aise, à nos dépens, nos bons voisins : English ne s'écrit pas Engliteh.

Nonvolltti hlatolres inoroyabl«B, par Julrs Lu- MIMA. Un volume in-i8 Jésus; Paris, Albert Savine, édit., 1888. -Prix ! 3fr. 5o.

Plus terribles encore qu'incroyables, ces histoires à la manière d'Edgard Poe. Tout le mérite qu'on peut avoir i s'assimiler les procédés de son modèle, M. Jules Lermina le possède. Mais (i les procédés sont de l'invention d'un autre, son imagination est bien personnelle. 11 sait fort habilement exploiter ce mélange de traits précis et d'indications vagues si propre k frapper l'esprit du lecteur et i le ballotter du fantastique au réel, si bien que l'impression de

que c'est arrivé. Les élémenla matériels, les détails circonstanciels sont toujours agencés avec une telle adresse, que l'on a beau s'en défendre, l'on est pris comme dans un réseau. On finit par être persuadé que \ePommier d'Aubervil liera a vraiment suivi Jacques l'éirangleur; on ne cesse de palpiter au récit de l'audacieuse et criminelle comédie montée et jouée par Frédéric Orléac, dans le 7'our pour le tout, el s'il esc incroyable qu'il ail risqué ai gros jeu que de se loger une balle dans la tfle, en calculant son trajet, afin de donner à penser qu'il a été lui même victime de l'assassin de sa femme assommée de aa main, par contre, avec quelle curieuse prudence tous les faits qui entourent le crime et en dépendent sont étudiés et groupésl Ce feuilletoniste machinant son crime A la fa(on d'un de ses romans, et se laissant deviner par un psychologue amateur plus fort que tous les juges d'instruction ; le jeune homme qui assassine

master Hughes dans le Conte d'Or, et Tavocat qui sauve sa tête, tout en pénétrant avec une étonnante perspicacité le mode et le motif du crime; le pseudofou de Barabi'Bibariy qui devient fou tout de bon après son meurtre accompli, voilà des types fort ingénieusement créés et mis en scène.

Au fond c'est toujoqrs le crime et la folie qui four-' nissent la matière; mais leulent de M. Lermina est précisément de décomposer ce qui ne serait qu'un fait divers vulgaire, de le rattacher par une série de déductions d'une rigoureuse logique à des causes et à des effets imaginaires, empreints de surnaturel, mais en somme plus croyables que ne l'ose dire le titre.

L'important est que le livre soit intéressant; il l'est d'un bout à l'autre, et troublant comme un magasin de cauchemars.

Le style est parfaitement approprié aux sujets, sans recherche, net, courant, atteignant l'eftet naturellement parce que l'effet sort moins du mot que de l'idée. Je supplie seulement M. Jules Lermina de ne pas contribuer à vulgariser une grosse bévue orthographique que commettent nombre de rédacteurs de journaux, parmi ceux même qui ont une teinture de grammaire : qu'il ne laisse pas imprimer il coti' cluEra, comme si le verbe était concluer et non conclure.

Je serais bien fâché que les Nouvelles histoires incroyables ne se vendissent pas à plusieurs éditions, ne fût-ce que pour prouver une fois de plus que le public goûte aussi bien un recueil de nouvelles bien faites qu'un roman bâclé.

Le Sang, par Noël Kolbac. Un volume in-i8 ; Paris, Marpon et Flammarion, édit. 1888. — Prix : 3 fr. 5o.

Malgré les lettres rouges du titre sur la couverture, malgré cette qualification saugrenue r Roman magique, imprimée en sous-titre; malgré tout l'attrait de Tautorité que peut avoir une préface d'un écrivain aussi illustre que M. Jehan Soudan, malgré l'air cabalistique d'une épigraphe tirée de l'ouvrage même, malgré tout cela, et d'autres choses encore d'un goût plus mauvais, par quoi M. Kolbac a cru suppléer au talent qui lui manque jusqu'à présent, cette élucubration poncive, souillée d'un détail répugnant, qui lui sert de pivot, ne mérite pas qu'on s'y arrête.

Toute l'originalité de M. Kolbac consiste à expliquer l'avilissant attachement d'un jeune homme sans volonté à une espèce de fille publique, par ce fait que son ignoble maîtresse lui a fait boire, mêlé à un breuvage quelconque, le sang impur vous m'entendez

bien : quel philtre d'amour! — Le malheureux finit par devenir fou, il étrangle la femme, et se suicide dans un cabanon de Sainte-Anne. — Histoire banale, malpropre, dépourvue d'intérêt; le style ? il n'y en a pas. M. Kolbac abuse de l'aphorisme : « Il faut écrire comme on parle.» Et il écrit comme ceux qui parlent sans choix ni délicatesse. L'art est totalement absent de ce volume de début. M. Kolbac s'est trop pressé de livrer sa prose à l'imprimeur. pz.

Un Politicien amérioain, roman, par F. Mauoii Crawford. Préface par Alfred Darimon. Un volume in-i8; Pans, 1888; Dentu, éditeur.

Le roman nouveau du jeune et célèbre écrivaia américain apporte en son œuvre une note tout à fait imprévue. Il soulève le voile qui nous masquait une des faces les plus curieuses des mceurs sociales aux Etats-Unis. Il met en pleine lumière le discrédit qui s'est attaché aux hommes politiques, à la carrière politique devenue une profession, un métier, un moyen de fortune, tout au moins de profits acquis malhonnôcement au détriment de TËtat De là cette réaction, ce dédain qui a gagné les classes lettrées, cultivées et riches, et que professe en particulier la haute société de Boston» car elle forme une aristocratie plut exclusive assurément que pas une des aristocraties du vieux monde. Cependant, en sa constante poursuite de l'idéal, M. Marion Crawford n'a pas calqué son héros sur le type le plus général du politicien actuel. Ainsi que le fait remarquer M. Alfred Darimon dans la préface qui ouvre le volume, John Harrington est, à proprement parler, « le politicien de l'avenir», celui dont la ligue des honnêtes gens seule peut amener l'avènement. Encore faut- il pour cela que ceux-ci se décident à sortir des retraites où les tient confinés le dégoût des mœurs politiques aujourd'hui régnantes. Le roman de Crawford est un éloquent appel en ce sens, en même temps qu'une délicate analyse de <( Tamour discret s'élevant dans l'âme d'un homme qui n'avait jusque là connu que l'ambition ». e. c.

Charles d'Arin, par Paul de Champeville. Librairie Moderne, Paris, 7, rue Saint-Benoît. Un vol. — Prix : 3 fr. 5o.

Dans Charles cTArin, Tauteur, avec une grande délicatesse d'analyse, s'attache à suivre les effets d'une doctrine intransigeante et étroitement dévote sur une âme tendre et généreuse, qui se trouve ainsi déchirée entre des lois impraticables et les plus irrésistibles impulsions de la nature humaine. Un délicieux roman d'amour captive le lecteur, et le dénouement, imprévu autant que logique, est une des pages les plus émouvantes de ce livre destiné à classer le nom de son auteur parmi ceux des jeunes écrivains les plus justement en évidence.

Sabina Zembra, par William Black, traduit de l'anglais par B.-H. Gausseron et illustré de nombreux dessins. Deux vol. in-i6; i*' vol. Paris, maison Quantin, 7, rue Saint»Benoît. ^ Prix : broché, 2 francs.

Nous annoncions tout récemment le premier vo* lu me d'une nouvelle collection de romans anglais contemporains entreprise parla maison Quantin dans les meilleures conditions de succès. L'œuvre si originale et si attachante de lady Magendie, Sur la piste, est suivie à court intervalle par un grand roman en Jeux volumes d'un des plus féconds et des plus bril-

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

lants romanciers de la Grande-Bretagne, M. William Black.

Sabina Zembra, le nouveau livre du célèbre écrivain, ajoutera encore à sa grande réputation, et c'est avoir la main heureuse que de choisir cette œuvre pour le faire mieux connaître aux lecteurs français. Conception d'un esprit vigoureux, ce roman développe des situations d'une poignante intensité et déroule toute une série de faits de la vie réelle d'un intérêt rare et captivant. Le réalisme de l'auteur, — sans rien présenter de choquant et sans se prendre aux vilenies et à l'ordure, — est animé d'un tel souffle que ses personnages semblent vivre de leur vie propre devant nous, et que nous nous trouvons spectateurs non seulement de leurs actes publics, mais des motifs intimes qui les leur inspirent* Nous voyons en plein la vanité gonflée de vent de sir Anthony Zembra, membre du Parlement, dans les artifices qu'il emploie pour rendre son nom populaire et pour faire distinguer sa famille au milieu de la société élégante de Londres. Nous suivons avec une sympathie et une émotion croissantes les phases si diverses et souvent cruelles de la destinée de Sabina Zembra, fille dédai* goée de sir Anthony, que son dévouement à toutes les souffrances pousse aux plus admirables sacrifices, et que son mépris pour ce qui est faux et affecté dans les conventions sociales conduit à faire un imprudent mariage et rend précisément victime de ces conventions. Fred Foster, son mari, est un homme de sport si complètement absorbé dans les choses du turf qu'il semble que ses moindres pensées se rapportent aux paris et aux courses de chevaux. A côié de ce caractère, merveilleusement dessiné d'un crayon sûr et impitoyable, Walter Lindsay, un peintre de grand talent et du plus grand coeur, est le type idéal de l'amant dévoué à celle qu'il aime jusqu'à la plus héroïque abnégation. Ce ne sont là, d'ailleurs, que les personnages principaux autour desquels se groupent et se meuvent une infinité d'autres, tous vivants et de physionomie assez frappante pour se graver durablement dans la mémoire du lecteur.

La partie descriptive de l'ouvrage n'est ni moins vraie, ni moins réussie. Dans le tourbillon de la vie de Londres, au milieu des artistes de l'Académie royale de peinture, dans les réunions mondaines, aux bains de mer de Brighton, en Irlande, sur les bords du Shannon, le lecteur est transporté où le veut le génie de l'auteur, et tout prend autour de lui couleur et relief.

M. B.-H. Gausseron a traduit le roman de William Black avec le soin heureux qu'il apporte toujours non seulement à rendre la pensée de l'auteur, mais à faire passer dans le français les caractères propres du •tyle et l'impression particulière qu'il produit.

Le premier volume, joliment illustré, comme son prédécesseur^ de nombreux dessins curieusement empreints de couleur locale, et édité avec le soin et le goût qui caractérisent toutes les publications de la maison Quantin, est en vente au prix de 2 francs. Le second volume sera mis en vente incessamment.

Dans cette intéressante bibliothèque seront publiés

successivement les ouvrages de Walter Besant, miss Braddon, Ella J. Curtis, James Grant, Joseph Hatton, Dora Russel, Wm. Westall, Bret. Harte, Adeline Sergeant, Wilkie Collins, John S. Winter, G.-M. Fenn, W. Clark Russell, Dora, H. Rider Haggard^ George R. Sims, Ouida, Annie S. Irvan, Kath. S. Macquoid, etc., etc.. Sous presse : Les Deux Jumeaux,

Tous ces ouvrages, absolument inédits, paraissent en France au fur et à mesure de leur publication en Angleterre.

Nous souhaitons à la maison Quantin tout le suc« ces que mérite une innovation aussi heureuse autant pour son intérêt que pour son bon marché. Nous devons dès aujourd'hui la féliciter pour la forme élégante qu'elle a su donner à cette nouvelle collection.

Evang^e d'axnoar, par Henri Pagat. Un vol. in-hS. Edinger, éditeur. — Prix : 2 francs.

Meurt-on d'amour r

Combien de fois le public a-t-il posé cette question et de combien de manières différentes, philosophes et romanciers ont-ils répondu, les uns tenant pour l'afBrmative, les autres pour la négative?

Dans son nouveau roman, Evangile cTamour, Henri Pagat répond fermement : oui, on meurt d*amour.

Et ne croyez pas que son amoureux soit un éphèbe alangui, fatigué de corps et de cerveau. Non, Gilbert Harno est un beau garçon, d'àme élevée, d'intelligence vaste, d'esprit profond ; un mâle physiquement et moralement.

Mais toute sa jeunesse a été consacrée à l'étude, aux voyages ; son cœur ne s'est point émietté précocement dans les mille {lassionnettes de l'existence parisienne. Aussi, lorsque le hasard le met en présence de la jeune fille de beauté séduisante, de qualités fortes et sérieuses, en laquelle il pressent la digne compagne de sa vie, il s'écrie : « Mon cœur ne battra que pour elle, d

Mais soudain un abîme se creuse entre elle ei lui, abîme infranchissable et au fond duquel leurs deux cœurs se brisent : c'est la religion.

D'une grande honnêteté de conscience, Gilbert refuse de s'abaisser à certaines compromissions qu'il juge humiliantes et il s'éloigne.

Certes, il ne vivra pas en anachorète, il voudra s'étourdir, il cherchera dans des amours passagères, dans des intrigues de salon, l'oubli de l'aimée.

Ce sera en vain ; un cœur comme le sien n'aime qu'une fois. Il a construit d'airain son idole; rien ne pourra l'attaquer, rien ne pourra l'amoindrir.

Et lorsque, fatigué de lutter, épuisé par d'inutiles regrets, par d'ardentes aspirations, il tombe, c'est bien l'amour qui l'a tué*

Telle est, en quelques lignes, Panalyse du drame poignant que Henri Pagat a écrit en une langue sobre et claire. Ajoutons que tous les personnages, depuis les premiers rôles jusqu'aux comparses, sont tellement vivants, se meuvent avec un naturel si parfait, qu'on se demande si c'est là le produit de l'imagination de l'auteur ou le simple récit d'une histoire vraie.

DERNIÈRES PUBLICATIONS

Le Gros Péohé de l'abbé HiUet, par Jul«t Le-

maite. Parii, A. GMo. In-i8, — Prix : | fr. jo.

La Fille du Diable, par oiii>

Pari», Pion et C". — Pris r 7 franc».

L'Amie de pension, par Laureni Doilki. V. Havard. ln-18. — Pri» ; j fr. 50.

Job. Farit, Marpon et Flammarion. In-18. — Parii, Marpoa

Prii ;

Péchés de ohasse, par t

tt Flammarion. In-iS. — Prix :

Contes du Palais, par la

pou fl Flammarion. 1d-iS.— Pi

Les Amours de Bidoobe, i

1 fr. jo.

presse judiciaire. Paru, Maiix : 3 fr. so.

La Famille Carmettes, par M"' Ocuve Hirbon

I (Alice Regnault). Paris, Ctiarpcniicr. Va vol. in-iS. — Prix :

I I fr- SO.

] La Crucifix de Marzio, par F. Marion Cranford.

Dentu, in-18. — Prix : 3 fr. 50.

i Lee Vertueuses. — Viviane, par J. Larocque.

Paris, A. Piagel. lo-i8, — Prix : j fr. jo.

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MIÏLANGES LITTÉRAIRES - Critique. — Philologie. — Linguislique.

Noëls flamands, par C*i

.LE LeMONNIEH

Albert Savi

M. Camille Lemonnier est un écrivain belge de beaucoup de talent, poèt^ et coloriste par nature, violemment réaliste par tempérament et dont on ne

lai

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ables [es

Œuvres, si remarquables qu'elles sciient : l'Hystérique, lei Churniers, le Mâle, Happe-Chair, etc., etc. Mais si, en ces études cruelles, l'auteur n'a pas hésité à étaler les plaies sociales les plus douloureuses, en son nouveau livre, au contraire, il s'est attaché à décrire < les moeurs tranquilles, la médiocrité des eiistencea, un état d'humanité simple et cordiale > dans certaine partie du peuple belge restée fiJéle à ses coutumes traditionnelles. Pour avoir déplacé son foyer d'observation, l'auteur des Noéis flamands n'a rien perdu de ses dons de coloriste ni de ses facultés d'émotion poétique; seulement sa palette s'est chargée de teintes d'un moins violent éclat et son émotion s'est mitigée de gaieté souriante, honnête, tendre et de douce mélancolie. Entre ces contes de Noël, réunis ici au nombre de neuf, je ne saurais auquel donner la préférence; il en est de bien touchants, comme Fleur-de-blé, la Noél du petit joueur de violon, et de bien doux et charmants, comme les Bons Amis, la Sainte-Catherine au moulin, la Saint-Nicolas du batelier, et il n'en est pas un qui ne soit écrit pour ravir lecteurs et lectrices de tout âge. L'on y mange et l'on y boit presque autant que dans les nouvelles alsaciennes d'Erckmann-Chatrien, qu'ils rappellent par le choix du milieu non géographique mais social ; c'est apparemment que la table est une

des grandes pies des pauvres gens en ces paya dcjà du Nord. Les Noëls Jlamands, convenablement illustrés, dorés sur tranches et cartonnés de rouge avec plats également dorés, feraient un excellent livre

Les Hommes de oheval, depuis Bauoher, par

le baron ne Vaux. Un vol. grand in-S" accompagné de ilio portraits et illusiraiions en noir et en couleur; Paris, 1888, J. Rothschild, éditeur.

D'un volume qui

e ostensiblem

l â être

considérer avant toute chose la façon. Or, it a fort bonne apparence, à première vue, ce volume sous la

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:hc, celle-ci, et parée d'une éléga et spirituelle composition en couleur où l'habile liste, P. Jaiet, a résumé l'idée de l'ouvrage en un iilé de six cavaliers représentant les principales riéiés de l'homme de cheval. En teie, l'instructeur Saumur en habit à la française sous l'aiguillette d' en culotte de peau, hautes bottes à l'écujère, port le chapeau en bataille, ouvre la marche, tranqu et grave, au pas du grand cheval de troupe rassem dans les quatre rânes de la bride et du lîlet, suivi la même allure par un piqueur en habit rouge el cor en bandoulière, puis à la file par un cuirassie un jockey, un cavalier en habit de ville et linaleme par un capitaine instructeur de Saint-Cyr, rejoignai le délilè en sautant une barrière tixe. Elles sont fo nombreuses les pages en couleur qui accompagnei et illustrent les chapitres du baron de Vaux ; pli

blé

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nombreux encore sont les artistes qui ont concouru à la décoration du volume : la couverture cite quarante-trois noms suivis d'un etc., ce qui s'explique par le fait que Ton trouve, entremêlés aux aquarelles de pleine page, quantité de portraits en bistre et de croquis en noir dispersés dans le texte. — Imprimé avec soin, en beaux caractères, sur simili-japon^ par les presses de G. Fischbach de Strasbourg, le livre justitierait pleinement la très louable ambition de l'éditeur, si le tirage des illustrations était aussi réussi que celui de la partie exclusivement typographique. Malheureusement, il est fort loin d'en être ainsi. La mode est à là couleur; nous ne songeons pas à nous en plaindre, tant s'en faut. La couleur et la libre délinéation des motifs pittoresques, contrastant avec la symétrie et avec le ton uniformément Doir du texte, est pour le regard une fête dont les moines miniaturistes avaient déjà compris et réalisé la séduction il y a. dix siècles. Mais il y a couleur et couleur, les procédés récents d'impression en couleur n'ont pas encore dit leur dernier mot, tous ceux qui tentent de les appliquer n'en sont pas également maîtres, et l'imprimerie G. Fischbach, à en juger d'après ce volume, a, semble-t-il, de nouveaux eilbrts à faire pour les posséder complètement. Il arrive fréquemment, en ces planches des Hommes de cheval, que les clichés divers d'une même planche ont été mal repérés; de la une confusion de contours qui rend l'image à peu près illisible. Elle l'est tout à ùit dans quelques cas où le tirage est lourd, pâteux, en quelque sorte boueux. Mais ce défaut ne tient pas seulement à l'inexpérience dans le maniement du procédé d'impression en couleur, car nous le retrouvons également dans certaines planches en bistre ou en noir. Nous croyons pouvoir l'attribuer à une erreur de calcul qui pèse lourdement sur tout Tou- Trage. Sans oser l'affirmer, n'ayant pas vu les dessins originaux, nous inclinons à penser que ces dessins ont été réduits à une échelle proportionnelle infiniment trop petite, car il n'est pas supposable que tant d'artistes différents se soient rencontrés dans la môme faute initiale, de dessiner leurs compositions en des dimensions évidemment trop petites.

Malgfé nos restrictions sur ce point, 'nous ne saurions douter du bon accueil que réserve à l'excellent livre du baron de Vaux le public spécial auquel il s'adresse; et l'on viendrait nous dire que les i,25o exemplaires de l'édition sont épuises que nous n'en serions nullement surpris. Telle est, en effet, l'heureuse et légitime fortune réservée aux écrivains qui s'adressent à une famille de lecteurs nettement déterminés pour les entretenir de leur sujet favori «Tec l'autorité d'une longue expérience; et c'est le cas du baron de Vaux, qui, en outre, a su multiplier en son œuvre leo anecdotes et les traits biographiques iu caractère le plus varié, en même temps qu'éviter toute aridité de langage technique; de telle sorte qu'il a fait des Hommes de cheval un livre d'une lecture attrayante, amusante, des plus faciles, et, ajouterai-je, nécessaire pour tout homme qui se pique d'avoir quelque notion de tout.

Le comte d'Âure et Baucher, les deux grands écuyers de la première moitié du siècle, représentants de méthodes adverses, sont les deux figures capitales du volume et autour desquelles viennent se grouper et pivoter toutes les autres figures, depuis le général L'Hotte et le lieutenant-colonel Guérin, qui, sous des formes différentes, nous présentent l'œuvre du baron de Vaux, jusqu'aux écuyers et écuyères de cirque. C'est dire que l'auteur n'a rien oublié, rien négligé pour que son œuvre fût complète. E. c.

Histoire de Beaumarchais, par Gudin de la Brenellerie; mémoires inédits publiés sur les manuscrits originaux, par Maurice Tourneux. Un vol. in-i2 Jésus; Paris, 1888. Pion, Nourrit et G'*.

Paul-Philippe Gudin de la Brenellerie, né à Paris le 6 juin lySS, était, comme Beaumarchais, fils d'un horloger distingué ; sa famille était rattachée par des liens mal connus au pays de Vaud. Il se destina de bonne heure aux lettres, malgré le conseil dissuasif dt Voltaire, et devint l'ami, le confident de Beaumarchais, dont son frère puîné, Philippe-Jean Gudin de la Ferlière, devait être un jour le caissier.

Gudin de la Brenellerie fit au théâtre plusieurs es-' sais malheureux : ses tragédies manquaient de sérieux et d*ampleur. Ce qui n'empôche point M. Mary Lafon, comme le rappelle avec une malicieuse raillerie M. Tourneux, de lui attribuer un honneur excessify en dévoilant à l'Europe lettrée un fait inouï, scandaleux : les Mémoires par lesquels Beaumarchais avait passionné l'opinion et préparé une révolution judiciaire et sociale, les comédies qu'on avait applaudies sur tous les théâtres du monde n'étaient pas son œuvre, mais celle de l'infortuné Gudin! Ce pauvre Gudin qui, non content de ses défaites dramatiques, s'escrima dans le genre épique en composant la Napliade, et mal satisfait de la gloire de Tépopée, voulut encore conquérir celle que donnent les œuvres historiques, et entreprit une Histoire de France, restée inédite.

Far bonheur pour lui, pour sa mémoire d'écrivain, il eut l'inspiration et l'occasion de s'attacher à un homme dont le nom devait être immortel, et son nom accolé à celui-là sort de l'oubli. Les mémoires retrouvés et publiés par le sagace érudit, M. Maurice Tourneux, dont tous les lettrés connaissent les recherches et apprécient le jugement sûr, sont remplis de renseignements curieux ; les uns sont nouveaux,d'autres complètent ou rectifient certains détails déjà connus. Ce qui est frappant, et ce qui met le lecteur un peu en garde, c'est l'admiration sans réserve de Gudin pour tout ce qui est de Beaumarchais, les actions et les œuvres. On peut dire qu'il l'adore, et son affectueuse partialité l'amène parfois à de singulières indulgences d'apologiste. Par exemple, racontant comment le docteur Dubourg cherchait à détourner sur lui-même la protection que le comte de Maurepas accordait à Beaumarchais, il ne sut rien de mieux que de conseiller à ce ministre de ne pas trop se

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v\u :v v.-^a vJVs.u/.c sto tvHiies les luttes soutenues IV. V xr- **^^»'''^ ''"^ luv^rvtanl auteur, quelles fécondes »^axvU4înV* Ni'u»jicuio;J^ite et de volonté il possédait et u.. ix,i l, v^^u'our* pivH à faction et dédaigneux de U i^lsu^uv qwi «itVaibUt, disait-il, qu'il s'agisse de la ^lOAîiW AtU\ic de redition complète de Voltaire, dont UvviuiiuuhAi» consent à courir les risques, en instal- Wttl Mw<? ittxprimerie dans le vieux fort de Kehl, ou vU ** c*iup*gne contre les comédiens pour les oblige À pay«r le» droits d'auteur d'après un compte iv'^uU^r, ou de sa conduite pendant la Révolution, de r«tYalr« dci fusils, de sa vie à Hambourg, les mémoire* de Gudin relatent une foule de particularités iiucroasantes, pour la plupart ignorées jusqu'à ce jour, tx parfois môme ce n'est pas sur Beaumarchais •«ul qu'ils nous révèlent quelque épisode inédit : entre autres celui qui a trait à la captivité de la reine au Temple (p. 425).

M. Maurice Tourneux a été bien inspiré de livrer à rimpression ce manuscrit presque négligé des historiens de Beaumarchais; M. de Loménie en avait retrouvé la copie nette en i85o, et M. Tourneux estime qu'elle ne lui fut pas aussi inutile qu'il a bien voulu le dire. Le travail de Gudin, rédigé entièrement en 1809, ne parut point, par un scrupule très honorable de l'auteur. La veuve de Beaumarchais s'était alarmée de quelques passages où Gudin, vieux philosophe duxviii* siècle, montrait trop qu'il n'avait « rien appris et rien oublié ». Avec une déférence touchante, dit M. Tourneux dans son excellente notice, Gudin accomplit le plus dur sacrifice peut-être qu'on puisse exiger d'un écrivain, et le manuscrit rentra dans son tiroir.

Gudin de la Brenellerie mourut à Paris le 26 février 1812. — La publication de son Histoire de Beaumarchais arrive d'autant plus à propos que la thèse l'écente de M. Lintilhac, ouvrage remarquable qui ne laisse plus rien à dire sur Beaumarchais, a ramené une fois de plus dans le courant de l'actualité littéraire la personne et les œuvres de l'auteur du Barbier de Séville.

Œuvres ohoisies de Diderot. Un vol. in- 18 jésus. Paris, 1888; Alph. Lemerre, édit. — Prix: 3 fr. 5o.

C'est à une bonne intention de M* Eug. Fallex que nous devons ce volume, destiné par lui-mcmc aux lettrés et aux amateurs, philosophes, artistes, etc. Il y a réuni quelques-uns des opuscules de Diderot qui ont été qualifiés petits chefs- d'' oeuvre, à savoir la

Lettre sur les sourds et muets, où il disserte avec une si judicieuse perspicacité sur les mérites des langues et particulièrement sur ceux de la langue française, et incidemment sur la valeur de l'expression propre aux beaux-arts; — VEssai sur la peinture, un modèle de critique d'art, dont aucun de nos salonniers contemporains ne peut montrer le pendant^ et le Paradoxe sur le comédien, si spirituel, si pro* fondement vrai dans sa forme légère.

Ces trois opuscules valent toute une esthétique, et mieux qu'une esthétique, car toute pédanterie en est absente.

Il n'est pas dans mes desseins de faire ici le compte rendu de ces opuscules de Diderot ; mais il me paraît intéressant de remettre en lumière ce qu'il jugeait des peintres ses conteniporains en 1765, tant le même jugement convient à nos peintres d'aujourd'hui : ce qui tendrait à prouver que si les artistes ont pullulé, l'art n'a pas progressé.

a Pourquoi y a-t-il si peu d'artistes qui sachent rendre la chose à laquelle tout le monde s'entend? Pourquoi cette variété de coloristes, tandis que la couleur est une en nature ?» Et il répond à la question par la disposition de l'organe d'abord, ce qui est la réponse commune, mais aussi par le caractère du peintre.

Et il dit avec tristesse :

a II y a dans presque tous nos tableaux une faiblesse de concept, une pauvreté d'idée, dont il est impossible de recevoir une secousse violente, une sensation profonde. »

Cette déclaration ne pourrait-elle servir d'exorde et de conclusion aux comptes rendus annuels du Salon depuis bon nombre d'années?

Assurément tout le monde a lu ou croit avoir lu ces écrits de Diderot. M. Fallex a fait fort bien de nous donner l'occasion de les relire. On y trouve chaque fois de bonnes choses à prendre. pz.

La Bible, par E. Ledrain. Traduction nouvelle d'après les textes hébreu et grec. Tome III. VHexateuque, I. Genèse. — Exode, Paris, Alphonse Lemerre, 1887. Un vol. in-8*. — Prix : 7 fr. 5o.

Tout en réservant les questions d'exégèse,— discussion et doctrine, — pour un volume spécial qui fermera et couronnera l'œuvre, M. E. Ledrain, en abordant les livres de la Bible attribués à Moïse, devait prévenir le lecteur de Timpossibilité où il était de s'en tenir à la thèse traditionnelle, que tout dément. En quelques pages liminaires substantielles, où il condense avec une clarté précise, et en les appuyant de l'indication sommaire des preuves ou des raisons, les résultats auxquels est arrivée sa critique, il démêle, dans les cinq livres de Moïse et dans celui de Josué, le travail superposé, et souvent mal soudé, de trois rédacteurs d'époques différentes. Il y a longtemps déjà qu'on est d'accord pour reconnaître dans THexatcuque deux documents caractérisés, l'un par le nom d'Elohim, l'autre par le nom de Jahvé, donnés à Dieu, u Un rédacteur Jé/iovif^e a donné la dernière

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

forme au Pentateuque et au livre de Josué, en prenant pour base un écrit élohiste, dont on pourrait encore reconstruire les parties essentielles », disait M. E. Renan dans la Revue des Deux Mondes du i5 novembre iSbSy en se faisant Técho des exégètes d'outre-Rhin, a Mais, fait justement remarquer M. £. Ledrain^ cela n'explique point encore toutes les répétitions et les variantes contradictoires de THexateuque. Un même fait est souvent raconté de trois façons différentes, ou bien de deux manières, mais dans deux récits où paraît le nom d'Elohim. » De là la nécessité d'ajouter à l'élohiste et au jahviste un deuxième élohiste. Et c'est précisément l'œuvre de ce deuxième élohiste qui doit être considérée comme la source la plus ancienne. Elle semble avoir été écrite avant l'écrasement des tribus en 721. On la rencontre « dans la Genèse, davantage encore dans l'Exode et les Nombres, et à forte dose, môle au jah- Tiste, dans Josué. » Le jahviste vivait au temps du prophétisme, vers le milieu du viii* siècle avant notre ère, et dans le royaume de Juda. Au contraire du deuxième élohiste, qui est presque exclusivement narrateur, • il a mis dans son œuvre quelques éléments de législation », et ses lois et préceptes sont partout fortement empreints de l'esprit prophétique. La partie qui reste pour le premier élohiste est avant tout un code, non une histoire. Ici M. £. Ledrain démontre brièvement, mais avec beaucoup de force, que « des lois de diverses époques, et groupées souvent en des recueils différents, bien qu'ayant un caractère commun, ont été réunies ensemble, ajustées au récit du premier élohiste, et' constituent, dans la Thora, ce qu'on peut appeler le Code sacerdotal. La narration appartient bien à un seul auteur, le premier élohiste, mais non la législation, qui est venue se greffer sur son récit. » Travail qui n'a pas été d'un jour, car I après la promulgation solennelle du Code sacer' dotal,Vzn 444, devant Esdras etNéhémie, celui-ci n'en a pas moins continué à s'enrichir de textes nouveaux (ceux qui sont relatifs à Kippour, par exemple), de telle sorte qu'il n'a guère pu être fermé que dans le iv« siècle avant notre ère. »

Mais ce n'est pas tout. Le Deutéronome, « antérieur au Coie sacerdotal, constitue un livre à part, avec un auteur distinct », en outre des additions qui sont Tenues le grossir à partir du chapitre xxviii. Il semble, d'ailleurs, que le rédacteur du Deutéronome ait connu les récits du deuxième élohiste et du jahviste tels qu'ils s'étaient fusionnés dès le viii* siècle avant notre ire. 11 aurait ainsi écrit sous Josias, tandis que les additions dateraient du temps de l'exil.

Enfin le livre de Josué, trop intimement uni aux livres précédents pour qu'on puisse l'en séparer, a été composé, à l'aide d'un texte primitif interpolé et remanié sous l'influence du Code sacerdotal, postérieurement au Deutéronome, et même, sous sa forme actuelle, après le retour de Babel.

Les pages où M. K* Ledrain explique comment tout ce long travail de tant d'hommes et de tant de siècles & été mis sous le nom de Moïse, « du plus ancien

guide de la nation, de celui qui avait été par excel-

lence l'homme d'Elohim », ont ce charme pénétrant et persuasif que sait donner à ses paroles l'homme qui sent vivement et profondément, lorsqu'il veut communiquer aux autres son sentiment ou sa sensa-' tion. L'Allemand Ewald avait montré, il y a longtemps déjà [Geschichte des Volkes Israël bis Christus, 1854, vol. II) que le nom de Moïse, resté dans l'ombre sous les juges et les premiers rois, n'était devenu illustre et national que dans le cours des deux cents ans qui précédèrent la chute du royaume de Juda. L'envahissement presque soudain de cette personnalité, absorbant tout autour d'elle et postérieurement à elle, et incarnant, pour ainsi dire, en un type synthétique le développement et l'évolution de tout un peuple, peut sembler un phénomène étrange et quasi incroyable à ceux qui s'en tiennent aux aspects superficiels de l'histoire. Ce phénomène, M. E. Ledrain ne le fait pas seulement comprendre, je le répète; il le fait sentir, et cela avec une émotion si communicative, une autorité si souveraine qu'au bout de trois pages le lecteur est entraîné à conclure avec lui : « Rien, du reste, n'est plus vrai que les contes et les inventions des poètes et des peuples naïfs. Cela est infiniment plus certain que l'histoire même, et doué d'une autre infaillibilité. Les vieux poèmes et les vieux récits nous rendent, sans nous tromper, l'âme des anciennes civilisations, l'homme dans ses premiers rêves et dans les premiers efforts de sa pensée tandis que souvent l'histoire nous égare sur les évé« nements mêmes les plus proches de nous. »

M. E. Ledrain est un orientaliste de premier ordre, un linguiste au courant de toutes les variétés de formation et de transformation du langage et des signes qui le représentent, un critique sûr dont le jugement a pour guide la connaissance exacte et toujours présente de toutes les données et de tous les faits philologiques et historiques relatifs au groupe des nations dans lequel le peuple juif évolua ; — voilà pourquoi sa traduction est une œuvre de haute érudition et de parfaite bonne foi, fixant définitivement nombre de points controversés, jetant une vive clarté sur l'ensemble des livres bibliques, et ne laissant obscurs que quelques points de détail qu'il signale aux lec' teurs inattentifs, en les limitant le plus possible pour le bénéfice des exégètes qui viendront après lui. Mais c'est aussi un penseur, un artiste et un poète ; — et voilà pourquoi il sait faire jaillir, de la lettre morte hébraïque, dans sa vérité vibrante et nue, la légende, je veux dire la vie intellectuelle et morale de cette civilisation juive si étrangère et si lointaine, mais essentiellement humaine, avec la poignante énergie qui étreint les entrailles de l'homme moderne, et lui échauffe le cœur en illuminant son cerveau.

Lea Misères du siècle, par le D' Adolphe Pié« CHAUD, avec une lettre-préface par M. Julea Simon, de l'Académie française. Paris, C. Marpon et E. Flammarion. Un vol. in- 18. — Prix : 3 fr. 5o.

Ce livre n'est poiai une œuvre purement scientifique, ne b'adrcssant qu'à un public restreint. Il est

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1 .v.s..c^»>^v»s»^ «iv A^«a|^k$. Ce dernier article, tout .,s^ >.>»*.». .V vivi'it &.vnt, a* point la portée morale que \ .* vvv^UiUxi Aimbmï à Tensemble de son livre ; il a su sV^*s.K>w v^s> moins une des infirmités qui, de nos •v'o.x, xoav viv-vcaucs, par leur fréquence, un véritable Ua.u l iw xivicme v>artie, sous le titre de Varia, wsvu^s kW U ra^e (le livre étant dédié à M. Pasteur, oa \v»4i s<; N^uo l*autcur peut en dire), des sœurs hos- ^»iv.4luiv*, à propos de la laïcisation des hôpitaux vUmU \i ç*t un adversaire déclaré, du charlatanisme, vl'h>>;»'^"v\ «t d« Tinccndie de l'Opéra-Comique spcsukiuwHU au point de vue de la toxicité des gaz.

t\^U c«la forme un livre attrayant et utile, dont ^m slv>it remercier l'auteur, môme en ne partageant p4« loulo» ses opinions et en refusant d'admettre cvUMiuos do ses doctrines.

La prinoesse TarakanofF, par Grégoire Dani* 1 KwiKV, suivi de Aux Indes! traduit du russe, par Henry Olivier, avec une préface de Arsène Hous- •ayc. Paris, A. Dupret, i888. Un vol. in-8®. — Prix : 3 fr. 5o.

Ce sont deux narrations historiques dramatisées, menées d'une allure rapide et où la passion se traduit en faits plus qu'en paroles. La princesse Tarakanoft', probablement la fille de Timpératrice Elisabeth, rêva un instant de partager la couronne des czars avec la grande Catherine, ou de la lui arracher, et elle mourut de la phtisie dans un donjon, après une détention longue et cruelle. Aux Indes! raconte la tentative que fit Pierre I" pour ouvrir à son empire un débouché commercial dans les Indes par la Tartarie et le Khanat de Khiva ; tentative qui échoua des deux côtés, par la faute, paraît-il, des intendants, fournisseurs etgouverneurs concussionnaires, et dans laquelle toute Tarmée expéditionnaire de Khiva fut massacrée ou vendue en esclavage. Les efforts de la fille de Lefort, Eudoxie Kassatkine, pour retrouver son mari qui faisait partie de Texpédition, ajoutent ici rintérêt romanesque à l'intérêt historique.

Grégoire Danilewskydoit-il, comme le fait entendre M. Arsène Houssaye dans sa préface, prendre rang à côté et même au-dessus des Tourgueneff, des Tolstoï et des Dostoiewsky, j'ai peine à le croire. Sa manière est d'ailleurs d'un ordre tout différent, et se prête mal à une comparaison qui aboutirait à un classement. Mais je suis bien de Tavis du spirituel et éternellement jeune écrivain lorsqu'il dit que la critique française décerne à tant d'auteurs étrangers les

plus grands éloges, non seulement parce qu'ils ont du talent, mais aussi et surtout parce qu'ils viennent de loin.

Les GEIuvres de Molière avec notes et variantes, par Alphonse Pauly. Tome I*'. Paris, Alphonse Lcmerre. Un vol. in-i2. — Prix : 2 fr. 5o.

On sait de quel soin et de quel goût d^archalsme M. Alphonse Pauly marque les éditions qu'il donne des écrivains du xvii* siècle. Le Molière est, nul ne l'ignore, de ceux qu'il a choyés le plus, et la publication à bon marché qu'en fait Lemerre mérite d'être signalée. Ces petits volumes à 2 fr. 5o qui, sans être de la typographie de luxe, sont encore de la typographie coquette, mettent à la portée de tous la langue française d'il y a deux cents ans dans ses manifestations les plus éclatantes et avec toutes ses caractéristiques d'idiotismes et d'orthographe. C'est un véritable service rendu aux lettres, puisque c'est en mettre les chefs-d'œuvre à la portée du plus grand nombre ; et c'est aussi un véritable service rendu au publie, puisque c'est lui faciliter l'accès et l'intelligence de ces merveilles.

Outre une étude assez complète et fort piquante dans sa concision, sur Molière, ce premier volume contient VEstourdy, le Dépit amoureux^ les Pré' cieuses ridicules et Sguanarelle. M. Pauly a fort judi» cieusement cru bon d'y ajouter les arguments et les deux épitres que l'on trouve dans la première édition de cette dernière pièce, donnée par le sieur de Neuf- Villenaine. Quelques pages de notes sobres, mais substantielles, et d'intéressantes variantes achèvent de donner à ce travail un caractère à la fois pratique et érudit. Il n'y a qu'à souhaiter que la suite ne s'en fasse pas longtemps attendre.

Napoléon Bonaparte.— Œuvres littéraires publiées d'après les originaux et les meilleurs textes avec une introduction, des notes historiques et littéraires et un Index, par Tancrède Martel. Tome P''. Portrait du général Bonaparte, dessiné par Th. Bérenger. Paris, Albert Savine, i888. Un voL in-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

Cette importante publication a pour but de remettre en lumière tout ce qui, dans les écrits de Napoléon, a une valeur littéraire, ou même une valeur de curiosité littéraire. Les morceaux qu'il composa à partir de l'âge de dix-huit ans, de 1787 à 1791, n'ont guère, en efiet, qu'un mérite de curiosité. Voici le plan que les éditeurs ont arrêté, et qui divise l'ensemble en treize parties : i<> Œuvres de jeunesse; 20 Poésies; 3" Histoire de la Corse; 4** Pamphlets et polémiques ; b^ Lettres choisies ; 69 Lettres politiques et militaires ; 7" Harangues et discours ; 8* Proclamations; 9® Législation et politique; 10^ Mémoires militaires; 11° Histoire des campagnes d'Egypte et de Syrie; 12» Critique; iS*" Morale et philosophie. Le premier volume, qui vient de paraître, va des Œuvres de jeunesse aux Lettres choisies inclusivement.

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